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11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 07:37

Je me suis d'abord demandé dans quel rayon d'une librairie ou quelle section d'une bibliothèque serait rangé cet ouvrage... Féminisme ? Justice ? Document ?...

L'ouvrage n'est pas un simple document. On le comprend rapidement à en suivre le fil : il est aussi le travail de réparation qui se poursuit par sa publication.

Comment est-il fait ?

C'est d'abord le récit d'une rencontre de trois femmes autour de La Maison des femmes, créée par Ghada Hatem à Saint-Denis, pour accueillir et soigner des femmes victimes de violences. De cette rencontre est née l'idée d'un atelier à leur proposer. Un atelier de création de bijoux. Un simple atelier de création de bijoux mais là, toutes assises à enfiler des perles, a surgi leur parole, celle de leurs histoires respectives. Les femmes ont commencé à se raconter. A se réparer : en parlant certes, mais aussi parce que créer des bijoux touche à la réparation de la féminité. Aux perles, elles ont ensuite ajouté la photographie, puis le dessin, puis une exposition, puis la musique, le chant, un concert et l'idée de cette publication, nouvelle étape dans le processus de réparation. C'est-à-dire qu'entre elles, elles ont inventé les moyens de leur réparation. Une méthode. Mieux qu'un document : une poïesis. Non pas dans cette acception à laquelle Aristote amarrera la technè, mais cette autre, qui s'occupe d'art et du soin de l'âme, de l'acheminement du non-être vers l'être.

Le livre comprend des images. Un parti pris photographique fort de la part de Louise Oligny. Quelles images faire en effet, quelles images retenir quand on est engagé dans un processus de reconstruction de l'image de soi ? Quelques visages, toujours souriants, heureux, non pas martyrs mais héroïques. Des mains, beaucoup, caressantes, protectrices, enveloppant ces corps meurtris. Des dessins, comme inachevés souvent, en puissance d'être et d'autres, de ces femmes, qui ont par le dessin figuré l'absence : celle de leurs enfants souvent, qu'elles n'ont pu ramener en France, celle de leur village, de leur famille. Des témoignages aussi, toujours volontaires, de celles qui pouvaient franchir cette étape. Des témoignages forts, bouleversants, qui nous mettent face à l'horreur. Des témoignages conduits sous la forme d'entretiens pour en guider l'émotion.

Que dire, qui ne nous projette pas dans l'insuffisance d'une fausse empathie à propos de ces témoignages, qui ne nous enferme pas dans le discours (non le récit) de ce que nous ne pouvons partager ? Que dire, sinon que c'est la résilience qui occupe tout l'espace du livre et non la clôture qu'une attention complaisante pourrait ouvrir à ses propres bouleversements intérieurs.

Le livre est résilient, résolument, encadré de réflexions sur le système judiciaire, policier, balisé par les thématiques des violences conjugales, de l'emprise, de l'excision, de la dissociation, du droit d'asile aujourd'hui en France, etc.

Un livre sans conclusion : le travail se poursuit. Encore une fois, cette publication n'est qu'une étape.

Un livre à ranger dans le rayon des droits de l'Homme, comme l'espère Karyn, la psychologue, dans l'entretien final : parce que cette violence est une atteinte aux droits de l'Homme. « Parce que dès lors qu'on se croit permis de se comporter de façon criminelle chez soi, il n'existe plus aucun frein à l'être dans l'espace public. »

 

Réparer l'intime, L'atelier de la Maison des Femmes, Louise Oligny & Clémentine du Pontavice, éditions Thierry Marchaisse, préface de Ghada Hatem, 1er octobre 2021, 208 pages, 25 euros, ean : 9782362802690.

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 11:20

«M» : Mussolini. Un chef-d’œuvre que cette biographie romancée, documentée de sources de l’époque venant ponctuer chaque fin de chapitre. Un chef-d’œuvre qui satisfait autant l’exigence de l’historien que le plaisir du lecteur. Un chef-d’œuvre –faut-il y insister encore ?-, qui dépeint un Mussolini rusé, intelligent, violent et opportuniste, démagogue des heures sombres, certainement pas un brave homme, trahissant ses proches sans vergogne, poussant les uns (D’Annunzio) à l’impasse, les autres aux meurtres sans état d’âme, tant la jouissance de sa « supériorité » et le goût de la terreur étaient grands chez lui.

Ce premier opus couvre la période qui va de 1919 à la prise du pouvoir par Mussolini, en 1924. Une période de brutalités inouïes, qui porteront Mussolini au pouvoir après l’éradication violente de toute opposition. Soit plus de 800 pages constituant un pas à pas éblouissant de la venue du fascisme en Italie.

23 mars 1919. Milan, place du Saint-Sépulcre. On compte à peine une centaine de fascistes sur la place. La Grande Guerre est toujours présente, inscrite dans les chairs. L’Italie se vit comme un peuple de rescapés. Mussolini en fait son mot d’ordre, rappelant toutes les cinq minutes l’immense défaite de Caporetto qui a traumatisé tous les esprits. Cet ancien cadre du Parti Socialiste a gardé la certitude qu’il est resté fidèle à ses idéaux... Robuste, impulsif, infatigable, l’ancien directeur de l’Aventi! ne peut s’imaginer qu’au sommet de la vie politique. Il cherche donc les moyens d’y parvenir, et profitant de ce que les socialistes lui ont fabriqué «une voix populaire», il pense attirer les «prolétaires» quand il ne fait que recruter des squadristii, cette pègre issue des anciens combattants recrutés pour former les Arditii, des commandos qui aimaient éventrer l'ennemi au couteau. Des égorgeurs, des criminels. Grèves, manifestations, révoltes, dans le climat d’instabilité qui s’installe, les Arditii perpétuent leurs crimes avec la complicité de la police, quand surgit D’Annunzio, le poète, le Vate (le prophète, son surnom). D’Annunzio accapare le devant de la scène politique avec la crise de Fiume, ne cessant d’invoquer «la victoire mutilée» qui a transformé la victoire de l’Italie en «humiliante défaite». Mussolini récupère la diatribe du Vate, épouse ses thèses tout en jouant dans son dos contre lui. C’est que D’Annunzio est un mythe vivant, il faut être prudent. D'Annunzio fait l’apologie de la violence, Mussolini lui emboîte le pas, devient à son tour un orateur violent, à la syntaxe brisée, sauvage, qui galvanise les foules. Mais qui échoue à «voler» aux communistes leur popularité. L’aventure de D’Annunzio à Fiume tourne au grotesque, Mussolini veille à en liquider discrètement le bénéfice. Les communistes lancent alors un grand mouvement de grèves dans une Italie trop pauvre pour résister bien longtemps à l’épreuve. Mussolini l’a compris : les grèves ne mènent qu’au désordre, dont il a besoin, mais sans horizon politique, aucun changement n’interviendra. La crise jette pourtant des millions d’italiens dans l’extrême pauvreté. Mussolini récupère les discours de révolte populaire. Isolé toutefois, les élections de 1919 voient les Rouges l’emporter à une écrasante majorité. Les fascistes n’existent plus. Les grèves de 1920 se font plus dures encore. Or les italiens veulent une révolution que les communistes hésitent à lancer. Emeutes, massacres, Mussolini a compris qu’il lui fallait liquider les communistes pour prendre leur place. A l’été 1920, les paysans ont rejoint en masse les communistes, qui hésitent toujours. D’Annunzio prépare son coup d’état, sa Marche sur Rome. Mussolini le trahit : c’est trop tôt, on compte moins de 3 000 fascistes dans toute l’Italie… L’année 1920, les masses grondent, mais les communistes enterrent toute idée de Révolution. Mussolini va se jeter dans cette faille. Liquider d’abord les cadres de ce parti, puis ses militants. Avec l’aide de la police, Mussolini attaque partout frontalement les communistes. Il multiplie les exactions, les intimidations. Sa violence attire de plus en plus d’insatisfaits. La police laisse faire, la Gauche se divise, la terreur devient la ligne politique des fascistes, que Mussolini qualifie de «nécessité chirurgicale». L’année 1921 sera celle du déchaînement de la violence. Cette fois l’armée rejoint la police aux côtés des fascistes. Partout ces derniers font régner la terreur, commettent des attentats, des assassinats. Le 27 mars, ils organisent leur première parade en chemises noires. C’est un tournant. A force d’intimidation, Mussolini parvient à nouer des «alliances électorales»… En mai 21, chaque bureau de vote est assiégé par un groupuscule fasciste : Mussolini est le vainqueur des élections. Il est élu député. A la chambre, on tente bien de s’allier contre lui, mais outre que ses discours sont chaque fois plus menaçants, les socialistes, là encore, jouent le compromis et lui offrent un boulevard. En 1922, les industriels milanais viennent le financer. En octobre, Mussolini décide la fameuse marche sur Rome. On suit minute par minute l’événement. A Rome, 10 000 fascistes ont fini par arriver, épuisés, pitoyables, peu armés, incapables de prendre d’assaut le moindre ministère. En face d’eux, l’armée, en force. Elle pourrait aisément venir à bout des fascistes. Mussolini s’est bien entouré, y compris de journalistes qui font croire à la menace. Il fait juste patienter ses hommes, déjà à bout, quelques jours, les épuisant un peu plus. Finalement, les Marcheurs entrent dans Rome, hagards, éteints, piteux. La presse vole au secours de Mussolini, transforme la Marche en événement, lui fait un triomphe. L’électorat catholique se rallie, Mussolini prend le pouvoir. Les intellectuels se rallient, sauf Gramsci.  La loi de l’intimidation et de la terreur règne désormais. On tue les opposants. L’assassinat de Matteotti sera l’aveuglante démonstration de la sauvagerie de ce régime, ainsi que de la trahison, cette fois encore, des sociaux-démocrates...

Antonio Scurati, M, l’enfant du siècle, édition Les Arènes, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, août 2020, 862 pages, 24.90 euros, ean : 9791037502216.

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 09:09

Rimbaud, sa vie, qui n’était résolument pas une «vie d’artiste», saisie une fois encore pour nous saisir. Le comprendre, c’est comprendre son époque, ses lieux, ses espaces. Kristin Ross s’y est appliquée dans un texte dont au fond, c’est la préface qui cette fois est le passage le plus urgent à lire, qui raconte la trahison des intellectuels dans les années 1980, y compris dans leur approche de Rimbaud. Tout un formalisme textuel qui résumait Rimbaud à la mise en concurrence de jargons. A quoi ressemblerait réellement Rimbaud se demande-t-elle, réinscrit dans la perspective de la Commune ? C’est dans l’univers lexical de son œuvre qu’elle est allée le chercher. Et dans celui d’Elysée Reclus, qui réinvente alors la géographie. Les Illuminations ? Elles se tiennent sur le bord d’un système mondial en pleine mutation. Un «chef d’œuvre» ? Le mot est trop «gros» : l’histoire du chef d’œuvre renforce l’inertie canonique du chef d’œuvre, disons, que «rien n’explique» dans l’histoire. Tournons alors le dos à la notion. Les Illuminations ? Une œuvre qui concentre la possibilité d’une vision de la totalité des rapports sociaux de son époque. Pas facile cependant à extraire de la simple analyse formelle : ce serait faire comme si cette simple analyse formelle d’une œuvre pouvait livrer les clefs d’un contexte social sans avoir à l’analyser lui-même… Kristin Ross s’y emploie donc, pour que l’histoire sociale ne devienne pas simplement décorative. Un écueil, tout comme pour l’historien l’œuvre littéraire peut à son tour devenir décorative… Mais être historien de la culture, c’est précisément tenter de tenir les deux bouts. Rimbaud donc. L’ambition de l’auteure était de révéler l’imaginaire des structures spatio-temporelles de son époque, à travers les formes verbales qui ont parcouru l’espace urbain, en s’écartant du vocabulaire consacré des historiens qui se sont surtout attachés à étudier l’essor de la bourgeoisie, si aisément traduit en prose narrative, et dans les mots de cette prose. Or le 18 mars 1871, pour une part, les prolétaires s’emparent de Paris.  Rimbaud est provincial, mais il entend l’écho ouvrier de la ville en liesse. Le quadrillage mathématique que le train a réalisé sur le territoire français lui permet de s’y rendre.  Sur ce tracé de grilles ferroviaires, la France est en train (sic) de s’inventer un nouveau devenir. Rimbaud accourt.  Les gestes antihiérarchiques de la Commune le fascinent : ce sont les siens. L’espace parisien est devenu le terrain d’une pratique révolutionnaire. «L’exception magnifique». La vie quotidienne, cette expression forgée par l’historien Henri Lefebvre, s’empare de tous les sens pratiqués dans cet espace, tout comme Rimbaud attend qu’on le lise «dans tous les sens» : il faut saisir dans la langue de Rimbaud tous les éléments des langages non littéraires pour parvenir à l’entendre. Rimbaud dépose alors son outillage poétique, qui n’est plus à sa place désormais à ses yeux. Puis Versailles et son abominable parler met fin à l’expérience révolutionnaire. Comment imaginer un avenir après la Commune ? L’art est devenu trop étriqué, trop petit pour fournir à Arthur une réponse. Il s’en va, transgresse ses attentes, chemine ailleurs, réinvente son vocabulaire, se fera géographe, photographe, pour continuer de répondre au profond appel de la Liberté…

Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, Kristin Ross, traduit de l’américain par Christine Vivier, Les Prairies ordinaires, janvier 2020, 296 pages, ean : 9782354802035.

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 09:53

Il n’existait pas encore d’étude française sur le sujet, qu’un Howard Zinn avait traité magistralement aux Etats-Unis. La somme de Laurent Olivier est ahurissante, qui est allé jusqu’au narrer le récit des événements jour après jour, heure par heure, livrant à la fois le point de vue des Lakota et celui des militaires à travers des documents d’archives, des témoignages jusque-là oubliés. Au-delà, il a même tenté de reconstituer la réception de cette mémoire depuis les lendemains du massacre, puisqu’une commission avait été demandée pour faire la lumière sur ce qui n’était considéré que comme une « tragédie », lumière bien évidemment occultée par les mensonges et les incohérences des rapports militaires, jusqu’à nos jours : Washington n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans ce qui ne peut plus apparaître comme une tragédie mais un massacre, celui de plus de 400 hommes, femmes, enfants –on ne sait même pas exactement combien de Lakotas ont été massacrés à Wounded Knee.

Le Dakota donc. Les Grandes Plaines. 1830, les premiers colons « blancs » débarquent, à peu près au même moment où la France débute, elle aussi dans le sang, sa colonisation de l’Algérie. En 1850, ils arrivent en masse et se heurtent bien évidemment aux Lakotas installés là depuis des siècles.  La présence française est encore forte (Sitting Bull répondra en français à un entretien d’un journaliste du Figaro), mais la pression colonisatrice américaine l’est plus encore, qui va tout emporter sur son chemin. De 1851 à 1868, on assiste à la première étape de la dépossession indienne de ses terres. Les premiers « traités » sont conclus, qui ouvrent d’innombrables voies d’accès aux colons, qui installant leurs routes et le chemin de fer dans leur course à l’Ouest. Tout au long de cette course, des forts sont bâtis, pour protéger, disent-ils, les populations indiennes…La stratégie de conquête vaut la peine d’être étudiée de près : elle rappelle au fond la colonisation de la Palestine par Israël, ce long rognage des terres indigènes.  L’armée a tout d’abord parfaitement compris que pour anéantir ces populations et conquérir à peu de frais leurs territoires, il fallait liquider le système de fonctionnement des sociétés Lakotas. Le train contre les bisons. Pour cela, les couper de ce qui fondait l’économie domestique de cette société : le bison, pas seulement essentiel pour sa viande, mais pour son cuir, ses fourrures, ses cornes, etc. L’armée se lance alors dans la tuerie aveugle des bisons, qu’elle ne consomme pas et qu’on laisse pourrir au milieu des champs.  Anéantir les bisons, c’est anéantir les indiens. Des notes des officiers supérieurs le montrent bien, qui encouragent les soldats à faire des cartons (comme les soldats français en Indochine sur les éléphants d’Asie) et les troupes à mener des campagnes exterminatrices au prétexte de protéger la voie ferrée.  Dès 1870 se met en place cette stratégie d’anéantissement. Entre 1872 et 1874, 3 millions de bisons seront ainsi abattus. Leurs carcasses abandonnées, provoquant un formidable déséquilibre de l’écosystème des Grandes plaines, envahies soudain par les loups au long de ces immenses charniers. Les Lakotas voient ainsi leur société non seulement fragilisée, mais devenir la proie d’une famine qu’ils n’avaient jamais connues.  Mais cela ne suffit pas à les anéantir. De nouveaux traités sont conclus, toujours plus défavorables, qui limitent chaque fois un peu plus l’usage des terres. Peu à peu, les « indigènes » passent sous un autre statut : leurs terres, « reconnues » officiellement, deviennent américaines et sont placées sous la « protection » des Etats-Unis, jusqu’à ce qu’une Loi fédérale sur la Propriété vienne parachever leur dépossession. Le General Allotment Act de 1887 est un chef d’œuvre d’hypocrisie gouvernementale. Loi sur le lotissement, elle interdit la propriété collective des terres, qui était le ferment de la société Lakota. Les terres doivent être possédées individuellement. On divise alors l’immense territoire des Grandes Plaines en « fermes » attribuées nominativement à chaque famille habitant cet espace. C’est ne pas connaître le système de parenté Lakota, ou trop bien le connaître pour s’en débarrasser puisque dans ce système de parenté, adoptés (nombreux toujours au sein de chaque famille) et enfants du lignage font partie d’un même groupe familial. Or cette Loi va rendre impossible le régime des successions… Les Grandes Plaines sont cartographiées, découpées, attribuées nominativement, le gouvernement se réservant les terres réputées sans usage, celles des grands troupeaux de bisons. Mais attendez, ce n’est pas tout : on partage « équitablement » les terres entre indigènes et colons, puisque les deux vivent sur les mêmes territoires… Or, en 1890, on compte 230 000 indiens pour 8.5 millions d’américains : avec la famine liée à la perte des bisons, la démographie indienne s’est effondrée. Le rapport avantage ainsi les colons, qui s’emparent des terres Lakotas légalement. Ces colons mettent aussitôt en place, avec l’aide du gouvernement, un système extensif d’exploitation agricole. Ils ont les outils, la connaissance technique de ce système agricole, la culture qui va avec. Dès lors s’en est fini de l’agriculture Lakota, qui ne connaît pas ce système culturel d’exploitation des sols. Les choses vont très vite, ne laissant jamais aucun répit aux Lakotas, qui perdent leurs terres les unes après les autres, rachetées par les colons à bas prix. Les Lakotas se retrouvent sans ressource, sans emploi, sans nourriture. Démunis, l’état leur octroie des rations, qui d’année en année se voit diminuées, les laissant dans un état perpétuel de famine. Pour parachever le tout, on interdit les rites indiens : c’est qu’il faut « civiliser » ces « sauvages ». Les danses tout particulièrement, qui toujours poussent à la rébellion. On bâtit des écoles obligatoires que l’on confie aux congrégations chrétiennes : les enfants sont arrachés à leurs familles dès 5 ans, ils doivent apprendre et parler l’anglais et se convertir au christianisme… 40% de la population le sera très vite : l’accès aux rations en dépens…

1889. L’armée a quadrillé les Grandes Plaines de forts puissamment armés. Elle peut mobiliser des milliers de soldats, une artillerie puissante, en moins de vingt-quatre heures et les envoyer réprimer n’importe quelle révolte dans cet immense secteur. De nombreuses révoltes sont en effet matées dans le sang. Tant, qu’il n’y aura plus de soulèvement indien, du moins, aucun ne pourra plus aboutir : Sitting Bull s’est rendu déjà, les chefs de guerre indiens sont vieux et déposent tous les armes. En 1889, un « prophète » indien surgi : Wowoka. Il s’est approprié le Christ des Blancs. Il prophétise la rébellion Lakota et prédit la fin du cauchemar indien. Des milliers de pèlerins affluent dans les Grandes Plaines, où un rituel de danse se met en place pour saluer la prophétie : la Ghost Dance. Toutes les six semaines, elle se déroule sur trois jours entiers. Les indiens dansent leur révolte et leur salut ! Cette Ghost Dance inquiète. Trop de ferveur, trop d’énergie, trop d’enthousiasme. En Octobre 1890, on ordonne la fin des Ghost Dance. La Maison Blanche elle-même, avertie, l’a décidé. Le 12 décembre, alors qu’il n’est plus rien, ordre est donné d’arrêter Sitting Bull : aux yeux de la Maison Blanche, il reste le grand guerrier de l’imaginaire indien. Il faut tuer cet imaginaire. Le 15 décembre, Sitting Bull est abattu par des militaires paniqués devant sa tente. Les indiens comprennent le signal : une grande répression va s’abattre sur eux. Ils fuient, partout. 400 d’entre eux rallient Big Foot, le dernier grand chef Lakota –vieux déjà, malade, mourant. Ils sont moins de 500 autour de lui, face à des milliers de militaires blancs décidés à les abattre. Ordre est donné de mettre Big Foot hors d’état de « nuire ». Inutilement : Big Foot est convaincu que la partie est terminée. Mais une longue traque commence. Big Foot sait qu’il vaut mieux fuir. Il part sur les routes avec moins de 500 Lakotas, démunis, peu armés, la faim au ventre. Ils veulent rallier Pine Ridge, à 200 km de là. 200 km qu’ils feront à pieds. Vieillards, femmes, enfants, poursuivis par l’armée, bientôt encerclés à Pine Ridge, au pied de Wounded Knee. Encerclés, les Lakotas se rendent. Il faut les désarmer. On invente un piège : séparer les hommes des femmes, comme procèderont ensuite les nazis. Big Foot agonise. Les hommes sont rassemblés pour un « Conseil », entouré de lignes de militaires armés de fusils, de mitrailleuses, de canons. Une centaine. Qui rendent pour la plupart leurs armes. Mais un coup de fusil part, on ne sait trop d’où, des indiens ou des militaires. Le massacre commence. On tire à bout portant. On finit au corps à corps. 25 militaires seulement trouveront la mort dans ce « combat ». Les indiens sont décimés. Le camp, où s’inquiètent les femmes et les enfants, panique. Elles tentent de fuir, mais la seule issue non gardées est un ravin. Elles s’y jettent, avec leurs enfants, sous le feu des canons qui entrent en service. Les militaires les poursuivront à la baïonnette. Ils pilleront les cadavres, les profaneront, se laisseront aller à leurs jouissances morbides, abandonnant les corps comme ils l’ont fait des bisons, pour revenir quelques jours plus tard achever les blessés et les enfouir dans de grandes fosses. On ne saura jamais combien d’indiens ont péri là. 400 environ. Il y aura quelques survivants. Officiellement, l’armée parlera d’un « regrettable incident », félicitant les soldats d’avoir mis hors d’état de nuire « la bande à Big Foot ». la commission d’enquête conclura à la légitime défense : les indiens ont commencé à tirer, s’entretuant même, tant était dense le nombre d’hommes dans leur petit carré, alors qu’ils ne disposaient que d’une dizaine de fusils… Trois semaines après le massacre on découvrira encore des cadavres dans le ravin. Et on se taira définitivement sur la tuerie intentionnelle des femmes et des enfants. Jusqu’à nos jours.

Laurent Olivier, Ce qui est arrivé à Wounded Knee, le massacre des indiens le 29 décembre 1890, Flammarion, mai 2021, 522 pages, 23.90 euros, ean : 9782080252111.

North Dakota Studies : https://www.ndstudies.gov/

Lakota Studies : http://www.sintegleska.edu/lakota-studies.html

 

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 09:46

«La miséricorde, un thème fondamental pour le XXIème siècle», affirme d’emblée Walter Kasper. A la veille de Pâques, comme de Pessah, peut-être est-il intéressant de revenir sur cette très belle médiation théologico-philosophique qui fonde un autre rapport au vivant, toujours remis en chantier, jamais mis en œuvre par quelque institution que ce soit dans le monde. Pour preuve, le thème fut invoqué dès l’ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 1962, par le pape Jean XXIII, qui commandait alors aux chrétiens de vivre autrement le message de l’Evangile, Jean XXIII allant même jusqu’à établir un lien entre Miséricorde et Vérité, la pastorale chrétienne ne pouvant, à ses yeux, qu’être miséricordieuse… Elle ne le fut guère… Et demeura l’objet de la seconde encyclique de Jean-Paul II : Dives in misericordia (1980). Toujours remise sur le métier donc.

Walter Kasper interprète le mystère pascal comme le mystère de la miséricorde. Une limite posée au Mal. Limite exigeante, qui commande une sorte de retournement : ce n’est pas le Mal qui est visé ici, mais la vérité de la relation au monde, des «justes», ou de ceux, innombrables, qui pensent l’être... Au point qu’aux yeux du Cardinal, «rencontrer le Christ signifie rencontrer la miséricorde de Dieu» : l’évangile du XXIème siècle enseigne la justification du pêcheur, non celle du péché. Walter Kasper, philosophe autant que théologien, rappelle que cette miséricorde divine découle de la révélation de Dieu dans l’Histoire, non de son être métaphysique. On le comprend : elle ne peut être un attribut de Dieu sans que cela n’aboutisse à une impasse, Dieu, dans son être métaphysique ne pouvant «souffrir», puisque la souffrance signe l’appel d’un manque. En conséquence de quoi on ne peut partir que de l’inscription de Dieu dans notre Histoire pour comprendre toute la place de cette miséricorde : dans ce battement du temps des hommes, la Justice divine n’est pas faite pour punir, mais pour justifier.

La doctrine de  la justification intervint très tard dans le débat théologique des chrétientés : au  XXème siècle. Sans doute parce qu’il fallut alors enfin envisager la miséricorde comme un problème de société. Et curieusement, au travers d’une relecture de Marx, affirmant que la religion, avant d’être un opium, «est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit» (dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, paragraphe 4). Marx reconnaissait ainsi à la religion une ouverture protestataire, non sans en pointer le paradoxe et les limites, «la misère religieuse» lui apparaissant à la fois «l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle», mais une expression détournée par l’idéologie bourgeoise pour aider à «consoler» et donc fuir le monde, non à la transformer.

Et Kasper d’égrener ensuite la fortune de l’idée de miséricorde dans le champ philosophique, sans contourner la difficulté à la définir et donc ses usages et ses récits : Nietzsche par exemple, la condamnait pour ce qu’elle masquait, l’égoïsme individuel. Qu’est-ce que com-patir avec l’homme qui souffre ? C’est, nous dit Kasper, garder son cœur auprès d’autrui, rappelant Aristote, le premier à en valoriser, contre Platon, le mouvement. Dans sa poétique, Aristote en trace le périmètre : il s’agit bien, déjà, d’une purgation intérieure qui contraint celui qui la vit, non celui à qui elle s’adresse. Augustin, dans son prolongement, y voyait la contrainte ordonnée à chacun de combattre l’injustice. Et pour Thomas d’Aquin, elle devint l’expression de la vraie souveraineté. Mais dans un lien concret de moi vers un autre et non vers «tous» les autres, indifférenciés. C’est que Thomas ne croyait pas en une miséricorde abstraite, intellectuelle, qu’aucun lien charnel n’unirait à autrui, cette absence de lien charnel conduisant immanquablement à esthétiser cette compassion, en offrir le pur spectacle inauthentique.

Schopenhauer, dans la même perspective, avait fini par la placer au centre de toute éthique : par elle, nous affirmons que nous nous reconnaissons en l’autre. Walter Kasper déroule ainsi toutes les grandes pensées philosophiques qui se sont emparé de cette notion pour en comprendre le sens, de Derrida à Ricoeur nous sommant d’être attentif à l’autre dans la construction d’un rapport de Justice.

Au passage, Kasper nous livre une belle médiation sur la question de l’être, inspirée par sa connaissance de l’hébreu et du grec ancien. Dans la langue hébraïque en effet, être c’est toujours «être là», quand le grec ancien en fait un exister comme en suspens, ou au repos : non encore là. Il faut comprendre le sens de cette traduction pour mieux appréhender ce qui est en jeu dans la miséricorde. Un sentiment qui recèle à ses yeux la réponse à la question de savoir quel est le sens ultime du monde. La substance en soi ? Le sujet ? Non, affirme Kasper :  c'est l’amour comme ontologie, qui occasionne un décentrement subtil, car l’amour vrai implique une distance qui permette de respecter la différence et de préserver la dignité de l’autre. La miséricorde s’affirme ainsi comme une sorte de miroir intime de son être, et pour un chrétien, la base concrète de l’économie du salut.

Quel est le sens de la vie, encore une fois, nous interroge Kasper. Les Ecritures ne donnent pas de réponse simple à cette question, car en retour de notre liberté, il appartient à chacun d’apporter sa réponse personnelle. Or aux yeux de Kasper, le chemin d’Emmaüs apparaît comme la réponse paradigmatique du cheminement de la foi des chrétiens : seul l’amour du prochain est le signe distinctif du vrai chrétien. Etre miséricordieux, au fond, c’est rencontrer l’autre dans sa misère, et cela vaut pour quiconque, chrétien ou non. La miséricorde s’affirme ainsi comme le sacrement de la présence efficiente de l’autre en moi. Rejoindre les hommes dans leurs détresses et leurs souffrances, dans la vérité des faits et des êtres, c’est cela, la belle vertu de la miséricorde.

 

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde, clé de la vie chrétienne, collection Theologia, éditions EDB, traduit de l’allemand par Esther et Marie-Noëlle Villedieu de Torcy, avril 2015, 214 pages, ean 9782840248187.

Peinture du Caravage, le souper à Emmaüs (1606), Académie des Beaux-Arts de Brera, Milan.

Seconde peinture : les sept Oeuvres de miséricorde (1607), Pio Monte della Misericordia, Naples.

Miséricorde "corporelle" dans le dogme catholique, les 7 oeuvres sont :

- la mise en terre des morts (arrière-plan, deux hommes portent un mort)

-la visite des prisonniers et le soin envers les affamés (sur la droite, la jeune fille)

-l'aide aux sans-abri (le pèlerin et sa coquille)

-la visite des malades (le mendiant au sol)

-la nécessité d'habiller ceux qui n'ont rien (Saint-Martin)

-la nécessité de donner à boire à ceux qui ont soif (Samson et l'âne).

 

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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:11

Grâce au confinement, Bruno Latour a découvert la lune. Il ne l'a pas décrochée : simplement découverte derrière la baie vitrée de son appartement, installé confortablement dans un fauteuil design pendant que des millions de français entassés dans des appartements vétustes se demandaient comment boucler leur fin de mois. Grâce au confinement, il a réalisé ce que des années de conflits, de grèves, d'occupations de ronds-points, de manifestations sauvagement réprimées, de membres mutilés, d'yeux crevés, ne sont pas parvenues à lui faire réaliser, en ne cessant pourtant d'exposer ce qu'il ne semble avoir suivi que de très loin (distance ou posture philosophique obligent, chacun choisira), tranquillement assis dans son fauteuil club. Il a donc découvert qu'on ne vivait pas un temps de crise, mais de mutation. Il a réalisé (enfin), que des millions de jeunes s'étaient levés pour dire stop au changement climatique -mais pas que ces mêmes millions avaient déjà entrepris de penser un autre monde.

Où suis-je ? En quelle étagère ?... Bruno Latour a entrevu (à peine) que partout dans le monde le même scénario s'était reproduit : le néolibéralisme aux abois faisait la guerre aux peuples, conscients du désastre où ce néolibéralisme les embarque. Enfin, non : Bruno Latour a découvert la lune mais pas les masses affamées, les milliards d'humains paupérisés, les charges meurtrières contre leurs justes révoltes. Et encore moins les raisons tardives de sa pseudo illumination un soir au clair de lune, bien à l'abri derrière sa baie vitrée –triple vitrage en verres à couches peu émissives, serties d'intercalaires garnis de gaz argon lui assurant non seulement un grand confort thermique, mais aussi phonique et visuel. Bruno Latour n'a pas compris le pourquoi de son retard à l'allumage (quand on parle de lune), quand avant lui des millions, des milliards d'êtres humains se sont jetés déjà dans la rue pour hurler ce qu'il vient de découvrir... Rien qu'en France, s'il avait été sensible aux bruits de la rue depuis Hollande, il aurait pu ouïr déjà ces idées fortes qu'il égrène dans son essai, prétentieux et vain, véritable «cogito de théâtre» pour reprendre sa propre expression -sinon de vaudeville.

Où suis-je ?, ratiocine Bruno Latour. Alors que la question serait plutôt : dans quel monde ne vivons-nous pas, nous qui n'avons pas comme lui, professeur à Sciences-Po Paris, la chance d'appartenir aux nantis qui nous accablent et qui ont fait sécession depuis beau temps déjà – une future trouvaille peut-être de notre Irma des beaux quartiers ? Ceux-là ne redoutent ni la Covid-19, ni la «crise climatique» : ils vivent hors sol, hors de notre environnement, pour reprendre un terme dont il pourfend un peu vite le concept, comme s'il n'existait pas des environnements sociaux entre autres, distinguant ceux qui souffrent de ceux qui font souffrir...

Dans quel monde ne vivons-nous pas ?, nous autres qui n'avions pas imaginé un seul instant notre disparition collective -bien au-delà du premier confinement (le second, c'était pour rire : il fallait bien remettre les masses au travail, des fois que durant ce temps de confinement, elles se seraient mises à penser un autre monde possible).

Où suis-je ?, s'enthousiasme Bruno Latour, ramenant tout à lui et aux siens sous la feinte d'une narration collective. Car c'est de «nous» qu'il prétend parler, et du monde, de celui dont nous sommes et non qui nous enveloppe. Du monde où nous sommes tous «confinés», cette terre dont la lune serait la vigie éclairant les limites de notre confinement terrestre, comme si, demandez aux psychologues, de confinement il n'y avait pas eu, eux qui ne cessent de tirer la sonnette d'alarme sur ses conséquences désastreuses... Bruno Latour nous parle donc du monde tel qu'il va. «Mal», découvre-t-il. Il était temps...

Si mal qu'il a fait de nous des cloportes, des cafards, et Latour de déployer la métaphore de Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka, s'éveillant soudain confiné dans sa chambre, en proie à une mutation terrible. Vraiment ? Samsa pour horizon ? Mais rien n'a changé monsieur Latour ou plutôt, rien ne veut changer du côté des élites dont vous êtes, lesquelles entendent bien nous imposer leur domination stérile qui mène le monde droit dans le mur. Car, nuance, nous devrions changer en effet. Mais tout est fait pour que nous ne puissions pas changer. La nuance est grande, car avant d'embarquer tout l'humain dans une réflexion oiseuse, peut-être conviendrait-il de prendre la mesure de ce qui se joue dans cette pandémie, ou ne se joue pas au demeurant : juste l'occasion d'accélérer encore la conversion du néolibéralisme en fascisme de bas bruit.

D'une manière désopilante, après le devenir-cafard (Samsa de Kafka), (Grégoire?) Latour développe la métaphore du devenir termite : quel plus bel exemple de confinement en effet, que ces termites confinées dans d'immenses galeries sous la terre, condition et de leur vie sociale et de leur vie tout court. Mais... au fond ce sauve-qui-peut termiterrien n'est-il pas déjà à l'ordre du jour, inscrit dans la sécession de nos élites, qui depuis longtemps n'ont cessé de creuser partout la terre pour y enfouir et leur argent et leur devenir tout court ? N'est-il pas déjà là, dans ces villages californiens sous cloche ou ces quartiers bio, où l'avenir est encore sainement possible, quand les 99% autres devront se contenter de survivre ? Les termites, ce sont nos grand bourgeois en effet, dont il fait partie, qui travaillent à éliminer ces ¾ de l'humanité qu'ils nomment désormais les inutiles.

Mais Bruno Latour fait mine de ne pas le comprendre, les yeux rivés sur l'astre lunaire à pleurer sur «celui qui n'a plus que la lune à contempler»... Pauvre Latour, quand des milliards n'ont rien d'autre à contempler que leur misère -mais non, ça, ça ne se contemple pas, ou bien à la télé.

Où suis-je ?, s'obsède Latour. «En ville probablement», assène-t-il, au mépris des études des géographes qui montrent que l'analyse de l'INSEE est biaisée, aux yeux duquel la France serait urbaine, alors que 60% de sa population vit dans ce que les sociologues appellent désormais «la France périphérique»... Là encore, Latour rêve, il en a les moyens. Il rêve d'un monde urbain éviscéré, où n'existeraient pas les cités par exemple, et moins encore les bourgs livrés à la désertification... Alors par quel tour de passe passe intellectuel «la ville» serait-t-elle devenue notre lieu commun ? En tout cas pas sa ville, pas son appartement, pas sa maison avec son triple vitrage au gaz argon... Ni Paris donc, ni la Prague intellectuelle des lecteurs de Kafka (dont je suis).

Bon... Il y a évidemment du bon dans son essai, comme sa volonté de tordre le cou à ce concept d'environnement appliqué à celui de nature. Mais tant d'autres l'ont fait avant lui... Ou bien de nous encourager à nous délester du concept d'identité pour rallier celui d'empiètements. Mais quel retard là aussi sur les gender studies !

Certes toujours, notre professeur de Sciences-Po Paris comprend (enfin), que derrière les thèmes de l'effondrement, des extinctions d'espèces, voire de théorie du genre, se dresse le même impératif : l'urgence de sortir non seulement du modèle économique qui nous étrangle, mais de cette verticalité intellectuelle qui ne cesse de reproduire les mêmes schèmes de domination et dont son livre participe. Assez, en somme, de ces penseurs à la remorque des temps qui ne nous sont plus d'aucune utilité ! Assez de ces publications qui nous font tourner en rond ! Son essai, c'est au fond le genre de texte qui est fait pour noyer le poisson dans l'eau, gommer les responsabilités, une rhétorique d'absolution, un pseudo récit collectif qui ne masque que le maintien de soi dans l'ombre d'une démonstration philosophisante. Qui est donc ce «Je» que Latour brandit en collectif ? Rien d'autre qu'un je qui transforme son propre récit en déterminations abusives, un je qui refuse de reconnaître l'horizon interprétatif et historique dans lequel tout moi s'enracine.

Où suis-je ?, s'interroge Bruno Latour. Ne cherchez plus : du côté des nantis, sans hésitation.

Bruno Latour, Où suis-je ?, éditions Les Empêcheurs de penser en rond, 386 pages, janvier 2021, 15 euros, ean : 9782359252002

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 10:56

Crises climatiques, pandémies à répétition, insécurité alimentaire, écosystèmes détruits, et rien ne se passe, sinon à la marge… Pablo Servigne et Raphaël Stevens ont voulu aller à la racine des problèmes, en convoquant romanciers, essayistes, historiens et autres savants, et en démultipliant les approches, de l’artistique à la militante, en passant par les démarches scientifiques. Utile, certes, ce plein feu sur la collapsologie en particulier. Mais… Les risques sont désormais connus de tous, savez-vous, tangibles, présents, déjà, dans nos vies. Tous, nous savons que nous sommes entrés dans l’ère des catastrophes que nous ne pouvons plus éviter : elles sont là, bien là. A qui la faute ?, feignent de s’interroger nos auteurs. La réponse est pourtant connue depuis Marx, grand lecteur d’Epicure, qui, très tôt dans son œuvre pointa et le souci de la nature, et l’inconséquence capitaliste, fermement tournée vers la destruction de cette nature. Nature que Marx évoquait dans les termes d’un «grand corps non organique de l’homme», observant que «chaque consolidation capitaliste en agriculture se soldait non seulement par un perfectionnement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais aussi dans celui de dépouiller le sol». «On peut accroître le rendement de la fertilité d’un sol pour un temps, ajoutait-il encore, mais c’est au  prix de la ruine de ses sources durables de fertilité».

Alors certes, il est bon d’en reprendre l’analyse, de la peaufiner tout autant que de l’élargir, à la voix romanesque par exemple. Certes, il est bon de rappeler le consensus de Washington qui vit s’épanouir la dimension la plus ravageuse du capitalisme : le néolibéralisme. Mais pour en faire quoi ? Pour donner une fois de plus corps aux réponses d’invités «autorisés» ? «Célèbres» ? De Damasio à Nancy Huston, romanciers et savants sont convoqués. Est-ce vraiment la bonne démarche ? Depuis le Club de Rome, c’est en tout cas celle des intellectuels, qui ont confisqué toute parole sur ce sujet, pour continuer de tourner en rond. Certes, cette convocation des discours autorisés a pu, dans le passé, montrer quelque utilité : il s’agissait d’agiter les consciences. Mais aujourd’hui, encore une fois, cette conscience est là, majoritaire. Nous avons donc besoin d’autre chose que cette verticalité obligeante des élites. Un modèle que certains au demeurant, dans ce même ouvrage, dénoncent non sans en abuser eux-mêmes… Nous n’avons plus besoin de ce genre d’ouvrages paternalistes, nous n’avons plus besoin de ces vérités qui tombent d’en-haut, pour «conscientiser» le bon peuple abruti : nous n’en sommes plus là. Passons donc à autre chose : une enquête par exemple, immense, généralisée, de celle de La Misère du monde initiée en son temps par Bourdieu, capable de prendre à bras le corps les problèmes sociaux dans l’expression des voix opprimées. Pas ce travail éditorial paresseux, qui ne rime plus à rien ni n’avance à rien. Nous sommes tous «autorisés» à prendre part à la révolte qui devra se faire jour pour sortir de ce pétrin dans lequel les «élites» ont tenté de nous engourdir... Nous sommes tous l’autorité intellectuelle qui surplombe l’objet paresseux de votre étude lacunaire. Nous sommes le nombre et la justice, rien moins, les seules voix autorisées en fin de compte.

 

Aux origines de la catastrophe (écologique) – Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?, sous la direction de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, édition LLL – Imagine, novembre 2020, 17 euros, ean : 9781020908346.

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 13:52

Lorsque Pankaj Mishra commence la rédaction de son essai, en 2014, des suprématistes hindous accèdent au pouvoir. Lorsqu’il achève cette rédaction en 2016, la Grande-Bretagne sort de l’UE. Partout dans le monde, l’extrême droite a relevé la tête. Partout le monde est secoué par des insurrections populaires. La colère des populations, Pankaj Mishra la voit bien. Mais il n’en comprend pas la nature. A ses yeux, ces soulèvements ont pris pour horizon l’attente dangereuse d’un «messie». Et l’auteur de convoquer le D’Annunzio de septembre 1919, devenu le Duce de «l’état libre de Fiume», pour nous en convaincre. Le poète rêvait alors de rendre par la violence sa grandeur à l’Italie, inaugurant le siècle de la politique spectacle à grands renforts de gestes théâtraux. D’Annunzio et son carnaval adolescent s’imaginait pouvoir devenir le chef de file d’un soulèvement international, quand il ne fut que le prophète opportuniste de désaxés… Est-ce bien cependant ce que l’on doit redouter ? Quel mépris finalement, pour ces soulèvements qui tous pointent pourtant l’horizon dont Pankaj Mishra ne cesse de dénoncer la clôture. Alors D’Annunzio ? Tocqueville plutôt, mais non celui, policé, que l’on prend toujours en exemple, non, le Tocqueville de l’Algérie plutôt, qu’il nous faudrait redouter tant sont incarnées les habitudes de nos «élites», celui qui appelait à une «grande aventure de domination et de subjugation». Coloniale à l’époque, des populations autochtones désormais. Ou le Général Boulanger et son formidable mépris des masses. Nous vivons les temps de la troisième guerre mondiale, affirme Pankaj Mishra. A ses yeux, celle de la «guerre civile»… Vraiment ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une lutte des peuples contre leurs états ? D’une défiance dont il serait bon de tenter de comprendre les raisons ? Une «guerre»… Accordons-la lui, mais alors non seulement contre des peuples qui n’ont jamais été souverains, mais contre la démocratie elle-même, qui gêne tant le néolibéralisme… Pankaj Mishra, lui, prétend que le danger est ailleurs, qu’une partie de la jeunesse européenne serait séduite par les thèses de Daech (l’effet D’Annunzio)… Vraiment ? Nous pensons au contraire que la jeunesse s’est mobilisée contre Daech et s’est levée enfin, mais pour soutenir d’autres causes. La réflexion de Pankaj Mishra est troublante : d’un côté, il affirme que l’économie de marché ne fait pas bon ménage avec les Droits de l’Homme et de l’autre, il ne voit pas que c’est au nom de ces Droits que les populations se lèvent… D’un côté il affirme que la mondialisation, c’est d’abord la circulation «effrénée» de capitaux errants, et de l’autre, il ne sait tirer aucune conclusion de cette circulation «effrénée». La crise que nous traversons, Pankaj Mishra voit bien qu’elle est universelle. Que tous les peuples de la terre, désormais et selon l’expression de Hannah Arendt, ont découvert qu’ils avaient «un présent commun». La pandémie du coronavirus est là pour nous le rappeler plus que jamais ! Mais à ses yeux, la faute en incombe d’abord à cet individualisme selfie qui a tant bouleversé la donne au niveau des mentalités… Si l’explication n’est pas totalement fautive, elle est du moins terriblement fragmentaire. D’autant qu’elle le conduit à condamner ces soulèvements populaires, porteurs du plus grand danger selon lui : celui du chaos, fasciste ou anarchiste… Plus étrange encore, c’est à ses yeux l’ambition égalitaire, telle qu’a été énoncée au siècle des Lumières, qui serait coupable de nous avoir jeté dans le désordre que nous traversons. Cette guerre, qu’il ne cesse abusivement de nommer ainsi, n’aurait alors d’autre issue que de se convertir en guerre de tous contre tous, dans un monde où n’existerait plus ni état, ni société. Accordons-lui que les populations ne font que difficilement société. Mais les états ? Ne voit-il pas qu’ils n’ont jamais été aussi présents ? Ou ne le voit-il que pour mieux l’ignorer, satisfait d’apporter la réponse qui trottine dans les milieux intellectuels depuis des décades : la faute en est au ressentiment, devenu le moteur d’une société grippée… Quelle abstraction, quand la réalité s’affirme chaque jour et plus dure et plus concrètement désespérante…

Le néolibéralisme, c’est une histoire de carnage, d’hystérie, de désespoir. C’est l’histoire d’un monde où l’immense majorité des êtres humains vit dans la peur. Sinon l’épouvante, comme celle des migrants, qui sont l’autre versant de la volatilité des capitaux. C’est l’histoire d’un monde où l’insécurité n’a cessé de s’élargir et de s’étendre. Mais pour Pankaj Mishra, c’est «l’exposition» au discours libéral de liberté qui serait la cause de tous nos malheurs… Une exposition qui aurait conduit tout droit à ce ressentiment dont il fait la thèse de son essai. Ah, si l’on avait pu apprendre aux gens que la liberté n’était pas un bien enviable… C’est qu’au fond, Pankaj Mishra pense à travers de vieilles catégories. Croisant méthodologiquement les approches, les objets, de la philo à la socio en passant par l’histoire et les sciences politiques,  voire l’étude littéraire, ce qu’il rassemble est certes un corpus titanesque, mais effarant et qui souffre d’une incompréhension majeure : Pankaj Mishra réfléchit à l’intérieur du modèle westphalien le monde et les rapports entre les parties de ce monde.

A ses yeux, les états demeurent la clef de voûte de l’équilibre mondial, bien qu’il reconnaisse combien ils ont été bousculés, ne serait-ce que par la question terroriste, qui a chamboulé profondément le rapport entre l’intérieur et l’étranger, liant les mains de ces états, incapables d’apporter une réponse cohérente à cette catastrophe. De même la question climatique, ou sanitaire, voire sociale, qui ne cessent de voir sur la scène internationale de nouveaux acteurs surgir et dont le poids est tout, sauf négligeable. Pankaj Mishra pense ainsi le monde binairement, en monde libre et monde non libre, sans un seul instant imaginer que ce fameux monde libre ne l’est pas en réalité, la démocratie n’ayant jamais pu s’ancrer sur son sol. Amusant, même, de voir Pankaj Mishra nous rappeler 1789 pour oublier son vrai échec : l’arrêt de la Révolution. Ce qu’il ne voit pas, il le cite pourtant, à travers l’ouvrage d’Allan Bloom (1989), affirmant à juste titre que le fascisme était l’avenir naturel du marché néolibéral. Pankaj Mishra ne peut le comprendre, lui qui ne peut comprendre comment les sociétés se réagencent. Lui qui refuse de voir dans la société civile autre chose qu’un acteur de troubles. Lui, convaincu que notre chaos est l’héritage du nihilisme et que ce chaos s’inscrit tout entier dans les actions des tueurs idéalistes, chrétiens ou islamistes… Rien d’étonnant alors qu’il fonde son espérance sur la nécessité de re-questionner les fondements théologiques du pouvoir, pour se détacher de la tyrannie du «moi» et rejeter le seul vrai danger à ses yeux : «l’idéologie anarchiste»…

Pourquoi le lire alors ? Sans doute parce qu’à son insu, toutes ses intuitions sont bonnes ! A commencer par sa vision, non aboutie, du néolibéralisme, dont la tourmente est notre apocalypse.

 

Mishra Pankaj, L’Âge de la colère, une histoire du temps présent, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Zulma, avril 2019, 460 pages, 22.50 euros, ean : 9782843048425.

Images :

La Révolte des parapluies, Hong-Kong, photo AFP.

Moun et son parapluie arc-en-ciel, arrêtée le 12 décembre 2020, suspectée de "déclencher" les émeutes en brandissant son parapluie au pays de Ubu Roi... photo Ouest France.

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 11:13

Tout se passe, lexicalement, comme si la fatigue avait toujours été au cœur de la vie humaine, sinon son point d’ancrage… Un seuil, une limite, une frontière que l’on peut explorer sur ses deux côtés, provoquée ou personnelle. Une histoire peu étudiée, affirme Vigarello. Une histoire romancée surtout, dont l’écriture aura évolué au cours du temps humain, l‘objet de cette enquête. Au Moyen Âge, la fatigue est centrale : c’est celle du chevalier contraint à l’affronter, pour la dépasser : elle est sa rédemption, qui mesure son héroïsme sous les traits de l’endurance. Plus généralement, dans l’univers médiéval, les corps sont effondrés ou courbés. C’est que l’homme du Moyen Âge chemine beaucoup, et durement. La pharmacopée vient du reste à son aide, lui enseignant l’art de tenir sur ses pieds, autant que de tenir à ses pieds, alors le lieu le plus important du corps humain. D’où l’attention à la sueur, aux fluides : c’est que la fatigue dessèche. Infligée comme souffrance au voyageur, elle se déploie d’étendue en étendue, poussant les hommes à inventer de nouvelles mesures de l’espace et de la durée. La Renaissance graduera par la suite les états physiques en prenant pour étalon cette fatigue du Moyen Âge. Naitra alors le concept d’épuisement. Physique d’abord : il ne deviendra moral que plus tard. Et cette fatigue physique reste l’ordre de la sanction : au-delà, il n’y a rien qui tienne. Mais à la Renaissance la ville s’empare à son tour de la fatigue pour en inscrire une forme nouvelle, celle de l’agitation urbaine qui épuise tant l’esprit. Descartes sera le premier à la thématiser, cette fatigue de l’esprit. La cour l’intègrera, pour la faire passer du physique au moral. Une affliction, liée d’abord à la station debout : c’est qu’on reste longtemps debout devant les grands de ce monde. Aux mondains s’attachera désormais la lassitude. Celle de l’homme de robe, de cabinet, de pensée. A l’Âge Classique, la fatigue se propage comme un poids sur les épaules des élites, que ces dernières commencent de porter avec langueur. Fatigue de distinction, aurait dit Bourdieu… Avant que la classe ouvrière ne la reprenne à son compte au XIXème pour en vivre le harassement, qui conduit à l’épuisement physique et à la mort prématurée. Là, de nouveau, un mode de calcul l’accompagne. Rappelez-vous l’enquête Villermé : il s’agit de savoir jusqu’où exploiter l’ouvrier. De Villermé à Marx, cette fatigue est l’objet de savants calculs. Le spectre du chiffre la hante. Le travail est devenu la norme, et une mécanique usante. Enfin vint l’ère du computer. La fatigue est là, toujours, escortant nos inventions, sourde désormais, insaisissable. Elle est partout aujourd'hui, fatigue morale, cognitive, physique, psychologique. Elle a envahi toutes les sphères de la vie humaine. Et tous les secteurs de la vie en société : la voici politique du coup. Avec le burn out en particulier, figure de l’épuisement contemporain, qui concerne chacun au plus profond de son identité, dans un monde qui aurait aimé lisser et écraser ces identités. Le burn out, figure contemporaine de l’estime de soi anéantie dans un monde qui ne goûte rien tant que cet anéantissement de l'humain...

Georges Vigarello, Histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours, éditions du seuil, coll. L’Univers historique, septembre 2020, 476 pages, 25 euros, ean : 9782021291919.

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 10:44

La France périphérique. Incernable, sinon indiscernable. Indiscernée plutôt : la France qui ne compte pas aux yeux de nos élites, la France dont ces élites pensaient même qu'elle ne compterait jamais. Jusqu'aux Gilets Jaunes. Fragmentée, fracturée, essorée, cette France qui ne faisait ni Nation, ni Peuple, qui ne votait plus ou FN, à la marge, et dont ces élites pensaient que le sort était définitivement réglé. Cette France d'en-bas, sans dents, corvéable à merci. Ni Bretons ni Corses, un espace, des espaces plutôt que des territoires : la «campagne», réputée «vide», non patrimoniale. La France périphérique de ceux et celles qui n'avaient pas les ressources suffisantes pour être mobiles, mais celle aussi de ceux et celles qui ont choisi, oui, choisi, de rester sur place, de ne plus jouer le jeu de l'autre France, prétendument républicaine mais confisquée entre les mains d'une poignée de voyous. La France de ceux qui ont choisi d'en découdre à leur manière avec la brutalité du monde néolibéral. Ni beaufs ni racistes, ni bobos, cette France dont Bourdieu croyait pouvoir circonscrire la conscience en la nommant «classe objet» (Bourdieu, 1970), dépolitisée. Pas vraiment ces «petits blancs» de Faulkner ou de Steinbeck pourtant. Des gens que l'on découvre donc enfin, inventifs, sociables, recréant partout du lien et du sens.

L'enquête de Benoît Coquard, par immersion, se présente comme un récit ethnographique rendant compte de ce qu'il se passe «ici». Rendant compte de ces collectifs qui se sont mis en place, de cette sociabilité inconnue des grandes villes, où l'on se «serre les coudes» parce qu'on ne peut faire autrement. Des collectifs qui fondent une économie locale de rupture, qui bousculent les logiques traditionnelles d'appartenances rurales, des cercles d'interconnaissance aux solidarités très fortes, à la sociabilité très dense.

Mais le plus surprenant de l'enquête, c'est son étonnement devant ce «surgissement». On semble découvrir, sans comprendre comment cela a pu arriver, un monde pétri d'une grande conscience politique. Pour tenter d'approcher ce moment, l'auteur parle «d'effervescence invisible». Tout comme l'on a pu s'étonner de voir les Gilets Jaunes se politiser en «si peu de temps»... Tout le monde semble avoir été pris de cours par le surgissement comme ex nihilo, d'une conscience politique déployée en deux temps trois mouvements, et tellement «profonde» déjà... C'est oublier que son processus était profond. C'est oublier les années 1788, 89, et jusqu'en 1792, quand le Peuple sembla surgir d'un coup, comme «neuf», «spontané», faisant son irruption sur la scène politique, intellectuelle, rédigeant jusq'au plus reculé des bleds de France des cahiers de doléances d'une intelligence inouïe, et poussant les élites révolutionnaires à aller jusqu'au bout de l'effort de penser un autre monde... Pareil en 1871, quand on y songe : relisez les dossiers accumulés par les Communards, leurs réflexions incroyables, menées sur tous les aspects de la vie sociale et individuelle, de l'éducation à l'organisation sociétale. Le fait d'ouvriers, d'employés, de «petites gens» non instruites... Comment expliquer cette irruption soudaine si juste intellectuellement ? Loin des cours, des universités, des salons ? Voilà ce qu'il reste à défricher : cette intelligence populaire dont on ne voit jamais qu'elle a toujours été là. Cette réflexivité a toujours été là, mais selon un mode propre. C'est cela qu'il faut étudier ! Tout comme, chaque fois, l'importance du rôle des femmes dans les changements sociaux en France.

Ceux qui restent donc, qu'ont-ils en commun s'interroge l'auteur de cet essai. D'avoir été méprisés, relégués. Ils ont en commun l'expérience d'un pays violenté. Abusé.

Ceux qui restent, Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Benoît Coquard, éditions La Découverte, coll. L'envers des faits, décembre 2019, 212 pages, 19 euros, ean : 9782348044472.

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