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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:11

Grâce au confinement, Bruno Latour a découvert la lune. Il ne l'a pas décrochée : simplement découverte derrière la baie vitrée de son appartement, installé confortablement dans un fauteuil design pendant que des millions de français entassés dans des appartements vétustes se demandaient comment boucler leur fin de mois. Grâce au confinement, il a réalisé ce que des années de conflits, de grèves, d'occupations de ronds-points, de manifestations sauvagement réprimées, de membres mutilés, d'yeux crevés, ne sont pas parvenues à lui faire réaliser, en ne cessant pourtant d'exposer ce qu'il ne semble avoir suivi que de très loin (distance ou posture philosophique obligent, chacun choisira), tranquillement assis dans son fauteuil club. Il a donc découvert qu'on ne vivait pas un temps de crise, mais de mutation. Il a réalisé (enfin), que des millions de jeunes s'étaient levés pour dire stop au changement climatique -mais pas que ces mêmes millions avaient déjà entrepris de penser un autre monde.

Où suis-je ? En quelle étagère ?... Bruno Latour a entrevu (à peine) que partout dans le monde le même scénario s'était reproduit : le néolibéralisme aux abois faisait la guerre aux peuples, conscients du désastre où ce néolibéralisme les embarque. Enfin, non : Bruno Latour a découvert la lune mais pas les masses affamées, les milliards d'humains paupérisés, les charges meurtrières contre leurs justes révoltes. Et encore moins les raisons tardives de sa pseudo illumination un soir au clair de lune, bien à l'abri derrière sa baie vitrée –triple vitrage en verres à couches peu émissives, serties d'intercalaires garnis de gaz argon lui assurant non seulement un grand confort thermique, mais aussi phonique et visuel. Bruno Latour n'a pas compris le pourquoi de son retard à l'allumage (quand on parle de lune), quand avant lui des millions, des milliards d'êtres humains se sont jetés déjà dans la rue pour hurler ce qu'il vient de découvrir... Rien qu'en France, s'il avait été sensible aux bruits de la rue depuis Hollande, il aurait pu ouïr déjà ces idées fortes qu'il égrène dans son essai, prétentieux et vain, véritable «cogito de théâtre» pour reprendre sa propre expression -sinon de vaudeville.

Où suis-je ?, ratiocine Bruno Latour. Alors que la question serait plutôt : dans quel monde ne vivons-nous pas, nous qui n'avons pas comme lui, professeur à Sciences-Po Paris, la chance d'appartenir aux nantis qui nous accablent et qui ont fait sécession depuis beau temps déjà – une future trouvaille peut-être de notre Irma des beaux quartiers ? Ceux-là ne redoutent ni la Covid-19, ni la «crise climatique» : ils vivent hors sol, hors de notre environnement, pour reprendre un terme dont il pourfend un peu vite le concept, comme s'il n'existait pas des environnements sociaux entre autres, distinguant ceux qui souffrent de ceux qui font souffrir...

Dans quel monde ne vivons-nous pas ?, nous autres qui n'avions pas imaginé un seul instant notre disparition collective -bien au-delà du premier confinement (le second, c'était pour rire : il fallait bien remettre les masses au travail, des fois que durant ce temps de confinement, elles se seraient mises à penser un autre monde possible).

Où suis-je ?, s'enthousiasme Bruno Latour, ramenant tout à lui et aux siens sous la feinte d'une narration collective. Car c'est de «nous» qu'il prétend parler, et du monde, de celui dont nous sommes et non qui nous enveloppe. Du monde où nous sommes tous «confinés», cette terre dont la lune serait la vigie éclairant les limites de notre confinement terrestre, comme si, demandez aux psychologues, de confinement il n'y avait pas eu, eux qui ne cessent de tirer la sonnette d'alarme sur ses conséquences désastreuses... Bruno Latour nous parle donc du monde tel qu'il va. «Mal», découvre-t-il. Il était temps...

Si mal qu'il a fait de nous des cloportes, des cafards, et Latour de déployer la métaphore de Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka, s'éveillant soudain confiné dans sa chambre, en proie à une mutation terrible. Vraiment ? Samsa pour horizon ? Mais rien n'a changé monsieur Latour ou plutôt, rien ne veut changer du côté des élites dont vous êtes, lesquelles entendent bien nous imposer leur domination stérile qui mène le monde droit dans le mur. Car, nuance, nous devrions changer en effet. Mais tout est fait pour que nous ne puissions pas changer. La nuance est grande, car avant d'embarquer tout l'humain dans une réflexion oiseuse, peut-être conviendrait-il de prendre la mesure de ce qui se joue dans cette pandémie, ou ne se joue pas au demeurant : juste l'occasion d'accélérer encore la conversion du néolibéralisme en fascisme de bas bruit.

D'une manière désopilante, après le devenir-cafard (Samsa de Kafka), (Grégoire?) Latour développe la métaphore du devenir termite : quel plus bel exemple de confinement en effet, que ces termites confinées dans d'immenses galeries sous la terre, condition et de leur vie sociale et de leur vie tout court. Mais... au fond ce sauve-qui-peut termiterrien n'est-il pas déjà à l'ordre du jour, inscrit dans la sécession de nos élites, qui depuis longtemps n'ont cessé de creuser partout la terre pour y enfouir et leur argent et leur devenir tout court ? N'est-il pas déjà là, dans ces villages californiens sous cloche ou ces quartiers bio, où l'avenir est encore sainement possible, quand les 99% autres devront se contenter de survivre ? Les termites, ce sont nos grand bourgeois en effet, dont il fait partie, qui travaillent à éliminer ces ¾ de l'humanité qu'ils nomment désormais les inutiles.

Mais Bruno Latour fait mine de ne pas le comprendre, les yeux rivés sur l'astre lunaire à pleurer sur «celui qui n'a plus que la lune à contempler»... Pauvre Latour, quand des milliards n'ont rien d'autre à contempler que leur misère -mais non, ça, ça ne se contemple pas, ou bien à la télé.

Où suis-je ?, s'obsède Latour. «En ville probablement», assène-t-il, au mépris des études des géographes qui montrent que l'analyse de l'INSEE est biaisée, aux yeux duquel la France serait urbaine, alors que 60% de sa population vit dans ce que les sociologues appellent désormais «la France périphérique»... Là encore, Latour rêve, il en a les moyens. Il rêve d'un monde urbain éviscéré, où n'existeraient pas les cités par exemple, et moins encore les bourgs livrés à la désertification... Alors par quel tour de passe passe intellectuel «la ville» serait-t-elle devenue notre lieu commun ? En tout cas pas sa ville, pas son appartement, pas sa maison avec son triple vitrage au gaz argon... Ni Paris donc, ni la Prague intellectuelle des lecteurs de Kafka (dont je suis).

Bon... Il y a évidemment du bon dans son essai, comme sa volonté de tordre le cou à ce concept d'environnement appliqué à celui de nature. Mais tant d'autres l'ont fait avant lui... Ou bien de nous encourager à nous délester du concept d'identité pour rallier celui d'empiètements. Mais quel retard là aussi sur les gender studies !

Certes toujours, notre professeur de Sciences-Po Paris comprend (enfin), que derrière les thèmes de l'effondrement, des extinctions d'espèces, voire de théorie du genre, se dresse le même impératif : l'urgence de sortir non seulement du modèle économique qui nous étrangle, mais de cette verticalité intellectuelle qui ne cesse de reproduire les mêmes schèmes de domination et dont son livre participe. Assez, en somme, de ces penseurs à la remorque des temps qui ne nous sont plus d'aucune utilité ! Assez de ces publications qui nous font tourner en rond ! Son essai, c'est au fond le genre de texte qui est fait pour noyer le poisson dans l'eau, gommer les responsabilités, une rhétorique d'absolution, un pseudo récit collectif qui ne masque que le maintien de soi dans l'ombre d'une démonstration philosophisante. Qui est donc ce «Je» que Latour brandit en collectif ? Rien d'autre qu'un je qui transforme son propre récit en déterminations abusives, un je qui refuse de reconnaître l'horizon interprétatif et historique dans lequel tout moi s'enracine.

Où suis-je ?, s'interroge Bruno Latour. Ne cherchez plus : du côté des nantis, sans hésitation.

Bruno Latour, Où suis-je ?, éditions Les Empêcheurs de penser en rond, 386 pages, janvier 2021, 15 euros, ean : 9782359252002

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 10:56

Crises climatiques, pandémies à répétition, insécurité alimentaire, écosystèmes détruits, et rien ne se passe, sinon à la marge… Pablo Servigne et Raphaël Stevens ont voulu aller à la racine des problèmes, en convoquant romanciers, essayistes, historiens et autres savants, et en démultipliant les approches, de l’artistique à la militante, en passant par les démarches scientifiques. Utile, certes, ce plein feu sur la collapsologie en particulier. Mais… Les risques sont désormais connus de tous, savez-vous, tangibles, présents, déjà, dans nos vies. Tous, nous savons que nous sommes entrés dans l’ère des catastrophes que nous ne pouvons plus éviter : elles sont là, bien là. A qui la faute ?, feignent de s’interroger nos auteurs. La réponse est pourtant connue depuis Marx, grand lecteur d’Epicure, qui, très tôt dans son œuvre pointa et le souci de la nature, et l’inconséquence capitaliste, fermement tournée vers la destruction de cette nature. Nature que Marx évoquait dans les termes d’un «grand corps non organique de l’homme», observant que «chaque consolidation capitaliste en agriculture se soldait non seulement par un perfectionnement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais aussi dans celui de dépouiller le sol». «On peut accroître le rendement de la fertilité d’un sol pour un temps, ajoutait-il encore, mais c’est au  prix de la ruine de ses sources durables de fertilité».

Alors certes, il est bon d’en reprendre l’analyse, de la peaufiner tout autant que de l’élargir, à la voix romanesque par exemple. Certes, il est bon de rappeler le consensus de Washington qui vit s’épanouir la dimension la plus ravageuse du capitalisme : le néolibéralisme. Mais pour en faire quoi ? Pour donner une fois de plus corps aux réponses d’invités «autorisés» ? «Célèbres» ? De Damasio à Nancy Huston, romanciers et savants sont convoqués. Est-ce vraiment la bonne démarche ? Depuis le Club de Rome, c’est en tout cas celle des intellectuels, qui ont confisqué toute parole sur ce sujet, pour continuer de tourner en rond. Certes, cette convocation des discours autorisés a pu, dans le passé, montrer quelque utilité : il s’agissait d’agiter les consciences. Mais aujourd’hui, encore une fois, cette conscience est là, majoritaire. Nous avons donc besoin d’autre chose que cette verticalité obligeante des élites. Un modèle que certains au demeurant, dans ce même ouvrage, dénoncent non sans en abuser eux-mêmes… Nous n’avons plus besoin de ce genre d’ouvrages paternalistes, nous n’avons plus besoin de ces vérités qui tombent d’en-haut, pour «conscientiser» le bon peuple abruti : nous n’en sommes plus là. Passons donc à autre chose : une enquête par exemple, immense, généralisée, de celle de La Misère du monde initiée en son temps par Bourdieu, capable de prendre à bras le corps les problèmes sociaux dans l’expression des voix opprimées. Pas ce travail éditorial paresseux, qui ne rime plus à rien ni n’avance à rien. Nous sommes tous «autorisés» à prendre part à la révolte qui devra se faire jour pour sortir de ce pétrin dans lequel les «élites» ont tenté de nous engourdir... Nous sommes tous l’autorité intellectuelle qui surplombe l’objet paresseux de votre étude lacunaire. Nous sommes le nombre et la justice, rien moins, les seules voix autorisées en fin de compte.

 

Aux origines de la catastrophe (écologique) – Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?, sous la direction de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, édition LLL – Imagine, novembre 2020, 17 euros, ean : 9781020908346.

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 13:52

Lorsque Pankaj Mishra commence la rédaction de son essai, en 2014, des suprématistes hindous accèdent au pouvoir. Lorsqu’il achève cette rédaction en 2016, la Grande-Bretagne sort de l’UE. Partout dans le monde, l’extrême droite a relevé la tête. Partout le monde est secoué par des insurrections populaires. La colère des populations, Pankaj Mishra la voit bien. Mais il n’en comprend pas la nature. A ses yeux, ces soulèvements ont pris pour horizon l’attente dangereuse d’un «messie». Et l’auteur de convoquer le D’Annunzio de septembre 1919, devenu le Duce de «l’état libre de Fiume», pour nous en convaincre. Le poète rêvait alors de rendre par la violence sa grandeur à l’Italie, inaugurant le siècle de la politique spectacle à grands renforts de gestes théâtraux. D’Annunzio et son carnaval adolescent s’imaginait pouvoir devenir le chef de file d’un soulèvement international, quand il ne fut que le prophète opportuniste de désaxés… Est-ce bien cependant ce que l’on doit redouter ? Quel mépris finalement, pour ces soulèvements qui tous pointent pourtant l’horizon dont Pankaj Mishra ne cesse de dénoncer la clôture. Alors D’Annunzio ? Tocqueville plutôt, mais non celui, policé, que l’on prend toujours en exemple, non, le Tocqueville de l’Algérie plutôt, qu’il nous faudrait redouter tant sont incarnées les habitudes de nos «élites», celui qui appelait à une «grande aventure de domination et de subjugation». Coloniale à l’époque, des populations autochtones désormais. Ou le Général Boulanger et son formidable mépris des masses. Nous vivons les temps de la troisième guerre mondiale, affirme Pankaj Mishra. A ses yeux, celle de la «guerre civile»… Vraiment ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une lutte des peuples contre leurs états ? D’une défiance dont il serait bon de tenter de comprendre les raisons ? Une «guerre»… Accordons-la lui, mais alors non seulement contre des peuples qui n’ont jamais été souverains, mais contre la démocratie elle-même, qui gêne tant le néolibéralisme… Pankaj Mishra, lui, prétend que le danger est ailleurs, qu’une partie de la jeunesse européenne serait séduite par les thèses de Daech (l’effet D’Annunzio)… Vraiment ? Nous pensons au contraire que la jeunesse s’est mobilisée contre Daech et s’est levée enfin, mais pour soutenir d’autres causes. La réflexion de Pankaj Mishra est troublante : d’un côté, il affirme que l’économie de marché ne fait pas bon ménage avec les Droits de l’Homme et de l’autre, il ne voit pas que c’est au nom de ces Droits que les populations se lèvent… D’un côté il affirme que la mondialisation, c’est d’abord la circulation «effrénée» de capitaux errants, et de l’autre, il ne sait tirer aucune conclusion de cette circulation «effrénée». La crise que nous traversons, Pankaj Mishra voit bien qu’elle est universelle. Que tous les peuples de la terre, désormais et selon l’expression de Hannah Arendt, ont découvert qu’ils avaient «un présent commun». La pandémie du coronavirus est là pour nous le rappeler plus que jamais ! Mais à ses yeux, la faute en incombe d’abord à cet individualisme selfie qui a tant bouleversé la donne au niveau des mentalités… Si l’explication n’est pas totalement fautive, elle est du moins terriblement fragmentaire. D’autant qu’elle le conduit à condamner ces soulèvements populaires, porteurs du plus grand danger selon lui : celui du chaos, fasciste ou anarchiste… Plus étrange encore, c’est à ses yeux l’ambition égalitaire, telle qu’a été énoncée au siècle des Lumières, qui serait coupable de nous avoir jeté dans le désordre que nous traversons. Cette guerre, qu’il ne cesse abusivement de nommer ainsi, n’aurait alors d’autre issue que de se convertir en guerre de tous contre tous, dans un monde où n’existerait plus ni état, ni société. Accordons-lui que les populations ne font que difficilement société. Mais les états ? Ne voit-il pas qu’ils n’ont jamais été aussi présents ? Ou ne le voit-il que pour mieux l’ignorer, satisfait d’apporter la réponse qui trottine dans les milieux intellectuels depuis des décades : la faute en est au ressentiment, devenu le moteur d’une société grippée… Quelle abstraction, quand la réalité s’affirme chaque jour et plus dure et plus concrètement désespérante…

Le néolibéralisme, c’est une histoire de carnage, d’hystérie, de désespoir. C’est l’histoire d’un monde où l’immense majorité des êtres humains vit dans la peur. Sinon l’épouvante, comme celle des migrants, qui sont l’autre versant de la volatilité des capitaux. C’est l’histoire d’un monde où l’insécurité n’a cessé de s’élargir et de s’étendre. Mais pour Pankaj Mishra, c’est «l’exposition» au discours libéral de liberté qui serait la cause de tous nos malheurs… Une exposition qui aurait conduit tout droit à ce ressentiment dont il fait la thèse de son essai. Ah, si l’on avait pu apprendre aux gens que la liberté n’était pas un bien enviable… C’est qu’au fond, Pankaj Mishra pense à travers de vieilles catégories. Croisant méthodologiquement les approches, les objets, de la philo à la socio en passant par l’histoire et les sciences politiques,  voire l’étude littéraire, ce qu’il rassemble est certes un corpus titanesque, mais effarant et qui souffre d’une incompréhension majeure : Pankaj Mishra réfléchit à l’intérieur du modèle westphalien le monde et les rapports entre les parties de ce monde.

A ses yeux, les états demeurent la clef de voûte de l’équilibre mondial, bien qu’il reconnaisse combien ils ont été bousculés, ne serait-ce que par la question terroriste, qui a chamboulé profondément le rapport entre l’intérieur et l’étranger, liant les mains de ces états, incapables d’apporter une réponse cohérente à cette catastrophe. De même la question climatique, ou sanitaire, voire sociale, qui ne cessent de voir sur la scène internationale de nouveaux acteurs surgir et dont le poids est tout, sauf négligeable. Pankaj Mishra pense ainsi le monde binairement, en monde libre et monde non libre, sans un seul instant imaginer que ce fameux monde libre ne l’est pas en réalité, la démocratie n’ayant jamais pu s’ancrer sur son sol. Amusant, même, de voir Pankaj Mishra nous rappeler 1789 pour oublier son vrai échec : l’arrêt de la Révolution. Ce qu’il ne voit pas, il le cite pourtant, à travers l’ouvrage d’Allan Bloom (1989), affirmant à juste titre que le fascisme était l’avenir naturel du marché néolibéral. Pankaj Mishra ne peut le comprendre, lui qui ne peut comprendre comment les sociétés se réagencent. Lui qui refuse de voir dans la société civile autre chose qu’un acteur de troubles. Lui, convaincu que notre chaos est l’héritage du nihilisme et que ce chaos s’inscrit tout entier dans les actions des tueurs idéalistes, chrétiens ou islamistes… Rien d’étonnant alors qu’il fonde son espérance sur la nécessité de re-questionner les fondements théologiques du pouvoir, pour se détacher de la tyrannie du «moi» et rejeter le seul vrai danger à ses yeux : «l’idéologie anarchiste»…

Pourquoi le lire alors ? Sans doute parce qu’à son insu, toutes ses intuitions sont bonnes ! A commencer par sa vision, non aboutie, du néolibéralisme, dont la tourmente est notre apocalypse.

 

Mishra Pankaj, L’Âge de la colère, une histoire du temps présent, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Zulma, avril 2019, 460 pages, 22.50 euros, ean : 9782843048425.

Images :

La Révolte des parapluies, Hong-Kong, photo AFP.

Moun et son parapluie arc-en-ciel, arrêtée le 12 décembre 2020, suspectée de "déclencher" les émeutes en brandissant son parapluie au pays de Ubu Roi... photo Ouest France.

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 11:13

Tout se passe, lexicalement, comme si la fatigue avait toujours été au cœur de la vie humaine, sinon son point d’ancrage… Un seuil, une limite, une frontière que l’on peut explorer sur ses deux côtés, provoquée ou personnelle. Une histoire peu étudiée, affirme Vigarello. Une histoire romancée surtout, dont l’écriture aura évolué au cours du temps humain, l‘objet de cette enquête. Au Moyen Âge, la fatigue est centrale : c’est celle du chevalier contraint à l’affronter, pour la dépasser : elle est sa rédemption, qui mesure son héroïsme sous les traits de l’endurance. Plus généralement, dans l’univers médiéval, les corps sont effondrés ou courbés. C’est que l’homme du Moyen Âge chemine beaucoup, et durement. La pharmacopée vient du reste à son aide, lui enseignant l’art de tenir sur ses pieds, autant que de tenir à ses pieds, alors le lieu le plus important du corps humain. D’où l’attention à la sueur, aux fluides : c’est que la fatigue dessèche. Infligée comme souffrance au voyageur, elle se déploie d’étendue en étendue, poussant les hommes à inventer de nouvelles mesures de l’espace et de la durée. La Renaissance graduera par la suite les états physiques en prenant pour étalon cette fatigue du Moyen Âge. Naitra alors le concept d’épuisement. Physique d’abord : il ne deviendra moral que plus tard. Et cette fatigue physique reste l’ordre de la sanction : au-delà, il n’y a rien qui tienne. Mais à la Renaissance la ville s’empare à son tour de la fatigue pour en inscrire une forme nouvelle, celle de l’agitation urbaine qui épuise tant l’esprit. Descartes sera le premier à la thématiser, cette fatigue de l’esprit. La cour l’intègrera, pour la faire passer du physique au moral. Une affliction, liée d’abord à la station debout : c’est qu’on reste longtemps debout devant les grands de ce monde. Aux mondains s’attachera désormais la lassitude. Celle de l’homme de robe, de cabinet, de pensée. A l’Âge Classique, la fatigue se propage comme un poids sur les épaules des élites, que ces dernières commencent de porter avec langueur. Fatigue de distinction, aurait dit Bourdieu… Avant que la classe ouvrière ne la reprenne à son compte au XIXème pour en vivre le harassement, qui conduit à l’épuisement physique et à la mort prématurée. Là, de nouveau, un mode de calcul l’accompagne. Rappelez-vous l’enquête Villermé : il s’agit de savoir jusqu’où exploiter l’ouvrier. De Villermé à Marx, cette fatigue est l’objet de savants calculs. Le spectre du chiffre la hante. Le travail est devenu la norme, et une mécanique usante. Enfin vint l’ère du computer. La fatigue est là, toujours, escortant nos inventions, sourde désormais, insaisissable. Elle est partout aujourd'hui, fatigue morale, cognitive, physique, psychologique. Elle a envahi toutes les sphères de la vie humaine. Et tous les secteurs de la vie en société : la voici politique du coup. Avec le burn out en particulier, figure de l’épuisement contemporain, qui concerne chacun au plus profond de son identité, dans un monde qui aurait aimé lisser et écraser ces identités. Le burn out, figure contemporaine de l’estime de soi anéantie dans un monde qui ne goûte rien tant que cet anéantissement de l'humain...

Georges Vigarello, Histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours, éditions du seuil, coll. L’Univers historique, septembre 2020, 476 pages, 25 euros, ean : 9782021291919.

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 10:44

La France périphérique. Incernable, sinon indiscernable. Indiscernée plutôt : la France qui ne compte pas aux yeux de nos élites, la France dont ces élites pensaient même qu'elle ne compterait jamais. Jusqu'aux Gilets Jaunes. Fragmentée, fracturée, essorée, cette France qui ne faisait ni Nation, ni Peuple, qui ne votait plus ou FN, à la marge, et dont ces élites pensaient que le sort était définitivement réglé. Cette France d'en-bas, sans dents, corvéable à merci. Ni Bretons ni Corses, un espace, des espaces plutôt que des territoires : la «campagne», réputée «vide», non patrimoniale. La France périphérique de ceux et celles qui n'avaient pas les ressources suffisantes pour être mobiles, mais celle aussi de ceux et celles qui ont choisi, oui, choisi, de rester sur place, de ne plus jouer le jeu de l'autre France, prétendument républicaine mais confisquée entre les mains d'une poignée de voyous. La France de ceux qui ont choisi d'en découdre à leur manière avec la brutalité du monde néolibéral. Ni beaufs ni racistes, ni bobos, cette France dont Bourdieu croyait pouvoir circonscrire la conscience en la nommant «classe objet» (Bourdieu, 1970), dépolitisée. Pas vraiment ces «petits blancs» de Faulkner ou de Steinbeck pourtant. Des gens que l'on découvre donc enfin, inventifs, sociables, recréant partout du lien et du sens.

L'enquête de Benoît Coquard, par immersion, se présente comme un récit ethnographique rendant compte de ce qu'il se passe «ici». Rendant compte de ces collectifs qui se sont mis en place, de cette sociabilité inconnue des grandes villes, où l'on se «serre les coudes» parce qu'on ne peut faire autrement. Des collectifs qui fondent une économie locale de rupture, qui bousculent les logiques traditionnelles d'appartenances rurales, des cercles d'interconnaissance aux solidarités très fortes, à la sociabilité très dense.

Mais le plus surprenant de l'enquête, c'est son étonnement devant ce «surgissement». On semble découvrir, sans comprendre comment cela a pu arriver, un monde pétri d'une grande conscience politique. Pour tenter d'approcher ce moment, l'auteur parle «d'effervescence invisible». Tout comme l'on a pu s'étonner de voir les Gilets Jaunes se politiser en «si peu de temps»... Tout le monde semble avoir été pris de cours par le surgissement comme ex nihilo, d'une conscience politique déployée en deux temps trois mouvements, et tellement «profonde» déjà... C'est oublier que son processus était profond. C'est oublier les années 1788, 89, et jusqu'en 1792, quand le Peuple sembla surgir d'un coup, comme «neuf», «spontané», faisant son irruption sur la scène politique, intellectuelle, rédigeant jusq'au plus reculé des bleds de France des cahiers de doléances d'une intelligence inouïe, et poussant les élites révolutionnaires à aller jusqu'au bout de l'effort de penser un autre monde... Pareil en 1871, quand on y songe : relisez les dossiers accumulés par les Communards, leurs réflexions incroyables, menées sur tous les aspects de la vie sociale et individuelle, de l'éducation à l'organisation sociétale. Le fait d'ouvriers, d'employés, de «petites gens» non instruites... Comment expliquer cette irruption soudaine si juste intellectuellement ? Loin des cours, des universités, des salons ? Voilà ce qu'il reste à défricher : cette intelligence populaire dont on ne voit jamais qu'elle a toujours été là. Cette réflexivité a toujours été là, mais selon un mode propre. C'est cela qu'il faut étudier ! Tout comme, chaque fois, l'importance du rôle des femmes dans les changements sociaux en France.

Ceux qui restent donc, qu'ont-ils en commun s'interroge l'auteur de cet essai. D'avoir été méprisés, relégués. Ils ont en commun l'expérience d'un pays violenté. Abusé.

Ceux qui restent, Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Benoît Coquard, éditions La Découverte, coll. L'envers des faits, décembre 2019, 212 pages, 19 euros, ean : 9782348044472.

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 13:55

Une suite à son Hitler et à L’Europe en enfer (1914-1949). Comme toujours avec lui : monumentale. Courageuse en outre, car campant sur les terres labourées de près par le livre de référence sur le sujet, celui de Tony Judt : Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945.

Kershaw récapitule tout ce que l’on sait sur cette période, en termes voisins : l’état providence et sa fin, la Guerre froide, la décolonisation, etc. Un ouvrage utile donc, de ce point de vue, qui va même au-delà de la période historique de Judt. Son originalité, c'est de retenir trois moments clés qui scandent cette histoire à ses yeux : l’attentat contre les Twin Towers de 2001, la crise financière de 2008, et celle des réfugiés de 2015-2016. Avec pour prémices l’idée que l’Europe n’a plus la maîtrise de son destin, et pour conclusion que : «la plupart des européens vivent aujourd’hui en paix, dans un état de droit, et jouissent d’une relative prospérité»… C’est là que le bât blesse… Allez dire aux grecs qu’ils «jouissent d’une relative prospérité»… Allez le dire aux espagnols, aux italiens, aux français, voire aux allemands, dont on sait aujourd’hui que nombre d’entre eux sont obligés de cumuler les petits boulots pour ne pas sombrer dans la misère. C’est d’ailleurs l’un des traits de l’Occident contemporain : la fracture Nord/Sud que l’on imaginait enclose dans les années 60, traverse désormais l’Occident lui-même : la misère de masse a fini par y faire surface, sur un modèle voisin de cette misère qui frappait les pays dit «sous-développés» : la paupérisation des populations occidentales s’y élargit jour après jour. Quant à la décolonisation, si son constat semble juste, il reste approximatif : la décolonisation n’aura été que la poursuite de la colonisation sous une autre forme… Celle de la «privatisation» de la logique coloniale, confiée désormais aux multinationales plutôt qu’aux états…

D’une manière générale, cette Europe que convoque Kershaw n’a jamais existé. Et lui comme les autres, confond l’imaginaire européen avec les institutions européennes. Car l’Europe et L’UE sont deux choses bien distinctes, que pour les pires raisons, nos élites veulent confondre pour stigmatiser les populations européennes où se ferait jour un prétendu sentiment anti-européen quand, à juste raison, ces mêmes populations européennes condamnent en fait les institutions de l’UE, leur gouvernance autoritaire.  Et c’est là que son histoire de l’Europe est bancale. Kershaw oublie par exemple de s’interroger sur les «pères fondateurs» de l’Europe, au passé trouble : il omet par exemple de se rappeler que Walter Hallstein, le premier Président de la Communauté Européenne, avait été nazi et nommé doyen de l’université de Rostock par ces mêmes nazis, et qu’il rencontra le 9 mai 1938 Mussolini pour discuter justement de… la Nouvelle Europe. Kershaw omet encore de s’interroger sur la trajectoire de cet autre père fondateur, Jean Monnet, banquier d’affaire, qui souhaitait construire le marché européen sans les peuples européens, méprisant ces «masses» toujours promptes à revendiquer une gouvernance démocratique à laquelle Monnet se refusait. Kershaw omet encore et toujours que ce même Jean Monnet fréquentait les frères Dulles pour penser avec eux cette construction européenne, Allen Dulles n’étant autre que le fondateur de la CIA, en 1947. Et bien évidemment lui qui, comme tous nos intellectuels bien intentionnés, nous met en garde contre une dissolution fatale de «l’Europe» (non de l’UE), se refuse à décrire le système de gouvernance de cette Europe, qu’une simple lecture suffirait à qualifier d’autoritaire, à tout le moins…

Finalement, l’essai déçoit à rabâcher ce que l’on peut lire partout et qui falsifie l’Histoire. Les Trente Glorieuses et l’état providence ? Kershaw parle de «miracle», de «chance» ! Un vocabulaire de cartomancienne ! Mais Comment ne pas réaliser que cette croissance fut le vrai rempart idéologique qui permit d’arracher l’Europe occidentale à la sphère d’influence communiste, en contribuant à transformer les citoyens européens en consommateurs du grand marché européen ? Comment ne pas comprendre que l’état providence n’aura été qu’une parenthèse stratégique, l’instrument politique inventé sous la pression au sortir de la guerre pour endormir ces mêmes populations et les gêner dans leurs réflexions d’une alternative à «l’indépassable démocratie libérale», qui nous a menés là où des millions d’européens crèvent désormais ?

Ecoutez-le parler de la Consitution de la Vème république, nécessitée par la « faiblesse » de l’exécutif sous la IVème… A ses yeux, le parlement français disposait de «trop de pouvoir» ! L’Assemblée Nationale manquait de «discipline partisane» ! Il devrait se réjouir, alors, de voir combien Macron a fini par vider nos institutions de toute substance démocratique ! Fort de cette vieille philosophie rance de Milton Friedman, qui donna Reagan et Thatcher dans les années 80, et Macron 40 ans plus tard ( !), Macron manœuvrant après tout le monde pour que le marché remplace enfin l’état… Est-ce là cette « consolidation » de la démocratire que Kershaw, sans rire, évoque ? Et sans rire, que penser de sa conclusion, qui décèle dans le sentiment anti-européen (sic) une prise à tous les dangers… Comme si l'échec de l’UE relevait uniquement d’un sentimentalisme benêt des «foules»… Quelle pitié !

L’Âge Global, l’Europe de 1950 à nos jours, Ian Kershaw, éditions du Seuil, traduit de l’anglais par Aude de saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, janvier 2020, 744 pages, 26 euros, ean : 9782021243680.

Tony Judt, Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945, Armand Colin, 2007, 1023 pages.

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:27

Un monument que cette biographie de Hitler par Ian Kershaw. Un chef-d'oeuvre, tant par la méthode que les pistes explorées, les enquêtes, les archives compulsées. Qu'en dire ? Lisez-la, tout simplement. Car c'est non seulement la personnalité de Hitler qui est étudiée jusque dans ses plus obscurs recoins, mais tout le système qui l'a porté au pouvoir, toute la culture qui l'a soutenu, construit, permis. Comment Hitler a-t-il été possible, s'interroge Kershaw. Qu'est-ce qui l'a rendu possible dans cette Europe de l'après-guerre ? Au fond, une question toujours actuelle, les comptes n'ayant jamais été soldées avec cette histoire qui l'a rendu possible. Le caporal autodidacte était un crétin, témoigne Kershaw, comme nos régimes en ont portés tant et tant depuis. Son seul talent, il devait le découvrir la trentaine passée : sa capacité à soulever les élites et les foules en attisant leurs plus viles émotions. Et Kershaw d'étudier de près les motivations sociales et politiques qui sont entrées dans la fabrication du personnage. Réfléchir sur Hitler, aujourd'hui encore, est donc indispensable. Car ce à quoi il ouvre, c'est à comprendre comment une société cultivée peut basculer dans la barbarie, une barbarie non pas surgie d'en bas, mais venue d'en haut. A travers par exemple une Haute Fonction Publique capable de mettre en œuvre une politique inhumaine, à travers un cercle médiatique impatient de faire triompher ses intérêts de classe, à travers le cynisme sidérant des élites. Toutes circonstances qui nous rappellent les nôtres... Avec cette différence qu'aujourd'hui, notre classe politico-médiatique ne veut pas accroître la puissance de notre pays, mais uniquement celle des riches. Une classe qui est devenue l'exécutant fanatique des ambitions des très riches. Alors oublions Hitler un instant, ne personnalisons pas outre mesure le processus historique dont il fut la marionnette. Oublions cet homme si peu doué qui ressemble à nombre de personnages de notre classe politique, oublions son inconsistance, pour nous concentrer sur ses méthodes de gouvernement.

Accordons-nous juste la compréhension de son arrivée personnelle au pouvoir, qui ne tint en réalité que très peu à lui-même, et beaucoup à la fabrique des médias. L'homme insolent, arrogant, oisif, qu'il fut presque toute sa vie, n'avait pour seule obsession que celle de son image médiatique. Un homme porté par des blessures narcissiques. Terne dans le privé, sans intérêt, incapable de la moindre réflexion intelligente mais doté d'une mémoire hors norme. Evoquons juste ce contexte de violence dans lequel ce personnage a surgi : dans un pays où l'on habituait méthodiquement les populations à l'extrême violence de la répression policière. Et tournons-nous plutôt du côté des élites pour comprendre sa trajectoire : leur désir d'en finir avec la démocratie, leur mépris du Peuple. Sans cette détermination des élites intellectuelles, médiatiques, politiques, Hitler n'aurait jamais pu approcher du pouvoir. Le Chancelier Hindenburg lui-même ne cessait de torpiller les bases de la démocratie de Weimar. Nombre d'historiens ont tenté d'expliquer la venue au pouvoir de Hitler par la faiblesse inhérente à tout système démocratique. C'est faux : Hindenburg légiférait par décrets présidentiels, contournant tout débat démocratique pour rendre son système caduc. Dans la Constitution de Weimar existait un article dont se sont inspirés les penseurs de notre Vème République : l'article 48, dont notre 49.3 est l'héritier, qui permettait de se passer du Parlement. Hitler récupérant le pouvoir, sut s'en emparer pour en faire sa méthode de gouvernement. Tout comme il sut faire voter une Loi d'état d'urgence transformant son pouvoir en pouvoir discrétionnaire. Il sut amplifier l'entreprise de dislocation de la société inaugurée par ses prédécesseurs, tandis que la gauche socialiste, le centre droit, sous-estimaient sa capacité de nuisance. Un mois après son accession au pouvoir, toutes les libertés individuelles étaient suspendues. Deux mois plus tard, il avait dissout les syndicats, supprimé les partis d'opposition. Bientôt ouvrait le camp de concentration de Dachau et passait la Loi de suspicion préventive qui permettait d'envoyer à Dachau quiconque était suspecté de contestation à l'encontre du pouvoir. Il promit la création d'une Commission de contrôle, elle ne vérifia jamais rien. Dès février 33, Göring instaura la Terreur en Prusse comme mode de gouvernement des foules, abolissant d'un coup toute barrière étatique à la barbarie policière. Le 27 mai 33, dans son discours inaugural à l'université de Fribourg, Heidegger évoquait en ces termes les étudiants dont il avait la responsabilité : ils étaient «en marche», pour se mettre au service de l'état nazi... Le 14 juillet passèrent les lois de stérilisation. Puis en novembre le Reichstag fut dissout : seuls les candidats du NSDAP pouvaient désormais se présenter. Hitler mit fin au Conseil des Ministres, devenu inutile. Au Parlement, devenu inutile, même peuplé de godillots. La gabegie, la corruption, l'incompétence se mirent à régner d'un bout à l'autre de la chaîne de commandement : Hitler installait son système féodal d'allégeance, en renforçant les pouvoirs de la police et en épurant définitivement les médias.

Hitler, de Ian Kershaw, éditions Flammarion, traduit de l'anglais par Piere-Emmanuel Deuzat, septembre 1999, 1160 pages, ean : 9782082125284

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 15:22

Histoire savante. Particulièrement documentée, fouillée, abondée. Histoire savante, dont la lecture édifie, sur la nullité de ceux qui nous dirigent. Sur la nullité du personnel politique. Sur la nullité de la presse internationale. Sur la nullité des journalistes des médias «autorisés». Relation érudite de cette période peu glorieuse de l’histoire britannique, suspendue à l’aplomb d’une paix qu’elle prétendait inévitable. Même au lendemain de l’invasion de la Pologne, Chamberlain pariant toujours sur un second Munich. Histoire navrante de l’acceptation du nouvel ordre hitlérien par les nations dites libres. Chamberlain à la manœuvre, dédaigneux, balayant d’une main suffisante les propos de son ambassadeur à Berlin : «J’ai l’impression que les gens qui orientent la politique du gouvernement hitlérien ne sont pas normaux. Nous sommes nombreux à avoir le sentiment de vivre dans un pays où les fanatiques, les voyous et les farfelus ont l’avantage». Il n’écoutera plus personne, s’enfermera dans ses pitoyables convictions, pérorera jusqu’à plus soif, symptôme du grand mal qui frappe les hommes de Pouvoir, d’hier comme d’aujourd’hui, butés, emmurés dans leurs arguties imbéciles.

Le 30 janvier 1933 donc, Hitler est nommé Chancelier. Le Herald Tribune, tout comme la presse française, se réjouissent de son arrivée au pouvoir. Seuls les communistes s’en inquiètent. Une semaine après sa nomination, Hitler déclenche les premières persécutions. Les chemises brunes attisent partout la haine et arborent leur violence. Un mois plus tard, au lendemain de l’incendie du Reichstag, Hitler suspend toutes les libertés individuelles.  Il gouverne désormais par décrets. Voilà qui nous est familier en France… Un mois plus tard, il ouvre Dachau et invente le concept de détention préventive pour remplir le camp. Concept avec lequel nous sommes également familiers dans la France de Macron. Un mois plus tard, les premiers commerces juifs sont saccagés. Des foules manifestent à New York et Londres. La presse internationale conspue ces foules agressives, refusent de croire à la réalité des persécutions des juifs ou des communistes, tout comme elle refuse de croire en la violence policière. Les hommes politiques des pays dits «libres» ne bougent pas. L’élite britannique ferme les yeux. On observe que le Reich s’arme. Les gouvernements européens ne bougent pas. Ils lui ont du reste tous vendus des avions de combat. Hitler, lui, pour donner le change, prononce partout des discours de paix… la presse internationale applaudit. Mein Kempf est traduit en France en mai 34. La presse ne s’alarme pas des propos de Hitler dans cet ouvrage. C’est du reste Hitler qui le fera retirer de la vente en France, de peur qu’on ne s’alarme de ses écrits. Il a tort : personne ne le condamne à part les communistes. Et puis la France a d’autres chats à fouetter : elle doit faire face à son déficit colossal et donc réduire son budget militaire. D’autant que la construction de la ligne Maginot a tout absorbé… Cette ligne héritée d’une conception militaire d’un autre âge… Seul Churchill tente d’alarmer en vain les médias et les hommes politiques.  Le 14 octobre 33, Hitler fronce les sourcils et se retire de la conférence sur la Paix. Seul Churchill est conscient du danger. Tout le personnel politique anglais reste convaincu qu’il ne s’agit que d’une manœuvre hasardeuse, mais qu’au fond, l’Allemagne veut la Paix… Hitler est décrit par ces diplomates aveugles comme un homme charmant… Dont on n’a rien à craindre. Ce n’est pas comme Mussolini, l’homme fort de l’Europe, dont on redoute les colères. Ce dernier envahit l’Ethiopie, avec l’aval de la France qui, pour sauver les apparences, décide d’un embargo  de son foie gras vers l’Italie… Puis l’armée allemande entre en Rhénanie, théoriquement occupée… Seul Churchill de nouveau alerte les pays européens. Il n’est pas entendu. Les politiques anglais demeurent fascinés par l’Allemagne nazie. Les jeux Olympiques de Berlin vont renforcer ce sentiment. 100 00 personnes assistent à la cérémonie d’ouverture. 500 000 autres piétinent aux abords du stade. La cérémonie est grandiose. De mémoire de journaliste, on n’avait rien vu de tel depuis Versailles… La veille de l’ouverture des JO, 7 000 prostituées ont été ramenées à Berlin pour satisfaire la presse étrangère ainsi que les visiteurs qui accourent du monde entier. Richard Strauss dirige en personne l’orchestre olympique. 20 000 pigeons sont lâchés. Le Hindenberg survole le stade. Tous les quartiers de Berlin offrent un visage de liesse et de fête. Même si en plein cœur de Berlin a été ouvert ce que l’on nommera après la guerre la Topographie de la terreur : des caves de torture et d’élimination physique des opposants politiques. L’année 37 arrive. L’année Chamberlain. L’Allemagne jouit de son prestige. Son aviation massacre les espagnols. L’Europe se tait. Chamberlain, un homme d’Affaires, pas un politique. Arrogant, sournois, autoritaire mégalomane et finalement, un incapable. Il ne comprend rien, ne veut rien voir, rien entendre, sûr qu’il est de son fait : Hitler n’osera jamais. En 38, Hitler viole l’Autriche. Chamberlain s’accroche à son déni. Vient le tour de la Tchécoslovaquie. La diplomatie britannique est convaincue désormais qu’il faut tout passer à Hitler, si l’on veut avoir la paix. Elle fait même pression sur les Tchèques pour qu’ils cèdent sur la question des Sudètes. La suite, on la connaît… Il ne faut jamais remettre nos vies entre les mains des hommes politiques. Ni jamais croire la presse.

Apaiser Hitler, Tim Bouverie, éditions Flammarion, collection Au fil de l’Histoire, traduit de l’anglais par Séverine Weiss, janvier 2020, 666 pages, 29 euros, ean : 9782081496125.

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 11:15

M.-B. Crawford, le philosophe mécanicien. On se rappellera son Eloge du carburateur, que pour ma part j’avais adoré. Qu’est-ce qu’un carburateur, s’interrogeait Matthew, sinon identifier ses fonctions et ses mécanismes, c’est-à-dire mettre en œuvre une philosophie de la connaissance centrée sur les exigences cognitives du travail manuel. En philosophe, Matthew en tirait des conclusions passionnantes sur l’organisation politique et sociale du monde, l’apprentissage autorisant de bâtir des intelligences sensibles à la logique des choses plutôt que soumises aux rhétoriques de la persuasion.

Dans ce nouvel opus, il s’interroge de nouveau sur ce qu’il nomme, non sans arrière-pensée politique, la «balkanisation» de nos activités mentales. Nous manquerions d’attention en somme. Crawford dénonce ici le manque de cohérence de l’esprit en tout un chacun. Il ne parle pas d’unité, mais de cohérence, mais ne parvient pas à distinguer l’une des impératifs de l’autre et finit par en appeler, pour combattre cette «balkanisation», à la bonne vieille «unité» chrétienne de l’Esprit, qui depuis des siècles constitue l’essentiel de l’injonction à être soi… C’est-à-dire que dans un monde complexe, il n’en appelle pas à déployer toute la richesse, certes douloureuse parfois, d’un Moi complexe. Non, il faut retrouver cette bonne vieille logique d’unification de l’esprit : être partout le même. Cela fait-il sens ? Cette logique chrétienne n’a-t-elle pas suffisamment provoqué de dégâts ?

Faut-il construire un «Moi cohérent». Pour maîtriser ses pensées, assène Crawford, il faut «neutraliser» son environnement. Voilà qui renvoie de nouveau au commandement biblique et donne à penser que cette «cohérence» n’est, encore une fois, rien d’autre que l’exigence d’unification posée par l’Eglise. Ne vaudrait-il pas mieux construire un moi «situé» ?

L’attention, donc, posée comme le problème culturel de notre civilisation numérique. Est-ce si certain ? L’attention en classe par exemple, n’est-elle pas jamais que flottante, trouvant dans ses interruptions la possibilité de tisser les liens sans lesquels rien ne peut s’assimiler ? Ne vaudrait-il pas mieux alors s’interroger sur le degré d’inattention acceptable, quand toutes les expériences cognitives démontrent que même chez l’adulte le plus chevronné, l’attention ne passe pas le cap des quelques minutes de concentration possible… Son analyse lève toutefois ici et là des observations intéressantes, comme cette approche sociologique du silence et du bruit qu’il dessine : plus on s’élèverait dans les couches sociales, plus le «bruit» s’y ordonnerait et le silence y gagnerait.

Pour le reste, dans sa rencontre au réel, on retrouve le Crawford du Carburateur. Longuement, Crawford décrit les conditions de cette «rencontre» : il faut d’abord construire un «gabarit» intellectuel pour organiser et cette rencontre et les objets du monde. On retrouve là les prémices de l’analyse Kantienne de la critique de la raison pure. Ce gabarit posé, Crawford évoque finalement là où il voulait en venir : la théorie du «Nudge», ou du «coup de pouce» en français. Voyons cela… Crawford part du principe que dans notre civilisation numérique, les agents capables de collecter les informations pertinentes pour poser leur choix sont rares. On retrouve là une critique de la théorie économique, telle qu’elle s’est développée depuis le XVIIIème siècle, posant la rationalité au centre des échanges entre les humains. Mais on l’a vu : nous manquons d’attention. Pour dépasser le cadre trop étroit de l’optimisation rationnelle, les théories récentes de l’économie comportementale tiennent compte de notre incapacité à prendre des décisions purement rationnelles. C’est là que le «gabarit» intervient. Et bien évidemment, un gabarit construit par… une élite intellectuelle capable, elle, d’attention. Ce fameux «coup de pouce» doit venir d’en Haut, on l’a compris, pour rationaliser nos choix… L’exemple que prend Crawford est hallucinant : si l’on demande à des salariés de souscrire un plan d’épargne retraite par capitalisation, peu le feront d’eux-mêmes. Si la souscription est faite d’autorité et qu’ensuite on interroge ces mêmes salariés pour savoir s’ils souhaitent s’en passer, de nouveau, très peu répondront. Ce qui montre bien qu’ils ne sont pas capables de choix rationnels… En choisissant pour eux, on les aide à «prendre la bonne décision» ! Il appelle cela de l’ingénierie sociale peu intrusive : on ne fait que se contenter «d’orienter discrètement leurs actions dans un sens plutôt que dans un autre»… La gestion des êtres humains devrait ainsi, dans nos sociétés d’inattention, s’ouvrir à cette ingénierie sociale dite non intrusive, pour structurer non seulement notre environnement, mais aussi nos réponses à cet environnement… Et en amont, une poignée de théoriciens décideraient rationnellement de la meilleure orientation possible, dont les masses sont incapables ! Sans commentaire…

Contact, Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, Matthew B. Crawford, traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry et Christophe jacquet, éditions de la Découverte, octobre 2019, 346 pages, 13 euros, ean : 9782348054747.

http://www.joel-jegouzo.com/article-le-xxieme-siecle-sera-high-tech-ou-ne-sera-pas-eloge-du-carburateur-51451114.html

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 11:07

«Chaque société humaine doit justifier ses inégalités». Piketty, qui n'a cessé depuis de glisser toujours plus à « gauche », livrait avec son second opus magistral une réflexion passionnante, mais déjà en retrait sur ses prises de position les plus récentes. Cela n'enlève rien à la nécessité d'en discuter les balises : celles d'une société, la nôtre, qui au fond s'enferme dans des discours de plus en plus confus pour légitimer le seuil d'inégalité qu'elle ne cesse de relever jour après jour. Chez nous donc, ce niveau d'inégalité est très élevé. Cela tient, explique Piketty, à cette culture propriétariste, entrepreneurial et mensongèrement méritocratique que la classe politico-médiatique n'a de cesse de promouvoir, au mépris des réalités sociales. Mais voilà, comment construire un discours alternatif ? Et l'imposer, mais sur ce point, Piketty ne dit rien. Comment sortir de cette culpabilisation des plus pauvres qui a aujourd'hui pris des proportions ahurissantes ? Car si naguère les régimes fonctionnaient sur l'idée d'une complémentarité des classes, avec Sarkozy, Hollande, Valls, Macron, nous fonctionnons désormais sur l'idée de l'inutilité des pauvres ! Si bien que la violence qui s'abat sur les classes pauvres est inouïe, mais tue par le conte médiatique qui jour après jour nous abreuve de ses mensonges. Il nous faut donc réviser les tenants de cette mondialisation hyper-capitaliste qu'on n'a nous a vendue depuis les années 1990. Pas vraiment aux yeux du Piketty du Capital, qui redoute encore une telle révision : il faut encore à ses yeux (d'hier?) sauver la mondialisation néolibérale. Comment ? Par l'usage de la raison... L'Histoire et le Savoir au chevet d'un monde «malade». Malade, la mondialisation néolibérale ? Vraiment ? Bien portante au contraire, et parfaitement cohérente avec elle : aller aussi loin que possible dans l'accumulation des dividendes de cette mondialisation, quitte à briser le monde. Mais passons. Piketty propose des solutions, dont celle du plat mille fois réchauffé de l'éducation... Mener un nouveau nouveau combat pour l'éducation... On veut bien, mais tous les combats pour l'éducation se sont soldés au bout du compte par l'instauration d'une école française plus inégalitaire aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été... L'éducation donc, et dessiner les contours d'un socialisme participatif... On dirait du Hamon. Pire, du Ségolène. Pour ce faire, revenir sur l'Histoire. La Grande. D'autres alternatives étaient possibles dans l'Histoire, du passage du féodalisme au capitalisme. Il propose donc d'en reprendre le fil, de scruter les trajectoires inachevées du passé. Il a raison sur ce point là. Repenser 1789 particulièrement, que les élites ont rapidement fait avorter. Et analyser, soutient-il, de très près, ces gigantesques processus d'apprentissage collectif inventés dans l'Histoire. Là, oui, on ne peut que souscrire à son idée. Sauf qu'elle finit mal dans son ouvrage : repenser les conditions du conflit politique, on veut bien. Repenser une théorie de la Justice, on veut bien. Repenser les normes de la communauté nationale, on veut toujours. Mais on ne voit pas comment cette délibération collective à laquelle il aspire pourra voir le jour dans un état désormais militarisé, qui a pareillement verrouillé tout débat démocratique. On se dit là que Piketty passe à côté de tout un pan de l'Histoire. D'autant qu'il enferme sa réflexion dans le seul cadre électoraliste, affirmant à son tour lui aussi des préjugés inféconds, comme celui d'affirmer que le retrait électoral des classes populaires serait le symptôme du retrait de ces classes du jeu politique, ce en quoi le mouvement des Gilets Jaunes lui a donné tort. Car ce qu'il refuse de voir, c'est que le mouvement des Gilets Jaunes aura été justement un gigantesque processus d'apprentissage collectif, comme la France a su en inventer, de 1788 à 1792 par exemple, ou sous la Commune de Paris, ou celle de Strasbourg en 1918-1919. Ce qu'il ne peut pas voir, parce qu'il est resté attaché au préjugé selon lequel l'Idée surplombe des masses incapables de penser par elles-mêmes, incapables d'originer de nouveaux départs. Ce en quoi il a profondément tort : seules les masses populaires inventent les mondes de demain.

Thomas Piketty, Capital et idéologie, éditions du Seuil, septembre 2019, 25 euros, 1088 pages, ean : 978202-1338041

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