Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:27

Un monument que cette biographie de Hitler par Ian Kershaw. Un chef-d'oeuvre, tant par la méthode que les pistes explorées, les enquêtes, les archives compulsées. Qu'en dire ? Lisez-la, tout simplement. Car c'est non seulement la personnalité de Hitler qui est étudiée jusque dans ses plus obscurs recoins, mais tout le système qui l'a porté au pouvoir, toute la culture qui l'a soutenu, construit, permis. Comment Hitler a-t-il été possible, s'interroge Kershaw. Qu'est-ce qui l'a rendu possible dans cette Europe de l'après-guerre ? Au fond, une question toujours actuelle, les comptes n'ayant jamais été soldées avec cette histoire qui l'a rendu possible. Le caporal autodidacte était un crétin, témoigne Kershaw, comme nos régimes en ont portés tant et tant depuis. Son seul talent, il devait le découvrir la trentaine passée : sa capacité à soulever les élites et les foules en attisant leurs plus viles émotions. Et Kershaw d'étudier de près les motivations sociales et politiques qui sont entrées dans la fabrication du personnage. Réfléchir sur Hitler, aujourd'hui encore, est donc indispensable. Car ce à quoi il ouvre, c'est à comprendre comment une société cultivée peut basculer dans la barbarie, une barbarie non pas surgie d'en bas, mais venue d'en haut. A travers par exemple une Haute Fonction Publique capable de mettre en œuvre une politique inhumaine, à travers un cercle médiatique impatient de faire triompher ses intérêts de classe, à travers le cynisme sidérant des élites. Toutes circonstances qui nous rappellent les nôtres... Avec cette différence qu'aujourd'hui, notre classe politico-médiatique ne veut pas accroître la puissance de notre pays, mais uniquement celle des riches. Une classe qui est devenue l'exécutant fanatique des ambitions des très riches. Alors oublions Hitler un instant, ne personnalisons pas outre mesure le processus historique dont il fut la marionnette. Oublions cet homme si peu doué qui ressemble à nombre de personnages de notre classe politique, oublions son inconsistance, pour nous concentrer sur ses méthodes de gouvernement.

Accordons-nous juste la compréhension de son arrivée personnelle au pouvoir, qui ne tint en réalité que très peu à lui-même, et beaucoup à la fabrique des médias. L'homme insolent, arrogant, oisif, qu'il fut presque toute sa vie, n'avait pour seule obsession que celle de son image médiatique. Un homme porté par des blessures narcissiques. Terne dans le privé, sans intérêt, incapable de la moindre réflexion intelligente mais doté d'une mémoire hors norme. Evoquons juste ce contexte de violence dans lequel ce personnage a surgi : dans un pays où l'on habituait méthodiquement les populations à l'extrême violence de la répression policière. Et tournons-nous plutôt du côté des élites pour comprendre sa trajectoire : leur désir d'en finir avec la démocratie, leur mépris du Peuple. Sans cette détermination des élites intellectuelles, médiatiques, politiques, Hitler n'aurait jamais pu approcher du pouvoir. Le Chancelier Hindenburg lui-même ne cessait de torpiller les bases de la démocratie de Weimar. Nombre d'historiens ont tenté d'expliquer la venue au pouvoir de Hitler par la faiblesse inhérente à tout système démocratique. C'est faux : Hindenburg légiférait par décrets présidentiels, contournant tout débat démocratique pour rendre son système caduc. Dans la Constitution de Weimar existait un article dont se sont inspirés les penseurs de notre Vème République : l'article 48, dont notre 49.3 est l'héritier, qui permettait de se passer du Parlement. Hitler récupérant le pouvoir, sut s'en emparer pour en faire sa méthode de gouvernement. Tout comme il sut faire voter une Loi d'état d'urgence transformant son pouvoir en pouvoir discrétionnaire. Il sut amplifier l'entreprise de dislocation de la société inaugurée par ses prédécesseurs, tandis que la gauche socialiste, le centre droit, sous-estimaient sa capacité de nuisance. Un mois après son accession au pouvoir, toutes les libertés individuelles étaient suspendues. Deux mois plus tard, il avait dissout les syndicats, supprimé les partis d'opposition. Bientôt ouvrait le camp de concentration de Dachau et passait la Loi de suspicion préventive qui permettait d'envoyer à Dachau quiconque était suspecté de contestation à l'encontre du pouvoir. Il promit la création d'une Commission de contrôle, elle ne vérifia jamais rien. Dès février 33, Göring instaura la Terreur en Prusse comme mode de gouvernement des foules, abolissant d'un coup toute barrière étatique à la barbarie policière. Le 27 mai 33, dans son discours inaugural à l'université de Fribourg, Heidegger évoquait en ces termes les étudiants dont il avait la responsabilité : ils étaient «en marche», pour se mettre au service de l'état nazi... Le 14 juillet passèrent les lois de stérilisation. Puis en novembre le Reichstag fut dissout : seuls les candidats du NSDAP pouvaient désormais se présenter. Hitler mit fin au Conseil des Ministres, devenu inutile. Au Parlement, devenu inutile, même peuplé de godillots. La gabegie, la corruption, l'incompétence se mirent à régner d'un bout à l'autre de la chaîne de commandement : Hitler installait son système féodal d'allégeance, en renforçant les pouvoirs de la police et en épurant définitivement les médias.

Hitler, de Ian Kershaw, éditions Flammarion, traduit de l'anglais par Piere-Emmanuel Deuzat, septembre 1999, 1160 pages, ean : 9782082125284

Partager cet article

Repost0
2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 15:41

25 juin 1926, Durruti, Ascaso et Javer sont arrêtés à Paris pour leur tentative d'assassinat du roi d'Espagne Alfonso XIII. L'Argentine demande leur extradition pour les pendre. La France les condamne à un an de prison tant les preuves sont légères. Paris, 14 juillet 1927. Ils sont libres et se retrouvent au Café Libertaire, un haut lieu du militantisme parisien. Makhno, l'anarchiste ukrainien, est présent. Lui, il a fait la Révolution d'Octobre. Autour d'une table, entourés de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs amis, ils racontent leurs trajectoires. Makhno le premier, qui évoque son engagement au temps des grandes famines d'Ukraine et des répressions sauvages des révoltes des paysans. Il raconte, bien avant 1917, son village : Gouliaï-Polié, et l'esprit des premiers «soviets» qu'ils y avaient inventés : le peuple s'emparant des outils de production, des besoins de chacun, ouvrant des écoles sur des modèles pédagogiques nouveaux, inventant leur solidarité, leur production, leurs Communs, ce communisme libertaire qui partout où il a éclos, a su travailler au mieux l'espace public. Il raconte la grande répression de 1908, son arrestation, la pendaison publique des anarchistes sur la place de l'église, le bagne pour les survivants. Presque 10 ans de bagne, celui de Boutyrka, surnommé «l'université révolutionnaire» : mystérieusement, la bibliothèque y abondait d'ouvrages révolutionnaires, dont les œuvres de Bakounine et de Kopotkine. Il raconte comment il avait réussi à changer les mentalités des détenus, comment il avait réussi à les convaincre de la force de la solidarité anar. Tuberculeux, battu à mort, envoyé au cachot jusqu'en 1917, il avait libéré par la Révolution. Sitôt libéré, il était retourné à Gouliaï-Polié. Il évoque les cercles anarchistes ukrainiens. L'immense production intellectuelle et pratique des anars partout dans le monde. Durruti s'exprime ensuite, rappelle la misère en Espagne à cette époque, la famine, le joug de l'église, la révolte des tanneurs en 1903. La répression sauvage qui s'en était suivie, la pègre ralliant le camp du patronat pour enlever, bastonner, assassiner les réfractaires, et son enrôlement trois années dans un bataillon disciplinaire. L'hôpital avant la fin de cette période, son évasion, sa fuite en France, les milieux anarchistes français. La discussion s'enflamme, superbement animée par le dessin et le traitement apaisé de la couleur dans les planches. Elle tourne autour de la nécessité de se former intellectuellement, et de la question de la violence révolutionnaire : le braquage de la banque de Gigon, de la banque d'Espagne ensuite, pour récupérer ces fonds permettant matériellement de financer des actions concrètes : la création d'écoles, de bibliothèques, de librairies, d'outils de production, de prises en charge sanitaires et sociales des populations affamées. La BD s'arrête là. Richement documentée, on attend la suite avec impatience !

Bruno et Corentin Loth, Viva l'Anarchie, la Rencontre de Makhno et Durruti, édition La Boîte à bulles, février 2020, 80 pages, 18 euros, ean : 9782849533161.

Partager cet article

Repost0
31 janvier 2020 5 31 /01 /janvier /2020 09:37

Poignant. La vie de Gloria Hemingway. Longtemps, Gloria fut appelée Gregory, fils d’Hemingway. Médecin, radié de l’ordre, marié quatre fois, huit enfants. Ernest mourut en 1961. Gloria en 2001. En prison, abandonnée de tous. Depuis des années, elle avait pris l’habitude de boire, de sombrer dans l’ivrognerie et de s’exhiber nue dans les rues de Miami. Attentat à la pudeur… Un bien piètre motif pour la retenir si longtemps en prison. Toute l’Amérique aux trousses, ne voulant prêter l’oreille qu’aux cancans que Gloria aurait pu raconter sur son père, le seul être important à leurs yeux dans la famille Hemingway. Ou sur Ava Gardner, son amante. Ou Marlène Dietrich. Au pire la chasse, la pêche au gros, le whisky… Mais Gloria se taisait. Et puis quand il écrivait, Ernest oubliait sa famille, ses enfants, ses femmes. Gloria voulait parler d’elle, de sa vie, de ses femmes, de ses enfants. Gloria aimait les femmes. Sa dernière femme surtout, Ida, qui l’abandonna tout comme ses fils.  Pourtant, pour ne pas les gêner, Gloria avait attendu des siècles avant de se faire opérer, avant de réaliser sa transition. Jusqu’à l’âge de soixante-quatre ans ! Avant cela, elle n’avait guère connu que le mépris, la violence, le viol. «La peur du viol est inscrite dans l’histoire des femmes». Gloria, elle, dut faire face à la hargne des mâles, à s’être dépossédée pareillement de sa virilité. Seule consolation : elle a fini ses jours dans une prison de femme, amoureuse d’une gardienne qui la traitait avec humanité, mais dont elle ne put vivre l’affection.

Brigitte Kernel raconte Gloria. Son frère jumeau ivre de rage, son séjour à Sainte-Anne, les agressions, dans la rue, en prison, les tabassages à la sortie des boîtes de nuit. Son divorce d’avec Ida, son remariage avec Ida et Mr Alistair, ancien prof à Berkeley, le seul à l’avoir comprise, lui dont l’enfant transgenre s’était suicidé. Juste cette affection qu’il nourrira à son égard jusqu’à la fin de sa vie. Gloria, la « part d’ombre » d’Ernest, s’était un jour confié ce dernier, avant de se donner la mort.

Gloria, dans ce roman, parle à soixante-neuf ans comme une jeune fille éblouie. Toujours inquiète, toujours submergée par l’émotion et l’espoir. Perclus cet espoir, à la lecture du récit, par l'immense souffrance que l’on ressent à découvrir un tel vécu. La réattribution sexuelle semblait à cette époque un combat sacrificiel, perdu d’avance. La fin est horrible. «Tout roman est un mensonge», écrit Brigitte Kernel. On s’étonne de l’emploi de ce vocable, plutôt que de celui de fiction. Un mensonge ? Pour ramener au vrai  par la bande ? Car pour mentir, il faut connaître la vérité… Et puis, un mensonge, n’est-ce pas ouvrir au point de vue moral dont n’a que faire la littérature ? Un témoignage plutôt. Au sens où les anciens grecs employaient ce mot : tout témoin est martyr. Entendre un témoignage, c’est entendre un martyre et tenter de l’endosser –aussi piètrement qu’il demeure possible de le partager. J’ai lu ce récit au près serré de la vie de Gloria, transcendée par un roman qui venait lui prêter sa voix. Une lecture posant à ce Visage qui a essuyé toutes les défaites la question qui nous obsède tant, tous : que sommes-nous donc ? Je l’ai lu comme le récit d’une vie qui nous demandait de répondre à notre étonnement d’exister. D’une vie qu’il nous reste à révéler dans cette étreinte sans écart que peut être, parfois, la lecture.

Brigitte Kernel, Le secret Hemingway, éditions Flammarion, janvier 2020, 318 pages, 19 euros ean : 9782081471894.

Crédit photographique : Gloria Hemingway, Police picture, September 24, 2002, in Miami, USA. Photo by Sven Creutzmann/Mambo photo/Getty Images.

Partager cet article

Repost0
13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 16:18

Un document. Dans le sens fort du terme : un enseignement. Un événement. Dans le sens fort du terme : qui à la fois s’insère dans une durée, et la distord. Un témoignage. Est-il utile d’en rappeler l’étymologie grecque ? Le témoin est le martyr, qui ose enfin déployer sa force et son authenticité. Un témoignage coûteux donc, avant que d’être libérateur. Et dont les sybarites du «on savait» auraient le mauvais goût -puisqu’ils ne s’affairent que d’esthétique-, de mépriser, ralliant par leur mépris le bal des hypocrites que l’on voit s’époumoner à présent, de Gallimard à la Direction du Livre, dans l’espoir d’enterrer sous de vaines excuses la charge dudit document. Tous exhibant jusqu’à l’écœurement leurs piètres défenses : c’était une époque… Les années 70... Les années 70, vraiment ? Voire ! C’est d’aujourd’hui que l’on parle : en 2013, G.M. recevait le prix Renaudot -et pas un bel esprit pour le reprendre quand il s’enorgueillit de le recevoir pour son «œuvre». Et jusqu’en 2019, cet éloquent monsieur aura perçu une allocation du Ministère de la Culture, au titre de son apport aux Lettres Françaises, dont ses journaux, que d’autres messieurs importants compulsaient d’une main avec délectation, sur les vols Paris-Manille. Les années 70 ? Encore faudrait-il en insérer la trame dans cette chronologie funeste du silence qui entoura les crimes sexuels perpétrés contre les enfants, du XIXème siècle à nos jours. Un forfait que l’on découvrit dans les années 1880, pour vite l’oublier sous le boisseau des crimes de sang, et qui sut donc cacher sa réalité jusqu’aux années 1970, justement : c’est en effet dans le sillage de la libération sexuelle que l’on commença à lever le voile sur la pédophilie –le mot apparut du reste à ce moment-là, pour finir par accompagner, au tout début des années 80, la visibilité de l’inceste, dans le prolongement des luttes féministes (Laurie Boussaguet), tandis que dans les milieux cultivés l’on s’évertuait (sic !), à en défendre la pratique, G.M. en tête, à coups de pétitions et d’articles dans les colonnes des grands journaux (Le Monde, Libération) qui s’ingéniaient à ne donner la parole qu’aux prédateurs : il fallut attendre le printemps 1995 pour que Mireille Dumas, avec son émission «Bas les masques», fasse enfin entendre la voix des victimes. Presque en vain encore : G.M. paradait toujours et poursuivait méthodiquement ses pratiques criminelles. Faut-il préciser encore que dans les années 2000, la pédophilie ne faisait toujours pas partie de l’épidémiologie des comportements d’agressions sexuelles ?... Si bien que tout au long de sa carrière de prédateur, G.M. eut la paix pour construire, avec la complicité de toute cette chaîne qui aujourd’hui, tantôt pousse des cris d’orfraie, tantôt s’excuse elle-même à bon compte, l’impunité de ses crimes et en faire l’incroyable publicité.

C’est au vrai la voie du prédateur que nous donne à découvrir ce document et qu’il éclaire, étape après étape. Ainsi que toute l’ingénierie qui en a permis la longévité. Au fond la chaîne de prédation du monde intellectuel et particulièrement, celle du Livre français… (On croit savoir qu’ailleurs, cela n’aurait jamais pu arriver). Car G.M. a pu disposer de cette formidable caution –un outil- : l’aura de la littérature. Sans elle, son action n’aurait été que besogne. Grâce à elle, il a pu mettre en place un système très au point pour piéger ses proies. Et qu’on n’évoque pas ici Cioran tentant de le disculper, au prétexte que « le mensonge, c’est la littérature » : elle ne justifie rien.

Aujourd’hui des éditeurs gênés aux entournures, et ces journalistes compromis naguère à son chevet, ont décidé de mettre un terme à la bonne fortune d’un auteur qui leur aura apporté argent et notoriété. Mais pour de mauvaises raisons et sans jamais s’interroger sur les conditions de son apparition, et moins encore sur les conditions de possibilité de ses crimes : leur ouvrage. G.M. a pu faire de sa pédophilie une œuvre littéraire et cette œuvre lui a permis de débusquer des proies. Le récit de Vanessa Springora est très clair sur cette question : G.M. a pu utiliser de façon aberrante ce pouvoir dévolu à l’écrivain, sans que personne n’y trouve rien à redire.

On peut évoquer si l’on veut la désagrégation de la littérature pour tenter d’en euphémiser la responsabilité. Prétendre à une crise de l’homme dont elle ne serait que le reflet. On peut évoquer son manque nécessaire de conscience : la littérature ne doit ni ne peut se transformer en un quelconque appareil moral, ce serait mal lui demander, ce serait dangereux de l’y contraindre : cela reviendrait à lui commander de porter des valeurs morales, dont notre société n’a semble-t-il que faire. Tout de même… Car comme l’explique le théoricien de la littérature, Albert Léonard, nous risquons fort, à ce titre, de perdre la littérature comme principe constituant d’un discours sur notre destin. L’autotélisme de la littérature n’est peut-être au fond qu’un renoncement destiné à entretenir cette confusion sur son statut, dont des prédateurs comme G.M. font leurs choux gras. Car… Et si on lisait les textes à travers une lecture impliquant tout l’être ? La crise du concept de littérature et l’affaire G.M. nous invitent en tout cas à en reformuler le questionnement.

Comment lire ce document ? En tout cas pas à la manière des journalistes impliqués, qu’ils le veuillent ou non, dans une bien sombre affaire. On lira donc aussi l’émotion, la description de la descente aux enfers. Dépossédée de ses mots, l’auteure se les réapproprie. Et finit par enfermer le chasseur dans son texte. Le prix de sa douleur, ce n’est pas cette justice d’agrément qu’on lui propose aujourd’hui, mais son témoignage, qui a su condamner définitivement la violation du droit à la vie dont elle aura été victime. Ce témoignage si fort que d’aucuns voudraient la faire taire en mettant en avant leurs bien piètres explications (l’époque) et un sauve-qui-peut pitoyable. Dans son passage d’une mémoire souffrante à une mémoire de la souffrance (Jacques Lecomte), Vanessa Springora s’est défaite de l’amertume qui la recouvrait. Mais pour se réconcilier tout à fait avec elle-même, elle a besoin de cet échange avec ses lecteurs. A nous de nous emparer de ce moment pour faire des crimes de G.M. non pas une simple atteinte à la dignité d’un être, mais aux intérêts collectifs, altruistes, de notre société tout entière. Le temps de l’inventaire qui vient de s’ouvrir avec la publication de cet ouvrage nous engage tous à mieux réfléchir à la place de l’écrivain dans notre société, tout comme au statut du texte. D’autant qu’un discours social est perceptible déjà, dans la disculpation forcenée des acteurs de l’affaire. Sortons l’ouvrage de l’embuscade que ces lecteurs prétendument avertis lui ont tendue déjà. Mille lectures sont possibles encore. Ne serait-ce que l’intérêt qu’il prend à éclairer l’insuffisance de la notion de consentement pour qualifier ce genre de crimes. Un viol sans contrainte ni violence demeure un viol. Voilà qui élargit singulièrement le champ du Droit sur la question, l’abus de faiblesse pouvant articuler une nouvelle manière d’écrire les relations sexuelles entre les êtres.

Le Consentement, Vanessa Springora, Grasset, janvier 2020, 210 pages, 18 euros, ean : 9782246822691.

Partager cet article

Repost0
26 septembre 2019 4 26 /09 /septembre /2019 08:36

La biographie romancée du cinéaste Douglas Sirk, que l’auteur a rencontré en 1981 et dont il a mis longtemps à mûrir le projet. Une biographie toute articulée autour de l’absence du fils de Douglas, Klaus, né le 1er avril 1925, dont la mère, Lydia, le sépara de son père peu après l’arrivée des nazis au pouvoir : cette dernière avait adhéré à l’idéologie nazie, Douglas bien évidemment, non, qui prit en seconde noce une femme juive pour épouse. Le récit ouvre à la fois à une réflexion sur le cinéma de Detlef Sierck (Douglas est le pseudonyme qu’il a pris) et l’anamnèse des rencontres de l’auteur avec Douglas, émues le plus souvent, bienveillantes et généreuses. Et bien sûr, c’est toute l’histoire de cette Allemagne fétide qui nous est rapportée. Dès 1929, alors que la social-démocratie tente de liquider tous les opposants politiques sur sa gauche, l’Allemagne de Weimar ouvrait des camps dans la banlieue de Francfort, pour y enfermer les rroms… Les socialistes n’y voyaient rien à redire : on ne pouvait accueillir toute la misère du monde…

Le récit est aussi émaillé de formidables analyses des films de Douglas, dont Ecrit sur du vent, récit de la déliquescence du rêve américain, mais des réflexions qui ne cesse de traquer cet objet presque unique : la trace du fils du cinéaste, pour montrer combien l’absence de ce fils a imprégné son art. Jusque-là, personne n’avait interrogé Detlef sur ce point intime et douloureux. Personne n’avait trop étudié cette trace déposée film après film dans sa création artistique. Tout comme personne n’avait trop insisté sur les hésitations de Detlef qui, dès les années 1934, sollicité par les nazis pour devenir leur grand cinéaste, hésita à quitter l’Allemagne, pensant que ce régime ne pouvait durer tant l’énormité de ses actes sautaient aux yeux de tous. 1934 : l’Allemagne promulgue déjà les Lois de stérilisation des «inaptes». 1934, une Justice d’exception se met en place contre les «ennemis  de l’état». 1934, les juifs n’ont plus accès à l’Assurance maladie… Les «progressistes» voyaient bien l’ignominie de ce régime, mais ils pensaient, à tort, que les allemands le rejetteraient massivement. Il n’en fut rien. En juin 1934, fort du silence du peuple allemand, la nuit des longs couteaux précisaient les intentions nazies. Juillet 34, Hitler obtient les pleins pouvoirs. Juillet 34, un corps d’inspecteur de camps de concentration est créé. Entre temps, Goebbels est devenu le patron du cinéma allemand. Detlef pensait qu’il était possible de continuer à travailler dans cette Allemagne pourtant malsaine. La production cinématographique de cette époque ne démontrait-elle pas qu’il avait raison ? Peu de films de propagande nazie sortait. La production était en fait comparable à celle d’Hollywood : beaucoup de films de divertissements, et quelques films d’auteurs. Aux yeux de Goebbels, devait subsister une marge et surtout, le cinéma ne devait pas s’occuper de politique : machine à produire du rêve, Goebbels veillait à ce qu’il divertît sans fin le peuple allemand… Le cinéma, selon les bons mots d’Eric Reutschler, devait «créer une culture au service de la déception des masses». L’Allemagne nazie s’y employa. Un peu l’idéologie et la production de la télévision française aujourd’hui… Detlef crut qu’il pourrait jouer longtemps la carte de l’opportunisme et filmer ce qui lui plaisait. Coupé de son fils, il commença même à écrire un scénario pour lui. Ce dernier était entré dans les Jeunesses Allemandes dès 1935, pour débuter une carrière de comédien brillante. Klaus aimait le cinéma. Son père était un cinéaste en vue. Il regardait en cachette ses films, poursuivant sa propre carrière jusqu’en 1937, avant qu’on ne le perde de vue. 1937. Une Loi stipula qu’il était interdit désormais d’écrire la moindre critique sur le cinéma nazi, qui devenait intouchable. On ne pouvait plus que décrire ces films. Le pitch... 1937 toujours, le 1er août, le camp de Buchenwald est inauguré, construit sur la colline où Goethe composa ses poèmes. Detlef sortit un film cette même année, qui connut un immense succès. Autour d’un bagne de femmes. Goebbels vit le film, convoqua Detlef, qui sentit que tout devenait difficile, et prit enfin la fuite. En juin 40, il vivait en Californie. En 45, il repartit à Berlin, sur les traces de son fils, en vain. C’est finalement Denis Rossano qui en retrouvera la trace. Poignante.

Denis Rossano, Un père sans enfant, Allary éditions, 29 août 2019, 368 pages, 20.90 euros, ean : 9782370732880.

Partager cet article

Repost0
4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 06:57

Ils sont morts tous les deux, Noguez le 15 mars 2019, Taillefer en 2011. Du Général, il ne sera à vrai dire guère question tout au long de cette correspondance piquante, souvent drôle. En septembre 62, nos deux compères intègrent Louis-le-Grand pour deux ans, puis embarquent à Normal’ Sup, Ulm. L’édition de leur correspondance débute l’été de leur concours. Dominique Noguez, volontiers ironique, note déjà avec une lucidité toute surprenante une réflexion de Husserl qui résonnera comme une règle de vie tout au long de leur parcours : «suspendre l’assentiment au monde»... C’est de cela qu’il s’agit d’un bout à l’autre de leur échange. Clore l’ère de la Nausée, mettre fin à la littérature engagée. La vacherie élégante, ils veulent du soleil, et inventer leur style, aventureusement. Rarement admiratifs des auteurs qui les ont précédés, sinon, curieusement, de Sartre, aperçu un soir de l’année 64 à la librairie la Une, à Saint-Germain. Pour le reste, la vie pas à pas de normaliens de l’époque, dans la crainte d’Althusser, capable de vous «passer à tabac intellectuellement». Des nantis assurément, goûtant sans scrupule la volupté de leur condition. Et puis Noguez prolixe, phagocytant la correspondance pour la rabattre sans cesse sur son désir d’écrire, pressentant parfois son «frôlement  merveilleux à la surface fuyante de nos vies». De l’époque, on ne saura pas grand-chose. Mai 68 passe. C’est tout juste s’ils excipent les CRS et le «tombeau d’ordures» qu’ils déversent sur le pavé parisien. A peine évoquent-ils les cinéastes rebelles de Cannes, Godard, Truffaut : eux sont déjà en route pour le Canada, où le cinéma underground resplendit. Mai 68 passe, ne reste à leurs yeux qu’une France pathétique, anesthésiée, patriotico-cocardière», et «les grandes chialeuses de l’art bourgeois» : Sollers, déjà… Reste le sublime poème de Noguez pour maintenir en vie le souvenir du «petit bruit tranquille des bars de fer brisant le bitume»,  qui s’estompe tandis que déjà, quelques fatalités promises s’abattent sur les générations en marche. On ne peut que saluer l’admirable conscience historique de Michel Taillefer pointant le tragique qui s’avance dès 1969 : « Nous sommes dans l’après-gaullisme, c’est-à-dire le pré-fascisme ». La France, depuis, non seulement a renoué avec ses démons fascistes, mais est devenue un pays sans vergogne acharné à réprimer toute liberté.

Deux Khâgneux sous De Gaulle, Dominique Noguez, Michel Taillefer, correspondance 1963 – 1973, édition Plein Jour / Anne Carrière, septembre 2019, 392 pages, 22 euros, ean : 9782370670410.

Partager cet article

Repost0
16 mai 2019 4 16 /05 /mai /2019 11:04

Pourquoi les hommes se rassemblent-ils ? Qui se demande ce qu’est la politique doit éteindre sa télé, couper sa radio, refermer son journal. Les hommes se rassemblent parce qu’ils ont soif de justice et de liberté. «La politique n’est nulle part plus elle-même que dans les moments révolutionnaires», écrivait Hannah Arendt. En dehors de ces moments, elle est politicienne. Néolibérale : la déshumanisation est sa visée, pas la justice. Fondamentalement, la politique est liée à l’action, c’est-à-dire à la capacité de pouvoir commencer quelque chose de neuf. Et cette action échappe à celui qui agit, car projetée dans le monde, elle est toujours un agir-ensemble. Elle est événement, sa propre œuvre qui révèle chaque agent qui agit et lui révèle un monde qu’il ne soupçonnait pas. C’est la raison pour laquelle l’état redoute les ronds-points et s’acharne à les démolir : c’est le goût de la justice et de la vérité qui guide cette action. Agir, ce n’est ni gouverner, ni dominer, ni commander. Il n’y a rien de managérial dans les ronds-points : leur vertu, leur force, c’est encore une fois la révélation de ceux qui y participent. Et c’est à cette seule condition que l’on est pleinement citoyen. Dans cette capacité d’agir dont la liberté est le ressort. Être libre, c’est exister. Et c’est de cette existence dont témoignent les Gilets Jaunes.

 

Entretien avec Sandrine Ferry, du rond-point de Lure-Roye (70)

Quand et pourquoi vous êtes-vous décidée à rejoindre le rond-point de Lure-Roye ? (Comment et pourquoi, je veux dire... Est-ce que ce pourquoi s'est enraciné dans le plus intime de votre trajectoire personnelle ?)

J'ai rejoint le rond-point de Lure-Roye (70) le 17 novembre 2018. Par curiosité, par rapport à ce mouvement qui était né sur les réseaux sociaux. En arrivant sur le rond-point, des gens, environ 500, bloquaient la 2X2 voies... La ville était vide.... Il y avait un sentiment de liberté... J'ai parlé avec les gens et la colère est sortie, par rapport aux taxes et surtout par rapport au pouvoir d'achat.... Il y avait beaucoup de colère. Chez nous, c'était des choses dont on ne parlait pas (pour tout dire, on les cachait même) et là, la parole se libérait... Et je me suis rendue compte de ma propre colère. 

Fille de cheminot, cgtiste, communiste, j'ai toujours entendu mon père nous dire qu'il faudrait nous battre pour les acquis sociaux. Mes parents avaient juste le certificat d'études, j'avais bac plus deux. Sans penser que je pourrais être dans l'élite, je pensais vivre bien. A l'abri du besoin, contrairement à mon enfance. Pouvoir offrir des vacances à mes enfants, ne pas devoir compter pour manger. Et puis, petit à petit, c'est arrivé, de devoir compter, de diminuer les vacances, d’abord une année sur deux, mais depuis quelques années nous ne partons plus. Les découverts à la banque certains mois. Le sentiment de payer pour ne rien avoir en retour. Aucune aide alors que nous ne roulons pas sur l'or. Tout cela est ressorti sur le rond-point. Plus une énorme colère contre Macron. Contre sa personne tout d'abord. Son mépris, son arrogance. Ses phrases assassines contre nous. A chaque fois qu'il allait à l'étranger, je me disais "mais qu'est-ce qu'il va encore dire sur nous"... Et puis sa politique... Supprimer l' ISF, l'augmentation forte de la CSG, ses lois travail qui nous donnaient de moins en moins de droits, le fait qu'un patron avait de plus en plus les mains libres pour licencier ou imposer ses vues dans l'entreprise. Aller sur un rond-point a été douloureux. J'ai beaucoup pleuré les premiers temps. Pour la première fois, je me rendais compte qu'un gouvernement élu par le peuple n'était pas bienveillant à son égard, que l'état pouvait nous imposer des choses néfastes. Je crois aussi que j'ai eu ce sentiment parce qu'après l'élection de Macron, le parti que je m'étais choisi, le PS, avait explosé. J'ai eu le sentiment, je ne sais pas si c'est vrai, que c'était une tactique de Macron pour réussir à avoir des députés. Sans le PS pour me soutenir, j'ai eu un vrai sentiment de peur, comme si plus personne n'était là pour me soutenir. 

L'une des premières choses que j'ai faite a été d'aller voir mon père pour lui demander pardon de ne jamais avoir suivi ses conseils. De n'avoir pas continué la lutte, de m'être endormie. Mais je m'étais endormie par confort, je pensais que c'était plus rassurant de ne pas voir, en fait je voyais mais j'étais dans le déni. Je m'indignais en silence. Après l'élection de Macron, il n'y avait plus de doute possible. Il allait falloir se battre. Je me suis réveillée le 17 novembre. 

J'avais été très marquée par les attentats. Je crois que tout cela peut aussi expliquer. Je crois que les attentats avaient laissé une partie des Français avec un sentiment de vide. On s'était beaucoup replié sur nous-mêmes. On avait cru aux manifs anti-charlie et rien n'en était sorti de bon non plus, au niveau d'un meilleur vivre ensemble. Je crois vraiment que l'on était psychologiquement atteint. Ce qui explique la liesse envers Macron (à laquelle je n'ai pas du tout adhéré), la promesse d'un nouveau monde. Je l'ai beaucoup écouté en meeting. Ce qu'il disait me semblait si creux, si plat, si vide que je n'y ai pas cru une minute. 

 

Qui sont les acteurs de ce rond-point ? Comment êtes-vous perçus ?

Sur notre rond-point les premières semaines ont été intenses. Beaucoup de monde. Facilement mille personnes. Peu ou pratiquement pas de population vivant d'aides (peu de chômeurs, ou de gens aux rsa), la plupart étaient des gens qui travaillaient, ouvriers ou employés, des petits chefs d'entreprise aussi, beaucoup de retraités malmenés par Macron. Pratiquement pas de gens issus de l'immigration non plus. Pratiquement pas de jeunes. 

Même dans une petite ville comme ici (8000 habitants environ) la fracture a été visible entre les gilets jaunes et les non gilets jaunes. Mon patron trouvait incroyable que j'en sois une, nous avons eu de grandes discussions là-dessus. Beaucoup de mes amis, bien plus dans le besoin que moi, nous regardent de façon méprisante. D'autres sont très fatalistes. Rien ne ressortira de tout cela. Cela ne sert à rien. Pire, certains avaient très peur que cela tourne à la guerre civile. 

 

Que devient aujourd'hui cet événement qui a d'une certaine manière rompu le fil de vos jours ?

Le rond-point n'a pas cessé d'exister chez nous. Il y a toujours eu du monde. Aujourd'hui, nous sommes encore une bonne cinquantaine en moyenne. Plus de 100 quand il fait beau, une bonne trentaine qui brave tous les temps. Pratiquement, toujours les mêmes maintenant. 

Pour tous, cet événement nous a ouvert les yeux. Sur la société dans laquelle nous vivons. Sur la politique. Sur le rôle de la presse. Sur l'oligarchie et sur les lobbys qui gouvernent autant que les politiques. Sur la "démocratie". Sur le rôle de la police. Nous avons énormément appris. Tous, quels qu'ils soient, sont allés à la pêche aux infos... Ils se réapproprient une place dans la société. Ils ont perdu leurs illusions d'un état "bienveillant". Mais ils sont décidés à ne plus se laisser faire. Ils ont accepté de se battre même si encore aujourd'hui, on ne sait pas comment pour que cela soit efficace. Ceux qui sont encore aujourd'hui sur le rond-point ne rentreront pas je crois. Moi, par exemple, je me dis que rentrer c'est de nouveau perdre. Baisser la tête. Et ça, il n'en est plus question. 

 

Comment vous pensez-vous comme groupe ?

Le groupe a évolué. Au départ, c'était un groupe en colère, qui venait soulager ses colères, là. On ne se connaissait pas mais on restait des heures à discuter au coin d'un feu, de nos douleurs. Nous avions beaucoup d'illusions, dont celle de penser que Macron allait nous aider. Puis l'on a compris qu'aucune aide n'arriverait. On a pensé alors qu'il allait falloir durer, et qu'il allait falloir se structurer. Cela a été très compliqué. Beaucoup sont partis suite à ces échanges. Des réunions ont été organisées. Tout d'abord parce qu'on voulait alerter les pouvoirs publics, rencontrer maires, députés... Avant de comprendre qu'ils faisaient partie de la même caste et qu'il n'y avait rien à en attendre. Des messagers ont été élus. Mais on s'est retrouvé dans un système "comme avant", où les messagers rencontraient d'autres messagers, sans en informer les autres. Les messagers devenaient "des chefs", ce que la plupart ne voulaient pas. Je pensais au début que nous n'étions que des lanceurs d'alerte. Que nous n'avions pas vocation à être un groupe, justement. J'ai donc quitté le groupe (les réunions) pendant un long moment et en n'allant plus que sur le rond-point de façon neutre après avoir entendu un messager dire "il faudra expliquer aux gens pour qui voter". C'était tout ce que je ne voulais pas. Et, puis un jour, on m'a demandé de revenir. Les "messagers" à problème étaient partis, d'autres avaient pris le relais, on s'organisait, des rencontres citoyennes avaient lieu chaque semaine et des rencontres avaient lieu avec d’autres groupes. Deux de nos messagers sont partis à Commercy et à Saint-Nazaire. Je me suis dit que peut-être il fallait se réunir, réfléchir tous ensemble. J'ai été aux réunions. Elles sont généralement beaucoup plus calmes. On y parle beaucoup politique. On a tous ouvert les yeux. On cherche de nouvelles façons de se faire entendre. On organise des réunions dans les villages pour aller à la rencontre des gens. On se mobilise pour les manifestations de la région mais une grande partie d'entre nous sont très attachés au rond-point. Le lâcher serait abandonner. Je ne sais pas si on y va encore pour défendre son pouvoir d'achat. Je crois que beaucoup pensent que rien n'arrivera de ce côté-là. Ceux qui restent sont ceux qui ont le sentiment d'être dans un état qui opprime et qui veulent se battre contre ça. Je n'ai aucune idée de comment cela va se poursuivre. Ce que l'on veut majoritairement aujourd'hui c'est faire chuter Macron. Bien que l'on sache aussi qu'après Macron, le mal ne disparaîtra pas. On ne se voit pas rentrer. Personne n'en a envie. On voudrait que la société se réveille et que cela débouche sur une nouvelle façon de voir l'avenir. Tous ensemble.  Personnellement, je ne suis pas pour que les gilets jaunes soient aux européennes mais je me dis qu'à l'échelle locale, il nous faudra être un contre-pouvoir... Mais je ne veux pas qu'il y ait un candidat... Je voudrais une assemblée citoyenne qui décide. A l'heure d'internet, c'est si facile de demander son avis à un grand nombre de personnes...

Partager cet article

Repost0
24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 09:56

10 ans en prison. Même du bon côté des barreaux, on n’en sort pas indemne. 10 ans aux côtés des taulards, jour après jour à les écouter, les bousculer, les accompagner. La BD raconte l’itinéraire de Romain Dutter, parti un jour en Amérique du Sud pour se retrouver un beau matin dans les prisons du Honduras qui sont d’énormes camps vitrifiés, où les détenus sont livrés à leur violence, bordée de barbelés et de miradors à l’abri desquels les mâtons peuvent les tirer comme des lapins. Lui, il y va, se jette dans la fosse aux lions pour leur proposer une vie culturelle entre deux épisodes meurtriers. Inénarrable. Retour en France. Ménilmontant, Belleville. Romain Dutter est Médiateur culturel, mais il veut donner du sens à sa vie. Il a en tête cette expérience au Honduras. Et le Californie Concert Folsom de Johny Cash : The Man in Black, donné en prison… Non pas Fresnes, qu’un hasard lui propose. Alors cette fois encore il y va. Pour y écrire les plus belles pages de la musique française en prison. Pas ces pages mainstream qui engourdissent nos oreilles : ce qu’il leur offre, c’est non pas tant de découvrir des groupes différents que de tenter de construire avec eux les raisons d’être du son. 10 ans. Une histoire de la musique en prison, peut-être le meilleur de ce qu’il est possible de faire, en matière de concert live. Car c’est ça la prison, qui vous contraint à vous défaire de tout pour vous exposer à la question du vrai. Car c’est ça la culture en prison, non une quelconque danseuse que l’administration se paierait, mais le risque d’oser « soigner » vraiment les consciences. D’oser les peser pour le seul voyage qui tienne : celui du vivre ensemble. La raison d’être de la culture, plus que sa grandeur. Romain Dutter a passé 10 ans à organiser des rencontres, des concerts, des « animations » dit-on, c’est-à-dire bien plus que cela : à éprouver le sens de ce que culture signifie tout autant que celui d’emprisonner. La culture en prison ? Non pas un moment de distraction –même si-, non pas un outil de distinction, mais un espace-temps où se rencontrer soi-même sans fard et rencontrer l’autre sans faire semblant non plus. Un temps où poser les bonnes questions. Les seules, quand tout le reste est punition sans horizon. Romain Dutter a repris le fil des concerts en prison, se rappelant Trust à Fleury-Mérogis le 24 janvier 1980. Téléphone en 84, ou Barbara, à Fresnes en 1991, laissant là son piano –il y est toujours. Il nous raconte tout, les motivations des musiciens, les cachets, les refus, les engagements. Il nous raconte ses doutes, ses défaites, ses victoires. Qu’est-ce qui compte, quand on parle de culture ? La capacité à être avec l’autre. Ni en face, ni dans ce petit pas de côté que la culture souvent inflige : avec, dans cet être ensemble que toute société devrait viser. Un projet sociétal, en prison… Que pourrions-nous espérer de mieux ? Traité en aplats oranges, lumineux et pourtant bouchant partout des cases comme bouclées, Bouqé a accompagné ce récit d’un dessin magistral. Un trait moins sobre que juste, pour montrer l’essentiel : ces lignes de force qui composent cette histoire unique.

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué, édition Steinfiss, septembre 2018, préface de Philippe Claudel, 174 pages, 20 euros, ean : 9782368461761.

Partager cet article

Repost0
11 septembre 2018 2 11 /09 /septembre /2018 09:37

Un abécédaire sonore égrenant 26 thèmes philosophiques, sociologiques et finalement biographiques. L’abécédaire sensible d’un homme apaisé, qui néanmoins n’a pas peur d’en appeler encore et toujours à l’espoir, sinon la résistance, et cela bien que son sentiment soit des plus pessimiste désormais : c’est qu’Edgar Morin s’est convaincu que tout cela finira mal. «Tout cela»… A commencer par notre incapacité à dépasser un modèle économique néolibéral qui nous mène droit dans le mur d’une philosophie aux yeux de laquelle l’humain n’est qu’une variable d’ajustement. A poursuivre dans notre incapacité à rompre avec l’épuisement des ressources naturelles, voire notre refus à réaliser l’imminence de la catastrophe écologique qui se profile - rappelons que le Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, et que nous y sommes donc, déjà... Tout cela parce que les forces à l’œuvre sont trop aguerries, trop intégrées, trop systémiques pour qu’on puisse leur résister efficacement. Sinon quand il sera trop tard, ou à peu près trop tard, Edgar Morin pariant sur un ultime sursaut fécond lorsque tout se jouera cruellement : comment ne finirions-nous pas en effet par en prendre conscience ? Au plus fort de la confrontation qui arrive, comment l’invraisemblable pourrait-il ne pas surgir, l’improbable sortir ?

Grand prix de l’Académie Charles Cros, cette mémoire éditée par Frémeaux le mérite amplement. L’Académie, fondée au lendemain de la guerre de 39-45, ne s’est-elle pas donnée pour mission explicite de préserver, justement, ces paroles aujourd’hui presque inaudibles et qui demain résonneront à nos oreilles comme l’écho d’une sagesse disparue ?

Paroles philosophiques, Edgar Morin, Frémeaux & Associés, collection Notre mémoire collective, Production Alain Siciliano, 3 CD et un livret de douze pages, ean : 3561302567525.

Partager cet article

Repost0
8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 07:56

Un abécédaire en forme de bilan. Sensible, humble, celui d’un homme apaisé, d’un militant resté attaché à nos libertés et qui n’a pas peur d’en appeler encore à la résistance, à l’espoir. E comme espoir, raisonnablement pessimiste : «j’ai tendance à croire que tout finira mal»… Comment pourrait-il en être autrement, dans ce monde converti de force au néolibéralisme et qui détruit tout, de la nature aux liens sociaux, de la vie humaine à la vie tout court. Et pourtant, l’espoir, la volonté de vivre, l’assurance qu’au plus fort de la confrontation qui nous est assignée, l’invraisemblable sortira, l’improbable surgira. La mondialisation, affirme Edgar Morin, nous conduit à la Catastrophe. Comment ne finirions-nous pas par en prendre conscience ? Et plus la Catastrophe se rapproche (rappelons que la dérive du Golf Stream est en train de faire ses adieux à l’Europe, rappelons qu’il n’y a jamais eu autant de pauvres dans le monde), plus la conscience du caractère criminel de la société néolibérale croît. A l’image d’Héraclite, il nous faut toujours chercher l’inespéré, et combattre l’ignorance en sachant que la Vérité est du côté des humbles, toujours, non du côté des élites, qui ont littéralement vendu leurs âmes. Il faut, nous dit Edgard Morin, poétiser nos vies au sens où un Rimbaud l’entendait : se défendre contre l’invasion de leur prose mensongère, rancunière, vindicative, haineuse, se garder des raisons nécessaires et considérer, toujours, l’Esprit comme une émergence et non un donné, l’intelligence comme une faculté et non une fin. Et croire, toujours, que nous pouvons agir.

Le Regard philosophique, Edgar Morin, Un film d’Alain Sicilano, collection Philosophie : PATRICK FREMEAUX, Direction artistique : Patrick Frémeaux, chargé de collection : Augustin Bondoux, 2 CD, 49,99 euros, droits : FREMEAUX & ASSOCIES - DEIXIS FILM

Partager cet article

Repost0