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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 05:22

chloe-copie-2.jpgArrêt sur image. Chloé avait planifié son énième suicide, Daniel lui envoyait un e-mail. Partenaire, se proposait-il. Cela tombait assez bien dans la vie de la première. Le fil pouvait reprendre. Celui de la vie. Elle décrocha alors la corde qui la tenait au plafond.  L’amante aux lèvres roses, pourquoi pas ? Partenaire de l’ordre bourgeois de Daniel, tout de même. S’installer avec un vieux bobo allergique… Qui certes venait de se faire plaquer. Cela lui conférait un peu de profondeur. Alors essayer ça encore. Tandis qu’elle, Chloé, vivait dans le luxe subventionné de la villa Médicis : très peu d’art, beaucoup de mondanités.  Daniel pas si loin de ce luxe en fin de compte, ce notoire homme intègre de la télévision française. Pseudo résistant. Super souris. Le nom qu’elle lui donne. Super souris écrit en complément ce livre à quatre mains du reste. Exhibant son charme discret de bourgeois effronté auquel on n’accroche guère. Arrêt sur image. Sur son image. Le dernier : j’avoue que j’ai tourné ses pages pour leur préférer le portrait décapant que Chloé en faisait. Tennis le dimanche, ballades en vélo. Daniel vomit Paris pour sa violence, depuis son appartement du XVème arrondissement…  Chloé m’attirait davantage, son regard sur la rue de Crimée par exemple, et cette «France qui ne se lève pas d’être déjà à terre, l’espoir enseveli déjà décomposé». On pouvait sauver ça. Porter cela à son crédit.  Tout comme d’étaler le grand écart des bobos parisiens.  Elle est drôle Chloé.  Savoureuse. Incisive.  Faux dialogues, faux entretiens, la virtuosité de circonstance, Chloé sautille comme à l’accoutumée de gamineries en réflexions tenaces à défaut d’être profondes. Chloé raconte, digresse, embrasse et embarrasse le récit surchargé du compte raisonné d’un risque calculé, d’une écriture ne risquant plus grand-chose à vrai dire. J’étais quand même sur le point de refermer le livre, ennuyeux de tartiner pareillement deux egos à l’accolade, quand un léger changement de ton me fit ouvrir les yeux. Chloé parlait de son enfance. Le Liban. Sa famille. Le style était devenu moins brillant, moins virtuose, plus ingrat, plus pauvre. A peine déchiré çà et là des envolées habituelles. On sentait l’effort, la besogne pour mettre à distance l’émotion. La famille Abdallah. La sienne. Papa a tué maman d’un coup de fusil puis a retourné l‘arme contre elle, la petite Nini, avant de se tirer une balle dans la tête. Pas Chloé. Nini, celle qu’elle était avant. Ce fusil donc, qu’elle n’a cessé de lui reprendre des mains. La scène originaire. Nini se suicidera treize fois ensuite. Jusqu’à ce que Chloé nous parle de Georges Ibrahim Abdallah, l’oncle terroriste qui menaça un jour la France et qui croupit toujours dans une geôle française sans guère de raisons, de preuves de sa culpabilité. Aujourd’hui encore, Valls lui refuse son extradition.  Au nom de… Rien.  Des présomptions. Valls en a pris l’habitude. Beyrouth donc, Kobayat. Le récit prend une autre direction, celui du Nord-Liban. La plaine de la Bekaa. A décrypter son histoire, voilà que Chloé nous passionne et tire le récit vers autre chose. Une rupture. Une rupture narrative. Le récit d’une famille aux prises avec le réel, ce réel qu’elle fait entrer en grand dans son récit. La France des années 80. Les attentats de 84. Les bombes dans Paris et la classe politique inaugurant le racisme d’Etat à grande échelle : la faute aux arabes.  Chloé raconte l’histoire d’un nom, du nom qu’elle est, de celui qu’elle a abandonné pour se donner une autre identité. Mais au passage elle récupère une mémoire forte, en épelle l’héritage. C’est compliqué de prendre conscience.  Elle s’y affronte.  On oublie Daniel. On oublie Chloé Delaume. On oublie l’autofiction. Le réel cogne à la porte. Elle fut la nièce de l’ennemi public n°1, devenu le nom de la peur des français. Non : celui de la panique de l’Etat français, qui somma alors le Peuple d’avoir peur de Georges. L’histoire fascine. Ses montages pitoyables, Pandraud avouant «nous n’avions aucune piste».  Georges bientôt disculpé pour les attentats, mais condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. On a oublié Daniel. Et l’autofictionneuse. On est ailleurs, dans cette France pitoyable dont nous avons héritée. La suite intéresse moins, Mehdi Belhaj Kacem, EvidenZ, la fiction d’une bande d’intellectuels qui croyaient pouvoir mener de nouveau une révolution autoritaire, se faire l’avant-garde loin des masses qu’ils voulaient porter à bout de bras. Le reste intéresse moins. Son «que reste-t-il du monde ?» date trop, Chloé Delaume n’en sait rien éprouver. Reste ce livre, de transition, une fin d’autofiction, car désormais ses papiers civils porteront le nom de son personnage. L’enfance enfin tuée.  

 

Où le sang nous appelle, Chloé Delaume, Daniel Schneidermann, Seuil, septembre 2013, coll. Fictions & Cie, 358 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2021084696.Chloé Delaume (Auteur)

 

Consulter la page Chloé Delaume d'Amaz

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