Edgar Hilsenrath, la voie de l'impertinence, Agathe Pin-Chomette
25 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant
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Première biographie en français d'Edgar Hilsenrath.
De Leipzig à Siret, des pogroms aux ghettos, de Palestine à New York, la France et Berlin enfin, Hilsenrath aura toujours vécu en exil, même sa condition d'écrivain. Il lui faudra en effet attendre longtemps pour être reconnu en Allemagne, et plus encore avant d'apparaître comme l'un des écrivains majeurs du siècle.
Marginal, il le restera jusqu'au bout, férocement, non par pose mais par conviction : Hilsenrath vivait sans compromis possible, abrupt avec les journalistes, voire avec ses propres lecteurs. Il déploya en effet une écriture volontairement dérangeante, choisissant d'aborder la Shoah et le nazisme avec une crudité, un humour (noir) et une satire qui heurtèrent profondément. Rappelons que 60 éditeurs allemands refusèrent de publier Le Nazi et le Barbier, vendu pourtant à deux millions d'exemplaires aux États Unis. Hilsenrath refusa toujours d'adopter un ton plus « décent », grave et sacralisé, celui qu'on attendait de la littérature sur la Shoah, particulièrement en Allemagne, en quête d'une littérature du recueillement à laquelle il se refusa superbement.
Par ailleurs, Hilsenrath se méfiait comme de la peste des identités nationales et du chauvinisme qu'elles véhiculaient. Une attitude qui l'éloigna des grands récits collectifs, au point que l'on peut dire de son œuvre qu'elle est construite dans « une écriture expatriée ». Ce qui conditionna sa réception : on ne savait que faire de cette œuvre, non seulement inclassable, mais non localisable. Elle demeura longtemps une sorte d'œuvre sans pays, exilant Hilsenrath dans sa propre langue, l'allemand, pourtant sa « bien aimée ». Si bien qu'il fut d'abord reconnu aux États-Unis, puis en France, où l'on apprécia sa liberté stylistique, tout comme sa capacité à dynamiter les codes. Iconoclaste nécessaire, traitant la Shoah dans des registres relevant du grotesque, du burlesque, du scatologique, du rire grinçant, il ne pouvait que provoquer un vrai choc esthétique, ouvrant à ce que nul ne songeait ouvrir : rire dans l'horreur, non pour la minimiser, mais pour la montrer autrement. Dans Le Nazi et le Barbier, par exemple, il ridiculise un nazi qui se fait passer pour un Juif. Inversion totale des rôles, le rire y devient un outil de démystification, voire une revanche symbolique sous cette manière de dire que la réalité elle-même était aussi monstrueuse que grotesque.
Enfin, l'œuvre, aujourd'hui encore, ne peut que bousculer : elle est bâtie autour de l'idée que les nazis sont toujours parmi nous. Hilsenrath martèle dans ses romans que les nazis ne sont pas une figure du passé, mais une violence toujours tapie dans nos sociétés. En dévoilant ce refoulé collectif, il montre que nous n'avons jamais vraiment affronté ce qui rendait possible sa barbarie, rappelant, outre que les anciens nazis avaient trouvé aisément à se recycler dans les sociétés occidentales, que le nazisme lui-même n'était pas mort : il a juste changé de costume, et c'est cela que nous refusons de regarder en face.
Edgar Hilsenrath, la voie de l'impertinence, Agathe Pin-Chomette, Le Tripode, mars 2026, 208 pages, 19 euros, ean : 978-2370554871
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