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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 04:56

 

Evans.jpgLe 6 Juillet 1961 disparaissait le contrebassiste Scott LaFaro dans un accident de voiture. Quelques semaines avant l’accident, il avait rejoint le trio de Bill Evans et enregistré quelques morceaux légendaires, dont l’inoubliable My man’s Gone Now . Bill Evans l’admirait : ce qu’il faisait à l’instrument, nul ne savait comment le nommer. Disparu, Bill Evans crut bien ne plus jamais pouvoir rejouer, errant sur les bords de l’Hudson obnubilé par le souvenir de Scott : là où lui-même tâtonnait, Scott se révélait stupéfiant.  New York, Broadway. La mort avait donc fini par l’emporter. Les quelques mois qui suivirent furent étranges, solitaires, incertains. Ce sont ces quelques mois que raconte Owen Martell dans un récit très intime, croisant les points de vue des proches de Bill Evans lors de sa traversée du désert. Bill comme un fantôme, marchant au long des berges de l’Hudson suivi de loin par son frère Harry, qui n’ose l’aborder. Le connaît-il encore  seulement ? Harry se rappelle leur enfance, mais la figure de ce que Bill est devenu résiste au souvenir. L’enfance n’expliquera rien. Bill lui est devenu étranger. Alors Harry suit son frère somnambule de loin, jusqu’au moment où il comprend que Bill s’en va rejoindre Max Roach auquel il l’abandonne, avec le sentiment d’une trahison, celle de le remettre à des inconnus. Car Harry a beau faire, aucun souvenir ne fonctionne plus. Pas davantage celui de Bill enfant, au piano, leur père massacrant les cantiques et descendant des galions de whisky. Harry se souvient : les erreurs de Bill devenaient soudain des ornements musicaux. Harry paraissait pourtant plus doué. Il excellait, et Bill suivait. Owen Martell raconte, emporté par sa propre composition narrative, rêvant les espaces, les lieux, les émotions. Passant outre quand le détail n’est pas certain, débordant de générosité. Harry rejoint tout de même Bill. Voilà. Tout semble dit, il n’y a rien à ajouter : Scott est mort, il est désolé. Bill est à l’ouest et s’installe quelques jours chez Harry, mutique, abattu. Seule la fille de Harry, Debby, parvient à lui donner le goût de vivre. Ce n’est ainsi pas l’enfance de Bill qui envahit leur relation, mais une autre enfance bercée des bruits du présent, des résonances de la ville, des sons domestiques et de beaucoup de silences entre ces adultes qui ne savent plus comment s’étreindre, se consoler, se réconforter. Reste que le récit nous berce dans un tempo infiniment affectueux, Harry convoquant Petrouchka, de Stravinsky, qui accompagna l’enfance de Bill Evans. Son premier microsillon. Mille fois remis sur le tourne-disque, Bill repositionnant sans cesse le bras sur les sillons du disque pour mieux comprendre tel passage, tel autre… Décortiquant cet on ne sait quoi de musical qui commençait d’entrer dans sa vie. Rien d’autre. Des gestes, la vision fugitive de Bill dans le salon. Harry veille sur lui, simplement. Avant qu’Owen passe le relai de la voix narrative à leur mère, Mary, dans un chapitre magique qui nous la donne à voir veillant son fils la nuit, assise sur un fauteuil devant le lit où Bill a fini par s’endormir. Rien de plus. Sinon qu’elle se rappelle elle aussi Petrouchka et s’interroge sur les propres incertitudes de son existence. Bill est devenu un mystère pour elle, comme nous le sommes tous les uns aux autres. Harry, le père, accueille ensuite Bill. Simplement, sans grands phrases mais parlant, parlant, entourant son fils de son affection verbeuse. La saison des orages vient de commencer en Floride. Le père essaie de ne pas trop boire. Bill ne dit rien. Son père parle pour deux, croyant bien faire et fait bien en effet, dispensant Bill d’avoir à s’expliquer. Il parle de tout et de rien, de la pêche, du golf. On ne sait pas. On ne sait rien. Jamais. Ou bien on ne sait jamais ce qui peut sortir d’un geste, d’une parole, d’un silence. Son père l’entraîne sur les lieux de ses propres joies, l’entourant d’une douce attention. Bienveillant. Chacun fait ce qu’il peut pour être auprès d’autrui, dans l’humilité de savoir toute étreinte défaillante, mais non vaine. Et le récit lui-même est cette étreinte défaillante, éprouvant cette vie de Bill Evans par le biais, dans cet effort d’un auteur saisi par l’envie de raconter. Attentif. Discret. Sincère.  

Quelques mois ont passé. Un disque est sorti : Bill Evans Trio, Sunday at the Village Vanguard, avec Scott. L’enregistrement est magique : bribes de conversations, applaudissements spontanés, tintements de verres… Riff et impros de Bill, qui seuls «donnent à entendre son énigme». Un Bill qui dans le dernier chapitre du récit s’aventure dans chacun de ses gestes, dans chacune de ses sensations, à accepter ce manque qui a failli l’anéantir. Il fallait peut-être cela, face aux énigmes de sa vie intérieure.  Ces journées à nuancer les accords plaqués sur le piano, les «accords particuliers de sa fragilité», écrit Owen Martell. Dans le début de l’hiver qui suivit, il se remit dans le circuit.  Supportant désormais le poids de ce manque pour s’enraciner dans la musique.

 

Intermède, Owen Martell, traduit de l’anglais par Robert Davreu, éd. Autrement, coll. Littérature, 21 août 2013, 192 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2746733688.

 

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