Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 septembre 2022 3 14 /09 /septembre /2022 10:47

Ayons le courage d'avoir peur, car «C'est en tant que morts en sursis que nous existons désormais», ainsi que l'affirmait le philosophe allemand G. Anders après Hiroshima et face, déjà, à l'imminence des catastrophes écologiques qu'il pressentait.

«Semeur de panique», ainsi que le nomme très justement Florent Bussy, Anders avait fait de l'obsolescence le concept fondamental de son œuvre. Cette obsolescence constitutive de notre modèle économique, et dont il avait compris qu'elle s'étendrait à tous les domaines de la vie, au point de rendre un jour l'humain lui-même obsolescent.

Ancien élève de Husserl, de Heidegger, premier époux de Hannah Arendt, ami de Hans Jonas, Anders avait fui l'Allemagne nazie avec Hannah dès 1933, lucide quant à ce qui arrivait. Très tôt, il avait fait des camps de concentration (Dachau fut ouvert dès 1933 sans que le monde y voit à redire), de la technique, des nouvelles technologies puis de la bombe atomique ses objets d'étude philosophique, avant de fuir l'université, à ses yeux incapable de nous aider à y voir clair. C'est là du reste que pour lui, se manifestait avec le plus d'acuité le décalage prométhéen qui a saisi l'humanité, dans cette séparation entre le penser et l'agir qui nous livre à la catastrophe et nous rend même incapables de penser ces catastrophes.

Reprenons. Pour Anders, «l'apocalypse» a déjà eu lieu : Auschwitz, Hiroshima. Nous croyons lui avoir survécu, mais elle n'a ouvert aucune issue et s'avance vers son achèvement : l'effondrement écologique. Pourtant, chacun a été mis en demeure de se prononcer, en demeure de prendre ce danger au sérieux. Son injonction à la peur vaut la peine d'être entendue face à la violence inouïe de notre monde et à la surdité fantastique du personnel politique face à l'imminence de la catastrophe écologique. Il est frappant au demeurant d'entendre l'ancien président du GIEC, Jean Jouzel, déclarer aujourd'hui que l'une des grandes erreurs du GIEC aura été de ne pas communiquer sur les catastrophes climatiques qui ne vont cesser de se multiplier, comme si résister à la panique légitime face à ce qui nous attend, avait permis de l'éviter...

Il aurait donc fallu déjà que notre sens de l'existence soit ébranlé avec Auschwitz et Hiroshima. Mais il ne l'a pas été. Le pire, c'est que le monstrueux d'Auschwitz par exemple, on ne l'a pas vu : que des millions d'êtres humains, ingénieurs, chauffeurs, fonctionnaires, aient participé à la mise en œuvre de la solution finale sans broncher. Que des millions d'êtres humains aient pu réduire les enfants à des «produits» soumis à un processus industriel d'abattage, sans méchanceté aucune. Or tout cela a été rendu possible parce que nul ne voyait le rapport de soi à soi-même. Et c'est bien ce décalage qui nous conduira de nouveau à la répétition de l'horreur, dont la possibilité est inscrite au cœur même de notre modernité économique : le système néo-libéral est devenu notre destin à tous, avec son organisation du travail qui dilue les responsabilités, son organisation des responsabilités qui interdit d'avoir une vision globale de ce à quoi une tâche contribue : «nous ne restons concentrés que sur d'infimes segments des processus d'ensemble». Pour Anders, cette logique a pour conséquence que les êtres humains ne sont plus capables de penser ce qu'ils font et leur savoir est ainsi plus proche de l'ignorance que de la compréhension : nous savons que nous allons droit dans le mur, mais nous ne le comprenons pas. L'effacement des responsabilités est tel, que nous pensons en dehors de toute implication de ce que nous faisons, sur la nature par exemple. «Délivrés» de la liberté de conscience, nous agissons sans penser et pensons sans agir...

Anders a interrogé le pilote de l'avion de reconnaissance chargé d'assister le largage de la bombe A sur Hiroshima. Au cours de leur entretien, ce pilote a fini par avouer que tout en donnant les indications techniques qui permettaient un largage sans défaut, il songeait à ses propres problèmes domestiques... La vidange de la voiture, changer le réfrigérateur... Nous sommes ce pilote incapable d'avoir une vision des conséquences de sa tâche.

Le néo-libéralisme ne survit que grâce à l'obsolescence des objets qu'il produit, avec force destruction des ressources naturelles. Des objets sans valeur et la plupart du temps inutile. Si bien que dans cette logique, l'humanité est elle-même devenue inutile...

 

 

Florent Bussy, Günther Anders : nos catastrophes, éd. Le Passager clandestin, 3ème trimestre 2020, 124 pages, 10 euros, ean : 9782369352440.

Partager cet article
Repost0
8 septembre 2022 4 08 /09 /septembre /2022 12:59

Jean Jouzel, paléoclimatologue, qui fut le président du GIEC de 2002 à 2015, Hervé Le Treut, climatologue, spécialiste de la simulation numérique au GIEC et le philosophe Dominique Bourg, dressent le bilan de soixante années d'études internationales consacrées au climat, en s'attachant beaucoup à retracer l'histoire du GIEC depuis sa création, en 1988.

Un document essentiel pour quiconque veut comprendre le vif des débats autour du réchauffement climatique, et n'entend pas s'enfermer dans le seul périmètre des questions de températures...

Or, à tout le moins, la déception dont ils témoignent quant aux décisions qui auraient dû être prises, est tristement révélatrice : nous irons droit dans le mur. Non pas «nous allons», mais nous irons, comme animés par la volonté farouche d'en finir avec nous-mêmes... Nous y sommes du reste déjà, tant, surtout, la classe politique se refuse à agir pour nous éviter le pire.

Certes, l'été 2022 aura marqué un tournant. Tout le monde y sera allé de son bon mot. Et c'est à peu près tout. Les faits sont à présents non seulement bien documentés, mais éprouvés dans la chair de milliards d'humains. Inutile d'en dresser la liste : le changement climatique est désormais une réalité sensible que tout le monde perçoit.

 

Le plus percutant de leur intervention est ailleurs, même si l'histoire qu'il déroule est édifiante et fort instructive. Le plus percutant, c'est tout d'abord la nécessité d'intégrer tout le vivant dans nos modèles pour comprendre les effets du changement climatique et non nous contenter d'enregistrer les records de chaleur battus ici et là. Il faut désormais penser ce changement comme celui d'un tout : le système terre. De la disparition des espèces à leurs migrations, végétales, animales, humaine, jusqu'à l'étude des conséquences du réchauffement des océans dont nous ne savons rien encore, il faut absolument étudier ce changement comme affectant la totalité de la vie planétaire pour tenter d'en appréhender le caractère cumulatif. Or, affirment-ils, quand on saisit ce qui arrive en terme de complexité, ce que l'on observe, c'est la mise en place d'un nouvel état du système terre, qu'il nous faudra assumer pendant des centaines d'années : le point de non-retour est atteint.

Le plus hallucinant dans leurs interventions est ainsi cette révélation du caractère irréversible de ce que nous avons provoqué. C'est-à-dire que même si, aujourd'hui, on était à zéro émission de gaz à effet de serre, les centaines d'années à venir resteraient hypothéquées par un système extrêmement dangereux pour l'habitabilité de la terre : le réchauffement se poursuivrait sur des dizaines d'années...

Le plus effrayant c'est encore de réaliser que les événements extrêmes, ouragans, méga-incendies, inondations dantesques, minimisés aujourd'hui comme « exceptionnels », sont désormais la norme.

Le plus effarant, c'est alors de comprendre que le climat est devenu un phénomène de bascule du système terre : on ne vit pas une « crise » climatique, mais la bascule d'un état de la terre à un autre. Impossible à stopper. Ce qui nous attend ? Les événements extrêmes, inondations, incendies, sécheresses, cyclones vont acquérir à partir d'aujourd'hui un potentiel destructeur inouï. Nous sommes entrés dans un système qui va devenir à très très brève échéance hors de contrôle.

Et la caste politique ne fait rien. Du vent. Jean Jouzel, Hervé Le Treut, ne passent pas pour autant sur leur propre responsabilité en tant que scientifiques : dans les années 90, les rapports demeuraient très, trop prudents. L'éthique prudentielle des scientifiques doit désormais être combattue : il faut communiquer sur ces événements extrêmes qui frappent l'opinion et qui, seuls, parce qu'ils vont se démultiplier, permettront peut-être d'aller au-delà de la simple prise de conscience et d'agir.

Agir... On ne peut qu'être troublé en dernier lieu par le constat qu'ils font, eux qui ont rencontré tous les décisionnaires du monde politique : impossible d'obtenir du niveau international, comme du niveau national, le moindre pas en avant. C'est au niveau local que les choses commenceront à bouger pensent-ils. De quoi désespérer, non ?

 

Le devenir du climat, Dominique Bourg, Jean Jouzel, Hervé Le Treut, éditions Frémeaux & Associés, 04/03/2022, 3 CD, ean : 3561302582023.

Partager cet article
Repost0
27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 08:50

Paris, juillet 2050, 50° à l'ombre. Juste une moyenne saisonnière... Juste une prévision modélisée, mais déjà, en mai 2022, 10° à 20° au dessus des normales dans l'hexagone, des normales dont Météo France vient de décider de changer les dates repères, pour aplatir les écarts à venir et... rendre moins terrifiant, sur le papier, le réchauffement climatique ?

Paris, mai 2022, les médias saluent pareil « beau temps » qui ne peut être que le prologue d'un « bel été ». Oubliant ces 50° déjà atteints en Inde et qui ont tué. Longtemps. Beaucoup.

Comment aider à une vraie prise de conscience de l'urgence climatique ? Blain explique son projet, sa rencontre avec Jancovici, leur lecture commune du rapport du GIEC si peu commenté par les médias. D'où l'idée d'en faire une bande dessinée pour toucher plus de monde. Une BD centrée sur ces quelques lignes dont notre société ne veut rien entendre : celles de la sobriété énergétique, seule véritable issue à un réchauffement climatique qui désormais s'emballe et en s'emballant, menace de nous conduire plus vite, plus tôt, plus brutalement, aux 50° évoqués.

Tout leur raisonnement dès lors va s'articuler autour de cet impératif mis sous le boisseau, ou hypocritement repris par #TotalEnergies, #EDF, #ENGIE qui poursuivent « ailleurs » leurs projets d'exploitation d'énergies fossiles. De vraies bombes climatiques dégoupillées dans le dos des annonces proclamées. Car si l'on ne change pas de mode de vie, celui de la surconsommation et du gaspillage effréné, aucune mesure ne pourra enrayer la catastrophe qui arrive : on sera mort avant d'avoir épuisé les ressources de la terre... Dans la réalité des faits, depuis la Cop 1 de 1995, c'est la consommation des énergies fossiles qui a le plus augmenté, croissance oblige...

Et nulle autorité ne veut semble-t-il y mettre un terme. On parle de progrès du rendement agricole, mais les engrais phytosanitaires exigent l'exploitation de plus d'énergie fossile d'année en année, indépendamment du fait que ces engrais tuent eux aussi d'une mort lente et sûre les populations qui consomment les produits de l'industrie agro-alimentaire.

Les emplois de service ? Ils consomment plus d'énergie fossile que les emplois industriels...

La civilisation des villes ? Elle est plus coûteuse en énergie fossile que celle des campagnes.

La digitalisation de la société ? Les émissions de dioxyde de carbone du digital sont équivalentes à celles de toute la flotte mondiale des camions...

Nous avons bâti un système qui n'est « stable » que dans l'expansion -la fameuse croissance...

Alors répétons-le : à ce rythme de croissance, notre modèle économique fera que nous serons morts avant d'avoir épuisé les ressources de la terre...

Quant au climat... Faut-il y revenir ?

Les incendies de forêt de 2019 en Australie ont multiplié par deux les émissions annuelles de carbone australien...

Les océans ? Sous la chaleur, l'évaporation de l'eau est devenue une immense machine à démultiplier l'effet de serre...

Le réchauffement climatique produit du réchauffement climatique, selon une règle d'effet multiplicateur complètement hallucinante : le Groenland a commencé de fondre, et même si l'on pouvait arrêter aujourd'hui nos émissions, il continuerait de fondre pendant encore des dizaines d'années...

Il n'est pas jusqu'au système des plaques tectoniques qui ne s'en trouve affecté : mise en tension par le réchauffement climatique, la croûte terrestre bouge et va craquer bientôt spectaculairement. C'est acté : on connaîtra des tsunamis en Méditerranée...

Bref... Que faire ? C'est là où le doute s'installe. Parmi les solutions proposées, celle de l'inéluctable nécessité du nucléaire, dont on sait que Jancovici est le farouche défenseur. Alors certes, on sait que même en optant pour une société plus vertueuse, à moyen terme, une reconversion ne sera pas possible sans l'appoint du nucléaire. Moins dangereux qu'on ne le pense, affirment nos auteurs, bien qu'il soit toujours impossible aujourd'hui d'en évaluer clairement et le coût carbone, et les fragilités réelles. Mais admettons : même en lançant aujourd'hui un programme de construction massive de centrales nucléaires dans le pays le plus nucléarisé du monde, le nôtre, il faudra attendre 25 ans avant de voir ces nouvelles centrales entrer en service... Prévision optimiste en outre, quand on sait que les programmes d'EPR ont tous pris vingt ans de retard chaque fois... Et d'ici là, il faudra vivre avec un parc nucléaire français non seulement si vieilli qu'il en est devenu un vrai péril, mais en outre si obsolète que par exemple déjà depuis des mois, la moitié de ce parc est à l'arrêt... Quant à la gestion du démantèlement des vieilles centrales, silence radio : « on » finira par savoir un jour le faire, outre que personne n'est aujourd'hui capable d'en apprécier le coût réel. Et, cerise sur le gâteau : la gestion des déchets... Là encore, voyez Bure, « on », toujours, finira bien par savoir comment les gérer, sur des millions d'années... Autant d'hypothèses qui donnent le vertige.

 

Jancovici & Blain, Le Monde sans fin, éditions Dargaud, octobre 2021, 194 pages, ean : 9782205088168.

 

Et pour être tout à fait clair sur la BD, elle donne le sentiment que le lobby nucléaire s'empare de l'urgence climatique pour nous forcer la main et construire ses nouvelles centrales...

 

La formation des députés sur le climat, autant suivie à gauche qu'à droite? | Le HuffPost (huffingtonpost.fr)

Cent mille ans, Bure ou le scandale des déchets nucléaires - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

Le Droit du sol, Etienne Davodeau - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

#ClimateCrisis #ClimateEmergency #jjegouzo #librairieletabli

 

Partager cet article
Repost0
24 mars 2022 4 24 /03 /mars /2022 12:15

Une somme. Le compte documenté, certifié, prouvé, de l'effroi dans lequel Macron nous fait vivre depuis cinq ans. Voire davantage avec ce document graphique qui nous raconte Macron depuis son apparition en épouvantail sur la scène d'un théâtre galopin. Macron grimé en épouvantail... Prophétique, puisqu'il fut et reste celui des Parisot, Attali, Jouyet, Rocard et autre Rothschild. Un banquier d'affaires à la tête d'un état libéral... Non : un épouvantail, qui sut très tôt se définir lui-même dans un entretien accordé au Wall Street Journal comme commissionnaire au service des Affaires, «une sorte de prostitué» affirmait-il alors non sans cynisme rigolard...

Toute son existence publique est passée au peigne fin. Les liens, les réseaux, les calculs, les coups bas. Son odieuse démagogie décryptée, son hypocrisie dévoilée, qu'on se souvienne : «Je ne peux accepter que dans nos provinces tant de français aujourd'hui ne puissent même plus vivre de leur travail dans la dignité», déclarait-il sans rire le 16 novembre 2016, avant de les précipiter dans une misère plus grande encore. «Garantir la santé», ajoutait-il également, avant de fermer des milliers de lits d'hôpitaux... «Garantir la retraite», surjouait-il, avant de lancer sans vergogne qu'on repousserait son âge de départ à 65 ans, âge auquel le tiers des plus pauvres n'arrivera jamais...

L'homme avançait masqué... Il ne l'est plus. Macron ? Le plus féroce agent d'une république indigne. Élu au rabais, mais disposant de tous les pouvoirs pour assujettir ses sujets et amplifier comme jamais dans cette Cinquième la répression des masses populaires...

«Je suis le fruit d'une forme de brutalité de l'Histoire», affirmait Macron le 13 février 2018. On le croit volontiers. Il est la brutalité incarnée de cette Cinquième dont on crève tous. Macron ou la brutalisation de la société française...

Un bilan accablant, mais le soutien sans faille des riches, du sérail politique et des médias.

Il faut lire cet ouvrage pour en mesurer l'ampleur. Page après page, ligne après ligne, les bras nous en tombent. La répression fut atroce. L'injustice sociale portée à son comble. Le déni de démocratie, sans précédent.

Il faut lire cet ouvrage qui récapitule sans fard l'ignominie, l'horreur d'un quinquennat de brutalités, de mensonges et de régression sans pareil dans l'histoire de la Cinquième. Et tourner la page, il est temps d'en finir !

 

Respublica – Cinq ans de résistance, Chauvel et Kerfriden, Éditions Delcourt, janvier 2022, 344 pages, ean : 9782413027447.

Partager cet article
Repost0
6 septembre 2021 1 06 /09 /septembre /2021 08:55

Les luttes ouvrières dans l'Italie des années de plomb. Ici, le Sud agricole, détruit par les bulldozers. L'olivier ? Les patrons n'en veulent plus. Enfin, pas comme ça. Ils préfèrent baisser la qualité et produire en quantité. Il y a donc trop de bras à la campagne. Cela tombe bien, à Tarente, on embauche. L'Italsider, où les conditions de travail sont terrifiantes : on dénombre des dizaines d'ouvriers tués parce que la sécurité n'est pas respectée. Lotta Continua est sur le terrain. Grèves, manifestations, des milliers d'ouvriers défilent derrière les cercueils de leurs camarades assassinés par ces conditions de travail. En 10 ans, 280 sont morts. On compte 100 000 accidents. Comment ne pas parler de crimes ? Mais les syndicats « canalisent » la colère ouvrière, l'étouffent. Italsider est une fonderie « vitale » pour la région. Pas pour les hommes qui y meurent en cadence. 20 blessés par jour. Point d'orgue de cette situation : le vendredi 24 octobre 1975, des milliers d'ouvriers relèvent la tête pour réclamer les 35h par semaine. Mais les syndicats rechignent toujours. Lotta Continua est sur le terrain, milite pour la création d'assemblées ouvrières qui sauront décider seules du sens de la lutte. Les pêcheurs rejoignent les fondeurs : la pollution provoquée par Italsidert tue la pêche. Dans la « petite mer », les poissons ont disparu. Le capitalisme tue tout, hommes, bêtes, écosystèmes. Mais la lutte est difficile. Les paies sont misérables, comment renoncer à la moindre journée de salaire quand on gagne si peu ? Et puis, que Faire ?, comme disait ce vieux bon Lénine. Révolution, Grand Soir, ou aménagement de l'exploitation humaine ? On suit les débats, toujours d'actualité, et Sara, militante de Lotta, si juste dans on propos : la Révolution ? Elle n'est pas devant nous, elle est, déjà, inscrite dans nos moments de lutte. Sara du reste déploie cette réflexion dans tous les aspects de sa vie de militante, de femme, d'intellectuelle. Mais on sait, lecteur, que les années 70 finiront mal, que la bourgeoisie triomphera encore, avec l'aide des syndicats et des médias. L'album balaie ces luttes féroces qui ont traversées l'Italie des années de plomb. A Turin, chez Agnelli, on pratique la guérilla des blocages. L'usine est devenue une « zone de combat », tandis qu'à Rome des quartiers entiers sont occupés pour reloger les sans abri qui se comptent par milliers eux aussi. Les révolutions commencent quand on a décidé de ne plus baisser la tête. L'heure H revient et c'est encore la première, la seule nécessité terrible, malgré la répression hallucinante, toujours. Une invitation à ne pas tourner la page, mais à reprendre, encore et encore, là où nous avons laisser nos luttes d'antan en plan.

L'Heure H, pour ne plus jamais baisser la tête, Erri de Luca, Paolo Castaldi, Cosimo Damiano Damato, Futuropolis, traduit de l'itlaien par Danièle Valin, postface d'Alexandra Schwartzbrod, août 2021, 110 pages, 18 euros, ean : 9782754832182

Partager cet article
Repost0
8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 09:04

Emmanuel Lincot s’est emparé de cinq cas emblématique des questions patrimoniales : le Louvre d’Abou d’Abi, les stratégies patrimoniales de la Chine, les vandalismes en terres d’Islam et les contentieux patrimoniaux entre le Japon et la Chine, et/ou L’Inde et le Pakistan. Sensible… Comme le sont toujours ces questions de patrimoine, tant au niveau des populations du reste que de états, à nous contraindre toujours à reformuler nos héritages mémoriels pour les confronter aux héritages des autres. Sensible, d’autant que la question du patrimoine touche évidemment à la question du religieux, du divin, tout autant qu’aux symboles de la puissance séculaire et du softpower mondial. Dans son passionnant essai, Emmanuel Lincot nous montre combien le patrimoine est devenu un outil de compétition internationale, en plus d’être un outil de distinction sociale, au sens où Bourdieu l’aurait entendu. Emmanuel Lincot plonge ainsi dans l’épaisseur de l’histoire pour penser ce moment où le musée s’est imposé comme architecture nationale, sans pour autant renoncer à ses vertus «citoyennes» : en 1793, le Louvre devint un lieu de formation du citoyen. Se pose depuis la question de savoir quels musées, voire quelles collections bâtir qui nous situent dans le monde plutôt que nous en soustraient : imaginez qu’en Chine n’existe par exemple aucun musée de l'Europe, ou de l'Afrique !

C’est au fond poser la question du sens de l’héritage dont nous pouvons disposer : quelle dimension du sens commun organise-t-il ? D’un sens dont chaque citoyen s’est emparé sur fonds de polémiques depuis une trentaine d’années, arrachant le patrimoine aux seules affaires des lettrés ou des fonctionnaires… A poser cette question du sens, Emmanuel Lincot en vient tout naturellement à interroger ces imaginaires dont les peuples se nourrissent –ou dont on les nourrit, mais qui : «on» ? La question est d’importance. Sensible cette fois encore, quand il entend dépasser le critère colonial pour déconstruire ce rapport «idéologiquement stérile» du lien «morbide» des uns aux ex-colonies, des autres à la colonisation. Ce faisant, ce qu’il nous donne à réfléchir, c’est au fond une biographie des peuples qu’articulent ces objets sémiophores (Pomian, 1987) qui constituent leur patrimoine, et dont on oublie trop souvent que s’ils sont porteurs de sens, c’est parce que ce dernier n’y est jamais enfermé : il évolue toujours dans l’histoire qu’il étreint.

Mythologies nationales  versus Histoires nationales… Le patrimoine mondial est devenu l’affaire de tous. C’est sans doute le plus intéressant de cette histoire qui se construit sous nos yeux : le patrimoine est devenu une sorte de laboratoire pour de nouvelles politiques de la sensibilité citoyenne. Par-delà ses instrumentalisations : lieux de mémoire et hors-lieux se déploient désormais en marge des pouvoirs politiques. La demande est énorme, l’investissement citoyen pas moins. De nouveaux acteurs ont surgi, invisibles, qui font de ce patrimoine un agrégat d’histoires anonymes de citoyens, comme on l’a vu faire avec l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité du bassin minier Nord-Pas de Calais : ce qui s’y raconte entre les mailles de la mémoire nationale, ce sont des micro-histoires familiales. Des trajectoires intimes, domestiques, qui interrogent non pas la validité mais encore une fois le sens que tout cela peut prendre. Et au fond, ces récits intimes démontrent que cette histoire du patrimoine demande à être réécrite. Sans crainte malgré ce que l’on appelle l’éclosion des singularités communautaires, dont on redoute par trop qu’elles brisent le grand roman national français (Nora, 2021). Ces singularités ne brisent en rien ce récit, mais l’enrichissent au contraire : la pratique sociale de la narrativité du passé n’a cessé, au cours de ces dernières années, de se divulguer. Un dialogue s’est installé désormais, entre experts et profanes, pour poser la question du sens commun. Car le mythe national n’est plus aussi intimidant : il est devenu le lieu de nouvelles expériences citoyennes où l’on voit le public participer de plus en plus à des cérémonies, des rituels, des manifestations performatives. Alors plutôt que de voir ces manifestations comme la mise en scène d’exutoires transgressifs, interrogeons-nous sur la dimension analgésique des grandes célébrations nationales. Prenez l’exemple du débat, crispé, sur les langues régionales en France. S’agit-il à travers leurs demandes de renoncer au français comme langue commune ? Pas du tout : nous devrions au contraire y voir la volonté de ne pas enfermer le français dans son enclos national, pour ouvrir enfin les français au bilinguisme… Tous les jeunes hollandais s’expriment dans leur langue et en anglais. Sont-ils moins hollandais pour autant ? Peut-être alors ces langues régionales s’affirmeront-elles enfin hors d’une volonté de résilience sociale, pour dépasser le simple cadre de la demande de réconciliation : c’est d’enrichir dont on parle, non d’appauvrir. Finalement, la grande chance d’une histoire mondiale (géopolitique) du patrimoine, c’est au fond non pas de diluer les identités dans une soupe universaliste, ni de séparer l’un de tous les autres, mais de le compter au nombre des autres. Faire que la singularité ne s’excepte pas ni ne fasse défection à l’universel, faire que l’universel ne sombre pas dans l’abstraction vide de toute singularité : il n’existe pas de forme patrimoniale qui soit un obstacle à la constitution de l’universel : voyez l’universalité de la pensée d’Emmanuel Levinas quand il évoque la question de «l’appel».  Chaque patrimoine a le goût même de l’essence dans une singularité toujours concrète.

Emmanuel Lincot, Géopolitique du patrimoine, L’Asie d’Abou Dabi au Japon, Mkf éditions, février 2021, 116 pages, 15 euros, ean : 9791092305685.

Partager cet article
Repost0
21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 08:10

Deux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes. L’Etat ne peut fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, l’égal respect des personnes contraignant du reste à toujours relancer le débat public. Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.

Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens. Voici en outre un gouvernement qui ne communique presque exclusivement que sur des thèmes de menace. Or, quand on tente de faire respecter un principe politique par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition. L’Etat français devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française, qui ne poursuit qu’un seul but : celui de l’obéissance de tous à ses lubies aveugles. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ? Mais la clique au pouvoir est volontairement aveugle. Et volontairement sourde. Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans sa compréhension politique. Comment, dans ces conditions, nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect ?

Quelle est l’essence profonde de la logique de menace et de force que l’Etat français met aujourd’hui en place ?

Une clique. Voilà ce à quoi nous avons affaire. Une clique qui semble ne plus chercher que les occasions de défaire le peu de Vivre ensemble dont elle a hérité. Voilà des gens qui voudraient vivre "entre eux" et non avec tout autre au sein de cette Nation qui, naguère, était celle des Droits de l’Homme et du citoyen. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voilà des gens animés par une doctrine morale nébuleuse, qui prétendent juger de la nature de la validité morale globale. Voici un Etat de moins en moins crédible, car il n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais son problème. Voici un Etat qui pense que l’on ne peut plus vivre ensemble que sous la pesée de la contrainte de la force et qui, du coup, engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient déjà un absolutisme discret, l’autre dit J’ai décidé et rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode…

Pour se parer de toute dérive tyrannique, il faut subordonner l’idéal démocratique à des normes. Car la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce), et libérer l’Opinion. Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un Autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.

Partager cet article
Repost0
18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 12:39

En octobre 2014, le Comité invisible affirmait que les insurrections étaient là. Non qu’elles viendraient : elles étaient déjà là, il suffisait d’ouvrir les yeux pour les voir et en effet, il y avait eu celle de 2005, oubliée depuis, la bourgeoisie française vivant sa «fin» comme un état de plénitude retrouvé, sans se douter que 2005 n’était qu’un moment ouvrant aux révoltes à venir, comme celle (avortée) contre les retraites, comme ces débordements des Nuits Debout, puis des Gilets Jaunes, des insurrections, à n’en pas douter, enfilées comme les perles d’un collier qui de jour en jour s’enroulait au cou d’une République de plus en plus nauséabonde…

En 2014, le Comité invisible affirmait qu’elles arriveraient là où on ne les attendrait pas et tel fut bien le cas avec les Gilets Jaunes. Inattendues donc, fragiles, sporadiques. Un peu comme cette longue traîne de révoltes avant 1968, avant 1947-48 (le bassin minier du Nord Pas-de-Calais), avant 1936, avant 1848, avant 1830, avant 1789 : les révolutions sont toujours lentes à démarrer. Et coûteuses : rappelez-vous les morts en Gilets Jaunes.

En 2014, le Comité invisible affirmait également que ces insurrections auraient lieu partout dans le monde. Et c’est ce qui est arrivé. A l’époque, on regardait du côté du Printemps arabe, sans voir qu’en réalité, l’offensive néolibérale était mondiale, mais la résistance à cet ordre aussi.  En 2014, le Comité invisible nous assurait que les temps de stabilité étaient morts : nous étions entrés dans une ère d’instabilité chronique. Quelque chose de sourd s’était mis en branle, on entendait partout sonner le tocsin.

«Une insurrection peut éclater à tout moment, partout», affirmait-il. Et partout des émeutes secouaient le monde. «Et mener n’importe où» : c’est le risque, encouragé par les pouvoirs en place, non les émeutiers. C’est le risque que nous découvrons, effarés, avec ce pouvoir moribond qui pousse à la roue fasciste, partout. Partout nous avons eu des révolutions avortées sitôt amorcées. En 2014, c’était celle, tragique, de la Grèce, que le Comité invisible mettait en exergue. Il y en a eu d’autres depuis. De l’Inde à la France où un soir de noël, des Gilets Jaune ont hésité à pousser la porte du château pour en déloger son monarque. Partout les aspirations des peuples ont déferlé en vagues successives de protestations. C’est aujourd’hui un mouvement de fond, qui ne s’arrête plus. Ici et là, les révoltes ont servi de marchepied à des opportunistes, comme Tsipas. Qu’importe : c’est le risque à prendre, c’est l’écueil premier, toujours. En France, nous avons eu Macron, le lègue de la fausse Gauche. Et avant lui Hollande, en charge de la liquidation du PS, et avant lui Mitterrand pour enterrer toute aspiration révolutionnaire.

Le Comité invisible affirmait en 2014 que nous n’étions pourtant pas, pour peu que nous levions la tête, les contemporains de révoltes vaines. Mais les témoins d’une vague unique, mondiale, de soulèvements communiquant imperceptiblement entre eux. Nous sommes les témoins d’une seule et unique séquence historique transnationale. Longue, certes. Mais 1789 a pris un siècle. Nous cheminons. Partout dans le monde des individus, des peuples, se battent contre ce monde obscène dont nous ne voulons plus. Et partout ces peuples se heurtent à leur héritage idéologique.  Il leur faut encore se débarrasser de tout le fatras mental qui les aveugle. Pensez que Macron peut encore, avec l’aide des médias, nous faire croire  à la théorie du ruissellement, dont même l’Amérique vient de se débarrasser !

«Ce n’est pas le Peuple qui produit le soulèvement, affirmait toujours le comité invisible, mais le soulèvement qui produit le Peuple». Nous nous sommes rassemblés, mais pas assez pour faire Peuple : les révolutions ne partent pas des idéologies, mais des vérités éthiques.  Des vérités qui nous lient les uns aux autres. Occupy Wall street disait avant tout le dégoût de la vie qu’on nous fait mener. Si bien que ce qui est en jeu, c’est de savoir ce qu’est une forme de vie désirable. Sans une vision de ce que serait la victoire, nous ne pouvons qu’être vaincus. Pourtant, cette vision, les ronds-points la portait. Tout comme les communards, les Gilets Jaunes se souciaient les uns des autres, se confrontaient ensemble à ce monde de terreur qui a surgi dans la foulée de Valls.

Il n’en faut pas douter : l’heure vient, l’heure arrive, tout comme arrive celle des temps obscurs, celle de la bête immonde. Et plus l’heure approche et plus sonne l’alarme d’une rupture néo-fasciste de nos espérances. Car partout, aux yeux du néolibéralisme, il vaut mieux le fascisme qu’un peuple libre, prenant en main son destin. Mieux vaut un peuple qui se tient sage, qu’un peuple en liesse…

Partager cet article
Repost0
4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 09:29

Récits de travail en fait, de résistance, aux gouvernements d'oppression comme à l’histoire officielle. Histoire sociale donc, mais aussi politique, culturelle, idéologique. Celle des gens de peu, des sans dents, des laissés pour compte. Une histoire savante qui refuse de s’enfermer dans l’érudition. Une histoire en gestation, la nôtre toujours, de mémoire sur l'exercice du pouvoir en France, sa dureté voire sa crapulerie à l’heure de commémorer Napoléon plutôt que la Commune, Napoléon III plutôt que la République, la Constitution de la Vème République, plutôt que celle du 24 juin 1793, qui commence par ces mots : "Le peuple français (...) a résolu d'exposer dans une déclaration solennelle (...), afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l'objet de sa mission"...

Une histoire des dominés donc. De ceux qui, réellement, font l’histoire, les dominants se contentant de la défaire.

Une histoire qui commence ici en 1685, par l’adoption du Code noir. Celle sur laquelle je vais m'attarder, tant elle contient en germe toutes nos histoires à venir. Car 1685, c’est aussi l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale pour les livrer à une odieuse répression. Minorité religieuse, hommes et femmes sans noms, ils ne sont déjà «rien», dans cette «histoire de France» qui s’écrit avec complaisance.

Son essai, Michelle Roncarini-Fournel l’achève en 2005. L’année de l’inscription d’une quête identitaire névrotique au sommet de l’état français. D’une quête identitaire rageuse. Mais 2005, c’est aussi l‘année où le peuple français est sommé de ne plus exister. Car c’est l’année où il refuse, par un vote démocratique, cette Europe dont les nantis veulent achever la construction et qu'ils poursuivront au mépris de toutes les règles démocratiques.

1685 donc. Ils ne sont rien. «Ils» : ceux qui sont priés de n’avoir plus d’identité. L’autorité royale va le leur faire sentir du reste. Avec la plus extrême violence. 1685 : l’édit de Nantes est révoqué. 1685, le code noir légalise et encadre la pratique de l’esclavage. Je sais : on y a vu un progrès. Il ne sera abrogé qu’en 1848 : là, oui, ce sera un véritable progrès. Patience, nous dit-on toujours. Mais la patience a un bon dos fourbu, meurtri. L’article 1er de ce code s’applique aux juifs, qui doivent être «chassés» de nos îles. Les deux articles suivants imposent le baptême chrétien à tous les esclaves. On verra plus loin que ces articles servent à régler la question protestante, presque dans les mêmes termes. Voire la question paysanne. En tout cas les paysans, eux, se reconnaîtront dans ce code noir ! Bref : les esclaves iront à la messe le dimanche, au lieu de s’échiner dans les champs. C’est sans doute là que se loge ce fameux progrès… Les articles suivants administrent les corps, cette tentation toujours reprise du pouvoir en France, sur le corps du citoyen. A l'époque, on s'interroge et fixe la ration alimentaire journalière d’un esclave, apte à maintenir sa force de travail. Important donc, puisque ces corps sont des outils de production. Et les esclaves deviennent ainsi des «biens meubles» qui relèvent du patrimoine de leur propriétaire, lequel peut les céder dans le contrat de vente de sa propriété. 

Et l'histoire officielle d'oublier 1639. Soixante esclaves se révoltent alors aux Antilles. C’est très peu, c’est énorme pour le royaume qui prend soin d’en consigner les faits et qui envoie 500 hommes armés pour écraser cette rébellion. 500 brutes qui vont brûler les vieillards, les hommes, les femmes, pas les bâtis. Ni les enfants, qui sont un investissement. Les adultes qui y réchappent, on les écartèle en place publique. Mais les révoltes ne cesseront jamais désormais. C’est cela qu’oublie notre vision de l’histoire de France. Les révoltes d’esclaves, dès lors, ne cesseront jamais.

Et c’est pareil pour les protestants. Révoltes et persécutions ont commencé en fait bien avant 1685. On se rappelle les dragonnades de 1681 à 1683, fanatiques, accompagnées de mesures édifiantes empêchant les protestants de travailler. Alors octobre 1685… tenez : Louis XIV vient de se marier. C’est cela qu’on retient dans la France de 2021. Ce climat de dévotion de la cour. Colbert est mort, on le déplore. Et l’on oublie que la noblesse catholique encourage les dragonnades. Il n’y en a même pas assez à son goût. Des généraux se lèvent pour hurler à l’abomination, lancer un appel officiel, la France est en danger. L’ennemi est protestant, il est français, il est «partout» (de sinistre mémoire dans la seconde guerre mondiale)… Le premier article de l’édit de Fontainebleau exige la destruction des temples protestants. Bientôt on interdit ce culte et les enfants de protestants sont contraints de se faire baptiser catholiques, comme les esclaves des îles, tandis que les pasteurs ont le choix entre la conversion ou l’émigration.

«Désert». C’est le terme que les protestants de l’époque emploie pour qualifier cette période de l’histoire de f(R)ance. Un désert héroïque de 1685 à 1760, fait de persécutions et de luttes, car les luttes ne cesseront jamais. Puis un désert toléré, de 1760 à 1787, au fil duquel la répression s’estompe, impuissante, vaine. La résistance ? Elle est de tous temps et toujours, elle est l'œuvre des femmes d'abord, que l’aristocratie française baptise «les opiniâtres», vouées à l’enfermement médical tandis que leurs hommes deviennent des galériens. La résistance, c’est encore cette guerre des camisards, dans les Cévennes, de 1702 à 1704. Une guerre de partisans au cours de laquelle des hommes sans armes osent affronter les armées du roi.  Au demeurant, partout dans les campagnes, au-delà des protestants, la révolte ne cesse de s'alimenter. On l’a dit : les paysans se reconnaissent dans ce code noir, ils se décrivent eux-mêmes comme les noirs du régime, ses esclaves. Viennent les années prérévolutionnaires. Années d’émeutes, de révoltes. On se soulève partout, contre la spéculation, les taxes. On attaque les entrepôts du commerce du grain. Sans grande surprise, ces révoltes ne revendiquent pas, d’emblée, le pouvoir, mais la morale. On veut plus de justice, d’équité. Avant de comprendre que c'est le pouvoir qu'il faut viser, non ses discours. Mais le royaume reste sourd à ces revendications. Arrive alors la sublime période des Cahiers de Doléance avec sa formidable libération de la parole et de l’intelligence populaire à la remorque de laquelle, toujours, courrons les révolutionnaires «patentés ».

Automne 2005 pour conclusion provisoire. La France connaît l’ère des révoltes urbaines. Celles des enfants d’immigrés que l’on mate en envoyant l’armée et en promulguant des Lois, dont la Loi du 23 février 2005 sur le bilan positif de la colonisation... Et puis le 27 octobre 2005, deux enfants, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. «Je donne pas cher de leur peau», s’exclamera l’un des policiers poursuivants, sans, une seconde, envisager qu’il s'agit d’enfants. L’état d’urgence est prononcé. La dynamique des révoltes est enclenchée de nouveau et pour des années…

Les Luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel, éditions Zones, décembre 2016, 1008 pages, 28 euros, ean : 9782355220883.

Partager cet article
Repost0
3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 10:17

Depuis Pompidou, Mitterrand compris bien évidemment, l’objectif des politiques publiques n’a jamais été le plein emploi. L’emploi n’a jamais été une priorité néolibérale, dont Ken Loach, dans sa préface, rappelle que bien au contraire, le chômage de masse aura toujours été l’objectif politique et économique du néolibéralisme, de Pompidou à Macron.  Politiquement, le choix du chômage de masse s’est inscrit dans la volonté néolibérale, depuis Mitterrand, de provoquer des conflits majeurs que les gouvernements savaient pouvoir gagner, avec la complicité des médias, des grandes centrales syndicales et des socialistes : ces conflits étaient indispensables pour casser les révoltes ouvrières. On se rappellera la bataille cruciale des mineurs en Angleterre, en 1984, une grève d’un an, perdue « grâce » aux leaders syndicaux et aux travaillistes.

Pompidou donc, à la veille de sa mort.  La France compte 400 000 chômeurs.  Un cap vient d’être franchi. Pompidou fait croire que le chômage est sa priorité, cela deviendra l'élément de langage mensonger incontournable de tous les gouvernements en place depuis.  Jusqu’au fameux «on a tout essayé» d’un Mitterrand chargé d’entreprendre la liquidation de la Gauche française…

Le levier du chômage, c'est celui de la précarisation de la société française, au profit de la montée en puissance du pouvoir de la Finance. 1973, Pompidou crée artificiellement les conditions d’une dette éternelle. En 1983, Mitterrand invente le tournant de la rigueur perpétuelle. Désormais la stabilité de la monnaie primera, qui se concrétisera par la paupérisation de millions de français et la production d’un discours cynique, barbare, contre les chômeurs, dans une société qui ne crée pas d’emplois.

Trois ans d’enquête ont permis aux auteurs d’en démonter les rouages et les complicités, de Monet à Raymond Barre, en passant par Delors et Fabius, en passant donc par cette fausse gauche qui n’a cessé de poursuivre le vieux rêve néolibéral sous couvert d’un discours social. Au cœur de leur pensée : Hayek, dont Barre fut le traducteur en France. Hayek devenu le marqueur culturel des «élites» françaises avec sa thèse de l’arriération des peuples, qu’il faut transformer de force, tant ils sont rétifs à tout changement… Sous ce discours, une prétendue science devenue religion : l’économie. Et des techniques de domination dissimulées sous une phraséologie pseudo savante : c’est Delors désindexant les salaires de l’inflation pour libérer la Finance. C’est Mitterrand faisant le choix du franc fort qui va provoquer une hausse sans précédent du chômage. C’est L’Union Européenne structurant le chômage de masse comme  variable d’ajustement face au sacro-saint équilibre financier sur lequel campe aujourd’hui un Lemaire. Leur UE ? Un despotisme de basse intensité qui fait des millions de victimes. Une gouvernance qui échappe à tout contrôle démocratique. L’euro n’est pas une monnaie : c’est une méthode de gouvernement, un outil de domination des peuples.

Il faut lire cet ouvrage, passablement documenté, où les auteurs sont allés jusqu'à faire reparler les acteurs de notre déconfiture pour saisir en pleine clarté l’énormité de ce qui s’est mis en place en France et en Europe depuis Monet. Exit la démocratie, exit la paix sociale : ils ont livré leur guerre qu’ils pensent gagner à présent. Macron n’en fait que parachever l’œuvre de malfaisance avec son dernier projet de Loi pour accentuer la paupérisation des classes populaires et moyennes et vouer les chômeurs à la terreur économique. Nous n’avons plus le choix. Nous ne le savons que trop bien : il n’y a guère d’autre issue que celle d’un conflit violent qu’il faudra gagner, si nous ne voulons pas avoir bientôt tout perdu… En nous rappelant que sans conquête politique, toutes les luttes sont vaines.

Benoît Collombat et Damien Cuvillier, Le choix du chômage, de Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique, préface de Ken Loach, Futuropolis, mars 2021, 26 euros, 288 pages, ean : 9782754825450.

https://www.futuropolis.fr/9782754825450/le-choix-du-chomage.html

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : La Dimension du sens que nous sommes
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories