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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 07:58
Austerlitz, W. G. Sebald

La vie de Jacques Austerlitz, hanté par un pressentiment obscur, lancé brusquement à la recherche de ses origines. Portrait d'un émigré déraciné, vulnérable. Doux. Ce qui d’emblée fascine dans ce texte, dernier roman de Sebald, c’est son actualité. C’est un écrit d’aujourd’hui, qui nous parle d’aujourd’hui, du monde tel qui va, des symboles qui le plastronnent, dont cette construction à la gloire de la mémoire française du livre, la Bibliothèque François Mitterrand, édifiée là où les biens confisqués des juifs furent entreposés pendant la guerre. La BNF, lieu muséal par excellence, où affluent tous les trésors de la culture mondiale et où les dignitaires nazis en goguette venaient prélever qui un manteau, qui une toile… Mais on aurait tort de le lire comme un livre sur la Shoah. Il faut le lire comme un livre témoignant de la mystification de l’architecture contemporaine pour en interpréter la symbolique profonde. Un livre sur la culture architecturale du monde si l’on veut, des forteresses du Moyen Âge aux camps d’extermination, en passant par la BNF. Un livre qui nous aiderait à mieux comprendre les mystifications que nous avons acceptées dans nos vies présentes – personnelle et collective.

Un mémorial dédié à tous les immigrés du monde que nos symboles enferment dans leurs silences.

Tout commence dans la salle des pas perdus d’une gare quelconque -(même si elle ne l’est justement pas, cette gare). Austerlitz attend, nonchalant, promenant son regard sur les objets du monde. Austerlitz déambule et nous embarque dans sa lente description de ce qui est muet, ou voudrait le rester, ces objets architecturaux justement, cette gare d’où les déportés quittaient la France, cette Bibliothèque édifiée sur maintes trahisons nationales. Notre univers, saisit comme traces abandonnées par des douleurs enfouies, sans que jamais le lecteur ne sache encore quelles sont ces douleurs qui n’ont pas voulu passer.

Les gares, les forteresses, les blockhaus. Du minéral au végétal, Sebald nous révèle la logique intime des constructions du monde : ces souffrances que les hommes se sont imposées pour satisfaire les exigences monstrueuses de leurs paranoïas. Et l’air de rien, voici qu’il nous prend par la main et nous entraîne vagabonder du côté des camps de la mort, dans la proximité de ces êtres décharnés accrochés un instant encore à leurs pesantes brouettes et qui sont comme des fantômes littéraires dans notre culture du livre, le monde vidé de sa substance même.

Austerlitz est donc un érudit, un savant, qui travaille sur l’architecture de l’ère capitaliste, celle du XIXème siècle essentiellement. Mais Sebald ne lui laisse pas l’occasion de nous enfermer dans une chronique savante. Il se fait plus habile, possédant cette faculté inouïe de relier toutes les mémoires, toutes les époques, pour rendre notre Histoire d’un coup sensible. Car ce qu’il énonce ne peut s’enfermer dans la distance du discours scientifique. Il ne s’agit pas de nous dresser le tableau d’une Histoire cultivée : «Faire de l’histoire, c’est ne s’intéresser qu’à des images préétablies, ancrées à l’intérieur de nos têtes, sur lesquelles nous gardons un regard figé tandis que la vérité est ailleurs». Il s’agit d’ouvrir nos consciences à cet ailleurs, qui hante la BNF aussi bien et dont un écart, seul, peut nous fournir la clef.

Londres, Paris. Le sentiment d’éternité domine l’œuvre romanesque qui s’écrit là, tandis que les silences d’Austerlitz sont peut-être ce qu’il y a de plus éprouvant dans ce roman. Donnant le sentiment que quelque chose dure, ne s’est pas épuisé. Que cette chose immonde pourrait bien ressurgir, autrement, refaire surface à la poursuite de nouvelles populations qui laisseraient intact notre impératif du « plus jamais ça »… Et ce sentiment, il se fait jour sous couvert d’une méditation sur l’artificialité du temps, dans le phrasé discontinu d’Austerlitz. C’est ça l’axe du roman, sa présence aussi pour peu que l’on se laisse gagner par les silences qui encombrent son propos. C’est Austerlitz ne parvenant pas à écrire le moindre commencement de mots, vivant partout le sentiment d’être importun.

Et bien qu’à y regarder de plus près ce roman soit aussi un vrai lieu de mémoire, à poser un tel regard sur Londres ou ce Paris du 13ème arrondissement, où tous les pas d’Austerlitz nous ramènent -cet homme étrange, étranger, exilé, qui vit dans le déni de sa mémoire et qui voudrait se déraciner plus encore s’il était possible. Cet homme qui éprouve tant de difficulté à se souvenir, malgré l’exactitude des documents collectés. Et qui finit par se heurter à son passé. Prague. Il lui faudra pourtant beaucoup de patience avant de pouvoir l’affronter enfin. Seul. Dans l’effroi monumental des tours de la BNF qui recouvrent cette non-identité barbare que notre société lui a bricolée. La BNF comme enfouissement et non recouvrement.

Le projet encyclopédique, c’est au fond ce sur quoi notre monde se fonde pour détourner le regard, faisant de nous des êtres irréels aux yeux des morts. Renversant la perspective, Sebald fait des morts les seuls vivants de ce monde –ceux de Terezin. Présents d’un coup sous la BNF. Qui est l’exact lieu où se manifeste bruyamment la volonté politique française de se débarrasser des lecteurs dans un patrimoine de parade, comme de se débarrasser de tout lien avec ce passé honteux sur lequel il fut décidé qu’elle serait construite.

Austerlitz, W. G. Sebald, Actes Sud, juin 2003, coll. Babel, 347 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2330019662.

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Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
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