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28 juin 2022 2 28 /06 /juin /2022 13:14

Une dystopie, ce genre littéraire triomphant et propre à décrire notre situation historique ? Voire...

Ils ont bifurqué. Une génération. En masse. Ils sont partis un matin, à la campagne, dans les forêts. « Nous ne jouerons plus le jeu ». Ils sont allés habiter à vingt mètres au-dessus du sol, dans les bois. Les uns individuellement, les autres en groupes, fonder des communautés loin des villes de toute façon inhabitables. Ils ont tout abandonné, leurs études, leurs boulots, leurs voitures, la sécu, les impôts, tout. Un formidable mouvement de migration a anéanti d'un coup la civilisation capitaliste. « Do not Count on Us ». C'est le livre qui les a conduit là, dans la forêt qui a partout gagné. "Do not Count...", le manifeste d'un certain Thomas F., Oxford Press, 2022. A l'université Stendhal, de Grenoble, le livre a soulevé les foules. Bifurquons. Tous. De Die, de Romans-sur-Isère, de Lyon, de Paris, ils sont partis dans le Vercors, la Chartreuse, laissant derrière eux les politiques se lamenter. Ils sont devenus des « sauvages », des braconniers, des chasseurs. Des « habitants ». Habitant, littéralement, totalement, ce monde qu'ils ne connaissaient pas, à l'écoute des arbres, des plantes, des animaux, de la terre, découvrant, classant, rectifiant, inventant : « Notre seule communauté politique sera désormais l'amitié».

Oh, tout n'a pas été simple. En 2023, des grèves immenses ont tout d'abord secoué la France. D'innombrables émeutes ont précédé ces désertions de masse. On croyait encore pouvoir transformer le monde. Jusqu'à comprendre que ce n'était pas possible. « Ce qu'il nous faut, répondit en masse la jeunesse, ce n'est pas la révolution, mais une bifurcation ! ». Alors ils sont partis. Simplement. Ainsi tombent les dictatures, minées de l'intérieur, usées jusqu'à la corde. Simplement : elles s'effondrent sur elles-mêmes. Et le pouvoir politique a vacillé d'un coup. Toute la société s'est aperçue qu'elle reposait sur des bases extrêmement fragiles, puisqu'il suffisait que les gens ne consomment plus pour qu'elle se disloque. Restait la police, lourdement armée, pour dissuader le plethos de dérailler. Mais les gens ne voulaient plus même jouer ce jeu d'affrontements. Ils ont laissé la police toute seule, face à elle-même, lui ont tourné le dos et sont partis. Là où il n'y avait rien. Dans la forêt qui peu à peu a fini par tout envahir. En Dordogne, en Lozère, dans la Creuse. Pour un peu, le pouvoir en aurait appeler l'opposition à ses responsabilités : revendiquez au moins, ne les laissez pas partir ! L'état d'urgence qui avait été décrété depuis 2015 en France n'était plus d'aucun secours. En 2023, la France connut donc ces manifestations géantes, d'étudiants, de lycéens, qui se répandirent partout en Europe, avant que d'un coup, toute cette jeunesse ne réalise que cela ne servait à rien. Le 3 avril 2023, las de la répression qui s'abattait sur elle, elle est partie. A pieds. Sur les routes, installer son grand rêve sans plus attendre.

Quarante ans plus tard, beaucoup avaient déchanté. Ils avaient pris le maquis, mais pas les armes. Ils avaient bifurqué, mais sans s'organiser, improvisant au jour le jour leur survie. Une vie autre. Ratée ici, réussie là au gré des groupes et des rapports que les uns et les autres avaient pu ou non à tisser. Beaucoup vécurent une immense déroute. Le renoncement. La défaite. L'immémorial tragique de la condition humaine. Et puis finalement, en 2061, le monde des retranchés s'est avéré largement aussi impraticable que celui d'avant, aussi cruel, aussi inégalitaire.

Et si le monde ne pouvait pas changer ? Ne resterait-il alors que les ténèbres à arpenter ?

Une dystopie... L'effroi en fin de course.

Reste toute la course. Sur toute son étendue. C'est-à-dire l'essentiel : ce que nous sommes, nous ne le sommes que dans le mouvement. La contradiction. Pas même son dépassement. Il faut vivre avec ça. Et non dans l'attente d'on ne sait quelle utopie réalisable.

Le roman n'est au final pas celui d'une déroute, pas même celui de la survie. Il construit avec force ce moment de la marge, plutôt que celui de l'affrontement. Sans même sombrer dans l'utopie naturaliste : il n'y a rien à espérer de mieux. Et ce qui reste de la dystopie transparaît dans ces incessants allers-retours temporels. Ce qui reste de désenchantement s'agrippe à cette construction un peu dirimante, éprouvante, déroutante, qui heurte l'attention, rompant le schéma narratif si souvent qu'il n'en réchappe presque pas, accuse le coup si l'on peut dire, forçant le lecteur à s'accrocher à autre chose : ces moments sans discours qui sont de purs précipités de récit, non le vif du sujet mais ses bribes, la mise en mots incertaine d'une expérience jubilatoire, les blancs, les vides que d'ordinaire l'écrivain s'empresse de combler, projetés d'un coup à la surface du récit. sa profondeur. Comme si ce qui se racontait là, insensible à ses défauts, pouvait se contenter d'un narratif illusoire : errer seulement, errer encore plutôt que de se mettre en route. Via viatores quaerit (Augustin) : la route appelle le marcheur. C'est l'étape, c'est l'époque, celle de la grande bifurcation : il faut simplement, pour l'heure, répondre à cet appel.

 

Vincent Villeminot, Nous sommes l'étincelle, Pocket Jeunesse, 536 pages, avril 2021, ean : 9782266318570.

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23 juin 2022 4 23 /06 /juin /2022 12:57

L'Australie sous les flammes. Au centre des urgences, au OOO, les appels n'arrêtent pas. Toute la misère du monde déferle là, avec des deux côtés de la plate-forme, des êtres échoués. Le centre d'appel de Sydney est comme un immense observatoire de la vulnérabilité du monde, tel qu'il va. Comprenons : de l'humanité et son environnement : l'Australie assaillie, vague après vague, de canicules toujours plus violentes, toujours plus meurtrières. Et aux vagues de chaleur succèdent les vagues d'inondations, pas moins assassinent. L'eau recouvre tout, sauvagement. Il faut évacuer des milliers de personnes, toujours, partout, laisser la boue déglutir les villes, bientôt de nouveau ravagées par les méga-incendies.

Mais c'est plus que cela. La narratrice -ne la nommons pas : elle est le témoin, au sens fort et étymologique du mot grec : le martyr qui nous rapporte son crucifiement-, est comme une magistrale caisse de résonance qui bruit de tout ce qui a rendu le monde et les êtres vulnérables. Il n'y a plus de travail, plus de place pour personne et pas davantage pour elle, son doctorat presque en poche, à réaliser qu'il ne servira à rien. Au triple zéro, ce qu'elle entend, c'est sa voix décuplée, ses souffrances redoublées, sa fragilité devant la vie ressassée nuit et jour par des êtres impuissants à qui ne restent que ces gestes de désespérés qu'ils font au-dessus de leur tête (Artaud).

Mais c'est plus que cela. C'est l'histoire d'un amour éteint. Lachlan était l'aimé, l'incendie qui n'avait jamais pris tant Lachlan se montrait raisonnable à "calculer" l'élue avec qui partager une vie confortable. Ironie de l'affaire, l'aimé portait le nom même d'une rivière qu'un arrière-parent avait remontée, croyant pouvoir découvrir au centre de l'Australie une mer intérieure gigantesque, puisque dans ce pays, toutes les rivières coulaient non vers l'océan, mais l'intérieur des terres.

C'est donc aussi l'histoire d'un vieux mythe australien, familier et intime, d'un eldorado qui jamais ne cessa d'irriguer l'imaginaire du pays, d'un pays dont le plus grand lac, le Victoria, n'est plus qu'un cadavre gisant sous les jacinthes qui l'ont envahi, réchauffement climatique oblige.

Mais c'est plus que cela. C'est l'histoire d'une jeune femme à qui l'on a coupé les ailes. Battue, violée, déplacée, c'est l'histoire de sa traversée vers des douleurs anciennes, l'histoire d'une jeune femme qui a fini par vouloir être totalement défaite.

Mais c'est plus que cela. C'est l'histoire d'une jeune femme lucide qui observe l'énormité de l'histoire et du temps à l'échelle des millénaires. Son histoire, nos histoires, dans cet horizon aujourd'hui dévasté et comme anhistorique : c'est l'histoire du fabuleux déni des autorités australiennes, qui laissent filer le monde à sa perte.

Et c'est encore bien sûr plus que cela, car « le plus terrible, c'est que le temps suit son cours »... Un cours qui voit son apothéose s'achever dans le dernier chapitre où le destin du monde se conjugue à celui de la narratrice. N'évoquons que celui du monde : voilà ce qui se passe, déjà, avec le réchauffement climatique... A +2° (nous en sommes à 1,2°), les eaux submergeront la côte australienne et s'infiltreront jusqu'à cet immense lac intérieur souterrain qui existe bel et bien. Les collines s'effondreront, l'Australie deviendra une île gorgée d'eau, mais ses villes resteront inflammables. En outre, leurs canalisations éclateront, les égouts déborderont... Quant aux incendies à répétition, déjà ils ont créé leur microclimat. Le ciel australien, de semaine en semaine, verra fleurir les nuages de feu des pyrocumulonimbus, qui ressemblent trait pour trait au nuage qui suit une explosion nucléaire.

Enfin, c'est bien plus que cela. C'est un texte magnifique, virtuose, poignant. Un premier roman accompli, parfaitement maîtrisé malgré son invraisemblable ampleur. Celui d'une professeure de littérature qui de page en page n'a cessé de se poser cette question : qu'est-ce que la littérature ? Sinon aller au devant du monde réel pour se défaire, nous dit l'autrice, de la langue de l'université. Il faut aller là où vivent les « voix authentiques », ajoute-t-elle, là où la brutalité du monde se saisit du langage pour en tordre les codes. Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut espérer laisser quelques traces que d'autres ramasseront.

PS : traduit par Brice Matthieussent ! 

 

Madeleine Watts, triple Zéro, traduit de l'anglais (Australie) par Brice Matthieusent, éditions Rue de l'échiquier, avril 2022, 302 pages, 24 euros, ean : 9782374253268.

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 12:02

« Quelle est la pire chose que tu aies vue ? »... Voir... Il s'agissait d'être attentif et de regarder défiler les images, les vidéos. Les vidéos du net : Kayleigh travaille comme modératrice chargée d'évaluer les contenus signalés pour un géant d'internet. On devine Facebook, Instagram, Twitter... Comme tant d'autres, elle travaille littéralement à la chaîne pour un salaire de misère : pointeuse à l'entrée et pauses pipi décomptées du temps de travail... Soumis en outre à un score journalier : l'objectif est de faire en sorte que ses évaluations suscitent le moins de réactions négatives possibles. Pourtant, à tout prendre, Kayleigh pense que c'est presque mieux que son ancien boulot, quand elle bossait pour une plateforme d'appels à se faire insulter toute la journée...

Kayleigh a vu donc. Des ados s'ouvrir les veines, des nazis vanter Hitler, des hommes tabasser leur chien, leur femme, leurs gosses et publier leurs exploits sur internet. Autour d'elle, le peu d'amis que son travail lui laisse, veut savoir. Qu'a-t-elle vu ? Pour tenter de voir chacun à son tour l'horreur du monde dans lequel nous vivons et d'en jouir, non pour se porter au chevet de ce monde... Petit à petit, le monde révèle sa nature cauchemardesque. Et les directives de la plateforme pour évaluer ses contenus ne sont pas en reste. Sadisme ou pédagogie ? Ce contenu peut-il rester en ligne ? Qu'on ne se méprenne pas : ces directives sont claires quant à leur finalité, car ce n'est pas l'éthique qui est en jeu, mais le bénéfice commercial. La défenestration d'un chat par exemple n'est pas permise, qui révulserait les internautes. En revanche, écrire « Tous les terroristes sont musulmans » peut l'être, les terroristes n'appartenant pas à une catégorie protégée et le terme de « musulman » n'étant pas employé dans cette phrase, prétend le commanditaire, comme un terme offensant... Ou bien encore on a le droit de souhaiter la mort d'un pédophile, mais pas d'un homme politique.

A force de visionnage, Kayleigh a fini par voir sa vie partir en lambeaux, les yeux rivés sur ses scores et soumis à l'interdiction de porter secours aux personnes en détresse.

Le récit, désabusé, s'adresse à un responsable de la plateforme. Kayleigh raconte ses quelques mois d'exposition permanente à des images choquantes, sa vie détruite, le sentiment amoureux qui n'y survit pas, tout comme sa foi en l'humain. Et elle finira par... Non, découvrez-le !

 

Hanna Bervoets, Les choses que nous avons vues, éditions Le bruit du monde, traduit du néerlandais par Noëlle Michel, janvier 2022, 148 pages, 16 euros, ean : 9782493206039.

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 15:33

Middelbourg, une ville, à peine, déposées au creux du Watergang, un polder. Paul a 12 ans. C'est l'un des narrateurs de cette étrange composition, chorale, ventriloque, qui alterne les voix narratives, humains, objets, paysages... Sans que jamais aucun de ceux-là ou de ces objets ne se parlent, sinon à travers quelques conversations rapportées. C'est cela, d'emblée, qui frappe à la lecture de ce surprenant et très émouvant roman.

Paul s'est promis de devenir écrivain. Il l'est, du moins il écrit. Beaucoup. De tout, des listes aux détails arrachés à ces vies minuscules qui peuplent le marais. Il l'est aussi par sa maturité surprenante : quelque génie rimbaldien. Jusqu'au dédoublement des voix narratives, à commencer par la sienne, car Paul est résolument autre, à l'identité non pas vacillante mais contagieuse, qui ne cesse de se répandre en horizons nouveaux dans ce paysage sans horizon où les voix se multiplient, se dédoublent, se ramifient comme pour conjurer l'absence d'un dialogue, se faisant dialogiques, puisque le verbe l'est, par essence même. Et vont parfois coloniser les moments narratifs des autres personnages, comme celle de sa sœur, tantôt Kim, tantôt Birgit, parlant « du bout des cils » et intervenant dans l'espace littéral de Paul, rapportant un dialogue auquel il ne participe pas, auquel il n'a pas participé...

Personne ne se parle donc. Mais tout parle, du fœtus dans le ventre de sa sœur au marais, sans que jamais la forme du monologue ne soit pourtant celle de ce premier roman. «On» est ailleurs. Dans un autre processus d'échange. Différé. Reporté. Allégué. Registre du distanciel, d'échanges sans échange, alors qu'une foule immense peuple le récit. Bavarde à tout prendre, à raconter sans fin ce qui ne se raconte pas. Comme un hymne au possible et non à la vie, ni au bonheur, certainement pas au bonheur, que n'importe quel imbécile peut éprouver.

«Je suis la volonté d'écrire dans la tête de Paul », est-il écrit quelque part dans le roman. On appréciera l'emploi du déictique «je», dans un texte qui ne cesse de le déployer tout en le vidant de sa forme -puisque l'on ne sait jamais qui assume derrière ce « je », la responsabilité de son énoncé... Paul, Pol, Jan ?... Campe sur un radeau de fortune : soi comme aventure fantomatique. Un brouillard. A l'image du polder, plongé si souvent dans le brouillard.

Tout parle dans ce roman, y compris les carnets de diariste de Paul, qui ne sait pas répondre à cet appel : devenir écrivain. A moins qu'il y ait répondu déjà. A moins qu'on n'y réponde jamais et que ce soit, là, la condition de l'être. «Je ne suis pas un écrivain», confie-t-il page 69.

Peut-être fuir alors ? Élever des moutons. Paul y songe, mais ne fait qu'y songer : «Le oui n'est plus en lui», depuis longtemps déjà...

 

Mario Alonso, Watergang, Le Tripode, janvier 2022, 222 pages, 18 euros, ean : 9782370553126.

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 13:16

Parmi toutes les parutions célébrant l'année Proust -nous commémorerons le 18 novembre le centième anniversaire de sa mort -, celle-ci est certainement la plus insolite. Antoine Guerrée est designer, concepteur de meubles et passionné, il va sans dire, par l'œuvre de Proust, ses descriptions d'intérieurs en particulier, qui mériteraient effectivement une étude sociologique tant elles sont révélatrices d'une époque, des goûts d'une classe sociale sur le déclin. Le mobilier, les espaces domestiques, privés, leur décorum, etc. Rien d'étonnant à cette curiosité, tant la Recherche est en elle-même une propédeutique de la curiosité. Anthony Guerrée a donc lu et relu Proust et in fine, il s'est intéressé aux assises de cette œuvre, ses sièges, ses chaises, ses fauteuils, ses canapés, russes ou sofas, ses banquettes, ses bergères, ses méridiennes, ses curules, ses marquises, gondoles et tabourets... Car leurs proportions, écrit-il, ne font pas qu'indiquer une manière se s'asseoir : l'assise est une posture sociale, un signe de distinction, sinon d'exclusion. A partir de ses lectures, il s'est plu à imaginer, prenant ces sièges pour des allégories, ceux qui incarneraient au fond le mieux chacun des personnages principaux de la Recherche. C'est Albertine lovée dans un fauteuil Pomare à dossier haut et rayonnant, Verdurin dérobé derrière une chaise à paravent ou Vinteuil, dans son fauteuil à curule modifié à piano... Et puis... Mais je ne vous en dirai rien : le livre commente à merveille l'anabase proustienne.

Les Assises du Temps perdu, Anthony Guerrée, éditions Bouclard, 2ème édition, préface de Jérôme Bastianelli, postace d'Emilie Houssa, 13 euros, 54 pages, décembre 2021, ean : 9782956-563549.

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28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 16:48

Jeanne Benameur, écrit son éditeur, interroge. La société. Et questionne. La liberté humaine. A ceci près que de son propre aveu, « la conscience est pauvre », écrit-elle d'emblée. Et que cette pauvreté délimite un tout petit périmètre de révélations. Voilà de quoi nous guider dans sa lecture, tant « le regard bute sur le monde ». Bute... C'est-à-dire qu'il s'y cogne : le réel est idiot, prennent plaisir à dire les physiciens. Il ne parle pas. Ne dit rien. Ne nous dit rien. Et l'on bute chaque fois sur, contre ce monde. On bute... C'est dire aussi que le regard s'y épanche d'une certaine manière, à force de s'y cogner.

Elles sont deux, les demeurées, puisque le vocable est au pluriel. La mère, La Varienne, et la fille, Luce. Abruties. Enfin... Mais non, prenons au mot ce pluriel. Elles sont deux et la lumière leur manque. Les « Lumières », oserai-je, tant la métaphore est filée et s'adosse, dans l'usage qu'en fait Jeanne Benameur, à ce que les Lumières entendaient par n'être point demeuré. Relisez le Kant du Qu'est-ce que les Lumières ?, vous verrez bien à quoi s'adosse cette lumière-là et ce qu'elle éclaire.

Et c'est bien là ce qui trouble, que nos demeurées, dont l'une au final ne le sera pas tant que cela, pour les besoins de la cause littéraire sans doute, que nos demeurées quoi qu'il en soit, ne puissent s'éclairer qu'à partir de ce manque de lumière qui les efface, les fond dans leur nuit, les fait littéralement disparaître de notre champ de connaissances. Mais ce manque où s'enracine le récit ne serait-il pas qu'une fiction, la nôtre, celle des gens éclairés qui regardent avec compassion sinon mépris, ceux qui sont dépourvus de lumières ? Que manque-t-il, au juste, à ceux qui en sont dépourvus ? De « joindre », répond Jeanne Benameur, quand elle examine ses personnages. Joindre ? Préférons relier, qui s'enracine dans une tradition qui fait drôlement sens entre « nous » : celle du re-ligare balisant et la dévotion religieuse du joindre (les mains?), et la question du lien social.

De ses demeurées, Jeanne Benameur écrit qu'elles sont « disjointes du monde ». Mais de quel monde encore une fois ? A moins qu'il ne faille entendre, et je crois que je l'entendrai plus volontiers de cette oreille, derrière ce vocable, l'effroi dans lequel des milliards d'être humains sont jetés à ne pouvoir joindre les deux bouts. Et ici, il faut vraiment comprendre que ces bouts que l'on ne parvient pas à joindre ouvrent à la clôture mentale au-delà de la misère économique, partout et en tous temps. Mais Jeanne Benameur n'ira pas, dans son récit, jusqu'à ce bout là d'éclaircissement.

Dis-jointes donc. Or à ce jeu des Lumières, on entrevoit tout le cynisme de la gradation qui de joint en joint, déploie la palette du mépris envers ceux dont le capital symbolique ne sera jamais assez suffisant pour les admettre au rang des élites éclairées. A ce stade, nous sommes chacun susceptible d'être le demeuré d'un mieux éclairé. Quid alors de ce jeu de Lumières ?

« Une lourdeur opaque », rajoute Jeanne Benameur, occupe leur crâne. Pas la moindre étincelle ne peut percer les ténèbres qui s'y sont installées. L'idiot du village n'est plus ce simple à qui appartient le royaume des cieux, il n'est qu'un abruti, c'est du moins ce que l'on pense dans le village où vivent ces deux femmes et non Jeanne Benameur, ces deux femmes dont l'une, la plus jeune, n'est pas si demeurée que cela -je l'ai écrit déjà.

Les Lumières jusqu'à nous n'affirmaient pas autre chose, qui ont fini par faire de l'usage des mots et de la raison le critère d'appartenance à la race humaine. Jeanne Benameur questionne finalement, à l'inverse de ce que son éditeur affirme, la liberté humaine à l'aulne des valeurs des Lumières, c'est-à-dire dans un minuscule périmètre de ce que vivre humainement veut dire, bien que son roman soit écrit pour élargir ce périmètre. Répétons tout de même que si le réel est idiot, celui de la société humaine ne l'est pas moins : est-ce donc dans ce seul périmètre que doit reposer le sens de la vie ?

Jeanne Benameur va plus loin encore dans l'étrécissement de leur conscience de demeurées : « aucune image ne s'éploie jamais » dans leur crâne. Ne « s'éploie » ? On mesure, en effet, à quelle distance l'auteure les tient, avec son pronominal où sourd le bon usage de notre chère langue française. Jamais elles n'entendront ce bruit sourd des ailes de l'aigle de Green (journal 1928-34, p, 265) « qui s'éployaient soudain comme d'immenses éventails ». Si abruties donc, qu'aucune image n'y vient fleurir sa poésie. Vraiment ? Ne sait-on donc jamais, du côté des idiots, déplier des images mentales ? Ne s'y représente-t-on donc rien, absolument ? Leur monde est-il vraiment aussi « opaque » que l'affirme Jeanne Benameur ? Et seul le nôtre serait assez éployé pour faire monde, grâce aux mots ? Pourtant la main tient la louche dans la cuisine, au-dessus du feu. Pourtant la mère court à la fenêtre derrière laquelle se presse un monde hostile, pour faire barrage de sa présence. Pourtant, pourtant... Quelles connaissances et quelles représentations du monde leur a-t-il fallu construire pour que « leur » usage de ce monde fût possible ? « Rien ne les relie », affirme Jeanne Benameur. « L'abruti n'a rien ». Mais... Ne vaudrait-il pas mieux dénombrer ce que l'être éclairé « a » pour savoir où en arrêter le compte et se tourner chacun vers soi pour en interroger la validité ? A partir de quoi, de quand, de qui, arrêter ce décompte pour s'assurer de la pleine possession de soi sur le monde ?

Bien que prétendant s'atteler à de telles questions, le roman n'y résonnent guère.

La métaphore de la lumière, des Lumières ai-je dit, continue d'être filée de page en page. Pas d'étincelle dans les yeux de La Varienne (la mère) : le feu est du côté de la cuisinière. Luce, sa fille, néanmoins, en est pleine, elle, d'étincelles, elle qui ne cesse d'observer, de scruter, de soupeser. Soit le projet même des Lumières. Alors pourquoi l'associer au pluriel des demeurées ?

Aux yeux de Luce, « l'objet est un théâtre à lui seul »... Que d'images d'un coup ! Mais sans doute Luce n'a-t-elle surgi sous la plume de Jeanne Benameur que pour mettre de la lumière dans la vie de La Varienne. Et dans nos cœurs de lecteurs. Surtout dans nos cœurs en fait. J'y reviendrai. Avançons simplement que le point de vue est construit depuis ces valeurs des Lumières, incapables de comprendre la part d'ombre qui campe dans la clarté de leurs raisons.

 

La Varienne tremble. On se rappelle qu'elle ne sait pas rêver, et que nous lisons une fiction romanesque : c'est à nous de rêver à sa place...

La Varienne tremble devant le savoir, les devoirs de sa fille Luce, comme l'intrusion de ce monde qui les a repoussées et dont elle s'est éloignée. Apeurée. Luce, Lucia en latin, lumière, on l'a compris, est ce point de bascule d'où surgira et notre affection pour le récit, et la lumière pour notre monde. C'est là où l'auteure voulait nous mener. Rappelez-vous : Jeanne Benameur questionne, interroge.

Luce est notre ligne de fuite. A prendre au sens propre : la fiction ? Une consolation... Pas entièrement demeurée Luce, nécessairement : la cause littéraire... Jeanne Benameur a choisi un compromis, ne parvenant pas totalement à appréhender l'obscurité de l'idiotie à travers la lorgnette des Lumières.

A l'école, Luce fuit les paroles de l'institutrice. Une menace pour son monde, son petit monde familial. Un dilemme, qui la met en péril : comment aller au devant de cette lumière si elle ne peut y mener sa mère ? Elle ne peut être à l'école. Tout l'en exclue. Ce que Madame Solange, l'institutrice, finira par comprendre. Qu'est-ce qu'enseigner ? Qu'est-ce qu'instruire ? A cette question, Montaigne répondait qu'instruire, « c'est allumer des feux ». Pas des Lumières. Des feux. De tout bois. Mais ça, Madame Solange ne sait pas faire. A l'école, on n'allume pas des feux, on les éteint plutôt. La froide clarté de la raison s'en charge.

Luce reste ainsi obstinément ignorante. Ce que Madame Solange ne peut accepter. Car elle, c'est une hussarde de la République, et elle ira jusqu'au sacrifice pour sauver Luce. Mais de quoi ?

Luce sait écrire, mais ne veut pas. On voit ici se déployer une autre métaphore du récit, celle du savoir. Un savoir « obligatoire ». Mais quel savoir ? Celui dont on voit bien que la fille se défie, c'est le savoir qui prend place sur « l'obscur du tableau » noir de la salle de classe. Jeanne Benameur n'ira guère plus loin dans son élucidation.

Un jour Luce tombe malade. Sa mère si demeurée soit-elle saura, par son chant, un simple chant de mère, la ramener à la vie. On apprend du reste que La Varienne soigne dans le village, qu'elle a la connaissance des remèdes naturels. Passons. Luce ne va donc plus à l'école. Madame Solange en est très affectée. C'est toute sa vocation qui s'en trouve malmenée. Le tourment de Solange... C'est cela qu'il faudrait creuser dans un second volume, que Jeanne Benameur n'approfondit pas : elle nous livre une fable. C'est son horizon. Et aussi un peu, celui des préjugés qu'elle nous invite à combattre, nous encourageant à regarder d'un autre œil ceux que l'on appelle les idiots du village. Mais sous quel angle ? Ça, elle ne l'interroge guère.

Solange « écrit à son vieux Maître d'école. Qu'est-ce que le savoir, lui demande-t-elle. « Une joie », répond-il. Soudain le tableau « scintille ». La lumière se fait jour dans la tête de Solange. Bon sang mais c'est bien sûr, il fallait faire autrement. Mais Solange ne savait pas comment. Alors elle s'enfonce dans une sorte d'hébétude. Elle vit seule, les demeurées lui paraissent enfermées. C'est cette équation qu'elle ne parvient pas à résoudre : elle, seule, elles, enfermées... Sinon que d'un coup, elle comprend que ce que l'on ne pouvait disjoindre entre ces deux femmes, cette plénitude, personne ne saurait l'expliquer. Un éblouissement. Car ces deux femmes vivent « une connaissance que personne ne peut approcher », comblée par cette plénitude dans leur maison. Or, elle, l'institutrice, n'a rien en partage, sinon un savoir qui ne lui a rien appris.

Luce, elle, va découvrir par hasard la broderie. L'auteure change de régime métaphorique : c'est le silence qui va se substituer aux Lumières. Et dans ce silence, les mots vont arriver. L'abécédaire tout d'abord, que Luce brode avec soin. Elle finira par broder un mouchoir de batiste, qu'elle offrira à Solange, qui erre dans les rues du village, coupée de toute réalité. Cette dernière en mourra. Et c'est sa mort qui fera entrer définitivement les mots dans la vie de Luce, qui n'arrêtera plus d'apprendre.

 

Il y a là un double renversement. D'abord Luce retourne à l'école, ensuite, Jeanne Benameur, en faisant mourir Solange, occupe sa place : l'écrivain prend le pas sur le professeur, et fonde dans le sacrifice du professeur la possibilité de la poésie, qui n'est résolument pas du côté du savoir. Mais cette poésie, c'est celle d'une fable. Celle que « contient » ce livre. Nous qui vivons de mots, que pouvions-nous espérer ?

Nous ne sommes pas du côté de ceux qui ne savent rien, ni du côté de ceux qui ne savent éprouver la poésie des mots. Et contrairement à ce qu'écrit Jeanne Benameur, et qui nous réconforte comme une réconciliation prématurée, j'affirmerais volontiers que les mots ne vivent pas dans le monde : ils vivent dans notre monde. Dans d'autres mondes, ils sont des obstacles.

En faisant mourir le savoir, Jeanne Benameur ouvre à la poésie. Mais je ne sais pas si les demeurées y ont gagné au change. De la mère il ne sera plus question, renvoyée à son abrutissement, quantifiable pourtant. Et nous ne comprendrons pas mieux les simples d'esprit, sinon que dans cette fable, leur rédemption est celle de l'abécédaire. Une réconciliation de hâte qui ouvre à l'acceptation, comment dit-on ? De leurs différences ? Quant aux raisons de cette différence... De quel côté chercher ?

Là où ça ne dit rien...

 

Les Demeurées, de Jeanne Benameur, Folio Gallimard, réédition août 2021, 82 pages, ean : 9782070421961.

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26 janvier 2022 3 26 /01 /janvier /2022 14:57

Non pas ce droit que l'on oppose au droit du sang, mais celui de la terre. « Journal d'un vertige », nous prévient l'auteur, autour du legs aux générations futures. Journal de voyage, dans le temps et dans l'espace, en France, par les chemins de grande randonnée. Au départ, l'envie de relier et donner du sens à ce lien, la grotte de Pech Merle aux souterrains de Bure. D'un côté sapiens légua une émotion artistique qui enjamba les millénaires, de l'autre, l'anthropocène s'apprête à léguer pour des millions d'années l'effroi nucléaire. Deux traces, deux actes. Je ne vous demanderai pas lequel est le plus noble, le plus intelligent, le plus émouvant. Pech Merle et Bure. La métaphore est puissante, le roman graphique, saisissant. A pieds de l'une à l'autre, du Lot à la Meuse. Des grottes de Pech Merle, Etienne Davodeau a rapporté des réflexions percutantes. En particulier cette idée que le dessin s'inscrit toujours dans un présent. Un présent qui nous rassemble, par-delà les vingt ou trente mille ans qui nous séparent de son événement. Il note encore, et quelle vision dans cette observation, qu'à quelques milliers d'années, d'autres mains anonymes ont poursuivi la composition de l'ensemble, répondant aux sapiens qui les avaient précédés, interpellant ceux qui allaient suivre. Journal de voyage ai-je écrit. Une pérégrination que nous suivons pas à pas, émaillée d'autres réflexions puissantes sur le temps de la marche : « la marche des piétons est plus vaste », observe par exemple l'auteur, qui donne au siècle son vrai poids là où les hommes pressés se satisfont de l'illusion d'un monde prétendument clos. Aveyron, Cantal, etc., un vrai bonheur que de faire avec lui la rencontre de ces quelques passants qui sont venus l'instruire, l'un sur ce qu'est un sol agricole -et nous en profitons avec plaisir-, l'autre, ancien responsable au Commissariat à l'Energie Atomique, autrefois chantre du tout nucléaire, aujourd'hui extrêmement critique à propos d'une énergie dont il sait que nous ne la maîtrisons toujours pas. Bure pour preuve, où l'on enfouit des déchets plus dangereux encore que le combustible des centrales nucléaires, des déchets que nous devrons « surveiller » des millions d'années, sans jamais avoir l'assurance d'en maîtriser le cycle. Et de nous rappeler que stockés à cinq cent mètres sous terre, ceux-ci dégagent de l'hydrogène, qu'il faut sans cesse ventiler au risque de les voir exploser... La moindre panne serait fatale... Tout comme il nous rappelle qu'en matière de démantèlement de centrales, nous ne faisons qu'improviser : pour mémoire, la centrale nucléaire de Brennelis a été arrêtée en 1985 et nous n'avons toujours pas réussi à la démanteler... Bref, un roman graphique aussi poétique que technique, dont il ne faut surtout pas se priver !

 

Le Droit du sol, Journal d'un vertige, Etienne Davodeau, éditions FUTUROPOLIS, octobre 2021, 214 pages, 25 euros, ean : 9782754829212,

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21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 14:55

Des phrases courtes. Très. Voire pas même, réduites à leur plus simple expression, sujet, verbe, un complément peut-être. Courtes. Posées plutôt que scandées. Comme un bastringue inhabituel de mots perdus à fleur de pages. Un homme. Laid. Court sur pattes. Mutique. Cela commence comme ça. Un homme affreux qui jouit vite et mal, mais paye bien. Il n'habite pas la cité. Il est venu se soulager. Refermant tout espoir de porosité entre son monde et celui de la cité, hormis ces frottements qui n'appartiennent qu'à lui et qui ne sont pas même libidineux, ni sexuels, mais ancrés dans le spectre de ce qui est devenu chez lui une monomanie indéfectible. Infrangible. Fidèle si vous voulez : un entêtement qui lui permet de persévérer dans son être -son non-être plutôt, mais c'est une autre histoire, encore que... Les chapitres eux-mêmes sont courts et comme sans liens les uns avec les autres. Ceux d'un récit désarticulé, mais d'une histoire tout de même, racontable -l'auteur s'y emploie. Grand Ma est morte depuis neuf mois. Le temps d'une gestation en somme. Dans la cité où vit Célia, sé-vit le gang de Freddy. Trente morts lors de la dernière échauffourée... La cité, c'est celle de la Puissance divine. Les voies de Dieu... A Port-au-Prince. On s'y affronte nuit et jour dans des guerres de bandes inépuisables. Morts, veillées, on passe son temps à tenter de rassembler l'argent des enterrements. Là, Freddy a tout payé. Les funérailles peuvent dérouler leur liturgie, sous la protection des Glocks 40 et des fusils d'assaut AR15, dans cette église de tôles et de bâches qui leur tient lieu de culte. Tonton Frédo, le fils de Grand Ma, est présent, lui qui avait naguère participé aux Jeux Olympiques d'Atlanta, son heure de gloire, avec la délégation haïtienne. Enfin, présent... Sans doute est-il trop abîmé par l'alcool pour l'être vraiment. Célia aussi y est. Vingt ans. La petite fille de Grand Ma, ultime rejeton d'une lignée de drogués. Pas désirée, juste arrivée, toujours au mauvais moment. Alors Célia raconte. C'est comme son journal qu'on aurait entre les mains. Discontinu. Forcément. L'école tout de même, jusqu'aux cours élémentaires, où elle apprit ce français que personne ne parle ici, dans cette cité de la Puissance divine hérissée de cabanons en tôles. Mais n'allez pas croire que la cité est loin de tout : facebook l'a pénétrée. Les cités s'adossent les unes aux autres, connectées. Et toutes plus meurtrières les unes que les autres, la preuve : Joël a buté Freddy. Joël, le bras droit de Freddy ! Les lieux sont féroces, quand il n'y a lieu que le lieu. A côté de la cité de la Puissance divine campe celle de Bethléem... Plus loin, Source Bénie, une vrai décharge. Il faudrait que Dieu aille voir tout cela de plus près : ces cloaques où l'on meurt toujours à la hâte. Célia demain ? Car Joël l'a convoquée parce que sur facebook, elle ne disait pas assez de bien de lui, ne likait pas ses posts. Joël veut qu'elle ne fasse que parler de lui sur facebook. Ecrit comme un récit de vie, une autofiction, en phrases courtes de mots furtifs qui décochent, parfois, un trait. C'est quoi la puissance romanesque ? Faudrait-il le secours de la sociologie pour en décider ? Evoquer ses ancrages non romanesques ? Je parlais d'une histoire racontable. Seule porosité entre le monde décrit et la communauté des lecteurs dont je suis. Seuls frottements possibles. Mais où est-ce que ça frotte ? Dans quel repli de la conscience fourvoyer sa lecture ? J'ai refermé le livre sur sa dernière page, et puis ? J'ai songé à cet homme des premières pages, venu se soulager. Nous : mais de quoi ? J'ai pensé à l'auteure, qui pour construire un pareil édifice, ne pouvait pas ne pas savoir qu'aucune information jamais ne serait transmise entre ceux de la cité et nous, qui ne pouvait pas ne pas connaître la supercherie de la littérature à vouloir nous faire croire que l'on a partagé un court chemin de conscience, qui ne pouvait pas ne pas vouloir nous faire partager ces quelques émotions abandonnées au fil des pages. A côté de l'idéologie que nous partageons tous, de la « neutralité instrumentale des mots » (lisez à ce sujet l'essai de Josiane Boutet : Le Pouvoir des mots), qui nous donne à penser que l'existence même de ces mots que nous avons en partage attesterait de notre qualité d'êtres libres, demeure le mystère -puisque nous sommes ici plongés dans la Puissance divine (mais pas sa Gloire)-, de lire ce qui ne peut en rien se partager. Où donc faire roman de ce récit quand nous ne sommes ni égaux ni conscients ? Qu'est-ce que la narration retient à cette distance ? La possibilité de persévérer dans notre être ? Lire, un cordial ? Un soulagement ? Comme le monsieur du début ru récit ?...

 

Les villages de Dieu, Emmelie Prophète, éditions Mémoire d'encrier, avril 2021, 214 pages, 19 euros, ean : 9782897127282.

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20 janvier 2022 4 20 /01 /janvier /2022 15:58

Avril 1940, base militaire de bordeaux Mérignac, débarque la « maman » de Romain Gary. « Maman » écrit ici à dessein, tant on sait quel rôle protecteur elle joua auprès de lui. Le roman graphique suit au fond le fil d'intrigue du film dédié à l'auteur. La mère y est dessinée comme ce même personnage truculent, encombrant à bien des égards, magnifiquement incarnée par Charlotte Gainsbourg dans le film. Une mère obsédée par la réussite de son fils. Romain vient d'être reçu. Au dernier rang. Peu d'espoir d'intégrer une escadrille de combat. Mais sa mère ne doute pas. C'est au demeurant la dernière fois qu'elle le verra. Romain s'ennuie et par pour l'Afrique du nord. Rien d'héroïque : il gâche sa première mission, échouant lamentablement. Cette période « africaine », peu connue, est parfaitement restituée. Enfin, exit l'Afrique et le Proche-Orient. Romain peut prendre la direction de l'Angleterre. Il écrit beaucoup, puisqu'il ne combat pas. Arrive l'année 44. La fin est proche. Romain obtient enfin une mission digne de ce nom : bombarder la rampe de lancement des V1 au Sud de Saint-Omer. L'ultime occasion de combattre enfin et de montrer sa valeur. Et il va l'attester avec force : au cours de la mission, leur pilote est blessé. Aveugle, l'équipage pense abandonner la mission et son pilote, voué au sacrifice. Romain le refuse, guide à l'aveugle le pilote, bombarde les rampes et ramène l'avion en le guidant à l'aveugle. Pour cet acte de courage, il sera décoré de la Croix de la Libération, puis fait Compagnon de la Libération. On connaît la suite, sans doute plus poignante que tout ce qui a pu être raconté de l'histoire de l'attachement de la mère au fils : il n'apprendra que bien tard que sa mère est décédée, alors qu'il continuait de recevoir d'elle des courriers pré-postés. Et puis l' œuvre immense naîtra enfin. A lire et relire !

 

Romain Gary, Catherine Valenti et Claude Plumail, éditions Grand Angle, août 2020, 14,50 euros, ean : 9782818976982.

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 15:36

La biosphère de Rio Platano, vestige de la forêt tropicale d'Amérique centrale. Les peuples Pech et Mosquito y vivent depuis plus de mille ans. Olivier Behra raconte dans une sorte de journal graphique son enquête auprès de ces peuples mis à mort part une économie qu'on voudrait croire souterraine et marginale : celle des narcos. C'est en tout cas ainsi que nous est présentée l'affaire : les narcos ont réalisé que l'exportation en masse de viande de bœuf constituait le meilleur blanchiment possible. Du coup, ils ont fait main basse sur cette région. «On détruit la forêt pour vendre des hamburgers», commente l'auteur. On voit bien où tout cela mène : c'est que, aux yeux d'Olivier Behra nous serions tous « responsables » de cette situation. Le discours est connu et en effet, d'une certaine manière, si l'on pointe comme ici cette surconsommation de viande de bœuf qui entraîne tous les peuples du monde dans une frénésie alimentaire insoutenable, on ne peut a priori que souscrire à cette « morale » de la responsabilité commune. Car c'en est une, de moralisation. Et encore, de celles qui ressortissent au syndrome religieux, rappelez-vous la messe chrétienne : « nous sommes tous pêcheurs », affirme le prêtre qui officie, dès l'entrée de la liturgie. Certes. Mais pour mieux dissimuler que ce « nous sommes tous pêcheur », à force de diluer les responsabilités, n'aboutit jamais qu'à un piteux mea culpa... Souterraine donc, l'économie des narcos ? Marginale ? C'est le point de fuite duoman graphique, qui aurait dû sans doute mieux creuser la question, car cette économie de guerre contre les peuples est tout sauf marginale. Cela dit, ce sera le seul bémol à ma lecture. Les rencontres rapportées, les réflexions sur la vie que mènent ces minorités du Honduras, toute leur histoire consignée pour mémoire, en font tout de même un document essentiel à la compréhension de ce qui ne se trame plus mais s'exprime au grand jour, dans cette course effrénée à la destruction de l'environnement.

 

Jungle Beef -Quand les narcos attaquent la forêt vierge, Olivier Behra, Cyrille Meyer, éditions Les Escales / Steinkis, coll. Témoins du monde, oct. 2021, 142 pages, 20 euros, ean : 9782365695268.

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