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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 08:25

Du 6 mai au 11 juillet 2019 se tenait le procès France Télécom, pour harcèlement moral ayant conduit au suicide, entre 2007 et 2014, de 60 à 90 personnes… De ce point de vue, le bilan est resté honteusement flou. Les syndicats Sud PTT et Solidaires s’étaient portés partie civile. Didier Lombard, ex PDG du groupe et Louis-Pierre Wenès, ex DRH, en compagnie de cinq autres cadres, étaient dans le box des accusés. Sereins, sinon goguenards. Eric Beynel, porte-parole de Solidaires, a convié chaque jour du procès un chercheur, un écrivain, un artiste, à suivre le procès. L’ouvrage est donc une sorte de récit d’audience, dessiné ou rédigé, au jour le jour, fait au tribunal de Clichy, en correctionnelle précisions-le, non aux Assises bien que le nombre de morts soit effarant. En cause : l’organisation du travail, pensée pour produire de la souffrance et provoquer des départs : France Télécom voulait dégager du cash flow, servir des milliards à ses actionnaires.

La souffrance au travail n’est jamais le fruit du hasard, rappelle Eric Beynel. Qui raconte le marché des télécoms en 1990, devenu le terrain de jeu des puissances financières. Le privatiser ne relevait pas d’une logique de modernisation ou d’efficacité, mais d’une logique de rapine : piller cette manne. Une logique de prédation qui devait tout naturellement déboucher sur la production de la souffrance au travail.

Patrick Ackermann ouvre le bal pour raconter la transformation de l’entreprise à marche forcée. D’abord le désastre de la gestion Michel Bon (voulue ?), le faux redressement qui s’en suivit et le règne du dividende sous Lombard. Leur mot d’ordre était simple : « par la porte ou par la fenêtre »… Par la fenêtre... Oui, il y eut de tragiques défenestrations, au point que dans les locaux de France Télécom, la direction fit grillager les fenêtres… C’est qu’il fallait se dispenser d’un plan social coûteux et donc, dégoûter les employés, les pousser vers la sortie par tous les moyens possibles. Economiser sur la masse salariale pour produire un gros cash flow… En 4 ans, 13.7 milliards de dividendes furent ainsi servis…

Le plus hallucinant dans ce procès au cours duquel les accusés ne risquaient pas grand-chose, ce fut leur conduite. Droits dans leurs bottes. Arrogants. Placides. Aucun remords. Un regret peut-être : que les employés n’aient pas tous compris l’excellence du dispositif mis en place. C’est qu’on a toujours besoin de l’adhésion des victimes dans les sociétés du management par la terreur, pour qu’il fonctionne sans à-coups. Seul Didier Lombard reconnaîtra « des gaffes »… « Des gaffes » : on parle ici de dizaines de personnes qui se sont donné la mort, de centaines d’autres en souffrance. De simples « gaffes »…

La Raison des plus forts, chroniques du procès France Télécom, coordonné par Eric Beynel, illustrations de Claire Robert, Les éditions de l’atelier, avril 2020, 21.90 euros, 326 pages, ean : 9782708253483.

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 08:10

Ne revenons pas sur le sujet : le candidat masqué aux municipales de Vitry-sur-Seine, s'est présenté devant le conseil d'installation pour en remporter le suffrage, soit : 27 voix, la majorité. Du conseil. Car il ne s'est pas présenté au scrutin municipal, où le candidat officiel l'a emporté avec 5 000 voix en sa faveur. Mais bien évidemment, les 27 voix du conseil d'installation comptent plus dans la balance que les 5 000 voix des électeurs vitriots. C'est la règle dans le code électoral municipal. C'est aussi désormais l'avenir du fantasme électoral français : tous les coups sont permis, pourvu qu'on gagne le pouvoir. L'occasion d'interroger ce code et surtout, ce qu'il met en place : la gouvernance municipale.

Cette gouvernance, contrairement à ce que l'on affirme, est présidentielle. Le maire est du reste, dès le premier conseil, son "Président"... Un président dont le pouvoir n'est plus politique sitôt élu : le maire relève, dans les textes fondateurs, du pouvoir administratif, non du pouvoir politique : on ne peut en contester l'usage qu'administrativement, non politiquement. C'est cette usage qu'il serait bon de comprendre, ce Pouvoir qui se caractérise par la clôture des espaces de décision politique. Sitôt élu, le maire nomme. Le rôle du conseil municipal et de son président est ainsi de clôturer les espaces de la décision politique. De réduire à néant le débat démocratique, stoppé net entre une majorité soumise à son chef et une opposition réduite à l'interpeller dans le vide. Pour vous en convaincre, visionnez les séances du Conseil Municipal de Vitry-sur-seine. De ce point de vue, Bell-Lloch est un modèle du genre. Les demandes de l'opposition n'ont jamais aucune chance d'aboutir, les règles du scrutin majoritaire sont là pour les mettre en échec. Cette pratique ne laisse pas que de surprendre : elle signe le registre le plus magistral de dépolitisation de l'assemblée municipale. Rien d'étonnant : cette assemblée tire ses pouvoirs du principe de libre administration, non d'un principe de droit politique . Et son chef, le maire, ne peut être démis de ses fonctions qu'en tant qu'agent de l'Etat et par le Conseil des Ministres !

Par ailleurs, le déploiement des instances intercommunales renforce ce registre : gouvernés par une assemblée d'élus au second degré (chaque municipalité délègue un nombre de conseillers selon son poids démographique), les élus eux-mêmes y perdent en autonomie de décision et les électeurs en souveraineté : l'éloignement des électeurs, déjà patents lors des réunions de l'assemblée communale, l'est davantage encore à ce niveau, pour devenir juste un lointain souvenir.

De quoi le maire, cette figure de la politique française qui a le plus résisté à la défiance généralisée envers la représentation, est-il le nom ? Au vrai, d'une politique administrative qui n'assume pas son nom... Aimé de ces électeurs, il est le premier régulateur de l'autorité de l'Etat, alors qu'il apparaît aux yeux de ses concitoyens comme un résistant local... Il est une institution administrative, non une instance politique. Et curieusement, cet élu qui n'est pas élu au suffrage universel, émane d'une Assemblée délibérante, mais dont il fait partie... L'assemblée communale, elle, détient le Pouvoir d'une clause de compétence (art. L. 2121-29 du code général des collectivités territoriales, issu de l'art. 61 de la Loi de 1884), mais dans les faits, elle ne l'exerce pas : c'est le Maire qui est l'agent permanent de la commune, et ce maire gère la collectivité en s'appuyant sur ses pouvoirs propres et sur la délégation que le conseil municipal lui donne au lendemain de son élection. Voyez cette délégation votée à Vitry-sur-seine : elle est énorme, couvrant aussi bien le foncier que la capacité d'emprunt de la ville... Où vagit la démocratie dans ce cadre ?

L'un des Pouvoirs essentiels du Maire est donc cette délégation générale que lui confie d'emblée sa majorité, et sur laquelle plus personne pendant six ans n'aura à se prononcer... Certes, il est en théorie soumis à l'exécution des décisions du conseil municipal. Mais n'est-il pas aussi, avec son cabinet, à l'origine de ces décisions ? Les délibérations du conseil elles-mêmes, ne sont-elles pas préparées par son cabinet ? Si bien qu'il est extrêmement rare qu'un Conseil rejette une délibération. Du reste, le système majoritaire lui assure un soutien sans faille. Quant au pouvoir de contrôle du conseil municipal, faute de moyens et de sanctions, il est nul : il se limite à un simple pouvoir d'information. 

Nous sommes ici en présence d'un pouvoir verrouillé. Pendant six ans... Politiquement, le maire est littéralement "irresponsable". Et l'assemblée communale ne peut à aucun moment de son histoire constituer de contre-pouvoir. Le seul danger ne peut venir que de sa responsabilité juridique, puisqu'il engage la collectivité (recrutements, signatures des marchés, acquisitions foncières, etc.). Responsable de la gestion et du patrimoine communal, il court juste le risque de l'erreur comptable -ou bien d'une escroquerie avérée, et encore... Une responsabilité administrative que les maires ne se sont pas fait faute de dénoncer... La Loi du 10 juillet 2000 limite ainsi le périmètre de sa responsabilité pénale.

Certes, il doit composer avec sa majorité. Encore que : il peut à tout moment révoquer ou retirer une délégation. Et pour y pallier, il a tout le loisir de construire ses relais clientélistes. Les subventions qu'il accorde aux associations, souvent comme le fait du prince, raffermissent au demeurant ce clientélisme et lui permettent de construire son réseau de partisans. Et s'assurer le verdict des urnes à la prochaine élection, voire le construire patiemment.

Gouvernance et démocratie de Gilles Verpraet,

Revue : Villes en parallèle, année 2001, n°32-34, pp. 239

https://www.persee.fr/doc/vilpa_0242-2794_2001_num_32_1_1346

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 10:54

Une agonie républicaine, parce que tout est légal. Vitry, parce que du national au local, désormais, le mode d'être de la politique est frappé au sceau du mensonge, de la trahison, du hold-up. Républicaine encore une fois, parce que la Constitution de la 5ème République inscrit dans ses fondements le projet de liquidation de la démocratie. Beaucoup à la manière dont la Constitution de Weimar, cette république social-démocrate qui remit le pouvoir à Hitler, inscrivit à travers sont article 48, qui rappelle furieusement notre 49.3, la possibilité de légiférer par ordonnances et décrets. Pour liquider la démocratie, Hitler n'eut pas de coup de force à ourdir : il appliqua simplement jusqu'au bout les possibilités offertes par la Constitution républicaine de Weimar, qui lui permit très vite de se passer du Parlement. Un peu comme Macron se passe du nôtre, les godillots en place se contentant d'être une médiocre chambre d'enregistrement. Deux Constitutions donc, identiques en ce qu'elles inscrivaient dans leurs textes fondateurs la possibilité d'annuler la séparation des pouvoirs, législatifs, exécutifs, judiciaires, pour les placer tous les trois entre les mains d'un seul homme. Carl Schmitt, le théoricien du nazisme, en thématisa les fondements.

Qu'en est-il au niveau local et comment, sans abus de pensée, avancer qu'au fond, le hold-up perpétré contre les électeurs de Vitry-sur-Seine est bien dans la logique macronienne de liquidation du politique ?

Bell-Lloch ne s'est pas présenté aux municipales. Il a avancé masqué sous la signature du maire sortant : Jean-Claude Kennedy -il l'a d'ailleurs avoué lui-même après coup : "on ne pouvait faire autrement" (mais on aimerait bien comprendre cet empêchement qui aura pris en otage les électeurs vitriots). Partout dans la ville la campagne s'est clairement articulée autour de la candidature Kennedy. Bell-Lloch, au moment de l'élection du maire, en conseil municipal, s'est présenté contre Kennedy, le choix des électeurs. L'argument qu'il avance aujourd'hui, après coup, c'est que le code électoral français des municipales stipule que les citoyens votent pour une liste, non qu'ils élisent un maire. Ce sont les élus assemblés en Conseil qui élisent le maire, pas les citoyens. Le tout pour éviter, en principe, la présidentialisation des municipales et que les communes deviennent des baronnies où le pouvoir se transmettrait oligarchiquement. Cela, c'est le principe. Mais la réalité est autre. Tout comme elle est autre, toujours, en ce qui concerne les principes qui fondent la République française, telle l'égalité par exemple : dans le principe, tous les français naissent égaux devant la Loi. Dans les faits, il faudrait une sacrée mauvaise foi pour prétendre que cette égalité est la règle. L'égalité en France n'est que formelle, un principe abstrait. Les faits sont têtus, disait Lénine... Et dans les faits, la tête de liste est toujours le candidat à la mairie. Dans les faits, les électeurs votent bel et bien pour elle comme candidature officielle à la mairie, et non pour une liste au sein de laquelle on pourrait piocher à qui le veut bien, le maire entrant. Mais dans le droit français, Bell-Lloch a raison : il a été élu légalement.

Or le Droit n'a que faire de la justice. Ne pas le reconnaître, c'est interdire tout espace de protestation : l'ordre juridique ne peut être que le résultat d'une défaite. Légalement, les résistants de 39-45 étaient des terroristes. Le Droit n'a ainsi rien d'universel, il n'est pas la Justice, il ne fait que sanctionner un état de suspension dans le vide d'un compromis qui, demain, pourrait changer. Ces terroristes de 39-45 sont aujourd'hui nos héros. Cela signifie que, dans notre situation historique, et cela crève littéralement les yeux dans les manifestations en France, la vraie finalité du Droit français est la protection du Pouvoir en place. D'un pouvoir, précisons, parce que "républicain", toujours orienté contre le Peuple souverain. Précision utile en ce qui concerne Vitry... Sous Macron, le Droit ne sert ainsi plus qu'une violence de rapine, qui exige des électeurs leur soumission à la classe politico-médiatique qui n'a, elle, qu'un but : celui de la conservation du Droit en place, profondément inégalitaire et sans fondement moral.

Alors, certes, théoriquement, le Droit dit positif, qui devrait être le nôtre, se devrait de favoriser l'intérêt de l'humanité en chaque individu (Kant). Inutile de gloser : du combat pour la survie de l'environnement au combat pour une vie plus juste, il crève encore une fois les yeux que le Droit français n'a pour seule origine et seule finalité que la violence. Il introduit même dans nos vies une violence inouïe, instituant, pour le dire avec Walter Benjamin, "une fin qui, sous le nom de Pouvoir, demeure intimement et nécessairement liée à la violence."

Le code électoral municipal ne fait pas exception quand on l'exhibe soudain au sortir des urnes, en cache-sexe d'une prise de pouvoir. Les électeurs vitriots ont bêtement cru voter pour un candidat... Exhiber son bon droit, comme le fait Bell-Lloch et son équipe, ne fait que révéler leur seule obsession : garantir leur Droit, c'est-à-dire leur Pouvoir. Un Droit qui, on le comprend aisément, n'est plus que le privilège d'une caste dont la tâche est de détruire toute menace, toute opposition. On l'a vu lors de la première, tout comme lors de la seconde séance du Conseil Municipal de Vitry-sur-Seine, en ligne sur le site de la mairie : le Pouvoir accaparé, il ne reste à l'opposition et aux citoyens que la soumission (que le maire nomme "confiance") aux décisions prises sans recours démocratique pendant six ans : quand la majorité siège, rien ne peut lui faire obstacle.

Une des séquences électorales des plus lamentables de l'histoire de la 5ème République vient donc de se jouer dans une ville communiste. Un hold-up du vote citoyen. Tout comme Macron a procédé au hold-up du vote "barrage" (contre le FN devenu depuis RN) des électeurs français pour confisquer le Pouvoir à son seul profit. Une séquence électorale qui achève littéralement les vitriots au terme d'un taux d'abstention record : près de 80%, le plus élevé de France ! (Faites alors le compte : le maire "élu" par le Conseil municipal ne représente en fait que 17 conseillers, sur une population de près de 100 000 habitants)... Cette élection n'a ainsi de démocratique que sa pétition de principe : un "principe", juste un principe. Un principe qui inflige à l'électorat vitriot non seulement sa plus sévère défaite, mais la pire humiliation de son histoire en laissant élire une représentation déshonorante, vide de sens.

Petit détour : le 28 novembre 1888, Octave Mirbeau publiait La Grève des électeurs et s'étonnait de ce qu'un farceur pouvait espérer tromper encore le corps électoral... Il évoquait l'électeur en "martyr improbable" : le droit de vote, affirmait-il, n'offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes... On en est là. Mais cette fois, c'est l'électeur réfléchi qui est dupé, celui qui sait expliciter son vote et expliquer le sens de sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Bell-Lloch a eu la peau de cet électeur, comme l'analysait en son temps Octave Mirbeau, commentant les élections. Déjà ce dernier avait pointé le "déshonneur collectif" dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu'était massivement la vocation de toute république : nuire gravement à la démocratie.

La 5ème République ne tient que par la force du mensonge. Elle n'est qu'une fiction, le récit improbable d'un système toujours moribond, au sein duquel le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité est recevable. Sa souveraineté n'est que formelle. Un principe. Qui n'engage personne. Mieux : la conception que l'on se fait de l'état dans ce système moribond, c'est qu'il n'est pas identique à la société : il la surplombe. Et ses dirigeants savent, eux qui la surplombent avec lui, mieux que le peuple souverain, ce qui est bon pour lui. Bell-Lloch ne tient pas un autre discours, bien que formulé dans une rhétorique pudibonde, quand il assène que les communistes au pouvoir à Vitry sont "une tête de pont". Traduisez "l'avant-garde" en langage stalinien, qu'il n'a pas osé. Une avant-garde éclairée, forcément, qui sait mieux que le Peuple ce qui est bon pour lui. Surplombant la souveraineté populaire, lui et son équipe, 27 personnes, savent mieux que les 100 000 vitriots ce qui est bon pour eux.

Une fois posée la question de la légalité, reste celle de la gouvernance. La gouvernance municipale, contrairement à ce qu'un Bell-Lloch affirme, est présidentielle. J'y reviendrai dans un second article. Il est du reste, dès le premier conseil, le "Président" du Conseil... Son Pouvoir relève au demeurant dans les textes fondateurs d'un pouvoir administratif, non d'un pouvoir politique : on ne peut en contester l'usage qu'administrativement, non politiquement !

Un maire donc. Chef de son administration, disposant de délégations inouïes, et d'un pouvoir de rétorsion ahurissant sur sa bureaucratie, dont il n'a pas oublié qu'elle n'était pas la fonction publique, mais un instrument docile légué par Napoléon pour soumettre le peuple. Soit l’avancée la plus probante d'une gouvernance autoritaire. Du genre de celle qui menace l'unité de la société civile. Une sorte de structure qui n'est pas sans accord avec l'idéal stalinien, ou néolibéral, et dont le seul objectif est de se survivre à elle-même : la levée godillotte des bras au moment du vote en témoigne. A Vitry, 30 mains se lèvent désormais, dans un balai cocasse et parfaitement réglé. Pas de place pour le débat, il faut enchaîner les votes. Et puisque l'on dispose d'une majorité, à quoi bon s'obstiner à réfléchir cette gouvernance ? Si bien que l'on peut, à la suite d'un Brecht, affirmer sans l'ombre d'un doute que cette gouvernance est le commencement de la dictature, laquelle n'est que son évolution normale. Car une fois le maire élu, la gouvernance municipale ne relève plus de la politique : ne reste qu'une pantomime qui a vocation à tout transformer en soumission : détruire l'état politique.

Détruire l'état politique. Telle est la visée de Macron, telle est la visée de Bell-Lloch. Il faut vider le suffrage universel de sa substance. Il faut défaire la démocratie ("bourgeoise", nuance Bell-Lloch). Calquer la gouvernance locale sur la gouvernance nationale. En finir avec la souveraineté du Peuple : c'est cela abattre l'état politique. Dont le contrat social était du reste déjà bien entamé à Vitry, avec ces 80% d'abstention ! Et ne pas s'étonner de voir des élus fantoches déchirer d'un coup de dents ce qu'il reste des oripeaux de ce contrat social. Les deux séances du conseil municipal de Vitry, le second à huis-clos au prétexte fallacieux de la circulation du covid, en ont offert l'image la plus navrante : ils n'avaient pour but que de verrouiller le Pouvoir au sein de la commune. Le macronisme est bien l'enfant sénile du républicanisme et Bell-Lloch est bien l'enfant légitime de Macron, lui qui a mis en avant le même thème du "rajeunissement" du personnel politique pour revendiquer ce Pouvoir... Comme si le jeunisme était un programme suffisant...

http://www.joel-jegouzo.com/2019/06/la-greve-des-electeurs-octave-mirbeau.html

La Grève des électeurs, Octave Mirbeau, éditions de l'Herne, 5 mars 2014, 7.50 euros, ean : 9782851972705.

La Démocratie de l'abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, éd. Gallimard, Paris, 2007.

 

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 08:43

La Semaine sanglante… Débutée déjà depuis quelques jours. Le 25 mai, la bataille fait rage à la Butte-aux-Cailles. La défense des Communards est acharnée, héroïque face aux 150 000 soldats déployés contre eux, et aux milliers de canons qui ne cessent de bombarder Paris nuit et jour. L’horrible massacre de la population parisienne s’accélère. Les Versaillais sont entrés par Auteuil et Passy, les quartiers riches, qui ont conspirés et les ont aidés. Ces mêmes Versaillais déconfits militairement quelques mois plus tôt, et que les Communards ont commis l’erreur de ne pas poursuivre hors de leurs murs pour les anéantir. Les Versaillais donc s’engouffrent et se déversent par milliers dans la nuit du 21 au 22 mai dans Paris, par la Porte de Saint-Cloud. On a dépavé les rues, partout on entend le bruit de ferraille des rares canons des fédérés que l’on roule dans Paris et le déchaînement des canons allemands.

Ces mêmes allemands qui ont libéré plus de 50 000 prisonniers français pour les lancer à l’assaut de leurs compatriotes parisiens. Partout la lutte s’enrage. Montmartre est à feu et à sang, de Belleville descendent des troupes erratiques de fédérés. A Saint-Michel une immense barricade est dressée par des femmes et des enfants. Sous une pluie de bombes incessante. Il faut marquer Paris dans sa chair, exterminer, c’est bien le mot, les communards dont l’œuvre intellectuelle, sociale, politique, est immense. Le général polonais Dombrowski charge à cheval la barrière de la rue Myrha –j’y ai habité-, et tombe sous les coups de l’ennemi. Le 25 mai donc, tout l’Ouest est désormais entre les mains des Versaillais. L’autre général polonais, Wroblewski, résiste toujours Place du Château d’eau. Nous sommes à trois jours du massacre du mur des fédérés, au Père-Lachaise. La boucherie est le seul qualificatif qui convient pour décrire ce qu’il se passe dans Paris.  Le 26 mai sera le jour du grand massacre du Panthéon. Les Versaillais contrôleront le Faubourg Saint-Antoine, jetant les cadavres des enfants sur les cadavres des femmes. Les Tuileries sont en feu, cette résidence honnie des rois, des empereurs, de même que le Palais de Justice. Il y a tant de feux dans Paris la nuit que le ciel en est rouge. Partout des monceaux de cadavres, que les Versaillais abandonnent volontairement dans les rues de la ville pour terroriser la population. Partout on assassine le Peuple parisien.  Approche le Dernier jour, le 172ème. Le dernier. Paris est une ville martyre, un immense champ de bataille et d’extermination. Ce volume 3 est poignant, les planches, fortes, ne cessent d’inventer des mises en page hallucinées. Ne reste qu’à conter l’histoire des rescapés, dont un témoin de notre temps, projeté dans l’époque, rend compte, fil d’une intrigue habilement menée, celle de la recherche du dénommé Lavalette, inaugurée dans le Tome 1 et dont nous découvrons la conclusion.

Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune, T.3 : les orphelins de l'histoire, édition Delcourt, 176 pages, septembre 2019, ean : 9782413019978.

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 10:44

La France périphérique. Incernable, sinon indiscernable. Indiscernée plutôt : la France qui ne compte pas aux yeux de nos élites, la France dont ces élites pensaient même qu'elle ne compterait jamais. Jusqu'aux Gilets Jaunes. Fragmentée, fracturée, essorée, cette France qui ne faisait ni Nation, ni Peuple, qui ne votait plus ou FN, à la marge, et dont ces élites pensaient que le sort était définitivement réglé. Cette France d'en-bas, sans dents, corvéable à merci. Ni Bretons ni Corses, un espace, des espaces plutôt que des territoires : la «campagne», réputée «vide», non patrimoniale. La France périphérique de ceux et celles qui n'avaient pas les ressources suffisantes pour être mobiles, mais celle aussi de ceux et celles qui ont choisi, oui, choisi, de rester sur place, de ne plus jouer le jeu de l'autre France, prétendument républicaine mais confisquée entre les mains d'une poignée de voyous. La France de ceux qui ont choisi d'en découdre à leur manière avec la brutalité du monde néolibéral. Ni beaufs ni racistes, ni bobos, cette France dont Bourdieu croyait pouvoir circonscrire la conscience en la nommant «classe objet» (Bourdieu, 1970), dépolitisée. Pas vraiment ces «petits blancs» de Faulkner ou de Steinbeck pourtant. Des gens que l'on découvre donc enfin, inventifs, sociables, recréant partout du lien et du sens.

L'enquête de Benoît Coquard, par immersion, se présente comme un récit ethnographique rendant compte de ce qu'il se passe «ici». Rendant compte de ces collectifs qui se sont mis en place, de cette sociabilité inconnue des grandes villes, où l'on se «serre les coudes» parce qu'on ne peut faire autrement. Des collectifs qui fondent une économie locale de rupture, qui bousculent les logiques traditionnelles d'appartenances rurales, des cercles d'interconnaissance aux solidarités très fortes, à la sociabilité très dense.

Mais le plus surprenant de l'enquête, c'est son étonnement devant ce «surgissement». On semble découvrir, sans comprendre comment cela a pu arriver, un monde pétri d'une grande conscience politique. Pour tenter d'approcher ce moment, l'auteur parle «d'effervescence invisible». Tout comme l'on a pu s'étonner de voir les Gilets Jaunes se politiser en «si peu de temps»... Tout le monde semble avoir été pris de cours par le surgissement comme ex nihilo, d'une conscience politique déployée en deux temps trois mouvements, et tellement «profonde» déjà... C'est oublier que son processus était profond. C'est oublier les années 1788, 89, et jusqu'en 1792, quand le Peuple sembla surgir d'un coup, comme «neuf», «spontané», faisant son irruption sur la scène politique, intellectuelle, rédigeant jusq'au plus reculé des bleds de France des cahiers de doléances d'une intelligence inouïe, et poussant les élites révolutionnaires à aller jusqu'au bout de l'effort de penser un autre monde... Pareil en 1871, quand on y songe : relisez les dossiers accumulés par les Communards, leurs réflexions incroyables, menées sur tous les aspects de la vie sociale et individuelle, de l'éducation à l'organisation sociétale. Le fait d'ouvriers, d'employés, de «petites gens» non instruites... Comment expliquer cette irruption soudaine si juste intellectuellement ? Loin des cours, des universités, des salons ? Voilà ce qu'il reste à défricher : cette intelligence populaire dont on ne voit jamais qu'elle a toujours été là. Cette réflexivité a toujours été là, mais selon un mode propre. C'est cela qu'il faut étudier ! Tout comme, chaque fois, l'importance du rôle des femmes dans les changements sociaux en France.

Ceux qui restent donc, qu'ont-ils en commun s'interroge l'auteur de cet essai. D'avoir été méprisés, relégués. Ils ont en commun l'expérience d'un pays violenté. Abusé.

Ceux qui restent, Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Benoît Coquard, éditions La Découverte, coll. L'envers des faits, décembre 2019, 212 pages, 19 euros, ean : 9782348044472.

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 15:26

Au sortir de la guerre de 39-45, le Peuple français avait réussi à imposer des institutions littéralement révolutionnaires qui mirent à mal le mode de production capitaliste. Les ouvriers plus particulièrement, avaient compris que le nerf de la guerre n'était pas l'argent, mais le Travail. Non seulement la maîtrise de l'outil de production, mais aussi celle de la production du salaire. Ils avaient compris que l'important n'était pas la répartition des richesses, mais la production de la valeur. La création du régime de sécurité sociale en fut la pleine illustration, tout comme l'invention de la Fonction Publique, relevant d'une conception du Bien Commun qui n'a cessé depuis de faire défaut à nos « penseurs ». Rappelons qu'en 1946, le régime général était géré par les travailleurs, et qu'en fait de gestion, ces travailleurs avaient réussi à mettre la main sur pas moins du tiers de la masse salariale ! Soit la création d'un outil d'ampleur macro-économique ! Capable de peser lourdement sur l'économie, dont on sait ce qu'elle fut au cours des Trente glorieuses, et grâce à cette pesée sociale : l'époque du plus grand enrichissement du pays. Une victoire portée essentiellement par la CGT à travers des luttes très dures, sinon souvent héroïques. Car non moins évidemment, dès 47 on devait assister aux attaques en règle de la bourgeoisie, souvent « socialiste », contre cette auto-organisation ouvrière. Imaginez un peu ce qu'il fallut de courage pour imposer le code du travail ! Pour imposer le contrat de travail à des bourgeois qui se refusaient à n'être que des employeurs, tenus par des principes, simples «contributeurs» à la production de la valeur économique. Imaginez le renversement cognitif rétrospectif que commandent aujourd'hui la récapitulation de ces actions souveraines, quand aux yeux de nos médias et de leur clique politique seules comptent les «richesses» prétendument créées par «les patrons» ! Imaginez cette époque, si lointaine désormais pour nous qui avons accepté que la qualification soit attachée au poste de travail et non à la personne qui l'occupe ! Imaginez deux secondes ce qui s'était levé soudain et nous avait collectivement enrichis, cette socialisation salariale de la valeur !

Dans les années 1980, sous l'égide des socialistes, s'est levée l'immense offensive néolibérale. Une offensive qui a porté sur la production de la valeur, justement. Tandis que les syndicats s'enferraient dans le tragique déplacement du terrain des luttes, à réclamer une meilleure répartition de la richesse (scruter les miettes), et non la revendication de la maîtrise du salariat. En prétendant combattre l'austérité, en faisant de ce combat le centre de leur pensée, ils n'ont cessé alors de nous enfermer dans l'impuissance politique. Avant Macron, ils ont emboîté son pas : regardez-le triompher à exiger la baisse des cotisations sociales, quand il faudrait au contraire les augmenter, refuser le système des complémentaires, de la CSG, du RSA. Car il ne faut jamais oublier que la cotisation est un élément du salaire. Or, qu'avons-nous obtenu ? De baisse des cotisations en baisse des cotisations, c'est au final le salaire qui a fini lui aussi par baisser. Entre 1960 et 1990, le salaire d'embauche a été divisé par deux ! Ce qui a permis de nous faire avaler la pilule du petit boulot plutôt que le chômage. Mais là encore, on a eu et la précarisation et le chômage ! Et la misère de masse en sus !

Il faut entendre Bernard Friot dresser les comptes et dévoiler le visage tristement imbécile de la Macronie, qui est la mise à mal de la cohérence de notre appareil productif -on l'a vu avec l'affaire des masques, des test, de tout le système sanitaire français réduit à rien. Macron, c'est la mise à mal de la finalité de cet appareil productif, qui a fait de la France le pays le plus désindustrialisé d'Europe, et donc le plus vulnérable, à l'orienter uniquement vers la production de dividendes. Car l'économie française n'est rien d'autre qu'une immense pompe à fric qui ne cesse de faire ruisseler l'argent des pauvres vers les riches. Alors quel est l'enjeu ? Bernard Friot en pointe un certain nombre -il ne saurait être exhaustif : une révolution n'est pas le fait des penseurs, mais d'un Peuple enfin debout. Produire tout d'abord, en faire l'expérience, en dehors des normes néolibérales. Conquérir ensuite ce droit de la personne, non celui du profit : c'est la personne qui doit être reconnue comme productrice de valeur, et en conséquence, il faut lier le salaire à la qualification de la personne, non à celle du poste qu'elle occupe. Et refonder la dynamique qui a conduit à l'invention de la Fonction Publique. Il faut en quelque sorte centrer la démocratie sur le travail. Sans doute créer des caisses de salaire pour que l'entreprise ne paie pas ses salariés, mais se contente d'y cotiser. Créer aussi des caisses d'investissement pour se débarrasser des crédits usuriers proposés par les banques. Car «Attendre ses ressources des aléas d'un marché qu'on ne maîtrise pas : (est accepter une) inutile violence».

Bernard Friot, Vaincre Macron, éd. La Dispute, collection Travail et salariat, novembre 2017, 130 pages, 10 euros, ean : 9782843032899.

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 16:06

C'est surtout de l'inégalité patrimoniale dont il est question ici. Une inégalité peu étudiée, alors que 10% des terriens possèdent 70% du patrimoine mondial, les 50% les plus pauvres n'en possédant que... 2% ! Or ce patrimoine est désormais central dans la construction du statut social des individus, à l'heure où se paupérise la société salariale. Des transferts générationnels aux appuis familiaux, dans le contexte de domination sociale qui est le nôtre, on le sait : disposer de solidarités familiales est crucial. C'est en effet à la famille qu'incombe l'essentiel du soutien financier des entrants, comme des sortants de la vie salariale, que ce soit pour l'entrée dans la vie active, la retraite où les périodes de chômage. Sans parler de l'investissement familial pour les études, de plus en plus lourd. On assiste ainsi à la remontée du poids des héritages dans l'économie, à une époque où le rendement du Capital est plus élevé que le rendement du travail. L'héritage est même devenu central dans la dynamique des sociétés capitalistes contemporaines, une sorte de retour aux lois saliques !

Or, les écarts de richesse entre les hommes et les femmes n'ont cessé de croître en France, d'année en année. Au cœur de ce dispositif : la famille, où des mécanismes souterrains empêchent les femmes d'accumuler des biens ou les privent de la partie la plus structurante de l'héritage pour ne leur laisser que celle des compensations. L'étude a porté sur le dépouillement massif d'actes notariés, où se formalisent les arrangements familiaux. Nos auteurs y ont découvert que ces comptabilités intégraient des normes genrées, jamais explicitement exprimées, qui favorisaient les hommes.

Mais l'intérêt de cette étude va bien au-delà. Elle nous force à nous interroger sur les approches sociologiques de Durkheim à Bourdieu, qui fondaient principlament l'étude de la famille sur les liens qu'elle abritait, non ses biens. L'intimité familiale excluait par exemple le rapport marchand de la famille à elle-même. L'héritage était ainsi d'abord perçu comme culturel avant que d'être économique. Mais la famille de Durkheim ou de Bourdieu n'existe plus aujourd'hui. Elle est devenue une institution économique qui contrôle les richesses, les produit et les évalue. Le salariat nous avait donné l'illusion qu'elle était hors jeu économique. Les années 2000 auront finalement battu en brèche le grand récit familial construit par les sociologues des siècles passés. Voire les approches économiques des penseurs d'aujourd'hui : le Capital de Piketty par exemple, ne s'intéressait qu'aux ménages, non à ce qui se passe à l'intérieur du ménage. Or, en France, au bas de l'échelle sociale, les sans-dents ont un visage : celui d'une femme !

Le Genre du capital, comment la famille reproduit les inégalités, Céline Bessière, Sibylle Gollac, La Découverte, collection l'envers des faits, décembre 2019, 326 pages, 21 euros, ean : 9782348044380.

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 10:23

Une histoire, celle de sa vie, une vie entière passée à Aubervilliers, ex banlieue rouge. Qu’est- devenue cette banlieue rouge ? En 1917, son grand-père anarchiste avait débarqué dans la banlieue nord. Arrêté en 1918, emprisonné, il avait fait deux ans de travaux forcés à Toulon, avant d’y revenir. Enfant, Didier Daeninckx avait vécu dans la bicoque que ce grand-père avait bâtie de ses propres mains sur un terrain acheté à un copain. L’autre grand-père avait été maire de Stains. Lui, aujourd’hui, a quitté cette banlieue qui n’est plus rouge. Aubervilliers. Charles Tillon en fut le maire au sortir de la guerre de 39-45. Une ville que Laval avait dirigée ! Prévert et Kosma était venus aider Tillon. Aujourd’hui, d’y songer, c’est comme un rêve : à quoi ressemblent nos élus ? En 46, ces élus avaient soutenu et présenté un documentaire à Cannes : «Aubervilliers». Partout sortaient de terre des écoles sous la poussée d’un fort mouvement populaire.  Des stades, des bibliothèques, des théâtres, des cinémas d’art et essai, des centres de vacance. Le Conseil Municipal dotait les plus pauvres de croquenots, de culottes de velours, de pulls. Que sont devenues nos villes de banlieue ? Sans attendre le Grand Soir, partout dans la ceinture rouge la vie avait pris ses quartiers. On intégrait les populations immigrées. On n’excluait pas. Une contre-société s’était même mise en place, à travers les maisons de jeunes, les clubs de sport. Une forte solidarité reliait le monde civil au monde du travail. Une fraternité de combat, détruite depuis.  L’Espagne était dans le cœur de tout le monde, l’Algérie, le Vietnam. Lui, aujourd’hui, part, soulagé. Qu’est devenue la banlieue rouge ? Terre de solidarité, de lutte, de réflexion, d’expérimentation…

2014 : l’année de la bascule à ses yeux.  Mars 2014 même pour être précis : les municipales.  Avec un candidat pris de boulimie immobilière, protégé par une milice de voyous. Ancien ministre, ancien sénateur, ancien député… Une agglomération de 90 000 habitants. 28 000 inscrits sur les listes électorales, 70% d’abstention. Qu’à cela ne tienne : la Constitution lui remettait le Pouvoir, un pouvoir qui ne représentait rien. Que lui-même. Un maire élu avec 5% des voix ! Ses clients... Didier Daeninckx décrit cette politique de clientélisme, qui est la réalité du politique en France. Les 5% fidèles à leur patron. Les autres ? Il s’en fout : la Constitution donne le pouvoir, pas la souveraineté du peuple.  Aubervilliers aujourd’hui : une poignée de factieux tiennent tous les pouvoirs, symptôme de l’effondrement éthique de la France. Une poignée de factieux qui n’a laissé aux autres que l’économie souterraine pour survivre. «Ce qu’ils ont fait à ce territoire est indigne», écrit Didier Daeninckx. On peut l’extrapoler à l’étendue de tout le pays. Et puis l’Affaire, qu’il se rappelle : cette gamine d’Aubervilliers morte le 17 octobre 1961. On ne saura jamais combien d’algériens furent assassinés ce jour là. Son père avait été contraint de signer un PV en français, langue qu’il ne savait pas lire. Fatima Bedar avait 15 ans. On avait fait croire à sa famille qu’elle s’était suicidée. Cette même famille n’avait pas eu le droit de voir le corps. Jamais, jamais depuis, la vérité n’a pu éclater. Daeninckx se rappelle la plaque dans sa rue à la mémoire de Thomas Elek, du groupe Manouchian. Mort à 19 ans. Il avait fait sauter boulevard Saint-Germain une librairie fasciste, en posant sa bombe dans un gros bouquin évidé : Das Kapital.

Didier Daeninckx, Municipales Banlieue naufragée, éd. Gallimard, collection Tract, n°13, 3.90 euros, février 2020, ean : 9782072-894145.

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 12:00

Tchernobyl est en feu. Maîtrisé, nous dit-on. Mais un feu qui a de nouveau libéré et diffusé sur toute l'Europe ses particules radioactives... Aujourd'hui encore, des années après l'accident de 1986, la radioactivité est d'un niveau identique à celui qu'il était en 86 autour de la centrale... Les catastrophes nucléaires ne sont jamais ni circonscrites à un lieu, ni à une époque. Fukushima : un tiers des océans pollués. Quid du nucléaire en France ? Dans le parc le plus vieux du monde mais, tente-t-on de nous convaincre, le plus sécurisé au monde... C'est bien connu : les catastrophes n'arrivent qu'aux autres. Mais la Parisienne Libérée en relève huit au total, dont deux en France, passées sous silence il y a bien des années, tandis qu'on exhibait partout le Rapport Rasmussen affirmant que la probabilité d'une catastrophe majeure dans le nucléaire mondial était de 1 fusion non contrôlée tous les 17 000 ans... On serait donc statistiquement paré pour les 136 000 prochaines années... Soyons sérieux. Mais les états ne le sont jamais en ce qui concerne le nucléaire, la France moins que les autres, qui continuent d'affirmer que le nucléaire c'est l'avenir, quand son parc non seulement date des années 1970 mais, mieux : a été conçu dans les années 50... Sauf l'EPR, conçu... dans les années 90 -et dont personne ne veut plus dans le monde, tant son coût est faramineux. Faramineux toujours, le coût d'entretien de ce parc qui tombe en ruine et dont nous savons qu'à très brève échéance il va falloir nous en débarrasser... Comment ? Nul n'en sait rien : la France, qui a développé le parc nucléaire le plus imposant au monde, a fini par voir partir à la retraite ou a licencié tous ceux qui avaient développé une expertise à ce sujet... Si bien que pour le démantèlement de ce parc en ruine, nous allons devoir payer des experts étrangers... Et vite : le nombre d'incidents relatés par la Parisienne Libérée, discrètement avoués par EDF, est colossal : quasiment tous les jours. Et tous les trois mois nous passons de justesse à côté d'un accident majeur... Tout cela à cause de l'entêtement d'EDF et de quelques technocrates débiles qui n'ont rien trouvé de mieux que d'affirmer que pour garder notre indépendance énergétique il fallait continuer de rapiécer (littéralement, on en est là), les centrales nucléaires françaises... La transition écologique, c'est pas pour demain ! Non plus qu'un authentique débat sur le sujet. Du reste, dès ses origines, le nucléaire s'est soustrait à toute décision démocratique. La création du Haut Commissariat à l'Energie Atomique (le CEA), ne fut l'objet que d'une ordonnance (n°45-2563). En 1974, pareillement, Pompidou décida des grands chantiers de construction de ce fameux parc, vieux dès la naissance dans sa conception. Pourtant les solutions existent, qu'explore la Parisienne Libérée. Nombreuses. D'alternatives durables à cette combustion imbécile -les centrales ne sont à la vérité que de grosses bouilloires... Alternatives égrenées dans son ouvrage avec une intelligence folle. Comme ses journaux télévisés rythmés, dont il est dommage qu'elle y ait y mis fin. On la regrette !

Le Nucléaire c'est fini, La Parisienne Libérée, éditions La Fabrique, décembre 2019, 224 pages, 13 euros, ean : 9782358721875.

https://www.youtube.com/user/lilas14

https://www.youtube.com/watch?v=BhcHVGclVUk

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 10:20

Une enquête sur les sociétés Albert Frère et Paul Desmarais. Dans l'un et l'autre cas, des héritiers associés à des banques d'affaires, Le premier est belge. Enfin domicilié en Belgique, car la Belgique, il s'en fiche. Et quant à y être vraiment domicilié, c'est toute la question : seules ses entreprises déficitaires le sont, les bénéficiaires, elles, sont domiciliées ailleurs, loin, là où les impôts ne les atteindront jamais. Dans les paradis fiscaux. Et quant aux déficits des entreprises dudit groupe domiciliées en Belgique, ce déficit est programmé, calculé, arrangé pour qu'elles le restent pour l'éternité : celles domiciliées dans les paradis fiscaux absorbent tous leurs bénéfices. De sorte que les rentes des sociétés Albert Frère se font sur le dos du contribuable belge. Et c'est pareil pour Desmarais : seules les entreprises déficitaires sont domiciliées en France. Et tout cela est légal, voire encouragé par nos législations et la mise au pas des politiques nationales. Remarquez : Frère plume aussi la France. Frère ? C'était l'un des convives du Fouquet's. Son poulain, à l'époque, s'appelait Sarko. Puis Hollande. Puis Macron. Jadot demain ? Il s'en fiche du reste, ce ne sont que des gugus qu'il met en place : seules comptent ses rentes. Il ne prend ainsi jamais aucun risque : tant que les médias seront à la botte du patronat, aucune chance de voir un trouble fête l'emporter sur cette écurie de bras cassés qu'il pouponne. Grâce aux médias. Grâce aux instituts de sondage. Grâce aux grandes institutions liberticides : l'Assemblée Nationale, le Sénat et on en passe. Tout un monde stipendié qui lui assure ses arrières. Les milliardaires ne courent jamais aucun risque. Solidaires pour anéantir la société civile. Restaurer son esclavage. Une solidarité telle que l'on peut s'étonner de voir nos auteurs poursuivre leur essai par le portrait des deux milliardaires mis en cause. A quoi bon ? Les milliardaires sont tous pareils et ne se distinguent en rien les uns des autres. Aucune personnalité : ils sont vides. Regardez Bernard P. Entendez le vide sidéral de ses propos, regardez celui de ses expressions. Ces types ne respirent aucunement l'intelligence, mais la nullité la plus crasse. Pourquoi donc s'attarder sur leur carrière ? Leurs débuts ? A la fin, ce sont toujours les mêmes qui perdent : nous. Tout le reste n'est qu'une fable de magazine people pour nous faire croire que ces gens sont des acteurs de notre vivre ensemble. Et finalement, l'ouvrage se présente comme un gros livre écrit comme un roman qui ne sert à rien. Sinon quand même lever le voile sur les possibilités de manipulation qu'un système politique comme le nôtre offre à des individus qui n'ont aucune envergure en réalité.

Les Prédateurs, des milliardaires contre les états, Catherine Le Gall, Denis Robert, éditions du Cherche Midi, sept. 2018, 300 pages, 21 euros, ean : 9782749155937.

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