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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 08:26

Enlevée, battue, ferraillée, torturée, poignardée, étranglée, démembrée avant d'être jetée, bras, jambe, torse, pied, main gauche, main droite, à l'eau. Prélevée à cinquante mètres de chez elle. Sa vie brusquement soustraite -elle avait 18 ans. Elle s'appelait Laëtitia. Elle avait été une enfant. Battue déjà, maltraitée. Sa mère avait été violée. Sa sœur aussi. Une histoire. Tragique. Que Ivan Jablonka a su arracher au fait divers, au crime qui voulait la marquer de son étreinte odieuse. Laëtitia ? Certes, l'histoire d'une société de violence où les femmes et les enfants sont des victimes toutes désignées. Où les femmes et les enfants ne sont toujours pas des sujets de droit mais des aubaines pour les prédateurs en vadrouille, parce que les femmes et les enfants sont de toute façon exposés à la vindicte patriarcale. Laëtitia ? C'est l'histoire d'une jeune fille parlée depuis son plus jeune âge par une violence sans nom. Un parcours coutumier pourrait-on dire, au sein d'une société où les femmes se font harceler sans que cela ne dérange vraiment. C'est l'usage en France. Pays de frustration, de haine, de rancœur. Un fait divers donc. Mais comme l'affirme Jablonka, «un fait divers n'est jamais simple, ni divers». Il lui a donc fallu se l'affronter, en faire matière, le relever sinon l'élever dans une forme improbable : celle du récit. Une enquête. Une quête. Celle d'une écriture, pour prendre le pouls d'une société mortifère, la nôtre. D'une société de misère, de pauvreté, d'abandon. Des millions comme Laëtitia, dans cette France dite périphérique qui crève depuis de si longues années loin du tumulte des médias. Voilà, c'est tout cela que brasse Jablonka. Coupant, démembrant son récit pour tenter de rendre justice à une jeune fille au destin tout tracé de victime. Pour lui donner voix. Et quelle voix dans cette interprétation non pas magistrale que lui donne Maïa Baran -le mot ne conviendrait pas à ce que l'on entend là, de tout à la fois fluide et fragile, assuré et heurté-, déposant son objet, ce texte, avec l'aplomb d'une simple franchise.  Sans excès. Ce dont on parle l'est trop. Mais affirmée dans ce retrait devant l'évocation d'images insoutenables.

 

Laëtitia ou la fin des hommes, Ivan Jablonka, lu par Maïa Baran, Audiolib, 15 février 2017, 1 CD MP3 - durée d'écoute : 11h12, 23,40 euros, ean : 9782367622927.

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 13:54

Charonne ? Elle venait d’un foyer d’où les gamins ne voulaient pas partir, ne voulaient pas être adoptés. Boulotte, crépue, basanée… Gladys et Régis s’étaient plantés quand ils l’avaient adoptée : elle faisait blanche, bébé. Maintenant, c’était fait. On ne pouvait plus revenir là-dessus. Nelly, la grand-mère, pouvait bien pester jour après jour contre cette bévue, ils n’y pouvaient plus rien. La gosse était noire, on ne pouvait plus s’en défaire. Noire. Pas blanche. Probablement née du viol d’une rwandaise par un soldat belge… Il fallait vivre avec ce malentendu, donc. Et pour Charonne, avec la paresse sentimentale de ses parents adoptifs, peut-être plus insupportable que leur déconvenue. Elle était arrivée trop tard dans leur vie, qui n’avait déjà admis que peu de place à ces questions d’amour. Parlez-en à Gladys, qui avait passé son existence au plus loin physiquement de son père cancéreux, dont l’effrayait l’appareil qu’il avait en travers de la gorge pour s’adresser aux autres de cette voix métallique affreuse qui n’était plus la sienne… Il fallait donc survivre. Chacune d’entre elles devait survivre. Se réfugier dans la mesquinerie ou la vanité pour ne laisser aucune prise. Des flots d’une vanité qui finit par se submerger elle-même et nous rendre le travers dérisoire, sinon agréable. Charonne, d’un drôle absolu, raconte la première son enfance, exposée au racisme français quotidien. Heureusement, il y avait Charlie, qui était venu dans sa vie lui rendre son souffle. Six ans, sept 7 ans, les années décisives : celles de l’acquisition de la lecture. L’impulsion. Non pas l’école : la vie est ailleurs. On ne l’aimait pas du reste à l’école : trop noire, trop grosse, la langue trop bien pendue. On est en France, pays des fantasmes identitaires impitoyables. Sa langue foisonne, celle d’une enfant à qui l’on ne peut plus en compter –elle s’en est trop pris plein la figure en somme-, celle d’une enfant qui a su s’arracher à l’indifférence où l’on a tenté de l’ensevelir au sein de cette famille en pleine débandade. Charonne raconte avec un talent hirsute ce genre de fille inhabituelle qu’elle aura été avec ses fesses hottentotes et ses triceps d’hercule. ET puis Nelly raconte, la grand-mère, ces années difficiles et celles, plus dures encore, qui se profilent devant elle : comment accepter de mourir vieille ? Elle raconte alors le botox, la chirurgie esthétique. Charlie, Charonne, Gladys… Elle ? Elle a été belle. Et c’est bien tout désormais. Puis Gladys entre en scène. Son petit tour de piste, aussi dérisoire, aussi pathétique que celui de sa mère, Nelly. Charonne ? Elle lui a donné ce nom minable pour qu’elle se rappelle son appartenance au monde des minables. Charonne, Gladys, Nelly. Trois générations en guerre. C’est presque réjouissant, tant de vilenie. Et qu’elles sachent si bien s’entremordre dans cet équilibre où aucune d’entre elles ne peut triompher.

 

Je Viens, Emmanuelle Bayamack-Tam, Folio, mai 2016, 418 pages, ean 9782010469703.

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 09:42

Un ado rentre de son match de foot. Il a superbement joué. Mais de retour à la maison, les choses ne se passent pas comme il s’y attendait : ses parents lui claquent la porte au nez ! Lui tourne autour de cette maison soudain close. A l’intérieur, il finit par découvrir la présence d’un autre garçon dans sa chambre, à sa place à la table familiale : lui ! L’un et l’autre se dévisagent. Longuement. Sans échanger le moindre mot. Frappés de stupeur. Lorsqu’une camionnette arrive d’où descendent deux hommes décidés à mettre la main sur l’ado bouclé dehors : «on va attraper la chose». Il s’enfuit. Loin. Dans la forêt, où il rencontre un autre «lui-même» : un clone, une «copie», dont la société n’a plus rien à faire et qu’elle veut liquider bien sûr. Ils sont en trop.  Un temps ils ont remplacé l’un et l’autre un enfant malade dont les parents espéraient la guérison, parfois attendues des années. Un enfant qu’ils croyaient perdre et dont la copie portait l’amour auquel ils estimaient avoir droit. Car c’est de cet égoïsme qu’il s’agit, de celui d’une société qui a tourné le dos aux valeurs humaines et qui se repaît d’émotions faciles. Nos deux copies doivent disparaître. Elles le savent, elles qui ont été si parfaitement programmées. Désactivées, elles agonisent lentement. Mais perdues dans la forêt, l’espoir ne les quitte pas, nourrit par cette légende qu’elles ont entendu conter d’un bateau qui serait une vraie arche destinée à recueillir toutes les copies qui ont échappées à leur destruction pour les conduire en quelque Eden où l’on aurait trouvé le moyen de désactiver leur destruction programmée. Il leur faut pourtant quitter parfois la forêt pour rallier les villes et y trouver de quoi se nourrir. Des villes où les attendent des liquidateurs de copie et où, partout, la loi autorise les citoyens à user de tous les moyens disponibles pour liquider les copies en trop… Dans les rues de ces villes agréables, policées, des copies meurent, se traînent, sont tuées. Que les services de voirie débarrassent dans l’indifférence générale. C’est ça l’axe de ce roman jeunesse : ce manque d’empathie, cette indifférence à l’autre, quel qu’il soit. L’homme augmenté nous ouvre en grand les portes d’un cynisme inouï. L’hiver survient. Le froid. La solitude. Nos deux copies prennent soin l’une de l’autre. Convoquant cette vieille solidarité  comme une valeur disparue du champ de l'espèce humaine. L’homme augmenté nous en a débarrassés. Pourquoi faire, quand on peut faire appel à des copies ? Elles se traînent vers un gouffre au fond de la forêt, où un bateau est bel et bien posé, échoué dans le sable. Le récit devient grandiose stylistiquement, en phrases exténuées, de plus en plus courtes. Il s’effiloche, pour se clore sur une image littéralement ahurissante. Un chiasme tactile. Empreint d’une immense nostalgie pour ce que l’humain a pu être.

 

Les Copies, Jesper Wung-Sung, éditions Le Rouergue, Epik, octobre 2015, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud, 192 pages, ean : 9782812609817

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 10:10

Beyrouth, été 1982. A quelques semaines de l’écrasement de la ville sous les bombes israéliennes. A quelques semaines de son invasion par les forces militaires israéliennes. A quelques jours des massacres des populations civiles de Sabra et Chatila. Beyrouth, ré-ouverte à son supplice qui n’a en rien affecté le monde occidental. Beyrouth, pas même notre mémoire commune, à peine son souvenir aujourd’hui, enseveli sous tant d’autres massacres que nous avons déplorés déjà… Samuel voulait y monter Antigone. Les comédiens étaient prêts, ou presque. Créon était chrétien, Antigone palestinienne, lui, juif. Il avait recruté des druzes. Des chiites, des sunnites, dans ce Beyrouth en guerre contre lui-même, avant que les israéliens ne viennent semer leur mort parmi les populations palestiniennes livrées à leur holocauste. Mais Samuel va mourir. Et charge son ami(e) de toujours de monter pour lui la pièce. A Beyrouth. De part et d’autre de la ligne de démarcation, de cette fameuse ligne verte sous le tir des snippers. Monter Antigone. A Beyrouth. Une idée vaine sans doute, celle d’un rêve gauche, étranger à la réalité de la souffrance humaine. Monter Antigone, l’égérie du refus d’obéissance, comme un espoir vain de réconciliation de peuples dressés les uns contre les autres. Un geste politique ? De simple humanité, s’entendent les chefs de guerre. Car à quoi bon le théâtre, sur le théâtre de la guerre ? L’Antigone de Anouilh qui plus est, celle de 44. Celle d’une autre guerre, chargée de rassembler des comédiens aux susceptibilités exacerbées. Sont-ils comédiens ou druzes ? Palestiniens ou saltimbanques ? De quel théâtre au vrai : celui des opérations ou celui qui nous en sépare, prétendant nous l’offrir mieux ? De quoi le théâtre est-il le nom, serions-nous tenté d’écrire, si l’expression n’était à ce point galvaudée. Mais c’est bien autour d’elle que tourne Sorj Chalandon, avec son propre texte publié si tard après les événements : en 2013 ! Si longtemps après le martyre libanais. Prix Goncourt des lycéens l’année même de sa parution. Un roman. Je ne l’ai pas lu. Je ne sais donc que dire de ce qui revient à la mise en scène ou au roman, sinon que la pièce frappe fort, nous jette dans un vrai malaise autour de ce quatrième mur, symboliquement, celui qui nous sépare de la réalité du monde autant qu’il nous sépare du jeu des comédiens sur scène. Ce quatrième mur qui est comme une ligne de démarcation entre les comédiens et nous, mais nous rassemble dans une même interrogation : de quoi le théâtre est-il le nom ? Vanité. Autant la nôtre que celle du comédien sur scène. Vanité d’un réel que nous ne savons jamais atteindre mais qui sait, lui, nous rattraper dans le fracas de son idiotie. Une pièce n’est pas un champ de bataille, qui pourtant sait nous livrer à des émotions troubles, quand le récit, lui, demeure ouvert à de nouvelles possibilités de violence. Sabra jonchée de morts. La pièce vient se clore sur cette suffocation, le décor à terre, la lumière revenue sur scène et tout autour d’elle, le public soudain montré à lui-même. Le chaos se fait entendre alors sous le texte, mais si loin encore que l’être-là du public ne sait où le toucher. C’est son présent qui manque, auquel la mise en scène vient magistralement substituer notre présence à nous, public, face à un texte insupportable dans l’évocation des corps suppliciés des bébés palestiniens de Chatila. Et dans cette présence soudain arrachée par la mise en scène théâtrale, les comédiens ont gagné quelque chose : ce malaise qui nous gagne, qui est l’événement où tout «vrai» théâtre sait aboutir.

 

Le Quatrième mur, mise en scène de Julien Bouffier, Cie Adesso E Semere, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-seine, 2 et 3 février 2017. D’après le roman de Sorj Chalandon, 20 août 2014, Le livre de poche, coll. Littérature & Documents, 336 pages,isbn : 978-2253179825.

 

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 08:14

Un récit. Ancien. « Programmatique ». Mais d’un projet qui était à l’époque destiné à avorter. Le récit d’une écriture au travail d’avorter. De s’avorter. En remix de la littérature  francophone et nord-américaine. Les années 50, 60, 70, 80… Une certaine idée de la littérature disait Jean-Charles Massera à l’époque. L’envie de tout recomposer, de donner forme à cet informe : nos vies éparses dans le train-train d’un quotidien dont nous ne savions pas mesurer le périmètre. Social, politique, existentiel. Quid de nous ? L’arpentant donc, à sa manière. Confuse, désordonnée. Pour tenter de lui donner du poids plutôt que du sens, en dénichant, peut-être, la bonne forme pour la dire, cette vie sans nombre. Une forme empruntée donc à ces années déferlantes. Sauf que, en trente ans, cela en faisait des idées de la littérature ! On comprend alors qu’il se soit rabattu sur celles qui faisait son, plutôt que sens. Informée par le rap, le free jazz, la poésie Beat. Entre Nabokov et Sollers tout de même. A ratisser large. Mais ça, c’était avant. Le Jean-Charles Massera d’avant. Pour les fans de l’actuel peut-être. Pour ceux qui vivaient sur les fins de Céline. Et encore. Le Jean-Charles d’avant avait terriblement réduit son périmètre au final, après avoir découvert ce qu’il y avait d’impossible dans sa tentative. Le cercle étroit donc, de l’inconscient masculin. Rien que ça ! Des phrases, tout simplement, de celles qui avaient irrigué une certaine langue de l’histoire littéraire… Gangue. C’était ça. Un récit « non émancipé ». Né d’une expérience esthétique. Gangue ne cherchait que la forme. Réduisant de ligne en ligne le champ de sa visée. Ce à quoi a cru une certaine non-littérature, offrant, elle le croyait, à la littérature des chances de se renouveler. Et à quoi elle ne pouvait pourtant se résoudre, ni se résumer. Mais avec la distance, curieux tout de même, ces stéréotypes que cette littérature de combat des stéréotypes pouvait véhiculer elle-même comme préjugés. La banlieue y est glauque par exemple. Crade. Destroyed. Que dire ? Les sixties n’ont pas eu la peau de la littérature, ni l’ancien Jean-Charles Massera. Reste l’éloquence du geste. La verve plutôt. Un dandysme brandissant forces références, une organisation citationnelle armée de l’entre-soi, quand il s‘agissait de ne pas écrire vraiment. Restent tout de même ces disjonctions, ces disruptions, le refus d’accepter le langage, sous la foison des références. Dante. On sait de quoi ça a l’air. Joyce. Poussin. Too much. Reste ce texte couturé d’égratignures comme un flot de paroles impropres. Et Céline. Céline… Moins la langue des bistrots, comme le pensait alors le Jean-Charles Massera de l’époque, que l’écho de nos incroyables empêchements.

 

Gangue son, Jean-Charles Massera, réédition armée d’une préface nouvelle, édition La ville brûle, collection Rue des lignes, à paraître, mars 2016, 104 pages 9782360120741.

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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 10:59

Incipit. La mer recouverte d’une jonchée de cadavres. Ailleurs, des corps se débattent. L’eau en tourmente. Des mains s’agrippent aux vagues, au vent, au vide. Ils appellent, ils crient, ils s’étouffent. Résistent avant de se rendre dans une ultime convulsion, les bras écartés. L’image est saisissante : celle d’une noyade collective. Mains, pieds, bras, jambes à battre les vagues qui se dérobent. Des centaines. Lui, se rappelle. Cette main agrippée au rebord du bateau. Ils étaient si nombreux. Trop nombreux. Lui ? Il est opticien. Il ne sait pas ce qu’il faut faire. Quels seraient les bons gestes ? Il va de main en main, il en arrache, cinq, dix, vingt, tandis que peu à peu son propre bateau s’enfonce dans l’eau. Ils sont trop nombreux. A Lampedusa raconte-t-il, on entend tous les jours des chiens errants hurler à la mort. Non loin de chez lui, il  y a une crique paradisiaque et une poignée de bars. Des ados insouciants sur leurs scooters et partout des groupes d’africains jetés sur les sentiers. Le centre est débordé. Sans arrêt des barques accostent. Lampedusa compte plus de réfugiés que d’autochtones. Lui, il était venu à Lampedusa pour vivre en famille, tranquillement. Opticien. Sa boutique, ses deux enfants, sa femme Teresa. Octobre. Il aime caboter avec les siens, ou bien nager sereinement.  La journée était belle, l’eau, immobile. Et puis… Au large, ils ont entendu des cris. Une rumeur. Non, des cris. Ils ne voyaient rien tout d’abord. Et peu à peu, en se rapprochant, les cris sont devenus des hurlements de terreur. Insoutenables. Il y avait des gens partout dans l’eau. Et ce cœur tragique de hurlements primitifs. Comment raconter ? Il revient sur l’incipit, sur ce choc initial : devant eux, des centaines de gens en train de se noyer. Que raconter ? Alors le récit recommence : ils sont huit sur son bateau, à plonger inlassablement, à agripper des mains, à hisser des corps exténués. Des femmes, des enfants. Combien d’autres ? Peut-être cinq-cents… Appel radio. En sauver le plus possible, se disent-ils. Le Galata se fraie un douloureux sillage parmi les noyés, les survivants, les corps perdus dans la mer. Il y a beaucoup d’enfants. Appel radio. C’est l’histoire de ce naufrage et de ces huit êtres lancés dans un sauvetage désespéré que raconte Emma-Jarre Kirby. Appel radio. Ces huit-là connaissent pourtant les lois : interdiction formelle de porter assistance aux naufragés. Un bateau de pêche, tout près, capte l’appel et s’éloigne aussitôt pour ne pas être mêlé à ça. Le Galata commence à sombrer. Impossible de renoncer à sauver des vies humaines. Ils sont cinquante-cinq à présent, sur un bateau fait pour transporter dix personnes… Appel radio. Le garde-côte arrive, leur intime l’ordre d’arrêter de chercher des survivants. Il leur interdit en outre de transférer leurs survivants pour en sauver d’autres. L’opticien est fou de rage. De dégoût. Ils doivent revenir au port ou couler désormais. Il ne peut s’y résoudre. Partout des mains se tendent vers le Galata, qui menace cette fois de couler. Au loin, d’autres bateaux laissent cette foule immense se noyer. Retour au port. Au débarcadère, la police les attend. Voilà. C’est fini. Les autres sont morts. Par centaines. Les journalistes vont s’emparer de cette tragédie. Et pour la première fois de sa vie, l’opticien va s’intéresser à ce qui se passe dans le centre d’hébergement. Des milliers d’immigrés y vivent. Faisant face à ces milliers d’autres, morts aux abords de la côte. Dans le cimetière de Lampedusa, un carré est réservé aux corps qui sont venus s’échouer sur la plage. 13 000 demandeurs d’asile sont entrés en Italie cette année-là. Une goutte dans le verre d’eau européen. Partout la police les a traqués, les a parqués. L’opticien en retrouvera quelques-uns de ceux qu’il a sauvés, qui risquent à présent la prison pour être entrés illégalement en Italie. Dont les Erythréens, pourtant sous protection officielle de l’ONU. A Lampedusa, il existe également un cimetière de bateaux de migrants. L’histoire revient, il remonte le récit, le clôt de nouveau sur cette scène de naufrage qu’il ne peut chasser de son esprit.

 

L’Opticien de Lampedusa, Emma-Jarre Kirby, éd. Equateurs, traduit de l’anglais par Mathias Mézard, juin 2016, 168 pages, 15 euros, ean : 9782849904589

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8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 14:02

Il fut soldat, une photo d’Emilie Dickinson en poche, une prière d’Augustin en tête. Rennes aujourd’hui. Dubrovnik est bien loin. Réfugié désormais. Mais un réfugié instruit. Dormant d’Ephèse… Sarajevo est loin. Tenue à distance, dans cette distance barbare que la littérature ouvre sous nos pas, croyant les affirmer. Rennes donc, et son foyer de réfugiés. Pour marquer sa différence, il cultive très tôt sa culture. Qui déferle ici en citations volumineuses. Une avalanche. On peut aimer, certes. Question de survie peut-être. Emouvant ? Poignant ? Il s’y refuse, jardinant l’ironie. La farce de la faim. La farce de la pauvreté. On veut bien. Le reste est littérature : son récit d’une fillette tuée un jour par un snipper. Sarajevo n’est pas si loin finalement. Touchant ? Il s’en défend bien sûr. Son projet avoué, dès qu’il arrive en France, c’est d’être écrivain. Une manière de survie. On veut bien. Etre Goncourt. On se dit que c’est bien du Gallimard, ça. En attendant, il faut bien labourer hors du champ littéraire ce qui seul l’enrichit : figurer par exemple des êtres réduits à leurs morceaux de corps. L’esthétique du désastre subsumée sous des climats railleurs… Nul doute qu’il n’ait un jour le Goncourt : Gallimard sait faire ça. Vainement, pour le propos qu’on ne saurait trop rappeler ici : des êtres réduits à leurs morceaux de corps, jetés à la figure de cette Europe, endormie dans son scandaleux silence. Il y a cette vision tout de même, de ce scandaleux silence. Trop soignée ici pour faire du bruit. Peut-être à cause de ces vingt-cinq années prises à l’élaborer ? Son onzième titre. Sur ces migrants qui constituent le test suprême, comme il l’expliquait dans un entretien au journal La Croix, pour cette Europe déshumanisée qui ne sait plus voir des hommes dans ses réfugiés.

 

Manuel d’exil, VELIBOR ČOLIĆ, NRF Gallimard, avril 2016, 17 euros, 200 pages, ean : 9782070186716.

 

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 10:12

«La femme», essaie de penser. On sonne à sa porte. Elle est nue. Qui sonne ? Eux ?  Elle ne songe tout d’abord qu’à aller chercher son petit dans la chambre. Le cacher. On sonne toujours. Elle s’habille, ouvre. Deux hommes. Affables. Costume cravate : «Nous sommes venus installer la peur»… Pour le bien du pays. Directive n° 359/13. Autrefois, expliquent-ils, cela prenait des années. Plus maintenant : les citoyens ont accepté d’avoir peur. La fable se déploie, en didascalies et dialogues. Quelle serait, pour cette femme, la peur idéale ? Ils cherchent. Ensemble. Elle et eux. Sans complicité, ce qui est déjà comme une résistance qu’ils n’apprécient guère. Ils lui rappellent tout d’abord ces contes que les mères lisent à leurs enfants. Les contes savent si bien installer la peur dans la vie des enfants ! Qui ne peuvent résister. Que pourrait-il faire ? Rien. L’enfant ne comprend rien à la cruauté du monde des adultes. Même quand les histoires finissent bien, la peur est installée. C’est quelque chose comme ça qu’il faut chercher, pour réinstaller la peur dans le ventre des adultes. Un récit capable de bien finir mais de très mal débuter. C’est à cela que servent les fictions. Tout un processus. Qui ne fonctionne vraiment que si l’on y collabore sans le savoir. Une peur adulte donc, pour elle. Peut-être celle d’une ville déserte, peuplée d’étrangers et de gens qui n’auraient plus aucun contact entre eux et dont les relations ne se nourriraient que de soupçon. Une ville  raciste. Peuplée d’étrangers. En vrai ou fantasmés. Ils seraient «partout». On pourrait les épier derrière ses rideaux, entendre leurs crimes à la radio, leurs méfaits à la télé… Ou bien simplement xénophobe. Une ville xénophobe. Ce serait plus classe. Les installateurs poursuivent avec talent. De vrais artistes de variétés. La peur la meilleure ? Ah, mais oui bien sûr : la peur économique. Les lois du marché. La bourse inquiète. Les marchés... Tout puissants les marchés ! A faire et défaire les vies. Ils sont la grande rumeur assassine. N’existent que comme menace. Des marchés que l’on ne peut apaiser que par des sacrifices humains, quand on y songe. Les gens comprennent trop bien cela. Y souscrivent. Avec eux, oui, la peur tient toujours ses promesses. Ou bien la peur sanitaire. Celle de virus capables de traverser les océans. Pandémie. De celle qui rejoindrait le racisme : c’est toujours la faute de l’Autre. Nos enfants exposés, à cause de l’Autre. Peut-être plus efficace que l’horreur économique. Ou les deux conjugués. Bien sûr ! La crise et la nécessaire gestion du vivant ! Le désastre est partout. Ne resteraient que les forces armées et la police pour faire tenir tout ça. Et le terrorisme, pour maintenir la peur et faire de nous tous les otages d’un monde meilleur…

Par ailleurs : à l'origine, l'auteur ne voulait pas mettre un mot de luid ans ce roman, distillant les phrases des autres parmi les siennes. C'est peut-être cela, en effet, l'installation de la peur...

 

L’Installation de la peur, Rui Zink, traduit du portugais par Maïra Muchnik, éditions Agullo, sept. 2016, 180 pages, 17,50 euros, ean : 9791095718062.

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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 11:05

Quelque chose vit en nous, qui nous échappe, qui nous transforme, «cet amas de tout», ce «je me souviens» de Perec, monde perdu à explorer, d’expériences qu’aussi bien, nous n’avons pas vécues mais qui ont marqué notre histoire commune. Bagdad, Beyrouth, Misrata. Le roman s’ouvre sur notre «désespoir besoin d’aimer», fracassé en défaites pathétiques que scandent l’absolu chaos des guerres passées. Celles d’Irak aussi bien, où l’on envoie toujours nos sicaires assassiner des êtres jugés encombrants. Ou celle d’avril 1861. Sans transition : l’Histoire est faite de cette matière grumeleuse que l’on régurgite sans cesse sans trop parvenir à s’en débarrasser une fois pour toute. 1861 donc, l’armée des confédérés, la défaite de Grant tout d’abord, l’amertume, la même peut-être que celle du petit empereur d’Ethiopie, ou celle d’Hannibal quand la victoire vint à lui manquer. C’est que l’Histoire, avant que d’être une peinture de batailles, est une histoire d’enfants enterrés vivants sous des tonnes de gravats que l’on cache un temps, mais dont les corps finissent toujours par remonter à la surface. Mais alors, de toutes ces batailles du passé, que faisons-nous ?  Chaos ou convulsions ? Toujours reprises, toujours décisives, restaurées toujours, ressuscitées partout en massacres exaltés. Toutes ces batailles, toutes ces guerres, cela peut-il prendre sens encore ? Prenez Agamemnon… Que pourrait bien nous enseigner la guerre de Troie ? Ce que nous dit le mythe, affirme Laurent Gaudé, c’est qu’au fond, avant même de toucher les terres d’Asie mineure, Agamemnon avait perdu : il avait dû tuer sa fille, et qu’importe si on auréole ce meurtre de la théâtralité du sacrifice. Prenez Haïlé Sélassié. Sa bataille ? Une boucherie.  Grant : sa victoire finale ? Une boucherie. Le roman traverse ainsi les époques la plume au fil de l’épée, les nouant sous couvert d’une intrigue contemporaine, l’histoire d’une barbouze à la solde des sales besognes dont toutes les républiques se gavent, les restes de Ben Laden en souffrance, comme un os à ronger, relique dérisoire qui refait surface ici, dans ce récit, pour en joindre les fils. D’Hannibal traversant le Rhône au fort Sunter, Laurent Gaudé nous parle de victoires affreuses. Car toute victoire est odieuse, qu’il nous fait boire jusqu’à la lie. Partout l’ivresse de détruire, de tuer. Et quand il n’y a pas d’ivresse, c’est le sang-froid des grands chefs de guerre qui nous apparaît abject : comment une telle distance peut-elle être possible ? Grant charge. Hannibal charge. Le petit roi d’Ethiopie fait charger son armée tout en sachant qu’il envoie ses hommes à la boucherie. La victoire est affaire de massacre. Quelle histoire nous raconte Laurent Gaudé au final ? Celle d’un art de la guerre qui doit beaucoup à la conception grecque du rapport à l’autre, où la bataille se résume à lancer au sacrifice sa troupe pour massacrer l’adversaire, tout comme dans l’éloquence antique la parole se conçoit comme d’une arme de destruction massive destinée à terrassée tout adversaire : on parle face à quelqu’un, non avec… Qu’importe les batailles donc, ou la succession des temps : la guerre est notre lieu, la violence notre état. Et l’art du roman s’y consomme en péripéties obligées. Si bien que ce récit captivant –mais toute bataille ne l’est-elle pas ?-, qui nous donne à voir les batailles du passé comme peu de récits d’historiens savent nous les restituer, s’immobilise à son tour dans cette soupe où gît l’Histoire. Combien de millions de morts encore, devant nous ? Tout continue sans cesse. L’Histoire est une défaite. C’est quoi au vrai, son souffle ? Celui de Grant brûlant les plaines, les villages, les populations… Les hommes finissent toujours vaincus. Alors tous meurent ensemble au sein du même chapitre. Grant, Hannibal, etc. Ils agonisent dans les mêmes pages, héros de fiction ou personnages réels. Pour ne reposer jamais en paix. Laurent Gaudé les a exhumés, lui le romancier, voleur de néant comme le sont les historiens ou les archéologues. Retournant in fine la question pour lui-même : un roman est-il une victoire ? Mais sur quoi ?

Je n’ai pas lu la fin du roman de Laurent Gaudé. Ce dialogue entre deux personnages plombés par leurs trajectoires, à quoi cela touchait-il d’un coup ? A ce «et tout le reste n’est que littérature» d’Antonin Artaud, qui m’a si bien détourné des artifices du littéraire. J’ai abandonné le livre avant sa fin : il y avait plus de force dans ses récits de bataille. On touchait là à quelque chose d’essentiel. Qui n’avait pas besoin d’être cousu à l’intrigue romanesque. Une interrogation qui se suffisait à elle-même. Soumise à l’intrigue, ma lecture retombait en morne finitude. Le roman ne jouissait plus de lui-même, le romanesque l’avait saisi, capturé, violenté. Il aurait mieux valu laisser en plan, dans un geste plus dramatique sans doute, mais où l’auteur aurait pu réintroduire quelque chose du lexique de la vérité, laissant le chemin ouvert, plutôt que de chercher à clore dans la grandiloquence d’un dialogue séminal ce que la littérature doit maintenir : l’ouverture à l’illimité. Car la littérature est le droit à la mort du romanesque, non ce repli éperdu sur ce romanesque -cette sécurité, notre défaite.

 

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé, éd. Actes Sud, coll. Domaine français, août 2016, 256 pages, 20 euros, ean : 978-2330066499.

 

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14 octobre 2016 5 14 /10 /octobre /2016 07:48

Apparatchikland… L’Algérie ? Un pays bloqué, coulé sous la chape de plomb du quatrième mandat de Bouteflika. Le pays de Monsieur Frère, de la méfia d’état, de la corruption endémique. Celui des oligarques, des chefs terroristes amnistiés et reçus dans les coulisses du pouvoir. Celui d’une police politique omniprésente. Celui du mépris étatique, la mer sous grilles, où les marches pacifiques sont interdites depuis 1992, où règne un état d’urgence sans partage, où le centralisme démocratique contraint les dirigeants à expliquer avec longanimité aux journalistes que leur raison d’être est de défendre la patrie en danger. De quel danger sinon celui que cette bureaucratie qui se fout de tout, inefficace et méchante, fait courir au pays lui-même ?... Un pays donc où jour après jour la logorrhée de la grandeur gaullienne de la patrie déferle sur les ondes jusqu’à plus soif. Où l’on «salit cette belle langue arabe en l’asservissant aux petits désirs de chefs en costards de mafieux des années 20 à Chicago.» Zone grise plutôt que pays de Droit, voire même de Lois tout court, où les militants du mouvement des chômeurs furent il y a peu violemment réprimés et où l’état a fini par rôder une technique de domination très sûre, en réprimant toujours très fort, tout en comptant sur la peur et l’autocensure comme mode de gestion de toute contestation possible. Un pays embaumé en somme, où dans la rue peut parfois surgir une parole libre, pourvu que personne ne l’entende. Un pays sous influence Qatari, chinoise, ni tout à fait réel ni tout à fait imaginaire, où tout peut s’écrire jusqu’au brutal rappel à l’ordre. Un pays immense cependant, «terre qui mime le ciel férocement», à la profondeur historique continue, dont la jeunesse, sentinelle de nos défaites communes, ne semble jamais vaincue, toujours en veille d’une insurrection promise. C’est cette ferveur que l’on retient au final, tout l’inverse du renoncement espéré par des autorités grabataires, dressée en quelques lignes magnifiques par Adlène Meddi évoquant Constantine, «livrée aux voyous d’un régime devenu caricature de lui-même» mais vive comme un feu sous la braise, dans sa superbe déclaration d’amour à la littérature, non comme consolation mais volonté d’une Histoire autre.

 

Jours tranquilles à Alger, Mélanie Matarese et Adlène Meddi, préface de Kamel Daoud, éd. Riveneuve, juin 2016, 204 pages, 15 euros, ean : 9782360133918.

 

 

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