L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes...
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A la demande de mes étudiants, j'avais proposé une phrase personnelle qui dise ce qu'est l'histoire, plutôt qu'une définition académique. Celle en titre de cet article. Cette phrase, je la tirai de mes lectures, essentiellement de Marc Bloch. De son Apologie pour l'histoire, ses notes sur le métier d'écrivain. De L'étrange Défaite aussi. Mais également de l'ensemble des textes édités par Pierre Nora autour de la Nouvelle Histoire et de lectures de Derrida.
Grammaticalement, j'avais conscience qu'elle dessinait un périmètre flou : l'antécédent grammatical est « dimension du sens », mais l'antécédent logique pourrait bien être « sens ». Ce décalage créait une sorte de flottement cognitif que je trouvais fécond : on ne savait plus si nous « étions » le sens lui-même ou la dimension dans laquelle ce sens pouvait se déployer. Ce « Nous » posait également problème : comme sujet collectif, de quoi parlait-il ? De l'humanité, des sociétés, des hommes dans leur temps ? Ou bien était-il existentiel : « nous sommes » au sens fort, ontologique : notre être défini comme « dimension du sens » ? Car la phrase ne dit pas « nous produisons du sens », mais « nous sommes » la dimension du sens : elle glisse de l’activité à l'ontologie.
D'autres ambiguïtés la traversait autour du sujet et de l'objet de l’histoire. Fallait-il définir l'Histoire comme « dimension du sens » ? Mais cette dimension était identifiée à « nous », sujet humain. Et la phrase semblait dire que l'histoire était à la fois ce que nous voulions étudier, et ce que nous étions... Ce flou généralisé, à mes yeux, n'était pas une faiblesse : il forçait à tenir ensemble trois niveaux : épistémologique (définition de l'histoire), anthropologique (définition de l'humain), éthique (responsabilité du « nous »). Il ouvrait, me semblait-il, plusieurs lignes de réflexion en contournant les représentations classiques de l'Histoire comme science du passé ou récit des événements, proposant au fond une définition relationnelle : l'histoire comme dimension, c'est-à-dire comme espace où se construisent, se transforment, se partagent, se discutent les significations.
Par ailleurs il y avait aussi un problème avec l'articulation sujet / objet, la phrase inclinant à refuser de séparer clairement l'historien des hommes comme de l'Histoire. Elle rejoint toutefois l'idée blochienne d'une science des hommes dans le temps, mais en la radicalisant : les hommes ne sont pas seulement l'objet de l'histoire, ils sont la condition de possibilité du sens historique. Elle implique que toute pratique historique est en même temps une prise de conscience de ce que nous sommes. Elle rend pensable une histoire qui n'est pas seulement la connaissance du passé, mais le travail sur notre propre dimension de sens. En somme, grammaticalement simple, je l'avais voulue sémantiquement dense, jouant sur l'ambiguïté de l'antécédent, sur celle du « nous » comme du verbe « être » pour produire une définition de l'histoire à la fois conceptuelle et existentielle.
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Longtemps j'ai pensé que Marc Bloch aurait pu écrire une telle phrase. Dans l'Apologie, Bloch refuse par exemple explicitement la définition de l'Histoire comme « science du passé » et insiste sur le fait que son objet est les hommes dans le temps. Il fait de l'Histoire une science des hommes. Au pluriel. Soit le mode grammatical de la relativité, qui à mon sens rejoint l'idée de dimension : Bloch insiste sur le fait que l’historien doit choisir dans « l'immense et confuse réalité ». Il traque des liens, des causalités, des mentalités, des structures. L'histoire, chez lui, est une mise en forme du sens.
Quid alors du sujet de cette Histoire ? L'Apologie s'ouvre sur une question du fils de Marc Bloch : « Papa, explique-moi donc à quoi sert l'histoire. » Bloch y répond en articulant utilité civique, connaissance de soi des sociétés et mémoire organisée. Il écrit que l'espoir est que les sociétés « consentiront enfin à s'organiser rationnellement, avec leur mémoire et leur connaissance d'elles-mêmes ». Il m'est apparu que cela revenait à dire que l’histoire était la dimension organisée par laquelle les sociétés prenaient conscience d'elles-mêmes. Ce qui me paraissait très proche de « la dimension du sens que nous sommes ». En outre, Bloch ne cessa de rappeler que l'historien était un homme parmi les hommes, pris dans son temps. L'histoire devenait ainsi une science où le sujet connaissant était lui-même partie prenante de l'objet. La phrase « la dimension du sens que nous sommes » condensait à mon avis cette réflexivité : nous sommes à la fois ceux qui produisent le sens et ceux qui en sont l'expression.
En outre, dans L'étrange défaite, Bloch ne se contente pas de raconter la débâcle de 1940 : il analyse les responsabilités, les mentalités, les institutions, les élites qui ont conduit à cet effondrement. Il cherche le sens de la défaite, non comme fatalité, mais comme l'expression de choix, de routines, d'erreurs. Et la responsabilité qu'il établit est collective : Bloch l'élargit au-delà du cercle des seuls militaires : il met en cause l'école, l'administration, les élites politiques, les syndicats, les mouvements civiques, les habitudes de pensée. Il montre que la défaite est le résultat d’une dimension de sens, d'un ensemble de représentations, de pratiques, de croyances, que « nous » avons été, concevant ainsi L'étrange défaite comme un examen de conscience national. Bloch y pratique ainsi une histoire qui vise à faire voir aux Français ce qu'ils ont été. N'est-ce pas l'idée mise à nue d'une histoire comme dimension du sens que nous sommes ?
Dans son geste intellectuel, Bloch tendait vers une formulation de ce type. Je l'ai cru tout d'abord. Son Histoire était le lieu où se déployait, se mettait en crise et se rendait visible le sens que nous fabriquons et que nous sommes. En ce sens, elle condensait sa conception de l'histoire comme science des hommes dans le temps, science réflexive, civique, orientée vers la compréhension de ce que les sociétés font d'elles-mêmes.
Pourtant, cette phrase, aujourd'hui, ne me semble pas pouvoir être écrite par Marc Bloch. Il demeure des écarts décisifs. Dont l'ontologisation de l'histoire. Ontologiser l’histoire, c'est à dire passer du « nous produisons du sens » à « nous sommes la dimension du sens », n'introduit pas seulement un glissement métaphysique, c'est opérer à un déplacement du statut même de l’histoire. Marc Bloch aurait sans doute dénoncé l'ontologisation de l'histoire que cette phrase semble assumer comme risquant de dissoudre le métier dans une philosophie du sens. Non par conservatisme, mais parce qu'elle détourne l'historien de ce qu'il considérait comme l'essentiel : le métier. Ontologiser l'histoire, c'est glisser d'une pratique fondée sur les preuves vers une philosophie du sens. C’est risquer de dissoudre l'enquête dans une anthropologie générale. Bloch aurait vu là une menace : l'histoire n'est pas ce que nous sommes, mais ce que nous faisons des traces, des documents, des comparaisons. L’historien n'est pas un métaphysicien du sens, mais un artisan du vrai.
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De plus, cette ontologisation efface ce qui, pour Bloch, était constitutif de l'histoire : son ancrage institutionnel et civique. Formé dans la Troisième République, il pensait l'histoire dans le cadre de la nation, de l'école, de l'État. Cette phrase, elle, dénationalise le sujet historique, universalise le « nous », et fait de l’histoire une dimension ontologique du sens plutôt qu’une science civique. Et puis, si l'histoire est ce que « nous sommes », elle risque de devenir tautologique : si nous sommes le sens, alors le sens est ce que nous sommes. Bloch aurait dénoncé ce risque de circularité. Il aurait in fine rappelé que l'histoire n'est pas la célébration de notre être, mais la mise en crise de nos représentations.
Alors, certes, la phrase semble posséder quelques vertus. Comme celle de démocratiser le sujet de l'histoire : si « nous sommes la dimension du sens », alors chacun, y compris les anonymes, les dominés, les masses, participe à la production du sens historique. Bloch n’aurait pas franchi ce pas : il se méfiait des masses, qu'il voyait souvent comme manipulables, tributaires des élites, rarement comme sujets autonomes du sens.
Mais si cette phrase paraît radicaliser son intuition d’une histoire réflexive, il n'en reste pas moins qu'elle la déplace dangereusement vers un horizon qui n'était pas le sien. Est-elle pensable à partir de lui, comme un prolongement critique, un héritage transformé, peut-être même une fidélité infidèle ? Et qu'est-ce que l'ontologisation de l'histoire, ce glissement du faire à l'être, peut apporter à la pensée historique contemporaine ?
La phrase semble pouvoir élargir le champ de l’histoire au-delà du passé : l’histoire n'est plus seulement ce que l'on étudie, mais ce que nous sommes en tant qu'êtres de sens. Elle devient une structure d'existence, un mode d'être-au-monde, pas très éloigné au demeurant de l'attitude de l'historien selon Marc Bloch. Or c'est ce que Derrida pointe lorsqu'il écrit que l'histoire est toujours déjà « à l'œuvre » dans toute signification : le sens, s'il n'est jamais donné, s'il est différé, est produit dans la trace, dans la relation, dans la temporalité. Ainsi, l'ontologisation permettrait de penser l'histoire comme une dimension constitutive de l'humain, non comme une simple discipline. Si nous sommes la dimension du sens, alors toute enquête historique est une enquête sur nous-mêmes : parce que le sujet n'est jamais extérieur à l'objet, parce que l'histoire n'est jamais purement descriptive, et qu'elle est toujours un travail sur les conditions de possibilité du sens.
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Et puis, si nous sommes la dimension du sens, alors nous sommes aussi responsables de ses dérives, de ses violences, de ses exclusions. L’ontologisation permet de penser l'Hstoire comme éthique du sens et nous conduit à nous interroger sur la manière dont nous produisons du sens. Qui en est exclu ? Quelles voix sont tues ? C'est ici que Derrida est précieux, qui pense l’histoire comme responsabilité infinie envers les traces, les absents, les spectres.
Je maintiendrais donc cette phrase ?
Marc Bloch était ancré dans la Troisième République, formé à sa culture. Foi en l'État-nation, centralité de l'école dans son argumentation, valorisation des élites administratives et universitaires, s'exprimant dans une conception fortement institutionnelle de la vie collective. Même lorsqu'il critique ces institutions, il le fait de l'intérieur de ce cadre. L'Histoire, pour lui, reste profondément liée à la nation, à l'État, à la culture civique républicaine. Or la phrase « l'histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes » dépasse ce cadre. Elle ne mentionne ni l'État, ni la Nation. Elle universalise un « nous » au-delà du cadre national, et pense l’histoire comme dimension ontologique du sens, et non seulement comme mémoire nationale ou science civique.
En outre, Bloch restait très centré sur les élites et les institutions. Dans L'étrange défaite, les acteurs principaux de cette débâcle sont les chefs militaires, les hauts fonctionnaires, les responsables politiques, les enseignants. Les masses apparaissent surtout comme tributaires (mais non victimes) des objets de propagande. Elles sont rarement conçues comme sujets politiques pleinement autonomes.
Ajoutons que dans l'Apologie, l’historien est un professionnel inséré dans des institutions savantes, travaillant sur des sources produites par ces institutions (archives, administrations, Église, etc.).
Or la phrase que j'ai proposé à mes étudiants décentre l’Histoire des institutions vers un « nous » potentiellement massif, qui inclut les anonymes, les dominés, les invisibles. Elle ne se contente pas de déterminer la responsabilité de chacun, elle appelle à une prise de conscience des masses : si « nous sommes la dimension du sens», alors chaque un participe à la production du sens historique. Or Bloch, encore une fois, se méfiait des masses, ou du moins, on l'a dit, il les voyait comme manipulables, mal informées, prises dans des routines et des préjugés. Il ne pensait pas l’Histoire comme appropriation du sens par les masses elles-mêmes. Ou en de quelques rares moments de liesse populaire, mises en route par des tribuns. Son horizon restait celui d’une pédagogie civique menée par des élites savantes.
La phrase forgée ontologise le lien entre histoire et sens, démocratise le sujet de l'histoire : le « nous » n’est plus seulement la nation, ni les élites, mais l’ensemble des sujets historiques. Enfin, elle politise la réflexivité : si nous sommes la dimension du sens, alors la prise de conscience historique est une émancipation, une sortie de la passivité. Bloch ouvre la voie à cela, mais il reste, par sa formation et son contexte, dans un cadre où l'Histoire est d’abord une science civique nationale portée par des élites, au service d'une mémoire organisée.
L'histoire, c'est la dimension que nous sommes, peut être lue comme une héritière de Marc Bloch. Est-elle un bon outil pédagogique qui permet de faire sentir à des étudiants à la fois la force et les limites d’une grande tradition historiographique, et les inviter à penser l’histoire comme ce lieu où se joue, pour tous, la dimension du sens que nous sommes ? Je l'ai cru.
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