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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 08:51

Edward Said, l’homme «between two homes», Harvard et Gaza, à tout jamais identifié par son chef d’œuvre : L’orientalisme, l’Orient créé par l’occident. Celui dont on connaît au vrai surtout les interventions politiques, et dont l’œuvre d’esthétique de la littérature demeure comme égarée au seuil de sa reconnaissance. Comme si l’étude philosophique de la littérature, par où il vint à la connaissance politique, était une cause perdue à nos yeux, mineure, et non pour cet homme mais qui sait, lui qui, comme l’écrit tragiquement celle qui tant l’aima, fut bien forcé de s’engager pour ces deux causes perdues d’avance : sa leucémie et la Palestine. Le portrait qu’elle en dresse est poignant, mais va bien au-delà de la simple émotion. Portrait intellectuel, biographie analytique, Dominique Eddé nous en restitue et le parcours intellectuel et l’imaginaire, tels qu’ils façonnèrent sa pensée.

Said aujourd’hui, c’est aussi pour nous bien plus que ses combats «perdues», pourvu que nous acceptions d’écouter attentivement son questionnement : «Quel est ce savoir qui autorise la domination d’un peuple sur un autre ?», d’une classe sur une autre, d’un être sur un autre, pourrions-nous décliner. Un workshop à reprendre encore et encore, après Marx, Foucault, Said et tant d’autres. Au-delà de l’émouvant dans lequel s’inscrit le récit de Dominique Eddé, les derniers travaux de Said, leurs derniers moments ou l’inéluctable solitude du dernier rendez-vous, au-delà de cette lucidité tragique qu’elle déploie de ce «passé vu sans avenir, (imposant) à l’ironie son ultime exigence de défaire, juste avant la mort, les illusoires et patientes constructions du temps», l’œuvre qu’elle nous restitue dans ses fondements aura balisé une époque autant qu’elle s’y sera inscrite, celle d’un siècle sans métaphore, heurté, brisé, dont nous peinons à tourner la page –impossible à tourner en fait, tant que nous n’aurons pas mieux répondu à la question émargée plus haut, de savoir comment se sont construits tous ces savoirs de domination, qu’ici et là heureusement, nous commençons de déconstruire, de la question coloniale à celle du genre, de l’oppression masculine à l’oppression néolibérale.

 

Dominique Eddé, Edward Said, le roman de sa pensée, La Fabrique édition, octobre 2017, réédition mars 2020, 228 pages, 15 euros ; ean : 9782358721585.

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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 12:20

De Banyuls à Port Bou, vers l’Espagne, pour nous aujourd’hui : vers ce petit cimetière où l’immense Walter Benjamin est inhumé depuis sa mort, le 26 septembre 1940. Lisa Fitko, immigrée résistante, fut de 1940 à 1941, avec son mari, l’animatrice d’un réseau clandestin qui organisait depuis Banyuls la fuite en Espagne. Par ce sentier justement, que Benjamin fut l’un des premiers à emprunter. Ils sont partis le 25 septembre. Benjamin tenait précieusement sous le bras, dans une sacoche de cuir noir, son dernier manuscrit, saisi en fin de compte puis égaré par la police espagnole. Le témoignage de Lisa Fittko est bouleversant, d’écoute, d’attention à l’égard de l’impressionnant Benjamin, alors épuisé, peinant à gravir la montagne et qu’il fallut parfois porter. A pas lent et régulier, il tentait de ménager ses forces. Lucide sur ses chances de survivre à la barbarie qui déferlait en Europe. Egrenant son effort, dix minutes de marche, une minute de pause. Un homme diminué physiquement, mais extrêmement courtois, déterminé, modeste. Hélas, contrairement à toute attente, le jour où il se présenta au poste frontière espagnol, l’Espagne venait de revoir la veille ses conditions d’entrée sur son sol. Durcies, les gardes le raccompagnèrent pour le livrer aux policiers français. Benjamin avait sur lui des capsules de morphine, qu’il ingéra sachant le sort que les nazis lui réserveraient. Depuis on a rebaptisé ce sentier le Chemin benjamin. Il existe donc toujours : empruntez-le !

Au-delà du témoignage, le récit de Lisa Fittko est accablant. Elle raconte son propre périple et celui de milliers de réfugiés traités en France comme des «sous-hommes». Opposantes recherchées par la SS, on l’enferma dans le camp de Gurs comme s’il s’était agi d’une ennemie ! Elle raconte donc Gurs, l’épouvante d’un camp français qui n’avait pas grand-chose à envier aux camps allemands ! Elle raconte le Vel’D’hiv’, en service déjà, bien avant la rafle de 42, où la police française se livrait à des exactions sans fin. Elle raconte la condition de réfugié en France, cette prétendue terre d’accueil martyrisant les opposants allemands au régime nazi bien avant l’arrivée de Pétain au pouvoir. Et dénonce l’idée qui a fait son chemin chez nous, selon laquelle tout cela ne serait que le résultat de l’incurie de l’administration, ou d’une obéissance aveugle aux ordres d’une hiérarchie stupide, quand à bien lire entre les lignes, on n’y voit que l’esprit d’une nation elle-même gagnée aux idéaux fascistes. Sans âme, sans éthique, sans conscience. Des dizaines de milliers de réfugiés politiques se sont ainsi retrouvés pris au piège de l’idée saugrenue que la France était leur salut…

Lisa Fittko a rallié le maquis. S’est enfuie et non évadée du camp de Gurs, simplement parce que, devant l’avancée allemande, nos braves gendarmes ont décampé eux-mêmes. Le naufrage du camp répondait ainsi au naufrage du pays tout entier, dans lequel ensuite il fallut protéger les faibles et de la police allemande et de la police française ! Un pays dans lequel il fallait à tout prix éviter les centres d’accueil, qui la plupart du temps se contentait de remettre ces enfants, ces femmes, ces vieillards, ces hommes qui se présentaient démunis à eux, aux autorités allemandes organisées pour leur massacre. La France ? On peut s’interroger, oui, sur son mythe de terre d’accueil !

 

Lisa Fittko, Le Chemin Walter Benjamin, précédé de Le présent du passé par Edwy Plenel, traduit de l’allemand par Léa Marcou, éditions du seuil, coll. La Librairie du XXIème siècle, septembre 2020, 368 pages, 24 euros, ean : 9782021449617.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 09:56

Les Etats-Unis aujourd’hui : des dizaines de milliers de retraités sans autre domicile que leur voiture, leur van, sillonnent les routes pour survivre de CDD en CDD. Des milliers de «vieux» pour lesquels Amazon a construit un programme d’exploitation sur mesure dans ses hangars immenses où sont traitées «nos» commandes. Des salariés précaires, par dizaines de milliers, soumis à un travail harassant, «payés» une misère. Le XIXème siècle décrit par Marx : l’un meurt, l’autre le remplace. C’est ça le monde d’Amazon. C’est ça la société néolibérale qui fabrique ces nomades à la pelle. Pas des bourlingueurs : une nouvelle tribu de voyageurs affamés qui partent à la conquête d’un Ouest sans rêve, jetés sur les routes comme dans les années 1930.

L’ouvrage est le fruit d’une enquête de trois années, que l’auteure a vécu en immersion comme on dit, à partager le vécu de cette tribu de laissés pour compte, celle des sans adresse fixe de la joyeuse apocalypse néolibérale. Majoritairement, ces retraités sont issus de la classe moyenne. Une classe dont désormais la moitié vit avec 5 dollars par jour… Survit. Mais à quel prix ! De ville en ville, ils ont organisé leur survie, solidaires. A la recherche de parkings gratuits, connectés donc, pour se refiler les bonnes infos. C’est vers San Bernardino, dans le comté de Los Angeles, que Jessica rencontre Linda, 64 ans, qui sera de bout en bout le fil conducteur de ce fantastique récit. Elle habite une «capsule de survie», un vieux van qui rappelle ces chariots bâchés des conquérants de l’Ouest. Sauf qu’il n’y a plus rien à espérer, aucune frontière à rallier, autre que la mort, le plus dignement possible. Linda a ses habitudes, un circuit qui la conduit d’un point à l’autre de cette sinistre géographie. Ici un camping à garder, où elle n’a pas le droit de compter ses heures, à surveiller, protéger les vacances des autres, nettoyer, récurer, éteindre les feux de brousse, laver le linge, les toilettes, les douches, tout ça pour un salaire qui la maintient tout juste en vie. Là, elle rejoint le programme Camper Force mis au point par Amazon. L’enfer néolibéral dans toute sa splendeur. Survivre en Amérique, où le taux d’inégalité est comparable à celui de la RDC ! On suit ces travailleurs nomades qui triment dans les immenses hangars de la logistique Amazon. Debout ou à genoux toute la journée, 30 minutes de pause dans un hangar si gigantesque qu’il faut choisir entre sortir prendre l’air ou manger. Ils sont les workampers, les Okies de la Grande récession de 1930, et dont le nombre a explosé depuis 2008, l’année de la fameuse crise financière qui a vu des milliards d’êtres humains jetés dans la misère, tandis qu’une poignée d’autres récoltait les fruits savoureux des Dettes Publiques… Workampers accueillis par les immenses banderoles tendues sur les frontispices des hangars : «Travailler dur. Contribuer à l’Histoire» ! L’enquête est l’histoire justement, du formidable déclassement de la classe moyenne avalée par la paupérisation, la maladie, la dépression, dissimulée dans les entrepôts d’Amazon équipés de distributeurs d’antalgiques –le travail est dur, on vous avait prévenu-, de boissons énergisantes et d’antidépresseurs. Le retour des hobos  qui, par 40° l’été sous les toits en tôle de ces entrepôts, doivent achever leur vie sans réclamer le moindre réconfort. Sinon celui d’une armée d’ambulanciers qui guettent leurs malaises à l’entrée des hangars. Et qu’importe au géant du commerce électronique les défaillances cardiaques : il y a déjà l’armée suivante qui frappe à sa porte. Tant et tant de candidats qu’Amazon a dû organiser leur «sélection»… Et faire en sorte que chaque élu touche dans son paquetage sa ration quotidienne d’ibuprofène… 

C’est l’histoire des Amazombies, ces retraités contraints à l’esclavage moderne dans d’immenses hangars hostiles, l’histoire des lieux de misère, des lieux de mémoire d’une Amérique qui ne peut tourner la page de ses Okies. Comme si l’on assistait à l’émergence d’une classe de chasseurs-cueilleurs modernes, une sous-culture nomade massivement blanche, traitée à coups d’analgésiques, d’exercices obligatoires d’étirements et de sommeils jamais compensateur. Linda, notre fil conducteur, est sublime de courage, d’intelligence, d’espérance, de combats. Elle est comme le prototype d’une espèce indicative, symptôme des changements profonds qui affectent notre écosystème, déchiré au plus profond de lui.

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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 08:13

Joël Jégouzo : Je suis très impressionné par votre roman, écrit avec une finesse de construction magistrale et une exigence littéraire sans concession. Mais plus encore par l’ambition du projet : non seulement décrire des trajectoires humaines, dépeindre des vies, rendre sensible un paysage, et ô combien c'est réussi ! Mais aussi rendre compte d’une situation historique, d’un héritage, témoigner d’un monde en proie au malaise, etc. Il y a tellement de pistes à explorer, qu’on hésite comme devant un gros pavé. Or votre roman ne compte pas cent pages… C’est dire sa densité, bien qu’écrit dans une grande limpidité narrative… Il n’est par exemple pas impossible de lire ce roman noir comme un roman du terroir, évoquant la fin douloureuse des campagnes, que la modernité a délaissées. Ni de voir dans ces vies bancales de vos personnages, une projection de l’histoire corse contemporaine. Alors puisqu’il faut bien commencer et que votre roman excède toute tentative de le circonscrire, commençons par n’importe quel bout… Pourquoi choisir ce village, Barrettali ?

Jean-Pierre Santini : Barrettali est mon village natal. J’y suis revenu après 30 ans passés en Tunisie, à Marseille, à Paris et en Seine Saint Denis. En quelque sorte un retour au « douar » d’origine… Mais Barrettali est un village mourant. Il symbolise l’intérieur de la Corse, la Corse elle-même. Voir mourir son village natal ! Vous comprendrez que l’écriture devient obligation de témoignage. Et de survie. Pour soi et puis aussi pour les autres.

 

J.J. : Vous décrivez une terre de désolation, de solitude, d’abandon. Une terre inhumaine, désormais. Est-ce là le vrai visage de la Corse, sa vérité intime ?

Jean-Pierre Santini : Ici les hivers sont blancs de solitude. Ils passent dans les têtes. On ne s’entend même plus vivre. Ou mourir. Dans ce désert humain on aurait tendance à marcher à reculons pour que la trace de nos pas - ou de nos écritures- nous donne l’illusion que quelqu’un chemine encore devant nous et que quelqu’un peut-être nous suivra.

 

J.J. : L’histoire millénaire de l’île toucherait-elle à sa fin ?

Jean-Pierre Santini : Paul Valery, grand poète français de père corse et de mère italienne, nous a appris que «les civilisations étaient mortelles». Les cultures et les langues peuvent donc disparaître – et il en disparaît chaque année. Le peuple corse millénaire résiste encore mais déjà la moitié des habitants de l’île ne sont pas d’origine corse et ne peuvent pas, même s’ils le souhaitaient, s’intégrer à une entité qui se désintègre.

 

J.J. : Une île bientôt  sans identité? L’île est-elle vraiment déjà ce pays où désormais « les images, comme la vie, ne tiennent qu’à un fil » ?

Jean-Pierre Santini : L’île ne sera pas sans identité. Partout où il y a de l’humain, il y a identité ou du moins une quête permanente d’identité. C’est en cela que le microcosme insulaire peut toucher aujourd’hui à l’universel. La question de l’identité se pose partout dans le monde. Et malheureusement on a tendance à la rechercher au ciel plutôt que sur la terre.

 

J.J. : L’omerta corse ne serait alors que l’expression de cette agonie ? « les luttes pour la liberté n’ont pas forcément d’avenir », écrivez-vous. Pas d’avenir parce que plus de peuple corse bientôt ?

Jean-Pierre Santini : L’agonie est la dernière lutte. Celle qui se livre clairement contre la mort. Mais la vie, toute la vie est l’expression même de cette lutte. Si les luttes pour la liberté n’ont pas forcément d’avenir, cela n’est pas seulement lié aux phénomènes historiques, à l’histoire que font les hommes, mais plus fondamentalement peut être à leur condition même que l’on peut qualifier, en reprenant le titre d’un célèbre polar, de «mortelle randonnée». Quant à l’omerta corse – et plus généralement méditerranéenne – elle n’est peut-être que l’expression d’une fatalité. Elle oppose le silence au silence inéluctable. Il n’est peut-être pas nécessaire de condamner ceux qui le sont déjà. L’omerta, c’est une forme de complicité dans le sentiment tragique de la vie. Même si elle peut-être très utile aux basses œuvres.

 

J.J. : Que dire alors de la fatalité de cette mémoire cicatricielle, où la violence plongerait ses racines, quand il ne reste que des individus broyés et non un peuple constitué pour se soulever, et où chacun, renvoyé à sa propre solitude, n’aurait plus alors le loisir que de défendre bec et ongle ce qu’il est ? Cette violence, que l’on a voulu voir comme « tribale », recouvrerait en fait une dimension plus sociale ? Ou plutôt, comme perte du social ?

Jean-Pierre Santini : La forme violente qu’a toujours pris la résistance en Corse résulte évidemment d’une histoire non écrite, non vécue, inaccomplie. La violence est certes dirigée contre les oppresseurs, mais elle témoigne aussi de l’impuissance même d’un peuple à s’organiser, à se constituer en Nation. D’où une violence terrible que l’on retourne contre soi et dont a témoignée tragiquement la « guerre entre nationalistes » dans les années 90.

 

J.J. : L’île serait en quelque sorte en soins palliatifs ?

Jean-Pierre Santini : L’île est en soins palliatifs et, lorsque j’ai publié mon premier roman en 2001 après longtemps de militantisme très engagé, j’ai noté en exergue : «Les romans naissent des faillites de l’histoire». Peut-être ne nous reste-t-il que des histoires à raconter pour accompagner bientôt un trop long sommeil.

 

J.J. : Ou bien s’agit-il encore, et aussi, d’autre chose : « la communauté de rêve », comme l’écrivez encore, se serait dissipée dans cet éparpillement, cette fin des terroirs, les échecs successifs des luttes d’émancipation. Vous produisez ailleurs une remarquable et troublante analyse de cette latence dans laquelle semble être tombée l’histoire corse : « on ne comble pas les absences de l’histoire, ces trous de mémoire que les peuples latents, jamais constitués, légiférés, étatisés et sommes justifiés, portent en eux comme un pays étrange où tout ce qui est à venir est sans espoir. » Comme s’il y avait eu un tournant raté, un rendez-vous raté avec l’Histoire, un jour. La Corse serait à ce point « égarée » qu’il ne lui serait plus permis de « faire peuple » ?

Jean-Pierre Santini : Votre expression de «faire peuple» est très juste. J’ai été l’initiateur du projet très ambitieux de Cunsulta Naziunale (Assemblée Nationale Provisoire) et malgré les dérives actuelles du mouvement national, je continue à promouvoir ce projet qui permettra de passer de «l’ombre à la lumière», de «faire peuple «effectivement». Vous voyez c’est un peu ça l’esprit de résistance chevillé au corps. On a ici la foi du charbonnier. Nous entreprenons toujours, même dans les situations les plus désespérées.

 

J.J. : Du devoir de mémoire, on a pu dire qu’il surgissait en France au moment où la France s’inquiétait de son identité, voire la perdait. En va-t-il de même pour la Corse?

Jean-Pierre Santini : Le devoir de mémoire suppose que ceux qui croient encore à l’avenir du peuple corse ne se conduisent pas en partisans avides de pouvoir, mais en «passeurs». Il s’agit de transmettre, si cela est encore possible, des «valeurs» qui ont permis à notre communauté de traverser les millénaires. Encore faut-il que ces valeurs soient explicites, qu’elles soient «dites», écrites, clarifiées. Et qu’elles deviennent opérationnelles pour les luttes et les projets de société à imaginer.

 

J.J. : Vous avez des mots très durs contre le mouvement national, qui aurait sombré dans l’affairisme, le clientélisme…

Jean-Pierre Santini : Le mouvement national n’en finit pas de dériver. Je le connais en profondeur. J’ai été à l’initiative, avec une poignée de patriotes, de la création du FLNC. J’ai relaté tout cela dans un livre paru en 2000 chez l’Harmattan (Front de Libération Nationale de la Corse, de l’ombre à la lumière). Nous sommes toujours dans l’ombre.

 

J.J. : Vous allez même très loin, en évoquant une sorte de dérive à l’algérienne : les attentats seraient perpétrés avec la bienveillance des autorités, pour maintenir le pays dans une déstabilisation de nature à justifier l’absence d’une politique corse efficiente et cela, avec la complicité d’acteurs locaux décidés à se maintenir coûte que coûte au pouvoir…

Jean-Pierre Santini : J’évoque la complicité objective entre l’Etat et certaines fractions nationalistes car le seul souci de ces fractions est de « dialoguer » avec le pouvoir. Le fameux processus de Matignon en a été le plus bel exemple. Il n’en est rien sorti qu’un affaiblissement supplémentaire du mouvement national. Je n’ai pas beaucoup forcé le trait dans mon bouquin concernant des complicités plus évidentes puisque le rassemblement «clandestin» de Tralonca avait été convenu avec le ministre de l’intérieur de l’époque.

 

J.J. : Je n’oublie pas qu’il s’agit d’un roman. Mais, alors que le roman noir et le roman policier s’embarrassent de plus en plus de maniérisme littéraire, vous semblez encore vouloir lui donner un sens, j’allais dire : tout son sens, en en faisant aussi le témoin critique de son temps. Vous signez même là votre second roman noir, après Corsica Clandestina (Albiana, 2004), après avoir publié pas mal d’essais sur des thèmes voisins. Le roman noir ouvrerait-il, au-delà du plaisir du texte, de vrais espaces de réflexion et de vie ?

Jean-Pierre Santini : Toute l’histoire du roman noir correspond à des époques où se fait sentir le besoin d’exprimer autrement les malaises ou les malheurs de la société. Mais cela bien entendu demeure au stade du constat. Le maniérisme littéraire que vous évoquez, ou encore une certaine désinvolture, un certain humour qui par ailleurs donnent souvent de très bons textes d’un point de vue littéraire, sont peut-être la conséquence d’une attitude purement descriptive. On est spectateur. On joue et on se joue de ce spectacle. Mais si le spectacle est fondamentalement cynique, ne le devient-on pas aussi ? C’est pourquoi, en ce qui me concerne, je ne pourrais pas écrire sur ce peuple qui est le mien en me désengageant de sa lutte pour la survie. Il ne s’agit pas d’être un écrivain «engagé» comme on a pu le concevoir autrefois et moins encore un «intellectuel organique», mais tout simplement un militant parmi les autres.

 

Cet entretien a d'abord été publié en 2005, sur le site "Noir comme polar", aujourd'hui tristement disparu. 

Il a été ensuite repris par le très bon Corsicapolar en 2007 :

https://scripteur.typepad.com/corsicapolarfichier/2007/02/entretien_avec_.html

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 07:34

Pas une phrase n’est de l’auteure : elle les a prélevées dans les entretiens qu’elle a réalisés avec cinq Gilets Jaunes mutilés. Tous droitiers. Des grenades bourrées de TNT ont arrachées ces mains droites. Ils racontent leurs histoires. Leur histoire. En chœur tragique. Celle d’un pays qui est devenu une dictature (presque) réussie. « Il fallait quand même que l’ordre soit tenu » (Macron, France 2, 26 août 2019). Gabriel (22 ans), Sébastien (30 ans), Antoine (27 ans), Frédéric (36 ans), Aylan (53 ans), ont vu cet ordre à l’œuvre. Un samedi, leur existence a basculé. S’ils parlent peu de cet ensuite, après lequel ils courent toujours, ils parlent plus volontiers de cet avant qui les a poussé à manifester. Ces fins de mois impossibles à boucler, la dette privée qui ne cesse de croître, leur misère de s’étendre. Ils parlent de leur couple, de leurs enfants. Voilà pourquoi ils sont montés à Paris. En train, en car, en voiture. Bastille-République. Les symboles à fleur de mémoire. Et puis les Champs et les quartiers riches. Ni masque ni lunette. Rien qu’un Gilet Jaune sur le dos. Ils chantaient. La manif allait, bon enfant. Et puis le mur de CRS soudain. Partout. La nasse, le piège. Les lacrymos par pur sadisme. Pourquoi faisaient-ils ça ? Puis les charges, les coups de matraque, les tirs de flash balls. Sur n’importe qui. Tout le monde. Enfin les engins de guerre. Le choc, énorme. L’horreur. Ils racontent leur vie, avant. L’un était compagnon du devoir, l’autre capitaine de pêche. Aujourd’hui ? La police, les gendarmes, c’est non. Plus aucune confiance. Le gouvernement ? Pareil. «On nous a balancé dessus des engins de guerre !» «J’ai vu des chiens, des brigades de police motorisées, des flics à cheval. J’ai vu des bébés gazés dans leurs poussettes». Leur vie brisée par une charge de 25 grammes de TNT. Une grenade classée officiellement arme de guerre. Les CRS les ont jetées jusqu’à épuisement des stocks.

Sophie Divry, Cinq mains coupées, édition du seuil, octobre 2020, 122 pages, 14 euros, ean : 9782021460315.

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:03

L’immense Frantz Fanon ! Le penseur des luttes coloniales du XXème siècle, mais plus pleinement encore, le penseur des effets psychiques de toute domination politique et sociale sur les populations asservies, la nôtre aussi bien, en ces temps de dictature (presque) réussie.

Août 1961, Fanon est parti rencontrer Sartre à Rome, pour lui demander de préfacer son essai : Les Damnés de la terre. Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann sont présents. Sartre est alors ce philosophe qui tourmente les pouvoirs en place et dont la voix porte bien au-delà de nos frontières. Un «maître» pour Fanon, qui sait combien pèseront les mots que Sartre lui consacrera. Et pourtant très vite, c’est à un retournement que nous assistons. Fanon, très affuté, n’est pas du genre à plier devant une idole. D’emblée, il défie Sartre sur certaines de ses positions théoriques, qui tendent à essentialiser la condition «noire». Il n’y a pas d’âme noire, assène Fanon, et la «négritude» de Senghor n’est qu’une soumission de plus à l’ordre colonial. Les Damnés, affirme-t-il, n’est en outre pas ce genre de livre qui s’adresserait à une Gauche blanche en laquelle il ne croit pas. C’est un livre de combat qui démonte les logiques à l’œuvre dans les «colonies, ces lieux d’enfermement à ciel ouvert». Un livre qui décrypte les mécanismes psychiques d’enfermement pour aider des êtres humains à se libérer d’un «système sadique». Le nôtre aussi bien, encore une fois, et nous gagnerions à relire Fanon à l’aulne de ce que nous vivons ! Interpelé, Sartre aura le courage d’accepter la critique et de se remettre en cause, non sans mal.

Roman graphique, le récit s’ouvre alors à l’approche biographique de Frantz Fanon. Fanon se raconte, sans cesse encouragé par Sartre, qui cherche à comprendre sa personnalité et les fondements subjectifs de sa pensée. Fanon se raconte et c’est passionnant ! Il rappelle la France acclamant ses libérateurs américains, mais non ces libérateurs africains, qui ont payé au prix fort leur enrôlement. Fanon raconte sa jeunesse, ses engagements, la reprise de ses études, son entrée difficile dans la vie professionnelle, noire sous sa blouse blanche, la médecine et puis la psychiatrie, sa réflexion sur cette dernière et toutes les expériences qu’il tenta pour sortir le milieu hospitalier de son impasse, où plus aucun échange symbolique ne circulait. Il raconte enfin l’Algérie, sa mission de porte-parole du FLN, ne cessant d’établir un lien entre guerre de libération politique et guerre de libération psychique, établissant un puissant parallèle entre le soin psychiatrique et l’engagement révolutionnaire, qui commande d’abord une libération psychique. Oui, l’engagement révolutionnaire est un soin, les Gilets Jaunes en savent quelque chose ! En se resocialisant, ils se sont transformés en sujets sensibles et historiquement agissants, ce que le néolibéralisme leur refusait à tout prix. Fanon voulait rencontrer Sartre, mais en fin de compte et comme en témoigne Simone de Beauvoir, à Rome, c’est Sartre qui rencontra un géant.

Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy, éditions La Découverte, septembre 2020, 230 pages, 28 euros, ean : 9782707198907.

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:27

Un monument que cette biographie de Hitler par Ian Kershaw. Un chef-d'oeuvre, tant par la méthode que les pistes explorées, les enquêtes, les archives compulsées. Qu'en dire ? Lisez-la, tout simplement. Car c'est non seulement la personnalité de Hitler qui est étudiée jusque dans ses plus obscurs recoins, mais tout le système qui l'a porté au pouvoir, toute la culture qui l'a soutenu, construit, permis. Comment Hitler a-t-il été possible, s'interroge Kershaw. Qu'est-ce qui l'a rendu possible dans cette Europe de l'après-guerre ? Au fond, une question toujours actuelle, les comptes n'ayant jamais été soldées avec cette histoire qui l'a rendu possible. Le caporal autodidacte était un crétin, témoigne Kershaw, comme nos régimes en ont portés tant et tant depuis. Son seul talent, il devait le découvrir la trentaine passée : sa capacité à soulever les élites et les foules en attisant leurs plus viles émotions. Et Kershaw d'étudier de près les motivations sociales et politiques qui sont entrées dans la fabrication du personnage. Réfléchir sur Hitler, aujourd'hui encore, est donc indispensable. Car ce à quoi il ouvre, c'est à comprendre comment une société cultivée peut basculer dans la barbarie, une barbarie non pas surgie d'en bas, mais venue d'en haut. A travers par exemple une Haute Fonction Publique capable de mettre en œuvre une politique inhumaine, à travers un cercle médiatique impatient de faire triompher ses intérêts de classe, à travers le cynisme sidérant des élites. Toutes circonstances qui nous rappellent les nôtres... Avec cette différence qu'aujourd'hui, notre classe politico-médiatique ne veut pas accroître la puissance de notre pays, mais uniquement celle des riches. Une classe qui est devenue l'exécutant fanatique des ambitions des très riches. Alors oublions Hitler un instant, ne personnalisons pas outre mesure le processus historique dont il fut la marionnette. Oublions cet homme si peu doué qui ressemble à nombre de personnages de notre classe politique, oublions son inconsistance, pour nous concentrer sur ses méthodes de gouvernement.

Accordons-nous juste la compréhension de son arrivée personnelle au pouvoir, qui ne tint en réalité que très peu à lui-même, et beaucoup à la fabrique des médias. L'homme insolent, arrogant, oisif, qu'il fut presque toute sa vie, n'avait pour seule obsession que celle de son image médiatique. Un homme porté par des blessures narcissiques. Terne dans le privé, sans intérêt, incapable de la moindre réflexion intelligente mais doté d'une mémoire hors norme. Evoquons juste ce contexte de violence dans lequel ce personnage a surgi : dans un pays où l'on habituait méthodiquement les populations à l'extrême violence de la répression policière. Et tournons-nous plutôt du côté des élites pour comprendre sa trajectoire : leur désir d'en finir avec la démocratie, leur mépris du Peuple. Sans cette détermination des élites intellectuelles, médiatiques, politiques, Hitler n'aurait jamais pu approcher du pouvoir. Le Chancelier Hindenburg lui-même ne cessait de torpiller les bases de la démocratie de Weimar. Nombre d'historiens ont tenté d'expliquer la venue au pouvoir de Hitler par la faiblesse inhérente à tout système démocratique. C'est faux : Hindenburg légiférait par décrets présidentiels, contournant tout débat démocratique pour rendre son système caduc. Dans la Constitution de Weimar existait un article dont se sont inspirés les penseurs de notre Vème République : l'article 48, dont notre 49.3 est l'héritier, qui permettait de se passer du Parlement. Hitler récupérant le pouvoir, sut s'en emparer pour en faire sa méthode de gouvernement. Tout comme il sut faire voter une Loi d'état d'urgence transformant son pouvoir en pouvoir discrétionnaire. Il sut amplifier l'entreprise de dislocation de la société inaugurée par ses prédécesseurs, tandis que la gauche socialiste, le centre droit, sous-estimaient sa capacité de nuisance. Un mois après son accession au pouvoir, toutes les libertés individuelles étaient suspendues. Deux mois plus tard, il avait dissout les syndicats, supprimé les partis d'opposition. Bientôt ouvrait le camp de concentration de Dachau et passait la Loi de suspicion préventive qui permettait d'envoyer à Dachau quiconque était suspecté de contestation à l'encontre du pouvoir. Il promit la création d'une Commission de contrôle, elle ne vérifia jamais rien. Dès février 33, Göring instaura la Terreur en Prusse comme mode de gouvernement des foules, abolissant d'un coup toute barrière étatique à la barbarie policière. Le 27 mai 33, dans son discours inaugural à l'université de Fribourg, Heidegger évoquait en ces termes les étudiants dont il avait la responsabilité : ils étaient «en marche», pour se mettre au service de l'état nazi... Le 14 juillet passèrent les lois de stérilisation. Puis en novembre le Reichstag fut dissout : seuls les candidats du NSDAP pouvaient désormais se présenter. Hitler mit fin au Conseil des Ministres, devenu inutile. Au Parlement, devenu inutile, même peuplé de godillots. La gabegie, la corruption, l'incompétence se mirent à régner d'un bout à l'autre de la chaîne de commandement : Hitler installait son système féodal d'allégeance, en renforçant les pouvoirs de la police et en épurant définitivement les médias.

Hitler, de Ian Kershaw, éditions Flammarion, traduit de l'anglais par Piere-Emmanuel Deuzat, septembre 1999, 1160 pages, ean : 9782082125284

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2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 15:41

25 juin 1926, Durruti, Ascaso et Javer sont arrêtés à Paris pour leur tentative d'assassinat du roi d'Espagne Alfonso XIII. L'Argentine demande leur extradition pour les pendre. La France les condamne à un an de prison tant les preuves sont légères. Paris, 14 juillet 1927. Ils sont libres et se retrouvent au Café Libertaire, un haut lieu du militantisme parisien. Makhno, l'anarchiste ukrainien, est présent. Lui, il a fait la Révolution d'Octobre. Autour d'une table, entourés de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs amis, ils racontent leurs trajectoires. Makhno le premier, qui évoque son engagement au temps des grandes famines d'Ukraine et des répressions sauvages des révoltes des paysans. Il raconte, bien avant 1917, son village : Gouliaï-Polié, et l'esprit des premiers «soviets» qu'ils y avaient inventés : le peuple s'emparant des outils de production, des besoins de chacun, ouvrant des écoles sur des modèles pédagogiques nouveaux, inventant leur solidarité, leur production, leurs Communs, ce communisme libertaire qui partout où il a éclos, a su travailler au mieux l'espace public. Il raconte la grande répression de 1908, son arrestation, la pendaison publique des anarchistes sur la place de l'église, le bagne pour les survivants. Presque 10 ans de bagne, celui de Boutyrka, surnommé «l'université révolutionnaire» : mystérieusement, la bibliothèque y abondait d'ouvrages révolutionnaires, dont les œuvres de Bakounine et de Kopotkine. Il raconte comment il avait réussi à changer les mentalités des détenus, comment il avait réussi à les convaincre de la force de la solidarité anar. Tuberculeux, battu à mort, envoyé au cachot jusqu'en 1917, il avait libéré par la Révolution. Sitôt libéré, il était retourné à Gouliaï-Polié. Il évoque les cercles anarchistes ukrainiens. L'immense production intellectuelle et pratique des anars partout dans le monde. Durruti s'exprime ensuite, rappelle la misère en Espagne à cette époque, la famine, le joug de l'église, la révolte des tanneurs en 1903. La répression sauvage qui s'en était suivie, la pègre ralliant le camp du patronat pour enlever, bastonner, assassiner les réfractaires, et son enrôlement trois années dans un bataillon disciplinaire. L'hôpital avant la fin de cette période, son évasion, sa fuite en France, les milieux anarchistes français. La discussion s'enflamme, superbement animée par le dessin et le traitement apaisé de la couleur dans les planches. Elle tourne autour de la nécessité de se former intellectuellement, et de la question de la violence révolutionnaire : le braquage de la banque de Gigon, de la banque d'Espagne ensuite, pour récupérer ces fonds permettant matériellement de financer des actions concrètes : la création d'écoles, de bibliothèques, de librairies, d'outils de production, de prises en charge sanitaires et sociales des populations affamées. La BD s'arrête là. Richement documentée, on attend la suite avec impatience !

Bruno et Corentin Loth, Viva l'Anarchie, la Rencontre de Makhno et Durruti, édition La Boîte à bulles, février 2020, 80 pages, 18 euros, ean : 9782849533161.

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31 janvier 2020 5 31 /01 /janvier /2020 09:37

Poignant. La vie de Gloria Hemingway. Longtemps, Gloria fut appelée Gregory, fils d’Hemingway. Médecin, radié de l’ordre, marié quatre fois, huit enfants. Ernest mourut en 1961. Gloria en 2001. En prison, abandonnée de tous. Depuis des années, elle avait pris l’habitude de boire, de sombrer dans l’ivrognerie et de s’exhiber nue dans les rues de Miami. Attentat à la pudeur… Un bien piètre motif pour la retenir si longtemps en prison. Toute l’Amérique aux trousses, ne voulant prêter l’oreille qu’aux cancans que Gloria aurait pu raconter sur son père, le seul être important à leurs yeux dans la famille Hemingway. Ou sur Ava Gardner, son amante. Ou Marlène Dietrich. Au pire la chasse, la pêche au gros, le whisky… Mais Gloria se taisait. Et puis quand il écrivait, Ernest oubliait sa famille, ses enfants, ses femmes. Gloria voulait parler d’elle, de sa vie, de ses femmes, de ses enfants. Gloria aimait les femmes. Sa dernière femme surtout, Ida, qui l’abandonna tout comme ses fils.  Pourtant, pour ne pas les gêner, Gloria avait attendu des siècles avant de se faire opérer, avant de réaliser sa transition. Jusqu’à l’âge de soixante-quatre ans ! Avant cela, elle n’avait guère connu que le mépris, la violence, le viol. «La peur du viol est inscrite dans l’histoire des femmes». Gloria, elle, dut faire face à la hargne des mâles, à s’être dépossédée pareillement de sa virilité. Seule consolation : elle a fini ses jours dans une prison de femme, amoureuse d’une gardienne qui la traitait avec humanité, mais dont elle ne put vivre l’affection.

Brigitte Kernel raconte Gloria. Son frère jumeau ivre de rage, son séjour à Sainte-Anne, les agressions, dans la rue, en prison, les tabassages à la sortie des boîtes de nuit. Son divorce d’avec Ida, son remariage avec Ida et Mr Alistair, ancien prof à Berkeley, le seul à l’avoir comprise, lui dont l’enfant transgenre s’était suicidé. Juste cette affection qu’il nourrira à son égard jusqu’à la fin de sa vie. Gloria, la « part d’ombre » d’Ernest, s’était un jour confié ce dernier, avant de se donner la mort.

Gloria, dans ce roman, parle à soixante-neuf ans comme une jeune fille éblouie. Toujours inquiète, toujours submergée par l’émotion et l’espoir. Perclus cet espoir, à la lecture du récit, par l'immense souffrance que l’on ressent à découvrir un tel vécu. La réattribution sexuelle semblait à cette époque un combat sacrificiel, perdu d’avance. La fin est horrible. «Tout roman est un mensonge», écrit Brigitte Kernel. On s’étonne de l’emploi de ce vocable, plutôt que de celui de fiction. Un mensonge ? Pour ramener au vrai  par la bande ? Car pour mentir, il faut connaître la vérité… Et puis, un mensonge, n’est-ce pas ouvrir au point de vue moral dont n’a que faire la littérature ? Un témoignage plutôt. Au sens où les anciens grecs employaient ce mot : tout témoin est martyr. Entendre un témoignage, c’est entendre un martyre et tenter de l’endosser –aussi piètrement qu’il demeure possible de le partager. J’ai lu ce récit au près serré de la vie de Gloria, transcendée par un roman qui venait lui prêter sa voix. Une lecture posant à ce Visage qui a essuyé toutes les défaites la question qui nous obsède tant, tous : que sommes-nous donc ? Je l’ai lu comme le récit d’une vie qui nous demandait de répondre à notre étonnement d’exister. D’une vie qu’il nous reste à révéler dans cette étreinte sans écart que peut être, parfois, la lecture.

Brigitte Kernel, Le secret Hemingway, éditions Flammarion, janvier 2020, 318 pages, 19 euros ean : 9782081471894.

Crédit photographique : Gloria Hemingway, Police picture, September 24, 2002, in Miami, USA. Photo by Sven Creutzmann/Mambo photo/Getty Images.

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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 16:18

Un document. Dans le sens fort du terme : un enseignement. Un événement. Dans le sens fort du terme : qui à la fois s’insère dans une durée, et la distord. Un témoignage. Est-il utile d’en rappeler l’étymologie grecque ? Le témoin est le martyr, qui ose enfin déployer sa force et son authenticité. Un témoignage coûteux donc, avant que d’être libérateur. Et dont les sybarites du «on savait» auraient le mauvais goût -puisqu’ils ne s’affairent que d’esthétique-, de mépriser, ralliant par leur mépris le bal des hypocrites que l’on voit s’époumoner à présent, de Gallimard à la Direction du Livre, dans l’espoir d’enterrer sous de vaines excuses la charge dudit document. Tous exhibant jusqu’à l’écœurement leurs piètres défenses : c’était une époque… Les années 70... Les années 70, vraiment ? Voire ! C’est d’aujourd’hui que l’on parle : en 2013, G.M. recevait le prix Renaudot -et pas un bel esprit pour le reprendre quand il s’enorgueillit de le recevoir pour son «œuvre». Et jusqu’en 2019, cet éloquent monsieur aura perçu une allocation du Ministère de la Culture, au titre de son apport aux Lettres Françaises, dont ses journaux, que d’autres messieurs importants compulsaient d’une main avec délectation, sur les vols Paris-Manille. Les années 70 ? Encore faudrait-il en insérer la trame dans cette chronologie funeste du silence qui entoura les crimes sexuels perpétrés contre les enfants, du XIXème siècle à nos jours. Un forfait que l’on découvrit dans les années 1880, pour vite l’oublier sous le boisseau des crimes de sang, et qui sut donc cacher sa réalité jusqu’aux années 1970, justement : c’est en effet dans le sillage de la libération sexuelle que l’on commença à lever le voile sur la pédophilie –le mot apparut du reste à ce moment-là, pour finir par accompagner, au tout début des années 80, la visibilité de l’inceste, dans le prolongement des luttes féministes (Laurie Boussaguet), tandis que dans les milieux cultivés l’on s’évertuait (sic !), à en défendre la pratique, G.M. en tête, à coups de pétitions et d’articles dans les colonnes des grands journaux (Le Monde, Libération) qui s’ingéniaient à ne donner la parole qu’aux prédateurs : il fallut attendre le printemps 1995 pour que Mireille Dumas, avec son émission «Bas les masques», fasse enfin entendre la voix des victimes. Presque en vain encore : G.M. paradait toujours et poursuivait méthodiquement ses pratiques criminelles. Faut-il préciser encore que dans les années 2000, la pédophilie ne faisait toujours pas partie de l’épidémiologie des comportements d’agressions sexuelles ?... Si bien que tout au long de sa carrière de prédateur, G.M. eut la paix pour construire, avec la complicité de toute cette chaîne qui aujourd’hui, tantôt pousse des cris d’orfraie, tantôt s’excuse elle-même à bon compte, l’impunité de ses crimes et en faire l’incroyable publicité.

C’est au vrai la voie du prédateur que nous donne à découvrir ce document et qu’il éclaire, étape après étape. Ainsi que toute l’ingénierie qui en a permis la longévité. Au fond la chaîne de prédation du monde intellectuel et particulièrement, celle du Livre français… (On croit savoir qu’ailleurs, cela n’aurait jamais pu arriver). Car G.M. a pu disposer de cette formidable caution –un outil- : l’aura de la littérature. Sans elle, son action n’aurait été que besogne. Grâce à elle, il a pu mettre en place un système très au point pour piéger ses proies. Et qu’on n’évoque pas ici Cioran tentant de le disculper, au prétexte que « le mensonge, c’est la littérature » : elle ne justifie rien.

Aujourd’hui des éditeurs gênés aux entournures, et ces journalistes compromis naguère à son chevet, ont décidé de mettre un terme à la bonne fortune d’un auteur qui leur aura apporté argent et notoriété. Mais pour de mauvaises raisons et sans jamais s’interroger sur les conditions de son apparition, et moins encore sur les conditions de possibilité de ses crimes : leur ouvrage. G.M. a pu faire de sa pédophilie une œuvre littéraire et cette œuvre lui a permis de débusquer des proies. Le récit de Vanessa Springora est très clair sur cette question : G.M. a pu utiliser de façon aberrante ce pouvoir dévolu à l’écrivain, sans que personne n’y trouve rien à redire.

On peut évoquer si l’on veut la désagrégation de la littérature pour tenter d’en euphémiser la responsabilité. Prétendre à une crise de l’homme dont elle ne serait que le reflet. On peut évoquer son manque nécessaire de conscience : la littérature ne doit ni ne peut se transformer en un quelconque appareil moral, ce serait mal lui demander, ce serait dangereux de l’y contraindre : cela reviendrait à lui commander de porter des valeurs morales, dont notre société n’a semble-t-il que faire. Tout de même… Car comme l’explique le théoricien de la littérature, Albert Léonard, nous risquons fort, à ce titre, de perdre la littérature comme principe constituant d’un discours sur notre destin. L’autotélisme de la littérature n’est peut-être au fond qu’un renoncement destiné à entretenir cette confusion sur son statut, dont des prédateurs comme G.M. font leurs choux gras. Car… Et si on lisait les textes à travers une lecture impliquant tout l’être ? La crise du concept de littérature et l’affaire G.M. nous invitent en tout cas à en reformuler le questionnement.

Comment lire ce document ? En tout cas pas à la manière des journalistes impliqués, qu’ils le veuillent ou non, dans une bien sombre affaire. On lira donc aussi l’émotion, la description de la descente aux enfers. Dépossédée de ses mots, l’auteure se les réapproprie. Et finit par enfermer le chasseur dans son texte. Le prix de sa douleur, ce n’est pas cette justice d’agrément qu’on lui propose aujourd’hui, mais son témoignage, qui a su condamner définitivement la violation du droit à la vie dont elle aura été victime. Ce témoignage si fort que d’aucuns voudraient la faire taire en mettant en avant leurs bien piètres explications (l’époque) et un sauve-qui-peut pitoyable. Dans son passage d’une mémoire souffrante à une mémoire de la souffrance (Jacques Lecomte), Vanessa Springora s’est défaite de l’amertume qui la recouvrait. Mais pour se réconcilier tout à fait avec elle-même, elle a besoin de cet échange avec ses lecteurs. A nous de nous emparer de ce moment pour faire des crimes de G.M. non pas une simple atteinte à la dignité d’un être, mais aux intérêts collectifs, altruistes, de notre société tout entière. Le temps de l’inventaire qui vient de s’ouvrir avec la publication de cet ouvrage nous engage tous à mieux réfléchir à la place de l’écrivain dans notre société, tout comme au statut du texte. D’autant qu’un discours social est perceptible déjà, dans la disculpation forcenée des acteurs de l’affaire. Sortons l’ouvrage de l’embuscade que ces lecteurs prétendument avertis lui ont tendue déjà. Mille lectures sont possibles encore. Ne serait-ce que l’intérêt qu’il prend à éclairer l’insuffisance de la notion de consentement pour qualifier ce genre de crimes. Un viol sans contrainte ni violence demeure un viol. Voilà qui élargit singulièrement le champ du Droit sur la question, l’abus de faiblesse pouvant articuler une nouvelle manière d’écrire les relations sexuelles entre les êtres.

Le Consentement, Vanessa Springora, Grasset, janvier 2020, 210 pages, 18 euros, ean : 9782246822691.

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