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3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 05:57
Silence, Les cahiers du détour

Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.

De thème en thème, la revue élabore son vagabondage, Obstinément, après Regard, Empreinte, Limite, Premier. Ce cinquième numéro donc, qui invite au Silence. A ses collaborateurs, une seule recommandation a été donnée : se risquer à le rompre, à l’entendre, le donner à voir. L’un travaille sur les coutures de sa mémoire, l’autre les plis de ses mensonges. Où donc commencer à se taire ? Parfois une page, brusquement rongée de blanc, laisse échapper un silence presque musical. Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures dans une mise en espace savamment réfléchie. Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration. A d’autres moments, la page presque blanche paraît tomber dans l’affectation de ces silences que l’orateur ménage, pour suspendre à ses lèvres son auditoire. Où donc recommencer à parler ? L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du silence, chargé de prétendues vertus secrètes. Loin des faux apaisements, dans cet objet qu’elle ouvre aux déchirures typographiques, la revue étonne cependant de si peu céder à l’emphase. C’est que l’on n’y rompt pas le silence pour des vétilles, bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles. Heureux babillages de l’enfance, dans la confrontation au temps qui passe, vacillant, inquiétant parfois, insupportable aussi, il ouvre ses invraisemblables espaces chevillés, semble-t-il, aux territoires des âges.

Silence, Les cahiers du détour, n°5, éditions Acerma – L’imprimerie, 22 rue du Plateau 75019 – Paris, mai 2000, 60p.

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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 06:26
Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey

« Et tous ces bons français qui adressent à l’Administration des lettres de dénonciation »… Juif catholique, poète, français, Max Jacob, dans ce journal imaginaire, découvre ce qu’il en coûte de porter son nom. Novembre 43, Saint-Benoît-sur-Loire. Max Jacob attend. Rien. Sinon sa dénonciation pour ce qu’il n’est pas, pour ce qu’il n’est plus, pour ce qu’il n’a jamais été vraiment : juif. Des courriers anonymes, il en reçoit. Menaçants : «Le fait de vous être converti au catholicisme, (…), ne fait de vous ni un chrétien, ni un français de souche». L’expression renvoie à notre propre actualité. Français de souche… Il n’y a pas si longtemps, un débat nous y congédiait tous explicitement, pointant cette fois les musulmans et les rroms.

Bruno Doucey a endossé la voix de Max Jacob pour tenter d’éprouver, aujourd’hui, l’anxiété, l’angoisse, la terreur et la dignité qui furent le grain d’une parole attendant son bannissement. Peu importe l’imagination qu’il a dû forcer pour compléter les pointillés de ce que l’on connaissait déjà. Ce «Je» jacobien qui se fait entendre mérite qu’on s’y frotte, moins comme un devoir de mémoire ni même le remords que nous ne méritons pas, mais l’exigence d’un «plus jamais ça» qui ne serait pas que de posture, facile, puisque la Shoah a déjà eu lieu, si confortable qu’elle en oublierait les pogroms à venir, de rroms cette fois, ou de musulmans, dans cette France même du devoir de mémoire…

Bruno Doucey est donc allé à la rencontre de ce destin foudroyé injustement. Et la question n’est pas de savoir s’il y a réussi ou non, s’il a bien ou mal incarné cette voix, s’il l’a bien ou mal dessinée, mais qu’il l’ait osé. Dans ce temps infiniment court de l’attente. 43, 44, et puis l’on envoya Max Jacob pourrir à Drancy. Pourrir, littéralement, ses poumons gorgés d’eau, malade, affaibli, mourant. Un homme pieux, qui croyait dans le Dieu des chrétiens et allait à la messe, racontant avec élégance ses difficultés de survie dans cette France raciste qui semble tellement identique à la nôtre… Doucey construit un homme occupé à ne pas l’être, cherchant comment vivre ses dernières heures de liberté, solitaire, congédié déjà dans son «allure de gnome claudiquant ». Victime idéale, forcée dans ses apparences physiques. Il raconte un homme malade, reclus dans un repli du temps, en poète lui-même, à la recherche de cette voix dont il a bien senti qu’elle allait se perdre si nous n’en répondions pas de nouveau. Il raconte un homme insensé, refusant de quitter la France, refusant de se faire vagabond, de moins en moins écrivain, de plus en plus chrétien, un homme sans histoire désormais. Littéralement. Faut-il vraiment poser la question de savoir si Bruno Doucey a su se couler dans la peau de Max Jacob ? S’il lui a été fidèle ? Il importe seulement qu’il en ait relevé le fantôme pour nous faire part de cette France abjecte de corbeaux dont le bruit lourd ne s’est pas éteint. Il raconte une agonie collective, celle d’une Nation sans Peuple et de populations qu’on égorge. Et ce gouffre obscur qui tend la flèche du récit : Drancy, comme le trou noir infécond de notre Histoire, jamais comblé, toujours prêt à ouvrir sa gueule pour attraper d’autres sujets : demain les rroms, demain les musulmans.

Le carnet jaune, donc, retrouvé : B 15872… «Préviens Cocteau», note Max Jacob. Il est à Drancy. Pour lui l’insoutenable va prendre fin. «Qui voudra écrire après Drancy devra débuter par la forme énumérative». Les juifs, les rroms, les musulmans, les juifs de nouveau, n’en doutez pas.

Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, avril 2015, 176 pages, 15,50 euros, ean : 9782362290831.

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:21
Le regard Picasso, suivi de André Masson, Nelly Kaplan

Les éditions Frémeaux rééditent deux films de Nelly Kaplan, l’un sur Picasso, l’autre Masson. Des deux, le Voyage d’Eros au cœur de l’œuvre de Masson paraît aujourd’hui le plus troublant, le plus abouti d’une certaine manière, le plus «neuf». Caméra au poing Nelly Kaplan scrute l’œuvre érotique de Masson, en feignant de la découvrir, le montage révélant combien tout cela a été prémédité. La caméra flâne, paraît parcourir les gravures comme on filmerait un paysage qui se donnerait à voir dans toute son étendue, mais pour mieux en interrompre le flux, s’arrêtant ici sur un détail balayant là un ensemble parfaitement identifiable pour faire saillir toute la violence du trait, la souligner, la révéler dans ces contiguïtés de morceaux choisis. A l’image, ce qui perce est d’un coup plus brutal, plus violent qu’on ne l’imaginait des œuvres de Masson, où la composition dissimule souvent le déchaînement de violence pourtant bien visible. Le film prend du coup une tournure épique, rehaussée par l'accompagnement musical. Scènes de guerre, gueules s’arrachant à l’entrelacs des traits griffés sur le papier, c’est un choc qu’elle saisit, le chaos qu’elle délivre. L’énergie de tout cela, l’audace surgie dans la main du peintre, où le figuratif vient poindre comme un accident, non une raison, avec ses figures crues, terriblement impudiques.

De la course de la caméra dans l’œuvre de Picasso, on en revient avec une impression plus sobre. C’est quelque chose comme un hymne qui nous est offert, une poésie filmée à l’occasion de l’Année Picasso, en 1967. Ce dernier a 81 ans, son œuvre est derrière lui, il en parle ou elle lui en fait parler sans l’excès du geste. Images d’actualité, l’ensemble colle presque pédagogiquement au projet scénographique réalisé aux Petit et Grand Palais, «l’inventaire de quelqu’un qui s’appelle comme moi», ainsi qu’aimait à le qualifier Picasso. Variations de Beethoven sur un thème de Diabelli, le film est plus sage, découpé en rubriques. Ouvrant sur le formidable chapitre des autoportraits qui saisissent : c’est du Giotto dans cette manière de remplir les surfaces !

Nelly Kaplan cède tout de même au plaisir d’instruire notre regard, qui doit passer par la rupture des Demoiselles d’Avignon pour éduquer notre compréhension de l'œuvre. L’analyse n’est pas savante bien sûr –on le regrette presque parfois, en particulier lorsque est évoquée cette phrase aussi malicieuse qu’obscure de Picasso, parlant de cette «trahison du sensible» qui l’aurait contraint à rompre avec ses représentations premières. Mais le propos est ailleurs, construit par avance, jouant de l’effet de dramatisation pour laisser surgir un trait, une figure, qui au vrai donne surtout à voir une sorte de désespoir de la caméra à la poursuite d’un objet qui lui échappe : la peinture. Il y a quelque chose de pathétique souvent, dans les mouvements de cette caméra, s’approchant, s’éloignant, sans rien pouvoir saisir. «Le cinéma en peinture», disait Nelly Kaplan de son essai, interrogeant sans cesse ses raisons de cadrer ou de décadrer, et la succession des plans. Quel moyen l’art cinématographique peut-il mettre en œuvre pour rendre compte des moyens picturaux ? On le sait : ils sont chétifs. Il faut donc faire autrement, ce à quoi s’est employée Nelly Kaplan, nous proposant du coup la mise en scène d’un événement esthétique : son regard sur l’œuvre de Picasso.

LE REGARD PICASSO, SUIVI DE ANDRÉ MASSON À LA SOURCE LA FEMME AIMÉE, de Nelly Kaplan, éditions fremeaux et associes, PRODUCTION : CYTHERE FILMS, (CLAUDE MAKOVSKI ET NELLY KAPLAN), DURÉE TOTALE : 64 MIN, DVD NTSC - COMPATIBLE MONDE

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 07:05
Dans ma prairie, Frédéric Boyer

La prairie comme retable d’un deuil inouï. Portée par le vent, son infini recueilli en quelques vers dansés. Là-bas, l’herbe convoquée sous le vent, au fond nulle part -(de nous ?). La prairie comme au-delà magnifique, exalté peut-être, un canoë de bois rattrapé in extremis pour nous faire trappeurs, voleurs de feu si l’on y tient, pionniers parmi les morts engloutis. La prairie comme un continent disparu, qui ne peut désormais exister que dans l’espace du poème -(il faut s’en inquiéter). Qui ne peut s’assurer que dans le repli d’un verbe entrecoupé d’incantations comme autant d’inscriptions perdues au fond de nos mémoires -l’être de l’herbe, celui du rocher ne tenant l’un et l’autre que par la répétition où l’auteur les enlace. La prairie… Où quitter ce monde d‘ennui pour rallier l’univers où ça tient : « être ». La langue alors collée aux objets qu’elle décrit pour se faire véritable sinon vérité. Et nous embarquer dans le voyage du rythme, le phrasé du poème comme une valse nous entraînant pour soutenir le mot sans cesse revenu, dernier refuge de l’esse si loin de son réel, l’abordant dans ce travers du texte qui cède à l’injonction, curieuse mais opérante, de nous appeler à « relire Homère » pour sentir enfin notre poids d’existence et nous faire à notre tour Ulysse dans l’aventure du Poème, oiseaux, buissons, lavandes. Se construire, donc, cet imaginaire en toute beauté, simplement festonné d’une cabane de rameaux, la prairie finalement réfugiée en nous.

Dans ma prairie, Frédéric Boyer, P.O.L., avril 2014, 74 pages, 12 euros, ean : 9782818020548.

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 08:43
Issue de retour, Jean-Louis Giovannoni

Le premier poème de cet opus est comme dédié à l’art poétique. A la décision poétique plutôt, non pour la commenter ou la théoriser, mais pour l’approcher avec prudence. C’est que… «On naît étrangement à la poésie». C’est donc à ce naître que Giovannoni s’expose et qu’il nous offre à contempler. Littéralement. Faisant face à ce singulier mouvement dans lequel il s’est vu prendre un jour, l’emportant à l’affût d’un signe, d’un lieu improbable qu’il n’a cessé d’habiter. D’interroger. Par-delà la suffisance des jours et même mal, qu’importe : il lui fallait tenter, là, d’exister. Contre la nuit qui opère secrètement en chacun de nous. Qui radote, ratiocine. Cette nuit qui ne cesse de monter en nous hypothéquant chacun de nos gestes. Et risquer contre elle l’événement d’une obstruction, d’un regard où pousser l’abrupt des mots comme l’on pousse une porte inconnue. C’est dans l’inadéquation en fait, qu’il faut croître désormais. Et où approcher les premiers vrais mots. Dans un contact charnel : «on est fait d’un tour intérieur», d’une main à ses occupations, que l’esprit croyait pouvoir ignorer. Car où est-ce : tout commencer ? Sans doute dans ce moment où une posture s’est défaite, un regard s’est effondré pour céder la place à l’interrogation muette, une stupeur. Peut-être là où la matière appelle. Dans cette poussée subite, soudaine, du corps vers l’écriture poétique. Dans ce palpable, ce charnel encore une fois, où rien ne tient plus et où il ne vous reste qu’à « chantonner contre la peur ». Chantonner. Juste ce mot si puéril, non une doctrine. Juste cette infime possibilité, la poésie sans cesse convoquée par son réel, là où ça déborde. «Surtout ne pas déposer ». Aucun mot. Aucun vers. C’est peut-être ça le secret : prendre le large, toujours, dans l’appel du toucher.

Issue de retour, Jean-Louis Giovannoni, éditions Unes, deuxième trimestre 2013, 68 pages, 16 euros, ean : 9782877041492.

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 06:32
Trois mots, Daniel Pozner

Emietté. Le recueil. Emaillé de reprises incessantes des mots qui ont précédés, ou l’aurait pu. Les parfois, repus, ou au contraire évidés, évidant la phrase, la possibilité de l’appel tout autant que du jugement, en suspens toujours, toujours amendé avant que d’être déçu. Non qu’il faille attendre : il n’y a rien à attendre, ni à en attendre, du poème, peut-être, et ce serait ce qui signerait sa radicalité. Une poésie interjective, qui s’élance pour aussitôt s’interrompre. Certes, des rêves, les gestes têtus du quotidien, dans le détour toutefois, toujours. Une poésie du détour, sinon du détourage, non pour recadrer, mais au contraire pour disperser toute possibilité –les lèvres au mur.

Trois mots, Daniel Pozner, éd. Le bleu du ciel, mai 2013, 76 pages, 12 euros, ISBN 13 : 9782915232851.

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 10:33
Alimentation générale, Daniel Biga

Le pourquoi d’écrire résonne des interrogations de Virginia Woolf sur la question. Un arbre repousse-t-il quand on lui a coupé toutes ses feuilles ? Alimentation générale… Qu’est-ce qui compte vraiment ? C‘est comme faire ses courses dans un supermarché. Tout y est tellement tentant. Ou rien. Trop. Trop de breloques, d’artifices, de faux besoins dans cette quincaillerie générale. Le ton est familier, volontiers désinvolte. Le temps passe et la vieillesse arrive toujours si vite, qui ne laisse rien dépasser du passé, qui explique peut-être, rétrospectivement, l’effort d’avoir voulu lui échapper, le désir de s’y soustraire en rédigeant ces poèmes qui nous retiennent tant les uns sur le bord des autres… Jouer des mots dans l’innocence feinte d’un dire puéril. Convoquer encore la grande affaire sociale pour la parer d'un bibelot littéraire : SDF, ces « gouverneurs de la rosée », vision idyllique sinon bourgeoise, le tout juste assez dans le ton repoétique, comme un voyage inaccompli dans un chemin de broussailles…

Alimentation générale, Daniel Biga, Editions Unes, 2ème trimestre 2014, 66 pages, 16 euros, isbn 13 : 9782877041546.

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 06:24
Contre les bêtes, Jacques Rabotier

Comment faire disparaître toutes ces bestioles qui encombrent inutilement la surface de la terre ? Certes, on s’en est bien occupé déjà. Mais combien de tigres encore, qui ne servent à rien sinon à l’amusement des enfants le dimanche au zoo ? Les zumains semblaient pourtant fortiches en extermination, des zumains moins zumains par exemple. Un massacre au Rwanda, un autre en Palestine… Tenez, regardez comment on a exterminé les amérindiens. C’était un bon début déjà, non ? Liquidés les Cheyennes, les Cherokees, les Creeks. On en a fait des marques de godasses ou des noms de voiture de luxe, genre 4x4 à dépouiller ce qui nous reste d’air. Pour les indiens, on avait compris qu’il fallait commencer par leurs bêtes : exit les bisons. Plus de bêtes, plus de sous-zumains… De son environnement, «l’omme» a fait son environ. Strict pourtour. Reste à virer les environs et le boulot sera achevé. Qu’est-ce qu’on attend ? Plus de forêts, plus de loups… La civilisation, c’est l’histoire de la transformation du vivant en corvéable, opprimable, égorgeable. L’homme est comme ça : né prédateur, y compris de lui-même. C’est dans sa nature. Qu’il prédate donc en paix. Fuck les faucons ! Et les lucioles, «qui foutent rien », sinon bouffer et se reproduire. Pareil les vers luisants. Comptent trop sur l’Univers Providence ceux-là. Pas des gagnants, incapables qu’ils sont de comprendre que le monde a changé. Faut pas s’étonner s’ils disparaissent ! C’est comme les tigres : feraient mieux de se reconvertir, créer leur propre marché de peau de tigre au lieu de laisser les autres s’en occuper. Ils n’ont qu’à faire comme les zumains : se bouffer entre eux. Mais les bêtes sont bêtes, elles ne pensent pas ces opportunités. Nous, les Fils-de-…, on sait ça. C’est pour ça que le monde nous appartient. A l’abattoir donc, les bêtes ! Y’aurait plus «d’omme» à la longue ? Bah, de toute façon y’en a trop. On sait ça : trop de travailleurs, trop de jeunes, trop de vieux. Il faut tout reprendre à zéro. On l’aura compris, c’est super drôle, et super décapant !

Contre les bêtes, description de l’omme, prologue, de Jacques Rabotier, éd. Harpo &, coll. La Pliade, septembre 2004, 13,50 euros, isbn : 978-2913886407

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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 08:45

kral.jpgDe ruelles en placettes, Petr Král dresse l’inventaire de l’intimité feutrée d’une ville à bien des égards inaccessible.
«Prague tout entière tient peut-être dans cette plainte commune du métal et de la pierre, qui simultanément la résume et l’annonce comme une ville à venir».
Capitale à fleuves et collines, cette ville naturellement baroque s’offre au visiteur dans l’exubérance de ses formes.
Elle est comme un  joyau nous invitant à frôler son essence, partout et comme toujours à portée de main. Mais cette essence ne cesse de se dérober. Tout comme son centre, partout possible dirait-on : de la Place de l’Horloge aux rives de la Vlata. Le centre de l’Europe n’aurait-il pas de centre ?
Du pont Charles à la place Venceslas, un souffle passe sur ses toits de schistes et de nacres que l’auteur restitue. Avec toujours l’écho d’une scène burlesque. Hašek est tout près, ou bien Kafka, tempérant son image d’un grand rire cristallin. Mais où la saisir ? Král nous promène dans ses coulisses, arpente des lieux insoupçonnés. Gravissant l’envolée d’un escalier, il paraît livrer sa formule définitive : quelque square de buissons frileux, frémissant en marge des rails et de la ville. Mais non : il faut se perdre encore pour toucher au plus vrai. L’intimité pragoise ne se dévoile qu’en s’y perdant par temps de nuit, l’hiver, quand l’atmosphère floconneuse nous la dérobe à la vue. Car ce plus vrai n’est autre que la littérature, que Petr Král saisit à la faveur de cet écart incomparable du grand poète qu’il est.
Je me rappelle son séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il était l’un des ces Professeurs associés qui n’aurait pu, dans le climat délétère de la France du début du XXIème siècle, se voir offrir une chaire d’où parler intimement de l’Autre Europe et nous éveiller à un timbre plus rare et plus précieux que celui de l’inculte caquet des faiseurs de patrie. Intelligent, curieux, volontiers disert sans sombrer dans la suffisance d’une science barricadée de certitudes navrantes, il écoutait longuement ses étudiants venir du monde entier débattre auprès de lui de l’honneur de l’Esprit. Esprit que, dès lors qu’il était levé, Petr Král
obligeait à suivre jusqu’au bout.


Prague, Petr Král
, éd. Champ Vallon, coll. Des Villes, avril 2000, 116p., 11 euros, ISBN-13: 978-2876730021

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 06:33
Gens de peine, Foglia

Les chevrotants, les désolés, ceux qui ne savent, les bafoués, passés sous silence. Gens de peu, gens de rien, perdus entre les mots qui les énoncent. Un phrasé fort, heurté, homophone pour évoquer ceux qui «boivent à coup d’oubli», ceux qui s’en sortent mal, toujours, et butent sur les mots comme le poème lui-même bute, se ramasse et se reprend. Ils sont des mondes pourtant, à crier misère sans parvenir jamais à être entendus. Des mondes que le poète nous donne à entendre plutôt qu’à écouter –ce serait parler pour eux. La phrase hachée, menue, malingre, percluse dans l’ombre de l’espoir, toujours une césure pour l’interrompre. A la ligne, donc, toujours ce renvoi où le poème tracte pour déguerpir du côté où le vers a déjà basculé. Parfois un mot, un seul, avant cette bascule, si chétif qu’il peine à tirer jusqu’au point de fatigue. Le tout pourtant évoluant lentement vers cette colère de l’auteure contre le mutisme des gens de rien, leur peu de révolte qui semble devoir toujours se retourner contre eux. «Ces Dénommés» qui ne naissent pas mais sont mis bas dans cette syntaxe terrible, au lexique inhumain. Poésie élémentaire, imminente, tant elle se tient comme sur le bord de ce qu’elle observe, ces gens de peine qu’elle peine à dire –car ce serait leur voler leur peine que de les dire sans reste.

Gens de peine, Foglia, Nous éditions, coll. disparate, mai 2014, 112 pages, 12 euros, isbn : 978-2-913549-99-9

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