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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 04:50

Réédition d'une série d'articles et d'essais, dont certains ouvrirent de salutaires polémiques dans le champ de la théorie de la littérature. Ce fut le cas en particulier de l'étude de 1958 : L'essai comme forme, qui prenait pour cible le redoutable théoricien marxiste G. Lukàcs. A la base de la conception d'Adorno, l'idée d'un hiatus entre les mots et les choses. Ce hiatus se manifeste spectaculairement entre l'oeuvre d'art et le discours qui prétend en saisir la réalité. Du coup, il ne s'agit plus, pour le théoricien, de chercher à comprendre l'oeuvre, mais bien plutôt son caractère incompréhensible. Le malentendu, l'erreur, la mauvaise compréhension constituent désormais l'état naturel dans lequel se trouve le critique au moment de commencer sa recherche. La méthode qu'il va employer, dès lors qu'il s'agit pour lui de saisir un terme non conceptuel qui reste caché à lui-même, ne pourra être que paradoxale et relever d'une intention utopique. Dans cette conception, l'essai représente un défi à l'idéal de la claire conscience, de la perception distincte, tout comme à la certitude intellectuelle. De fait, la théorie de la connaissance sur laquelle s'appuie Adorno, s'élabore depuis une critique radicale des règles cartésiennes qui fondent le Discours de la méthode.
La Dialectique négative qu'il construit affirme ainsi d'emblée le primat du non-identique de l'objet. Le rapport qu'entretient le sujet avec l'objet est un rapport mimétique. L'essai en explicite la position à travers sa fonction épistémologique : il a pour tâche d'exprimer la non-identité, c'est-à-dire de "se rapprocher de l'ici et du maintenant de l'objet", que le concept ne peut restituer. Il se trouve ainsi placé devant le paradoxe d'utiliser le concept en le retournant contre lui. C'est d'ailleurs en cela qu'il n'est pas une forme artistique, comme le croyait Lukàcs : il est une forme de la philosophie.
Si le non-identique mobilise la vérité de l'essai, alors sa fonction critique est d'obliger l'oeuvre à se rappeler sa propre non-vérité, par exemple ce paraître que contient le langage dans lequel elle se déploie. L'essai adornien abolit du coup le concept traditionnel de méthode. Il doit atteindre la chose au-delà du concept, mais ne peut y aller qu'au moyen du concept… La question de la méthode se référera alors à celle de savoir comment s'approprier le concept. L'essai ne peut s'en remettre pour cela à une définition de ceux qu'il manipule : seuls leurs rapports réciproques peuvent les préciser. L'image qu'Adorno donne de cette situation est désormais célèbre : c'est celle de l'expérience que chacun peut faire de l'apprentissage d'un vocabulaire qui lui est inconnu, en pays étranger. De sorte que jusque dans sa manière d'exposer ses découvertes, l'essai ne peut avancer comme s'il s'agissait de réduire peu à peu son objet. Comme la réalité, la pensée est faite de ruptures. La parataxe devient ainsi une figure privilégiée de l'essai, qui désavoue la déduction stricte au profit des chemins de traverse. Ou encore : la vérité ne peut être déduite comme une chose toute prête. A la fin de la recherche, la forme que l'essai prend, traduit seulement le fait que le conflit entre les mots et les choses a trouvé provisoirement un langage.
Une telle conception ne pouvait laisser indemne l'oeuvre d'art. Dans un autre essai, La naïveté épique, Adorno repère les petits accidents grammaticaux qui viennent briser "le flux amorphe du mythe", dans le texte homérique. Le récit laisse remonter à sa surface des impuretés. Si bien qu'aucun récit "ne saurait jamais avoir part à la vérité s'il ne jette un regard vers l'abîme où sombre le langage qui voudrait s'effacer lui-même dans le nom et l'image.". L'oeuvre est immergée dans un contexte d'aveuglement. Qu'y faire ? Sa situation dans le monde est aporétique : plus elle est communicable, portant ainsi en elle une certaine efficacité sociale, plus elle se dégrade. Car l'oeuvre vraie est toujours critique, donc politiquement inefficiente. Sa logique ne peut être qu'une logique de décomposition. Partant, sa forme constitue quelque chose comme sa faillite virtuelle. L'artiste, quant à lui, ne peut plus être considéré comme un créateur. Il est un médiateur, celui qui, par son travail, devient une sorte de "vicaire du sujet social global". Cette conception instrumentale du génie artistique conduit Adorno a rejeter l'idée d'oeuvre majeure, reflet d'une hypothétique totalité. A méditer. C'est d'ailleurs ce que lui reproche J. Habermas (cet horizon spéculatif) : il faudrait aller jusqu'au bout et penser le système de l'oeuvre dans son autonomie radicale, en dehors de toute philosophie de la conscience. Ce que Niklas Luhmann fera quelques années plus tard. Mais c'est une autre histoire.


Theodor Wiesengrund Adorno, Notes sur la littérature. Paris: Flammarion, coll. "Champs Flammarion Sciences", mars 1999, 438 p., ISBN-13: 978-2080814302.

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Published by texte critique - dans essais
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