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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 09:33

On connaissait les cours sur Marcel Proust de Joseph Czapski, prisonnier d’un camp russe. Lorsque le livre de ses conférences fut publié, la critique l’encensa comme un fait de haute moralité. On applaudit à son spectaculaire qui prouvait l’excellence de la culture humaniste, portant très haut les valeurs de l’humanité, capable de sauver jusqu’au cœur de la barbarie la civilisation. Il ne s’agissait alors que de cela : de conférences pour surmonter le découragement, la détresse, l’accablement de la vie concentrationnaire. Des conférences interdites en outre par le bourreau soviétique. «Conspirées» donc, selon la très belle expression de Czapski. «Conspirées»… Quand on y réfléchit bien, la raison d’être, à coup sûr, de la littérature. Sa seule force. Non ce déballage de livres inconsistants, de romans bienséants, quand bien même ils relèveraient des rhétoriques pseudos subversives du genre policier, tellement à la mode chez nous… Les commentateurs de ces conférences s’attachaient alors au contexte, ces -20°, -30° qui voyaient les prisonniers mourir dans d’atroces souffrances. Et c’était tout. Le texte en lui-même, nul ne songeait à l’appréhender dans une perspective érudite. Le froid de la Sibérie suffisait à le rendre louable. On ignora donc que Czapski avait passé sa vie cette œuvre entre les mains. Qu’il n’avait cessé d’y songer, d’y réfléchir, tentant de penser le tout de l’œuvre, depuis son style jusqu’aux conditions de possibilité de sa traduction, en passant par sa contemporanéité.

Alors voilà. Sabine Mainberger, elle, s’est refusée à l’anecdote. Czapski méritait mieux que cet hommage moral qui lui fut unanimement rendu. Il mérite qu’on prenne au sérieux sa lecture, ses lectures de Proust. Elle s’est dont interrogée sur la nature de ce texte. De ces notes qu’elles nous restituent avec une méticulosité toute scientifique : quel genre de texte est-ce ? Alors que jusqu’ici ces notes n’avaient que valeur d’ornement, elle les reproduit et les traduit, et les commente, les ouvrent au statut de corpus scientifique sur lequel travailler, éclairant même le travail possible : qu’est-ce que se souvenir de l’œuvre de Proust dont l’objet même est la question de la mémoire ? De quoi doit-on se souvenir quand on est Czapski et non un quelconque étudiant préparant un concours ? Qu’est-ce que son souvenir interroge de la mémoire mise en œuvre par Proust lui-même ? Vertige de la mise en abîme pratiquée par Czapski. Et pour autant, nous dit-elle, c’est tout l’ensemble qu’il faut embrasser, autant la dimension scripturale que picturale de ces notes si précieuses. Les réunir dans une vision structurée, ne pas dissocier leur sémantique de leur sémiotique, l’aspect pictural de l’aspect littéraire. La génétique du texte, oui, mais aussi un certain nombre de couleurs en un certain ordre posées… Comment ces notes sont-elles disposées sur le papier ? Pourquoi ? A quoi correspond ce réseau de couleurs, de liens, de flèches, de traits ? A l’enchevêtrement des thèmes répond l’entrelacs des traits reliant par paquets ces thèmes. Ici le fil rompu, là repris. Czapski découpe, redécoupe, redistribue. «La mort indifférente»…,«précieuse blessure »… «un peu enfoncé dans la chair»... Comment avancer dans ce réseau ? Découvrir les lois qui régissent cette prise de note. Ses temporalités. Sa spatialisation. Ces manuscrits, nous dit Sabine Mainberger, «ressemblent à la voix humaine». «Ils nous lancent un appel auquel il est difficile de résister». Que faire des gribouillis ? Les mettre de côté ? Et même si le déchiffrement échoue souvent, il exige une réponse. Pourquoi ce cheminement, entre le dessin et l’écriture ? Comment cela peut-il produire de la pensée ? Que de la pensée, au demeurant ? On a le sentiment que quelque chose se joue là, de la littérature, voire de notre civilisation tout court. Czapski pensait sa prise de note en vue de donner une conférence, comme une surface à structurer, autant qu’à penser. Qu’est-ce que le réel du dire ? Quel est son lieu ? C’est quoi tout d’abord, le lieu du discours ? Le signifiant, il le construit avec et sans les mots. Avec et sans le dessin. Qu’est-ce que lire ? Quelle possibilité de retour cette lecture fonde ? Contre le deuil du vrai, peut-être, Czapski fonde une lecture qui maintient dans le langage cette ouverture à l’illimité.

 

A la recherche de la Recherche, notes de Joseph Czapski sur Proust au camp de Griazowietz (1940-1944), sous la direction de Sabine Mainberger et Neil Stewart, éditions Noir sur Blanc, oct. 2016, 188 pages, 21 euros, ean : 9782882504418.

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22 mars 2016 2 22 /03 /mars /2016 07:26
Michel Bouquet : Le Théâtre est une vérité

«Le plus difficile est de comprendre qu’on ne joue pas Molière comme on joue Shakespeare, ni même deux pièces de Molière identiquement», affirme d’emblée Michel Bouquet dans ces enregistrements inédits – des entretiens réalisés souvent face à ses élèves du Conservatoire National. Un Michel Bouquet particulièrement revigorant, qui sans détour ouvre aux vraies questions. La vérité du jeu ? «Il faut comprendre comment, dans la structure de la pièce, le personnage vient s’inscrire, et quelle est la chose que l’auteur désire, du personnage». Avec quelle force dessine-t-il la visée du théâtre, auquel on ne comprend rien si l’on ne fait en effet que s’arrêter à tel personnage, telle réplique, telle situation. Car le dessein du théâtre appartient à la pièce, non au personnage, qui ne peut en assumer le destin. «Il ne faut pas se tromper là-dessus», insiste-t-il : «Le jeu, ce n’est pas être». Certes, reconnaît-il, on est avec le personnage en entrant dans la pièce, mais on ne peut y rester. «Il faut sortir du travail intérieur à un certain moment », pour que cette fameuse «vérité» du théâtre advienne : quand il se fait «vivant». Molière ? Plus l’intrigue est naïve, plus elle est mystérieuse. Car Molière ne montre pas son intelligence : il montre ses personnages. Le Malade imaginaire par exemple, qui selon lui a avant tout besoin d’action. Pas de raisonnement. Toinette ? Ça ne veut pas dire que Molière y croit : c’est bête, mais à un point sublime. Molière passe son temps à se moquer du meilleur de lui-même et ose, au-delà de tout ce que l’on pense. Comme dans L’école des femmes, au goût de Michel Bouquet : «Une des pièces les plus étonnantes de Molière. D’un courage invraisemblable, où toute la normalité est inversée. Où Molière joue sur l’anomalie, mais avec une souffrance incroyable.» Le génie de Molière, c’est que lorsqu’il a présenté un état, il n’y revient plus. Il sait très bien que dans la vie on change tout le temps. L’espoir, le désespoir, ça bouge tout le temps. Molière, Feydeau, Marivaux, Corneille, cet avocat qui écrit des plaidoiries, « l’œuvre d’un mystique qui fout la merde chez les autres ». Shakespeare, Richard II ? La tragédie de tout homme, immergée dans une pièce où le silence s’affirme en tant que valeur de jeu. Beckett enfin, avec son sublime Godot, «un texte qui contient toute notre vie et qui rend l’être humain responsable de l’état dans lequel il arrive à la mort». Godot ? Une prière qui est devenue ridicule aux yeux des hommes. L’horreur et le grandiose de la condition humaine, où tout se contamine, le sacré, le grotesque, où l’on est obligé d’aller au fond de la sincérité de soi-même, qui devient bouleversante de noblesse et de ridicule. Ce qui est drôle chez Beckett ? «Cette manière dont les gens se racontent des histoires pour exister, ou échapper à leur existence. C’est tellement dure, la vie… Le monde est une telle déconfiture désormais»… On l’aura compris : c’est une grande leçon de vie que nous offre là Michel Bouquet !

MOLIÈRE-SHAKESPEARE - CORNEILLE - BECKETT - PINTER… EXPLIQUÉS PAR MICHEL BOUQUET, DOCUMENTS INÉDITS 1986-1987, MICHEL BOUQUET, Direction artistique : GEORGES WERLER, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 2.

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 05:34

lectureDans le même temps où l’on créait en France, en 1959, un Ministère de la Culture, les élites intellectuelles et politiques s’inquiétaient de l’apparition d’une culture de masse...
Elles découvraient, effarées, l’existence de cultures hétérogènes, porteuses de valeurs qui leur semblaient antagonistes (sic) au sein d’une société qu'elles auraient préférée "homogène", voire d’une même classe ou d’un même groupe. Quoi, dans ces conditions, de la fonction sociale de la lecture ?
Les élites s'agitèrent alors au chevet de la lecture pour tenter de sauver au moins la pratique qui leur paraissait la plus pertinente : la leur. De Sartre à Barthes, revint comme un credo l’idée qu’il existait deux types de lectures, l’une intensive, l’autre extensive.
La première prétendait relever d’une démarche quasi philosophique, tandis que la seconde se voyait rejetée, non sans mépris, dans l’ordre du romanesque. La question du lecteur, évidemment, ne se posait qu’à l’intérieur d’une configuration intellectuelle qui le dépouillait de toute pertinence quant à l’évaluation de son acte. Il y avait des bons et des mauvais lecteurs, il fallait éduquer les derniers…
Il y aurait donc une pratique cultivée de la lecture qui serait la vraie, à laquelle s’opposerait une pratique populaire...
Faguet ouvrit tout de même une brèche dans ce moralisme indigent, en affirmant qu’il n’y avait au fond que des livres, introduisant des modalités de lecture différentes.
    Depuis, le livre est devenue une valeur consensuelle -depuis les années 60 précisément. Il ne l’a pourtant pas toujours été : au XIXe siècle par exemple, on pensait que le peuple lisait trop. Et de nos jours, cette minorité d’intellectuels qui essaie de penser les conséquences de l’abandon des valeurs d’une civilisation fondée sur le livre et la lecture sont réactionnaires (Finky). Non sans raison, ils montrent que la lecture lettrée n’est plus le paradigme de la culture. Mais sa valorisation inconditionnelle, assortie d’une inquiétude sociale pour les non-lecteurs, n’est devenue un thème politique qu’à partir des années 1950.

Qu’exprime donc la lecture dans nos sociétés ? A travers son «universalité», tente-t-elle de reformuler une sorte de religion d’après la religion ? La mort de Dieu aurait-elle impliqué l’assomption du Livre ? Tout se passe en effet comme si les critères de la valeur littéraire, en se substituant aux critères de moralité, remplissaient la même fonction… Quand on ne parle pas tout simplement de lien social. Mais la lecture est-elle vraiment le lieu du lien social ?
Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard n’ont pas répondu à ces questions. Ils en ont construit les fondements. Ce n’est déjà pas si mal… Leur immense travail décrit ainsi une pratique qui peu à peu s’est inscrite dans la sphère privée, alors qu’elle relevait pour l’essentiel de phénomènes sociaux. Histoire politique, sociale, culturelle, ils nous éclairent sur les modèles qui se sont disputés ses enjeux. Trois, essentiellement : catholique, républicain et celui d’un corps voué à son «administration» : les bibliothécaires. Au fil du temps, les parentés des deux premiers s’établissent clairement : la lecture relève de la formation morale, critique, intellectuelle, voire civique de l’individu. Face à cela, les bibliothécaires mirent en place un discours paradoxalement plus «consumériste», et inventèrent l’idée de lecture comme aventure personnelle. C’est cet horizon qui paraît triompher dans nos sociétés, sauf dans le monde scolaire, formidable macine à produire des non-lecteurs, où la lecture est devenue utilitaire, moyen raisonnable de réussir ses études et non fin.

Le Livre introduit sans doute encore à l'élaboration d'une certaine idée de la société. Les humanités classiques, dont il constituait l’assise, maintenaient l’idéal d’un monde humain fictif construit sur l’idée d’une société unanime et centrée. A l’heure où nous découvrons qu’il pourrait exister une culture sans littérature, quels enjeux la lecture peut-elle encore représenter ?


Discours sur la lecture (1880 – 2000), Anne-Marie Chartier, Jean Hébrard, éd. Fayard / Bibliothèque du Centre Pompidou, 762 p., août 2000, 29 euros, ISBN-13 :  9782213607351


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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 05:51

Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !

Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer la Diète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque «parfait crétin» avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.
Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges. Réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, changeant sans cesse de sens et d’opinion, caracolant sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gawęda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, ses très joviales leçon de littérature.


   

Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915

 

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 06:44

guerre14-18-tirailleurs-algeriens-1e-reg-embarquement-1911.jpg"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.

Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance."

    8 tirailleurs"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".

Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.

Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel." 

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911, tirailleur africain.

 

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 05:00

mateo-1.jpgO Paluno Krecuno (Le Dernier Noël) – Matéo Maximoff (1917-1999) : 

"(…) Ici, c’était le terrain destiné seulement aux Rroms, à plus de deux kilomètres du centre de la ville. Il n’y avait à proximité qu’un petit ruisseau. Tout le reste, il fallait aller le chercher au village le plus proche." 

Matéo Maximoff raconte alors Noël, les enfants exclus de la Joie, la violence, la solitude. C’est qui le Père Noël ? C’était le premier Noël du petit Milaï. Un enfant rrom. Emu devant le cadeau si mince qui trônait dans la charrette. Son premier. Et dernier : ensuite, il fut déporté." 

 

Il existe une littérature rrom. Ancestrale même. Certes, longtemps orale pour l’essentiel : des contes, des proverbes, des récits de vie. Peu connue chez nous, qui sommes pourtant tellement sensibles à la question des rroms. Dès les années 1920, une littérature apparaît en langue rromani. En URSS tout d’abord. Puis en Pologne et puis dans les années 70, une avant-garde surgit, de rroms serbes d’expression croate. Dans toute cette production attentivement compulsée par Marcel Courthiade, la poésie domine très largement –selon lui, parce que la langue rromani a tardé à se fixer, et que la matière lexicale était du coup plus facilement mobilisable dans la forme du poème que dans celle du roman). 

Sa très belle étude, malheureusement inédite à ce jour, tente d’appréhender les thèmes et les formes que la littérature rrom contemporaine a prise. Littérature plurielle, intéressante pour nous, qui sommes trop souvent enfermés dans nos problématiques nationales, car elle se fit dépositaire d’une identité complexe, traversée par les pérégrinations des territoires arpentés par les rroms. Une littérature salutairement marquée par des identités ouvertes en somme, accueillant subtilement des unités culturelles hétéroclites. Et bien sûr, une littérature qui connut son moment épistémologique disons, celui du regard sur soi ne s’épargnant pas d’inspecter les stéréotypes dans lesquels on enfermait les Rroms : l’amour de la liberté, la virtuosité musicale, la passion amoureuse débridée, la délinquance, l’arriération, la cruauté, l’instabilité…

D’une façon tout à fait intéressante, Marcel Courthiade explore les thèmes identitaires constitutifs de cette littérature. Et contrairement à toute attente, le plus prégnant est celui des origines : l’Inde, "la petite mère noire" (Fikria Fazlia), horizon fantasmatique du grand retour improbable, quête inouïe de la terre des Ancêtres. Une littérature dans laquelle on croise Kali, la déesse tutélaire de Kannauj, vénérée des Rroms, plutôt que la Vierge Noire des Saintes-Maries.  

Si l’Inde en fut l’un des thèmes les plus obsédants, l’exil et le voyage, tout naturellement, soutenaient à bout de bras cet horizon poétique. Un voyage souvent poignant, témoignant de la grande misère des rroms sur des routes d’exil, qui se transformèrent trop vite en chemins de persécutions. Bouleversante allégorie, au demeurant, de notre propre itinéraire en tant que civilisation indo-européenne. Chemin de Croix évidemment, porté dans une langue attachée à une vision du monde ouverte à tout ce qui n’était pas le monde rrom, et c’est sans doute ce qui fait la grandeur de cette littérature.

 

 

 

Marcel Couthiade, La Littérature des Rroms, Compendium à l’usage des étudiants de l’Inalco, section langue et civilisation rromani, INALCO, 2007.

Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13: 978-2904201226

Roma (Person) : Django Reinhardt, Ilona Varga, Mateo Maximoff, Paco de Lucia, Romani Rose, Otto Rosenberg, Settela Steinbach, Jose Ant, sous la direction de Bucher Gruppe, Books LLC, juillet 2010, langue : allemand, 176 pages, ISBN-13: 978-1159301057.

Projet éducation des enfants roms en Europe (Document Conseil de l’Europe):

http://www.coe.int/t/dg4/education/roma/Source/FS/6.2_french_corr.pdf

The Politics of Everyday Life in Vichy France: Foreigners, Undesirables, and Strangers, Shannon L. Fogg, Cambridge University Press, nov 2008, 250 pages, langue anglaise, isbn 13 : 978-0521899444.

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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 04:46

limbes"Bavasser" serait-il donc l’ultime langage de l’humanité ?


Beckett supposait l’échange verbal saturé de mauvaise compréhension.
C’était du reste une attitude qu’il partageait avec les philosophes allemands du langage, qui depuis le XVIIIe siècle avaient battu en brèche la claire compréhension cartésienne.
La "machine verbale", plutôt que d’accoucher de l’humanité, n’en finissait plus de produire des monstruosités et des significations débiles – nous en savons quelque chose désormais.
Et l’homme en souffrait. Tiré à hue et à dia , l’"ou-bien" le faisait vaciller : tel l’âne de Buridan, comment choisir entre deux significations fondamentalement privées de sens ?
Ne parvenant pas à éviter le marécage de l’entre-deux, nous bavassions depuis sans grande conviction…

L’hommage de Nancy Huston à Beckett n’est au fond qu’une leçon de langue beckettienne. Comme si cette dernière était une matière dont chacun pouvait disposer désormais. Sans doute parce qu'après Beckett, il est devenu difficile d’habiter tranquillement sa langue… Et qu'il semble en rester une pour dire cette difficulté : celle de Beckett, précisément. Curieux paradoxe... Ou curieux aveuglement : toute langue ne se déploie-t-elle pourtant pas sur son manque de substance ? Si bien que faire de Beckett un idiome, ne revient-il pas à vouloir combler l’entre-deux qu’il avait pointé ? Et se mettre dès lors à parler une langue morte, de trop bien savoir l’exprimer... L’inquiétude qui avait poussé Beckett à parcourir une langue aux usages vacillants a disparu ici, pour faire place à une belle habileté d’écriture, trop convenue pour n’être pas, justement, l’empêchement de la langue que Beckett dénonçait. 


Limbes/Limbo, Hommage à Samuel Beckett, Nancy Huston, Actes Sud /Leméac, coll. Un endroit où aller, nov. 2000, 58p.,
ISBN-13: 978-2760921788.

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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 04:53

romicide-new.jpg"Après tout, les gens du voyage, c’est rien que des gens sans importance"...

 

 Rennes. Une vie de petits boulots à désosser les carcasses des bagnoles pour en tirer quatre sous. Flashback : la Hongrie en 1942. Les milices des Croix fléchées organisent leur chasse aux rroms – Le Zigeunfrei… En Europe, l’éradication massive des populations nomades vient de commencer. Et aujourd’hui, dans la banlieue de Rennes, les survivants sont acculés à vivre dans la précarité. Comment survivre dans pareil dénuement ? Des centres de rétention ont discrètement été ouverts par l’administration française. La vase plutôt que la boue, aux portes des caravanes. Rennes, de nos jours. Dans un rouleau de moquette, la police trouve un corps. Les pieds découpés. La PJ enquête : il s’agit du cadavre d’un homme de soixante-dix ans. Rinetti, le gardien du camp des rroms, né à Ivry-sur-Seine, fils d’immigré italien, subit la pression des flics pour de mauvaises casseroles qu’ils traînent derrière lui. Il doit jouer les indics. Lui, l’ami des rroms jusque là. Qui se rappelle la grande rafle de 1992 (déjà). Et avant cela, les fréquents séjours des militants de l’ETA en quête d’une étape de confiance. Irlande, Pays Basque, se dessine une fraternité européenne des ex-peuples en lutte. Une histoire d’exilés, de squats, celle aussi d’une mémoire très ancienne des répressions qui frappèrent le peuple rrom en France : dans le camp, on sait encore raconter les Brigades de Clémenceau, fichant systématiquement les rroms pour constituer un fichier (au fait, qu’est-il devenu ?). Ou bien les sales besognes de l’Administration française, internant les rroms dans ses camps, comme celui de Fargeau, de Montreuil-Belley, de Pontivy et tant d’autres, avant de les livrer aux nazis… Des rroms venus d’Europe de l’Est pour finir assassinés en France. Rennes, de nos jours. La PJ organise une rafle. Sait-on jamais : l’assassin du vieux pourrait être l’un des leurs. Une obscure vendetta, une vengeance : l’homme avait trahi les siens, il y a des années de cela...

De beaux portraits d’exilés dans ce polar qui obtint le Prix du Polar SNCF en 2001. Un roman entièrement révisé, annonce l’éditeur, qui cependant s’achève sur une vision par trop commode du monde rrom des camps, à mettre en avant l’omerta qui devrait y régner –mais quand on énonce "Omerta", on tait les raisons du silence des gens de peu, des exclus, des pourchassés. Silence que l’on assimile par un jeu langagier convenu à celui des mafieux ! Or, une société fragile ne peut être qu’une société de la prudence, de la méfiance, de l’aphasie. C’est cela que le roman rate en filant au plus court une fable que l’on ne nous a que trop servie. Dommage, il y avait de la richesse dans ce travail, et matière à écrire un autre polar, peut-être même dans un autre décor, pour laisser surgir la voix des rroms ! 

 

Romicide, de Gianni Pirozzi, Rivages, nouvelle édition août 2010, coll. Rivages/Noir, 203 pages, 7,50 euros, ISBN-13: 978-2743620912.

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 04:18

MA.jpgUn cours d’Alain Viala, passionnant, érudit, la Ballade des pendus pour ouvrir à cette superbe leçon de littérature, lue par Mesguich.

Quel poème, à l’écouter aujourd’hui ! Ecrit en prison par Villon, condamné à être pendu. Quel écho dans nos vies, et quel étrange plaisir à l’entendre. C’est du reste de cette relation singulière d’un poème écrit il y a des siècles à son écho en nous aujourd’hui, dont nous entretient Viala. Quelle rencontre est possible avec ces représentations que les homme se sont faites, soumises à nos imaginaires contemporains, à notre réflexion, à notre compréhension, qu’elle passe par la raison ou par l’émotion ? Quelle rencontre quand l’usage demeure si personnel, si intime, laissé en l’occurrence à l’appréciation de chacun par ces lectures que nous donnent Viala et Mesguich. Rencontre certes préparée, balisée, organisée par un appareil critique savant nous guidant dans ce fabuleux Moyen Âge, pour que cette part commune, la langue que la littérature nous offre en partage, puisse vivre en chacun et vivre elle-même dans l’inouï de ses temporalités multiples, là où demeurent les textes littéraires. Villon dans sa cellule, angoissé, moi dans mon salon. Comment un tel texte peut-il m’atteindre ? Comment résoudre au demeurant cette question si compliquée de la destination d’un texte ? Le texte littéraire ne s’impose pas : il s’offre. Lié à une situation, il peut être lu dans une autre. Mais qu’est-ce qui dure dans un texte ? Qu’est-ce qui change ? Pourquoi cette plainte du condamné m’émeut-elle encore ? Qu’est-ce qui est perdu ?

C’est cette présence que l’historien de la littérature explore. Cette présence et cette absence, magnifiquement, chaque fois faisant l’effort de situer les enjeux, les contextes, les mentalités. Car comment explorer un tel corpus ? En acceptant d’être dépaysé, répond Viala, c’est-à-dire en commençant par ne pas projeter nos propres catégories mentales sur ces textes. Car pour bien entendre les textes du passé, il faut accepter leur différence. Et la leçon de Viala de me rappeler aussitôt un séminaire de K. Pomian, nous demandant de bien réfléchir à la question inaugurale de son cours : qu’est-ce qu’un esprit du XXème siècle peut comprendre à cette littérature du début du XIXème structurée par le paradigme de l’Esprit Saint ?

Les choix de Viala sont intelligents : pour explorer cette littérature française, il a construit un corpus de trois cent textes, en adoptant pour critères ceux des textes les plus lus, les plus cités, les plus étudiés, imités, édités… Ces textes qui constituent le fonds de la culture française. Dans ce coffret dédié au Moyen Âge, inutile de dire qu’il ne suit pas à la lettre sa méthode : il déborde constamment, tant le pousse l’amour de la littérature, et nous fait découvrir des œuvres plus rares. Sublime Moyen Âge donc, plus de dix siècles au cours desquels devait surgir brusquement une langue nouvelle, romane, donnant très vite à entendre cet univers qu’elle inventait, de la poésie au roman, la souveraineté d’un art qui désormais allait commander notre rapport au monde.

  

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 04:16

 

Linguisterie… J.C. Milner en adopta le terme lors d’un cycle de ses conférences à l’Ecole de la Cause freudienne dans les années 98-99, à propos de Lacan et au-delà, pour tenter d’expliquer le déclin de la linguistique en France, ou plutôt, le désintérêt de plus en plus marqué des intellectuels français à son endroit et regretter que la linguistique ne demeurât pas le paradigme structurant notre histoire contemporaine, ainsi qu’elle l’avait été à l’époque du structuralisme. Exit le linguistic turn, le paradigme de l’Histoire reprenait le pouvoir, encore que le pictural turn lui volait déjà la vedette, reprenant à nouveaux frais les problèmes posés par la langue et son site dans nos histoires singulières autant que dans l’histoire intellectuelle, en particulier en ce qui concernait le problème des frontières.

Qu’y a-t-il, justement, à propos de frontière, de l’autre côté de la frontière que la langue dessine ?, se demandait alors Miller. Qu’y aurait-il, qui ne s’articulerait pas en propositions données de significations ?

La signification, précisément, Milner en faisait la frontière de la langue, sévère, arbitraire, coercitive et restrictive au point de nous contraindre presque, au terme d’un bilan assez lourd, de refuser pour le coup la linguistique, toujours trop du côté de la signification, plutôt que du sens. Non sans raison, Milner souhaitait que cette dernière ne fît pas trop frontière dans le langage, au sein duquel la langue ne touche au réel qu’en laissant de côté la signification (l’effet Finnegan’s Wake).

Reprenant à son compte les apories de Wittgenstein, Milner réaffirmait que "l’analyste doit penser ce qui ne se laisse pas penser", tout en se plaisant à considérer que penser, en ce qui concernait l’analyste, n’était au demeurant pas le bon terme.

Montrer, dire. Rêver peut-être. Et encore : le rêve ne montre pas, il dit semble-t-il. Mais ce qu’il dit, il le montre, bien que l’inconscient ne soit pas exposable comme l’est une œuvre d’art…..

Avec Lacan, Milner voulait dans cette conférence nous encourager au fond à travailler les deux côtés de cette frontière de la signification, pour en affirmer le caractère non essentiel. Ralliant pourtant secrètement la cause de Wittgenstein, certifiant qu’il ne peut exister de langage privé –pas même celui de l’inconscient, dont la grammaire est si précise- Milner concluait par une pirouette : en révéler les règles serait le dissoudre. Mais dans quoi ?

Qu’on se rappelle à présent la proposition énigmatique de Wittgenstein : "ce dont on ne peut parler, il faut le taire". S’il y a frontière dans le langage, la signification est d’un côté, pas de l’autre… Mais pour qu’il y ait frontière dans la langue, il faudrait qu’il y ait des choses ou des événements qui se diraient dans une autre langue, éprouvée, éprouvante, capable de s’énoncer hors de toute proposition de signification…

Ici, la logique du langage se séparerait en effet de la linguistique, pour refluer du côté de la linguisterie –Lacan en ouvrit la voix… A la manière d’un cuistre parfois, dirent certains. A ce qui résiste au langage en fait, tant il est vrai que dans le vocable "manière" s’annonce autre chose, qui est de l’ordre de la "main". A la "façon" dirais-je, au sens que Descartes donnait à ce mot, capable de jeter un pont entre la sensation et la raison. Et en frappant l’ensemble de la communauté savante de ce paradoxe que choisir la linguistique, au fond, c’était choisir que la langue fasse frontière, subsumée sous les ordonnances des grammairiens. Or Lacan ne cessa d’user d’effets de bord pour s’arrimer au sens et tenter l’échappée belle du sens hors de la signification…

Alors maintenant, savoir s’il existe ou non des langages privés… Milner n’en dit pas grand chose à vrai dire dans cette conférence, sinon que tout sujet parlant obéit aux règles de manière privée.

En fin de compte, si le langage suppose des disciplines, Lacan travaillant ses phonèmes et Wittgenstein le silence où selon lui s’épuise l’ordre du privé, parler, c’est peut-être refuser de s’installer dans une présence pleine. Ou l’être à la limite. Où se comprendre et comprendre l’autre n’échouerait pas (totalement) devant l’artifice des énoncés –ces procédures qui finissent par réduire au silence et à l’absence.

De quel côté de la langue se tenir ? Si le langage n’est pas privé de sol, on ne peut s’y jeter qu’à corps perdu, là où le concupiscent et l’irascible en fonde l’occasion. Car de quoi la langue a-t-elle la charge ? De ce que le sens ne soit pas une chose, mais un dialogue où le dehors ne cesse d’affluer. Le débord des mots. Qui est peut-être l’objet réel de tout échange et conduit nos échanges à leur ruine, cet objet le plus caractéristique du monde contemporain, qui feint éternellement de se taire. Encore faut-il résister là encore, de nouveau, à la tentation de l’entente réfléchie avec ce dehors. Du fond de cette ruine, il n’y a pas que du langage à faire signe : il y a l’être, jamais installé comme présence pleine.

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