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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 05:03

lingua franca   

Pendant des siècles, les échanges entre riverains de la Méditerranée se firent dans une langue étonnante : la lingua franca. Méprisée, ignorée par les universitaires. Les travaux de Jocelyne Dakhlia (EHESS) viennent aujourd’hui en révéler l’importance. Cette langue a surgi dans un contexte complexe, au sein de cet espace méditerranéen fragmenté en mille familles linguistiques, romanes, sémitiques, slaves, etc., articulant des clivages religieux sévères. Elle apparut semble-t-il dès le XIIème siècle, au Proche-orient, pour connaître son apogée à l’époque moderne. A quoi devait-elle son succès ? A la simplicité de son apprentissage, certes, indique Jocelyne Dakhlia, mais tout en soulignant ce qui, au fond, était sa caractéristique majeure et pour nous la plus intéressante : l’absence de dimension identitaire dans sa structure même, laissant le grain des voix filer comme il le voulait entre les rives de ces mondes allochtones.

otsiémi-boucheAucune des cultures concernées ne se l’appropria. Essentiellement parlée, sa forme resta labile, ouverte aux apports, sans cesse renouvelés. Une langue qui ne connut pas non plus le phénomène de la créolisation. Mais pour le monde cultivé d’alors, un jargon. Dépréciée mais efficace, avec son socle roman, franco-provinçal plus exactement, italien sur les versants du Levant, espagnol au Maghreb, s’enrichissant de mots arabes, turques, etc. Il n’est pas jusqu’à Molière qui ne s’en soit fait l’écho dans ses pièces, comme dans Le Bourgeois gentilhomme.

Une langue dont l’usage, étudie Jocelyne Dakhlia, ne se limitait en outre pas aux seuls échanges entre maîtres et esclaves, comme on a pu le croire longtemps, mais partagées entre esclaves razziés de tous les coins du monde, l’apprenant pour communiquer entre eux, elle permit d efaire surgir un espace où témoigner de leur condition. Langue des marchands et des populations urbaines, elle poussa même ses mérites jusque dans les négociations diplomatiques.

C’est la colonisation française qui mit fin autoritairement à cette expérience linguistique. Au départ, on fournit aux soldats de l’Expédition d’Alger (1830) des lexiques en lingua franca. Mais très vite son usage fut interdit, pour être remplacé par celui du français. Ironie du sort, de nos jours, une lingua franca s’invente de nouveau en Algérie, dans les relations marchandes entre algériens et… chinois. Ailleurs, en Afrique par exemple, un français s’invente, truculent, comme dans le cas des romans de Janis Otsiémi, spectaculaires, véritable indigénisation de la langue française, la déployant dans de nouvelles ressources langagières, trépignant de trouvailles, inventives à l’extrême et ne gaspillant jamais son français en formulations marmoréennes. Une chance pour nous qui parlons trop souvent notre mauvais français d’apparat : l’espoir d’un monde plus complexe !

 

 

J. Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Actes Sud, 2008, 591 pages, EAN13: 9782742780778.

Article du Monde du 17 février 2010, sur l’usage d’une langue cassée entre chinois et algériens.

NRP, septembre 2010, n°619, issn : 1636-3574, 7,50 euros

Janis Otsiémi, La Bouche qui mange ne parle pas, éditions Jigal, septembre 2010, 15 euros, ISBN 978-2-914704-73-1

 

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 05:24

Masque-a-gaz.jpgVoilà que de nouveau on en appelle aux civilisations bornées...

L'occasion d'en explorer un peu les fondements...

A l’origine, le poids de la frontière grecque n’était pas politique. 

Seule la polis inscrite dans les limites du cœur de la Cité l’était.

Mais c’est de ce schéma spatial de la Cité grecque réduite à son cœur qu’est issue notre rhétorique de sacralisation des frontières.

Or pour les grecs, la frontière était d’abord une "fange pionnière", profonde et perméable, moins un lieu politique qu’un espace ouvert à d’autres possibilités de l’être. Ce n’est que tardivement qu’on l’a assimilé à une ligne que l’on ne devait plus franchir : les eschatiaï grec étaient plutôt, par excellence, l’espace des échanges pluri-ethniques et culturels, terres d’attribution incertaines, bouts du monde, confins ouverts parcourus d’altérité.

Pas vraiment sauvages, ces eschatiaï relevaient d’une géographie qui, sans appartenir en propre à la cité, lui revenait pourtant. Domaine des bergers et des apiculteurs, des charbonniers et des bûcherons, ces civilisateurs isolés et silencieux, une sorte de jachère abandonnée aux friches de la connaissance. On y construisait néanmoins des sanctuaires communs !

lignemaginotantitank.jpgMystérieuses, ces terres mal délimitées géographiquement et conceptuellement, formaient ainsi le lieu idéal des frottements civilisationnels, un espace riche de rencontres et de heurts. La tombe d’Œdipe s’y trouve, et bien d’autres de ce genre, ouvrant à la nécessité de comprendre ce qui fonde le sens de l’humain. Artémis y demeure, et les éphèbes par exemple y tenaient garnison, eux qui, après avoir perçu leur bouclier rond et leur lance, devaient se jeter dans l’aventure de la construction de soi –à remarquer : ces éphèbes n’y assuraient pas à proprement parler la défense du territoire. Peripoloï, ils parcouraient, en reconnaissance, ces confins placés hors de toute connaissance assurée.

Sans entrer dans le détail de l’organisation stratégique et géopolitique du territoire grec, peut-être n’est-il pas indifférent d’avoir à l’esprit sa hiérarchisation, ce territoire se composant d’abord de celui, strictement démarqué, de la cité (l’asty), entourée de champs labourés (la chôra) volontiers abandonnés aux envahisseurs, et de confins (les eschatiaï). Le tout formait un espace politique parfaitement hétérogène – en d’autres termes : la cité, discriminée de son territoire, était seule revêtue d’une importance stratégique. Mais si, de fait, cette discrimination témoignait de ce que la dimension politique de la vie humaine paraissait la seule à devoir être défendue avec acharnement, il est cependant important d’avoir à l’esprit que cette dimension politique n’épuisait en rien les autres contenus humains, l’affectif en particulier, que justement ce monde double, trouble, troublant des eschatiaï recelait.

tranchees.jpgC’est le nationalisme des Etats modernes du XIXème siècle qui est parvenu à enfermer les cultures dans des frontières politiques, par une action d’évidemment culturel conjuguée à une action de spécifications nationaliste des cultures, à commencer par leurs littératures. Et que leur importait que partout aient surgi de sérieuses contradictions entre cette construction nationaliste et le droit des ethnies…

Le néologisme de frontière, lui, fut forgé en 1773. Il ne parvint à s’imposer que très tard encore une fois, car jusqu’au XIXème, deux vocables coexistèrent pour désigner ce que l’on souhaitait entendre par là : celui de frontière et celui de "ligne". L’un et l’autre ne parvenant pas à dissimuler, ainsi que Lucien Febvre le fit observer, leur vieux sens militaire. Comment oublier en effet que la frontière, dans le vocabulaire militaire, n’a jamais désigné autre chose qu’un ordre de bataille ?

Quant à ce qu’il désigne aujourd’hui, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que longtemps, la maîtrise de l’espace n’est pas passée par l’établissement de lignes continues de fortification : on avait les Marches pour cela. Et jusqu’à Louis XIV, on disposait de portes d’entrées en terres étrangères. Tactique militaire là encore, ces "portes", ces "avenues", étaient censées nous permettre de couper les "rocades" des armées ennemies. Ce n’est qu’au terme des sévères échecs de la stratégie militaire française que l’on abandonna ces concepts offensifs de frontière, pour celui de la ligne frontalière défensive, dont on confia à Vauban la fortification.

Déjà la France songeait à s’enfermer dans ses quatre pitoyables murs. Un vieux réflexe national, en somme…

 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1996_num_140_2_15625

Frontières et Contacts de civilisation. Colloque universitaire franco-suisse, sous le patronage du Comité français des Sciences historiques et de la Société générale suisse d'Histoire (Besançon-Neuchâtel, octobre 1977). Avant-propos de Louis-Edouard Roulet. Introduction de Michel Devèze, Collection Le Passé Présent (Etudes et Documents d'Histoire). Neuchâtel, Editions de La Baconnière, 1979. In-8, broché, couverture illustrée à rabats, 240 pp. Illustrations hors texte.

Voir aussi la Périégèse ou les Arkadika de Pausanias.

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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 05:27

pertus4Près de 500 000 immigrés, imaginez !

En une nuit ! 500 000… 500 000 qui profitèrent des grandes gelées de l’hiver 406 pour traverser le Rhin à pied et débarquer en Gaule. La plus grande vague d’immigration que connut l’Empire romain, fort de 25 millions d'âmes –une paille à l’échelle de la seule population française actuelle ! Des Vandales pour la plupart, certains marchant jusqu'à l'Espagne pour s’établir ensuite en Tunisie, tandis que les autres faisaient souche chez nous (cela veut-il dire quelque chose ?) et inventaient ce qui n’existait pas encore : demain la France.

Des Vandales et des Francs, du norois Frekkr : hardi. Germains en fait, nos ancêtres, aussi sûrement que les gaulois. Ah ces gaulois… Ancêtres mythiques, relevant d’une construction historiographique rudimentaire qui supposait qu’avec eux, la France avait déjà implicitement conscience d’exister comme Nation… Une reconstruction a posteriori de l’Histoire française comme (grande) marche de la nation vers son accomplissement «français». Il vaut la peine d’en décrypter les présupposés, tournant toujours autour de deux grands axes : celui de la constitution de la Nation autour des rois d’Ile-de-France puis de l’Etat centralisateur (autorisant la construction d’un thème national articulé par la notion de Peuple), celui de l’évolution de ce Peuple vers une République de citoyens façonnés par l’Instruction Publique (autorisant la construction d’un thème démocratique articulé par l’idée de Nation républicaine).

Le tout savamment localisé par le tracé d’une géographie impeccable, nous calfeutrant à l’intérieur de frontières prétendument «naturelles». Mais en France moins que partout ailleurs il n'existe de frontières naturelles :  les Alpes ouvrent de grands boulevards avec leurs vallées transversales, le Rhin, bien qu’impétueux, offre de multiples occasions de traversée et quant aux Pyrénées, elles sont elles-mêmes déchirées par de grandes coulées qui autorisent bien des passages (parlez-en aux Basques).

Quelles frontières naturelles, dès lors, d’autant que, paradoxalement, le seul fleuve à «faire frontière» en France fut le Rhône… Alors pensez : les Gaulois… Mais certes, quel bel outil de réconciliation nationale… Quel levier de fabrication et d’estampillage made in France, de cette France articulée secrètement par l’idée de l’Etat-Roi gommant toutes les coutumes et tous les droits… De sorte qu’écrire l’Histoire de France n’a jamais été, et ô combien nous le vérifions aujourd'hui, qu’écrire l’histoire de la Volonté de l’Etat-Roi français.

 

Image : anonyme. Dans cette troublante iconographie, remarquons que l’imaginaire de l’invasion barbare ouvre à l’idée de son retrait, une fois l’invasion repoussée (tôt ou tard). Sauf qu’en ce qui concerne cette invasion, nombre d’entre eux s’établirent dans le pays "envahi" pour y faire souche et enrichir le fait local de leur propre culture…


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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 05:50

petitsviets.jpgFrançais de nationalité, ils n’avaient pas la chance d’appartenir au «corps français traditionnel», selon les bons mots de Gérard Longuet, patron des sénateurs UMP.
C’est pourquoi on les a parqués, enfermés, humiliés en les reléguant, les bannissant, les exilant sinon les «expatriant» sur place, dès 1956 à leur arrivée en France, dans des baraquements qui n’avaient rien à envier à ceux des guerres les plus sales du siècle, comme celui de Sainte-Livrade-sur-Lot : le CAFI (Centre d’Accueil des Français d’Indochine).
1200 français d’Indochine au Cafi, 700 enfants, 10 douches collectives.
Pas de sanitaires dans les baraquements, des toits en carton, aucune intimité possible, jamais. Pensez : une ancienne poudrerie militaire, des entrepôts divisés à la hâte où entasser, comme des bêtes, ces français dérangeants -des familles…

cafipancarte---copie.jpgIl faut les imaginer en 1956, ils en témoignent dans ce livre, mais du bout des lèvres aujourd’hui encore. La peur d’importuner, de n’avoir pas le droit de révéler, de n’être pas, de ne toujours pas faire partie de ce fameux «corps français traditionnel» aux arrogances insupportables.

Leur voyage tout d’abord, 25 jours sur des paquebots de fortune, loués parfois aux italiens, des tas de ferraille où vomir tout son saoul en attendant la terre ferme. Pour l’occasion la boue dès leur arrivée, et les norias des bus déversant leur cargaison humaine sans ménagement. Une seule valise autorisée par famille. Le temps gris, un ciel sinistre et la fange entre les baraquements. Il faut les imaginer muets de stupeur : c’était ça, cette gadoue ignoble, ce que la France leur offrait. Des baraquements. Sinistre vocabulaire d’un siècle dégradant.

A Sainte-livrade… Et ailleurs. D’autres camps agençant un accueil identique. Celui de Brias, du Cannet-des-Maures, de Noyant-sur-l’Allier, et quelques autres, détruits depuis, biffés, gommés pour que rien jamais ne fasse retour sur cette page honteuse de notre Histoire commune : celle d’un monde bafoué. Celui de milliers de français aux yeux desquels tout ce qui était admirable s’appelait la France. Une France qui s’incarnait en villas blanches. Ah le blanc ! Cette couleur si lumineuse de la colonisation française…

cafi.vue.jpgMais pour ces nha-quê, ce fut 52 années de grisailles et d’humiliation. Car, entendez bien : en 2009, sans doute parce que les médias, enfin, ont commencé de faire leur travail, s’interrogeant sur l’existence de ces camps, les premiers bulldozers ont fait leur apparition. Promis, on va vous le refaire le camp, vous loger décemment. Mieux vaut tard que jamais…
Détruire en fait, toute trace de la vilenie de l’administration française pour laquelle les rapatriés d’Indochine n’étaient que des sous-hommes. Qui se tairaient, pariait-elle. Animés qu’elle les imaginait, par cette fameuse valeur que l’on prêtait et que l’on prête toujours aux natifs du Viêt-Nam : dâm-dàng, cette capacité à tenir, à faire face, à ne jamais faillir, ce courage, cette endurance dans l’abnégation, une sorte de résignation bienvenue. On les savait durs à la tâche, ils se tairaient. De toute façon, on ne leur laisserait pas le choix. Et longtemps ils se sont tus en effet. Isolés, accablés, ignorés. Un silence les recouvrait, qui permit aux patrons du coin d’user et d’abuser, avec la complicité de l’administration du camp, d’une main-d’œuvre bon marché. A l’aube les camions arrivaient. Pas des bus : des camions. Qui venaient chercher leur marchandise : des femmes, des enfants que l’on enfermait dix, douze, quatorze heures avant de les relâcher le soir, terrassés de crainte et de fatigue.

Le livre est saisissant. Le Cafi était un  ghetto. Il l’est resté près de cinquante ans. Des français d’origine indochinoise y vivent encore. Y finissent leurs jours. Un ghetto dont des administrateurs vétilleux veillaient à orchestrer la précarité. Il exista même un arrêté républicain pour gérer cette précarité : l’arrêté Morlot (1959). Lequel stipulait que l’acquisition d’un poste de radio devait être interprété comme un signe extérieur de richesse passible d’expulsion. Il fallait donc soit s’enrichir d’un coup pour espérer quitter le camp, soit durer dans la survie.

Il y avait même une école au Cafi : l’administration gérait consciencieusement les parcours des enfants dont elle avait la charge, offrant des bourses qui, suite aux tracasseries qu’elle s’ingéniait à monter, n’était jamais accordées qu’avec un retard de trois ans en moyenne, mettant ainsi souvent fin à tout espoir d’études.

Il faut lire cet ouvrage pour prendre la mesure de l’infamie républicaine. Moins une étude scientifique qu’un témoignage. Car nous sommes encore dans ce temps du témoignage, d’un témoignage qui n’a pas pu, jusqu’à aujourd’hui, se faire entendre ! Viendra plus tard le tournant de l’étude. S’il en est temps du reste : la première génération a presque entièrement disparue. Reste les générations suivantes. Et notre histoire. Reste notre histoire en effet, car reste la richesse de cette histoire dont il faudra bien un jour prendre la mesure.

Qui étaient ces français d’Indochine ? Des très riches et des très pauvres, et toutes les classes intermédiaires. Une population qui avait inscrit en elle la mémoire à la fois du colon et du colonisé, du dominant et du dominé, du possédant et du dépossédé. Et parmi les plus modestes, une population incroyablement métissée : tout l’Empire français avait déversé là ses racines : tirailleurs marocains, sénégalais, légionnaires roumains, émigrés russes, allemands, de tous les coins du monde le monde était venu donner naissance, en Indochine, à une nouvelle identité issue des plus incroyables métissages qu’il était possible d’imaginer ! Singulière mémoire du Monde ! N’était que les enfants de ce monde n’ont bien souvent hérité que du silence de leurs parents, lesquelles ont dû se taire dans un pays qui ne voulait pas les entendre. Mais du camp des oubliés montent, là aussi, des paroles où réinscrire notre histoire commune. L’Histoire, disait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes. Que nous acceptons d’être, que nous voulons être. Une conscience, une volonté que nous aurions tort d’amputer de telles dimensions de sens.


Petits Viet-Nams, de Dominique Rolland, éditions Elytis, 27 novembre 2009, 208 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2356390325.

Lien : http://www.rapatries-vietnam.org/

un documentaire : Le Camp Des Oubliés - Les Réfugiés Vietnamiens En France, de Marie-Christine Courtès, éditeur : Vodeo.Tv, 24/04/2006, 11 euros.

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 05:00

basquiat.jpgAu XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque, dans la vie animale disait-on, infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa ptétendue stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.

La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces "monstres" de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.

Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.

C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…

ourika.jpgDans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.

La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux.

 

http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html

Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux. Photo : évidemment Basquia...

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 04:19

biblio-payot-leon.jpgLors de sa Conférence Marc Bloc (EHESS), prononcée le 13 juin 1995, Nathalie Zemon-Davis s’était emparée avec une rare pertinence de la question du métissage culturel à travers deux figures importantes du monde méditerranéen : Hassan ibn Muhammad al-Wazzan et David Nassy.
Il s’agissait aussi surtout pour elle d’explorer les médiations, la fortune, les usages que le monde contemporain avait fait de ces deux grandes figures, à travers l’écrivain Amin Maalouf pour le cas de Hassan al-Wazzan, l’exemple que j’ai retenu ici.

Avant cela, cette belle et forte conférence, pleine d’espoir et d’enthousiasme à l’époque, convoquait l’écrivain Elias Canetti, évoquant avec nostalgie, au début de ses mémoires, «le mélange qui colorait sa ville natale de Ruschuk», sur les rives du Danube dans les premières années du XXème siècle – bulgares, turcs, sépharades espagnols, grecs, albanais, arméniens, tziganes, roumains, russes et d’autres encore, enrichissant de leur présence un monde qui bientôt allait se fermer. De ce métissage, Canetti comprenait qu’il ouvrait, voire forçait la connaissance à franchir les frontières  provocant un chevauchement des valeurs et le patchwork des identités, si salutaire quand on y songe.

Toute identité féconde a pour lieu la complexité. Nathalie Zemon-Davis devait aussi rappeler Homi Bhabha révélant dans ses études combien l’hybridité hantait la culture des élites, l’effrayait, tant à ses yeux elle risquait de donner naissance à une culture faite de «brouillages». Brouillons alors, en rêvant à Hassan et à sa re-médiation sous la plume d’Amin Maalouf.

jean-leon.jpgEn 1524, à Bologne, un voyageur lettré venu d’Afrique du Nord achève son dictionnaire arabe-hébreu-latin. Il est né à Grenade, à l’époque de la Reconquête. Au cœur d’un siècle où tout mélange paraissait transgressif, était présenté comme «contre-nature», monstrueux. Natif de Grenade, Hassan s’embarqua pour Fez, dont il devint le diplomate. Puis il inaugura une vie de voyages, vers Tombouctou, Gao, au lac Tchad, l’Egypte, la Mer rouge jusqu’à L’Arabie, son pèlerinage à La Mecque, Istanbul, Tripoli, Tunis. Il enregistra tout, nota tout, témoignant de cette grande curiosité culturelle qu’il partageait avec les autres musulmans lettrés de son époque.

En 1518, de retour d’Egypte, il fut capturé par des corsaires, vendu et incarcéré au Château Saint-Ange. Catéchisé, il finit par recevoir le baptême chrétien à la Basilique Saint-Pierre et devint Johannes Leo Giovani Leone (du nom du pape qui le convertit). On le retrouve ensuite à Bologne, où il travaille à son dictionnaire pour le compte de Maître Jacob ben Simon le Juif. Revenu à Rome, il traduit en italien le grand récit de ses voyages, traduction qu’il achèvera en 1526, date de parution de l’ouvrage. Dans cette première édition, observe Nathalie Zemon-Davis, l’éditeur ré-enracine Hassan/Léon dans le monde chrétien, laissant entendre combien il était attaché à sa foi chrétienne, alors que le manuscrit de ce dernier exprime clairement le désir d’Hassan de pouvoir un jour rentrer en Afrique. Où il mourut du reste, sous le nom d’Hassan al-Wazzan.

La Description de l’Afrique d’Hassan, est le récit d’un métissage culturel, entre Chrétienté et Islam essentiellement, entre Europe et Afrique. Un récit qui invite au fond, nous dit Nathalie Zemon-Davis, à entrer dans une «stratégie» identitaire : peu importait pour Hassan les marques administratives dont on voulait l’affubler : il savait y sacrifier sans renoncer pour autant à la complexité de son identité réelle. De fait, sa relation tranche sur les publications de l’époque. Hassan/Léon y traite des trois religions monothéistes par exemple, avec un souci d’objectivité que l’on ne rencontrait alors pas. Une impartialité mémorable, si l’on songe que son traducteur français crut bon d’en gauchir l’honnêteté, en rajoutant par exemple de l’Islam qu’elle recelait «la damnable secte mahométane»… Hassan, lui, tient balance égale entre l’Europe et l’Afrique. On le voit discourir avec la même ferveur des poètes italiens ou numides par exemple. Et dans cette Description de l’Afrique, bien qu’il se montre en prise sur plusieurs mondes, rien ne paraît d’aucune manière l’écarteler.

léonl'africainOr dans son roman de 1986, Léon l’Africain, avec Amin Maalouf la prise sur ses mondes ne paraît plus ouvrir à une identité aussi imperturbable. Amin Maalouf dresse cette fois le portrait d’un être écartelé, traversé par des conflits intérieurs. Certes, cela tient à la propre trajectoire de Maalouf, choisissant le français pour raconter le passé et le présent des peuples arabes, mais un français traversé par des conflits intérieurs. Si bien que le roman qu’il consacre à Hassan/Léon le force à ouvrir de nouvelles stratégies identitaires. Maalouf ne peut vivre aussi sereinement qu’Hassan ses multiples identités. Il trouvera la solution dans une nécessaire transcendance.

Dans ce roman, si Maalouf suit au plus près les faits, nous rappelle Nathalie Zemon-Davis, il se croit cependant obliger d’inventer des événements pour donner du sens à la force du personnage dont il veut transposer dans notre siècle l’intelligence. Maalouf le lie de façon passionnelle aux cultures qu’il traverse, des amantes, des épouses, des enfants. Le roman noue alors une tension qui longtemps demeure irrésolue et finit par trouver son dépassement dans cette identité nomade que Maalouf lui invente. C’est Hassan léguant à son fils imaginaire sa double identité : «A Rome, tu étais fils de l’Africain ; en Afrique, tu seras le fils du Roumi». Et ce conseil, si précieux pour nous désormais, aux yeux de Nathalie Zemon-Davis : «N’hésite pas à t’éloigner, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances».
La voie qu’ouvre ainsi Maalouf, nous convainc Nathalie Zemon-Davis, est celle d’une transcendance : celle de la psychologie de l’homme nomade, celle de l’habitant du désert d’Islam, où l’on peut entendre l’écho du pèlerin chrétien ou de l’exilé juif. Une transcendance dont Nathalie Zemon-Davis affirmait, en 1995, qu’elle lui semblait «pouvoir répondre aux passions et aux revendications de notre fin de siècle.»


Métissage culturel et méditation historique, Nathalie Zemon-Davis (EHESS), Conférence Marc Bloch du 13 juin 1995. texte intégral :
http://cmb.ehess.fr/document114.html

Léon l'Africain, de Amin Maalouf, LGF, poche, janvier 1987, 346 pages, 6 euros, ISBN-13: 978-2253041931.

Léon L'Africain : Un voyageur entre deux mondes, de Natalie Zemon Davis, traduction Dominique Peters, éd. Payot, avril 2007, Collection : Biographie Payot, 472 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2228901758.

Une édition française est consultable sur le site de la BN Gallica numérique :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047539.r=l%C3%A9on+africain.langFR


The History and description of Africa, and of the notable things therein contained, written by Al-Hassan Ibn-Mohammed Al-Wezaz Al-Fasi, a Moor, baptised as Giovanni Leone, but better known as Leo Africanus, done into English in the year 1600, by John Pory, and now edited, with an introduction and notes, by Robert Brown (Reliure inconnue), de Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsî, dit Jean Léon l'Africain (Auteur), Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsi, dit Léon, introduction Robert Brown et John Pory, édition anglaise : The Hakluyt Society, 1896.

JEAN-LEON L'AFRICAIN, Description de l'Afrique. Nouvelle édition traduite de l'italien par A. Epaulard, Adrien Maisonneuve - Paris – 1980, 2 volumes in-4° . Vol.1 XVI-319 p., cartes. Vol. 2 pag. 320-629, cartes, index, ISBN: 9782720004551.

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 04:32

L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités des élites européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire de l’Europe, unifiant les mœurs et les mentalités de ses élites comme aucun autre livre ne l’avait réussi jusque là.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos.
Mieux : dans toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore sentir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrai un véritable conflit psychique dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont la grâce (une distinction de goût) fonde la supériorité définitive sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir…



Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.

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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 04:09

 

rromanis-voice.jpgLe racisme, c’est bien connu, se nourrit (en même temps qu’il les nourrit) de confusions et d’approximations quant aux populations ciblés. Ainsi des Rroms, vaguement assimilés, aujourd’hui encore, aux "gens du voyage", nomades sans professions, mieux : sans origine attestée… Le tout dans l’oubli savamment entretenu des rroms médecins, commerçants, chefs d’entreprise, écrivains, enseignants… Le tout dans l’ignorance des faits : seuls 4% de la population rrom est réellement "mobile" ! 

Sans origine, les rroms ? Rien n’est moins établi pourtant : les Rroms sont issus d’un peuple sédentaire, qui a dû quitter l’Inde au XIème siècle, pour fuir les persécutions dont il était victime. Originaires de Kannauj, qui était alors la capitale culturelle et économique de l’Inde du Nord, détruite en 1018. Le tout est fermement établi par un chroniqueur arabe du XIème siècle, Abu Nasr Al-'Utbi  (dans son livre : Kitab al-Yamini). Ils sont arrivés dans l’Empire byzantin aux XIIème - XIIIème siècles, avant de s’éparpiller en Europe, où ils formèrent une Nation désormais essentiellement européenne, "sans territoire compacte" évidemment, ainsi que l’explique l’universitaire Marcel Courthiade. 

 Dès 1422, des documents attestent de leur présence en Europe, où ils furent l’objet de nouvelles persécutions. Et pour mieux se dédouaner de l’oppression qui les visait, l’Europe fabriqua le thème de leurs mystérieuses origines et démultiplia leurs dénominations pour entretenir la confusion qui allait leur être à bien des moments de notre histoire, fatale.… 

Rroms, pourtant. Le mot lui-même a été étudié de près par Marcel Courthiade. Il désignait d’abord une communauté cultivée. Rroms, un mot par lequel ils se nommaient, plutôt que le terme de "tsigane" maintenu pourtant jusqu’à nos jours et qui relevait, lui, d’une désignation exogène traduisant le mépris dans lequel on voulait enfermer ce peuple. Tsigane, du grec médiéval Athinganoi, qualifiait en effet une secte qui se revendiquait de Melchisédec, secte de "Purs" qui refusaient tout contact avec les autres populations, d’où leur mise à l’écart comme "Intouchables". Pourchassée, elle disparue vers l’an 1000. Par la suite, nous apprend Marcel Courthiade, l’on attribua ce vocable aux gens simples, pauvres. Ce mépris accompagnera le vocable tout au long des siècles. 

Rroms donc, désormais, pour nous. Avec en suspens une réflexion que l’on ne se fait guère, moins sur les raisons de leurs migrations (les persécutions), moins sur les raisons de leur dispersion (les persécutions), que sur leur formidable capacité à s’adapter aux effroyables conditions qui leur furent imposées, au point que de sédentaires, ils firent du voyage un élément de leur culture et conservèrent, dans cette dispersion, leur identité et leur langue. 



Marcel Courthiade : Compendium à l’usage des étudiants de l’INALCO, section langue et civilisation rromani.

Marcel Courthiade, est le responsable de langue et civilisation rromi à l'Institut national des langues et civilisations orientales, secrétaire adjoint de l'Union romani internationale.

On lira avec intérêt son article de L’encyclopédie Universalis : Les Rroms :

http://www.universalis.fr/encyclopedie/rom/

Les Rroms dans les belles lettres européennes, Marcel Courthiade, Rajko Djuric, Edition L'Harmattan, 2000, 189 pages, 17 €, ISBN 2-7475-5878-9.

Sagesse et humour du Peuple Rrom, Proverbes collectés, traduits et présentés par Marcel Courthiade, classés par Stella Méritxel Pradier et illustrés par Ferdinand Koçi.

 

A lire aussi :

Roma And Egyptians In Albania: From Social Exclusion To Social Inclusion, Hermine G.De Soto, Sabine Beddies, Ilir Gedeshi, World Bank Publications, juill 2005, 310 pages, Anglais, ISBN-13: 978-0821361719.

Gypsy Identities 1500-2000: From Egipcyans and Moon-Men to the Ethnic Romany, David Mayall, Routledge, oct 2003, 328 pages, ISBN-13: 978-1857289602.

The Romani Voice In World Politics: The United Nations And Non-State Actors, Ilona Kilmova-Alexander, Ashgate Publishing Limited, mars 2005, Collection : Non-state Actors in International Law, Politics and Governance Series, 195 pages, ISBN-13: 978-0754641735. 

    3Disch:1http://wn.com/KANNAUJ__La_ville_des_rroms

 

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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 07:43

tour-de.jpgNos arrière-arrière-grands-parents planchaient encore sur ce manuel destiné à l'édification de leur belle jeunesse.
Roman d'éducation à la française, ce Tour de France est le récit d'un voyage que deux orphelins lorrains accomplissent pour retrouver leur seul parent vivant : un oncle exilé à Marseille. André et Julien Volden ont respectivement 14 et 17 ans. Ils ont franchi clandestinement la frontière allemande qui sépare, depuis 1871, la "pauvre" Alsace-Lorraine de la France. Fidèles à la mémoire de leur père (mort en expirant son dernier appel : "France !"), ils n'ont qu'un but : vivre dans cette France qu'ils ne connaissent pas, mais pour laquelle ils nourrissent une définitive passion... d'orphelins ! Le message est limpide. Curieusement d'ailleurs, ils s'éprouvent comme séparés de la mère Patrie (Heimat, avoueraient-ils pour un peu, et en allemand encore, si on les y poussait), dans laquelle ils n'ont jamais mis les pieds, mais pour laquelle ils n'hésitent pas à quitter leur "pays". C'est du reste cette dialectique Patrie/pays que l'ouvrage met ainsi en œuvre, au terme de laquelle le premier terme devrait pouvoir transcender le second, en s'appropriant nombre de ses prédicats. Traversant donc les différents pays de France, dont ils relèvent soigneusement les complémentarités et non les différences, nos deux enfants ne cessent d'y inscrire le travail par lequel devrait s'accomplir l'unité nationale : la mise en ordre téléologique de son espace.
fonte.jpgCar la France s’y affirme comme une géographie plutôt qu’une histoire ! Et pour cause : cette histoire n’est pas encore écrite, du moins, elle ne l’est que dans les couches savantes et aristocratiques de cet ensemble baptisé France par les grands géographes français du XIXème siècle, qui avaient opéré à ce renversement, préparé il est vrai par le concept d'année zéro de la Révolution (1792 : le français est rendu obligatoire sur tout le sol national constitué -il mettra encore des décennies avant de s'y établir). Mais il s'accomplit dans ce manuel avec une rare énergie, à destination des couches bourgeoises et populaires, sinon rurales. C'est donc dans cette sémantique du géographe –sinon du botaniste, sans doute pour enraciner dans la mentalité des futurs français (la population qui peuple l’espace géographique nommé France) l’idée du Droit du sol- que prennent pied les métaphores de la nation comme nation organique. "Le plus beau des jardins, c'est celui où il y a les plus belles espèces de fleurs. Eh bien, petit, la France est ce jardin". Or, dans ce jardin, l'histoire ne s'ouvre qu'au hasard de la promenade, comme autant de fenêtres sur l'imaginaire de la vie des Grands Hommes, au fond toujours la même malgré ses apparences de diversité : celle du service de la Patrie. Il n'y a ainsi plus aucune profondeur historique dans cette histoire qu’ils écrivent, mais un rapport de contiguïté que l’histoire entretiendrait avec l'espace qui l'exprimerait.

 

tourPour en rendre compte, il faudrait au fond accomplir un détour par la langue anglaise, qui différencie nettement l'Histoire (history) des histoires (stories). La consistance de l'identité française ainsi décrite ne relève pas de la compétence historique, mais idéologique : elle est une storie, une fable à l’usage des enfants.

Une storie que l’on réinscrit dans une géographie politique dont la logique repose sur... l'état des forces de production ! Précisons que G. Bruno n'est pas marxiste...
Car ce que nos enfants découvrent, ce ne sont pas des terroirs mais des circonscriptions et des bassins de production. Bruno ne cesse de dresser l'inventaire non pas des traditions, mais des innovations techniques qui foisonnent sur le sol français –et sans doute pour concurrencer celles qui font briller l’Allemagne et l’Angleterre de mille feux.

De ce point de vue, l'épilogue écrit en 1904 est un monument dressés aux valeurs scientistes et hygiénistes : l'inventaire n'oublie rien, du train, de la photographie, de Pasteur, des rayons X, du télescope, du microscope, du sous-main, du cinématographe, du métropolitain... Bref, de tout ce qui, en soi, ne possède aucun caractère français…

Le génie français de l'universel s'universalise au point de se dissoudre dans cette modernité qu'il a eu tant de mal, au demeurant, à rallier... Etrange tour de France qui s'accomplit en tour du monde symbolique au Jardin des Plantes, où se trouvent rassemblés la flore et la faune du monde entier. Le paysage français ? Il est industrieux et entièrement assujetti à cette vocation moderne. Donc habile : il disparaît avec le "produit" qui l'avait façonné. C'est l'exemple des mûriers du Dauphiné, un paysage d'arbres exfoliés - les feuilles servant à nourrir les vers à soie -, dont il ne reste plus trace aujourd'hui.
L'amour de la France se conjugue avec celui de l'hygiène, du travail, de la fierté d'appartenir à la race banche( !), "la plus parfaite des races humaines". Il s'avance dès lors au devant de bien des déconvenues, bien des malentendus, bien des paradoxes, tiraillé entre les valeurs de la modernité et celles des "pays", enracinées dans les contraintes des solidarités de proximité. Si bien que le Tour de France s'achève de nouveau sur l'obstacle du terroir. La téléologie moderniste tombe alors en panne pour ouvrir au triomphe la spéléologie, si l'on peut dire, de la France profonde.





Le Tour de France par deux enfants, G. Bruno, éd. Belin, coll. Edition scolaire, déc. 1985, relié, 331 pages, ean : 978-2701102528. Epuisé.

Images chapitre XLVIII, sous-titrée : la plus grande usine de l’Europe : Le Creusot. Les hauts fourneaux pour fondre le fer.

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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 04:15

 

claude gauvardDans son étude sur la France des capétiens, au détour de l’analyse du rôle que l’Eglise chrétienne joua dans la mise en place de la nature du Pouvoir capétien, Claude Gauvard, sans bien sûr que cela soit son objet, laisse filtrer tout de même des observations qui donnent beaucoup à penser sur cette question de l’identité nationale.

La France des capétiens, nous rappelle-t-elle, avait cherché à ancrer le Pouvoir dans des territoires (le sol) et des lignages (le sang), dévoyant la réflexion sur la nature de l’autorité pour lui préférer les fumets de la Domination. Le Roi de France, à défaut d’installer un royaume, s’était construit comme le chef de la noblesse et non celui des français. Son royaume n’était qu’une nébuleuse de Principautés qui couraient le risque de voir leurs liens se briser à tout moment.

L’Eglise joua alors le rôle de ferment de l’unité de ces espaces par trop desserrés. Avant de se lancer dans cette fonction d’ordre, la réforme grégorienne avait affermi la hiérarchie en son sein et proclamé bien fort que les laïcs étaient au service de l’Eglise.

Le "Blanc manteau de l’Eglise", selon la formule consacrée à l’époque, recouvra ainsi les épaules de la noblesse. Restait à construire la conformité d’un Peuple qui n’existait pas. C’est là que l’étude de Claude Gauvard devient intéressante : ce qu’elle révèle, c’est l’invention par l’Eglise d’une construction identitaire qui allait se déployer dans toute l’Europe pour en modéliser la problématique.

L’Eglise installa le sacré dans tous les territoires qui lui étaient subordonnés. Elle l’établit, c’est-à-dire qu’elle en inventa les formes, les usages et les vertus, en se lançant très concrètement dans un programme de construction sans précédent, lui permettant d’élever partout ses monuments, des églises aux calvaires et autres mobiliers du sacré chrétien.

Bien évidemment, cela permit à l’art roman de se développer de manière étincelante : le programme était ambitieux et il n’est pas question ici d’en juger les mérites esthétiques. Par parenthèse toutefois, ce que l’on peut observer c’est qu’alors l’Eglise gela les richesses du pays dans la pierre et ses accessoires : pierres précieuses, or, argent, des incunables aux châsses, partout l’Eglise thésaurisait, partout l’Eglise amassait son trésor.

C’est alors que les cimetières entrèrent dans l’espace habité, inscrivant non seulement l’Au-delà de ce côté-ci de la vie, mais en ramenant les morts "chez eux", en les plantant en terre pour qu’ils y fassent souche, elle enracina les êtres dans la terre du village, désormais inscrit dans l’eschatologie chrétienne.

Outre la construction de monuments, l’Eglise mis en œuvre une campagne sans précédent de processions. Il s’agissait là encore d’inscrire des déplacements, des gestes, le sacré, dans le quotidien de tous et sceller l’unité du village. L’unanimité chrétienne à vrai dire, tant il était difficile d’échapper à l’obligation d’un itinéraire processionnaire explicitement voué à unifier les différentes parties du village et à en marquer les terres du sceau chrétien.

(Par parenthèse, quel éloignement des évangiles, dans lesquels le Christ vient commander aux hommes de partir, d’abandonner leurs terres, de ne point s’enraciner dans cette matière instable pour chercher ailleurs, autrement, à construire son identité !)

(Quelle différence aussi, entre cette parole figée dans la pierre et la démonstration, et celle de Jésus venu enseigner par le Verbe, refusant dans les derniers épisodes de sa vie à accomplir le moindre miracle, refusant d’inscrire la foi dans la dévotion et la soumission à un Dieu qui n’aurait accordé aucune liberté à l’homme !).

croisades-b.jpgLe rôle de Cluny fut prépondérant dans cette construction de l’horizon identitaire des futurs français. Cluny imposa sa règle et sa vision du monde chrétien à la Francie. Les circonstances lui étaient favorables : outre l’essor économique, les moines attirés en nombre à Cluny étaient riches, et la longévité des abbés assura la continuité de leur rayonnement. L’ordre, dépendant du Pape jouissait d’une indépendance jalouse et, très centralisé, il disposait d’un outil de développement incomparable. Avec son rayonnement, l’Eglise devint le premier seigneur de France. Sa fonction politique dès lors ne pouvait que s’affirmer. Réseaux et parentèles passaient par Cluny et l’Eglise, en échange de sa bienveillance, offrait la Paix de Dieu. A savoir : un mouvement lancé d’abord pour protéger ses Biens matériels. Mais un mouvement qui rencontra très vite un vif intérêt auprès des seigneurs, soucieux de protéger eux aussi leurs Biens. Partout l’on multiplia les contrats qui assuraient cette Paix de Dieu. En 1030, il exista même une Trêve de Dieu interdisant de se battre du jeudi au dimanche (de la Passion à la Résurrection). Le mouvement gagna peu à peu tout le Nord de la Francie, et bien évidemment, cette Paix de Dieu supposait que l’on pût en définir les conditions, à savoir : la Guerre Juste : les Croisades.

C’est bien sûr dans ce contexte aussi qu’il faut comprendre les origines de la construction identitaire de cette Francie capétienne !

Ce qui importe ici, c’est cette volonté d’inscrire la construction identitaire dans l’espace du terroir, lui-même inventé de toute pièce par sa réinscription dans une conception de l’idée chrétienne marqué au sceau d’une Eglise en charge désormais de son pouvoir temporel. Il faudra attendre Renan pour que s’affirme une autre conception de l’identité française, une conception purement politique, dont nous observons combien aujourd’hui encore elle n’est pas parvenue à s’installer dans les mentalités, tant l’enracinement territorial est demeurée prégnant.

Au XIème siècle, les gens qui habitaient les Principautés bougeaient beaucoup. On leur fit faire souche. Ils devaient être d’ici. Mais d’un ici déterminé là-bas, dans les sphères d’un Pouvoir qui ne leur laissera bientôt plus le choix d’être autre chose que ce qui aura été décidé pour eux.

  

 

LE MOYEN ÂGE - LA FRANCE DES CAPÉTIENS - UN COURS PARTICULIER DE CLAUDE GAUVARD. HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, 4 CD-rom.

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