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10 juin 2021 4 10 /06 /juin /2021 09:52

La vie comme une succession de «blocs hétérogènes», au gré des événements qui l’ont affectée… Pierre Nora nous confie –c’est le mot- une biographie au fort caractère rhapsodique, centrée sur sa jeunesse et en se concentrant sur ce qui a fait ce qu’il est devenu. Une biographie parfois intime –sa passion pour Marthe-, toujours sincère, comme l’homme qu’il est, qu’il a été. Je me souviens de lui à l’EHESS ou dans son bureau des éditons Gallimard comme d’un homme extraordinairement bienveillant, d’un homme avec lequel on pouvait parler sincèrement, presque de pair à pair alors que je n’étais qu’étudiant. Il avait renoncé à tout mandarinat et vous consultait avec sincérité, vous accordant toute son attention, soupesant, ne jugeant jamais, cherchant toujours à vous comprendre. Je me souviens de séminaires en présence d’étudiants embarrassés, intimidés peut-être, qui ne parvenaient pas à éclaircir le fond de leur pensée et Nora se tournant vers nous pour que nous leur venions en aide. Cette humilité, le mot n’est ni très juste ni trop fort, lui est peut-être venue au fond de ces trois échecs successifs à Normal Sup qu’il raconte sans fard, lui qui était entre tous les khâgneux, le cacique le plus propre à s’en distinguer. L’échec l’aura profondément marqué, qui explique peut-être ses raisons d’entrer à l’Académie Française, des raisons ancrées aussi très profondément dans sa trajectoire familiale. Pierre Nora est un homme franc. D’un bord politique tout à fait éloigné du mien, à qui l’on peut s’opposer. Un libéral, pourvu que l’on entende par là une école qui n’existe plus : celle du libéralisme philosophique qui s’est toujours refusé à prendre l’homme pour un moyen, une variable d’ajustement, ce qui n’est pas le cas du néo-libéralisme, où pourtant Pierre Nora comme tant d’autres ont fini par se fourvoyer.

Le «petit dernier», comme il se nomme, surprend d’être devenu le «patriarche» d’une famille moins nombreuse qu’elle ne l’était un siècle plus tôt. Il y a quelque chose de bouleversant du reste à suivre cette histoire, à en remonter le cours, à en concevoir le sens. Pierre Nora, dans cette ego-histoire, dépeint au fond le portrait d’une France bourgeoise et cultivée qui n’existe plus (guère). D’une France qui s’était assurée d’elle-même et qui a vu peu à peu ses privilèges non pas annihilés, mais chipotés, rongés, disputés par des crétins obséquieux, vulgaires, des arrivistes serviles obsédés d’y confisquer leurs prébendes et ce, dans son propre camp, celui de la bourgeoisie mais d’une bourgeoisie dégénérescente : celle de cette droite obscène (d’origine socialiste aussi bien) qui n’a cessé depuis de dériver vers l’extrême nauséabond. Mémoire civilisationnelle presque, d’une civilisation disparue dont on relève l’empreinte, de l’étrange défaite de la France de 40 au plateau du Vercors, en passant par ces années charnières du retour d’Algérie. Certes, Pierre Nora aura été toute sa vie un privilégié. Et un homme profondément attaché à son pays. Toujours sur le qui-vive quant à l’idée nationale, tentant à bout de bras d’en maintenir le roman à bien des égards lui-même aussi en perdition.  Dès les années 60, Pierre Nora s’intéressa à cette histoire nationale et cela ne le quitta plus. Jusqu’à ses crispations ces derniers mois autour de la «concurrence des mémoires» ou de cette Histoire mondiale de la France de Patrick Boucheron. Bien qu’il sache au fond de lui que cette ténacité est vaine. Je me rappelle  le séminaire de clôture des Lieux de mémoire. Prochasson s’était attelé à en dresser le bilan. Nora avait conclu ainsi : «Bref, si j’entends bien, c’est à refaire»… Pas simplement parce que, sur le plan de la méthode, nombre d’historiens qui y avaient participé n’avaient pas compris son ambition épistémologique. Mais plus profondément encore, rappelant le reproche qu’on lui avait fait d’oublier pour beaucoup ces territoires non français qui avaient fait la France, parce que tout simplement le roman national ne coïncidait plus avec les aspirations des France(s) qui s’y esquissaient, ne savait plus répondre aux mémoires qui s’y faisaient jour. Pierre Nora regrettait même l’immense fortune de son «devoir de mémoire» que l’on brandissait désormais partout comme un totem. La mémoire était pourtant devenue l’affaire de tous. Et les mémoires «minoritaires», sociologiques ou ethniques qui tentaient d’apparaître, devenaient de véritables laboratoires où forger une nouvelle sensibilité nationale. Les Lieux de mémoire se déployaient désormais en dehors des pouvoirs politiques. La demande était énorme tout d’un coup, l’investissement citoyen également. Pierre Nora aurait dû s’en réjouir, mais il redoutait que sa France s’en trouvât dépassée. Oubliant que son ami de toujours, Krzysztof Pomian, avaient décrit ces lieux comme des sémiophores, porteur d’un sens non pas labile mais sensible, apte à évoluer toujours au sein de l’histoire qu’ils étreignaient. C’est cette étreinte que redoutait Nora. Mais la pratique sociale de la narrativité du passé ne cessait de se diffuser. Le profane interrogeait désormais l’expert, s’emparait même souvent de ses outils pour ouvrir de nouveaux espaces mémoriels où refonder l’écriture du roman national. Car le mythe national n’était plus intimidant : il devenait le lieu de nouvelles expériences citoyennes, que l’on peinait à enfermer dans le prisme de la seule mise en scène d’exutoires transgressifs.

Vaincre l’enclos national… les Lieux de mémoire avaient ouvert la boîte de Pandore, libérant une explosion mémorielle. Il fallait l’accompagner, non rejeter ici et là les mémoires qui écornaient ce trop beau roman national écrit en forme d’étouffoir. Il fallait tourner le dos à cette France, la quitter pour entrevoir des chances d’en construire une nouvelle, d’espérance radicale. Il fallait lui tourner le dos parce qu’autre chose arrivait, portée par la praxis du soulèvement, d’un soulèvement propre à renverser les vieux lieux de sujétion de cette France moribonde dont Pierre Nora avait consigné et la mémoire toujours vivante, et l’agonie politique. Renverser les vieux lieux de la sujétion… Voilà bien vingt ans au moins que la France est entrée dans le champ de cette turbulence. Pour que le siècle vienne, pour que les intellectuels assument enfin leur rôle, il faut sortir de la grande nuit néolibérale qui ne sait que retrancher, mutiler du roman national toutes ses pousses les plus fertiles. Et reconstituer nos forces par le bas et par la prise en compte des multiplicités.

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3 juin 2021 4 03 /06 /juin /2021 08:43

Le récit de Simeon Wade sur l’expérience qu’il avait proposé à Michel Foucault n’avait jamais été publié curieusement. Peut-être parce qu’il s’agissait d’un «voyage» sous acide conçu comme un événement de l’être dont Wade avait soigneusement orchestré la mise en scène : le paysage grandiose de la Death Valley, une musique de Stockhausen diffusée sur un matériel rustique (sur cassettes) à la nuit tombante, etc. … Du «voyage» lui-même, Wade ne dit pas grand-chose. Rien de sublime, quelques échanges sans grande consistance, beaucoup de prudence même pour un événement qui, aux dires de Wade, aura radicalement transformé la vie et la pensée de Foucault au point que, de retour en France, ce dernier détruira les manuscrits II et III de son Histoire de la sexualité pour les repenser entièrement (mais on ne saura jamais ce qu’il leur reprochait) et celui sur les «monstres», ne pensant plus en être un. Rien donc sur cette expérience, juste quelques allégations robustes : le lendemain, Foucault pleurait, affirme Wade, et racontait à qui voulait bien l’entendre qu’il avait été enfin exposé à la Vérité, qu’il en avait éprouvé, dans son corps, la justesse. On n’en saura pas plus. La description ici déroute, manque son objet, n’en dit rien plutôt… Zabriskie Point ramené à quelques lignes sans écho… Pour le reste, Wade «narre» -c’est le mot-, une rencontre, des rencontres : Foucault face aux étudiants américains de Claremont College, dans un style des plus conventionnels, sinon désuet, barbon… C’est que Wade ne cesse d’y exposer sa volonté d’apparaître à la bonne hauteur, rivalisant de cuistrerie quand le Foucault qu’il nous présente demeure modeste. Sous le fatras d’un texte par trop démonstratif, c’est peut-être son grand mérite que de nous montrer un Foucault apaisé, serein. Foucault en pattes d’éph, en 1975, fumant du hash mais sans perdre le contrôle, donnant du reste toujours l’impression de ne jamais vouloir perdre pied. De cette expérience intérieure dont rien ne nous est révélé, Wade affirme que Foucault en reviendra conforté et qu’il faut en chercher le sens dans ses deux derniers livres : L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi, où l’on découvre un Foucault qui accepte enfin de se loger dans son corps, sans jamais enfermer ce corps dans sa finitude, ni sombrer dans le questionnement phénoménologique de ce corps, Foucault n’appréciant guère la façon dont la phénoménologie nous détourne des questions essentielles.

C’est un Foucault ravi qu’il dépeint, s’affirmant plus journaliste que penseur, un Foucault exprimant le vœu que son œuvre ne passe pas son époque, s’y réduise tant elle s’en voulait le simple questionnement ponctuel, une étape, et c’est peut-être sa force en effet : Michel Foucault a soulevé des montagnes pour nous léguer un outil de pensée, l’archéologie du savoir, et l’horizon d’une nécessité toujours renouvelée : poursuivre l’étude de ces événement discursifs qui fondent les Pouvoirs, d’un Pouvoir qui sans cesse sait se renouveler et prendre à défaut nos insurrections.

Il y a pourtant un point de fuite obscur dans ce texte. Un point de non-retour que rien n’explicite : Foucault expliquait que nous n’étions rien d’autre que ce qui est dit. Mais l’expérience qui nous est rapportée va sans dire. Elle ne dit rien, ni de Foucault, ni d’elle-même, et moins encore de cette fameuse exposition foucaldienne à la vérité… Foucault se tait, et fut tout autre pourtant…

Au final, c’est un récit plaisant que nous livre Wade, moins pour cette image de Foucault qu’il décerne que ce sens de l’amitié que l’on entrevoit en Foucault, attaché à découvrir plutôt qu’à recéler.

Foucault en Californie, Simeon Wade, traduit de l’américain par Gaëtan Thomas, préface de Heather Dundas, éditions zones, mars 2021, 144 pages, 16 euros, ean : 9782355221583.

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 11:19

Passionnante étude de Franck Collard, qui s’est attaché aux sources, aux documents, aux faits tels que l’historien les construit, loin des passions consternantes. Magnifique étude qui nous livre une image de Jeanne d’Arc complètement renouvelée et à partir de laquelle il y aurait bien des champs à explorer désormais, ne serait-ce que ce rapport de la Pucelle à son corps, à son genre, à ses errances émotionnelles ou à sa folle obstination, qui semble relever d’un délire psychologique. Passionnante étude qui s’est aussi attaquée au plus problématique : son héritage. Jeanne donc. Pas du tout bergère, fille d’un notable de village mais certes, un jour brusquement transformée : elle refuse de se marier alors qu’elle est fiancée, et endosse la défroque d’un homme… Les voix ? Peu importe. Elle dit en entendre. Beaucoup en entendent de son temps. Charles VII et son entourage demeureront perplexes jusqu’au bout quant à leur réalité. D’autant que ces voix la conseillent mal lors de son procès de Rouen : elles n’y connaissent rien dans les subtilités du droit canonique et ne savent quelles réponses fournir... Jeanne veut donc manier l’épée. En fait non : se défaire de ses vêtements de femme. Devenir un redoutable conquérant ? Elle ne le sera jamais. Bouter les anglais hors de France ? Elle échouera. Reconquérir Paris ? Elle échouera. Elle échouera finalement beaucoup après avoir « délivré » Orléans et quelques villes du val de Loire, vite reconquises du reste par les anglo-bourguignons… Elle échouera donc beaucoup et ne combattra guère l’épée à la main, se contentant de brandir une bannière réputée « magique » par la comm’ du camp français. Et ça marche : les villes se rendent à la vue de son étendard. Enfin, « se rendent »… En réalité ces villes sont assiégées par les anglais et demeurent la plupart du temps coites, personne n’y osant une sortie sus à l’ennemi. Et cet ennemi campe tranquillement aux abords. Surgit Jeanne, soigneusement précédée par sa « légende » et surtout, son étendard que l’on dit magique, et un bâton non moins gandalfien, dont elle frappe le sol –c’est tout : ses trois coups suffisent à mettre en déroute ses ennemis… Un court laps de temps donc, ça marche. Puis Jeanne accumule les défaites. Le Roi ne se hasarde pas à la suivre tant ses propositions sont fantasques. Il a même durablement hésité à Reims, pour s’y faire couronner. Non sans raison : la couronne sur sa tête, son royaume n’en est pas plus récupéré… Il renoncera donc après Reims à en faire sa  championne, lui refusera les armées qu’elle réclame, la priera de s’en retourner chez elle. Ce que Jeanne ne peut concevoir. Elle lève alors sa propre troupe, un temps prétend vouloir mener campagne contre les hussites, mais n’y va pas. L’histoire ne dit pas si les voix lui ont commandé cette nouvelle guerre qu’elle ne fait pas. C’est que Jeanne ne veut surtout pas réendosser ses habits de femme, alors qu’anoblie, elle pourrait trouver un bon parti et couler une vie heureuse. Mais non : elle s’est faite homme et sera donc mercenaire, recrutant des soudards pour poursuivre sa quête mais se faisant prendre à Compiègne sous son déguisement de chef de guerre ne disposant d’aucun aval royal pour mener ses attaques... Sans aucun aval : c’est que Jeanne n’intéressait que pour l’image qu’on en pouvait brandir, et encore : après sa mort, elle n’entrera même pas dans la compilation des Héraults de la France. Charles VII ne le souhaite pas. Captive, ce même roi fera semblant de s’en émouvoir, mais ne cherchera pas à la « racheter », comme on l’avait fait de Du Guesclin. Certes, la réputation de Jeanne est grande auprès du peuple de France, colportée par des diseurs de contes plus qu’autre chose. Brûlée en place publique, elle émeut ce bon peuple. Elle est si jeune, pensez : elle a 19 ans sur le bûcher, tremble de griller vive, demande qu’on la décapite plutôt, ne l’obtient pas, se résigne à cette mort atroce… Jeanne morte, l’entourage de Charles VII imagine de nouveau tout le parti que l’on pourrait tirer de son image auprès des braves gens crédules. D’autant que quelques années après, sa résurrection prend chair quelques temps : une supercherie aidée par les frères de Jeanne. Le peuple veut y croire, y croit, avant que l’imposture ne se dégonfle sur le commandement du roi… Mais la survivance du mythe qui commence de se forger et de prendre de l’ampleur donne à penser. Charles VII finance alors en cachette son procès en annulation, plus de 25 ans après sa mort. Du statut de sorcières, elle passe à celui de sainte -enfin, seul le XIXème siècle aura en faire une sainte… Personnage encombrant, on laisse sa légende filer dans le royaume. Elle s’y implantera peu à peu, avant d’être jugée stupide par un XVIIIème siècle avisé. Hélas, Michelet la récupèrera pour en faire une « fille du Peuple », sinon « l’irruption du Peuple dans l’Histoire »… Voici Jeanne saisie dans sa destinée populaire, commençant d’entrer dans le roman national, y entrant définitivement au cours de la guerre de 14-18, sous la forme d’une icône patriotique… Gauche, Droite se la disputent. Elle finira entre les mains de l’extrême droite, elle qui détestait l’idée même d’attouchement… Quelle destinée pour une femme qui préférait vivre en habit d’homme…

Jeanne d’Arc, La Fille du Peuple, miroir des passions françaises, Franck Collard, éditions Frémeaux & Associés, 23.89 euros, 4 CD, livret de 12 pages, ean : 3561302556925.

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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 08:51

Edward Said, l’homme «between two homes», Harvard et Gaza, à tout jamais identifié par son chef d’œuvre : L’orientalisme, l’Orient créé par l’occident. Celui dont on connaît au vrai surtout les interventions politiques, et dont l’œuvre d’esthétique de la littérature demeure comme égarée au seuil de sa reconnaissance. Comme si l’étude philosophique de la littérature, par où il vint à la connaissance politique, était une cause perdue à nos yeux, mineure, et non pour cet homme mais qui sait, lui qui, comme l’écrit tragiquement celle qui tant l’aima, fut bien forcé de s’engager pour ces deux causes perdues d’avance : sa leucémie et la Palestine. Le portrait qu’elle en dresse est poignant, mais va bien au-delà de la simple émotion. Portrait intellectuel, biographie analytique, Dominique Eddé nous en restitue et le parcours intellectuel et l’imaginaire, tels qu’ils façonnèrent sa pensée.

Said aujourd’hui, c’est aussi pour nous bien plus que ses combats «perdues», pourvu que nous acceptions d’écouter attentivement son questionnement : «Quel est ce savoir qui autorise la domination d’un peuple sur un autre ?», d’une classe sur une autre, d’un être sur un autre, pourrions-nous décliner. Un workshop à reprendre encore et encore, après Marx, Foucault, Said et tant d’autres. Au-delà de l’émouvant dans lequel s’inscrit le récit de Dominique Eddé, les derniers travaux de Said, leurs derniers moments ou l’inéluctable solitude du dernier rendez-vous, au-delà de cette lucidité tragique qu’elle déploie de ce «passé vu sans avenir, (imposant) à l’ironie son ultime exigence de défaire, juste avant la mort, les illusoires et patientes constructions du temps», l’œuvre qu’elle nous restitue dans ses fondements aura balisé une époque autant qu’elle s’y sera inscrite, celle d’un siècle sans métaphore, heurté, brisé, dont nous peinons à tourner la page –impossible à tourner en fait, tant que nous n’aurons pas mieux répondu à la question émargée plus haut, de savoir comment se sont construits tous ces savoirs de domination, qu’ici et là heureusement, nous commençons de déconstruire, de la question coloniale à celle du genre, de l’oppression masculine à l’oppression néolibérale.

 

Dominique Eddé, Edward Said, le roman de sa pensée, La Fabrique édition, octobre 2017, réédition mars 2020, 228 pages, 15 euros ; ean : 9782358721585.

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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 12:20

De Banyuls à Port Bou, vers l’Espagne, pour nous aujourd’hui : vers ce petit cimetière où l’immense Walter Benjamin est inhumé depuis sa mort, le 26 septembre 1940. Lisa Fitko, immigrée résistante, fut de 1940 à 1941, avec son mari, l’animatrice d’un réseau clandestin qui organisait depuis Banyuls la fuite en Espagne. Par ce sentier justement, que Benjamin fut l’un des premiers à emprunter. Ils sont partis le 25 septembre. Benjamin tenait précieusement sous le bras, dans une sacoche de cuir noir, son dernier manuscrit, saisi en fin de compte puis égaré par la police espagnole. Le témoignage de Lisa Fittko est bouleversant, d’écoute, d’attention à l’égard de l’impressionnant Benjamin, alors épuisé, peinant à gravir la montagne et qu’il fallut parfois porter. A pas lent et régulier, il tentait de ménager ses forces. Lucide sur ses chances de survivre à la barbarie qui déferlait en Europe. Egrenant son effort, dix minutes de marche, une minute de pause. Un homme diminué physiquement, mais extrêmement courtois, déterminé, modeste. Hélas, contrairement à toute attente, le jour où il se présenta au poste frontière espagnol, l’Espagne venait de revoir la veille ses conditions d’entrée sur son sol. Durcies, les gardes le raccompagnèrent pour le livrer aux policiers français. Benjamin avait sur lui des capsules de morphine, qu’il ingéra sachant le sort que les nazis lui réserveraient. Depuis on a rebaptisé ce sentier le Chemin benjamin. Il existe donc toujours : empruntez-le !

Au-delà du témoignage, le récit de Lisa Fittko est accablant. Elle raconte son propre périple et celui de milliers de réfugiés traités en France comme des «sous-hommes». Opposantes recherchées par la SS, on l’enferma dans le camp de Gurs comme s’il s’était agi d’une ennemie ! Elle raconte donc Gurs, l’épouvante d’un camp français qui n’avait pas grand-chose à envier aux camps allemands ! Elle raconte le Vel’D’hiv’, en service déjà, bien avant la rafle de 42, où la police française se livrait à des exactions sans fin. Elle raconte la condition de réfugié en France, cette prétendue terre d’accueil martyrisant les opposants allemands au régime nazi bien avant l’arrivée de Pétain au pouvoir. Et dénonce l’idée qui a fait son chemin chez nous, selon laquelle tout cela ne serait que le résultat de l’incurie de l’administration, ou d’une obéissance aveugle aux ordres d’une hiérarchie stupide, quand à bien lire entre les lignes, on n’y voit que l’esprit d’une nation elle-même gagnée aux idéaux fascistes. Sans âme, sans éthique, sans conscience. Des dizaines de milliers de réfugiés politiques se sont ainsi retrouvés pris au piège de l’idée saugrenue que la France était leur salut…

Lisa Fittko a rallié le maquis. S’est enfuie et non évadée du camp de Gurs, simplement parce que, devant l’avancée allemande, nos braves gendarmes ont décampé eux-mêmes. Le naufrage du camp répondait ainsi au naufrage du pays tout entier, dans lequel ensuite il fallut protéger les faibles et de la police allemande et de la police française ! Un pays dans lequel il fallait à tout prix éviter les centres d’accueil, qui la plupart du temps se contentait de remettre ces enfants, ces femmes, ces vieillards, ces hommes qui se présentaient démunis à eux, aux autorités allemandes organisées pour leur massacre. La France ? On peut s’interroger, oui, sur son mythe de terre d’accueil !

 

Lisa Fittko, Le Chemin Walter Benjamin, précédé de Le présent du passé par Edwy Plenel, traduit de l’allemand par Léa Marcou, éditions du seuil, coll. La Librairie du XXIème siècle, septembre 2020, 368 pages, 24 euros, ean : 9782021449617.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 09:56

Les Etats-Unis aujourd’hui : des dizaines de milliers de retraités sans autre domicile que leur voiture, leur van, sillonnent les routes pour survivre de CDD en CDD. Des milliers de «vieux» pour lesquels Amazon a construit un programme d’exploitation sur mesure dans ses hangars immenses où sont traitées «nos» commandes. Des salariés précaires, par dizaines de milliers, soumis à un travail harassant, «payés» une misère. Le XIXème siècle décrit par Marx : l’un meurt, l’autre le remplace. C’est ça le monde d’Amazon. C’est ça la société néolibérale qui fabrique ces nomades à la pelle. Pas des bourlingueurs : une nouvelle tribu de voyageurs affamés qui partent à la conquête d’un Ouest sans rêve, jetés sur les routes comme dans les années 1930.

L’ouvrage est le fruit d’une enquête de trois années, que l’auteure a vécu en immersion comme on dit, à partager le vécu de cette tribu de laissés pour compte, celle des sans adresse fixe de la joyeuse apocalypse néolibérale. Majoritairement, ces retraités sont issus de la classe moyenne. Une classe dont désormais la moitié vit avec 5 dollars par jour… Survit. Mais à quel prix ! De ville en ville, ils ont organisé leur survie, solidaires. A la recherche de parkings gratuits, connectés donc, pour se refiler les bonnes infos. C’est vers San Bernardino, dans le comté de Los Angeles, que Jessica rencontre Linda, 64 ans, qui sera de bout en bout le fil conducteur de ce fantastique récit. Elle habite une «capsule de survie», un vieux van qui rappelle ces chariots bâchés des conquérants de l’Ouest. Sauf qu’il n’y a plus rien à espérer, aucune frontière à rallier, autre que la mort, le plus dignement possible. Linda a ses habitudes, un circuit qui la conduit d’un point à l’autre de cette sinistre géographie. Ici un camping à garder, où elle n’a pas le droit de compter ses heures, à surveiller, protéger les vacances des autres, nettoyer, récurer, éteindre les feux de brousse, laver le linge, les toilettes, les douches, tout ça pour un salaire qui la maintient tout juste en vie. Là, elle rejoint le programme Camper Force mis au point par Amazon. L’enfer néolibéral dans toute sa splendeur. Survivre en Amérique, où le taux d’inégalité est comparable à celui de la RDC ! On suit ces travailleurs nomades qui triment dans les immenses hangars de la logistique Amazon. Debout ou à genoux toute la journée, 30 minutes de pause dans un hangar si gigantesque qu’il faut choisir entre sortir prendre l’air ou manger. Ils sont les workampers, les Okies de la Grande récession de 1930, et dont le nombre a explosé depuis 2008, l’année de la fameuse crise financière qui a vu des milliards d’êtres humains jetés dans la misère, tandis qu’une poignée d’autres récoltait les fruits savoureux des Dettes Publiques… Workampers accueillis par les immenses banderoles tendues sur les frontispices des hangars : «Travailler dur. Contribuer à l’Histoire» ! L’enquête est l’histoire justement, du formidable déclassement de la classe moyenne avalée par la paupérisation, la maladie, la dépression, dissimulée dans les entrepôts d’Amazon équipés de distributeurs d’antalgiques –le travail est dur, on vous avait prévenu-, de boissons énergisantes et d’antidépresseurs. Le retour des hobos  qui, par 40° l’été sous les toits en tôle de ces entrepôts, doivent achever leur vie sans réclamer le moindre réconfort. Sinon celui d’une armée d’ambulanciers qui guettent leurs malaises à l’entrée des hangars. Et qu’importe au géant du commerce électronique les défaillances cardiaques : il y a déjà l’armée suivante qui frappe à sa porte. Tant et tant de candidats qu’Amazon a dû organiser leur «sélection»… Et faire en sorte que chaque élu touche dans son paquetage sa ration quotidienne d’ibuprofène… 

C’est l’histoire des Amazombies, ces retraités contraints à l’esclavage moderne dans d’immenses hangars hostiles, l’histoire des lieux de misère, des lieux de mémoire d’une Amérique qui ne peut tourner la page de ses Okies. Comme si l’on assistait à l’émergence d’une classe de chasseurs-cueilleurs modernes, une sous-culture nomade massivement blanche, traitée à coups d’analgésiques, d’exercices obligatoires d’étirements et de sommeils jamais compensateur. Linda, notre fil conducteur, est sublime de courage, d’intelligence, d’espérance, de combats. Elle est comme le prototype d’une espèce indicative, symptôme des changements profonds qui affectent notre écosystème, déchiré au plus profond de lui.

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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 08:13

Joël Jégouzo : Je suis très impressionné par votre roman, écrit avec une finesse de construction magistrale et une exigence littéraire sans concession. Mais plus encore par l’ambition du projet : non seulement décrire des trajectoires humaines, dépeindre des vies, rendre sensible un paysage, et ô combien c'est réussi ! Mais aussi rendre compte d’une situation historique, d’un héritage, témoigner d’un monde en proie au malaise, etc. Il y a tellement de pistes à explorer, qu’on hésite comme devant un gros pavé. Or votre roman ne compte pas cent pages… C’est dire sa densité, bien qu’écrit dans une grande limpidité narrative… Il n’est par exemple pas impossible de lire ce roman noir comme un roman du terroir, évoquant la fin douloureuse des campagnes, que la modernité a délaissées. Ni de voir dans ces vies bancales de vos personnages, une projection de l’histoire corse contemporaine. Alors puisqu’il faut bien commencer et que votre roman excède toute tentative de le circonscrire, commençons par n’importe quel bout… Pourquoi choisir ce village, Barrettali ?

Jean-Pierre Santini : Barrettali est mon village natal. J’y suis revenu après 30 ans passés en Tunisie, à Marseille, à Paris et en Seine Saint Denis. En quelque sorte un retour au « douar » d’origine… Mais Barrettali est un village mourant. Il symbolise l’intérieur de la Corse, la Corse elle-même. Voir mourir son village natal ! Vous comprendrez que l’écriture devient obligation de témoignage. Et de survie. Pour soi et puis aussi pour les autres.

 

J.J. : Vous décrivez une terre de désolation, de solitude, d’abandon. Une terre inhumaine, désormais. Est-ce là le vrai visage de la Corse, sa vérité intime ?

Jean-Pierre Santini : Ici les hivers sont blancs de solitude. Ils passent dans les têtes. On ne s’entend même plus vivre. Ou mourir. Dans ce désert humain on aurait tendance à marcher à reculons pour que la trace de nos pas - ou de nos écritures- nous donne l’illusion que quelqu’un chemine encore devant nous et que quelqu’un peut-être nous suivra.

 

J.J. : L’histoire millénaire de l’île toucherait-elle à sa fin ?

Jean-Pierre Santini : Paul Valery, grand poète français de père corse et de mère italienne, nous a appris que «les civilisations étaient mortelles». Les cultures et les langues peuvent donc disparaître – et il en disparaît chaque année. Le peuple corse millénaire résiste encore mais déjà la moitié des habitants de l’île ne sont pas d’origine corse et ne peuvent pas, même s’ils le souhaitaient, s’intégrer à une entité qui se désintègre.

 

J.J. : Une île bientôt  sans identité? L’île est-elle vraiment déjà ce pays où désormais « les images, comme la vie, ne tiennent qu’à un fil » ?

Jean-Pierre Santini : L’île ne sera pas sans identité. Partout où il y a de l’humain, il y a identité ou du moins une quête permanente d’identité. C’est en cela que le microcosme insulaire peut toucher aujourd’hui à l’universel. La question de l’identité se pose partout dans le monde. Et malheureusement on a tendance à la rechercher au ciel plutôt que sur la terre.

 

J.J. : L’omerta corse ne serait alors que l’expression de cette agonie ? « les luttes pour la liberté n’ont pas forcément d’avenir », écrivez-vous. Pas d’avenir parce que plus de peuple corse bientôt ?

Jean-Pierre Santini : L’agonie est la dernière lutte. Celle qui se livre clairement contre la mort. Mais la vie, toute la vie est l’expression même de cette lutte. Si les luttes pour la liberté n’ont pas forcément d’avenir, cela n’est pas seulement lié aux phénomènes historiques, à l’histoire que font les hommes, mais plus fondamentalement peut être à leur condition même que l’on peut qualifier, en reprenant le titre d’un célèbre polar, de «mortelle randonnée». Quant à l’omerta corse – et plus généralement méditerranéenne – elle n’est peut-être que l’expression d’une fatalité. Elle oppose le silence au silence inéluctable. Il n’est peut-être pas nécessaire de condamner ceux qui le sont déjà. L’omerta, c’est une forme de complicité dans le sentiment tragique de la vie. Même si elle peut-être très utile aux basses œuvres.

 

J.J. : Que dire alors de la fatalité de cette mémoire cicatricielle, où la violence plongerait ses racines, quand il ne reste que des individus broyés et non un peuple constitué pour se soulever, et où chacun, renvoyé à sa propre solitude, n’aurait plus alors le loisir que de défendre bec et ongle ce qu’il est ? Cette violence, que l’on a voulu voir comme « tribale », recouvrerait en fait une dimension plus sociale ? Ou plutôt, comme perte du social ?

Jean-Pierre Santini : La forme violente qu’a toujours pris la résistance en Corse résulte évidemment d’une histoire non écrite, non vécue, inaccomplie. La violence est certes dirigée contre les oppresseurs, mais elle témoigne aussi de l’impuissance même d’un peuple à s’organiser, à se constituer en Nation. D’où une violence terrible que l’on retourne contre soi et dont a témoignée tragiquement la « guerre entre nationalistes » dans les années 90.

 

J.J. : L’île serait en quelque sorte en soins palliatifs ?

Jean-Pierre Santini : L’île est en soins palliatifs et, lorsque j’ai publié mon premier roman en 2001 après longtemps de militantisme très engagé, j’ai noté en exergue : «Les romans naissent des faillites de l’histoire». Peut-être ne nous reste-t-il que des histoires à raconter pour accompagner bientôt un trop long sommeil.

 

J.J. : Ou bien s’agit-il encore, et aussi, d’autre chose : « la communauté de rêve », comme l’écrivez encore, se serait dissipée dans cet éparpillement, cette fin des terroirs, les échecs successifs des luttes d’émancipation. Vous produisez ailleurs une remarquable et troublante analyse de cette latence dans laquelle semble être tombée l’histoire corse : « on ne comble pas les absences de l’histoire, ces trous de mémoire que les peuples latents, jamais constitués, légiférés, étatisés et sommes justifiés, portent en eux comme un pays étrange où tout ce qui est à venir est sans espoir. » Comme s’il y avait eu un tournant raté, un rendez-vous raté avec l’Histoire, un jour. La Corse serait à ce point « égarée » qu’il ne lui serait plus permis de « faire peuple » ?

Jean-Pierre Santini : Votre expression de «faire peuple» est très juste. J’ai été l’initiateur du projet très ambitieux de Cunsulta Naziunale (Assemblée Nationale Provisoire) et malgré les dérives actuelles du mouvement national, je continue à promouvoir ce projet qui permettra de passer de «l’ombre à la lumière», de «faire peuple «effectivement». Vous voyez c’est un peu ça l’esprit de résistance chevillé au corps. On a ici la foi du charbonnier. Nous entreprenons toujours, même dans les situations les plus désespérées.

 

J.J. : Du devoir de mémoire, on a pu dire qu’il surgissait en France au moment où la France s’inquiétait de son identité, voire la perdait. En va-t-il de même pour la Corse?

Jean-Pierre Santini : Le devoir de mémoire suppose que ceux qui croient encore à l’avenir du peuple corse ne se conduisent pas en partisans avides de pouvoir, mais en «passeurs». Il s’agit de transmettre, si cela est encore possible, des «valeurs» qui ont permis à notre communauté de traverser les millénaires. Encore faut-il que ces valeurs soient explicites, qu’elles soient «dites», écrites, clarifiées. Et qu’elles deviennent opérationnelles pour les luttes et les projets de société à imaginer.

 

J.J. : Vous avez des mots très durs contre le mouvement national, qui aurait sombré dans l’affairisme, le clientélisme…

Jean-Pierre Santini : Le mouvement national n’en finit pas de dériver. Je le connais en profondeur. J’ai été à l’initiative, avec une poignée de patriotes, de la création du FLNC. J’ai relaté tout cela dans un livre paru en 2000 chez l’Harmattan (Front de Libération Nationale de la Corse, de l’ombre à la lumière). Nous sommes toujours dans l’ombre.

 

J.J. : Vous allez même très loin, en évoquant une sorte de dérive à l’algérienne : les attentats seraient perpétrés avec la bienveillance des autorités, pour maintenir le pays dans une déstabilisation de nature à justifier l’absence d’une politique corse efficiente et cela, avec la complicité d’acteurs locaux décidés à se maintenir coûte que coûte au pouvoir…

Jean-Pierre Santini : J’évoque la complicité objective entre l’Etat et certaines fractions nationalistes car le seul souci de ces fractions est de « dialoguer » avec le pouvoir. Le fameux processus de Matignon en a été le plus bel exemple. Il n’en est rien sorti qu’un affaiblissement supplémentaire du mouvement national. Je n’ai pas beaucoup forcé le trait dans mon bouquin concernant des complicités plus évidentes puisque le rassemblement «clandestin» de Tralonca avait été convenu avec le ministre de l’intérieur de l’époque.

 

J.J. : Je n’oublie pas qu’il s’agit d’un roman. Mais, alors que le roman noir et le roman policier s’embarrassent de plus en plus de maniérisme littéraire, vous semblez encore vouloir lui donner un sens, j’allais dire : tout son sens, en en faisant aussi le témoin critique de son temps. Vous signez même là votre second roman noir, après Corsica Clandestina (Albiana, 2004), après avoir publié pas mal d’essais sur des thèmes voisins. Le roman noir ouvrerait-il, au-delà du plaisir du texte, de vrais espaces de réflexion et de vie ?

Jean-Pierre Santini : Toute l’histoire du roman noir correspond à des époques où se fait sentir le besoin d’exprimer autrement les malaises ou les malheurs de la société. Mais cela bien entendu demeure au stade du constat. Le maniérisme littéraire que vous évoquez, ou encore une certaine désinvolture, un certain humour qui par ailleurs donnent souvent de très bons textes d’un point de vue littéraire, sont peut-être la conséquence d’une attitude purement descriptive. On est spectateur. On joue et on se joue de ce spectacle. Mais si le spectacle est fondamentalement cynique, ne le devient-on pas aussi ? C’est pourquoi, en ce qui me concerne, je ne pourrais pas écrire sur ce peuple qui est le mien en me désengageant de sa lutte pour la survie. Il ne s’agit pas d’être un écrivain «engagé» comme on a pu le concevoir autrefois et moins encore un «intellectuel organique», mais tout simplement un militant parmi les autres.

 

Cet entretien a d'abord été publié en 2005, sur le site "Noir comme polar", aujourd'hui tristement disparu. 

Il a été ensuite repris par le très bon Corsicapolar en 2007 :

https://scripteur.typepad.com/corsicapolarfichier/2007/02/entretien_avec_.html

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 07:34

Pas une phrase n’est de l’auteure : elle les a prélevées dans les entretiens qu’elle a réalisés avec cinq Gilets Jaunes mutilés. Tous droitiers. Des grenades bourrées de TNT ont arrachées ces mains droites. Ils racontent leurs histoires. Leur histoire. En chœur tragique. Celle d’un pays qui est devenu une dictature (presque) réussie. « Il fallait quand même que l’ordre soit tenu » (Macron, France 2, 26 août 2019). Gabriel (22 ans), Sébastien (30 ans), Antoine (27 ans), Frédéric (36 ans), Aylan (53 ans), ont vu cet ordre à l’œuvre. Un samedi, leur existence a basculé. S’ils parlent peu de cet ensuite, après lequel ils courent toujours, ils parlent plus volontiers de cet avant qui les a poussé à manifester. Ces fins de mois impossibles à boucler, la dette privée qui ne cesse de croître, leur misère de s’étendre. Ils parlent de leur couple, de leurs enfants. Voilà pourquoi ils sont montés à Paris. En train, en car, en voiture. Bastille-République. Les symboles à fleur de mémoire. Et puis les Champs et les quartiers riches. Ni masque ni lunette. Rien qu’un Gilet Jaune sur le dos. Ils chantaient. La manif allait, bon enfant. Et puis le mur de CRS soudain. Partout. La nasse, le piège. Les lacrymos par pur sadisme. Pourquoi faisaient-ils ça ? Puis les charges, les coups de matraque, les tirs de flash balls. Sur n’importe qui. Tout le monde. Enfin les engins de guerre. Le choc, énorme. L’horreur. Ils racontent leur vie, avant. L’un était compagnon du devoir, l’autre capitaine de pêche. Aujourd’hui ? La police, les gendarmes, c’est non. Plus aucune confiance. Le gouvernement ? Pareil. «On nous a balancé dessus des engins de guerre !» «J’ai vu des chiens, des brigades de police motorisées, des flics à cheval. J’ai vu des bébés gazés dans leurs poussettes». Leur vie brisée par une charge de 25 grammes de TNT. Une grenade classée officiellement arme de guerre. Les CRS les ont jetées jusqu’à épuisement des stocks.

Sophie Divry, Cinq mains coupées, édition du seuil, octobre 2020, 122 pages, 14 euros, ean : 9782021460315.

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:03

L’immense Frantz Fanon ! Le penseur des luttes coloniales du XXème siècle, mais plus pleinement encore, le penseur des effets psychiques de toute domination politique et sociale sur les populations asservies, la nôtre aussi bien, en ces temps de dictature (presque) réussie.

Août 1961, Fanon est parti rencontrer Sartre à Rome, pour lui demander de préfacer son essai : Les Damnés de la terre. Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann sont présents. Sartre est alors ce philosophe qui tourmente les pouvoirs en place et dont la voix porte bien au-delà de nos frontières. Un «maître» pour Fanon, qui sait combien pèseront les mots que Sartre lui consacrera. Et pourtant très vite, c’est à un retournement que nous assistons. Fanon, très affuté, n’est pas du genre à plier devant une idole. D’emblée, il défie Sartre sur certaines de ses positions théoriques, qui tendent à essentialiser la condition «noire». Il n’y a pas d’âme noire, assène Fanon, et la «négritude» de Senghor n’est qu’une soumission de plus à l’ordre colonial. Les Damnés, affirme-t-il, n’est en outre pas ce genre de livre qui s’adresserait à une Gauche blanche en laquelle il ne croit pas. C’est un livre de combat qui démonte les logiques à l’œuvre dans les «colonies, ces lieux d’enfermement à ciel ouvert». Un livre qui décrypte les mécanismes psychiques d’enfermement pour aider des êtres humains à se libérer d’un «système sadique». Le nôtre aussi bien, encore une fois, et nous gagnerions à relire Fanon à l’aulne de ce que nous vivons ! Interpelé, Sartre aura le courage d’accepter la critique et de se remettre en cause, non sans mal.

Roman graphique, le récit s’ouvre alors à l’approche biographique de Frantz Fanon. Fanon se raconte, sans cesse encouragé par Sartre, qui cherche à comprendre sa personnalité et les fondements subjectifs de sa pensée. Fanon se raconte et c’est passionnant ! Il rappelle la France acclamant ses libérateurs américains, mais non ces libérateurs africains, qui ont payé au prix fort leur enrôlement. Fanon raconte sa jeunesse, ses engagements, la reprise de ses études, son entrée difficile dans la vie professionnelle, noire sous sa blouse blanche, la médecine et puis la psychiatrie, sa réflexion sur cette dernière et toutes les expériences qu’il tenta pour sortir le milieu hospitalier de son impasse, où plus aucun échange symbolique ne circulait. Il raconte enfin l’Algérie, sa mission de porte-parole du FLN, ne cessant d’établir un lien entre guerre de libération politique et guerre de libération psychique, établissant un puissant parallèle entre le soin psychiatrique et l’engagement révolutionnaire, qui commande d’abord une libération psychique. Oui, l’engagement révolutionnaire est un soin, les Gilets Jaunes en savent quelque chose ! En se resocialisant, ils se sont transformés en sujets sensibles et historiquement agissants, ce que le néolibéralisme leur refusait à tout prix. Fanon voulait rencontrer Sartre, mais en fin de compte et comme en témoigne Simone de Beauvoir, à Rome, c’est Sartre qui rencontra un géant.

Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy, éditions La Découverte, septembre 2020, 230 pages, 28 euros, ean : 9782707198907.

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:27

Un monument que cette biographie de Hitler par Ian Kershaw. Un chef-d'oeuvre, tant par la méthode que les pistes explorées, les enquêtes, les archives compulsées. Qu'en dire ? Lisez-la, tout simplement. Car c'est non seulement la personnalité de Hitler qui est étudiée jusque dans ses plus obscurs recoins, mais tout le système qui l'a porté au pouvoir, toute la culture qui l'a soutenu, construit, permis. Comment Hitler a-t-il été possible, s'interroge Kershaw. Qu'est-ce qui l'a rendu possible dans cette Europe de l'après-guerre ? Au fond, une question toujours actuelle, les comptes n'ayant jamais été soldées avec cette histoire qui l'a rendu possible. Le caporal autodidacte était un crétin, témoigne Kershaw, comme nos régimes en ont portés tant et tant depuis. Son seul talent, il devait le découvrir la trentaine passée : sa capacité à soulever les élites et les foules en attisant leurs plus viles émotions. Et Kershaw d'étudier de près les motivations sociales et politiques qui sont entrées dans la fabrication du personnage. Réfléchir sur Hitler, aujourd'hui encore, est donc indispensable. Car ce à quoi il ouvre, c'est à comprendre comment une société cultivée peut basculer dans la barbarie, une barbarie non pas surgie d'en bas, mais venue d'en haut. A travers par exemple une Haute Fonction Publique capable de mettre en œuvre une politique inhumaine, à travers un cercle médiatique impatient de faire triompher ses intérêts de classe, à travers le cynisme sidérant des élites. Toutes circonstances qui nous rappellent les nôtres... Avec cette différence qu'aujourd'hui, notre classe politico-médiatique ne veut pas accroître la puissance de notre pays, mais uniquement celle des riches. Une classe qui est devenue l'exécutant fanatique des ambitions des très riches. Alors oublions Hitler un instant, ne personnalisons pas outre mesure le processus historique dont il fut la marionnette. Oublions cet homme si peu doué qui ressemble à nombre de personnages de notre classe politique, oublions son inconsistance, pour nous concentrer sur ses méthodes de gouvernement.

Accordons-nous juste la compréhension de son arrivée personnelle au pouvoir, qui ne tint en réalité que très peu à lui-même, et beaucoup à la fabrique des médias. L'homme insolent, arrogant, oisif, qu'il fut presque toute sa vie, n'avait pour seule obsession que celle de son image médiatique. Un homme porté par des blessures narcissiques. Terne dans le privé, sans intérêt, incapable de la moindre réflexion intelligente mais doté d'une mémoire hors norme. Evoquons juste ce contexte de violence dans lequel ce personnage a surgi : dans un pays où l'on habituait méthodiquement les populations à l'extrême violence de la répression policière. Et tournons-nous plutôt du côté des élites pour comprendre sa trajectoire : leur désir d'en finir avec la démocratie, leur mépris du Peuple. Sans cette détermination des élites intellectuelles, médiatiques, politiques, Hitler n'aurait jamais pu approcher du pouvoir. Le Chancelier Hindenburg lui-même ne cessait de torpiller les bases de la démocratie de Weimar. Nombre d'historiens ont tenté d'expliquer la venue au pouvoir de Hitler par la faiblesse inhérente à tout système démocratique. C'est faux : Hindenburg légiférait par décrets présidentiels, contournant tout débat démocratique pour rendre son système caduc. Dans la Constitution de Weimar existait un article dont se sont inspirés les penseurs de notre Vème République : l'article 48, dont notre 49.3 est l'héritier, qui permettait de se passer du Parlement. Hitler récupérant le pouvoir, sut s'en emparer pour en faire sa méthode de gouvernement. Tout comme il sut faire voter une Loi d'état d'urgence transformant son pouvoir en pouvoir discrétionnaire. Il sut amplifier l'entreprise de dislocation de la société inaugurée par ses prédécesseurs, tandis que la gauche socialiste, le centre droit, sous-estimaient sa capacité de nuisance. Un mois après son accession au pouvoir, toutes les libertés individuelles étaient suspendues. Deux mois plus tard, il avait dissout les syndicats, supprimé les partis d'opposition. Bientôt ouvrait le camp de concentration de Dachau et passait la Loi de suspicion préventive qui permettait d'envoyer à Dachau quiconque était suspecté de contestation à l'encontre du pouvoir. Il promit la création d'une Commission de contrôle, elle ne vérifia jamais rien. Dès février 33, Göring instaura la Terreur en Prusse comme mode de gouvernement des foules, abolissant d'un coup toute barrière étatique à la barbarie policière. Le 27 mai 33, dans son discours inaugural à l'université de Fribourg, Heidegger évoquait en ces termes les étudiants dont il avait la responsabilité : ils étaient «en marche», pour se mettre au service de l'état nazi... Le 14 juillet passèrent les lois de stérilisation. Puis en novembre le Reichstag fut dissout : seuls les candidats du NSDAP pouvaient désormais se présenter. Hitler mit fin au Conseil des Ministres, devenu inutile. Au Parlement, devenu inutile, même peuplé de godillots. La gabegie, la corruption, l'incompétence se mirent à régner d'un bout à l'autre de la chaîne de commandement : Hitler installait son système féodal d'allégeance, en renforçant les pouvoirs de la police et en épurant définitivement les médias.

Hitler, de Ian Kershaw, éditions Flammarion, traduit de l'anglais par Piere-Emmanuel Deuzat, septembre 1999, 1160 pages, ean : 9782082125284

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