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8 avril 2022 5 08 /04 /avril /2022 14:21

Auteurs, éditeurs, libraires, médias... Ne manque qu'une analyse du segment diffusion/distribution pour que cette chaîne du livre soit complète. J'y reviendrai. Julien Lefort-Favreau a tenté dans cet essai de comprendre les vertus et les impasses du monde du livre. Un travail essentiellement centré sur les acteurs « indépendants » ou déclarés tels de cette chaîne, prenant pour modèles certains d'entre eux, emblématiques de la « résistance » du secteur aux dérives du marketing culturel, qui ne voit dans l'objet livre que sa valeur marchande et font litière de ses dimensions culturelles. Une réflexion documentée, argumentée, mais datée, j'y reviendrai là encore, qui d'emblée s'affronte à un problème de définition : qu'est-ce qu'un éditeur indépendant, quand de grosses structures comme Actes Sud, qui dégagent des millions de bénéfice réinvestis en spéculations immobilières, dixit Julien Lefort-Favreau, s'en revendiquent ? D'autant que Julien Lefort-Favreau a écarté de son panel les micro structures éditoriales qui ne cessent de fleurir en France, à croire que l'on est revenu à l'ère du samizdat... Micro structures indépendantes par la force des choses, écartées ici pour des raisons d'efficacité politique disons : Julien Lefort-Favreau a choisi de ne s'intéresser qu'aux structures qui ont acquis de la visibilité, considérant qu'au fond, c'est de l'intérieur même du marché du livre qu'il faut en combattre les dérives. Il n'a pas tort. Mais peut-être faudrait-il reprendre à nouveaux frais cette réflexion, pour comprendre et la situation de l'édition et celles des auteurs, et dans une large mesure, celle aussi des petites librairies indépendantes, dans un marché qui s'est concentré si vite que l'étude de Julien Lefort-Favreau en paraît déjà dépassée !

Boloré s'est en effet implanté dans ce marché, pour y devenir « le Monsanto de l'édition », selon l'expression d'un journaliste d'ActuaLitté, et sa présence massive conjuguée aux dernières concentrations dans le secteur de la diffusion/distribution, d'Hachette/Editis à Sodis/Flammarion, concentrations qui ont largement dépassé le cadre de la distribution pour envahir le champ éditorial et imposer en aval des conditions de vente exorbitantes aux librairies indépendantes, font que l'indépendance est devenue héroïque, sinon suicidaire : nous assistons peut-être en direct à l'effondrement de notre culture...

Inutile de préciser ici les conséquences de ces concentrations sur la création littéraire, en amont comme en aval, car soumis à l'oppression financière des grands groupes capitalistes, ce que signe le groupe Boloré n'est rien moins que la généralisation de l'imposture sociétale et l'achèvement de notre décomposition morale...

La disparition de la petite librairie indépendante en est le symptôme au demeurant, celui du vide sidéral qui jalonne l'hygiénisation forcenée de nos centres urbains, où tout est petit à petit vidé de toute aspérité culturelle, où la neutralisation de l'espace politique doit devenir la règle. La globalisation des industries « culturelles » engendre au fond la disparition de la culture, à l'image des espèces animales en voie d'extinction... Fort heureusement, comme le signale Julien Lefort-Favreau, des résistances s'organisent : celle d'Eric Hazan et de sa maison d'édition La Fabrique en est la vivante preuve.

 

Julien Lefort-Favreau, Le luxe de l'indépendance, réflexions sur le monde du livre, Lux éditeur, coll. Futur proche, 1er trimestre 2021, 160 pages, 14 euros, ean : 9782895963554.

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4 avril 2022 1 04 /04 /avril /2022 07:54

Poète, écrivain, chercheur, fondateur du département français de l'université de Gaza, Ziad Medoukh raconte, en français et au jour le jour, l'horreur de ces onze journées de terreur orchestrées par l'armée israélienne en mai 2021. La Palestine vit alors, comme nous, la crise sanitaire. Gaza n'y échappe pas. Immense prison à ciel ouvert, les palestiniens dont on rappellera qu'ils n'ont pas le droit de se défendre, vont alors subir une double peine : celle de la crise sanitaire et cette terreur imposée par l'état d'Israël. 1800 raids au total contre les populations civiles. Du ciel, les avions larguent leurs bombes, anéantissant des quartiers entiers. 280 palestiniens périront, assassinés, dont 69 enfants, dans le silence absolu du monde dit libre... 45 000 palestiniens devront chercher des refuges précaires, tant sont importantes les destructions. La liste en est longue du reste, dont Ziad Medoukh a tenu le compte. Parmi ces destructions, celle de la librairie Mansour, librairie historique et principale ressource culturelle des gazaouis. Une cible militaire ? A qui le fera croire l'état hébreu ? Tout comme les enfants de Gaza, qui ont payé un très lourd tribu au cours de ces onze jours. Effarants, insupportables. Un massacre. Délibéré : les cliniques, les hôpitaux, systématiquement visés, détruits. Les cimetières aussi, pour marquer sans doute les esprits... L'orphelinat de Gaza... Des milliers de blessés, les infrastructures détruites, les nappes d'eau souterraines détruites, l'espace de pêche fermé, les jardins d'enfants bombardés, les stations de traitement des déchets anéanties, il faut lire cette longue énumération hallucinante pour réaliser la barbarie de cette attaque, et la catastrophe vécue par les palestiniens. Pour réaliser ce que leur vie peut être désormais. Les pharmacies, les routes, les rues, les voies, les citernes d'eau potable : le saccage de Gaza en pleine pandémie de covid ! Comment le monde libre a-t-il pu fermer pareillement les yeux ?

Comment ne pas comprendre qu'il s'agissait de terroriser les gazaouis ? Car il n'est pas possible de parler de guerre, tant la violence est disproportionnée. Parlons de terreur. Entendons Ziad Medoukh, quand il affirme qu'au fond, l'une des visées de cette action était aussi d'empêcher la construction d'une société palestinienne. Et rappelons la condamnation vaine de l'ONU, rappelons les mots de Human Rights Watch parlant de «crime d'apartheid et de persécution», rappelons même les mots de Dominique de Villepin, en 2014, affirmant que par ses actes, l'état hébreu se condamnait «à devenir un état ségrégationniste» (Figaro du 6 juillet 2014).

 

Ziad Medoukh, Chronique sous les bombes à Gaza -récit de la 4ème offensive israélienne (10-21 mai 2021), édition Culture et Paix, juillet 2021, 84 pages, 10 euros, ean : 9782956997818.

Pour vous procurer l'ouvrage : Association Culture et Paix, 20 rue Cadet 75009 Paris.

baudoin-laurent@wanadoo.fr

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4 février 2022 5 04 /02 /février /2022 09:47

Publiés tout d'abord en Italie en 1997, ces entretiens, destinés au public italien et offerts comme une introduction à la pensée de Derrida, ont été édités pour la première fois en France en 2018 dans la présente édition, chez Hermann. Ils sont en fait la restitution dactylographiée fidèle aux archives de l'IMEC. A remarquer : l'original, déposé à l'IMEC est annoté de la main de Derrida : il y avait des « restes » sur lesquels Derrida voulait revenir encore, ne parvenant pas à clore sa pensée, toujours en mouvement, toujours en suspens d'une suite à venir dont sa mort nous a privée.

C'est quoi faire l'expérience de la pensée ? Voilà en gros autour de quoi gravitent ces entretiens. C'est la suivre jusqu'au bout, dès lors qu'elle est levée. On se rappelle l'injonction des Lumières. Kant. L'un des philosophes majeurs de Derrida, de son aveu dans ces entretiens, avec Platon bien sûr, Hegel et Husserl.

La suivre donc jusqu'au bout, dès lors qu'elle est levée. Encore faut-il qu'elle lève, ou « se » lève... Se lève ? Et donc entendre quelque chose comme son appel ? Voilà qui rappelle Levinas, pour qui le plus important était la question de la réponse faite à cet appel. Derrida raconte l'irruption de cet appel de la philosophie dans sa vie. Répondre, oui mais comment ? Par l'insistance ajoute-t-il. On se rappellera ici les lectures insistantes du philologue Jean Bollack : insister, non totaliser. Car la philosophie, bien que construite au moins jusqu'au moment Nietzsche comme système, ne peut à vrai dire se satisfaire d'une totalisation systémique. Les dernières en date, celle des théories systémiques, ont montré leurs faiblesses et avoué leurs horizons : un monde débarrassé de l'humain. La philosophie ne peut s'embarrasser d'un système clos sur lui-même, affirme Derrida, aussi brillant, aussi fascinant soit-il (on songe ici à Hegel). Elle ne peut pour autant s'apparenter à l'assemblage de propositions ontologiques. C'était un peu cela, la Déconstruction, attaquée aujourd'hui de toute part : la tentative d'affirmer tout système impossible, tout en gardant le souci de la cohérence intellectuelle et celui de la responsabilité philosophique d'une pensée qui reste toujours, avant tout, expérience. Derrida revient dans ces entretiens sur ces grands philosophes qui l'ont marqué. Platon, Kant, etc. Pour expliquer que très tôt il s'est intéressé à leurs notes de bas de page. Là où ça tiraillait, là où leur pensée se retrouvait finalement confrontée à ses restes, ou ses excédents. Là où, aussi, l'imagination semblait prendre le pas, dans une liberté que le corps du texte n'autorisait pas. Un lieu troublant dans l'élaboration de la clarté intellectuelle, que ces notes de bas de page, largement envahies par quelque chose qui relève au fond de la « fiction » dirions-nous, là où la tentative, comme la tentation de faire système, ne parvient jamais à ses fins ni le système à se clore.

 

Jacques Derrida, Le goût du secret, entretiens (1993-1995) avec Maurizio Ferraris et Gianni Vattimo , éditions Hermann, 14 février 2018, 134 pages, 16 euros, ean : 9782705694814.

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3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 11:57

L'un des trois essais les plus marquants de l'année 2021 et qui reprend à nouveaux frais autant la question de la forme, que celle du visible, en renouvelant les études anthropologiques. Questionnement essentiel que celui de la figuration, car de quoi témoignent ces formes du visible, sinon de notre condition humaine même ? La réflexion est donc magistrale -il le fallait pour dépoussiérer nos habitudes de pensée.

Que voit-on du monde ? Pas grand chose : on le savait depuis que la physique était venue à la rescousse de l'étude des conditions du voir, dénouant le lacis des schèmes cognitifs et visuels qui le saturent. Mais ce n'était pas aller encore assez loin. Philippe Descola s'est interrogé, lui, sur les catégories descriptives que nous avons forgées pour appréhender ces formes, pour réaliser qu'elles ne parvenaient jamais à rendre compte de leur diversité. On cherche, en fait, dans les formes auxquelles nous pouvons être exposés, celles qui ressemblent aux formes déjà répertoriées. On cherche, d'abord, quelque chose qui ressemble à nos savoirs acquis de longue lutte, au sein d'un périmètre toujours trop étroit. Les outils intellectuels des sciences sociales reconduisent finalement des types de configurations épistémologiques engendrées par la philosophie des Lumières, principalement articulées par l'idée d'une culture universelle. Auscultant la frontière humain / non humain, Philippe Descola nous montre qu'il n'existe pas un seul monde et que nos savoirs ne sont au fond que des filtres ontologiques destinés à tamiser ces mondes qui nous entourent, qui s'entrecroisent pourtant, se chevauchent. Le monde des chats n'est pas celui des chênes, ni le nôtre, bien que ça et là, nous en partagions des aspects. Intellectuellement, nous vivons repliés derrière des dispositifs de cadrage qui nous font reconnaître ce que nous savons déjà, et ignorer ce que nous ne savons pas : ce qui va sans dire... Des jugements d'identité en somme, qui opèrent à la hâte leur saisie du monde, pour structurer nos comportements.

Poussant plus loin ses recherches, Philippe Descola propose quatre modes d'identification autour desquels l'humanité s'est organisée. Le totémisme, l'animisme, l'analogisme, le naturalisme. Prenons le dernier mode, le naturalisme, à vrai dire largement le nôtre à nous, « occidentaux », différenciant l'être humain par son esprit plutôt que son corps : comment, dans cette ontologie, comprendre les autres ontologies ? Certes, toujours selon Philippe Descola, désormais, ces systèmes se chevauchent au sein parfois d'un même individu. Il n'empêche. En outre, ce sont précisément ces chevauchements qui l'intéressent et qu'il traque dans son essai, les mettant à jour en particulier dans les représentations du visibles que se sont forgées les diverses sociétés humaines. Un travail extraordinairement efficace que celui de débusquer les schèmes ontologiques qui trament les images que nous animons et qui sont de grands agents de notre vie sociale. De même examine-t-il avec brio comment une même image fonctionne dans plusieurs ontologies. Des images que nous peinons in fine toujours à insérer dans un discours analytique, rappelant d'une certaine manière les conclusions de W. J.-T. Mitchell dans son magistral essai : « What do pictures really want ? ».

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17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 10:47

Qu'est-ce qui fait Moyen Âge dans l'histoire du monde latin ? Florian Mazel est parti de là, reprenant à nouveaux frais les récits qui ont bâti notre vision de cette période historique, celles de Duby et de Le Goff tout particulièrement. Il en est revenu avec cette somme, qui ne s'est pas contentée de dépoussiérer les études médiévales, mais de les réarticuler entièrement autour d'une nouvelle périodisation. Là où Duby situait le point de bascule autour de l'an mille, du fait de son parti pris de n'envisager son approche qu'à travers le prisme socio-économique, découpant cette histoire en trois périodes distinctes : le Haut, le Central et le Bas Moyen Âge, les contributeurs de l'ouvrage se sont mis d'accord pour établir plutôt ce point de bascule vers la fin du XIème siècle, conduisant à une nouvelle périodisation ne comprenant que deux âges : le Premier Moyen Âge qui est celui de la sortie du monde antique, du Vème siècle jusqu'au milieu du XIème, et un second Moyen Âge qui court jusqu'au XVème siècle cette fois, excluant la tentation de le prolonger au-delà comme l'essayaient nombre de médiévistes, et qui consacre l'avènement d'un nouveau monde. Le point de bascule, cette fois, c'est le moment grégorien, conçu comme moment épistémologique, celui à partir duquel l'institution ecclésiale prend conscience d'elle-même et de son rôle, social, économique, culturel, politique, idéologique, etc., dans la formation du monde latin. Ce moment où elle s'autonomise du pouvoir laïc pour déployer son emprise sur toute la société et dans tous ses aspects. Le moment grégorien vient ainsi clairement déposer l'horizon idéologique du premier Moyen Âge, héritier de l'empire romain chrétien, pour adosser à l'institution ecclésiale la question de l'état et de la société : c'est moins l'église comme religion donc qui se trouve au centre des recherches, que l'institution ecclésiale, dans ses fonctions territoriales et administratives. On le voit, le Droit et la Sociologie sont ici devenues les sciences auxiliaires déterminantes du médiéviste. Avec l'Archéologie, car cette rupture a pour beaucoup pu être mise à jour sous la poussée des nouveaux territoires conquis par la discipline, dont l'archéoscience centrée sur l'étude de l'impact de l'environnement, ou l'archéogéographie centrée sur l'impact de l'homme sur les paysages.

Bien évidemment, ces recherches ont aussi suscité en amont comme en aval de la période étudiée de nouvelles interrogations, qui ont conduit en particulier en amont à ouvrir tout un champ de recherche pour l'établissement d'une nouvelle période historique qui serait celle de l'Antiquité tardive, autour des interrogations d'un Augustin par exemple, s'efforçant de penser le monde d'après Rome. Il y a là beaucoup à défricher de nouveau...

Outre cet intérêt majeur, cette nouvelle histoire a le mérite de mieux cadrer le concept de Moyen Âge, une catégorie purement européenne de l'Histoire -malgré les tentatives de transposition à l'histoire du Japon. En somme, une périodisation propre à une région du monde qui a du mal, aujourd'hui encore, à se projeter dans ce monde... Une scansion, écrit Mazel, forgée par et pour l'Europe et qui ne garde sens qu'à l'échelle européenne. L'enjeu de cette nouvelle histoire, qui ne renonce pas à la catégorie de Moyen Âge, était donc aussi d'ouvrir cette histoire à la compréhension des mondes qui l'entouraient, de Byzance à l'Extrême Orient, en passant par l'Islam ou l'Asie Centrale. Une manière d'en finir avec la crispation identitaire qui se rejoue aujourd'hui autour de l'instrumentalisation du Moyen Âge européen. Est battue en brèche, par exemple, la thèse de la fracture du monde méditerranéen par l'intrusion de l'Islam. D'une manière générale, tous les paradigmes qui ont nourri notre vision du Moyen Âge sont ici réévalués et souvent dissous.

Séduit enfin, ou rassure, le rappel des exigences formulées par Marc Bloch en 1928 : « cessons de causer éternellement d'histoire nationale à histoire nationale », explorons une histoire nouvelles aux échelles variées.

 

Nouvelle Histoire du Moyen Âge, sous la direction de Florian Mazel, éditions du Seuil, octobre 2021, 1044 pages, 39 euros, ean : 9782021460353.

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11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 07:37

Je me suis d'abord demandé dans quel rayon d'une librairie ou quelle section d'une bibliothèque serait rangé cet ouvrage... Féminisme ? Justice ? Document ?...

L'ouvrage n'est pas un simple document. On le comprend rapidement à en suivre le fil : il est aussi le travail de réparation qui se poursuit par sa publication.

Comment est-il fait ?

C'est d'abord le récit d'une rencontre de trois femmes autour de La Maison des femmes, créée par Ghada Hatem à Saint-Denis, pour accueillir et soigner des femmes victimes de violences. De cette rencontre est née l'idée d'un atelier à leur proposer. Un atelier de création de bijoux. Un simple atelier de création de bijoux mais là, toutes assises à enfiler des perles, a surgi leur parole, celle de leurs histoires respectives. Les femmes ont commencé à se raconter. A se réparer : en parlant certes, mais aussi parce que créer des bijoux touche à la réparation de la féminité. Aux perles, elles ont ensuite ajouté la photographie, puis le dessin, puis une exposition, puis la musique, le chant, un concert et l'idée de cette publication, nouvelle étape dans le processus de réparation. C'est-à-dire qu'entre elles, elles ont inventé les moyens de leur réparation. Une méthode. Mieux qu'un document : une poïesis. Non pas dans cette acception à laquelle Aristote amarrera la technè, mais cette autre, qui s'occupe d'art et du soin de l'âme, de l'acheminement du non-être vers l'être.

Le livre comprend des images. Un parti pris photographique fort de la part de Louise Oligny. Quelles images faire en effet, quelles images retenir quand on est engagé dans un processus de reconstruction de l'image de soi ? Quelques visages, toujours souriants, heureux, non pas martyrs mais héroïques. Des mains, beaucoup, caressantes, protectrices, enveloppant ces corps meurtris. Des dessins, comme inachevés souvent, en puissance d'être et d'autres, de ces femmes, qui ont par le dessin figuré l'absence : celle de leurs enfants souvent, qu'elles n'ont pu ramener en France, celle de leur village, de leur famille. Des témoignages aussi, toujours volontaires, de celles qui pouvaient franchir cette étape. Des témoignages forts, bouleversants, qui nous mettent face à l'horreur. Des témoignages conduits sous la forme d'entretiens pour en guider l'émotion.

Que dire, qui ne nous projette pas dans l'insuffisance d'une fausse empathie à propos de ces témoignages, qui ne nous enferme pas dans le discours (non le récit) de ce que nous ne pouvons partager ? Que dire, sinon que c'est la résilience qui occupe tout l'espace du livre et non la clôture qu'une attention complaisante pourrait ouvrir à ses propres bouleversements intérieurs.

Le livre est résilient, résolument, encadré de réflexions sur le système judiciaire, policier, balisé par les thématiques des violences conjugales, de l'emprise, de l'excision, de la dissociation, du droit d'asile aujourd'hui en France, etc.

Un livre sans conclusion : le travail se poursuit. Encore une fois, cette publication n'est qu'une étape.

Un livre à ranger dans le rayon des droits de l'Homme, comme l'espère Karyn, la psychologue, dans l'entretien final : parce que cette violence est une atteinte aux droits de l'Homme. « Parce que dès lors qu'on se croit permis de se comporter de façon criminelle chez soi, il n'existe plus aucun frein à l'être dans l'espace public. »

 

Réparer l'intime, L'atelier de la Maison des Femmes, Louise Oligny & Clémentine du Pontavice, éditions Thierry Marchaisse, préface de Ghada Hatem, 1er octobre 2021, 208 pages, 25 euros, ean : 9782362802690.

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 11:20

«M» : Mussolini. Un chef-d’œuvre que cette biographie romancée, documentée de sources de l’époque venant ponctuer chaque fin de chapitre. Un chef-d’œuvre qui satisfait autant l’exigence de l’historien que le plaisir du lecteur. Un chef-d’œuvre –faut-il y insister encore ?-, qui dépeint un Mussolini rusé, intelligent, violent et opportuniste, démagogue des heures sombres, certainement pas un brave homme, trahissant ses proches sans vergogne, poussant les uns (D’Annunzio) à l’impasse, les autres aux meurtres sans état d’âme, tant la jouissance de sa « supériorité » et le goût de la terreur étaient grands chez lui.

Ce premier opus couvre la période qui va de 1919 à la prise du pouvoir par Mussolini, en 1924. Une période de brutalités inouïes, qui porteront Mussolini au pouvoir après l’éradication violente de toute opposition. Soit plus de 800 pages constituant un pas à pas éblouissant de la venue du fascisme en Italie.

23 mars 1919. Milan, place du Saint-Sépulcre. On compte à peine une centaine de fascistes sur la place. La Grande Guerre est toujours présente, inscrite dans les chairs. L’Italie se vit comme un peuple de rescapés. Mussolini en fait son mot d’ordre, rappelant toutes les cinq minutes l’immense défaite de Caporetto qui a traumatisé tous les esprits. Cet ancien cadre du Parti Socialiste a gardé la certitude qu’il est resté fidèle à ses idéaux... Robuste, impulsif, infatigable, l’ancien directeur de l’Aventi! ne peut s’imaginer qu’au sommet de la vie politique. Il cherche donc les moyens d’y parvenir, et profitant de ce que les socialistes lui ont fabriqué «une voix populaire», il pense attirer les «prolétaires» quand il ne fait que recruter des squadristii, cette pègre issue des anciens combattants recrutés pour former les Arditii, des commandos qui aimaient éventrer l'ennemi au couteau. Des égorgeurs, des criminels. Grèves, manifestations, révoltes, dans le climat d’instabilité qui s’installe, les Arditii perpétuent leurs crimes avec la complicité de la police, quand surgit D’Annunzio, le poète, le Vate (le prophète, son surnom). D’Annunzio accapare le devant de la scène politique avec la crise de Fiume, ne cessant d’invoquer «la victoire mutilée» qui a transformé la victoire de l’Italie en «humiliante défaite». Mussolini récupère la diatribe du Vate, épouse ses thèses tout en jouant dans son dos contre lui. C’est que D’Annunzio est un mythe vivant, il faut être prudent. D'Annunzio fait l’apologie de la violence, Mussolini lui emboîte le pas, devient à son tour un orateur violent, à la syntaxe brisée, sauvage, qui galvanise les foules. Mais qui échoue à «voler» aux communistes leur popularité. L’aventure de D’Annunzio à Fiume tourne au grotesque, Mussolini veille à en liquider discrètement le bénéfice. Les communistes lancent alors un grand mouvement de grèves dans une Italie trop pauvre pour résister bien longtemps à l’épreuve. Mussolini l’a compris : les grèves ne mènent qu’au désordre, dont il a besoin, mais sans horizon politique, aucun changement n’interviendra. La crise jette pourtant des millions d’italiens dans l’extrême pauvreté. Mussolini récupère les discours de révolte populaire. Isolé toutefois, les élections de 1919 voient les Rouges l’emporter à une écrasante majorité. Les fascistes n’existent plus. Les grèves de 1920 se font plus dures encore. Or les italiens veulent une révolution que les communistes hésitent à lancer. Emeutes, massacres, Mussolini a compris qu’il lui fallait liquider les communistes pour prendre leur place. A l’été 1920, les paysans ont rejoint en masse les communistes, qui hésitent toujours. D’Annunzio prépare son coup d’état, sa Marche sur Rome. Mussolini le trahit : c’est trop tôt, on compte moins de 3 000 fascistes dans toute l’Italie… L’année 1920, les masses grondent, mais les communistes enterrent toute idée de Révolution. Mussolini va se jeter dans cette faille. Liquider d’abord les cadres de ce parti, puis ses militants. Avec l’aide de la police, Mussolini attaque partout frontalement les communistes. Il multiplie les exactions, les intimidations. Sa violence attire de plus en plus d’insatisfaits. La police laisse faire, la Gauche se divise, la terreur devient la ligne politique des fascistes, que Mussolini qualifie de «nécessité chirurgicale». L’année 1921 sera celle du déchaînement de la violence. Cette fois l’armée rejoint la police aux côtés des fascistes. Partout ces derniers font régner la terreur, commettent des attentats, des assassinats. Le 27 mars, ils organisent leur première parade en chemises noires. C’est un tournant. A force d’intimidation, Mussolini parvient à nouer des «alliances électorales»… En mai 21, chaque bureau de vote est assiégé par un groupuscule fasciste : Mussolini est le vainqueur des élections. Il est élu député. A la chambre, on tente bien de s’allier contre lui, mais outre que ses discours sont chaque fois plus menaçants, les socialistes, là encore, jouent le compromis et lui offrent un boulevard. En 1922, les industriels milanais viennent le financer. En octobre, Mussolini décide la fameuse marche sur Rome. On suit minute par minute l’événement. A Rome, 10 000 fascistes ont fini par arriver, épuisés, pitoyables, peu armés, incapables de prendre d’assaut le moindre ministère. En face d’eux, l’armée, en force. Elle pourrait aisément venir à bout des fascistes. Mussolini s’est bien entouré, y compris de journalistes qui font croire à la menace. Il fait juste patienter ses hommes, déjà à bout, quelques jours, les épuisant un peu plus. Finalement, les Marcheurs entrent dans Rome, hagards, éteints, piteux. La presse vole au secours de Mussolini, transforme la Marche en événement, lui fait un triomphe. L’électorat catholique se rallie, Mussolini prend le pouvoir. Les intellectuels se rallient, sauf Gramsci.  La loi de l’intimidation et de la terreur règne désormais. On tue les opposants. L’assassinat de Matteotti sera l’aveuglante démonstration de la sauvagerie de ce régime, ainsi que de la trahison, cette fois encore, des sociaux-démocrates...

Antonio Scurati, M, l’enfant du siècle, édition Les Arènes, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, août 2020, 862 pages, 24.90 euros, ean : 9791037502216.

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 09:09

Rimbaud, sa vie, qui n’était résolument pas une «vie d’artiste», saisie une fois encore pour nous saisir. Le comprendre, c’est comprendre son époque, ses lieux, ses espaces. Kristin Ross s’y est appliquée dans un texte dont au fond, c’est la préface qui cette fois est le passage le plus urgent à lire, qui raconte la trahison des intellectuels dans les années 1980, y compris dans leur approche de Rimbaud. Tout un formalisme textuel qui résumait Rimbaud à la mise en concurrence de jargons. A quoi ressemblerait réellement Rimbaud se demande-t-elle, réinscrit dans la perspective de la Commune ? C’est dans l’univers lexical de son œuvre qu’elle est allée le chercher. Et dans celui d’Elysée Reclus, qui réinvente alors la géographie. Les Illuminations ? Elles se tiennent sur le bord d’un système mondial en pleine mutation. Un «chef d’œuvre» ? Le mot est trop «gros» : l’histoire du chef d’œuvre renforce l’inertie canonique du chef d’œuvre, disons, que «rien n’explique» dans l’histoire. Tournons alors le dos à la notion. Les Illuminations ? Une œuvre qui concentre la possibilité d’une vision de la totalité des rapports sociaux de son époque. Pas facile cependant à extraire de la simple analyse formelle : ce serait faire comme si cette simple analyse formelle d’une œuvre pouvait livrer les clefs d’un contexte social sans avoir à l’analyser lui-même… Kristin Ross s’y emploie donc, pour que l’histoire sociale ne devienne pas simplement décorative. Un écueil, tout comme pour l’historien l’œuvre littéraire peut à son tour devenir décorative… Mais être historien de la culture, c’est précisément tenter de tenir les deux bouts. Rimbaud donc. L’ambition de l’auteure était de révéler l’imaginaire des structures spatio-temporelles de son époque, à travers les formes verbales qui ont parcouru l’espace urbain, en s’écartant du vocabulaire consacré des historiens qui se sont surtout attachés à étudier l’essor de la bourgeoisie, si aisément traduit en prose narrative, et dans les mots de cette prose. Or le 18 mars 1871, pour une part, les prolétaires s’emparent de Paris.  Rimbaud est provincial, mais il entend l’écho ouvrier de la ville en liesse. Le quadrillage mathématique que le train a réalisé sur le territoire français lui permet de s’y rendre.  Sur ce tracé de grilles ferroviaires, la France est en train (sic) de s’inventer un nouveau devenir. Rimbaud accourt.  Les gestes antihiérarchiques de la Commune le fascinent : ce sont les siens. L’espace parisien est devenu le terrain d’une pratique révolutionnaire. «L’exception magnifique». La vie quotidienne, cette expression forgée par l’historien Henri Lefebvre, s’empare de tous les sens pratiqués dans cet espace, tout comme Rimbaud attend qu’on le lise «dans tous les sens» : il faut saisir dans la langue de Rimbaud tous les éléments des langages non littéraires pour parvenir à l’entendre. Rimbaud dépose alors son outillage poétique, qui n’est plus à sa place désormais à ses yeux. Puis Versailles et son abominable parler met fin à l’expérience révolutionnaire. Comment imaginer un avenir après la Commune ? L’art est devenu trop étriqué, trop petit pour fournir à Arthur une réponse. Il s’en va, transgresse ses attentes, chemine ailleurs, réinvente son vocabulaire, se fera géographe, photographe, pour continuer de répondre au profond appel de la Liberté…

Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, Kristin Ross, traduit de l’américain par Christine Vivier, Les Prairies ordinaires, janvier 2020, 296 pages, ean : 9782354802035.

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 09:53

Il n’existait pas encore d’étude française sur le sujet, qu’un Howard Zinn avait traité magistralement aux Etats-Unis. La somme de Laurent Olivier est ahurissante, qui est allé jusqu’au narrer le récit des événements jour après jour, heure par heure, livrant à la fois le point de vue des Lakota et celui des militaires à travers des documents d’archives, des témoignages jusque-là oubliés. Au-delà, il a même tenté de reconstituer la réception de cette mémoire depuis les lendemains du massacre, puisqu’une commission avait été demandée pour faire la lumière sur ce qui n’était considéré que comme une « tragédie », lumière bien évidemment occultée par les mensonges et les incohérences des rapports militaires, jusqu’à nos jours : Washington n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans ce qui ne peut plus apparaître comme une tragédie mais un massacre, celui de plus de 400 hommes, femmes, enfants –on ne sait même pas exactement combien de Lakotas ont été massacrés à Wounded Knee.

Le Dakota donc. Les Grandes Plaines. 1830, les premiers colons « blancs » débarquent, à peu près au même moment où la France débute, elle aussi dans le sang, sa colonisation de l’Algérie. En 1850, ils arrivent en masse et se heurtent bien évidemment aux Lakotas installés là depuis des siècles.  La présence française est encore forte (Sitting Bull répondra en français à un entretien d’un journaliste du Figaro), mais la pression colonisatrice américaine l’est plus encore, qui va tout emporter sur son chemin. De 1851 à 1868, on assiste à la première étape de la dépossession indienne de ses terres. Les premiers « traités » sont conclus, qui ouvrent d’innombrables voies d’accès aux colons, qui installant leurs routes et le chemin de fer dans leur course à l’Ouest. Tout au long de cette course, des forts sont bâtis, pour protéger, disent-ils, les populations indiennes…La stratégie de conquête vaut la peine d’être étudiée de près : elle rappelle au fond la colonisation de la Palestine par Israël, ce long rognage des terres indigènes.  L’armée a tout d’abord parfaitement compris que pour anéantir ces populations et conquérir à peu de frais leurs territoires, il fallait liquider le système de fonctionnement des sociétés Lakotas. Le train contre les bisons. Pour cela, les couper de ce qui fondait l’économie domestique de cette société : le bison, pas seulement essentiel pour sa viande, mais pour son cuir, ses fourrures, ses cornes, etc. L’armée se lance alors dans la tuerie aveugle des bisons, qu’elle ne consomme pas et qu’on laisse pourrir au milieu des champs.  Anéantir les bisons, c’est anéantir les indiens. Des notes des officiers supérieurs le montrent bien, qui encouragent les soldats à faire des cartons (comme les soldats français en Indochine sur les éléphants d’Asie) et les troupes à mener des campagnes exterminatrices au prétexte de protéger la voie ferrée.  Dès 1870 se met en place cette stratégie d’anéantissement. Entre 1872 et 1874, 3 millions de bisons seront ainsi abattus. Leurs carcasses abandonnées, provoquant un formidable déséquilibre de l’écosystème des Grandes plaines, envahies soudain par les loups au long de ces immenses charniers. Les Lakotas voient ainsi leur société non seulement fragilisée, mais devenir la proie d’une famine qu’ils n’avaient jamais connues.  Mais cela ne suffit pas à les anéantir. De nouveaux traités sont conclus, toujours plus défavorables, qui limitent chaque fois un peu plus l’usage des terres. Peu à peu, les « indigènes » passent sous un autre statut : leurs terres, « reconnues » officiellement, deviennent américaines et sont placées sous la « protection » des Etats-Unis, jusqu’à ce qu’une Loi fédérale sur la Propriété vienne parachever leur dépossession. Le General Allotment Act de 1887 est un chef d’œuvre d’hypocrisie gouvernementale. Loi sur le lotissement, elle interdit la propriété collective des terres, qui était le ferment de la société Lakota. Les terres doivent être possédées individuellement. On divise alors l’immense territoire des Grandes Plaines en « fermes » attribuées nominativement à chaque famille habitant cet espace. C’est ne pas connaître le système de parenté Lakota, ou trop bien le connaître pour s’en débarrasser puisque dans ce système de parenté, adoptés (nombreux toujours au sein de chaque famille) et enfants du lignage font partie d’un même groupe familial. Or cette Loi va rendre impossible le régime des successions… Les Grandes Plaines sont cartographiées, découpées, attribuées nominativement, le gouvernement se réservant les terres réputées sans usage, celles des grands troupeaux de bisons. Mais attendez, ce n’est pas tout : on partage « équitablement » les terres entre indigènes et colons, puisque les deux vivent sur les mêmes territoires… Or, en 1890, on compte 230 000 indiens pour 8.5 millions d’américains : avec la famine liée à la perte des bisons, la démographie indienne s’est effondrée. Le rapport avantage ainsi les colons, qui s’emparent des terres Lakotas légalement. Ces colons mettent aussitôt en place, avec l’aide du gouvernement, un système extensif d’exploitation agricole. Ils ont les outils, la connaissance technique de ce système agricole, la culture qui va avec. Dès lors s’en est fini de l’agriculture Lakota, qui ne connaît pas ce système culturel d’exploitation des sols. Les choses vont très vite, ne laissant jamais aucun répit aux Lakotas, qui perdent leurs terres les unes après les autres, rachetées par les colons à bas prix. Les Lakotas se retrouvent sans ressource, sans emploi, sans nourriture. Démunis, l’état leur octroie des rations, qui d’année en année se voit diminuées, les laissant dans un état perpétuel de famine. Pour parachever le tout, on interdit les rites indiens : c’est qu’il faut « civiliser » ces « sauvages ». Les danses tout particulièrement, qui toujours poussent à la rébellion. On bâtit des écoles obligatoires que l’on confie aux congrégations chrétiennes : les enfants sont arrachés à leurs familles dès 5 ans, ils doivent apprendre et parler l’anglais et se convertir au christianisme… 40% de la population le sera très vite : l’accès aux rations en dépens…

1889. L’armée a quadrillé les Grandes Plaines de forts puissamment armés. Elle peut mobiliser des milliers de soldats, une artillerie puissante, en moins de vingt-quatre heures et les envoyer réprimer n’importe quelle révolte dans cet immense secteur. De nombreuses révoltes sont en effet matées dans le sang. Tant, qu’il n’y aura plus de soulèvement indien, du moins, aucun ne pourra plus aboutir : Sitting Bull s’est rendu déjà, les chefs de guerre indiens sont vieux et déposent tous les armes. En 1889, un « prophète » indien surgi : Wowoka. Il s’est approprié le Christ des Blancs. Il prophétise la rébellion Lakota et prédit la fin du cauchemar indien. Des milliers de pèlerins affluent dans les Grandes Plaines, où un rituel de danse se met en place pour saluer la prophétie : la Ghost Dance. Toutes les six semaines, elle se déroule sur trois jours entiers. Les indiens dansent leur révolte et leur salut ! Cette Ghost Dance inquiète. Trop de ferveur, trop d’énergie, trop d’enthousiasme. En Octobre 1890, on ordonne la fin des Ghost Dance. La Maison Blanche elle-même, avertie, l’a décidé. Le 12 décembre, alors qu’il n’est plus rien, ordre est donné d’arrêter Sitting Bull : aux yeux de la Maison Blanche, il reste le grand guerrier de l’imaginaire indien. Il faut tuer cet imaginaire. Le 15 décembre, Sitting Bull est abattu par des militaires paniqués devant sa tente. Les indiens comprennent le signal : une grande répression va s’abattre sur eux. Ils fuient, partout. 400 d’entre eux rallient Big Foot, le dernier grand chef Lakota –vieux déjà, malade, mourant. Ils sont moins de 500 autour de lui, face à des milliers de militaires blancs décidés à les abattre. Ordre est donné de mettre Big Foot hors d’état de « nuire ». Inutilement : Big Foot est convaincu que la partie est terminée. Mais une longue traque commence. Big Foot sait qu’il vaut mieux fuir. Il part sur les routes avec moins de 500 Lakotas, démunis, peu armés, la faim au ventre. Ils veulent rallier Pine Ridge, à 200 km de là. 200 km qu’ils feront à pieds. Vieillards, femmes, enfants, poursuivis par l’armée, bientôt encerclés à Pine Ridge, au pied de Wounded Knee. Encerclés, les Lakotas se rendent. Il faut les désarmer. On invente un piège : séparer les hommes des femmes, comme procèderont ensuite les nazis. Big Foot agonise. Les hommes sont rassemblés pour un « Conseil », entouré de lignes de militaires armés de fusils, de mitrailleuses, de canons. Une centaine. Qui rendent pour la plupart leurs armes. Mais un coup de fusil part, on ne sait trop d’où, des indiens ou des militaires. Le massacre commence. On tire à bout portant. On finit au corps à corps. 25 militaires seulement trouveront la mort dans ce « combat ». Les indiens sont décimés. Le camp, où s’inquiètent les femmes et les enfants, panique. Elles tentent de fuir, mais la seule issue non gardées est un ravin. Elles s’y jettent, avec leurs enfants, sous le feu des canons qui entrent en service. Les militaires les poursuivront à la baïonnette. Ils pilleront les cadavres, les profaneront, se laisseront aller à leurs jouissances morbides, abandonnant les corps comme ils l’ont fait des bisons, pour revenir quelques jours plus tard achever les blessés et les enfouir dans de grandes fosses. On ne saura jamais combien d’indiens ont péri là. 400 environ. Il y aura quelques survivants. Officiellement, l’armée parlera d’un « regrettable incident », félicitant les soldats d’avoir mis hors d’état de nuire « la bande à Big Foot ». la commission d’enquête conclura à la légitime défense : les indiens ont commencé à tirer, s’entretuant même, tant était dense le nombre d’hommes dans leur petit carré, alors qu’ils ne disposaient que d’une dizaine de fusils… Trois semaines après le massacre on découvrira encore des cadavres dans le ravin. Et on se taira définitivement sur la tuerie intentionnelle des femmes et des enfants. Jusqu’à nos jours.

Laurent Olivier, Ce qui est arrivé à Wounded Knee, le massacre des indiens le 29 décembre 1890, Flammarion, mai 2021, 522 pages, 23.90 euros, ean : 9782080252111.

North Dakota Studies : https://www.ndstudies.gov/

Lakota Studies : http://www.sintegleska.edu/lakota-studies.html

 

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 09:46

«La miséricorde, un thème fondamental pour le XXIème siècle», affirme d’emblée Walter Kasper. A la veille de Pâques, comme de Pessah, peut-être est-il intéressant de revenir sur cette très belle médiation théologico-philosophique qui fonde un autre rapport au vivant, toujours remis en chantier, jamais mis en œuvre par quelque institution que ce soit dans le monde. Pour preuve, le thème fut invoqué dès l’ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 1962, par le pape Jean XXIII, qui commandait alors aux chrétiens de vivre autrement le message de l’Evangile, Jean XXIII allant même jusqu’à établir un lien entre Miséricorde et Vérité, la pastorale chrétienne ne pouvant, à ses yeux, qu’être miséricordieuse… Elle ne le fut guère… Et demeura l’objet de la seconde encyclique de Jean-Paul II : Dives in misericordia (1980). Toujours remise sur le métier donc.

Walter Kasper interprète le mystère pascal comme le mystère de la miséricorde. Une limite posée au Mal. Limite exigeante, qui commande une sorte de retournement : ce n’est pas le Mal qui est visé ici, mais la vérité de la relation au monde, des «justes», ou de ceux, innombrables, qui pensent l’être... Au point qu’aux yeux du Cardinal, «rencontrer le Christ signifie rencontrer la miséricorde de Dieu» : l’évangile du XXIème siècle enseigne la justification du pêcheur, non celle du péché. Walter Kasper, philosophe autant que théologien, rappelle que cette miséricorde divine découle de la révélation de Dieu dans l’Histoire, non de son être métaphysique. On le comprend : elle ne peut être un attribut de Dieu sans que cela n’aboutisse à une impasse, Dieu, dans son être métaphysique ne pouvant «souffrir», puisque la souffrance signe l’appel d’un manque. En conséquence de quoi on ne peut partir que de l’inscription de Dieu dans notre Histoire pour comprendre toute la place de cette miséricorde : dans ce battement du temps des hommes, la Justice divine n’est pas faite pour punir, mais pour justifier.

La doctrine de  la justification intervint très tard dans le débat théologique des chrétientés : au  XXème siècle. Sans doute parce qu’il fallut alors enfin envisager la miséricorde comme un problème de société. Et curieusement, au travers d’une relecture de Marx, affirmant que la religion, avant d’être un opium, «est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit» (dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, paragraphe 4). Marx reconnaissait ainsi à la religion une ouverture protestataire, non sans en pointer le paradoxe et les limites, «la misère religieuse» lui apparaissant à la fois «l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle», mais une expression détournée par l’idéologie bourgeoise pour aider à «consoler» et donc fuir le monde, non à la transformer.

Et Kasper d’égrener ensuite la fortune de l’idée de miséricorde dans le champ philosophique, sans contourner la difficulté à la définir et donc ses usages et ses récits : Nietzsche par exemple, la condamnait pour ce qu’elle masquait, l’égoïsme individuel. Qu’est-ce que com-patir avec l’homme qui souffre ? C’est, nous dit Kasper, garder son cœur auprès d’autrui, rappelant Aristote, le premier à en valoriser, contre Platon, le mouvement. Dans sa poétique, Aristote en trace le périmètre : il s’agit bien, déjà, d’une purgation intérieure qui contraint celui qui la vit, non celui à qui elle s’adresse. Augustin, dans son prolongement, y voyait la contrainte ordonnée à chacun de combattre l’injustice. Et pour Thomas d’Aquin, elle devint l’expression de la vraie souveraineté. Mais dans un lien concret de moi vers un autre et non vers «tous» les autres, indifférenciés. C’est que Thomas ne croyait pas en une miséricorde abstraite, intellectuelle, qu’aucun lien charnel n’unirait à autrui, cette absence de lien charnel conduisant immanquablement à esthétiser cette compassion, en offrir le pur spectacle inauthentique.

Schopenhauer, dans la même perspective, avait fini par la placer au centre de toute éthique : par elle, nous affirmons que nous nous reconnaissons en l’autre. Walter Kasper déroule ainsi toutes les grandes pensées philosophiques qui se sont emparé de cette notion pour en comprendre le sens, de Derrida à Ricoeur nous sommant d’être attentif à l’autre dans la construction d’un rapport de Justice.

Au passage, Kasper nous livre une belle médiation sur la question de l’être, inspirée par sa connaissance de l’hébreu et du grec ancien. Dans la langue hébraïque en effet, être c’est toujours «être là», quand le grec ancien en fait un exister comme en suspens, ou au repos : non encore là. Il faut comprendre le sens de cette traduction pour mieux appréhender ce qui est en jeu dans la miséricorde. Un sentiment qui recèle à ses yeux la réponse à la question de savoir quel est le sens ultime du monde. La substance en soi ? Le sujet ? Non, affirme Kasper :  c'est l’amour comme ontologie, qui occasionne un décentrement subtil, car l’amour vrai implique une distance qui permette de respecter la différence et de préserver la dignité de l’autre. La miséricorde s’affirme ainsi comme une sorte de miroir intime de son être, et pour un chrétien, la base concrète de l’économie du salut.

Quel est le sens de la vie, encore une fois, nous interroge Kasper. Les Ecritures ne donnent pas de réponse simple à cette question, car en retour de notre liberté, il appartient à chacun d’apporter sa réponse personnelle. Or aux yeux de Kasper, le chemin d’Emmaüs apparaît comme la réponse paradigmatique du cheminement de la foi des chrétiens : seul l’amour du prochain est le signe distinctif du vrai chrétien. Etre miséricordieux, au fond, c’est rencontrer l’autre dans sa misère, et cela vaut pour quiconque, chrétien ou non. La miséricorde s’affirme ainsi comme le sacrement de la présence efficiente de l’autre en moi. Rejoindre les hommes dans leurs détresses et leurs souffrances, dans la vérité des faits et des êtres, c’est cela, la belle vertu de la miséricorde.

 

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde, clé de la vie chrétienne, collection Theologia, éditions EDB, traduit de l’allemand par Esther et Marie-Noëlle Villedieu de Torcy, avril 2015, 214 pages, ean 9782840248187.

Peinture du Caravage, le souper à Emmaüs (1606), Académie des Beaux-Arts de Brera, Milan.

Seconde peinture : les sept Oeuvres de miséricorde (1607), Pio Monte della Misericordia, Naples.

Miséricorde "corporelle" dans le dogme catholique, les 7 oeuvres sont :

- la mise en terre des morts (arrière-plan, deux hommes portent un mort)

-la visite des prisonniers et le soin envers les affamés (sur la droite, la jeune fille)

-l'aide aux sans-abri (le pèlerin et sa coquille)

-la visite des malades (le mendiant au sol)

-la nécessité d'habiller ceux qui n'ont rien (Saint-Martin)

-la nécessité de donner à boire à ceux qui ont soif (Samson et l'âne).

 

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