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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 04:26

 

andersen.jpgIl y a une quinzaine d'années de cela, le ministère de l'Education Nationale décida d'encourager les enseignants des collèges a travailler sur le conte. Du coup, les éditeurs multiplièrent les attentions à leur égard, distribuant généreusement des petits livres cadeaux. Ces livres, pour la plupart, n'étaient que la réédition des contes les plus connus. Le malheureux Andersen ne fit pas exception, lui qui tenait en horreur sa réputation d'ecrivain pour enfants... Il est vrai que l'on avait oublié depuis beau temps qu'il fut aussi un romancier doublé d'un remarquable essayiste. Ce génie du récit court, dont l'oeuvre eut à souffrir des traducteurs qui n'acceptaient pas ses inventions stylistiques, se vit infatigablement réduit aux deux ou trois contes que l'on se rappelait... Enfin... Le Livre de Poche eut le bon goût de publier quelques récits moins connus. Ne gâchons donc pas notre plaisir, même si, là encore, ils restaient entrelardés d'incontournables dont on aurait bien pu se passer. La fable du petit soldat est d'une efficacité rare. De déboires en déboires, sur le chemin initiatique de l'amour, elle nous conte l'histoire d'un soldat de plomb unijambiste, amoureux d'une danseuse de papier. Ils finiront l'un et l'autre dans une poèle a frire, dévorés par le feu. L'un dans l'illusion d'être enfin rejoint par l'aimée, l'autre, dans l'inadvertance d'un coup de vent...

 

Le Vaillant Soldat de plomb, la petite sirene et autres contes, Hans Christian Andersen, Le Livre de Poche, septembre 2000, épuisé dans cette édition. 

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27 septembre 2014 6 27 /09 /septembre /2014 04:34
said.jpgLes éditions Sinbad ont publié une étude d’Edward Saïd parue en 1997, fort heureusement actualisée quelques mois avant sa mort. Or de 97 à nos jours, force lui aura été de constater que le regard porté par les médias sur l’Islam a gagné en manichéisme brutal, en hostilité et en bêtise. Au point que l’Islam incarne aujourd’hui la menace suprême, la seule –un vrai complot contre l’humanité. Le sondage publié par le Figaro mercredi 24 septembre 2014 en témoigne largement (un complot pour l'occasion, en vrai, contre la communauté française musulmane), suivi de son article partisan intitulé «L’image de l’islam se détériore fortement en France»... Et de la question hallucinante posée en toute bonne conscience : "estimez-vous suffisante la condamnation des musulmans de France ?"... Et j'en passe, d'aussi insultantes, terrifiantes, attentatoires à l'idée nationale même...
Les préjugés orientalistes, révèle Saïd, les suivant au mot près pour en dresser le relevé méticuleux, balayés naguère au terme d’un effort lui-même déjà impensable, ont fait un fracassant retour et jouissent d’une popularité effarante. Rien ne lui échappe, des discours sur la pseudo mentalité arabe (comme si les mondes arabes étaient "un"), à ceux sur la religion et la culture musulmane, subsumées toutes deux sous le même générique (c’est médical) d’un Islam nécessairement radical. Or l’Islam, rappelle Saïd, ne définit qu’une petite part du monde musulman, fort de plus d’un milliard d’êtres humains, est-il bon de rappeler ! Et cet Islam, en outre, n’est pas soluble dans le terrorisme…
Aucun autre groupe religieux ni culturel, démontre Saïd, n’est soumis de nos jours à pareil régime. Et de pointer les intellectuels complices de ce laisser-faire, alors que dans le même temps, depuis 1991, aux Etats-Unis même, un groupe de recherche a été formé, doté de moyens conséquents –on l’imagine !-, qui vient de publier une première conclusion à ses travaux, et en cinq volumes encore, avouant qu’au vrai, toute définition plausible du fondamentalisme est impossible, et qu’on ne saurait l’associer à l’Islam qu’abusivement et en toute ignorance de la diversité des mondes musulmans et arabes… Mais non. Rien n’y fait. L’Islam demeure associé à la haine de toute pensée politique, à l’idée de ségrégation sociale, à celle d’infériorité civilisationnelle, à celle du déficit démocratique, etc. A croire ces médias, l’Islam serait une religion psychotique, dissimulant à grand peine une idéologie néo-fasciste, violente, irrationnelle. Bref, intrinsèquement et parce que ce serait inscrit dans son histoire comme un horizon indépassable (ses gènes, pour un peu !), l’Islam serait une menace pour le monde libre. La dernière même, c’est promis, couvrant les Unes, remplissant les vides éditoriaux. Le tout sans le moindre débat. Chacun y allant de son poncif, de son mensonge, de ses approximations douteuses quand bien même ce chacun appartiendrait à la communauté scientifique. Du reste, observe Saïd, on n’a jamais connu, dans l’histoire des sciences humaines, un tel débordement de bêtise dans le monde universitaire.
Aristotle001Qu’y a-t-il donc derrière une telle unanimité ? Qu’y a-t-il donc derrière cette insistance à souligner le caractère menaçant de la foi, de la culture, des populations musulmanes, sinon un fol aveuglement qui nous détourne de réaliser que les Etats-Unis bombardent, envahissent, occupent les pays musulmans et n’ont cessé d’être en guerre, depuis la Libération, contre les Peuples du monde pour asseoir leur domination !
La couverture médiatique de l’Islam, au fond, obéit à une logique suicidaire, au moins pour les pays qui se sont placés dans le giron des Etats-Unis, sinon génocidaire, à force de construire le musulman comme l’autre de l’humain.
Arabes, islamistes, musulmans, constituent désormais une seule et même cible qui articule une composante fondamentale de la politique de domination américaine. Placer ainsi les musulmans, comme le font les américains, au centre d’une attention thérapeutique et punitive, ne peut qu’inquiéter, ne devrait qu’inquiéter ce monde soit disant libre, qui ne sait faire la part des choses.
 
Edward W. Saïd, l’islam dans les médias, éd. Sinbad, Actes Sud, traduit de l’anglais (américain) par Charlotte Woillez, sept. 2011, 282 pages, 24 euros, ean : 978-2742-782406.

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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 04:36
 
flou-corneille.jpgIl semble que le flou soit apparu comme une nécessité dans la vie de Colette Corneille. Son équivoque stridence surgit un jour de la confrontation brutale à ce qui ne se dévoile jamais à nous qu’en se dérobant : la mort d’un proche. Au moment où s’estompa ce qui liait « l’inconnaissable à l’existant », elle nous raconte comment le flou assura néanmoins une sorte de couture entre le monde et elle. Il fallait bien se tenir sur ce seuil, en marge de réserves que l’on devine immenses, d’amour, de chagrin, de volonté, d’éparpillement de soi et de révolte contre une société qui exige des actes nets. Le flou permettait en quelque sorte de verrouiller l’événement, de le corroder lentement pour le polir et le rendre «recevable».
De cette expérience depuis laquelle, provisoirement, le flou pouvait avoir raison d’elle, elle tira cependant bien d’autres vertus. Il était nécessité, elle en fit un destin. Quel peut-être le statut de ce qui n’en a pas ? Qu’aurions-nous à gagner à vivre dans le flou ? Parce que le flou refuse la coupure du concept, Collette Corneille comprit très vite le bénéfice qu’elle pouvait en tirer. Elle se mit à le défendre «contre les exigences de la culture actuelle», et explorer ses lieux, sa grammaire. Depuis quand par exemple, dans l’histoire de l’humanité, s’est effectué ce passage à l’évanouissement du sujet dans l’anonymat du «on» ? Mais elle le fit en nous livrant moins une austère méditation qu’un récit, dont la construction n’est pas sans rappeler la très belle étude de Pierre Sansot (Poétique de la ville).
Les liaisons généreuses du flou en quelque sorte, une superbe méditation en forme de récit.
 
 
Flou de Colette Corneille, éd. Le bruit des autres, oct. 2000, 150 p., 10,67 euros, ISBN 978-2909468914
 
 
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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 04:23
 
Fannon.jpg« Oui à la vie. Oui à l’homme. Oui à la générosité »… Franz Fanon, Peau noire, masques blancs
Le fil conducteur de la pensée de Fanon, c’est au fond sa réflexion sur les conditions de possibilité de la liberté humaine. Une recherche moins philosophique que située, s’efforçant de démonter les mécanismes de la domination sociale, et en tout premier lieu bien sûr, ceux de la raison coloniale. Fanon aura ainsi été celui qui, mieux que tout autre, aura inauguré l’effondrement du narcissisme européen, pour le plus grand bien de cette vieille Europe croupissante. En refusant en outre d’enfermer sa pensée dans le seul geste de la révolte, évidemment nécessaire, dessinant pour nous un horizon d’accomplissement lumineux, déterminant cette révolte en acte de création plus que de résistance. Un chemin difficile certes, douloureux, que l’on paie toujours au prix fort. Que l’on paie en particulier au prix d’une défiance à l’égard de ses propres préjugés, sinon de ses propres désirs. Creusant cet inconscient culturel qui nous plombe, Fanon aura ainsi pointé avec pertinence l’objet du leurre sociétal qui nous surprend tous dans des mimes tragiques. Que désire l’homme noir soumis ?, se demandait-il. Être blanc. On peut aisément transposer : nous voulons tous être riche et qu’importe le degré de suffisance de cette richesse-là, et reconnus. Les classes modestes et populaires orientent leurs désirs vers les classes bourgeoises, lesquelles l’ont orienté depuis beau temps vers les classes aristocratiques qui ont bien évidemment survécu à la Révolution française. Et de ces classes en cascade, chacun attend sa reconnaissance… Comment inventer, dans ces conditions, des formes nouvelles pour nos désirs ? Fanon s’en est aussi posé la question comme psychiatre : celle par exemple de savoir comment rompre avec ces sentiments d’infériorité et d’illégitimité qui façonnent nos désirs, posant une sorte de social-diagnostic sur la société qui lui a permis de mettre en relation l’inconscient et la structure socio-économico-politique de son époque. Celle-là même qui pèse si fortement sur nos désirs, les conditionne tant et dont nous ne pourrons pas faire l'économie de ne pas la déconstruire. ll faut être aussi noir que possible, affirmait-il alors, face au racisme colonial. Cette négritude devenait le point de départ d’une humanité plus profonde, qui gardait de croire au bavardage immonde de la classe politique : liberté, égalité, fraternité, honneur, patrie, autant d’injonctions vides de tout contenu, n’empêchant nullement le racisme le plus odieux de s’exprimer en toute bonne foi. Fanon avait parfaitement décrypté ce discours de domination qui commande à l’immigré d’imiter son maître mais en restant à sa place : celle de la soumission. Il avait parfaitement perçu combien c’était autant la ressemblance que la différence de ces êtres «voués» à la soumission qui troublait, avant que d’inquiéter. Car au fond, la seule chose qu’on attendait de lui, c’était la soumission. Cette même soumission que la classe politico-médiatique attend de nous aujourd’hui.
 «La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. (…) Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer», affirmait Franz Fanon. A mesurer l’étendue du désespoir qui anime un pays comme la France, qui a cessé de faire société depuis une bonne dizaine d’année, on mesure combien Fanon était dans le vrai, porteur de ce nouvel humanisme qu’incarnent les minorités (relatives)  et qui sont le seul horizon dans lequel réintroduire la question de la dignité et de la liberté des hommes. Minorités aux identifications ambivalentes, nécessairement, oscillant entre la tentation de s’enfermer dans les insistances d’une raison identitaire et de s'ouvrir à des modèles extérieurs. Minorités toujours menacées de se retrouver piégées dans l’amertume d’un désir mimétique qu’il soit identitaire encore une fois, ou fourni par le camp de la domination, mais minorités traversées de part en part par une vraie morale, parce qu’elles reçoivent leur caractère universel à travers leur souffrance, ne revendiquant pas un droit privé «parce qu’on ne leur a pas fait un tort particulier, mais un tort en soi» (Fanon).  Et surtout, parce qu’elles ne peuvent s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans, par conséquent, les émanciper toutes, la perte complète de l’humanité ne pouvant se reconquérir que par le regain complet de l’homme, ainsi que le pensait Marx, que Fanon rejoint ici.
 
Comprendre Fanon, Michael Azu, éd. MAX MILO, 3 juillet 2014, coll. Comprendre, 110 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2315005062.
 
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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 04:27
 
pascal-thiriet.jpgLa Garrigue. Grise sur fond blanc. Enée fonce sur Montpellier. Dido lui avait intimé : « Faut que tu viennes !» Enée accourt.  Dido lui avoue qu’elle a dérapé avant d’écraser et de presque tuer volontairement un banquier. Une rencontre de casino. Mais un banquier véreux. Ça excuse. Qui montait une arnaque avec le blé de deux amerloques. Genre complexe touristique international en bord de mer, dix-sept millions d’euros à la clef, sur un terrain évidemment non constructible… Alors le banquier, faut pas qu’il se réveille, parce que Dido veut reprendre l’arnaque à son compte… Manque au duo une ado en fugue de dieu sait quoi, recueillie par une mamie amie, Damien, adepte du fuck the Planet attitude, pour composer avec lui une fine équipe prête à voler le pognon des amerloques. Enée se bombarde donc directeur financier. Et rencontre la mère du banquier, Bérangère, qui n’a guère envie que son fils, Louis, s’en sorte. Elle est au courant de l’histoire qu’il monte avec les amerloques. Bérangère, presque vieille, presque maigre, jolie toujours, délurée, riche, très. Qui assigne bientôt Enée à résidence : «Viens !», tandis que son fils est débranché à l’hôpital… La famille est riche, en vue, la presse en fait ses choux gras. Louis mort, Dido veut utiliser Bérangère et la tuer. Bérangère veut utiliser Enée et le tuer. Enée veut aimer Bérangère mais doit la tuer… tandis que les flics tentent de dénouer les fils de l’histoire, vent debout sur la piste déjà de Dido et d’une sale affaire de placements financiers à Hong Kong que Louis avait intrigués. On est en France, la combine rattrape donc par la manche un député marron et une grosse intrigue d’aménagement immobilier... pour nous servir des pervers qui rencontrent plus pervers qu’eux, des cyniques qui rallient plus désabusés qu’eux, des affairistes qui rançonnent moins affairés qu’eux, sur fond d’errances mélancoliques, de blessures macabres qui dessinent, c’est troublant, des personnages au final émouvants.
 
 
Faut que tu viennes, Pascal Thiriet, éd. Jigal, coll Polar, 15 mai 2014, 264 pages, 18,50 euros, ISBN-13: 979-1092016222.
 
 
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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 04:06
 
l-austerite.jpgDeux chercheurs se penchent sur l’impact de l’austérité sur la santé publique. Tout en réfléchissant aux vrais buts de cette austérité programmée presque partout en Europe, dernier bastion de l’intégrisme néolibéral. Et bien évidemment, ce qu’ils découvrent c’est que l’austérité n’a aucun fondement économique rationnel : elle n’est qu’une décision politique visant à enfermer les nations dans la soumission de la pauvreté matérielle, sociale et morale. Le vrai visage de cette austérité déploie dans leurs travaux toute son horreur : elle ne crée à court terme que des morts, qui ne risquent pas de générer de la richesse à long terme… Le coût humain de toute économie, voilà la grande question jamais abordée, y compris par les socialistes de pouvoir. Forts d’une dizaine d’années d’études et d’analyses assidues, nos deux chercheurs montrent au contraire de tout ce qui se dit en France par exemple, que les dépenses sociales et de santé permettent de réduire la Dette en créant de la croissance. Tableaux à l’appui, couvrant des périodes longues de plus d’un siècle, ils montrent que tous les pays qui ont pratiqué des coupes drastiques dans leur budget de santé n’ont fait que connaître un réel déclin sur le long terme. Mais bien sûr, l’enrichissement spectaculaire des plus riches sur le court terme… L’austérité a ainsi toujours eu l’effet inverse de celui escompté ! La dette augmentant au fur et à mesure que ralentit l’économie. «Quand on coupe les filets de sécurité, le choc économique que représente la perte d’un emploi ou d’un logement peut se transformer en crise sanitaire». L’exemple de la Grèce vient à l’appui de cette démonstration, qui s’est enfoncée dans une crise sanitaire sans précédent dans son histoire ! Que signifie être une société dans ces conditions ? Très opportunément, nos deux chercheurs en santé et économie publiques nous rappellent que les choix économiques sont d’abord des choix de vie ou de mort. Et très pertinemment, ils nous rappellent ce que devrait être le devoir d’un bon gouvernement : la protection de ses citoyens. D’autant que la santé, analysent-ils, n’est pas liée aux crises mais aux réponses fournies par les politiques. La richesse d’une Nation, veulent à tout prix oublier nos politiciens, c’est sa population. Pas ses banques. Il faut donc soigner de préférence le corps économique plutôt que le corps financier, tant la santé publique est le bien le plus précieux d’un pays.
 
Quand l’austérité tue, Stuckler David, Basu Sanjay, éd. Autrement, coll. Essais-documents, 10 septembre 2014, 272 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2746738027
 
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19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 04:15
 
hollande-copie-1.jpgLa France relève désormais de catégories fictionnelles. 
Comment ne pas reconnaître, en effet, le caractère imaginaire des objets qui nous sont proposés pour "faire France" ?
«Je dois changer la réalité (…). Nous sommes responsables de cette perte de repères et de sens. (…) Ma priorité, c’est l’emploi. (…) Notre responsabilité, ce n’est pas de vendre de l’illusion mais de rendre l’espoir. (François Hollande, premier éditorialiste de France, le 18 septembre 2014)
karl-kraus.jpgObservez les "grands" médias emboîter le pas à cette fiction sordide. Mesurez leur degré de compromission à leur mouillage dans une pseudo réalité sociale tronquée. Relevez les indices textuels (pour faire savant) de la fictionnalité de cette actualité. Le moins qu’on puisse dire, c’est que si le roman déploie tout une série de stratégies textuelles pour favoriser l'illusion référentielle, la société politico-médiatique en fait autant. Voyez comme elle produit cette fiction, goûtez la merveilleuse manipulation d’une vraie crise dont les conséquences ne portent que sur les plus démunis. Ecoutez Monsieur 20 heures à sa télévision, déversant ses mensonges dans une énonciation impeccable, escamotant les indicateurs qui pourraient faire sens. Que dire de ces bouffées énonciatives, sinon qu’elles jouent crapuleusement de l’effet de réel, mais que dans le même temps, c’est typiquement bâtir une fiction qui n’articule qu’un récit vandale.  
Que conclure de cette journaille, comme l’appelait Karl Kraus, l’aboyeur autrichien, et du rôle essentiel qu’elle joue dans l’entreprise de démolition généralisée des populations françaises ? Rien, sinon qu’une caste acquise au maintien de l’ordre néolibéral précipite la France dans son chaos balourd. Aujourd’hui, la société politico-médiatique est une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale. Il nous faudrait reprendre les leçons d'un Kraus, à qui j’emprunte la formule, pour nous en sauver. A Kraus qui ne cessait d’alerter ses compatriotes, dans l’Allemagne des années 1930, sur la maîtrise gagnée par les nazis dans l’art de "faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison…". Kraus qui ne cessait de pointer l’horizon de cette entreprise de crétinisation : nous faire perdre le sens des réalités. Car lorsque le discours public ne sert qu’à proférer avec aplomb des arguments spécieux ou à rendre honorables des idées ignobles, ce qu’il y a au bout, c’est la mort collective.
 
 
Œuvres de Karl Kraus :
 Les Derniers Jours de l’humanité — version intégrale, Agone, 2005
 Troisième nuit de Walpurgis, préface de Jacques Bouveresse, Agone, 2005
 Les Derniers Jours de l’humanité — version scénique, préface de Jacques Bouveresse, postface de Gerald Stieg, Agone, 2000
 La Boîte de Pandore, introduction à des textes de Frank Wedekind, Ludd, 1995
 La Littérature démolie, essais, préface d’Elias Canetti, Rivages, 1993
 Cette grande époque, essais, préface de Walter Benjamin, Rivages, [1993], 2006
Dits et contre-dits, aphorismes, Ivréa, 1993
La Nuit venue, aphorismes, Ivréa, 1986
Pro domo et mundo, aphorismes, Ivréa, 1985
 
Essais (sélectifs) sur Karl Kraus :
Karl Kraus, Cahiers de L’Herne, 1975 [épuisé],
Schmock ou le Triomphe du journalisme : la grande bataille de Karl Kraus, Jacques Bouveresse, Seuil, 2002
L’Universel reportage et sa magie noire. Karl Kraus, le journal et la philosophie, André Hirt, Kimé, 2002
Les Quarante-Neuf Degrés, Roberto Calasso, Gallimard, 1992
La Parole malheureuse, Jacques Bouveresse, Minuit, 1971
Référence électronique :
"Bibliographie en français ", revue Agone, 35-36 | 2006, [En ligne], mis en ligne le 15 septembre 2008. URL : http://revueagone.revues.org/489. Consulté le 27 mai 2010.
 
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18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 05:08
 
freres-de-guerre.jpg14-18. Pour la jeunesse. Moins pour son édification fort heureusement, que sa dénonciation.
 
1er août 14. 80% des ruraux sont mobilisés. La Patrie sait épargner ses bourgeois… Le tocsin sonne. Les villageois se ruent Place de l’église. L’heure de la revanche est venue, distille une propagande bornée.  Le lendemain, en place publique est placardé l’avis de mobilisation et la déclaration du Président de la république : « La mobilisation, ce n’est pas la guerre. Dans les circonstances présentes, elle apparaît au contraire comme le seul moyen de sauver la paix dans l’honneur de la patrie»… Sauver la paix… On tente d’y croire. Tout comme à l’honneur d’une patrie qui va envoyer par millions ses enfants à l’abattoir. Avinés, drogués, courant à l’échafaud comme les poilus appelaient eux-mêmes l’assaut. La guerre donc, que les allemands déclarent à la France le 3 août. Eugène, 15 ans, veut y aller. Il décide de s’engager, avec son copain d’enfance, Matthias. Ce n’est pas qu’on s’ennuie vraiment à Saint-Pathin, parmi le bruit des forges et des percherons piétinant le gravier du village. Mais l’aventure est aux portes, comme y invite la propagande. Ils partent donc un beau matin sans prévenir leurs parents. Ils partent pour cette belle aventure qui est comme un rêve de gamin. Fiers de leurs uniformes imbéciles, culotte rouge, vareuse bleue... Tandis que l’armée réquisitionne tous les chevaux disponibles, procédant à l’immense saignée dans tous les villages de France. Dix millions d’entre eux périront. Volés aux paysans… Eugène et Matthias sont en route. Les nouvelles sont bonnes : on a repoussé les allemands sur la Marne. Quand on croyait qu’ils avaient été bloqués à la frontière… Les journaux ne cessent de mentir. On ne compte plus, dans leurs pages, nos batailles victorieuses… Si bien que dans les campagnes, tous les gamins veulent y prendre leur part. Trop facile ! Trop beau. La propagande lève des milliers de volontaires.  En novembre, les allemands sont toujours repoussés mais ils ne cessent d’avancer. Eugène et Matthias sont séparés. Eugène rejoint le front : les collines de l’Argonne. En troisième ligne d’abord, où commence l’attente. Longue, désespérante. On solidifie les tranchées, on bricole.  Interminablement. Commencent les marmitages.  Une semaine de bombardement intense, avant l’assaut donné par les troupes allemandes. Qui prennent leurs premières lignes. Tout n’est bientôt que ruines autour d’Eugène. Partout gisent les corps emmêlés. Que des millions de rats viennent dévorer vague après vague. Partout l’immense puanteur. Et puis un jour Eugène doit partir lui-même à l’assaut. Le coup de sifflet retentit. Trois fois. On leur a distribué juste avant un cocktail anesthésiant : de la poudre à fusil, de l’alcool frelaté et vin à volonté.  Les soldats, ivres, foncent à travers les lignes de barbelé. La première vague aussitôt balayée par les mitrailleuses. Au sentiment de la victoire se substitue celui de la révolte. Tant de gâchis pour rien. Plus tard viendront les gaz, l’affolement des troupes françaises qui n’y sont pas préparées et ne possèdent aucun équipement pour lutter contre –les premiers masques à gaz leur arriveront en mai 1915... Matthias meurt. Gazé. Eugène l’apprendra cinq mois plus tard. Avant de découvrir Verdun et sa tuerie organisée. Blessé de cette belle blessure à laquelle rêvent tous les poilus, il part en permission, retourne au village subir l’agacement de l’ignorance à l’arrière du front. On lui parle des boches, de leur courage à eux quand il ne connaît, lui, que la honte : «Pourquoi nous sommes-nous battus ?» Eugène finira par se taire, heureux de n’avoir plus à parler de cette guerre qui n’était pas la sienne, qui n’était pas la leur mais celle des marchands de canons et des grands industriels capitalistes. Une vérité que l’Etat ne veut pas révéler, que la Nation ne veut pas affronter. Toutes ces morts inutiles. Son rêve de gloire tourné court.
 
 
Frères de guerre, de Catherine Cuenca, Flammarion jeunesse, 28 août 2011, Collection : FLAMMARION JEUNESSE, 205 pages, 6,10 euros, ISBN-13: 978-2081263192
 
 
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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 06:50

 

jean-genet.jpgLes éditions Gallimard ont réédité en 2010 les textes politiques de Jean Genet. Dont l’éblouissant Quatre heures à Chatila, écrit en octobre 1982, juste au retour de sa visite du camp de Chatila au lendemain des massacres perpétrés par les phalangistes, sous les yeux complaisants de l’armée israélienne.  Chatila dont il a parcouru les rues jonchées de cadavres. Jean Genêt déambule parmi les corps suppliciés, raconte. Le silence assourdissant des soldats israéliens qui bouclent Chatila, installés à quelques mètres du camp et qui prétendirent n’avoir rien vu, rien entendu.  Jean Genet raconte l’obscénité de la mort qu’il découvre à Chatila, l’infini épuisement des corps abandonnés dans la poussière des rues et qui ne peuvent rien cacher. Et l’armée israélienne, qui avait quelques jours plus tôt prévenu en secret les américains, les italiens, les français. Ces mêmes français qui venaient de se retirer lâchement à la veille des massacres. Quelle décision politique !

«J’enjambai les morts comme on franchit des gouffres».  Pendant trois jours et trois nuits les commandos supplétifs avaient œuvré. Trois jours et trois nuits sous les yeux de l’armée israélienne. Qui leur apportait les vivres, l’eau. Et éclairait le camp la nuit pour qu’ils puissent sans risques traquer la population civile. Trois longs jours et trois longues nuits. Et François Mitterrand averti qui laissa se perpétrer le massacre. Combien étaient les phalangistes, s’interroge Jean Genet ? Relevant la topographie des lieux, il note simplement qu’il leur fallait être nombreux pour infliger de tels dégâts. Et qu’au quatrième jour, les chars israéliens étaient entrés dans Chatila, bloquant les survivants, mais laissant filer les assassins. Jean Genet décortique les conditions de possibilité d’une telle horreur. Il note qu’à quarante mètres de l’entrée se trouve l’hôpital Acca, occupé par l’armée israélienne. Et partout ne voit que des corps suppliciés avant d’avoir été abattus. «Qu’est-ce qui n’est pas vain dans ce monde ? C’est à vous que je pose cette question, nous demande-t-il par-delà les âges. Vous voyez que c’est surtout vous qui acceptez les massacres et qui les transformez en massacres irréels. La révolte de chaque homme est nécessaire», conclut-il.

 

Jean Genet, L’Ennemi déclaré, textes et entretiens choisis 1970-1983, Folio, 7 octobre 2010, 304 pages, 7,40 euros, ISBN-13: 978-2070437863.

 

 

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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 05:25
 
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La Vanne, un 27 janvier.  La garrigue par un temps glacial. La porte s’ouvre sur un visage connu. Mais vieilli.  Clovis en reste ahuri : Samia ! Chez lui, perdue au bout de son monde. Partie naguère avec François, plutôt que lui.  La vie séparée d’elle-même. D’un coup sa mémoire prend l’eau, submergée. Il l’avait revue en 1992, à Naples. Samia, qui tant hantait ses rêves. François a disparu, c’est la raison de sa visite. Grand reporter à la retraite, rebelle à l’info conventionnelle.  Il avait bossé autrefois sur l’Opération «Paix en Galilée» : les bombardements des camps de l’OLP par l’armée israélienne. En juin 82, Tsahal entrait au Liban. C’est là que Clovis avait rencontré François. Il se rappelle d’un coup Sabra et Chatila, l’immonde ghetto où l’on avait parqué les réfugiés palestiniens.  Et ses cadavres piégés pour tuer les survivants éplorés.  Il se rappelle les femmes éventrées, les nourrissons éviscérés, les vieillards torturés. L’armée israélienne avait donné le feu vert aux phalangistes pour perpétrer ce crime contre l’humanité. Resté impuni. Au lendemain du massacre des Innocents, on avait intimé l’ordre aux survivants de se rendre. Il ne leur serait rien fait. Ils furent assassinés. Clovis se rappelle alors le mot d’ordre de la conscience internationale de l’époque : édulcorer les faits. Soustraire Israël à sa responsabilité. François l’avait refusé.  Clovis se rappelle Samia en 82, qu’ils avaient découverte hagarde sur une plage non loin de Sabra. Une enfant, violée à de nombreuses reprises. François l’avait sauvée, ramenée avec lui à paris. Il se rappelle leur écœurement.  En 2012, lui raconte Samia, François travaillait sur la mémoire espagnole. L’arrestation d’une religieuse l’avait intrigué, tout comme sa mise en examen pour vols de bébés. Elle poursuivait ce vieux trafic d’enfants initié par le franquisme, qui ne prit fin que dans les années 90... Près de 150 000 enfants avait été volés en Espagne ! Un trafic qui impliquait une administration froidement criminelle. Médecins, infirmiers, éducateurs, policiers, assistantes sociales… Dans les années Franco, il s‘agissait de purifier la race, d’éradiquer la pègre rouge. Par la suite ce n’était devenu qu’un odieux trafic d’êtres humains. Une rapine monstrueuse. La religieuse avait nié.  Mais on avait pu prouver les faits. François était aussitôt parti en Espagne, Samia ignorait pourquoi.  Il avait accumulé des pages de témoignages sur ce trafic.  Avant de disparaître. Clovis décide donc de partir chercher son vieux copain, poursuivant bientôt une piste émaillée de meurtres… Gouiran poursuit son exploration des bas-fonds franquistes, et post-franquistes : car nous sommes toujours englués dans cette histoire sauvage qui ne cesse de faire retour, celle d’un XXème siècle qui n’a cessé de poursuivre son bon vieux rêve raciste. Pour preuves, le massacre de la population civile palestinienne cet été 2014. Le monde avait su pour Sabra et Chatila, mais de nouveau les palestiniens étaient la cible de massacres odieux. Tout comme le monde avait su pour la Shoah, mais l’avait laissée s’accomplir. Car tout se reproduit encore, dans de minuscules déplacements des ethnies concernées… Comment dénoncer, demande Gouiran ? Le monde doit savoir, mais pour éviter quoi au juste ?  Où dénoncer ? Le roman est-il le bon lieu de cette dénonciation ? Gouiran est pessimiste : le devoir de mémoire n’aura peut-être été qu’une machine à fabriquer des excuses pour les génocides à venir… Il y a pourtant quelque chose de beau dans cette écriture qui nous tend un miroir brisé de notre société. Qui s’emballe d’un coup, convoquant toute l’histoire contemporaine, qui aurait dû nous faire tellement mal déjà. 1974, le supplice des anarchistes catalans. Puig garroté. La place George Orwell aujourd’hui piquée de caméras de surveillance, comme une victoire sur le roman… Nous déplaçons sans cesse nos révoltes dans des formes acceptables, romanesques pour tout dire, quand il faudrait que le roman se fasse voyou pour ne pas ensevelir ses propres contenus. François a remonté le cours de son existence. Adopté lui-même, expédié en Bavière dans un lebensborn nazi… Hitler avait fait créer partout ses centres d’élevages d’êtres humains, y compris en France, comme celui de Lamorlaye inauguré par Himmler en personne le 6 février 44, propriété de la famille des chocolats Menier. Une histoire que nous avons tue, comme tant d’autres, pour nous recueillir complaisamment sur des devoirs mémoriels hypocrites. Maurice Gourian est pessimiste, je l’ai dit, qui ouvre peut-être à la seule vérité qui nous étreigne, dans cet hymne à la ville de Marseille qu’il esquisse, Marseille, ville imparfaite qui résume à elle seule nos possibilités et nos conditions d’existence.

 
L’Histoire des enfants volés, Maurice Gouiran, éditions Jigal, Polar, mai 2014, 240 pages, 18,50 euros, ISBN 979-10-92016-19-2.
 
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