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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 10:00
Darwin exposé et expliqué par Patrick Tort

D’où vient Darwin ? Comment le théoricien de la filiation en est-il arrivé à cette intuition géniale sur l’évolution du vivant ? Et comment s’est-il défini lui-même par rapport à sa propre ascendance ? Né dans une famille riche, instruite, le jeune Charles fut très tôt exposé aux idées transformistes que son grand-père aimait volontiers théoriser. Très tôt il entendit s’exprimer dans sa propre famille une conception non fixiste de la formation des espèces vivantes. Pour autant, ces conceptions manquaient de fondements scientifiques et n’offraient guère d’issues intellectuelles au jeune Charles, qui ne savait que faire de sa vie, sinon qu’il se refusait à l’inscrire dans la volonté paternelle. C’est là toute l’intelligence de cette biographie, que de tenter de saisir moins le moment que la structure existentielle qui, très tôt, entraîna Carles Darwin sur des chemins de traverse. Charles, parce qu’il sut décevoir son père en refusant de lui ressembler, accomplit son destin hors norme. C’est dans cet écart de survie par rapport à l’obéissance filiale, ce précisément sur quoi il fondera sa théorie, qu’il engendra son salut. C’est du coup toute la geste d’une vie et d’une pensée que Patrick Tort éclaire et met en cohérence. Cette divergence qu’il révèle est fondatrice. Mais jusque dans cet écart procède une sorte de résonnance généalogique : il fut autorisé par le père de Darwin. Son non-conformisme, en quelque sorte, Charles l’hérita de sa propre famille. Un gène, oserions-nous dire, sélectionné de longue date. Désobéir était tout à la fois un acte de rupture et de fidélité à son ascendance. Un gène, la rétention familiale d’une variation avantageuse, pour le dire dans les termes mêmes du discours darwinien… Un avantage décisif pour le théoricien de la divergence. Hérédité et variation. Les conditions du transformisme, comme on le nommait à l’époque. Cette biographie subtile de Darwin éclaire en outre son positionnement religieux. Issu d’une famille chrétienne, au fil de ses réflexions, Darwin va évoluer vers un athéisme de fait, nous explique Patrick Tort. Elevé dans la foi anglicane, unitarienne, rejetant le dogme de la Trinité mais fortement attachée au récit biblique, l’empreinte protestante se comprend surtout comme d’un attachement à une vision morale du monde. Cette morale qui, seule, survivra à l’effondrement de sa foi. L’essentiel à ses yeux, tandis que s’effondrait la valeur de vérité des religions. Car pour Darwin, seul le souci affectif lié au sentiment d’être, cette composante émotionnelle essentielle de la personne humaine, comptait. Il en fit même une variation essentielle de la trajectoire humaine sur terre. Nous le verrons ultérieurement. Pour l’heure, Patrick Tort s’attache à démontrer que nous avons fait longtemps fausse route à croire les affirmations d’agnosticisme qui ont accompagnées son personnage public. Patrick Tort en révèle le caractère tactique. Le concept lui-même paraissait drolatique aux yeux de Darwin. Mais qu’importait : Darwin se réfugia derrière ce terme pour couper court aux polémiques qui se faisaient jour et mettre à l’abri ses proches. L’agnosticisme lui permettait de n’avoir ni à prouver, ni à infirmer l’existence de Dieu. Que d’autres s’en chargent : il lui revenait une œuvre majeure à achever, celle de la sécularisation de la morale chrétienne. Il lui revenait de travailler à une généalogie matérialiste de la morale, qui devait faire suite à son Origine des espèces. Comprendre en quoi le développement des instincts sociaux, la diffusion des instances de sympathie, constituaient pour l’espèce humaine son avantage ultime sur les autres espèces animales, et sa rupture sans doute la plus décisive avec elles.

CHARLES DARWIN EXPOSÉ ET EXPLIQUÉ PAR PATRICK TORT

Label : FREMEAUX & ASSOCIES

Nombre de CD : 3

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Published by joël jégouzo - dans essai
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26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 07:48
Les Arméniens 100 ans après, Séda Mavian

100 ans plus tard, les Arméniens sont une nation éparpillée aux quatre coins du monde. Car si l’on compte 10 millions d’Arméniens dans le monde, 6 à 7 millions d’entre eux vivent en diaspora. Très peu donc, dans cette Arménie si jeune, qui n’a recouvré son indépendance qu’en 1991 et qui aujourd’hui se dépeuple. Beaucoup encore dans le Haut Karabagh, à vivre toujours dans l’angoisse de la reprise des pogroms des années 1988-90, et l’attente angoissée d’une intervention militaire de l’Azerbaïdjan.

100 ans après le Grand Crime (Mètz Yèghèm), les arméniens sont toujours hantés par le spectre de la disparition. Il s’agit toujours pour eux de survivre, comme si le monde s’employait à réactualiser le spectre de 1915, pour en faire la réalité obsessionnelle du peuple arménien. Survivre à l’assimilation croissante qui frappe de plein fouet la diaspora arménienne, survivre à la disparition possible des arméniens d’Arménie toujours sous la menace de l’Azerbaïdjan, survivre à la disparition du patrimoine culturel arménien. Et s’inventer une nouvelle identité que le peuple arménien ne peut plus fonder comme autrefois sur la religion, sur la langue ou les coutumes. Car aujourd’hui, les marqueurs identitaires ne fonctionnent plus pour ce peuple dispersé dont le sentiment commun d’appartenance n’est plus relayé que par la mémoire de 1915. Mais peut-on vivre longtemps dans le seul sentiment d’être un descendant des victimes de 1915 ?

Comment refonder cette identité, s’interroge l’auteure, au-delà de la tragédie commune ? Par la Connaissance, affirme-t-elle, libérée des entraves que constitue toujours le trop long combat des arméniens pour la reconnaissance internationale de leur génocide. Un combat qu’il faut poursuivre, amplifier, jusqu’à contraindre la Turquie à reconnaître ce génocide, et tout comme la France dans le cas des juifs français déportés et spoliés, la contraindre à poser la question des réparations. Sans quoi 1915 risque fort de refermer tout projet de destin sur la seule conscience de n’être que vivant.

Livre étrange, non linéaire que nous offre Séda Mavian, comprenant des portraits, des entretiens, une courte histoire géopolitique de l’Arménie, un aperçu de la culture et des problématiques identitaires des arméniens d’aujourd’hui. Plus une geste, une gestation, qu’un document qui viendrait surplomber une histoire close. Curieux livre, entre l’essai et le document, à l’image de cet éparpillement dans lequel la voix arménienne doit trouver à s’inscrire pour tenter de saisir quelque chose qui ferait sens.

Les Arméniens 100 ans après, Séda Mavian, éditions Ateliers Henry Dougier, coll. Lignes De Vie D'un Peuple, avril 2015, 145 pages, 12 euros, 979-1093594422.

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Published by joël jégouzo - dans essai
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