Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 septembre 2022 5 23 /09 /septembre /2022 13:54

Pierre Nora nous livre le second opus de son ego-histoire, celui des engagements intellectuels et éditoriaux. Un ouvrage essentiel, écrit dans la parfaite lucidité du poids qui aura été le sien, indispensable non seulement pour la compréhension des bouleversements de cette discipline dont, étonnamment, il n'était pas lui-même convaincu d'y être légitime, l'Histoire, mais qu'il porta pourtant de bout en bout sinon en anticipa les perspective, mais aussi pour l'appréhension de ces années 80 qui virent s'opérer un changement de paradigme non seulement dans le rapport des intellectuels à leur histoire, mais aussi et surtout, dans celle des français à la leur. L'opus, en définitive, se lit comme une contribution à une histoire intellectuelle du «présent», source incontournable pour la compréhension de l'histoire intellectuelle, sociale et culturelle de la France des sécessions : séparatisme des élites, désertion des oligarchies, reniement des médias, pronunciamiento des classes de pouvoir, sécession populaire, fracture sociale et désagrégation du vivre ensemble... Une histoire entièrement subsumée sous la montée en puissance des «sciences humaines» dans le champ éditorial et universitaire, symptôme de la mutation de la sensibilité intellectuelle et sociale de cette France du renoncement révolutionnaire autant que du recollement bataillonnaire : n'oubliez pas, il s'agissait alors de rompre avec le marxisme, rupture qui, dans le temps même où elle s'énonçait dans l'enthousiasme de la recognition savante, se claironnait dans l'euphorie des chargés de l'encensoir néo-libéral, qui ne se rendaient même pas compte qu'ils étaient les pires héritiers de ce qu'ils aimaient appeler «la pensée 68»...

C'est aussi toute la galerie des acteurs de ce «moment» dont Nora dresse le portrait, en même temps que l'analyse, fine, de ces «Trente Glorieuses de l'Histoire et des historiens», selon son expression, qui marquèrent la jubilation de vivre la fin de l'histoire «finie», à savoir, avant tout, l'échec de la conception marxiste de l'Histoire, et dont Faire de l'histoire aura été le manifeste.

Faut-il poursuivre ? Pierre Nora décrit parfaitement ce déplacement du centre de gravité de la discipline, accompagnant la montée en puissance du présent tout court dans nos vies, des vies de plus en plus soustraites au «collectif» pour le dire vite, jusqu'à poser désormais problème quant à la possibilité d'y faire société. Et peut-être est-ce là qu'il faut reprendre, là précisément où Pierre Nora met un terme à sa biographie «savante» (le dernier volume sera consacré à l'amitié, l'amour), en même temps qu'il vient de mettre un terme à la revue Le Débat, qui aura cornaqué toute cette période de réévaluation.

Le débat est donc clos, oserions-nous : même s'il nous laisse en plan au moment le plus crucial de l'histoire de nos sociétés, qui ont en charge et le dépassement de l'impasse néo-libérale et le devoir non plus d'inventaire, mais de prendre à bras le corps la possibilité d'une fin nouvelle, la nôtre, sous couvert de changement climatique.

Le débat est clos, il faut agir. L'histoire qu'évoque Pierre Nora «nous» a balayés, mais pas éliminés, pour reprendre la formule de Marcel Gauchet. Il faut à présent en changer le mot d'ordre, passer du «Penser le monde plutôt que le transformer» cher à Pierre Nora, à la nécessité de sortir de l'impasse dans laquelle Macron nous a enfermés. Il faut transformer le monde, changer de modèle de société. Il faut dynamiter les cadres de nos imaginaires politiques, une fois réalisé que l'implosion du système politique français n'était autre que le reflet de l'implosion du vivre ensemble français, sans cesse encouragée par le pouvoir discrétionnaire de Macron.

Partir de ce legs donc. Un vrai commencement, mais en partir.

Prenons par exemple la réflexion historiographique de Pierre Nora : l'Histoire changeait de route, écrit-il. Elle passait ailleurs, «moins par les actes que par les symboles», pour devenir une histoire qui n'était plus le récit de ce qui s'était passé, mais celle de la fabrique de l'événement, sinon de la vérité, tels que les médias et le pouvoir politique allaient en décider. Il y a là de quoi donner du grain à moudre, même si, dans sa réflexion, Pierre Nora ne va jamais jusqu'à dénoncer les lieux institutionnels de cette «fabrique» : la période qu'il décrit est celle de la montée en puissance des médias comme fondement du pouvoir politique et leur extinction en tant que contre-pouvoir. Les médias comme résidentiel de cette fameuse post-vérité dont les institutions ont hypocritement fait leur cheval de bataille, destiné à combattre un faux ennemi sur le seul terrain des réseaux sociaux alors que c'est en leur sein qu'il parade avec le plus d'outrecuidance.

Mais dans l'ordre qu'affirme ce pouvoir, le changement ne sera pas que sémantique ou sémiotique : la répression policière en marche partout dans le monde l'illustre bien : quoi qu'en dise Pierre Nora, ça saignera encore, ça saignera beaucoup.

Là est notre combat, bien que le champ parcouru par la promotion du retour du sujet ait mis à mal notre capacité à transformer la société, dont on sait pourtant aujourd'hui qu'il y a urgence à le faire.

Le Débat est clos : il faut penser la transformation de ce monde, plus que jamais !

 

 

Pierre Nora, Une étrange obstination, NRF Gallimard, août 2022, 342 pages, 21 euros, ean : 9782072995415.

Partager cet article
Repost0
14 septembre 2022 3 14 /09 /septembre /2022 10:47

Ayons le courage d'avoir peur, car «C'est en tant que morts en sursis que nous existons désormais», ainsi que l'affirmait le philosophe allemand G. Anders après Hiroshima et face, déjà, à l'imminence des catastrophes écologiques qu'il pressentait.

«Semeur de panique», ainsi que le nomme très justement Florent Bussy, Anders avait fait de l'obsolescence le concept fondamental de son œuvre. Cette obsolescence constitutive de notre modèle économique, et dont il avait compris qu'elle s'étendrait à tous les domaines de la vie, au point de rendre un jour l'humain lui-même obsolescent.

Ancien élève de Husserl, de Heidegger, premier époux de Hannah Arendt, ami de Hans Jonas, Anders avait fui l'Allemagne nazie avec Hannah dès 1933, lucide quant à ce qui arrivait. Très tôt, il avait fait des camps de concentration (Dachau fut ouvert dès 1933 sans que le monde y voit à redire), de la technique, des nouvelles technologies puis de la bombe atomique ses objets d'étude philosophique, avant de fuir l'université, à ses yeux incapable de nous aider à y voir clair. C'est là du reste que pour lui, se manifestait avec le plus d'acuité le décalage prométhéen qui a saisi l'humanité, dans cette séparation entre le penser et l'agir qui nous livre à la catastrophe et nous rend même incapables de penser ces catastrophes.

Reprenons. Pour Anders, «l'apocalypse» a déjà eu lieu : Auschwitz, Hiroshima. Nous croyons lui avoir survécu, mais elle n'a ouvert aucune issue et s'avance vers son achèvement : l'effondrement écologique. Pourtant, chacun a été mis en demeure de se prononcer, en demeure de prendre ce danger au sérieux. Son injonction à la peur vaut la peine d'être entendue face à la violence inouïe de notre monde et à la surdité fantastique du personnel politique face à l'imminence de la catastrophe écologique. Il est frappant au demeurant d'entendre l'ancien président du GIEC, Jean Jouzel, déclarer aujourd'hui que l'une des grandes erreurs du GIEC aura été de ne pas communiquer sur les catastrophes climatiques qui ne vont cesser de se multiplier, comme si résister à la panique légitime face à ce qui nous attend, avait permis de l'éviter...

Il aurait donc fallu déjà que notre sens de l'existence soit ébranlé avec Auschwitz et Hiroshima. Mais il ne l'a pas été. Le pire, c'est que le monstrueux d'Auschwitz par exemple, on ne l'a pas vu : que des millions d'êtres humains, ingénieurs, chauffeurs, fonctionnaires, aient participé à la mise en œuvre de la solution finale sans broncher. Que des millions d'êtres humains aient pu réduire les enfants à des «produits» soumis à un processus industriel d'abattage, sans méchanceté aucune. Or tout cela a été rendu possible parce que nul ne voyait le rapport de soi à soi-même. Et c'est bien ce décalage qui nous conduira de nouveau à la répétition de l'horreur, dont la possibilité est inscrite au cœur même de notre modernité économique : le système néo-libéral est devenu notre destin à tous, avec son organisation du travail qui dilue les responsabilités, son organisation des responsabilités qui interdit d'avoir une vision globale de ce à quoi une tâche contribue : «nous ne restons concentrés que sur d'infimes segments des processus d'ensemble». Pour Anders, cette logique a pour conséquence que les êtres humains ne sont plus capables de penser ce qu'ils font et leur savoir est ainsi plus proche de l'ignorance que de la compréhension : nous savons que nous allons droit dans le mur, mais nous ne le comprenons pas. L'effacement des responsabilités est tel, que nous pensons en dehors de toute implication de ce que nous faisons, sur la nature par exemple. «Délivrés» de la liberté de conscience, nous agissons sans penser et pensons sans agir...

Anders a interrogé le pilote de l'avion de reconnaissance chargé d'assister le largage de la bombe A sur Hiroshima. Au cours de leur entretien, ce pilote a fini par avouer que tout en donnant les indications techniques qui permettaient un largage sans défaut, il songeait à ses propres problèmes domestiques... La vidange de la voiture, changer le réfrigérateur... Nous sommes ce pilote incapable d'avoir une vision des conséquences de sa tâche.

Le néo-libéralisme ne survit que grâce à l'obsolescence des objets qu'il produit, avec force destruction des ressources naturelles. Des objets sans valeur et la plupart du temps inutile. Si bien que dans cette logique, l'humanité est elle-même devenue inutile...

 

 

Florent Bussy, Günther Anders : nos catastrophes, éd. Le Passager clandestin, 3ème trimestre 2020, 124 pages, 10 euros, ean : 9782369352440.

Partager cet article
Repost0
8 septembre 2022 4 08 /09 /septembre /2022 12:59

Jean Jouzel, paléoclimatologue, qui fut le président du GIEC de 2002 à 2015, Hervé Le Treut, climatologue, spécialiste de la simulation numérique au GIEC et le philosophe Dominique Bourg, dressent le bilan de soixante années d'études internationales consacrées au climat, en s'attachant beaucoup à retracer l'histoire du GIEC depuis sa création, en 1988.

Un document essentiel pour quiconque veut comprendre le vif des débats autour du réchauffement climatique, et n'entend pas s'enfermer dans le seul périmètre des questions de températures...

Or, à tout le moins, la déception dont ils témoignent quant aux décisions qui auraient dû être prises, est tristement révélatrice : nous irons droit dans le mur. Non pas «nous allons», mais nous irons, comme animés par la volonté farouche d'en finir avec nous-mêmes... Nous y sommes du reste déjà, tant, surtout, la classe politique se refuse à agir pour nous éviter le pire.

Certes, l'été 2022 aura marqué un tournant. Tout le monde y sera allé de son bon mot. Et c'est à peu près tout. Les faits sont à présents non seulement bien documentés, mais éprouvés dans la chair de milliards d'humains. Inutile d'en dresser la liste : le changement climatique est désormais une réalité sensible que tout le monde perçoit.

 

Le plus percutant de leur intervention est ailleurs, même si l'histoire qu'il déroule est édifiante et fort instructive. Le plus percutant, c'est tout d'abord la nécessité d'intégrer tout le vivant dans nos modèles pour comprendre les effets du changement climatique et non nous contenter d'enregistrer les records de chaleur battus ici et là. Il faut désormais penser ce changement comme celui d'un tout : le système terre. De la disparition des espèces à leurs migrations, végétales, animales, humaine, jusqu'à l'étude des conséquences du réchauffement des océans dont nous ne savons rien encore, il faut absolument étudier ce changement comme affectant la totalité de la vie planétaire pour tenter d'en appréhender le caractère cumulatif. Or, affirment-ils, quand on saisit ce qui arrive en terme de complexité, ce que l'on observe, c'est la mise en place d'un nouvel état du système terre, qu'il nous faudra assumer pendant des centaines d'années : le point de non-retour est atteint.

Le plus hallucinant dans leurs interventions est ainsi cette révélation du caractère irréversible de ce que nous avons provoqué. C'est-à-dire que même si, aujourd'hui, on était à zéro émission de gaz à effet de serre, les centaines d'années à venir resteraient hypothéquées par un système extrêmement dangereux pour l'habitabilité de la terre : le réchauffement se poursuivrait sur des dizaines d'années...

Le plus effrayant c'est encore de réaliser que les événements extrêmes, ouragans, méga-incendies, inondations dantesques, minimisés aujourd'hui comme « exceptionnels », sont désormais la norme.

Le plus effarant, c'est alors de comprendre que le climat est devenu un phénomène de bascule du système terre : on ne vit pas une « crise » climatique, mais la bascule d'un état de la terre à un autre. Impossible à stopper. Ce qui nous attend ? Les événements extrêmes, inondations, incendies, sécheresses, cyclones vont acquérir à partir d'aujourd'hui un potentiel destructeur inouï. Nous sommes entrés dans un système qui va devenir à très très brève échéance hors de contrôle.

Et la caste politique ne fait rien. Du vent. Jean Jouzel, Hervé Le Treut, ne passent pas pour autant sur leur propre responsabilité en tant que scientifiques : dans les années 90, les rapports demeuraient très, trop prudents. L'éthique prudentielle des scientifiques doit désormais être combattue : il faut communiquer sur ces événements extrêmes qui frappent l'opinion et qui, seuls, parce qu'ils vont se démultiplier, permettront peut-être d'aller au-delà de la simple prise de conscience et d'agir.

Agir... On ne peut qu'être troublé en dernier lieu par le constat qu'ils font, eux qui ont rencontré tous les décisionnaires du monde politique : impossible d'obtenir du niveau international, comme du niveau national, le moindre pas en avant. C'est au niveau local que les choses commenceront à bouger pensent-ils. De quoi désespérer, non ?

 

Le devenir du climat, Dominique Bourg, Jean Jouzel, Hervé Le Treut, éditions Frémeaux & Associés, 04/03/2022, 3 CD, ean : 3561302582023.

Partager cet article
Repost0
8 avril 2022 5 08 /04 /avril /2022 14:21

Auteurs, éditeurs, libraires, médias... Ne manque qu'une analyse du segment diffusion/distribution pour que cette chaîne du livre soit complète. J'y reviendrai. Julien Lefort-Favreau a tenté dans cet essai de comprendre les vertus et les impasses du monde du livre. Un travail essentiellement centré sur les acteurs « indépendants » ou déclarés tels de cette chaîne, prenant pour modèles certains d'entre eux, emblématiques de la « résistance » du secteur aux dérives du marketing culturel, qui ne voit dans l'objet livre que sa valeur marchande et font litière de ses dimensions culturelles. Une réflexion documentée, argumentée, mais datée, j'y reviendrai là encore, qui d'emblée s'affronte à un problème de définition : qu'est-ce qu'un éditeur indépendant, quand de grosses structures comme Actes Sud, qui dégagent des millions de bénéfice réinvestis en spéculations immobilières, dixit Julien Lefort-Favreau, s'en revendiquent ? D'autant que Julien Lefort-Favreau a écarté de son panel les micro structures éditoriales qui ne cessent de fleurir en France, à croire que l'on est revenu à l'ère du samizdat... Micro structures indépendantes par la force des choses, écartées ici pour des raisons d'efficacité politique disons : Julien Lefort-Favreau a choisi de ne s'intéresser qu'aux structures qui ont acquis de la visibilité, considérant qu'au fond, c'est de l'intérieur même du marché du livre qu'il faut en combattre les dérives. Il n'a pas tort. Mais peut-être faudrait-il reprendre à nouveaux frais cette réflexion, pour comprendre et la situation de l'édition et celles des auteurs, et dans une large mesure, celle aussi des petites librairies indépendantes, dans un marché qui s'est concentré si vite que l'étude de Julien Lefort-Favreau en paraît déjà dépassée !

Boloré s'est en effet implanté dans ce marché, pour y devenir « le Monsanto de l'édition », selon l'expression d'un journaliste d'ActuaLitté, et sa présence massive conjuguée aux dernières concentrations dans le secteur de la diffusion/distribution, d'Hachette/Editis à Sodis/Flammarion, concentrations qui ont largement dépassé le cadre de la distribution pour envahir le champ éditorial et imposer en aval des conditions de vente exorbitantes aux librairies indépendantes, font que l'indépendance est devenue héroïque, sinon suicidaire : nous assistons peut-être en direct à l'effondrement de notre culture...

Inutile de préciser ici les conséquences de ces concentrations sur la création littéraire, en amont comme en aval, car soumis à l'oppression financière des grands groupes capitalistes, ce que signe le groupe Boloré n'est rien moins que la généralisation de l'imposture sociétale et l'achèvement de notre décomposition morale...

La disparition de la petite librairie indépendante en est le symptôme au demeurant, celui du vide sidéral qui jalonne l'hygiénisation forcenée de nos centres urbains, où tout est petit à petit vidé de toute aspérité culturelle, où la neutralisation de l'espace politique doit devenir la règle. La globalisation des industries « culturelles » engendre au fond la disparition de la culture, à l'image des espèces animales en voie d'extinction... Fort heureusement, comme le signale Julien Lefort-Favreau, des résistances s'organisent : celle d'Eric Hazan et de sa maison d'édition La Fabrique en est la vivante preuve.

 

Julien Lefort-Favreau, Le luxe de l'indépendance, réflexions sur le monde du livre, Lux éditeur, coll. Futur proche, 1er trimestre 2021, 160 pages, 14 euros, ean : 9782895963554.

Partager cet article
Repost0
6 avril 2022 3 06 /04 /avril /2022 07:50

Alexandre Gefen, fondateur de l'excellent fabula.org, a enquêté. Bon... auprès de vingt-six écrivains aux fortes parentés. Et donc, à ceux qui voudraient nous faire croire que la littérature n'est qu'un pur divertissement, sans surprise, ceux-là répondent non. Avec un pareil panel, on pouvait s'y attendre. Le constat qu'il en tire est sans appel : les écrivains n'ont pas renoncé à dire le monde, à le décrypter, le décoder, bref, à le lire d'une plume acéré. Le monde. Notre monde. Ce commun. Penser l'histoire, éveiller les consciences, tous soulignent leur adhésion à la nécessité de faire communauté et font valoir l'excellence de la littérature pour mener à terme ce projet, si bien que je reformulerai volontiers l'ensemble des réponses en l'arrimant à la profession de foi de Marc Bloch (mais lui parlait de la science historique) : la littérature, c'est la dimension du sens que nous sommes, que nous voulons être.

Cela dit le débat est ancien, que l'on voit ici se perdre parfois dans les méandres des vains questionnements autour de la littérature engagée -appellation contrôlée qui date tout de même, non ? Tout comme trop souvent l'enquête réduit la dimension politique aux thèmes traités dans les textes. Bon, le thème, le cadre, on veut bien. Des marqueurs sociaux efficaces disons. Mais pas vraiment suffisants. Re-certes, il y a la question du traitement formel. Mais là encore, on voit combien notre enquêteur peine à dégager ses critères. Il est frappant du reste, de ce point de vue, de le voir très vite sortir du texte pour questionner le récit de vie de l'artiste, comme si dans cette extériorité gisait une quelconque réponse à la question posée, comme si le lien au politique s'était noué quelque part là, dans l'enfance de l'auteur, son milieu social et dieu sait quoi encore...

Rien de bien concluant en somme.

Deux interrogations toutefois ont retenu mon attention dans cette somme. En fait des affirmations qu'il faudrait scruter, questionner à l'aulne de réponses tentées par Nelly Wolf et Llecha Llop Canela, que je vous ai mis en note.

La première est celle de Mathias Enard affirmant que «la littérature, c'est la condition sine qua non de la démocratie». La seconde, celle d'Annie Ernaux : «choisir l'aire sociale où l'on inscrit son langage».

Les réponses de Mathias Enard ouvre une vraie perspective pour scruter dans la structure même du romanesque la nature du lien au politique. En quoi la littérature serait-elle cette condition sine qua non ? Au vrai, peut-être faudrait-il déplacer le questionnement pour savoir où creuser, ainsi que Nelly Wolf nous y encourage : quel genre de pacte la littérature passe-t-elle avec la société ? Mieux : à quel genre de contrat social avons-nous affaire, là ? Est-ce que, quand la société se raconte, dans le même temps où elle se raconte, elle s'engendre ? Ou bien : qu'y a-t-il de commun entre le pacte romanesque et le pacte démocratique ? Sans doute faudrait-il alors interroger les liens qui se nouent autour du livre entre l'auteur, le narrateur et le narrataire, tous inscrits dans cet espace commun du récit. Ce serait alors la structure de l'espace romanesque qu'il nous faudrait interroger, où s'opère la rencontre entre l'autorité de l'auteur et l'activité anonyme du lecteur, au sein d'une société fictive, celle du livre, et par le biais d'un acte de socialisation volontaire : celui de la lecture.

Et se refuser avant toute chose, à en appeler à la communauté des «experts», universitaires, critiques et autre lecteur averti, prétendant surplomber ce contrat. Car l'enjeu ne peut être que celui des lectures insistantes faites par chaque lecteur, non pour soi mais pour ce monde du livre derrière lequel s'engage la quête de cette dimension du sens que j'évoquais plus haut.

 

Annie Ernaux, quant à elle, a posé avec une plus grande justesse encore à mes yeux, la question du politique dans la littérature, en mobilisant l'interrogation sur la langue qui s'y déploie. C'est là que tout se joue dans une très large mesure. Mikhaël Bakhtine avait vu juste, quand il expliquait que la langue qui s'était inventée dans le roman du XVIIIème siècle, accomplissait le passage de la langue de l'Ancien Régime à celle du nouveau Régime ; ce nouveau contrat linguistique répondait au nouveau contrat social qui se mettait en place, et peut-être l'avait-il non seulement annoncé, mais devancé. Est donc politique la langue romanesque qui explore les fractures du régime politique dans laquelle elle baigne, pour les déplacer à l'intérieur de son périmètre, dans l'invention d'une langue capable de les travailler.

Le reste n'est que littérature, qui donne raison à Virginia Woolf, quand elle se demande si le roman ne serait pas «devenu un dispositif enraciné précisément sur les inégalités sociales», voire «les légitimant», pour devenir le discours soliloque du clan bourgeois...

 

Alexandre Gefen, La Littérature est une affaire politique, 26 écrivains se mêlent de ce qui les regardent, éditions de l'Observatoire, mars 2022, 366 pages, 22 euros, ean : 979-10-3292279-8.

 

Pour aller plus loin :

 

  • Wolf Nelly, « Littérature et politique : le roman contractuel », A contrario, 2007/1 (Vol. 5), p. 24-36. DOI : 10.3917/aco.051.0024. URL : https://www.cairn.info/revue-a-contrario-2007-1-page-24.htm

Llecha Llop Canela, « Pour une politique de l’interprétation littéraire. À propos de : Carlo Umberto Arcuri et Andréas Pfersmann (dir.), L’interprétation politique des œuvres littéraires, Paris, Kimé, 2014 », Raison publique, 2014/2 (N° 19), p. 225-232. DOI : 10.3917/rpub.019.0225. URL : https://www.cairn.info/revue-raison-publique1-2014-2-page-225.htm

 

 

Partager cet article
Repost0
4 avril 2022 1 04 /04 /avril /2022 07:54

Poète, écrivain, chercheur, fondateur du département français de l'université de Gaza, Ziad Medoukh raconte, en français et au jour le jour, l'horreur de ces onze journées de terreur orchestrées par l'armée israélienne en mai 2021. La Palestine vit alors, comme nous, la crise sanitaire. Gaza n'y échappe pas. Immense prison à ciel ouvert, les palestiniens dont on rappellera qu'ils n'ont pas le droit de se défendre, vont alors subir une double peine : celle de la crise sanitaire et cette terreur imposée par l'état d'Israël. 1800 raids au total contre les populations civiles. Du ciel, les avions larguent leurs bombes, anéantissant des quartiers entiers. 280 palestiniens périront, assassinés, dont 69 enfants, dans le silence absolu du monde dit libre... 45 000 palestiniens devront chercher des refuges précaires, tant sont importantes les destructions. La liste en est longue du reste, dont Ziad Medoukh a tenu le compte. Parmi ces destructions, celle de la librairie Mansour, librairie historique et principale ressource culturelle des gazaouis. Une cible militaire ? A qui le fera croire l'état hébreu ? Tout comme les enfants de Gaza, qui ont payé un très lourd tribu au cours de ces onze jours. Effarants, insupportables. Un massacre. Délibéré : les cliniques, les hôpitaux, systématiquement visés, détruits. Les cimetières aussi, pour marquer sans doute les esprits... L'orphelinat de Gaza... Des milliers de blessés, les infrastructures détruites, les nappes d'eau souterraines détruites, l'espace de pêche fermé, les jardins d'enfants bombardés, les stations de traitement des déchets anéanties, il faut lire cette longue énumération hallucinante pour réaliser la barbarie de cette attaque, et la catastrophe vécue par les palestiniens. Pour réaliser ce que leur vie peut être désormais. Les pharmacies, les routes, les rues, les voies, les citernes d'eau potable : le saccage de Gaza en pleine pandémie de covid ! Comment le monde libre a-t-il pu fermer pareillement les yeux ?

Comment ne pas comprendre qu'il s'agissait de terroriser les gazaouis ? Car il n'est pas possible de parler de guerre, tant la violence est disproportionnée. Parlons de terreur. Entendons Ziad Medoukh, quand il affirme qu'au fond, l'une des visées de cette action était aussi d'empêcher la construction d'une société palestinienne. Et rappelons la condamnation vaine de l'ONU, rappelons les mots de Human Rights Watch parlant de «crime d'apartheid et de persécution», rappelons même les mots de Dominique de Villepin, en 2014, affirmant que par ses actes, l'état hébreu se condamnait «à devenir un état ségrégationniste» (Figaro du 6 juillet 2014).

 

Ziad Medoukh, Chronique sous les bombes à Gaza -récit de la 4ème offensive israélienne (10-21 mai 2021), édition Culture et Paix, juillet 2021, 84 pages, 10 euros, ean : 9782956997818.

Pour vous procurer l'ouvrage : Association Culture et Paix, 20 rue Cadet 75009 Paris.

baudoin-laurent@wanadoo.fr

Partager cet article
Repost0
4 février 2022 5 04 /02 /février /2022 09:47

Publiés tout d'abord en Italie en 1997, ces entretiens, destinés au public italien et offerts comme une introduction à la pensée de Derrida, ont été édités pour la première fois en France en 2018 dans la présente édition, chez Hermann. Ils sont en fait la restitution dactylographiée fidèle aux archives de l'IMEC. A remarquer : l'original, déposé à l'IMEC est annoté de la main de Derrida : il y avait des « restes » sur lesquels Derrida voulait revenir encore, ne parvenant pas à clore sa pensée, toujours en mouvement, toujours en suspens d'une suite à venir dont sa mort nous a privée.

C'est quoi faire l'expérience de la pensée ? Voilà en gros autour de quoi gravitent ces entretiens. C'est la suivre jusqu'au bout, dès lors qu'elle est levée. On se rappelle l'injonction des Lumières. Kant. L'un des philosophes majeurs de Derrida, de son aveu dans ces entretiens, avec Platon bien sûr, Hegel et Husserl.

La suivre donc jusqu'au bout, dès lors qu'elle est levée. Encore faut-il qu'elle lève, ou « se » lève... Se lève ? Et donc entendre quelque chose comme son appel ? Voilà qui rappelle Levinas, pour qui le plus important était la question de la réponse faite à cet appel. Derrida raconte l'irruption de cet appel de la philosophie dans sa vie. Répondre, oui mais comment ? Par l'insistance ajoute-t-il. On se rappellera ici les lectures insistantes du philologue Jean Bollack : insister, non totaliser. Car la philosophie, bien que construite au moins jusqu'au moment Nietzsche comme système, ne peut à vrai dire se satisfaire d'une totalisation systémique. Les dernières en date, celle des théories systémiques, ont montré leurs faiblesses et avoué leurs horizons : un monde débarrassé de l'humain. La philosophie ne peut s'embarrasser d'un système clos sur lui-même, affirme Derrida, aussi brillant, aussi fascinant soit-il (on songe ici à Hegel). Elle ne peut pour autant s'apparenter à l'assemblage de propositions ontologiques. C'était un peu cela, la Déconstruction, attaquée aujourd'hui de toute part : la tentative d'affirmer tout système impossible, tout en gardant le souci de la cohérence intellectuelle et celui de la responsabilité philosophique d'une pensée qui reste toujours, avant tout, expérience. Derrida revient dans ces entretiens sur ces grands philosophes qui l'ont marqué. Platon, Kant, etc. Pour expliquer que très tôt il s'est intéressé à leurs notes de bas de page. Là où ça tiraillait, là où leur pensée se retrouvait finalement confrontée à ses restes, ou ses excédents. Là où, aussi, l'imagination semblait prendre le pas, dans une liberté que le corps du texte n'autorisait pas. Un lieu troublant dans l'élaboration de la clarté intellectuelle, que ces notes de bas de page, largement envahies par quelque chose qui relève au fond de la « fiction » dirions-nous, là où la tentative, comme la tentation de faire système, ne parvient jamais à ses fins ni le système à se clore.

 

Jacques Derrida, Le goût du secret, entretiens (1993-1995) avec Maurizio Ferraris et Gianni Vattimo , éditions Hermann, 14 février 2018, 134 pages, 16 euros, ean : 9782705694814.

Partager cet article
Repost0
3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 11:57

L'un des trois essais les plus marquants de l'année 2021 et qui reprend à nouveaux frais autant la question de la forme, que celle du visible, en renouvelant les études anthropologiques. Questionnement essentiel que celui de la figuration, car de quoi témoignent ces formes du visible, sinon de notre condition humaine même ? La réflexion est donc magistrale -il le fallait pour dépoussiérer nos habitudes de pensée.

Que voit-on du monde ? Pas grand chose : on le savait depuis que la physique était venue à la rescousse de l'étude des conditions du voir, dénouant le lacis des schèmes cognitifs et visuels qui le saturent. Mais ce n'était pas aller encore assez loin. Philippe Descola s'est interrogé, lui, sur les catégories descriptives que nous avons forgées pour appréhender ces formes, pour réaliser qu'elles ne parvenaient jamais à rendre compte de leur diversité. On cherche, en fait, dans les formes auxquelles nous pouvons être exposés, celles qui ressemblent aux formes déjà répertoriées. On cherche, d'abord, quelque chose qui ressemble à nos savoirs acquis de longue lutte, au sein d'un périmètre toujours trop étroit. Les outils intellectuels des sciences sociales reconduisent finalement des types de configurations épistémologiques engendrées par la philosophie des Lumières, principalement articulées par l'idée d'une culture universelle. Auscultant la frontière humain / non humain, Philippe Descola nous montre qu'il n'existe pas un seul monde et que nos savoirs ne sont au fond que des filtres ontologiques destinés à tamiser ces mondes qui nous entourent, qui s'entrecroisent pourtant, se chevauchent. Le monde des chats n'est pas celui des chênes, ni le nôtre, bien que ça et là, nous en partagions des aspects. Intellectuellement, nous vivons repliés derrière des dispositifs de cadrage qui nous font reconnaître ce que nous savons déjà, et ignorer ce que nous ne savons pas : ce qui va sans dire... Des jugements d'identité en somme, qui opèrent à la hâte leur saisie du monde, pour structurer nos comportements.

Poussant plus loin ses recherches, Philippe Descola propose quatre modes d'identification autour desquels l'humanité s'est organisée. Le totémisme, l'animisme, l'analogisme, le naturalisme. Prenons le dernier mode, le naturalisme, à vrai dire largement le nôtre à nous, « occidentaux », différenciant l'être humain par son esprit plutôt que son corps : comment, dans cette ontologie, comprendre les autres ontologies ? Certes, toujours selon Philippe Descola, désormais, ces systèmes se chevauchent au sein parfois d'un même individu. Il n'empêche. En outre, ce sont précisément ces chevauchements qui l'intéressent et qu'il traque dans son essai, les mettant à jour en particulier dans les représentations du visibles que se sont forgées les diverses sociétés humaines. Un travail extraordinairement efficace que celui de débusquer les schèmes ontologiques qui trament les images que nous animons et qui sont de grands agents de notre vie sociale. De même examine-t-il avec brio comment une même image fonctionne dans plusieurs ontologies. Des images que nous peinons in fine toujours à insérer dans un discours analytique, rappelant d'une certaine manière les conclusions de W. J.-T. Mitchell dans son magistral essai : « What do pictures really want ? ».

Partager cet article
Repost0
17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 10:47

Qu'est-ce qui fait Moyen Âge dans l'histoire du monde latin ? Florian Mazel est parti de là, reprenant à nouveaux frais les récits qui ont bâti notre vision de cette période historique, celles de Duby et de Le Goff tout particulièrement. Il en est revenu avec cette somme, qui ne s'est pas contentée de dépoussiérer les études médiévales, mais de les réarticuler entièrement autour d'une nouvelle périodisation. Là où Duby situait le point de bascule autour de l'an mille, du fait de son parti pris de n'envisager son approche qu'à travers le prisme socio-économique, découpant cette histoire en trois périodes distinctes : le Haut, le Central et le Bas Moyen Âge, les contributeurs de l'ouvrage se sont mis d'accord pour établir plutôt ce point de bascule vers la fin du XIème siècle, conduisant à une nouvelle périodisation ne comprenant que deux âges : le Premier Moyen Âge qui est celui de la sortie du monde antique, du Vème siècle jusqu'au milieu du XIème, et un second Moyen Âge qui court jusqu'au XVème siècle cette fois, excluant la tentation de le prolonger au-delà comme l'essayaient nombre de médiévistes, et qui consacre l'avènement d'un nouveau monde. Le point de bascule, cette fois, c'est le moment grégorien, conçu comme moment épistémologique, celui à partir duquel l'institution ecclésiale prend conscience d'elle-même et de son rôle, social, économique, culturel, politique, idéologique, etc., dans la formation du monde latin. Ce moment où elle s'autonomise du pouvoir laïc pour déployer son emprise sur toute la société et dans tous ses aspects. Le moment grégorien vient ainsi clairement déposer l'horizon idéologique du premier Moyen Âge, héritier de l'empire romain chrétien, pour adosser à l'institution ecclésiale la question de l'état et de la société : c'est moins l'église comme religion donc qui se trouve au centre des recherches, que l'institution ecclésiale, dans ses fonctions territoriales et administratives. On le voit, le Droit et la Sociologie sont ici devenues les sciences auxiliaires déterminantes du médiéviste. Avec l'Archéologie, car cette rupture a pour beaucoup pu être mise à jour sous la poussée des nouveaux territoires conquis par la discipline, dont l'archéoscience centrée sur l'étude de l'impact de l'environnement, ou l'archéogéographie centrée sur l'impact de l'homme sur les paysages.

Bien évidemment, ces recherches ont aussi suscité en amont comme en aval de la période étudiée de nouvelles interrogations, qui ont conduit en particulier en amont à ouvrir tout un champ de recherche pour l'établissement d'une nouvelle période historique qui serait celle de l'Antiquité tardive, autour des interrogations d'un Augustin par exemple, s'efforçant de penser le monde d'après Rome. Il y a là beaucoup à défricher de nouveau...

Outre cet intérêt majeur, cette nouvelle histoire a le mérite de mieux cadrer le concept de Moyen Âge, une catégorie purement européenne de l'Histoire -malgré les tentatives de transposition à l'histoire du Japon. En somme, une périodisation propre à une région du monde qui a du mal, aujourd'hui encore, à se projeter dans ce monde... Une scansion, écrit Mazel, forgée par et pour l'Europe et qui ne garde sens qu'à l'échelle européenne. L'enjeu de cette nouvelle histoire, qui ne renonce pas à la catégorie de Moyen Âge, était donc aussi d'ouvrir cette histoire à la compréhension des mondes qui l'entouraient, de Byzance à l'Extrême Orient, en passant par l'Islam ou l'Asie Centrale. Une manière d'en finir avec la crispation identitaire qui se rejoue aujourd'hui autour de l'instrumentalisation du Moyen Âge européen. Est battue en brèche, par exemple, la thèse de la fracture du monde méditerranéen par l'intrusion de l'Islam. D'une manière générale, tous les paradigmes qui ont nourri notre vision du Moyen Âge sont ici réévalués et souvent dissous.

Séduit enfin, ou rassure, le rappel des exigences formulées par Marc Bloch en 1928 : « cessons de causer éternellement d'histoire nationale à histoire nationale », explorons une histoire nouvelles aux échelles variées.

 

Nouvelle Histoire du Moyen Âge, sous la direction de Florian Mazel, éditions du Seuil, octobre 2021, 1044 pages, 39 euros, ean : 9782021460353.

Partager cet article
Repost0
11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 07:37

Je me suis d'abord demandé dans quel rayon d'une librairie ou quelle section d'une bibliothèque serait rangé cet ouvrage... Féminisme ? Justice ? Document ?...

L'ouvrage n'est pas un simple document. On le comprend rapidement à en suivre le fil : il est aussi le travail de réparation qui se poursuit par sa publication.

Comment est-il fait ?

C'est d'abord le récit d'une rencontre de trois femmes autour de La Maison des femmes, créée par Ghada Hatem à Saint-Denis, pour accueillir et soigner des femmes victimes de violences. De cette rencontre est née l'idée d'un atelier à leur proposer. Un atelier de création de bijoux. Un simple atelier de création de bijoux mais là, toutes assises à enfiler des perles, a surgi leur parole, celle de leurs histoires respectives. Les femmes ont commencé à se raconter. A se réparer : en parlant certes, mais aussi parce que créer des bijoux touche à la réparation de la féminité. Aux perles, elles ont ensuite ajouté la photographie, puis le dessin, puis une exposition, puis la musique, le chant, un concert et l'idée de cette publication, nouvelle étape dans le processus de réparation. C'est-à-dire qu'entre elles, elles ont inventé les moyens de leur réparation. Une méthode. Mieux qu'un document : une poïesis. Non pas dans cette acception à laquelle Aristote amarrera la technè, mais cette autre, qui s'occupe d'art et du soin de l'âme, de l'acheminement du non-être vers l'être.

Le livre comprend des images. Un parti pris photographique fort de la part de Louise Oligny. Quelles images faire en effet, quelles images retenir quand on est engagé dans un processus de reconstruction de l'image de soi ? Quelques visages, toujours souriants, heureux, non pas martyrs mais héroïques. Des mains, beaucoup, caressantes, protectrices, enveloppant ces corps meurtris. Des dessins, comme inachevés souvent, en puissance d'être et d'autres, de ces femmes, qui ont par le dessin figuré l'absence : celle de leurs enfants souvent, qu'elles n'ont pu ramener en France, celle de leur village, de leur famille. Des témoignages aussi, toujours volontaires, de celles qui pouvaient franchir cette étape. Des témoignages forts, bouleversants, qui nous mettent face à l'horreur. Des témoignages conduits sous la forme d'entretiens pour en guider l'émotion.

Que dire, qui ne nous projette pas dans l'insuffisance d'une fausse empathie à propos de ces témoignages, qui ne nous enferme pas dans le discours (non le récit) de ce que nous ne pouvons partager ? Que dire, sinon que c'est la résilience qui occupe tout l'espace du livre et non la clôture qu'une attention complaisante pourrait ouvrir à ses propres bouleversements intérieurs.

Le livre est résilient, résolument, encadré de réflexions sur le système judiciaire, policier, balisé par les thématiques des violences conjugales, de l'emprise, de l'excision, de la dissociation, du droit d'asile aujourd'hui en France, etc.

Un livre sans conclusion : le travail se poursuit. Encore une fois, cette publication n'est qu'une étape.

Un livre à ranger dans le rayon des droits de l'Homme, comme l'espère Karyn, la psychologue, dans l'entretien final : parce que cette violence est une atteinte aux droits de l'Homme. « Parce que dès lors qu'on se croit permis de se comporter de façon criminelle chez soi, il n'existe plus aucun frein à l'être dans l'espace public. »

 

Réparer l'intime, L'atelier de la Maison des Femmes, Louise Oligny & Clémentine du Pontavice, éditions Thierry Marchaisse, préface de Ghada Hatem, 1er octobre 2021, 208 pages, 25 euros, ean : 9782362802690.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : La Dimension du sens que nous sommes
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories