Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 septembre 2021 1 06 /09 /septembre /2021 08:55

Les luttes ouvrières dans l'Italie des années de plomb. Ici, le Sud agricole, détruit par les bulldozers. L'olivier ? Les patrons n'en veulent plus. Enfin, pas comme ça. Ils préfèrent baisser la qualité et produire en quantité. Il y a donc trop de bras à la campagne. Cela tombe bien, à Tarente, on embauche. L'Italsider, où les conditions de travail sont terrifiantes : on dénombre des dizaines d'ouvriers tués parce que la sécurité n'est pas respectée. Lotta Continua est sur le terrain. Grèves, manifestations, des milliers d'ouvriers défilent derrière les cercueils de leurs camarades assassinés par ces conditions de travail. En 10 ans, 280 sont morts. On compte 100 000 accidents. Comment ne pas parler de crimes ? Mais les syndicats « canalisent » la colère ouvrière, l'étouffent. Italsider est une fonderie « vitale » pour la région. Pas pour les hommes qui y meurent en cadence. 20 blessés par jour. Point d'orgue de cette situation : le vendredi 24 octobre 1975, des milliers d'ouvriers relèvent la tête pour réclamer les 35h par semaine. Mais les syndicats rechignent toujours. Lotta Continua est sur le terrain, milite pour la création d'assemblées ouvrières qui sauront décider seules du sens de la lutte. Les pêcheurs rejoignent les fondeurs : la pollution provoquée par Italsidert tue la pêche. Dans la « petite mer », les poissons ont disparu. Le capitalisme tue tout, hommes, bêtes, écosystèmes. Mais la lutte est difficile. Les paies sont misérables, comment renoncer à la moindre journée de salaire quand on gagne si peu ? Et puis, que Faire ?, comme disait ce vieux bon Lénine. Révolution, Grand Soir, ou aménagement de l'exploitation humaine ? On suit les débats, toujours d'actualité, et Sara, militante de Lotta, si juste dans on propos : la Révolution ? Elle n'est pas devant nous, elle est, déjà, inscrite dans nos moments de lutte. Sara du reste déploie cette réflexion dans tous les aspects de sa vie de militante, de femme, d'intellectuelle. Mais on sait, lecteur, que les années 70 finiront mal, que la bourgeoisie triomphera encore, avec l'aide des syndicats et des médias. L'album balaie ces luttes féroces qui ont traversées l'Italie des années de plomb. A Turin, chez Agnelli, on pratique la guérilla des blocages. L'usine est devenue une « zone de combat », tandis qu'à Rome des quartiers entiers sont occupés pour reloger les sans abri qui se comptent par milliers eux aussi. Les révolutions commencent quand on a décidé de ne plus baisser la tête. L'heure H revient et c'est encore la première, la seule nécessité terrible, malgré la répression hallucinante, toujours. Une invitation à ne pas tourner la page, mais à reprendre, encore et encore, là où nous avons laisser nos luttes d'antan en plan.

L'Heure H, pour ne plus jamais baisser la tête, Erri de Luca, Paolo Castaldi, Cosimo Damiano Damato, Futuropolis, traduit de l'itlaien par Danièle Valin, postface d'Alexandra Schwartzbrod, août 2021, 110 pages, 18 euros, ean : 9782754832182

Partager cet article
Repost0
8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 09:04

Emmanuel Lincot s’est emparé de cinq cas emblématique des questions patrimoniales : le Louvre d’Abou d’Abi, les stratégies patrimoniales de la Chine, les vandalismes en terres d’Islam et les contentieux patrimoniaux entre le Japon et la Chine, et/ou L’Inde et le Pakistan. Sensible… Comme le sont toujours ces questions de patrimoine, tant au niveau des populations du reste que de états, à nous contraindre toujours à reformuler nos héritages mémoriels pour les confronter aux héritages des autres. Sensible, d’autant que la question du patrimoine touche évidemment à la question du religieux, du divin, tout autant qu’aux symboles de la puissance séculaire et du softpower mondial. Dans son passionnant essai, Emmanuel Lincot nous montre combien le patrimoine est devenu un outil de compétition internationale, en plus d’être un outil de distinction sociale, au sens où Bourdieu l’aurait entendu. Emmanuel Lincot plonge ainsi dans l’épaisseur de l’histoire pour penser ce moment où le musée s’est imposé comme architecture nationale, sans pour autant renoncer à ses vertus «citoyennes» : en 1793, le Louvre devint un lieu de formation du citoyen. Se pose depuis la question de savoir quels musées, voire quelles collections bâtir qui nous situent dans le monde plutôt que nous en soustraient : imaginez qu’en Chine n’existe par exemple aucun musée de l'Europe, ou de l'Afrique !

C’est au fond poser la question du sens de l’héritage dont nous pouvons disposer : quelle dimension du sens commun organise-t-il ? D’un sens dont chaque citoyen s’est emparé sur fonds de polémiques depuis une trentaine d’années, arrachant le patrimoine aux seules affaires des lettrés ou des fonctionnaires… A poser cette question du sens, Emmanuel Lincot en vient tout naturellement à interroger ces imaginaires dont les peuples se nourrissent –ou dont on les nourrit, mais qui : «on» ? La question est d’importance. Sensible cette fois encore, quand il entend dépasser le critère colonial pour déconstruire ce rapport «idéologiquement stérile» du lien «morbide» des uns aux ex-colonies, des autres à la colonisation. Ce faisant, ce qu’il nous donne à réfléchir, c’est au fond une biographie des peuples qu’articulent ces objets sémiophores (Pomian, 1987) qui constituent leur patrimoine, et dont on oublie trop souvent que s’ils sont porteurs de sens, c’est parce que ce dernier n’y est jamais enfermé : il évolue toujours dans l’histoire qu’il étreint.

Mythologies nationales  versus Histoires nationales… Le patrimoine mondial est devenu l’affaire de tous. C’est sans doute le plus intéressant de cette histoire qui se construit sous nos yeux : le patrimoine est devenu une sorte de laboratoire pour de nouvelles politiques de la sensibilité citoyenne. Par-delà ses instrumentalisations : lieux de mémoire et hors-lieux se déploient désormais en marge des pouvoirs politiques. La demande est énorme, l’investissement citoyen pas moins. De nouveaux acteurs ont surgi, invisibles, qui font de ce patrimoine un agrégat d’histoires anonymes de citoyens, comme on l’a vu faire avec l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité du bassin minier Nord-Pas de Calais : ce qui s’y raconte entre les mailles de la mémoire nationale, ce sont des micro-histoires familiales. Des trajectoires intimes, domestiques, qui interrogent non pas la validité mais encore une fois le sens que tout cela peut prendre. Et au fond, ces récits intimes démontrent que cette histoire du patrimoine demande à être réécrite. Sans crainte malgré ce que l’on appelle l’éclosion des singularités communautaires, dont on redoute par trop qu’elles brisent le grand roman national français (Nora, 2021). Ces singularités ne brisent en rien ce récit, mais l’enrichissent au contraire : la pratique sociale de la narrativité du passé n’a cessé, au cours de ces dernières années, de se divulguer. Un dialogue s’est installé désormais, entre experts et profanes, pour poser la question du sens commun. Car le mythe national n’est plus aussi intimidant : il est devenu le lieu de nouvelles expériences citoyennes où l’on voit le public participer de plus en plus à des cérémonies, des rituels, des manifestations performatives. Alors plutôt que de voir ces manifestations comme la mise en scène d’exutoires transgressifs, interrogeons-nous sur la dimension analgésique des grandes célébrations nationales. Prenez l’exemple du débat, crispé, sur les langues régionales en France. S’agit-il à travers leurs demandes de renoncer au français comme langue commune ? Pas du tout : nous devrions au contraire y voir la volonté de ne pas enfermer le français dans son enclos national, pour ouvrir enfin les français au bilinguisme… Tous les jeunes hollandais s’expriment dans leur langue et en anglais. Sont-ils moins hollandais pour autant ? Peut-être alors ces langues régionales s’affirmeront-elles enfin hors d’une volonté de résilience sociale, pour dépasser le simple cadre de la demande de réconciliation : c’est d’enrichir dont on parle, non d’appauvrir. Finalement, la grande chance d’une histoire mondiale (géopolitique) du patrimoine, c’est au fond non pas de diluer les identités dans une soupe universaliste, ni de séparer l’un de tous les autres, mais de le compter au nombre des autres. Faire que la singularité ne s’excepte pas ni ne fasse défection à l’universel, faire que l’universel ne sombre pas dans l’abstraction vide de toute singularité : il n’existe pas de forme patrimoniale qui soit un obstacle à la constitution de l’universel : voyez l’universalité de la pensée d’Emmanuel Levinas quand il évoque la question de «l’appel».  Chaque patrimoine a le goût même de l’essence dans une singularité toujours concrète.

Emmanuel Lincot, Géopolitique du patrimoine, L’Asie d’Abou Dabi au Japon, Mkf éditions, février 2021, 116 pages, 15 euros, ean : 9791092305685.

Partager cet article
Repost0
21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 08:10

Deux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes. L’Etat ne peut fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, l’égal respect des personnes contraignant du reste à toujours relancer le débat public. Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.

Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens. Voici en outre un gouvernement qui ne communique presque exclusivement que sur des thèmes de menace. Or, quand on tente de faire respecter un principe politique par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition. L’Etat français devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française, qui ne poursuit qu’un seul but : celui de l’obéissance de tous à ses lubies aveugles. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ? Mais la clique au pouvoir est volontairement aveugle. Et volontairement sourde. Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans sa compréhension politique. Comment, dans ces conditions, nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect ?

Quelle est l’essence profonde de la logique de menace et de force que l’Etat français met aujourd’hui en place ?

Une clique. Voilà ce à quoi nous avons affaire. Une clique qui semble ne plus chercher que les occasions de défaire le peu de Vivre ensemble dont elle a hérité. Voilà des gens qui voudraient vivre "entre eux" et non avec tout autre au sein de cette Nation qui, naguère, était celle des Droits de l’Homme et du citoyen. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voilà des gens animés par une doctrine morale nébuleuse, qui prétendent juger de la nature de la validité morale globale. Voici un Etat de moins en moins crédible, car il n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais son problème. Voici un Etat qui pense que l’on ne peut plus vivre ensemble que sous la pesée de la contrainte de la force et qui, du coup, engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient déjà un absolutisme discret, l’autre dit J’ai décidé et rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode…

Pour se parer de toute dérive tyrannique, il faut subordonner l’idéal démocratique à des normes. Car la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce), et libérer l’Opinion. Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un Autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.

Partager cet article
Repost0
18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 12:39

En octobre 2014, le Comité invisible affirmait que les insurrections étaient là. Non qu’elles viendraient : elles étaient déjà là, il suffisait d’ouvrir les yeux pour les voir et en effet, il y avait eu celle de 2005, oubliée depuis, la bourgeoisie française vivant sa «fin» comme un état de plénitude retrouvé, sans se douter que 2005 n’était qu’un moment ouvrant aux révoltes à venir, comme celle (avortée) contre les retraites, comme ces débordements des Nuits Debout, puis des Gilets Jaunes, des insurrections, à n’en pas douter, enfilées comme les perles d’un collier qui de jour en jour s’enroulait au cou d’une République de plus en plus nauséabonde…

En 2014, le Comité invisible affirmait qu’elles arriveraient là où on ne les attendrait pas et tel fut bien le cas avec les Gilets Jaunes. Inattendues donc, fragiles, sporadiques. Un peu comme cette longue traîne de révoltes avant 1968, avant 1947-48 (le bassin minier du Nord Pas-de-Calais), avant 1936, avant 1848, avant 1830, avant 1789 : les révolutions sont toujours lentes à démarrer. Et coûteuses : rappelez-vous les morts en Gilets Jaunes.

En 2014, le Comité invisible affirmait également que ces insurrections auraient lieu partout dans le monde. Et c’est ce qui est arrivé. A l’époque, on regardait du côté du Printemps arabe, sans voir qu’en réalité, l’offensive néolibérale était mondiale, mais la résistance à cet ordre aussi.  En 2014, le Comité invisible nous assurait que les temps de stabilité étaient morts : nous étions entrés dans une ère d’instabilité chronique. Quelque chose de sourd s’était mis en branle, on entendait partout sonner le tocsin.

«Une insurrection peut éclater à tout moment, partout», affirmait-il. Et partout des émeutes secouaient le monde. «Et mener n’importe où» : c’est le risque, encouragé par les pouvoirs en place, non les émeutiers. C’est le risque que nous découvrons, effarés, avec ce pouvoir moribond qui pousse à la roue fasciste, partout. Partout nous avons eu des révolutions avortées sitôt amorcées. En 2014, c’était celle, tragique, de la Grèce, que le Comité invisible mettait en exergue. Il y en a eu d’autres depuis. De l’Inde à la France où un soir de noël, des Gilets Jaune ont hésité à pousser la porte du château pour en déloger son monarque. Partout les aspirations des peuples ont déferlé en vagues successives de protestations. C’est aujourd’hui un mouvement de fond, qui ne s’arrête plus. Ici et là, les révoltes ont servi de marchepied à des opportunistes, comme Tsipas. Qu’importe : c’est le risque à prendre, c’est l’écueil premier, toujours. En France, nous avons eu Macron, le lègue de la fausse Gauche. Et avant lui Hollande, en charge de la liquidation du PS, et avant lui Mitterrand pour enterrer toute aspiration révolutionnaire.

Le Comité invisible affirmait en 2014 que nous n’étions pourtant pas, pour peu que nous levions la tête, les contemporains de révoltes vaines. Mais les témoins d’une vague unique, mondiale, de soulèvements communiquant imperceptiblement entre eux. Nous sommes les témoins d’une seule et unique séquence historique transnationale. Longue, certes. Mais 1789 a pris un siècle. Nous cheminons. Partout dans le monde des individus, des peuples, se battent contre ce monde obscène dont nous ne voulons plus. Et partout ces peuples se heurtent à leur héritage idéologique.  Il leur faut encore se débarrasser de tout le fatras mental qui les aveugle. Pensez que Macron peut encore, avec l’aide des médias, nous faire croire  à la théorie du ruissellement, dont même l’Amérique vient de se débarrasser !

«Ce n’est pas le Peuple qui produit le soulèvement, affirmait toujours le comité invisible, mais le soulèvement qui produit le Peuple». Nous nous sommes rassemblés, mais pas assez pour faire Peuple : les révolutions ne partent pas des idéologies, mais des vérités éthiques.  Des vérités qui nous lient les uns aux autres. Occupy Wall street disait avant tout le dégoût de la vie qu’on nous fait mener. Si bien que ce qui est en jeu, c’est de savoir ce qu’est une forme de vie désirable. Sans une vision de ce que serait la victoire, nous ne pouvons qu’être vaincus. Pourtant, cette vision, les ronds-points la portait. Tout comme les communards, les Gilets Jaunes se souciaient les uns des autres, se confrontaient ensemble à ce monde de terreur qui a surgi dans la foulée de Valls.

Il n’en faut pas douter : l’heure vient, l’heure arrive, tout comme arrive celle des temps obscurs, celle de la bête immonde. Et plus l’heure approche et plus sonne l’alarme d’une rupture néo-fasciste de nos espérances. Car partout, aux yeux du néolibéralisme, il vaut mieux le fascisme qu’un peuple libre, prenant en main son destin. Mieux vaut un peuple qui se tient sage, qu’un peuple en liesse…

Partager cet article
Repost0
4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 09:29

Récits de travail en fait, de résistance, aux gouvernements d'oppression comme à l’histoire officielle. Histoire sociale donc, mais aussi politique, culturelle, idéologique. Celle des gens de peu, des sans dents, des laissés pour compte. Une histoire savante qui refuse de s’enfermer dans l’érudition. Une histoire en gestation, la nôtre toujours, de mémoire sur l'exercice du pouvoir en France, sa dureté voire sa crapulerie à l’heure de commémorer Napoléon plutôt que la Commune, Napoléon III plutôt que la République, la Constitution de la Vème République, plutôt que celle du 24 juin 1793, qui commence par ces mots : "Le peuple français (...) a résolu d'exposer dans une déclaration solennelle (...), afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l'objet de sa mission"...

Une histoire des dominés donc. De ceux qui, réellement, font l’histoire, les dominants se contentant de la défaire.

Une histoire qui commence ici en 1685, par l’adoption du Code noir. Celle sur laquelle je vais m'attarder, tant elle contient en germe toutes nos histoires à venir. Car 1685, c’est aussi l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale pour les livrer à une odieuse répression. Minorité religieuse, hommes et femmes sans noms, ils ne sont déjà «rien», dans cette «histoire de France» qui s’écrit avec complaisance.

Son essai, Michelle Roncarini-Fournel l’achève en 2005. L’année de l’inscription d’une quête identitaire névrotique au sommet de l’état français. D’une quête identitaire rageuse. Mais 2005, c’est aussi l‘année où le peuple français est sommé de ne plus exister. Car c’est l’année où il refuse, par un vote démocratique, cette Europe dont les nantis veulent achever la construction et qu'ils poursuivront au mépris de toutes les règles démocratiques.

1685 donc. Ils ne sont rien. «Ils» : ceux qui sont priés de n’avoir plus d’identité. L’autorité royale va le leur faire sentir du reste. Avec la plus extrême violence. 1685 : l’édit de Nantes est révoqué. 1685, le code noir légalise et encadre la pratique de l’esclavage. Je sais : on y a vu un progrès. Il ne sera abrogé qu’en 1848 : là, oui, ce sera un véritable progrès. Patience, nous dit-on toujours. Mais la patience a un bon dos fourbu, meurtri. L’article 1er de ce code s’applique aux juifs, qui doivent être «chassés» de nos îles. Les deux articles suivants imposent le baptême chrétien à tous les esclaves. On verra plus loin que ces articles servent à régler la question protestante, presque dans les mêmes termes. Voire la question paysanne. En tout cas les paysans, eux, se reconnaîtront dans ce code noir ! Bref : les esclaves iront à la messe le dimanche, au lieu de s’échiner dans les champs. C’est sans doute là que se loge ce fameux progrès… Les articles suivants administrent les corps, cette tentation toujours reprise du pouvoir en France, sur le corps du citoyen. A l'époque, on s'interroge et fixe la ration alimentaire journalière d’un esclave, apte à maintenir sa force de travail. Important donc, puisque ces corps sont des outils de production. Et les esclaves deviennent ainsi des «biens meubles» qui relèvent du patrimoine de leur propriétaire, lequel peut les céder dans le contrat de vente de sa propriété. 

Et l'histoire officielle d'oublier 1639. Soixante esclaves se révoltent alors aux Antilles. C’est très peu, c’est énorme pour le royaume qui prend soin d’en consigner les faits et qui envoie 500 hommes armés pour écraser cette rébellion. 500 brutes qui vont brûler les vieillards, les hommes, les femmes, pas les bâtis. Ni les enfants, qui sont un investissement. Les adultes qui y réchappent, on les écartèle en place publique. Mais les révoltes ne cesseront jamais désormais. C’est cela qu’oublie notre vision de l’histoire de France. Les révoltes d’esclaves, dès lors, ne cesseront jamais.

Et c’est pareil pour les protestants. Révoltes et persécutions ont commencé en fait bien avant 1685. On se rappelle les dragonnades de 1681 à 1683, fanatiques, accompagnées de mesures édifiantes empêchant les protestants de travailler. Alors octobre 1685… tenez : Louis XIV vient de se marier. C’est cela qu’on retient dans la France de 2021. Ce climat de dévotion de la cour. Colbert est mort, on le déplore. Et l’on oublie que la noblesse catholique encourage les dragonnades. Il n’y en a même pas assez à son goût. Des généraux se lèvent pour hurler à l’abomination, lancer un appel officiel, la France est en danger. L’ennemi est protestant, il est français, il est «partout» (de sinistre mémoire dans la seconde guerre mondiale)… Le premier article de l’édit de Fontainebleau exige la destruction des temples protestants. Bientôt on interdit ce culte et les enfants de protestants sont contraints de se faire baptiser catholiques, comme les esclaves des îles, tandis que les pasteurs ont le choix entre la conversion ou l’émigration.

«Désert». C’est le terme que les protestants de l’époque emploie pour qualifier cette période de l’histoire de f(R)ance. Un désert héroïque de 1685 à 1760, fait de persécutions et de luttes, car les luttes ne cesseront jamais. Puis un désert toléré, de 1760 à 1787, au fil duquel la répression s’estompe, impuissante, vaine. La résistance ? Elle est de tous temps et toujours, elle est l'œuvre des femmes d'abord, que l’aristocratie française baptise «les opiniâtres», vouées à l’enfermement médical tandis que leurs hommes deviennent des galériens. La résistance, c’est encore cette guerre des camisards, dans les Cévennes, de 1702 à 1704. Une guerre de partisans au cours de laquelle des hommes sans armes osent affronter les armées du roi.  Au demeurant, partout dans les campagnes, au-delà des protestants, la révolte ne cesse de s'alimenter. On l’a dit : les paysans se reconnaissent dans ce code noir, ils se décrivent eux-mêmes comme les noirs du régime, ses esclaves. Viennent les années prérévolutionnaires. Années d’émeutes, de révoltes. On se soulève partout, contre la spéculation, les taxes. On attaque les entrepôts du commerce du grain. Sans grande surprise, ces révoltes ne revendiquent pas, d’emblée, le pouvoir, mais la morale. On veut plus de justice, d’équité. Avant de comprendre que c'est le pouvoir qu'il faut viser, non ses discours. Mais le royaume reste sourd à ces revendications. Arrive alors la sublime période des Cahiers de Doléance avec sa formidable libération de la parole et de l’intelligence populaire à la remorque de laquelle, toujours, courrons les révolutionnaires «patentés ».

Automne 2005 pour conclusion provisoire. La France connaît l’ère des révoltes urbaines. Celles des enfants d’immigrés que l’on mate en envoyant l’armée et en promulguant des Lois, dont la Loi du 23 février 2005 sur le bilan positif de la colonisation... Et puis le 27 octobre 2005, deux enfants, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. «Je donne pas cher de leur peau», s’exclamera l’un des policiers poursuivants, sans, une seconde, envisager qu’il s'agit d’enfants. L’état d’urgence est prononcé. La dynamique des révoltes est enclenchée de nouveau et pour des années…

Les Luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel, éditions Zones, décembre 2016, 1008 pages, 28 euros, ean : 9782355220883.

Partager cet article
Repost0
3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 10:17

Depuis Pompidou, Mitterrand compris bien évidemment, l’objectif des politiques publiques n’a jamais été le plein emploi. L’emploi n’a jamais été une priorité néolibérale, dont Ken Loach, dans sa préface, rappelle que bien au contraire, le chômage de masse aura toujours été l’objectif politique et économique du néolibéralisme, de Pompidou à Macron.  Politiquement, le choix du chômage de masse s’est inscrit dans la volonté néolibérale, depuis Mitterrand, de provoquer des conflits majeurs que les gouvernements savaient pouvoir gagner, avec la complicité des médias, des grandes centrales syndicales et des socialistes : ces conflits étaient indispensables pour casser les révoltes ouvrières. On se rappellera la bataille cruciale des mineurs en Angleterre, en 1984, une grève d’un an, perdue « grâce » aux leaders syndicaux et aux travaillistes.

Pompidou donc, à la veille de sa mort.  La France compte 400 000 chômeurs.  Un cap vient d’être franchi. Pompidou fait croire que le chômage est sa priorité, cela deviendra l'élément de langage mensonger incontournable de tous les gouvernements en place depuis.  Jusqu’au fameux «on a tout essayé» d’un Mitterrand chargé d’entreprendre la liquidation de la Gauche française…

Le levier du chômage, c'est celui de la précarisation de la société française, au profit de la montée en puissance du pouvoir de la Finance. 1973, Pompidou crée artificiellement les conditions d’une dette éternelle. En 1983, Mitterrand invente le tournant de la rigueur perpétuelle. Désormais la stabilité de la monnaie primera, qui se concrétisera par la paupérisation de millions de français et la production d’un discours cynique, barbare, contre les chômeurs, dans une société qui ne crée pas d’emplois.

Trois ans d’enquête ont permis aux auteurs d’en démonter les rouages et les complicités, de Monet à Raymond Barre, en passant par Delors et Fabius, en passant donc par cette fausse gauche qui n’a cessé de poursuivre le vieux rêve néolibéral sous couvert d’un discours social. Au cœur de leur pensée : Hayek, dont Barre fut le traducteur en France. Hayek devenu le marqueur culturel des «élites» françaises avec sa thèse de l’arriération des peuples, qu’il faut transformer de force, tant ils sont rétifs à tout changement… Sous ce discours, une prétendue science devenue religion : l’économie. Et des techniques de domination dissimulées sous une phraséologie pseudo savante : c’est Delors désindexant les salaires de l’inflation pour libérer la Finance. C’est Mitterrand faisant le choix du franc fort qui va provoquer une hausse sans précédent du chômage. C’est L’Union Européenne structurant le chômage de masse comme  variable d’ajustement face au sacro-saint équilibre financier sur lequel campe aujourd’hui un Lemaire. Leur UE ? Un despotisme de basse intensité qui fait des millions de victimes. Une gouvernance qui échappe à tout contrôle démocratique. L’euro n’est pas une monnaie : c’est une méthode de gouvernement, un outil de domination des peuples.

Il faut lire cet ouvrage, passablement documenté, où les auteurs sont allés jusqu'à faire reparler les acteurs de notre déconfiture pour saisir en pleine clarté l’énormité de ce qui s’est mis en place en France et en Europe depuis Monet. Exit la démocratie, exit la paix sociale : ils ont livré leur guerre qu’ils pensent gagner à présent. Macron n’en fait que parachever l’œuvre de malfaisance avec son dernier projet de Loi pour accentuer la paupérisation des classes populaires et moyennes et vouer les chômeurs à la terreur économique. Nous n’avons plus le choix. Nous ne le savons que trop bien : il n’y a guère d’autre issue que celle d’un conflit violent qu’il faudra gagner, si nous ne voulons pas avoir bientôt tout perdu… En nous rappelant que sans conquête politique, toutes les luttes sont vaines.

Benoît Collombat et Damien Cuvillier, Le choix du chômage, de Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique, préface de Ken Loach, Futuropolis, mars 2021, 26 euros, 288 pages, ean : 9782754825450.

https://www.futuropolis.fr/9782754825450/le-choix-du-chomage.html

Partager cet article
Repost0
1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:11

Grâce au confinement, Bruno Latour a découvert la lune. Il ne l'a pas décrochée : simplement découverte derrière la baie vitrée de son appartement, installé confortablement dans un fauteuil design pendant que des millions de français entassés dans des appartements vétustes se demandaient comment boucler leur fin de mois. Grâce au confinement, il a réalisé ce que des années de conflits, de grèves, d'occupations de ronds-points, de manifestations sauvagement réprimées, de membres mutilés, d'yeux crevés, ne sont pas parvenues à lui faire réaliser, en ne cessant pourtant d'exposer ce qu'il ne semble avoir suivi que de très loin (distance ou posture philosophique obligent, chacun choisira), tranquillement assis dans son fauteuil club. Il a donc découvert qu'on ne vivait pas un temps de crise, mais de mutation. Il a réalisé (enfin), que des millions de jeunes s'étaient levés pour dire stop au changement climatique -mais pas que ces mêmes millions avaient déjà entrepris de penser un autre monde.

Où suis-je ? En quelle étagère ?... Bruno Latour a entrevu (à peine) que partout dans le monde le même scénario s'était reproduit : le néolibéralisme aux abois faisait la guerre aux peuples, conscients du désastre où ce néolibéralisme les embarque. Enfin, non : Bruno Latour a découvert la lune mais pas les masses affamées, les milliards d'humains paupérisés, les charges meurtrières contre leurs justes révoltes. Et encore moins les raisons tardives de sa pseudo illumination un soir au clair de lune, bien à l'abri derrière sa baie vitrée –triple vitrage en verres à couches peu émissives, serties d'intercalaires garnis de gaz argon lui assurant non seulement un grand confort thermique, mais aussi phonique et visuel. Bruno Latour n'a pas compris le pourquoi de son retard à l'allumage (quand on parle de lune), quand avant lui des millions, des milliards d'êtres humains se sont jetés déjà dans la rue pour hurler ce qu'il vient de découvrir... Rien qu'en France, s'il avait été sensible aux bruits de la rue depuis Hollande, il aurait pu ouïr déjà ces idées fortes qu'il égrène dans son essai, prétentieux et vain, véritable «cogito de théâtre» pour reprendre sa propre expression -sinon de vaudeville.

Où suis-je ?, ratiocine Bruno Latour. Alors que la question serait plutôt : dans quel monde ne vivons-nous pas, nous qui n'avons pas comme lui, professeur à Sciences-Po Paris, la chance d'appartenir aux nantis qui nous accablent et qui ont fait sécession depuis beau temps déjà – une future trouvaille peut-être de notre Irma des beaux quartiers ? Ceux-là ne redoutent ni la Covid-19, ni la «crise climatique» : ils vivent hors sol, hors de notre environnement, pour reprendre un terme dont il pourfend un peu vite le concept, comme s'il n'existait pas des environnements sociaux entre autres, distinguant ceux qui souffrent de ceux qui font souffrir...

Dans quel monde ne vivons-nous pas ?, nous autres qui n'avions pas imaginé un seul instant notre disparition collective -bien au-delà du premier confinement (le second, c'était pour rire : il fallait bien remettre les masses au travail, des fois que durant ce temps de confinement, elles se seraient mises à penser un autre monde possible).

Où suis-je ?, s'enthousiasme Bruno Latour, ramenant tout à lui et aux siens sous la feinte d'une narration collective. Car c'est de «nous» qu'il prétend parler, et du monde, de celui dont nous sommes et non qui nous enveloppe. Du monde où nous sommes tous «confinés», cette terre dont la lune serait la vigie éclairant les limites de notre confinement terrestre, comme si, demandez aux psychologues, de confinement il n'y avait pas eu, eux qui ne cessent de tirer la sonnette d'alarme sur ses conséquences désastreuses... Bruno Latour nous parle donc du monde tel qu'il va. «Mal», découvre-t-il. Il était temps...

Si mal qu'il a fait de nous des cloportes, des cafards, et Latour de déployer la métaphore de Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka, s'éveillant soudain confiné dans sa chambre, en proie à une mutation terrible. Vraiment ? Samsa pour horizon ? Mais rien n'a changé monsieur Latour ou plutôt, rien ne veut changer du côté des élites dont vous êtes, lesquelles entendent bien nous imposer leur domination stérile qui mène le monde droit dans le mur. Car, nuance, nous devrions changer en effet. Mais tout est fait pour que nous ne puissions pas changer. La nuance est grande, car avant d'embarquer tout l'humain dans une réflexion oiseuse, peut-être conviendrait-il de prendre la mesure de ce qui se joue dans cette pandémie, ou ne se joue pas au demeurant : juste l'occasion d'accélérer encore la conversion du néolibéralisme en fascisme de bas bruit.

D'une manière désopilante, après le devenir-cafard (Samsa de Kafka), (Grégoire?) Latour développe la métaphore du devenir termite : quel plus bel exemple de confinement en effet, que ces termites confinées dans d'immenses galeries sous la terre, condition et de leur vie sociale et de leur vie tout court. Mais... au fond ce sauve-qui-peut termiterrien n'est-il pas déjà à l'ordre du jour, inscrit dans la sécession de nos élites, qui depuis longtemps n'ont cessé de creuser partout la terre pour y enfouir et leur argent et leur devenir tout court ? N'est-il pas déjà là, dans ces villages californiens sous cloche ou ces quartiers bio, où l'avenir est encore sainement possible, quand les 99% autres devront se contenter de survivre ? Les termites, ce sont nos grand bourgeois en effet, dont il fait partie, qui travaillent à éliminer ces ¾ de l'humanité qu'ils nomment désormais les inutiles.

Mais Bruno Latour fait mine de ne pas le comprendre, les yeux rivés sur l'astre lunaire à pleurer sur «celui qui n'a plus que la lune à contempler»... Pauvre Latour, quand des milliards n'ont rien d'autre à contempler que leur misère -mais non, ça, ça ne se contemple pas, ou bien à la télé.

Où suis-je ?, s'obsède Latour. «En ville probablement», assène-t-il, au mépris des études des géographes qui montrent que l'analyse de l'INSEE est biaisée, aux yeux duquel la France serait urbaine, alors que 60% de sa population vit dans ce que les sociologues appellent désormais «la France périphérique»... Là encore, Latour rêve, il en a les moyens. Il rêve d'un monde urbain éviscéré, où n'existeraient pas les cités par exemple, et moins encore les bourgs livrés à la désertification... Alors par quel tour de passe passe intellectuel «la ville» serait-t-elle devenue notre lieu commun ? En tout cas pas sa ville, pas son appartement, pas sa maison avec son triple vitrage au gaz argon... Ni Paris donc, ni la Prague intellectuelle des lecteurs de Kafka (dont je suis).

Bon... Il y a évidemment du bon dans son essai, comme sa volonté de tordre le cou à ce concept d'environnement appliqué à celui de nature. Mais tant d'autres l'ont fait avant lui... Ou bien de nous encourager à nous délester du concept d'identité pour rallier celui d'empiètements. Mais quel retard là aussi sur les gender studies !

Certes toujours, notre professeur de Sciences-Po Paris comprend (enfin), que derrière les thèmes de l'effondrement, des extinctions d'espèces, voire de théorie du genre, se dresse le même impératif : l'urgence de sortir non seulement du modèle économique qui nous étrangle, mais de cette verticalité intellectuelle qui ne cesse de reproduire les mêmes schèmes de domination et dont son livre participe. Assez, en somme, de ces penseurs à la remorque des temps qui ne nous sont plus d'aucune utilité ! Assez de ces publications qui nous font tourner en rond ! Son essai, c'est au fond le genre de texte qui est fait pour noyer le poisson dans l'eau, gommer les responsabilités, une rhétorique d'absolution, un pseudo récit collectif qui ne masque que le maintien de soi dans l'ombre d'une démonstration philosophisante. Qui est donc ce «Je» que Latour brandit en collectif ? Rien d'autre qu'un je qui transforme son propre récit en déterminations abusives, un je qui refuse de reconnaître l'horizon interprétatif et historique dans lequel tout moi s'enracine.

Où suis-je ?, s'interroge Bruno Latour. Ne cherchez plus : du côté des nantis, sans hésitation.

Bruno Latour, Où suis-je ?, éditions Les Empêcheurs de penser en rond, 386 pages, janvier 2021, 15 euros, ean : 9782359252002

Partager cet article
Repost0
1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 11:33
 
 
Notre sort dépend maintenant du degré de colère que nous pourrons atteindre, peut-on encore dire aujourd'hui, en paraphrasant l'invective de L. Kramer, le 14 mars 1983, (repris dans New-York Native), lors d’une réunion d’Act Up N.Y.
La figure de la colère fut forte chez Act Up. Elle structura le mouvement,  comme rite constitutif d’un groupe en marche vers son identité. On se rappelle l’équation : SILENCE = MORT, COLERE = ACTION, ACTION = VIE. Il n’est que de relire le livre de Didier Lestrade - ACT UP : Une histoire - pour comprendre à quel point Act Up ouvrit, dans le champ des luttes sociales, des modalités novatrices qui, dans une large mesure, ont bouleversé et le militantisme ronronnant des années marxisantes, et la contestation publique d’une France endormie sur d’innombrables défaites. L’intelligence d’Act Up, entre autres, aura ainsi été de n’en pas s’en tenir à la seule lutte minoritaire : Act Up s'est emparé du Sida comme d’un révélateur de l’état de la société française. De l’histoire sociale du sida à l’histoire politique de cette société, c’est tout ce mouvement sur lequel il faudrait peut-être aujourd’hui revenir pour comprendre où nous en sommes, politiquement par exemple, et pour nous convoquer les uns les autres à reprendre leur colère là où ils l'avaient laissée, parvenant à contraindre l'état français à agir.
On n'en finirait pas, aujourd'hui, d'énumérer les vagues de colère qui déferlent à juste raison sur la France, de la paupérisation de tout un Peuple pris en otage du monde de la Finance, à la brutalité du traitement policier dont peuvent être victimes désormais tous les français.
La colère s'est installée en France. Un pays qui nous questionne sur le prix à payer pour être entendu par les pouvoirs politiques, quand les Lois de la République se font de plus en plus anti-républicaines !
Il nous revient à présent de poser le problème de l’urgence politique et sociale, à une époque où nous ne pouvons plus nous contenter de replâtrer l'univers mensonger du discours politico-médiatique dominant.
Il nous revient de la faire maintenant : dans deux ans, il sera sans doute trop tard.

ACT UP : Une histoire, Didier Lestrade, Denoël, coll. Impact, janv. 2000, 446p., 22 euros, ISBN : 9782207248836

Les Combattants du sida, de Christophe Martet, Flammarion (6 mai 1993), 250 pages, 16 euros, EAN : 978-2080668998

 

Partager cet article
Repost0
9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 10:20

Quelque chose s'est brisé en France. Trop de mensonges, trop de mépris, trop de déni. «La France est dans le déni d'elle-même», affirme Raoul Peck. Naguère pays des Droits de l'Homme, épinglée par la Cour européenne à de multiples reprises pour ses manquements à ces mêmes droits, elle n'est plus rien. Et certainement plus une terre de liberté. Ou de pensée. Elle n'est plus qu'un leurre, où «l'entretien de ce mirage commence à coûter cher à tout le monde». En vies humaines déjà. En poids de chairs mutilées, de vies brisées. Car la France est devenue un pays policier. Autoritaire. Raciste. Avec cette nuance terrifiante que toutes ces dérives viennent de la «France d'en haut». Celle d'un personnel politique le doigt sur la couture, habité par des commerciaux aux ordres des barons de la finance. Des créatures qui n'ont «pour seule mission que de rassurer les bonnes gens de première et deuxième classes inquiets de la marche du Titanic, quant au fait qu'ils maîtrisent bien la troisième classe». Celle qui se révolte. Celle qui voit, au loin, l'iceberg qui approche. Là-haut, la seule affaire qui compte, c'est de dépouiller ce qu'il reste d'humanité au navire France. Et ce qu'il reste de richesses. Raoul Peck sait de quoi il parle, lui qui a occupé des fonctions déterminantes au cœur de la culture française. Il décrypte ces mécanismes d'accaparement. De pillage. Et leur corollaire : le racisme. Le racisme, il l'a vu croître. Une histoire bien orchestrée. Une histoire capitaliste : celle de la destruction de toute vie sur la planète. Qu'il s'agisse de celle de la nature ou de celle des êtres humains, la vie n'est plus dans le récit capitaliste qu'une ligne comptable. En France, ce récit a pris une ampleur inimaginable. Et s'est accompagné de la mise en place d'un dispositif étatique pour étouffer toute vérité. On voit ce dispositif à l'œuvre en ces temps de pandémie : le coronavirus, nous dit Raoul Peck, n'a fait que rendre visible le dispositif étatique français pour étouffer la vérité. Que faire ? Convoquant James Baldwin, avec lui Raoul Peck nous intime : «Il nous faut agir maintenant comme si tout dépendait de chacun d'entre nous». Pas demain : aujourd'hui. Maintenant. Que chaque citoyen se charge de ces questions, comme le firent en leur temps les Gilets Jaunes sur leur Rond Point.

Raoul Peck, J'étouffe, Denoël, août 2020, 40 pages, 5 euros, ean : 9782207162385.

Partager cet article
Repost0
2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 09:31

Bure. 85 000 m3 de déchets radioactifs à enfouir sous 500m de profondeur. Avec l’espoir que tout se passe bien pendant les 100 000 ans au cours desquels ils resteront une menace pour l’humanité… Et tout en sachant, de l’aveu même des autorités, qu’il y a de fortes chances pour qu’arrive un Tchernobyl souterrain ! Bure, un territoire sous occupation militaire désormais, aux confins de la Lorraine. 270 kilomètres de galeries. Plus que le métro parisien. 3% des déchets nucléaires français devraient y être enfouis, qui représenteront 99,8% de leur radioactivité… La mise en service est prévue pour 2035. Coût du projet : 35 milliards d’euros…

Pourquoi Bure ? Parce que personne n’en voulait ailleurs en France. Parce que ce territoire de la Meuse est dépeuplé, à 80 km de Verdun. Parce que le village ne compte que 82 habitants. Pare que les villes alentours ont perdu un tiers de leurs habitants en trente ans et ne peuvent être animées par une grande contestation.

Pour l’heure, les déchets nucléaires français sont entreposés provisoirement ici et là sur le sol français et un peu en dehors de chez nous aussi. Quand on a lancé le tout nucléaire, on ne savait absolument pas ce que l’on ferait de ces déchets. Mais on pensait qu’on saurait un jour. On a donc commencé par les jeter à la mer. Les couler dans les profondeurs des eaux extra-territoriales, jusqu’à s’apercevoir que les fûts éclataient sous la pression de l’eau et que leur contenu se répandait dans les océans. Puis on a eu l’idée de les enfouir. C’est en 1991 que l’on a décidé pour Bure. Le seul problème était d’arracher le consentement de la commune. Techniquement, on n’était sûr de rien. Sinon que la Meuse était pauvre et qu’il suffirait sans doute de déverser un peu d’argent pour arracher ce consentement. Les mairies virent leurs rentes exploser. Longuet, président de région, était évidemment largement favorable : l’industrie locale était en ruine. Alors l’Andra finança les collèges, les lycées, des expos magnifiques, des sorties, distribua des ordinateurs, des imprimantes, du matériel vidéo, multiplia les campagnes de porte à porte et commença de racheter les terrains. On terrassa donc, puis on creusa. Dans l’argile. En 2016, l’instabilité des sols provoqua des accidents. Il y eut des morts. On coula des millions de m3 de béton pour renforcer les galeries. Puis on s’aperçut qu’avec la corrosion, les matériaux entreposés dégageaient de l’hydrogène. On entoura les premiers déchets de bitume. Inflammable… Si tout cela prenait feu, on s’interrogeait : comment parvenir à récupérer les fûts en cas d’incendie ? On verrait bien. Le coût ne cessa d’augmenter au fil des bévues. Qu’à cela ne tienne, la France est un  pays riche.  Et puis nos équipes innovaient. Elles réussiraient, là où partout dans le monde on commençait d’arrêter d’enfouir : cela ne marchait pas. Nous, ça devait marcher. Contre vents et marées, le projet était devenu vital pour l’industrie nucléaire française. Le PS manœuvra. Ségolène. Et jusqu’à Hulot qui valida la solution «la moins pire»… Le 19 juin 2016 démarra l’occupation et la ZAD de Bure et sa répression. Depuis octobre 2017, Bure ressemble à Tchernobyl, avant l’explosion : une occupation policière.

Cent mille ans – Bure ou le scandale enfoui des déchets nucléaires, Gaspard d’Allens, Pierre Bonneau, Cécile Guillard, seuil / La revue dessinée, octobre 2020, 152 pages, 18.90 euros, ean : 9782021459821.

Partager cet article
Repost0