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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 04:53

 

macron.jpgIl faut sauver l'emploi des chômeurs qui le plombe, semble nous dire ce cher monsieur Macron, tout comme il faut sauver le modèle social français, nous dit-on. Le sauver des français, de ces français qui trichent sans doute, et se comportent comme des ennemis de la Nation… Et pourquoi pas la création d’une justice d’exception à l’encontre des malades imaginaires qui plombent le déficit de la Sécurité Sociale, tant qu’on y est ?  

Et tout cela sans rire… Pas la fraude fiscale, qui ampute les finances de l’Etat mais qui, soyons clairs, est l’apanage des classes nanties. Non : la fraude sociale ! Celle des pauvres, des démunis…

Alors soyons plus clairs encore : vous êtes en bonne santé ? 90 % des cadres sont en bonne santé. Tandis que les "inactifs" (qui ne cesse de s’activer pour trouver une solution à leur manque chronique d’argent), les chômeurs, les titulaires du RSA, les stagiaires, les précaires, etc., eux, accusent le coup. L’INSEE en témoigne, malgré ses statistiques biaisées. Il suffit de lire, quand on sait lire monsieur Macron. Et ce n’est pas un hasard s’ils ne vont pas bien ceux-là. Les chômeurs, selon les études de la Sécu, ont une probabilité de beaucoup supérieure à celle des actifs de développer une maladie grave. Lorsque l’on se retrouve au chômage, statistiquement, on a trois fois plus de risques de décéder prématurément qu’un homme actif. Rassurons-nous : avant de mourir, les plus démunis passent d’abord par la case maladie et la case dépression. De sacrés cumulards ! Ainsi, à leurs faibles revenus s’ajoutent l’exclusion médicale, l’angoisse, la dépression, l’impossibilité de se payer un traitement médical correct. Des nantis, pour sûr. 

Selon une enquête du Credes, 25% des chômeurs sont victimes d’une dépression, contre 13 % des actifs. 1 employé sur 5 est en dépression selon cette même étude, contre 1 sur 10 chez les cadres supérieurs…

Toujours selon cette même étude, les ingénieurs vont plus souvent chez le dentiste que les ouvriers. La proportion de cadres supérieurs qui sont allés chez le dentiste lors de cette enquête est même deux fois plus élevée que celle des ouvriers. C’est que chez les ouvriers, le suivi médical fait défaut. Faute de disposer d’une complémentaire. Toutes les études récentes montrent du reste qu’une grande partie des familles peu aisées renoncent à leur mutuelle…Sacrés "sans-dents" ! 

La France, pour la première fois depuis un siècle, s'était pourtant dotée d’un cadre législatif définissant les grands principes de la santé publique. Mais le texte adopté in fine ne prenait pas la tournure d’un texte de Loi, nécessairement contraignant, mais celle d’un simple référentiel, délivrant le sens général de l’esprit français en matière de santé… Contournant savamment toute réflexion sur la question des inégalités devant la santé.

Mieux : parmi les "cent objectifs de santé publique" que se donnait l’État dans ce document, un seul concernait "la réduction des inégalités devant la maladie et la mort" ! Pire : aucun indicateur d’évaluation n’était envisagé pour mesurer les disparités devant la santé… Et mieux que mieux : la directive recommandait de ne prendre en compte que "des résultats globaux"…

Tout est clair : la diminution des inégalités sociales devant la santé n’est pas une priorité de l'Etat français. Elle ne l’a jamais été. La seule préoccupation de la République n’est peut-être même pas tant la maîtrise des dépenses de santé que la stigmatisation forcenée des populations "à risque", que l’on a précipitées depuis des décennies dans la misère et dont on voudrait à présent délégitimer par avance toute velléité de révolte. Et la journaille d’exhiber la très bonne place obtenue par la France dans le classement de l’Organisation mondiale de la santé, du point de vue de sa performance globale, tout en taisant son mauvais rang au sein de l’Europe en termes d’inégalités sociales devant la santé… Comme d'oublier, en passant, cette bien curieuse comptabilité des chômeurs : 2,8 millions, quand toute catégories confondues l'Insee en dénombre 5 millions, auxquels ajouter les 1,760 millions de "foyers français" percevant le RSA "socle", non celui du complément de salaire pour atteindre le SMIC... Une comptabilité bien obscure là encore, dénombrant 2 à 3 personnes par foyer, réduites au RSA puisque fort éloignées du smic... Sans oublier les 2 millions de salariés pauvres qui en France perçoivent moins de 800 euros par mois, les 3,6 millions de mal logés, les 3,5 millions de français qui reçoivent une aide alimentaire, les 50 000 salariés français SDF, les 6 millions de français percevant les minima sociaux, les 9 millions de français pauvres percevant moins de 900 euros par mois, et Monsieur Bernard Arnault, PDG de LVMH, dont la fortune se compte en 1,9 millions d'années smic... Il suffit de lire, mais certes, l'INSEE ne fournit pas les lunettes.

 

Observatoire des inégalités : http://www.inegalites.fr/

"Un aveuglement face aux inégalités sociales de santé", entretien avec Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS :

http://www.inegalites.fr/spip.php?article777&var_recherche=fraude%20sociale&id_mot=42

 

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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 05:56

octobreMardi 17 octobre 1961, Paris. Trente mille Algériens manifestent en famille contre le couvre-feu raciste qui leur est imposé par le préfet de police : Maurice Papon. Une répression d'une férocité barbare va s’abattre sur eux. La police a reçu l’ordre de tirer sur la foule. 15 000 manifestants sont raflés, parqués dans des stades, encagés dans des sous-sols d’immeubles, affamés, battus, torturés, assassinés. Nombre d’entre eux seront jetés dans la Seine par des miliciens sortis du plus glauque de l’histoire française, sous le regard complaisant de la police. Jusqu’à aujourd’hui, on ignore le nombre exact des victimes. Officiellement : 300 morts. L'État colonial sait mener sa vile guerre ! Et dès le lendemain, silence radio. Le 17 octobre n’a jamais existé. Il faudra attendre les années 90 pour que, sous l’impulsion de quelques associations et d’une poignée d’intellectuels, le silence soit rompu. Les signataires de cet opus témoignent, pensent, livrent une réflexion que l’on a attendu longtemps. Trop longtemps pour que l’on n’attende pas toujours plus d’explications. Quand donc l’Etat français reconnaîtra-t-il toute l’étendue de son crime ?

Le 17 octobre 1961, une aube de fin d’humanité s’était levée. Des hordes barbares avaient lancé leurs hurlements. Tout Paris fut témoin que le jour s’aventurait en longs cris de douleur. Dans les sous-sols des immeubles, on enfouissait déjà les membres épars des manifestants. Au soir de cette journée, il ne devait rien rester du monde des hommes : ici désormais, au cœur même de l’une des villes les plus célébrées pour sa culture, venait d’être installé le territoire des chiens. A l’assaut d’enfants, de femmes, d’hommes, des hordes barbares avaient assassiné, avaient massacré. Une violence ahurissante venait de s’épanouir en plein Paris, sans qu’aucune belle âme n’y vit rien à redire. Vertige : la France livrée à ses débauches meurtrières. Dans un halètement sauvage, la vie a reflué. On a jeté des hommes vivants à la Seine, pêle-mêle, les cadavres s’amoncelaient, observateurs pétrifiés de la bestialité d’un temps abject. Où sommes-nous donc morts ce jour-là ? 

 

 

Le 17 octobre 1961 : UN crime d’Etat à Paris, collectif, sous la direction de Olivier Le Cour Grandmaison, éditions La Dispute, coll. Essais, août 2001, 282 pages, 19 euros, EAN : 978-2-843030475.

 

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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 04:36

 

Russel-l-oisivete.jpgAvec ce livre écrit en 1930, l’éditeur poursuit son propre éloge de la paresse, pour installer une véritable collection. Et dans ce livre comme dans les autres, c’est «la morale du travail de l’Etat esclavagiste» qui est stigmatisée, l’oisiveté cultivée étant supposée nous en libérer. Mais ce que ne voyait pas Russel, c’était que travail et loisir formaient un système. Le temps social d’avant la fabrique, par exemple, était un temps poreux, ouvert à l’interruption fortuite ou récréative. Le temps du manœuvre, discontinu et souvent inscrit dans une logique domestique, ne connaissait ainsi ni le travail, ni le loisir. Avec la Révolution industrielle est apparu un nouvel usage social du temps, dont le travail devint le référent absolu. Le temps libre, hors fabrique, s’est ainsi organisé sur son modèle. De fait, la mouvance socialiste, tout comme la bourgeoisie réactionnaire, ont défendu une même conception du loisir ouvrier, comme temps disponible à l’éducation. Il faudra attendre les années 1950 pour que s’affirme une conception ludique des loisirs, toujours suspecte d’être débilitante. La notice du traducteur de Russel renvoie à la même problématique. S’inquiétant de l’inexactitude du terme de loisir, auquel il préfère la notion antique d’otium, il ne fait que réactualiser la suspicion du XIXe siècle à l’égard du divertissement non cultivé. Russel ne fait pas exception. S’il combat la morale du travail, c’est au nom d’une morale aristocratique qui vante les valeurs de la distinction, source de l’épanouissement de soi.

 

Eloge de l'oisiveté, Bertrand Russel, éditions Allia, 26 janvier 2002, 38 pages, 6,20 euros, ISBN-13: 978-284485083.


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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 06:13

petite-gare.jpgLa Russie aux lendemains de la mort de Staline, immergée dans son immensité continentale.

Une toile d’araignée flamboie d’un éclat irisé. Un monde minuscule, façonné des gestes simples qui viennent se perdre dans l’étendue du paysage russe, sa seule conscience. Le paysan, l’ouvrier moscovite, ne cessent d’éprouver dans leur chair la viduité d’un monde où le temps s’étale comme un espace. Et les gestes qui remplissent leur vie s’effilochent dans le règne de l’ici. Au point que toute notation historique a disparu : la Russie des années cinquante n’est qu’une clause de notre style à nous. Tout est exactement comme toujours, tout respire le repos, ou plutôt l’absence de mouvement dans cette immensité que l’Histoire n’atteint pas. Tout est toujours comme par le passé, mais ce passé n’est pas. S’il existe une littérature du terroir, assurément, celle-ci en est un bel exemple, avec son monde enchanté de récits s’élargissant en vagues concentriques comme les ronds dans l’eau. Une pie se détache de la cime d’un arbre. Une matinée tranquille. Volodia se noie en pêchant. Dans la fraîcheur un peu amère de la prairie, quelque chose d’étrange ébranle soudain la nouvelle, bouleverse son fil et déferle sous les mots, charriant leur poids d’images. Un événement sourd, afflue. Tout a basculé déjà, enfanté par le pur talent de l’imagination souveraine : le récit se déploie enfin dans sa propre immensité. Il se fait pèlerin. La vie ne prend fin nulle part, ni l’écriture, qui inscrit dans son rythme sa propre élévation infinie.

 

 

La petite gare et autres nouvelles, Iouri Kazakov, traduit du russe par Robert Philippon, L’imaginaire Gallimard, février 2000, 270p., 8,56 euros – titre original : Na Poloustanki, 1ère édition française, éditions Gallimard, 1962.

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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 04:54
 
chomage.jpgBien que plus diplômée que les générations précédentes sous l’impulsion des LMD, les bacs+2 s’étant massivement convertis en bac+3 et les master 1 en master 2, la génération LMD de 2010 voit son chômage progresser spectaculairement de +4% par rapport à la génération 2004… Une hausse du chômage accompagnée par une sévère dégradation des rémunérations à l’embauche. Parmi les sortants de l’enseignement supérieur, ceux qui s’en sortent le mieux provisoirement sont ceux de la santé, épargnés le temps de pourvoir les emplois désespérément vacants dans ce secteur… Pour les autres, la situation s’est donc considérablement aggravées depuis 2009, la génération étudiée peinant à s’inscrire dans le marché de l’emploi : trois ans après la fin de leurs études, 13% des diplômés du supérieur à bac+3 restent au chômage. La France ne sait pas leur trouver d'emploi –les ministres du gouvernement ne sachant que culpabiliser les chômeurs de ne pas savoir trouver un emploi qui n’existe pas… Et les filières professionnelles jusque-là épargnées,  subissent elles aussi le même sort. La détérioration est désormais nette à chaque niveau d’étude, de la licence au doctorat, et pour chaque génération de diplômés. Avec une chute spectaculaire pour les détenteurs de master 2, qui connaissent un chômage deux fois supérieur à celui de la génération 2004 ! A chaque génération, la probabilité de ne pas trouver d’emploi augmente ainsi, inexorablement.
 
 
Bref du Céreq, n°322, septembre 2014, issn 2116-6110
 
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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 04:48
 
pauperisme.jpgEn 1999 les éditions Allia publiaient dans une édition abordable les deux mémoires que Tocqueville consacra au paupérisme (1835, 1837). Jusque là, on ne trouvait l'un qu'immergé dans les Œuvres Complètes (Gallimard), ou dans la Pléiade, tandis que l'autre, réédité pour la deuxième fois en 1989 seulement, était tout simplement oublié. Deux textes courts peu étudiés - signalons l'article que leur a consacré Michel Bressolette dans les Annales de la faculté des lettres et sciences humaines de Toulouse, tome XVI, en 1970 ; étude toutefois très éloignée de toute implication politique. Or, ils ouvrent l'un et l'autre comme un défi, non seulement dans la pensée de Tocqueville, mais dans cet espace intellectuel dont la géométrie est pour le moins variable : le libéralisme. Ils permettent même de réévaluer celui de Tocqueville. Si bien que l'on peut penser que s'ils n'ont pas fait jusqu'ici l'objet d'une critique sérieuse, c'est tout simplement parce que leur oubli sert une logique : celle d'assigner à résidence Tocqueville dans la maison libérale. Rien d'étonnant au demeurant : le texte de 1835 avait déjà du mal à trouver sa place au sein de l'immense littérature sur le paupérisme, qui s'est développée tout au long du XIXème siècle. Dans ce texte, s'il dénonce la charité légale, du moins Tocqueville se montre-t-il très critique à l'égard du marché dans sa fonction de régulateur de la question sociale. Il est intéressant, au demeurant, de rapprocher ce texte de ses Notes de voyage en Angleterre et en Irlande (1833, 1835), dans lesquelles il déplore les ravages du paupérisme et dénonce l'inefficacité des lois supposées de la main invisible. Dans le second mémoire, Tocqueville cherche des solutions, tant cette pauvreté croissante de l'époque lui paraît menacer de rompre le pacte social, fondement même des sociétés démocratiques. Il formule ainsi les principes d'une nouvelle forme d'intervention de l'Etat pour assurer la solidarité. Ambition qu'on pourrait volontiers qualifier d'Etat situé, limitant son action dans le principe, les objets et le temps, et moins proche de la démocratie libérale ou de ce que l'on nommait il y a peu encore la social-démocratie...
 
Sur le paupérisme, Tocqueville, Allia, Collection : Petite Collection, 8 février 1999, 88 pages, 6,20 euros, ISBN-13: 978-2911188954.
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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 04:43
 
camus-le-premier-homme.jpgCamus. Le Premier homme. Ce manuscrit d’Alger. Jacques, l’écolier. Et Pierre. L’un blond, l’autre brun.  Et Monsieur Germain, ce professeur qui aimait passionnément son métier. C’était l’époque des petits encriers de porcelaine à tronc conique. Monsieur Germain tirait dès qu’il le pouvait de son armoire à trésors son herbier, ses minéraux, une lanterne magique qu’il préférait aux manuels exotiques qui parlaient de neige aux enfants des sables, ou de bonnets de laine. Camus, face à la puissante poésie de l’école, se rappelle l’ère révolue des plumiers, de l’encre violette au goût âcre, confie-t-il. Camus sensible à la misère que les jeunes algériens vivaient tout autour de lui, cette misère qui «est une forteresse sans pont-levis».  Dans la classe de Monsieur Germain, on nourrissait la faim de la découverte. «Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un  peu comme on gave les oies. On leur présentait une nourriture toute faite en les priant de bien vouloir l’avaler. Dans la classe de Monsieur Germain, pour la première fois ils sentaient qu’ils existaient et qu’ils étaient l’objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde». Monsieur germain «les accueillait avec simplicité dans sa vie personnelle, qu’il vivait avec eux».
Des générations d’enseignants ont puisé là leur raison d’être professorale.
 
 
Le premier homme, Albert Camus, Gallimard, Folio, janvier 2000, 380 pages, 7,40 euros, ISBN-13: 978-2070401017.
 
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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 04:39
 
ado-blues.jpgUn guide apaisant, destiné aux pré-ados et aux ados, de ces drôles d’années collège, années du fou rire incontrôlable, des premières libertés, où le monde des adultes vous ferait bien prendre l’adolescence pour un symptôme. Mais non, l’adolescence n’est pas une maladie, c’est une étape, celle de la transition il est vrai, entre l’univers de l’enfance et l’âge adulte, loin encore.  Une zone de turbulences qu’il faut parcourir dans cet espace apparu hostile soudain : le bahut, avec son labyrinthe et ses déplacements incessants… Un temps de renoncement et de prise en en charge personnelle de sa vie, plutôt que son destin, qu’une incroyable métamorphose du corps accompagne. Des modèles cinématographiques et musicaux plein la tête, mais beaucoup de solitude. L’audace excessive, le repli sur soi, l’imprudence, la trouille… Il faut faire ses preuves en permanence sous le regard des grands, au moment même où s’inaugure une nouvelle physique corporelle -pustules, bourgeonnements, les parents toujours nécessairement un temps de retard sur ce qui arrive, et l’école qui ne cesse dans le modèle français de poser des jugements de valeur sur les êtres, quand leurs prétendues aptitudes n’expriment bien souvent que son incapacité à comprendre ce qu’elle ne sait pas évaluer. Le guide est réussi, qui permet aussi de relativiser : allez, pour la plupart des ados, ça se passe finalement plutôt bien…
 
 
Ado Blues, de Michel Piquemal et Jacques Azam, La Martinière jeunesse, 4 septembre 2014, Collection : Plus d'oxygène, 112 pages, 8,90 euros, ISBN-13: 978-2732464770.
 
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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 04:04
 
Mileta-Prodanovic.jpg«Nous européens de l’Est », qui naissons avec une trompe et de petites cornes… D’emblée, c’est tout l‘absurde et la drôlerie des écrivains de l’ex-Est qui déferle dans les pages de ces nouvelles. Petites les cornes, certes, mais quand même. Et plus on naît à l’est de l’Est et plus ces cornes sont grandes… Bien que tout le monde se taise sur cette question. D’autant qu’on y pratique l’ablation précoce, à coup de consumérisme effréné, de foi toute religieuse dans le retour de la croissance économique, de lendemains qui, cette fois, dans ce culte divin des objets que l’Ouest a si bien su prôner, chanteraient enfin vraiment… De la nostalgie d’on-ne-sait-trop-quoi à la conscience nécessairement malheureuse, l’auteur rameute tous les poncifs qui ont nourri notre vision de l’Est, n’y ajoutant peut-être que les mains forcément sales des serbes, dont il est, et une pluie de bombes jetées négligemment par les bienfaiteurs occidentaux sur Belgrade, où il écrivit cette suite baroque. De l’Ouest auquel il feint de vouer un culte sans limite, il dessine l’immense mansuétude, et son seul vrai impératif catégorique : la différence pour nécessité existentielle, si possible la plus artificielle possible… Pensées décousues, recousues, compliquant à l’envi le fil du récit, expliquant, réexpliquant, commentant, diagnostiquant, coupant en mille des cheveux déjà coupés en quatre, alcoolique, sentimental, et souvent malade bien sûr, il déploie sans broncher toute l’idiotie du monde occidental, lui déroule son propre tapis rouge, fabriquant pour la cause l’un de ces héros proprement incompréhensible dont les occidentaux raffolent. Des chroniques donc, parfois confuses, qui par une sorte de malédiction masochiste propre à l’est, referment sur elles et pour des générations tout le piège du complexe. La nouvelle qui donne au recueil son titre évoque le loto de la green-carte. Gagné cette fois par un chien serbe que ses maîtres ont inscrit au tirage pour s’accorder une chance supplémentaire. Las, le visa en poche, le chien ne l’entend pas de cette oreille et fier d’être devenu citoyen américain, il revendique haut et fort son droit à rallier sa nouvelle patrie. Un morceau d’anthologie que ce chien bâtard jadis, multiculturel aujourd’hui, devenu d’un coup si crâne de compter parmi la nation la plus courageuse du monde, la plus avancée technologiquement, la plus intelligente. C’est hilarant, plein de digressions, c’est bavard, disert, compulsif, le tout sur fonds de bombardements alliés par le Pacte Atlantique Nord. Et qu’importe que sa niche soit détruite par un missile démocratique : seul compte pour notre nouveau patriote le vrai but de ces bombardements : il faut acheter des tonnes de marchandises chez les commerçants recommandés par les américains… Le chien s’extasie donc devant ces pilonnages du 20h, pour cause d’actualités internationales et d’effets spéciaux dans la nuit noire. Amicales bien que meurtrières, les tonnes de bombes collatérales déversées sur Belgrade pointent la bataille ultime menée par l’Occident pour un monde meilleur. Ah, l’altruisme américain !  A cinq mille mètres d’altitude, les pilotes de l’OTAN s’exercent à tuer des gens dans le noir, illuminant d’espérance notre chien repeint aux couleurs américaines…
 
 
Ça pourrait bien être votre jour de chance, de Mileta Prodanović, éditions Intervalles, coll. Sémaphores, traduit du serbe par Chloé Billon, 19 septembre 2014, 185 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2369560098.
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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 04:57
 
Fritz von UnruhL’ouvrage, écrit au cours de la bataille de Verdun, fut immédiatement censuré. Il ne paraîtra qu’après la guerre. L’état-major allemand avait confié à l’auteur la tâche d’écrire une chronique de cette bataille. Devant l’horreur et l’absurdité de l’engagement, Fritz von Unruh choisit de dénoncer la cruauté de cette guerre à travers le destin d’une compagnie dont les hommes allaient devoir affronter la terreur de l’assaut.
Tout commence par la préparation d’artillerie. Un millions d’obus sont tirés en vingt-quatre heures… L’assaut sera donné sur les bois des Fosses, Beaumont. En face, l’état-major français a décidé de conserver Verdun. Coûte que coûte. Fer sur fer, ordre barbare sur ordre barbare. La compagnie de Fritz prend donc le chemin du sacrifice.  «Nous mangeons et engraissons pour fertiliser cette aube qui approche en nous, dévoilant sa poigne : Verdun». La nuit des temps, en chair et en os. Partout déjà des crânes défoncés, des corps pourris et «la grande fraternité des tombeaux à ciel ouvert». C’est cette communauté solennelle des morts que nous décrit l’auteur, tandis que les gaz exécutent leur danse macabre autour des survivants. Le roman croise une foule de personnages que l’auteur ne parvient pas à prendre le temps de nommer. Ils tombent aussitôt, ne font que courir et mourir. Le vicaire, le serveur, le tambour, le comédien et tant d’autres. C’est quoi l’honneur, dans ces conditions ? Celui de parvenir à verser son sang parmi le flot continu du sang versé ? L’objectif des troupes d’assaut est simple, efficace : mourir. Les ordres donnés, personne ne sait où aller vraiment, sinon tout droit, courir quelques mètres avant de s’écrouler. C’est cette géographie sinistre que décrit le roman : des montagnes de cadavres qu’un général grandiloquent observe derrière ses jumelles. Verdun n’est la promesse de rien. Place pour ceux qui ont entre leur main la foi des autres… D’une tranchée l’autre, un soldat allemand hurle : «Vous tenez à rester ennemis ?» En vérité, il n’y a plus rien à faire qu’aller au bout de l’absurde pour sceller le massacre de toute la jeunesse européenne. C’était ça 14-18 : le massacre légalisé de la jeunesse. Cet inéluctable sanglant. Chacun simplement à la recherche d’une sépulture sur le champ de bataille, à l’abri des vagues de rats qui l’envahissent sitôt la mort installée. Les seuls à guetter avec impatience le feu de l’assaut. Le champ de bataille ressemble bientôt aux viscères à nues du festin des rats. «Beaumont, dans quelle nuit as-tu sombré?», s’écrit Fritz. La mort a recouvert tout le destin européen.
 
Le chemin du sacrifice, de Fritz von Unruh, La Dernière Goutte Editions, coll. Littérature générale, 13 mars 2014, préface de Nicolas Beaupré, traduction de Martine Rémon, 239 pages, 19 euros, ISBN-13: 978-2918619185.
 
 
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