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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 06:47

Pierre. Mais… Qui saura qui est Pierre ? A force de se dérober… D’affabuler… De mentir. Qui est Pierre ? Un petit employé plus minable que modeste ? Souffreteux ? Qui shoote les pandas du zoo de Vincennes pour ne pas avoir à s’en occuper trop, file des calmants aux singes et du viagra aux bestiaux sans libido... Un cynique en somme. Chemise de Las Vegas parano sur le dos. Embourbé dans des histoires sans lendemain. Sauf avec Ophélie. Aussi déglinguée que lui, « collectionneuse de suicides »… Vous voyez le topo. L’air de rien, ce qui s‘amoncelle annonce de grandes  décisions. Qu’il ne prend pas, se contentant de raconter. De se triturer l’âme, mise à nue sans façon. Jusqu’au trop plein de morts autour de lui. Trop pour ne pas s’en poser la question. La police en tout cas s’en pose, qui commence à sérieusement s’intéresser à ce garçon à l’humour grinçant. Mordant. Etrange. Trop étrange, tandis que le récit nous embarque à son tour dans l’étrange. Chuchoté dans la lecture qu’en donne Damien Ferrette. Ebahi. Comme se parlant à lui-même, presque pensif, songeur, vagabond. Lecture intruse aussi, drôle et inquiétante à la fois, à peine parfois un mince filet qui peine à dire. Tant il est difficile de dire. C’est ça, oui : cette difficulté à dire quoi que ce soit, qui trame le récit. Cette difficulté à être et à dire. Absurde, oui, certainement.

Le Coma des mortels, Maxime Chattam, Audiolib, lu par Damien Ferrette, 17 août 2016, 1CD MP3, durée d’écoute : 9h11, 23.60 euros, ean : 9782367622125.

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 07:37

Sharko et Lucie. Epoux. Au Quai des Orfèvres tous deux. Avec leur deux enfants, une famille modèle ou peu s’en faut. Des garçons. Recommandables. Bien éduqués. Sauf que Lucie vient de tuer un homme. Dans une cave. Elle l’a abattu hors de toute procédure légale. Sharko n’y était pas. L’apprend. Maquille la scène de crime, invente un meurtre sur mesure, que la hiérarchie va leur confier. Alors les voilà tous deux qui plongent dans les abysses, pris entre des tueurs sataniques et la peur de voir leur mensonge dévoilé. Sur la corde raide. Du sang partout. Qui gicle, bouillonne, s’offre à la gourmandise des uns, la terreur des autres… Le goût du sang... rayonnant dans tout le récit, au sens propre de ce que savourer veut dire. A s’en lécher les babines pour les uns. En vomir pour les autres. Sharko et Lucie en équilibristes, sous la hantise de voir percé leur complot. A l’aplomb du vide qu’ils ont creusé sous leurs pieds, en danger partout, même au plus intime de leurs vies. Ça risque bien de saigner, pour eux. Ça saigne du reste. Beaucoup, dans ce déséquilibre qu’ils ont inauguré. Alors pour compenser, Michel Raimbault lit ce roman avec componction. La voix est presque exagérément posée dans ce trop plein de déséquilibre. Elle surplombe le récit, prend sans cesse ses distances. Neutre, elle semble accueillir avec une hauteur toute bienveillante les péripéties de l’intrigue. Comme si au fond, tout cela ne tenait que par sa grâce. Avant que tout ne s’effondre, se glace, nous pétrifie.

Franck Thilliez, Sharko, audiolib, livre lu par Michel Raimbault, juin 2017, 2 CDMP3, durée d’écoute : 17h11, 24.90 euros, ean : 9782367624099.

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12 juin 2017 1 12 /06 /juin /2017 08:02

Hôpital psychiatrique Gaustad. Oslo, Norvège. Un patient est retrouvé étranglé. Le visage saisi de terreur, figé en un ultime cri que le cadavre semble pousser encore. Munch… Sur son front, le nombre 488. Aux dires de l’administration, il s’est suicidé. Vraiment ? Sarah enquête dans une atmosphère glauque de secrets, de silences, de conspiration. Dans sa cellule, elle découvre des signes, des graffitis indéchiffrables. Par centaines. Par milliers. Cela faisait plus de trente ans qu’il vivait là, sans que son dossier n’en évoque les raisons. Et quand elle interroge l’équipe soignante, c’est par une gêne croissante que celle-ci se défile, soulevant à chaque interrogatoire plus de questions encore. Paris, Londres, Nice, les mines du Minnesota, les îles de l’Ascension, l’affaire rebondit sans cesse, insaisissable. Christopher, journaliste, a rejoint Sarah. Ce qu’ils découvrent est énorme. La folie à mains nues. Celle d’une administration pour laquelle les vies humaine sont des moyens, non des fins. C’est si énorme, qu’ils n’en reviennent pas. Le projet MK Ultra. La CIA en couverture… Un projet qui date des années 50, révélé par le New York Times en 1974. Une commission d’enquête fut nommée, qui découvrit horrifiée que la CIA finançait des recherches sur le cerveau humain. Les cobayes ? Des êtres humains que personne ne devaient pouvoir réclamer. Non consentantes : c’était ce qui en faisait la valeur au niveau de la recherche elle-même… L’hystérie étatique dans toute sa splendeur, particulièrement rendue dans cette lecture qu’en donne Olivier Prémel, la voix souvent haut perchée, sifflant ses consonnes, appuyant sa lecture, l’emportant sans répit, pressé, tranchant sur chaque fin de phrase, intriguant à loisir sa diction. C’est comme un flux qui nous emporte, s’arrête brusquement, repart, se reprend, dévale le texte avant de nous inquiéter encore par des pauses presque saugrenues. Interprétation très farouche en somme, qui contribue à renforcer la violence de la révélation.

Le Cri, Nicolas Beuglet, Audiolib, 17 mai 2017, 2 CD MP3, durée d’écoute : 13h52, 24.50 euros, ean : 9782367624143.

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 09:58

Harry Bosch retape une bécane. Une Harley, of course ! Et ne craint plus personne, sinon peut-être la sienne, à n’être plus les mains dans le cambouis de la crim’.  Son demi-frère l’alpague. L’avocat. L’autre bord. Honni. Celui des compromis, du blabla juridique, le clan du vétilleux immature, à ses yeux. Seul Harry peut sauver son client d’une culpabilité par trop évidente pour le proc et la police. Harry résiste : passer de l’autre côté du miroir ? Impensable ! Mais sombrer dans sa retraite ennuyée ne l’est pas moins… Le voilà enquêteur donc. West Hollywood. Viol et meurtre en sautoir. Toutes preuves disponibles, flagrantes. Alors quel coup si bien monté défaire ? Contre les siens ? Sont-ils vraiment les siens au demeurant ? Harry dégringole dans ce L. A. à fleur de routes sauvages. Où traquer la vérité et puis, quoi, la vérité ? Quel mot est-ce là au nom duquel risquer sa vie ? Au loin l’océan surplombé par son fog mortifère et le soleil de Californie. Le vieil Harry s’y colle pourtant, têtu, à ramasser les corps sans broncher, pour en reconstruire opiniâtrement le récit, presque obstinément tant l’intrigue est filée. Conspué, injurié, banni, Harry taille à la hache par la même occasion, ses raisons d’être du mauvais côté de la vie… La narration est parfaite. Trop peut-être, qui laisse ce goût acerbe d’une écriture trop parfaitement soignée. Du déroulé d’un texte systématique. Lu méthodiquement par Jacques Chaussepied, chaque syllabe en alerte et en même temps, comme abandonnée par-dessus l’épaule. Une lecture de parage, entre vieux potes accoudés au zinc d’un bar nocturne. Bien vu ! Bien dit ! Dépliée comme une confession quand la nuit semble ne pas vouloir finir. On reste d’un bout à l’autre attentif à cette vieille histoire braconnée au bon moment pour vous clouer aux étoiles qui dansent…

Jusqu’à l’impassable, Michael Connelly, traduit par Robert Pépin, lu par Jacques Chaussepied, Audiolib, 17 mai 2017, 1 CD MP3, durée totale d’écoute : 11h51, 24.50 euros, ean : 9782367623221.

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 07:20

Ces confessions furent le point de départ de l’écriture du scénario du film de Parker : « The Birth of a Nation », écho ironique au film de Griffith (1915), dressant l’apologie du Ku Klux Klan. Le récit lui-même date de 1831. Nat Turner est en prison, il va être pendu pour avoir été l’instigateur d’une des premières rébellions d’esclaves noirs. Tous les autres insurgés ont été exécutés. Le récit lui-même n’est pas de sa main et n’est évidemment pas celui d’une rébellion, mais du meurtre barbare de familles blanches… Dont la liste des victimes s’étale en fin de confessions. Nat doit y faire l’aveu du caractère barbare de son action, d’une action qui doit apparaître comme incompréhensible aux yeux du lecteur. Le texte insiste donc sur le caractère «démoniaque» de ce que nous, nous appellerons une insurrection. Et Turner doit s’y évoquer comme «égaré», «embrouillé». D’autant plus fourvoyé que rien ne laissait prévoir de tels actes aux yeux des blancs. Rien ne laissait deviner cette révolte, encore une fois incompréhensible. Thomas R. Gray, qui recueille son témoignage, tente alors d’ne comprendre les prémisses dans la biographie de Nat. Quels traits pourraient expliquer la «folie» qui s’est emparée de Turner ? Peut-être cette enfance d’enfant doué songe-t-il. Trop doué. Nat apprit seul à lire et très vite, posséda un très grand ascendant sur ses condisciples. Pieux, Gray en fait un illuminé qui croit entendre des voix célestes lui promettre un destin exceptionnel. Adulte, esclave, désarticulé entre le fantasme d’un destin exceptionnel et la réalité de sa condition, sans doute a-t-il nourri beaucoup d’amertume à l’égard des blancs qui «l’employaient»… Nat s’enfuit du reste une première fois, pour revenir auprès de son maître, ne sachant que faire de sa liberté. C’est alors que lui vient cette vision terrible : il doit abattre des blancs. Ce combat, lui dit la Voix qui l’habite, c’est ton destin. Il échafaudera ses plans au cours de l’année 1830 : massacrer des familles entières de blancs. Là est sa folie. Que William Styron ré-écrira le premier en 1967, dans un livre analysant en fait surtout le rapport des esclaves noirs américains à la religion, et qui fera scandale. Jusqu’à Parker, qui à travers son film a tenté d’affirmer qu’il s’agissait-là de la première tentative d’émancipation des esclaves noirs. Nouveau scandale : le meurtre de masse ne peut être un outil d’émancipation. Et pourtant, quand on y réfléchit bien : poussés à bout, enfermés et soumis non aux lois d’une nation, mais d’individus retors, battus, torturés, tués sans forme du moindre procès, que leur restait-il donc ? Les travaux les plus récents sur l’esclavage des noirs aux Etats-Unis montrent qu’en fait de tous temps il y eut des révoltes, matées dans le sang. Au-delà des manifestations les plus désespérées comme les plus cruelles, celle de Nat Turner, les esclaves noirs auront tout tenté pour résister à leurs conditions, en vain pendant trois siècles ! Du sabotage des machines au ralentissement des cadences de travail dans les champs de coton, en passant par les fuites, les incendies de propriétés ou les suicides collectifs comme acte suprême de résistance, pendant trois siècles les esclaves noirs américains auront lutté avec une énergie peu commune, ignorée de la plupart de nos contemporains aujourd’hui encore, pour soulever un joug que rien, semblait-il, ne pouvait lever…

Naissance d’une Nation, Confessions de Nat Turner, suivi de : Une révolte en noir et blanc, de M. Roy, éditions Allia, traduit de l’américain par Michaël Roy, décembre 2016, 76 pages, 6,50 euros, ean : 9791030404739.

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30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 06:38

Le tzar Pierre 1er. Jeune, robuste, au tempérament fougueux, vient d‘entreprendre un tour des cours d’Europe, accompagné du narrateur, Vinius, un hollandais d’origine russe, instruit, cultivé même, curieux de cette profusion de connaissances que leur siècle a ouvert. Vinius aime Purcell, Calderón, Shakespeare. Et tout autant les philosophes, les savants et la préciosité de manières sobres. Moins un courtisan, sinon au sens où un Castiglione l’aurait entendu, qu’un homme de culture, amoureux du Beau, du Bon, du Bien, et donc un peu dérouté par le goût du tzar pour les beuveries. Ils partent sur les routes tandis que la Russie dégèle. Somptueuses pages bercées par l’évocation de la nature toute-puissante de cette Russie indomptée ! Sur leur chemin, des forteresses que le tzar a fait bâtir, moins pour garder la Russie que les russes, voire écraser sa propre armée -sait-on jamais. «Des ours baptisés», songe Vinius, qui néanmoins se familiarise peu à peu avec la brutalité de Pierre et le déséquilibre qu’elle provoque en toute circonstance. Ne faut-il pas un peu d’instabilité pour que l’esprit s’épanouisse ? En Allemagne, Pierre rencontre Sophie-Charlotte, la femme de Frédéric, amie de Leibniz. Les conversations fusent, élégantes, savantes, passionnantes. La science est partout à portée d’esprit, ouverte au monde et sur le monde, elle est l’atmosphère où baignent les cours d’Europe, que Maja Brick nous restitue avec passion –seul le roman a ce pouvoir de comprendre la forme de l’existence comme accomplie, ce que l’auteure elle-même note en marge de son récit, avec une grâce singulière. Partout Pierre s’enquiert de tout ce qui se fait, se pense, s’invente. C’est qu’il veut transformer la Russie en un pays moderne. Des Hollandais, il veut déchiffrer la réussite commerciale. Il se fait charpentier sur les chantiers navals, dans ce pays chéri de Vinius parce qu’il a su se placer au carrefour des mondes connus, embrassant tous les peuples et ouvrant en grand ses portes à toutes les figures de l’humanisme européen. Assoiffé de culture, Vinius interroge les cabinets de curiosité et toute la science de son époque. Il veut tout. Tout comprendre. Le temps est aux anatomistes, et la dissection en est son application majeure. On coupe, on découpe, on dissèque tout, du corps humain aux corps célestes.  Et l’auteure ne s’en prive pas, qui à son tour décortique et met à plat tout le savant XVIIème siècle, en longues descriptions phénoménales pour en comprendre le système. C’est l’heure où le monde s’élargit, s’ouvre à l’infiniment grand comme l’infiniment petit. Mais ce qui frappe, dans cet épistémê reconstituée à la perfection, c’est le caractère «public» de ce monde, qui vit d’autrui, qui vit de ce que l’autre m’apporte. A l’image d’Amsterdam, ville emblématique de cette profusion. Swift, Locke, Kepler, Spinoza. Quelle musique ! Celle des sphères autant que celle de l’opéra qui règne en maître sur le siècle. Et ce n’est pas sans raison au demeurant que l’auteure choisit de nous embarquer in fine dans la composition d’un opéra grandiose où Kepler joue un rôle majeur, pour dire une époque qui a refusé de se complaire dans la petitesse et l’ignorance et révéler, au travers de la musique, l’évanouissant bonheur des hommes…

Opéra comique, Maja Brick, éditions Gallimard, janvier 2012, 362 pages, 19,50 euros, ean : 9782070135653.

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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 07:00

Paris, le Crédit Parisien. Ludo s’affaire. Il trade, fait gagner des milliards à ses patrons, en empoche des millions. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Réda, son subordonné, s’inquiète pourtant de transactions douteuses auxquelles se livre Ludo, bientôt sur la sellette et contraint par ses supérieurs de clarifier ses coups en bourse. Ludo, Réda… L’un polytechnicien, l’autre master en poche après un invraisemblable parcours dans les cités de Trappes… L’un Versaillais, l’autre rebeu… Deux France, l’éthique en toc, sans être pleinement bancale, etl’occasion de croiser au large de deux milieux que rien jamais ne conjoint. Ce que découvre Réda, derrière les ordres passés par Ludo, fleure sa conspiration. Libérale ? Il n’en sait rien tout d’abord. Les titres EDF se voient attaqués. Par qui ? Pourquoi ? Réda enquête. C’est sa fonction dans la salle des marchés. Il enquête et remonte rapidement leur source immédiate : la FIB (First Islamic Bank). Qui possède un bureau parisien. Ludo et lui y débarque, au prétexte de leur proposer des affaires. Mais la FIB est soupçonneuse. Pris en chasse, Ludo est exécuté, Réda blessé, qui en bon rebeu des cités, bien qu’innocent et son master finance en poche, ne songe qu’à s’enfuir et se cacher dans cette bonne vieille teci de son enfance. Douce France… Las, il a laissé beaucoup de traces derrière lui, dont le cadavre de Ludo et sa chemise ensanglantée. Du coup la police française, qui ne s’en laisse jamais compter, est sur son dos. Celui d’un terroriste, forcément, compte tenu de son blaze dirons-nous, de ses antécédents judiciaires, de son lieu de naissance (Trappes ? Vous rigolez !) et de l’environnement de l’affaire : la Grosse Finance Internationale. Opération RAID en cours dans la teci de Réda. Heureusement, le commandant Johana ne croit pas une once de seconde à cette version abracadabrante, qui satisfait néanmoins tout le monde, police, gouvernement et médias. Tandis que se profile une autre menace, que tout ce chambard masque et que la CIA dévoile aux services secrets français bien largués dans cette histoire : quelques jours avant les attentats du 11 septembre, des transactions douteuses avaient affecté les titres d’American Airlines tout comme ceux de United Airlines, qui permirent à quelques terroristes spéculateurs d’empocher une somme petite, mais rondelette, via la chute des actions de ces deux compagnies. Là se profile le même scénario. Il faut donc s’attendre à un attentat d’envergure sur… les centrales nucléaires françaises ! Panique à l’Elysée… Le polar français s’ouvre un compte en bourse. Qui sait ce que Jigal en fera…

La Prophétie de Langley, Pierre Pouchairet, Jigal polar, février 2017, 277 pages, 19 euros, ean : 9782377220038

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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 08:26

Enlevée, battue, ferraillée, torturée, poignardée, étranglée, démembrée avant d'être jetée, bras, jambe, torse, pied, main gauche, main droite, à l'eau. Prélevée à cinquante mètres de chez elle. Sa vie brusquement soustraite -elle avait 18 ans. Elle s'appelait Laëtitia. Elle avait été une enfant. Battue déjà, maltraitée. Sa mère avait été violée. Sa sœur aussi. Une histoire. Tragique. Que Ivan Jablonka a su arracher au fait divers, au crime qui voulait la marquer de son étreinte odieuse. Laëtitia ? Certes, l'histoire d'une société de violence où les femmes et les enfants sont des victimes toutes désignées. Où les femmes et les enfants ne sont toujours pas des sujets de droit mais des aubaines pour les prédateurs en vadrouille, parce que les femmes et les enfants sont de toute façon exposés à la vindicte patriarcale. Laëtitia ? C'est l'histoire d'une jeune fille parlée depuis son plus jeune âge par une violence sans nom. Un parcours coutumier pourrait-on dire, au sein d'une société où les femmes se font harceler sans que cela ne dérange vraiment. C'est l'usage en France. Pays de frustration, de haine, de rancœur. Un fait divers donc. Mais comme l'affirme Jablonka, «un fait divers n'est jamais simple, ni divers». Il lui a donc fallu se l'affronter, en faire matière, le relever sinon l'élever dans une forme improbable : celle du récit. Une enquête. Une quête. Celle d'une écriture, pour prendre le pouls d'une société mortifère, la nôtre. D'une société de misère, de pauvreté, d'abandon. Des millions comme Laëtitia, dans cette France dite périphérique qui crève depuis de si longues années loin du tumulte des médias. Voilà, c'est tout cela que brasse Jablonka. Coupant, démembrant son récit pour tenter de rendre justice à une jeune fille au destin tout tracé de victime. Pour lui donner voix. Et quelle voix dans cette interprétation non pas magistrale que lui donne Maïa Baran -le mot ne conviendrait pas à ce que l'on entend là, de tout à la fois fluide et fragile, assuré et heurté-, déposant son objet, ce texte, avec l'aplomb d'une simple franchise.  Sans excès. Ce dont on parle l'est trop. Mais affirmée dans ce retrait devant l'évocation d'images insoutenables.

 

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka, lu par Maïa Baran, Audiolib, 15 février 2017, 1 CD MP3 - durée d'écoute : 11h12, 23,40 euros, ean : 9782367622927.

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 13:54

Charonne ? Elle venait d’un foyer d’où les gamins ne voulaient pas partir, ne voulaient pas être adoptés. Boulotte, crépue, basanée… Gladys et Régis s’étaient plantés quand ils l’avaient adoptée : elle faisait blanche, bébé. Maintenant, c’était fait. On ne pouvait plus revenir là-dessus. Nelly, la grand-mère, pouvait bien pester jour après jour contre cette bévue, ils n’y pouvaient plus rien. La gosse était noire, on ne pouvait plus s’en défaire. Noire. Pas blanche. Probablement née du viol d’une rwandaise par un soldat belge… Il fallait vivre avec ce malentendu, donc. Et pour Charonne, avec la paresse sentimentale de ses parents adoptifs, peut-être plus insupportable que leur déconvenue. Elle était arrivée trop tard dans leur vie, qui n’avait déjà admis que peu de place à ces questions d’amour. Parlez-en à Gladys, qui avait passé son existence au plus loin physiquement de son père cancéreux, dont l’effrayait l’appareil qu’il avait en travers de la gorge pour s’adresser aux autres de cette voix métallique affreuse qui n’était plus la sienne… Il fallait donc survivre. Chacune d’entre elles devait survivre. Se réfugier dans la mesquinerie ou la vanité pour ne laisser aucune prise. Des flots d’une vanité qui finit par se submerger elle-même et nous rendre le travers dérisoire, sinon agréable. Charonne, d’un drôle absolu, raconte la première son enfance, exposée au racisme français quotidien. Heureusement, il y avait Charlie, qui était venu dans sa vie lui rendre son souffle. Six ans, sept 7 ans, les années décisives : celles de l’acquisition de la lecture. L’impulsion. Non pas l’école : la vie est ailleurs. On ne l’aimait pas du reste à l’école : trop noire, trop grosse, la langue trop bien pendue. On est en France, pays des fantasmes identitaires impitoyables. Sa langue foisonne, celle d’une enfant à qui l’on ne peut plus en compter –elle s’en est trop pris plein la figure en somme-, celle d’une enfant qui a su s’arracher à l’indifférence où l’on a tenté de l’ensevelir au sein de cette famille en pleine débandade. Charonne raconte avec un talent hirsute ce genre de fille inhabituelle qu’elle aura été avec ses fesses hottentotes et ses triceps d’hercule. ET puis Nelly raconte, la grand-mère, ces années difficiles et celles, plus dures encore, qui se profilent devant elle : comment accepter de mourir vieille ? Elle raconte alors le botox, la chirurgie esthétique. Charlie, Charonne, Gladys… Elle ? Elle a été belle. Et c’est bien tout désormais. Puis Gladys entre en scène. Son petit tour de piste, aussi dérisoire, aussi pathétique que celui de sa mère, Nelly. Charonne ? Elle lui a donné ce nom minable pour qu’elle se rappelle son appartenance au monde des minables. Charonne, Gladys, Nelly. Trois générations en guerre. C’est presque réjouissant, tant de vilenie. Et qu’elles sachent si bien s’entremordre dans cet équilibre où aucune d’entre elles ne peut triompher.

 

Je Viens, Emmanuelle Bayamack-Tam, Folio, mai 2016, 418 pages, ean 9782010469703.

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 09:42

Un ado rentre de son match de foot. Il a superbement joué. Mais de retour à la maison, les choses ne se passent pas comme il s’y attendait : ses parents lui claquent la porte au nez ! Lui tourne autour de cette maison soudain close. A l’intérieur, il finit par découvrir la présence d’un autre garçon dans sa chambre, à sa place à la table familiale : lui ! L’un et l’autre se dévisagent. Longuement. Sans échanger le moindre mot. Frappés de stupeur. Lorsqu’une camionnette arrive d’où descendent deux hommes décidés à mettre la main sur l’ado bouclé dehors : «on va attraper la chose». Il s’enfuit. Loin. Dans la forêt, où il rencontre un autre «lui-même» : un clone, une «copie», dont la société n’a plus rien à faire et qu’elle veut liquider bien sûr. Ils sont en trop.  Un temps ils ont remplacé l’un et l’autre un enfant malade dont les parents espéraient la guérison, parfois attendues des années. Un enfant qu’ils croyaient perdre et dont la copie portait l’amour auquel ils estimaient avoir droit. Car c’est de cet égoïsme qu’il s’agit, de celui d’une société qui a tourné le dos aux valeurs humaines et qui se repaît d’émotions faciles. Nos deux copies doivent disparaître. Elles le savent, elles qui ont été si parfaitement programmées. Désactivées, elles agonisent lentement. Mais perdues dans la forêt, l’espoir ne les quitte pas, nourrit par cette légende qu’elles ont entendu conter d’un bateau qui serait une vraie arche destinée à recueillir toutes les copies qui ont échappées à leur destruction pour les conduire en quelque Eden où l’on aurait trouvé le moyen de désactiver leur destruction programmée. Il leur faut pourtant quitter parfois la forêt pour rallier les villes et y trouver de quoi se nourrir. Des villes où les attendent des liquidateurs de copie et où, partout, la loi autorise les citoyens à user de tous les moyens disponibles pour liquider les copies en trop… Dans les rues de ces villes agréables, policées, des copies meurent, se traînent, sont tuées. Que les services de voirie débarrassent dans l’indifférence générale. C’est ça l’axe de ce roman jeunesse : ce manque d’empathie, cette indifférence à l’autre, quel qu’il soit. L’homme augmenté nous ouvre en grand les portes d’un cynisme inouï. L’hiver survient. Le froid. La solitude. Nos deux copies prennent soin l’une de l’autre. Convoquant cette vieille solidarité  comme une valeur disparue du champ de l'espèce humaine. L’homme augmenté nous en a débarrassés. Pourquoi faire, quand on peut faire appel à des copies ? Elles se traînent vers un gouffre au fond de la forêt, où un bateau est bel et bien posé, échoué dans le sable. Le récit devient grandiose stylistiquement, en phrases exténuées, de plus en plus courtes. Il s’effiloche, pour se clore sur une image littéralement ahurissante. Un chiasme tactile. Empreint d’une immense nostalgie pour ce que l’humain a pu être.

 

Les Copies, Jesper Wung-Sung, éditions Le Rouergue, Epik, octobre 2015, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud, 192 pages, ean : 9782812609817

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