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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 04:02
trader.jpgIl le prétend du moins et dans le message qu'il a délivré, il semble sincèrement vouer une vraie détestation à l'homme qu'il était. Mais de quoi se repentir ? D'avoir aimer jouer ? D'avoir aimer l'argent ? D'avoir tant aimer n'être plus dans le réel ? Il y a bien sûr le problème de la Justice et ses carences dans cette affaire, scandaleuses, qui ont ouvert la voie à la sauvegarde de la Société Générale jamais conduite à s'expliquer vraiment, cette omerta dont Jérôme Kerviel parle avec conviction et non sans raison. Et puis le fond du problème, ces régulations non humaines dont la Finance est aujourd'hui le fer de lance d'une société qui pousse peu à peu à son paroxysme l'inhumanité de ses rationalités. C'est de cela qu'il faudra, encore, parler entre nous, de ce "nous" que la Finance ne cesse de briser, de lancer tête dans le mur pour assurer son apocalyptique devenir.
Salle des marchés. Open space tendu à l’extrême. Un emprunt à la marge, mille milliards d’euros. Naguère les cotations se faisaient à la criée, Zola en sautoir. Open space : il faut de l’agitation pour créer des stimuli. Exit les cloisons, donc. Open space : le modèle par excellence du stimulus operandi.
Depuis quand les banques ont-elles pris possession des Bourses ?
En 1531 fut créé à Amsterdam la première vraie Bourse du monde occidental. Déjà la maîtrise de l’information y était essentielle. A Paris, la Compagnie des agents de change vit le jour en 1801. En 1895 fut créé le MATIF. Et de nos jours nous avons le CAC 40. Cotation Assistée en Continu. Mais il ne s’agit plus aujourd’hui de disposer de l’information utile, il faut la devancer. Il faut pouvoir, toujours, disposer d’une information nouvelle. Et produire sa rationalisation. Le marché a peur, par exemple. Le marché s’emballe, manque de confiance le pauvre chou, le marché est supendu à un mot, un chiffre, qui l'aidera à déployer ses métaphores, sportives et militaires. En ordre de bataille, les traders attaquent. Ils montent à l’assaut. Se replient. Ou font une trève. Pour empocher les dividendes, avant de remonter au front. Et puisqu’il faut bien se vendre, le trader passe aussi une partie de son temps à envoyer des signaux sur sa rentabilité.
Trader. Une économie psychique pulsionnelle. Penser profit. Calculer. Tout le temps. Seul compte l’arbitrage des mathématiques. Il faut mettre en équation des données, des chiffres, les courbes du marché. Toute la journée. Ne se soucier que du profit. Gagner à la hausse, gagner à la baisse. Trader, c’est être capable de formuler plusieurs stratégies contradictoires en même temps. Et formaliser la présentation de son raisonnement. Car si le monde des hommes n’existe pas dans la salle des marchés, il faut lui donner le change : produire un discours moral sous couvert d'explications scientifiques, à l’attention des sociétés humaines que l’on veut plumer. Un discours moral vaut toujours mieux qu’un discours politique pour berner les gens. Trader, le droit de vie et de mort. Jeter un pays entier dans la misère : trois lignes de chiffres. Détenir le nomos grec, donc. Je fais et défais. La guise est mathématique. Imparable.
Trader : la sauvagerie à l’état pur. Le Droit n’est qu’un art de fortune, vu depuis la salle des marchés, et depuis qu’elle est devenue ce que la cité juge de plus indispensable. De plus indispensable mais de plus fermé. Une clôture essentiellement masculine du reste. Derrière laquelle dissimuler les complicités les moins avouables. La salle des marchés ? Un espace depuis lequel domestiquer les êtres sans pudeur.
Exit le Droit, le politique, ne subsiste que l’expression d’un jugement construit au plus juste des lois mathématiques. Car là où le Droit établit un lien de vérité, le trader, lui, rétablit l’absurdité de cette attente de vérité.
Trader, l’instance même de la dé-socialisation des couches les plus favorisées de la Nation. La nouvelle économie est plus nouvelle qu’on ne saurait l’imaginer. Car être trader, c’est explorer des régulations non humaines de la cité. C’est dépasser l'assignation du politique. C’est travailler à la lettre le concept de réquisition de Heidegger, où substituer la programmation à la conscience.
Trader, une inspiration post-ontologique, qui ne puise ses justifications que dans l’auto-référence. Non pas une bulle, fût-elle financière, mais une circularité parfaite où accomplir le grand œuvre de destruction de l’humain.
http://www.soutien-officiel-kerviel.com/blog/


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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 03:10

logo-europgroupeA quelques jours du vote, les dirigeants européens ne peuvent masquer la réalité de cette Europe dont ils avaient pris tant de soin à travestir les vrais enjeux, dessinant au passage une géographie morale du continent en question à tout le moins insupportable, au service de la grande Finance Internationale. Ce faisant, ils nous rappellent opportunément que cette Europe qu’ils ont voulue, eux et non nous, n’aura jamais était une histoire des Peuples européens : l’Europe aura toujours été l’affaire des Etats, une construction anti-démocratique par excellence, dont les peuples sont aujourd’hui les prisonniers.

Et ce dès les origines, dans l’esprit même de son "Père" fondateur, Jean Monnet, dont la biographie mériterait d’être dépoussiérée ! Un Monnet qui sut en effet dès le début ne s’entourer que de technocrates pour penser notre destin. Car même si dans le projet de la CECA, la base sociale de cette Europe fut élargie à ces couches que l’on avait ignorées jusque là dans les sphères de pouvoir, les paysans, les ouvriers, l’Europe resta la grande affaire des nantis et… des américains. Qui se rappelle en effet que notre cher Jean Monnet était un proche de la famille Dulles, dont Alan fut le fondateur de la CIA ? Qui se rappelle ce Monnet, proche des sphères du pouvoir américain, côtoyant dans les années 50 le groupe Harvard chargé de réfléchir une construction européenne favorable aux Etats-Unis ? Qui se rappelle le jeune banquier accomplissant toute sa carrière dans la finance internationale, soupçonneux des exigences démocratiques des peuples et ne songeant qu’à se délester au plus vite des forces sociales tout comme des frontières nationales pour mieux asseoir sa vision capitaliste de l’Europe ? Peu attachée au cadre de l’Etat Nation, cette carrière paraît aujourd’hui emblématique du destin européen que les banquiers nous ont fabriqué. Une Europe méprisant les électorats populaires, une Europe dictant ses conditions aux Etats membres, une Europe construite autour de la notion d’allégeance plutôt que de consensus, relevant non pas de la participation civique mais de l’adhésion coutumière. Une Europe dont la force repose sur la faiblesse politique de ses peuples. Et plus que jamais, une Europe autoritaire exaltant la suspicion de Monnet, cherchant toujours à contourner les volontés populaires dans son processus de constitution. Une Europe qui se fabrique avec un faible soutien social, tour de force administratif que les faucons américains nous envient tant elle est un modèle du genre, pour des régimes dits républicains que leur démocratie embarrasse désormais.

Et pour calmer toute fronde anti-européenne, une Europe au sein de laquelle les élites volent au secours des banquiers pour convoquer une longue et belle histoire cousue de fil blanc. Une histoire qui nous raconte par exemple que cette Europe est née de deux grandes unifications, chrétienne puis celle, humaniste, de la Renaissance, en oubliant volontairement que dans la réalité, chacune de ces unifications s’est conclue par l’émergence de forces centripètes qui ont produit beaucoup de résistances et de diversifications, laissant surgir de nouvelles singularités qui mirent chaque fois à mal cette fameuse unification européenne décidée par le haut. Il existe ainsi en Europe, en permanence, des mécanismes qui produisent des différences et font obstacle aux mécanismes d’unification.

monnet-dullesJean Monnet ne l’ignorait pas, lui, qui chercha toute sa vie à faire sortir la question européenne du champ symbolique pour la faire entrer dans celui des techniques politiques.

Mais aujourd’hui, on est arrivé à la limite de ce processus qui faisait l’Europe à l’insu des européens.

Le danger est double du reste, depuis l'éclosion d'une technocratie toute puissante, à l'émergence d'un imaginaire social réactionnaire fleurissant sur les décombres de cette Europe stipendiée, laissant s’épanouir des replis identitaires des plus funestes.

Face à ce double danger, qui aura le courage, en particulier, d’évoquer le rôle positif de l’immigration dans le processus de construction de l’Europe ? Qui saura affirmer les aspects culturels nous permettant une meilleure compréhension de l’immigration comme processus d’intégration européenne ?

Qui saura réécrire en somme cette histoire, en prenant appui sur celle, comparative, de la circulation des œuvres littéraires et de leurs traductions, seule histoire culturelle au fond, permettant d’écrire une vraie histoire de l’Europe ? 

 

 

Photos : De gauche à droite, Jean Monnet, John Foster Dulles, Kirk Spieremburg, Dwight D. Eisenhower, David Bruce, Franz Etzel, William Rand. A Washington, Juin 1953.

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 04:00

Quelle est la place du politique dans notre société?
On s’en rappelle : le projet de Constitution européenne avait ouvert une crise aux puissantes répercussions sur ce questionnement : quoi des frontières, des Etats, des Peuples ?
Souveraineté politique et identité politique semblent ne plus coïncider avec souveraineté nationale et identité nationale. Aux enjeux transnationaux qui devraient, nous dit-on, s’imposer à nous, paraissent répondre des communautés ouvertes, au sein desquelles le territoire perd de plus en plus sa fonction discriminante.
Comment, dans ces conditions, clarifier l’écart qui s’est ouvert avec nos représentations classiques de la souveraineté et du politique ?
Si les processus délibératifs doivent s’élargir au-delà du cadre national, et on l’imagine volontiers face aux enjeux écologiques par exemple, comment de nouvelles communautés politiques pourront-elles prendre forme ?
La constellation post-nationale dans laquelle nous nous trouverions, ouvre des enjeux décisifs pour l’avenir du politique. En son temps, La revue Les Temps Modernes ouvrit une belle promesse de débat sur ce sujet. Même si l’on pouvait y regretter l’absence de penseurs tels que Michaël Zürn, ou ceux de l’école allemande regroupée autour d’Ulrich Beck (élève de Niklas Luhmann), qui auraient apporté une contradiction plus profitable, en particulier sur la question européenne.
Et justement, où en sommes-nous aujourd’hui de l’identité politique européenne ?
Quand est-il, surtout, de la démocratie en Europe ? Deux arrêtés pris il y a quelques années n'ont guère soulevé d'interrogation quant à cette question, alors qu'ils pointaient précisément l'ampleur du mal européen.
Celui de la Cour allemande (du 30 juin 2009), était sans doute celui qui disait le mieux cette crise que l’Europe ne cesse de connaître. Il nous importe pour ce qu’il pointe, en particulier de «déficit structurel de démocratie» en Europe, ouvrant à une vraie défiance politique, en exigeant nommément que les peuples européens, à travers leurs Parlements nationaux, «restent maîtres des traités», ce qu'ils ne sont pas. L'arrêté rappelait alors avec pertinence que la source de la légitimité du Parlement de Strasbourg, faute d’un Peuple européen, ne restait que très vague, en tirant la conclusion que la primauté du Droit européen ne prévalait qu'en campant sur ce déficit démocratique. En conséquence de quoi la Cour constitutionnelle allemande se réservait le droit de bloquer toute loi européenne ne garantissant pas sa souveraineté ou son identité constitutionnelle.
«Il n’est pas de démocratie en dehors de la nation, l’échelon supranational n’étant que le produit d’un traité entre nations», conclueait-il, refusant, comme c’est bien souvent le cas aujourd’hui, que les Parlements nationaux soient mis devant le fait accompli au terme de décisions prises souvent dans des conditions hâtives, sans vraies délibérations, ou réduites à leur minimum.



LAW AND GOVERNANCE IN POSTNATIONAL EUROPE, by Michael Zürn and Christian Joerges (eds.). Cambridge University Press, Cambridge, 2005. 312pp.,, £45.00. ISBN: 0521841356.

La Souveraineté, Horizons et Figures de la Politique Les Temps Modernes, n°610, nov. 2000, 450p, 84F, ISSN : 00403075

 

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 04:38
 
HNG-copie-1.jpgPartout en Europe montent les crispations, dont le signe le plus manifeste serait la persécution faite aux rroms. Des «nous» émergent, brutaux, racistes, nationalistes. Des «nous» sectaires qu’une classe politico-médiatique irresponsable pousse à l’affrontement irréfléchi, pour créer peu à peu des situations nationales explosives, dont elle pense pouvoir, in fine, tirer partie : se maintenir au pouvoir. Au cœur de tous les débats promus part cette classe politico-médiatique, la question de l’identité. Un concept dont le flou épistémologique ouvre à de grands calculs politiciens, et de petits desseins politiques…
L’identité, rappelle J.-C. Kaufmann, ne renvoie en fait guère à nos racines, contrairement à ce que cette classe stipendiée tente d’affirmer. Les appartenances ne font en réalité que combler provisoirement les interrogations de la subjectivité, car l’identité est plutôt placée du côté de la subjectivité que de celui des racines. En un sens, elle est en conséquence toujours devant nous plutôt que derrière, une construction a posteriori, un dessein qu’il nous faut échafauder plutôt qu’endosser.  Sauf à la confondre avec l’identification administrative, ces papiers d’identité qui ne forment en rien la production du sens de la vie. L’identité administrative, elle, fiche, surveille, enferme, arrête, de sorte que l’Etat est toujours le plus mal placé pour parler d’identité.  En ce qui concerne l’identité des personnes, l’erreur serait alors de vouloir l’enfermer dans un cadre préétabli, de vouloir la rigidifier, voire de l’établir. Car ce travail de quête identitaire ne se fonde que par reformulations successives des éléments hérités : nous choisissons ces éléments de notre passé qui vont faire sens à un moment donné de notre vie. Dès lors, l’identité, contrairement aux idées reçues, ne peut être que provisoire. Mieux vaudrait alors parler de processus identitaire, voire de stratégie, tant cette quête est à renouveler, toujours, et se caractérise par son ouverture et ses variations incessantes, ancrées dans notre présent comme un scénario qu’il nous faut élever. L’identité n’est ainsi ni une essence, ni une substance, elle est quelque chose de fluide, de multiple qui ne s’inscrit que dans le temps d’une action : la question du sens de la vie se renouvelle sans cesse. Et seul, analyse Jean-Claude Kauffmann, le nombre de «soi possibles» permet d’échapper à l’enfermement d’une identification autoritaire. Lorsque le jeu des identités est riche, complexe, les totalisations auquel il peut ouvrir malgré tout, ces rigidités quasi cadavériques de l’affirmation de soi lorsque toute cette quête se fige, ne peuvent être que brèves, pour se succéder sans crispation. Lorsque le jeu est limité au contraire, quand l’identité de soi se voit rabattue sur une identité nationale crispée à quelques tenants dérisoires, «la totalisation se répète et se durcit». La grille d’interprétation du monde devient alors unique et sectaire, «enfermant l’ensemble de la personnalité» pour la conduire peu à peu à cette désintrégration psychologique qui la verra disparaître derrière son masque de haine, fourni clef en main par les discours politiques exhibant commodément les boucs émissaires qui structureront cette désintégration.
 
Identités : La bombe à retardement, jean-Claude Kaufmann, éditions Textuel, 12 mars 2014, Collection : Petite encyclopédie critique, 64 pages, 8 euros, ISBN-13 : 978-2845974852.
 
 
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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 04:20
 
Gilles-Vincent.jpgMiranshah, capitale du Waziristan, au Nord-Ouest du Pakistan. Le ciel soudain déchiqueté, les voiles noires des femmes emportés dans cette trombe, les corps émiettés. Kamel visionne les images de l’attentat, note consciencieusement les leçons qu’il faut en tirer, non pour l’éviter, mais le reproduire à la perfection : il sera djihadiste. Valenciennes. Sabrina. Sa vie sans goût. Sur les radios on ne cesse de parler de la demande de remise en liberté de Jean-Marc Ducroix, le pédophile assassin. Il ne peut s’en tirer si facilement, décide Sabrina. Ailleurs, Grégor vient d’apprendre son licenciement. Trente ans de carrière, dans le froid, la misère, avec pour tout horizon une misère plus grande bientôt. S’y résoudre ? Marseille, Aïcha. Madame le commissaire. Et tout le gratin de la police nationale sur le dos : un militaire du plan vigipirate vient de se faire égorger en patrouille ! Les antiterroristes sont sur l’affaire, mais Aïcha ne veut pas lâcher prise. D’autant que son intuition est la bonne : le terroriste recherché est Kamel, son neveu… Kamel, Grégor, Sabrina. Trois histoires de déroute. A quoi bon les nouer ? Les romans d’aujourd’hui en sont pleins, qui multiplient les intrigues, manière de satisfaire le goût du thriller qui a fini par convertir le mauvais genre à la cavale romanesque. Pour mener la plupart du temps des barques sans vent et marées que seules d’infimes péripéties sauvent de leur noyade. Polars sous influence dont la seule raison d’être est de maintenir coûte que coûte la pression sur le lecteur. Qu’il halète. Les romanciers ont tiré la corde de ce côté-ci de la langue tirée. Le souffle bref, et court, seule raison d’être de la littérature policière d’aujourd’hui. La loi du rebond pour vertu stylistique. Avec ses phrases courtes qui rappellent l’injonction faite à Mozart par une critique débile: trop de notes, Mozart, trop de notes… Le roman n’est qu’un artifice. Mais à ce compte, il n’est plus qu’un genre désespéré. Gilles Vincent le sait, qui soudain met en abîme sa propre fiction pour en interroger le sens. Trois histoires ? Ces «trajectoires désespérées», comme le dit son propre personnage intervenant soudain dans le fil du récit, sont exemplaires d’une société à la dérive. Il aurait pu s’en tenir là et vaquer lui aussi, besogneusement, à les rendre séparément haletantes. Trois histoires qui signent notre temps. Le roman est un artifice. Gilles Vincent le sait, qui effrontément va nouer des fils artificiels assumés pour construire son apothéose romanesque. A Charenton-sur-Cher, devenu soudain le lieu de cristallisation de la France douloureuse. Minute par minute, à la manière de 24… La rage de tous les protagonistes du récit enfin libérée, la détresse, la folie, à découvert désormais. Reste Aïcha dans ces moments où l’aube n’est pas encore la promesse sûre d’un nouveau jour, acculée à céder le terrain à la cavalerie hollywoodienne. Mais nous n’assisterons pas à ce triomphe-là. Aïcha s’en va pleurer ailleurs, sans consolation pour cette France d’aujourd’hui qui court à sa perte, méthodiquement poussée au désespoir le plus vain.
 
Trois heures avant l’aube, Gilles Vincent, éditions Jigal, février 2014, 224 pages, 18,50 euros, ISBN 979-10-92016-14-7.
 
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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 04:31
 
loupo-jigal.jpgParis, rue Marbeuf. Loupo au saut d’un braquo. Il dort sur des montagnes de billets, comme un gamin sur ses doudous. Un gosse des rues. Gavroche plutôt que d’aujourd’hui. Pas perdu : enfui. Échappé de ces courses folles que les braquos engendrent. Une drogue, les braquos, chez lui.  Comme de tirer : une manie, sa signature. Loupo le flingueur. Flanqué de son chauffeur Kangou, la poignée tirée à fond, à plus de 150 sur les maréchaux. Vingt minutes de débine. Grand max. Jusqu’au prochain braquo. Jusqu’à ce jour où une employée lui tendit les billets et son plus beau sourire. Les yeux dans les yeux. Il y est retourné, sans casque, sans lunettes, à découvert avant de faire subitement demi-tour : trop dangereux, l’amour. Plus dangereux qu’un braquage. L’amour, justement, lui est tombé dessus un jour de braquo. Celui d’une mère pour son gosse, qu’elle tient dans ses bras, ensanglanté. Loupo lui a logé une balle en pleine poitrine. A l’arrache, sans le vouloir, sans même avoir vu le gamin planqué derrière une cloison à la con. «Nooon !!!!!...» a crié la mère, tandis que le corps du gamin tombait dans ses bras, épars déjà, abimé, prostré.
 
Une pietà ! Le roman de Bosco s’ouvre sur une pietà ! Une image forte, culturelle, soignée, qui va conditionner bientôt toute la composition littéraire, l’ordonner, en pétrir la matière tantôt en phrases courtes, tantôt en phrase longues étirées dans le suspens d’une plainte qui reviendra sans cesse. Une image qui va user les mots, les cogner les uns aux autres, sur laquelle ils vont rebondir continuellement. Il a tué un gosse. Devant sa mère. Comment assumer un pareil acte ? Il songe très vite au suicide. Trop facile lui rétorque sa compagne : il faut songer à la mère plutôt. Mourir serait encore faire la loi, non rendre justice à cette femme, suppliciée à présent. La langue du coup devient heurtée, sans cesse dans la reprise anaphorique, sans cesse dans le bégaiement, dans ce retour du réel, de cette image qui troue de part en part le récit, cette pietà qui est une construction infiniment classique, ouvrant l’écriture du genre à ce qu’il n’est pas et lui donnant pour horizon non pas on ne sait quel diagnose qu’il poserait sur les tecis d'aujourd’hui, mais la littérature et ses émotions esthétiques. Le contraignant à jouer de tous les effets de bascule, nouant un pur classicisme littéraire à la détonation de la fonction phatique du langage condamné à se relancer sans cesse sous peine de rester là, planté sur le bord d’un récit qui autrement peinerait à construire sa vraisemblance. Loupo songe donc à se livrer. Mais avant cela, trouver la balance qui a donné leur braquo aux flics. Une vieille histoire pour le coup, qui permet au récit de se reconstruire selon une modalité éprouvé du genre : ces petites phrases courtes, incisives. Suspendant dans le vide cette image de pietà qui hante pourtant le récit et l’étire, le force à revenir sur lui-même et renoncer par moment à ces sacro-saintes petites phrases à court de souffle du roman policier contemporain. Bosco alterne ainsi le style, court, long, entre le coup de revolver si l’on y tient, et le ressassement d’une culpabilité qui ouvre à la nécessité d’une fin rédemptrice. Social ce polar ? Diagnose du mal des cités ? Pas le moins du monde. Il y a bien la curée des bandes aux prises avec leurs vieux fantasmes de puissance, mais avec toujours, en ligne de mire, l’image de cette pietà qui pousse à l’élaboration poétique du récit. Du coup les phrases s’étirent à l’approche du The coup : le braquage d’un avion sur sa piste de décollage ! Dix caisses de poudre d’or, le grand départ pour cessation d’activité criminelle, auquel Loupo ne peut accéder : il lui faut sa rédemption. Mais qui dit rédemption dit mort. Loupo doit mourir pour accéder à sa rédemption. Qui traverse le dernier chapitre comme une incantation, l’attente de l’ultime sacrifice, un retour aussi bien, à la case départ : la vie aurait pu être autre et l'on comprend pourquoi elle ne l'a pas été. Loupo affronte ses propres images meurtrières, dont celle du vieux à l’oreille cassée qui tant l’invita au souper de ses propres cendres.
 
Loupo, de Jacques-olivier Bosco, éditions Jigal, septembre 2013, 200 pages, 16,80 euros, ISBN 979-10-92016-06-2.
 
 
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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 04:21
Dosta-les-rroms.jpgMichaël Guet est en charge du Comité européen intergouvernemental d’experts sur les questions rroms. Devant la situation faite aux rroms en Europe, il a éprouvé le désir de remettre les pendules à l’heure pour rétablir la réalité les faits et les chiffres les concernant. Un florilège contre les idées reçues particulièrement décapant, jugez-en vous-mêmes…
 
Qui saurait affirmer par exemple que 85% des rroms européens sont sédentarisés ? Que 87% d’entre eux ne sont pas d’origine roumaine ? Que les premières Lois d’exception les concernant ont été françaises, dont celle du 16 juillet 1912 par exemple, qui a longtemps régi le statut des gens du voyage, leur imposant de posséder un carnet anthropométrique fichant jusqu’au diamètre bizygomatique, ou la longueur des doigts et des coudées, et ce, dans la France de la IIIème République qui n’était pas encore celle de Vichy… Par parenthèse, qui saurait nous dire pourquoi les tsiganes internés par Vichy n’ont été libérés qu’en 1946 ? Qui saurait de même que l’abrogation de la loi de 1912 fichant les gens du voyage comme des criminels, ne date que de l’année 1969 ? Et que la Loi qui lui succéda n’en fut pas moins discriminante, leur imposant de disposer de trois titres de circulation qu’ils devaient faire contrôler à chacun de leur déplacement dans les gendarmeries ou les commissariats… Une approche sécuritaire sans équivalent en Europe. Qui saurait toujours nous dire que l’appellation «gens du voyage» est en fait une invention de l’Administration française qui date de l’année 1970, et qui désigne non seulement les rroms, mais tous ceux qui, de par leur profession, gens du cirque, des marchés, etc., sont appelés à vivre d’une manière itinérante ? Appellation dont l’usage fut entériné par la Loi du 5 juillet 2000, nouvelle Loi qui reconnaissait la caravane comme «habitation» soumettant ainsi les populations en disposant à la taxe d’habitation, mais ne les reconnaissant pas comme «logement», et leur interdisant de fait l’accès aux aides au logement…
Qui saura encore que ces Lois furent en partie abrogées par la Loi Besson de 2012, reconduisant pour l’essentiel les mesures discriminatoires à l’encontre de ces populations ? Qui saura du reste que cette Loi Besson de 2012 prévoyait un volet contraignant à l’égard des municipalités françaises, imposant à toutes celles de plus de 5 000 habitants de construire des aires d’accueil pour les gens du voyage ? Mais qui saurait dire que plus de la moitié des municipalités françaises sont aujourd’hui en infraction avec cette Loi, sans qu’aucune sanction ne soit prise à leur encontre, quand les préfets disposent, avec cette même Loi, de procédures accélérées pour expulser les rroms de leurs campements forcément illicites, puisque les municipalités françaises refusent de leur construire ces aires dont ces populations ont besoin… Et par parenthèse, qui saurait toujours nous dire pourquoi l’autre moitié des municipalités, dans son plus grand nombre, s’est contentée de terrains sans eaux ni électricité ?
Qui saurait nous dire encore qu’il n’existe en France que 17 000 rroms itinérants, soit 0,025% de la population française ? Contre 90 000 en Allemagne, 200 000 au Royaume-Uni, 70 000 en Italie…
Qui sait que la circulaire du 29 août 2012 adressée aux préfets ne parle pas d’intégration, mais d’évacuation des camps. Et que les familles expulsées n’ont d’autre choix que de s’installer dans des campements illicites, où le nomadisme le plus précaire leur est imposé ? Les rroms ne sont pas intégrables, prétendait il y a peu le ministre français de l’intérieur… Encore faudrait-il le leur permettre ! Mais les préfets, eux, se rappellent que les rroms arrivés en 1970 en France ont été parfaitement intégrés…
Pourquoi nul ne dénonce, au plus haut sommet de l’Etat, ces expulsions collectives, au mépris du Droit européen qui impose l’expulsion individuelle ?
En fait, nous dit Michaël Guet, le traitement des rroms en France préfigure du traitement des pauvres. Les rroms sont des pauvres mal logés visibles, qui nous font oublier qu’il existe 1 million de mal logés en France, et près de 9 millions de français qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté…
 
 
Dosta ! Voir les Rroms autrement, Michaël Guet, éditions de l’Aube, 3 avril 2014, 224 pages, 14,90 euros, ISBN : 9782815909761.
 
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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 04:28

 

economistes.jpgPublié en juin 2012, ce petit opuscule entendait combattre le passage en force de la fameuse règle d’or européenne, consistant à maintenir à perpétuité des budgets équilibrés. Une stupidité au regard des centaines d’économistes signataires de la Charte des économistes atterrés, qui interdit par exemple le moindre investissement stratégique, doublé d’un scandale, car radicalisant les principes néo-libéraux qui nous ont pourtant conduit à la faillite. Un Pacte qui, en outre, ne contient pas une ligne sur le comportement des milieux de la Finance, pas un mot sur l'incongruité d’une Banque Centrale Européenne à qui l’on interdit de financer directement les déficits publics. Rappelons que ces déficits sont financés sur les marchés privés, lesquels ne font que nous prêter l’argent que la BCE leur a généreusement offert (le nôtre donc), à des taux inférieurs à 1% tandis que ces mêmes banques privées nous re-prêtent notre argent à des taux oscillant entre 3,5% et 10% !

Rien, toujours, dans ce pacte, sur l’accroissement des inégalités sociales, chômage, précarité, etc., rien sur les cadeaux fiscaux qui ont gonflé les niches et vidé les caisses publiques, rien sur les paradis fiscaux qu’on nous avait promis de combattre et qui subsistent sous Hollande, rien sur les transitions écologiques nécessitant de très forts investissements communautaires, rien : c’est-à-dire une cécité volontaire révoltante.

L’analyse de nos économistes ne s’arrêtent pas là. Décryptant les éléments de langage complaisamment relayés par une presse servile, ils répondent clairement aux questions qui ont soit-disant légitimées ce Pacte : le manque de discipline budgétaire est-il réellement à l’origine de nos difficultés ? Les Etats européens laissent-ils filer leur déficit pour financer un modèle social obsolète ? Mais… observent-ils : avant 2008, c’est-à-dire avant la crise financière provoquée par les banques, la Dette Publique n’augmentait plus en Europe !

Ce Pacte, au fond, inscrivant dans les Constitutions sa règle intangible, n’est rien moins qu’une attaque en règle des fondements de la Démocratie en Europe, restreignant de fait comme une peau de chagrin les espaces de délibération, marginalisant les Peuples pour leur soustraire leur souveraineté et confisquer le pouvoir politique, sous couvert d’expertise économique, entre les mains de techniciens issus pour la plupart de la Finance privée…

Que faire face à une telle résolution coercitive ? Douze propositions sont exposées, connues de longues dates, depuis la restitution à la BCE de son rôle à la renégociation des taux éhontés pratiqués par les banques privées sur nombre de pays européens. Douze propositions qui commencent de rencontrer un écho certain y compris dans les rangs des libéraux eux-mêmes, Habermas, naguère partisan du Traité Constitutionnel, dénonçant enfin cette marche forcée de l’UE dans la voie post-démocratique au terme de laquelle, c’est tout simplement la Démocratie qu’elle aura enterrée.

  

 

 

L’Europe maltraitée, Les économistes atterrés, éd. les Liens qui Libèrent, juin 2012, 142 pages, 8 euros, isbn : 9781020900005.

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 04:06

 

Brik.jpgUne lorgnette qui ne séduit guère. Maïakovski pourtant, Dziga Vertov, Eisenstein…, il y avait de quoi satisfaire ! Mais Arcadi, qui ne sait s'il écrit un article destiné à la presse people ou s'il entreprend la biographie du siècle, s'est convaincu qu'il pouvait traiter son objet par le très petit bout d'une minuscule lorgnette. Sans rire…, c'est un peu comme si l'on s'était avisé de faire passer en "prime time" la littérature de l'avant-garde russe des années vingt ! Un doigt de cochonceté, un zeste de passion, le chuchotement de l'espionnage et le tour est joué. Mais c'est un tour inepte. Cette plongée dans la vie de Lilli Brik, dont la relation passionnelle à Maïakovski méritait mieux, relève du babillage infantile. Qu'y apprend-on ? Que Maïakovski aimait la cuisine géorgienne de sa maman et que loin de Lilli, il s'ennuyait… Et quand l'auteur se meut en exégète, c'est pour nous raconter des fadaises sur l'œuvre du poète, athée pour faire payer à Dieu le fait de n'être pas aimé… Quelle déveine ! Il y a bien leur quotidien passé au peigne fin, mais c'est pour en tirer l'anecdotique… Et rebondir sur des maximes branlantes : "une expérience universelle et séculaire ne nous apprend-elle pas que la souffrance de l'artiste se cristallise dans son œuvre ?"… Un labeur à conseiller aux russophobes en mal d'imagination. 

  •      
  • LILI BRIK. Portrait d'une séductrice, Arcadi Vaksberg, Albin Michel, Domaine russe, 1 octobre 2010, 23,20 euros, 350 pages, ISBN-13: 978-2226107558.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 04:21

"J'ai l'histoire, là, tout entière sous mes pieds, qui se dérobe"...

Xavier Durringer avait d'abord donné pour titre à sa pièce : "Politique et Pornographie".
Comme si l'une et l'autre occupaient désormais le même espace trouble.
Ainsi, avant même le tournant du siècle (le texte date de 1998), le peep-show et le surf formaient-ils les grandes allégories d'une société déjà condamnée au fascisme ordinaire, où les seuls espaces de liberté allaient s'y épuiser tantôt en vain cynisme, tantôt dans la douleur du renoncement.

Au peep-show s'attachait la tâche symbolique de pointer une sorte de fin de la culture - "le théâtre est terminé", proférait son tôlier-, tandis que la figure du surfeur désignait quelque chose comme la fin de l'idéologie - "la Révolution n'a pas besoin de surfeurs". On reconnaîtra là une problématique bien rebattue. Et le propos de la pièce, son "scandale" comme on l'écrivait à l'époque, était bien mince au fond. Fort heureusement, son intérêt n'était pas là. Mais dans le fait qu'elle pointait très tôt le ressassement dans lequel nombre d'intellectuels sombraient, sinon le déni. Déjà Durringer suspectait le modèle démocratique français d'être bancal. Mais le secret espoir d'une Nation unanime qu'aurait surplombé un Etat farouchement en charge du Bien Commun, encombrait trop son théâtre pour lui laisser entrevoir une sortie de crise.
Il y avait tout de même une première conséquence intéressante qui découlait de son parti pris : "Raconter une histoire, s'obliger à ça, coûte que coûte" (X.D.).
Les grandes oeuvres littéraires du XXème siècle étaient restées inachevées : ce n'était pas simplement parce que l'Histoire était devenue problématique, mais parce que les sujets de cette histoire étaient devenus confus. Mais pour n'en pas rester au niveau du slogan, que fallait-il creuser de ce "Maintenir coûte que coûte" la possibilité de l'Histoire, sinon l'abîme qui en constituait désormais le fondement, et où s'était logée la voix d'un sujet exténué -la Révolution, l'Insurrection-, devenues à l'époque les sorties rassurantes des dîners mondains. Car c'était bien cela que ce texte nous donnait à entendre : le petit bruit des cintres que l'on remontait, un décor où précipiter l'Histoire pour n'avoir pas à la penser à nouveaux frais.
Une deuxième conséquence découlait de ce bric-à-brac idéologique : l'invention d'une scénographie de la contiguïté. Les espaces scéniques, dans cette écriture, étaient à poser les uns à côtés des autres, sur un même plan, sans cette profondeur dont l'Histoire a tant besoin pour se déployer. Quand le sujet n'a plus d'épaisseur, il lui reste la surface où étaler ses plis.
Nous sont restés depuis dans la gorge les mauvais plis de l'Histoire. Curieuse consolation.

Surfeurs, de Xavier Durringer, éd. théâtrales, mai 1998, 15 euros, EAN13 :   9782842600280

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