Un historien au Panthéon, Marc Bloch , l'Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin
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À ce jour, aucune recension savante n'a été publiée de cette somme : Un historien au Panthéon. Ce qui est très habituel, les revues académiques françaises ayant un rythme de publication lent, pour laisser place à la réflexion rigoureuse. Cela dit, une intense activité scientifique autour de Marc Bloch a surgi : on citera simplement l'article Marc Bloch et le Panthéon de Nicolas Offenstadt (Cairn, 2025), comportant une réflexion sur les enjeux mémoriels de la panthéonisation, un Marc Bloch, historien contemporain publié par la Revue d’histoire au premier trimestre 2026, ouvrant à un large panorama critique de l’actualité blochienne, et bien sûr les Journées d’étude 2025-2026 (Paris 1, ENS, EHESS) consacrées à Marc Bloch, organisées par Florian Mazel lui-même.
Le contexte académique semble ainsi très propice au renouveau des études blochiennes, et les lignes critiques sont déjà identifiables grâce à ses travaux récents autour d'une panthéonisation qui en devient une sorte de moment historiographique.
L’entrée de Marc Bloch au Panthéon (le 23 juin 2026 et non plus le 16...), en effet, semble vouloir devenir un événement historiographique : le volume Mazel-Potin se place par exemple d'emblée au cœur d’un débat ancien mais réactivé autour de questions fondamentales, telles celles de savoir comment l’État républicain fabrique ses figures tutélaires, pourquoi il sélectionne certains historiens pour incarner une vertu civique, et comment cette reconnaissance peut éventuellement neutraliser la dimension critique de leur œuvre. L'ouvrage somme de Mazel-Potin interroge justement la tension entre canonisation et résistance intellectuelle, posant Bloch entre figure civique et historien médiéviste, plutôt que le déposant d'un côté ou de l'autre.
Il faut rappeler, ce que fait cet ouvrage évidemment, que Marc Bloch est reconnu du grand public plutôt comme résistant, sa réception s'étant surtout organisée autour de L’Étrange Défaite. Mazel-Potin ont donc cherché à rééquilibrer cette image en rappelant l’importance de son œuvre de médiéviste, son rôle dans la construction de la comparaison historique, ou son inscription dans les Annales comme laboratoire méthodologique. Ce qui revient à désingulariser Marc Bloch pour le replacer dans un collectif savant, contre toute tentation hagiographique.
Toutefois le sous-titre du volume, L’Histoire en résistance, semble poursuivre un débat antérieur : de longue date, on a fait de la résistance une catégorie d’analyse, surtout dans le contexte de la réception de Bloch. Mais, la résistance est-elle réellement un concept opératoire pour comprendre son œuvre ? Est-elle plus largement une catégorie heuristique ? N'est-elle pas qu'une projection contemporaine liée au contexte politique de 2026 ? Le volume semble du reste vouloir jouer sur les deux registres : la résistance politique (1940–1944), la résistance épistémologique (contre les routines, les dogmes, les paresses intellectuelles). On voit ici se dessiner un enjeu majeur : celui d'éviter que la catégorie ne devienne un mot-valise. Le livre en fait un outil critique : résister, chez Bloch, c’est d’abord résister aux évidences, aux routines, aux mythologies nationales. De ce point de vue, la panthéonisation apparaît comme un geste paradoxal : elle honore un historien qui n’a cessé de mettre en garde contre les usages politiques du passé.
Par ailleurs est posée la question de l’usage public de l’Histoire. Le livre s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l’historien dans la cité, les risques de captation politique des figures savantes, la tension entre mémoire nationale et travail critique. Enfin, et non des moindres questionnements, ce volume relève d'une historiographie de la réception : comment Bloch a-t-il été lu ? Chantier récent mais essentiel pour comprendre la construction des « grands historiens » qui traverse le discours contemporain. Plusieurs chapitres analysent la manière dont son œuvre a été mobilisée, parfois instrumentalisée, depuis 1944. On y voit se dessiner une véritable histoire de la postérité blochienne.
L'ouvrage dirigé par Florian Mazel et Yann Potin s’inscrit donc dans des contextes très particuliers, et pas uniquement celui de la panthéonisation de Marc Bloch, événement qui, comme le rappellent les directeurs de l'ouvrage, engage autant la mémoire nationale que la conscience disciplinaire. Or l’ouvrage se distingue d’emblée par son refus de céder à l’hagiographie : il ne s’agit pas de célébrer un « héros républicain », mais de restituer la complexité d’un historien dont l’œuvre, loin d’être figée, continue de travailler la discipline.
L’un des apports majeurs du livre est de replacer Bloch dans son épaisseur intellectuelle. Plusieurs contributions rappellent que le fondateur des Annales fut d’abord un médiéviste attentif aux structures sociales, aux formes de croyance, aux rythmes de longue durée. Cette réinscription dans le champ médiéval permet de rompre avec la tendance qui réduit Bloch à L’Étrange Défaite. Le volume montre au contraire la continuité entre son travail savant et son geste politique : même exigence de lucidité, même refus des explications faciles, même sens aigu de la responsabilité intellectuelle.
On pourra peut-être regretter, çà et là, une certaine dispersion thématique, inévitable dans un volume collectif de cette ampleur. Mais l’ensemble constitue l’une des contributions les plus importantes au moment Bloch que traverse aujourd’hui l’historiographie française. En définitive, Un historien au Panthéon n’est pas un livre de circonstance. C’est un ouvrage qui interroge, sans complaisance, ce que signifie faire de l’histoire dans un temps où la mémoire nationale tend à se substituer au travail critique. À ce titre, il honore véritablement la figure de Marc Bloch, non en la célébrant, mais en la questionnant.
Toutefois, si ce volume accompagne avec sérieux et élégance l’entrée de Bloch au Panthéon, il laisse dans l’ombre une interrogation : Marc Bloch n’est pas un historien de notre temps. Il est, par sa formation, ses réflexes intellectuels, son rapport à l’État, un homme du XIXᵉ siècle, formé pendant la IIIᵉ République, nourri de Durkheim, de Lavisse, de la Sorbonne d’avant 1914. Or le volume insiste sur sa modernité : son comparatisme, son refus des routines, son sens du collectif, mais dit peu de sa matrice intellectuelle profondément datée. Il n'interroge pas assez sa confiance dans la rationalité scientifique héritée du positivisme, sa vision organique de la nation, presque totalement subsumée sous le poids de ses élites, sa croyance dans la fonction civique de l’historien, voire sa conception quasi morale du métier. Autant d’éléments qui font de Bloch un héritier direct du XIXᵉ siècle, non un précurseur de nos débats contemporains sur la mémoire, les identités, les dominations ou les usages politiques du passé. En ne posant pas frontalement cette question, le volume risque de dépeindre un Marc Bloch surplombant nos attentes, nos inquiétudes, nos combats, et de le transformer en vigie républicaine, en conscience civique contemporaine, voire en figure morale statufiée pour temps troublés. Or cette opération, si elle rassure, déshistoricise Bloch. Elle gomme ce qu’il y a de daté, de situé dans un monde intellectuel qui n’est plus le nôtre. Peut-on vraiment faire de Bloch un penseur pour aujourd’hui sans trahir ce qu’il fut : un savant de la IIIᵉ République, un historien façonné par un monde disparu ? Le volume Mazel-Potin ouvre des pistes, certes, mais oublie peut-être sa distance d'avec les nôtres. Et c’est précisément cette distance, cette étrangeté, qui pourrait nous apprendre le plus.
Un historien au Panthéon, Marc Bloch , l'Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, collection l'Univers historique, mars 2026, 582 pages, 27.90 euros, ean : 9782021546354
le livre est disponible à la librairie l'établi d'Alfortville.
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