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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 04:39

Samuel_Fuller--1987-w.jpg"Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion", affirme Samuel Füller dans Pierrot le fou (1965, Jean-Luc Godard).

 

C’était un dimanche soir, sur Arte. Il y a des années de cela. Samuel Füller racontait son débarquement en Normandie. Ohama beach... La sanglante ("Bloody Ohama"). Conteur fabuleux, prenant sans cesse la distance du récit, surplombant le sien de part en part, amusé, effronté, n’oubliant rien, pas même de comprendre le récit que l’on voulait alors remettre en place en l’interrogeant encore sur cette histoire pourtant déjà tellement codifiée.

Et c’est ce qui nous retiendra ici : ce fantastique travail, non de mémoire, mais de réflexion sur les lieux d’une mémoire dont le dessein se trouble, quand de constructions en reconstructions, ce qu’elle attise n’est rien d’autre que le retour de la violence, Samuel Füller achevant son témoignage sur cette note effrayante, d’un récit ouvert désormais à de nouvelles possibilités de violence.

peniche-en-mer.jpgCet événement, expliquait-il tout d’abord, dans sa réalité, était proprement invivable. Des milliers d’hommes jetés sur une plage. Le fracas de la mitraille, les éclats d’obus, les tirs incessants, le bruit, le feu, le souffre, le sable, la mer, jetés l’un contre l’autre, les barges qui ne cessaient d’affluer, les hommes qui ne cessaient de tomber, courir quelques mètres et tomber, le prochain un mètre de mieux que le précédent et tomber toujours, la plage jonchée de corps, de cadavres, de cris, de souffrance, de peur. Utah, Ohama, Gold, Juno, Sword. A Ohama, les américains qui descendaient des barges ne purent disposer du soutien des chars amphibies. La houle était trop forte, les duplex drive ne pouvaient y résister. De fait, sur les 29 chars mis à l’eau, 3 seulement purent gagner la rive… Les autres coulèrent dans la Manche. Sur la plage, les 270 sapeurs qui devaient ouvrir en moins de 30 minutes la quinzaine de passages pour permettre aux véhicules de traverser les 500 mètres qui séparaient la mer des positions allemandes, œuvraient sous le feu incessant de l’ennemi, à découvert, si bien qu’en moins de 25 minutes, 250 étaient morts déjà. Un seul passage fut ouvert. Samuel Füller débarque. Le feu le cloue aussitôt à terre. Tous sont déjà morts autour de lui. Une seconde vague est déversée sur la plage. Hébété, il ne comprend rien, ne voit rien, ne peut ni respirer ni bouger. L’expérience qu’il vit, rien ne l’y a préparé. Peut-être, si, celle des soldats engagés dans les tranchées de 14-18. Mais il ne la connaît pas. Tout n’est pour lui, comme cela l’était déjà pour eux, que cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des armes, jurons, râles. Certains se redressent après avoir repris leur souffle, font quelques mètres et tombent. L’espace s’est effondré. Le temps s’est arrêté. Son être semble faire organiquement corps avec la plage. Il n’y a pas d’issue. Le sable et le sang giclent de toute part. Partir. Fuir. Sortir. Rien n’est possible. La terre, déjà éventrée, s’évide encore. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce qu’il vit. La solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance. Tout n’est alors qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvient pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdit non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre de la matière nue. C’est cela que raconte Samuel Füller. Qui ne sait plus comment il est sorti de sa terreur, de son trou, l’arme à la main et a survécu. Il ne lui reste pour souvenir que l’hébétude, longtemps après que le dernier coup de feu a été tiré.

debarquent.jpgAutour de lui, quatre silhouettes. Leur uniforme. Américain. Ils se regardent et se taisent, incapables du moindre mot. Longtemps comme ça, dit-il. Sans savoir combien de temps exactement. Une heure, deux heures. Les survivants. Une poignée. Et puis les premiers mots. Lesquels, il n’en sait rien. Rien ne concernant ce qu’ils venaient de vivre en tout cas : la réalité était inassimilable. Elle n’était que confusion, non-visibilité absolue du sens des actions, la clôture de l’expérience sur un présent sans fin.

C’est cela que Samuel Füller raconte. Tout comme il comprend que la seule manière de faire sienne cette expérience aura été, ensuite, après coup, d’en élaborer la fiction. En commençant par éliminer toute la réalité du monde. Les cris, l’hystérie à bien des égards, ces tranchées dans lesquelles les soldats américains se jetaient sauvagement et tuaient sans le vouloir d’autres soldats américains. Car le réel est idiot. Voilà ce qui est déterminant : le réel est idiot. Seule la fiction nous permet de nous emparer d’un événement pour l’intégrer. Car sans fiction, aucune émotion ne peut se vivre. Voilà ce qu’affirmait Samuel Füller.

omaha_beach_soldats_herisson_tcheque.jpgEnsuite, sont venus d’autres temps. Les survivants ont d’abord élaboré ensemble, avec peine, improvisant, explorant, hasardant une bribe, un récit, plusieurs, mille esquisses se chevauchant, se contredisant, pour arriver un jour à une solution satisfaisante qu’ils partagèrent sans même s’en rendre compte, parfois dans les mêmes mots, les mêmes expressions véhiculant à la longue comme un modèle du genre récit de débarquement. Puis vint, beaucoup plus tard, le temps de leur récit relayé par des voix étrangères à l’événement, faisant subir à leur récit un nouveau glissement, vers un modèle assumant cette fois une fonction plus idéologique que psychologique. Mais un récit qui faisait retour dans le leur, le transformait, l’augmentait et le diminuait tout à la fois, forçant leur propre mémoire, la pliant devant des usages qui n’étaient pas les leurs tout d’abord, mais avec lesquels ils finirent par se familiariser. Le roman, le cinéma vinrent donner forme à tout cela. Une mémoire collective du débarquement se mit en place. Qui transformait, codifiait, esthétisait l’événement si loin déjà. Un événement dont la violence finit par devenir acceptable. On put de nouveau l’assumer. Elle circulait dans de nouveaux espaces, se chargeait de sens, en appelant déjà au retour de la violence réelle, comme dans un mouvement de balancier, s’étant enfin rendu souhaitable de nouveau, si l’on voulait bien en disposer encore. C’est cela que racontait Samuel Füller.


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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 04:57

 

michel henryLe philosophe Michel Henry expliquait que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». En abaissant l’individu ajusté comme étranger au corps national, l’Allemagne nazie s’offrait des victimes d’autant plus admissibles qu’elles avaient été dépouillées de tous les attributs visibles de la dignité humaine, selon les normes édictées par la clique alors au pouvoir. Dans les médias qui les stigmatisaient, rien n’était omis, de leur apparence vestimentaire à leurs affaires de mœurs. Rejetées dans l’ordre du monstrueux, leurs dissimilitudes soigneusement recensées construisaient la mesure d’un déficit d’humanité propre à autoriser leur persécution. On les abattait ensuite, plutôt qu’on ne les fusillait, tant ils ne ressemblaient en rien à l’idée que le pouvoir nazi avait fabriquée de l’allemand de souche –les allemands finirent, eux, par se travestir en allemands de souche pour se ressembler un peu… L’Allemagne nazie planifia sa méthode de façon à ce que la morale nationale n’en souffrît point : on commença par les minorités les plus fragiles, les plus visibles et donc les plus aisées à jeter en pâture avec leur style si éloigné de l’idée nationale du bavarois de souche. On était passé du vêtement et du mode de vie à la densité ontologique : ces individus attifés bizarrement n’étaient plus des êtres humains mais quelque chose comme le chaînon manquant, à mi chemin entre la bête et l’homme. Leurs corps, déshumanisés, pouvaient désormais être livrés à la violence de masse. En frappant sa victime physiquement, en la déformant, le bourreau nazi achevait sa transformation en bête. Leur humanité anéantie, ne restait plus que la vie à leur retirer. Le tout justifié par un discours politique imposant le recouvrement de tout le peuple allemand racialement disponible, dans sa corporéité même. Au nom du politique, on inspecta les aspects les plus intimes de la vie, refoulant le vivant de toute part. « Dès que le politique passe pour l’essentiel, le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci, menace tout régime concevable», affirme Michel Henry. Mais cet abaissement entraîne toujours la ruine de la société qui l’a produit.

Le sort réservé aujourd'hui aux minorités rroms en Europe rappelle cette stratégie nazie, qui déjà avait pris pour cible ces mêmes rroms. Les politiques ont abusé du racisme, ne cessant de l'instrumentaliser comme un outil de régulation politique destiné à faire le plein des voix électorales. Demain il deviendra un instrument de régulation sociale, triant les bons des mauvais citoyens, montant les populations les unes contre les autres dans une concurrence abjecte. L'UMP, le PS, le FN, ont abusé de ces éléments de langage propre à jeter en pâture les populations les plus fragiles pour cristalliser dans la production de cette figure du bouc émissaire la possibilité d'une réconcliation nationale... Dans la stratégie de Hitler, à la fabrique du bouc émissaire devait s'articuler le temps de l'élimination de l'oppositions morale. La chasse aux rroms fut notre prélude. Et ce n'est pas en vain qu'une grande partie de la campagne contre l'Europe s'est construite autour de la question de l'immigration : il fallait sortir de l'ordre sociopolitique les émigrés et leurs enfants français pour fonder l'espérance nationale. Cette stratégie politique qui a fini par accoucher du résultat que l'on sait aux européennes, a ainsi largement été annoncée par les discours d'exclusion des populations fragiles. Mais qu'on ne s'y trompe pas : leur exclusion fonde non seulement leur sujétion à cet ordre politique insane qui prend jour en Europe, mais au nôtre. L'appartenance au mauvais ordre économique, demain, prendra place aux côtés du mauvais ordre religieux, du mauvais ordre ethnique, du mauvais ordre culturel, voire du mauvais ordre de la couleur de la peau. Et là encore, on passera vite du mode de vie à la densité ontologique, pour livrer cette fois le plus grand nombre à la violence d'un état sans vergogne, sûr de son fait pour recouvrer tout le corps racialement disponible de la nation.

Aujourd'hui, jeudi 5 mai, le Premier Ministre de l'Etat français est appelé à comparaître devant la 17ème Chambre correctionnelle du Tribunal d'Instance de Paris, à 13h30, pour incitation à la haine raciale. En cause, cette phrase de Manuel Valls prononcée le 14 mars 2013 à propos des Rroms : "(ils) ne souhaitent pas s'intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu'ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution". Une petite phrase abjecte amalgamant des populations hétéroclytes jetées en réalité dans la misère par une Union Européenne qui refuse de voir ce qu'elles sont en réalité : des populations d'européens dotés des mêmes droits que n'importe quels autres européens. Une petite phrase visant en outre l'abaissement de l'individu, renvoyant trait pour trait à l'imagerie écoeurante que les médias ne cessent de distiller dans nos esprits à nous montrer des populations pauvres condamnées à errer de campement de fortune en campement de fortune, acculées à vivre dans la boue dans la souricière qu'est devenue la France à leur égard. Des médias qui nous les montrent à longueur de journée dépouillés de tous les attributs visibles de la dignité humaine, jetées sur les routes, n'omettant rien de leur pitoyable apparence sans dire un mot de la pauvreté dans laquelle ces populations sont enfermées. Une petite phrase qui d'un coup en a fait des étrangers au corps de la nation alors qu'ils sont européens, et qui les construit en être avilis, rejetés dans l'ordre du monstrueux "des réseaux versés dans la prostitution". Une phrase qui ajoute sa triste pierre à mille autres pour leur construire ce déficit d'humanité qui demain "autorisera" leur persécution.

 

 

La barbarie, de Michel Henry, PUF, coll. Quadrige, mai 2004, 252 pages, 12 euros, ISBN : 2130542808.

http://www.depechestsiganes.fr/?p=4421

https://www.facebook.com/groups/699476486735480/

https://www.facebook.com/groups/294245927299190/

 

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 04:41

pujadas.jpgLes médias exercent un effet de filtre sur les thèmes moraux qui parcourent la société civile, les laissant s’épanouir ou les étouffant pour renforcer la puissance publique aux dépens de la société civile, comme il en va en France. Car les grands médias français ne comprennent qu’une dimension du politique : celle selon laquelle c’est dans l’Etat qu’il se concentre.
Or s’il est vrai que la politique est orientée vers l’Etat, elle ne peut s’y dissoudre.
En outre, le thème qui décline cette conception de la politique, celui de la légitimité, si souvent repris par les politiciens et leurs commentateurs, est non seulement mauvais mais dangereux, car il réduit de fait la complexité du débat politique.
L’opinion publique est ainsi devenue l’expression instrumentalisée d’un tel débat, dont le double authentique n'est porté dans son intégrité et son intégralité que par des minorités "morales" : aujourd'hui en France, essentiellement, les rroms, les immigrés, et puis toujours ce spopulations fragilisées que sont les femmes, les étrangers, les pauvres...

L'opinion publique, elle, n'est qu'un médium où infusent les idées, les impressions, les désirs auxquels les media veulent donner forme.
Car les médias ne transmettent rien : ils structurent les thématiques immergées dans l’opinion publique, "pour" la population – une invention politique pour le coup, que se partagent les médias et les institutions politiques. Car pour rappel, cette idée de population est celle qui, comme l’a clairement explicité Michel Foucault, a pris lieu et place de l’idée de Peuple. Il n’y a plus de Peuple français, catégorie relevant du politique : il y a en France des populations, à savoir des catégories biologisées (jeunes, vieux, ados, femmes, immigrés, homosexuels, etc. ...), enfermées dans des dispositifs sécuritaires. Car ces populations sont devenues l'objet de mécanisme sécuritaire, et non des sujets du droit républicain.

 image :  David Pujadas et Marine Le Pen, sur le plateau "Des paroles et des actes", le 24/02/2012. (CHAMUSSY/SIPA)


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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 04:31

 

 

beaucomme.jpgUn livre tout entier consacré aux fameuses journées de juin 1780, à Londres, à une époque où ce genre d’émeute était hebdomadaire. Il est vrai que dans ce XVIIIème siècle britannique, l'insurrection était alors la forme habituelle et périodique de la protestation sociale, dans un pays où le débat social était mené comme une guerre –on sait en France, aujourd’hui encore, ce que cela veut dire…

Mais des émeutes festives, troublantes justement par ce caractère de liesse désordonnée, déroutant les analyses politiques et les hommes de Pouvoir tant leurs visées ne pouvait se comprendre dans le cadre des discours habituels (aujourd’hui encore). Emeutes joyeuses, "émotions populaires" comme on le disait alors non sans mépris dans les classes supérieures, provoquées par le ressentiment général d’un Peuple quotidiennement humilié, asphyxié, biffé des tablettes de l’Histoire. Emeutes farouchement arrosées de gin et tournant au délire collectif, à la débauche bachique, Sa Majesté la Foule soudain prise d’une folle envie de cuite mémorable, quand bien même elle se terminerait par une douloureuse gueule de bois -mitraille, prisons et lois iniques au réveil.

Des Emeutes séminales dans l’histoire qui s’ouvre alors en Europe et pour le monde, parce que cette première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle fut pour les ouvriers l’occasion de la révélation fulgurante de leur être-ensemble :  ils découvrirent en effet soudain qu’ils formaient la force centrale de la société urbaine naissante et en faisant front, ils révélèrent à toute l’Europe qu’ils pouvaient devenir une classe sociale non seulement moteur de l’Histoire, mais capable d’abattre des bastilles.

C’est cette histoire, dans la plus grande ville du monde d’alors, que décrit le présent essai. Heure par heure, une poignée de journées exceptionnellement documentées, fascinantes à bien des égards pour quiconque veut construire une réflexion de classe, mais surtout, au regard de leur caractère anarchique, pour quiconque veut comprendre le sens profond du soulèvement populaire.

Les Conservateurs sont au pouvoir, ruinés par leurs coûteuses guerres. Ils se préparent à voter des lois iniques bien sûr, car il leur faut de l’argent, et beaucoup, pour mener à terme leur politique dispendieuse. Accessoirement, ils ont besoin de troupes fraîches, qu’il pensent puiser cette fois dans les milieux catholiques. Aussi s’emploient-ils à monter les religions les unes contre les autres pour mieux diviser un Peuple déjà exsangue, sur des clivages ouvertement xénophobes –voilà qui nous rappelle quelque chose.

gavroche.jpgDes foules dépenaillées parcourent la ville en tous sens, s’agrègent aux manifestations organisées sans trop savoir pourquoi. Pétitionnaires et peuples des ruelles confondus, "nègres" rescapés de l’esclavage antillais (7% de la population londonienne !). Des leaders tentent de structurer cette agitation qui leur échappe, part dans tous les sens, en conduisant la foule du matin, énorme, devant le Parlement. La Représentation Nationale se voit soudain sommée d’agir. Elle est encerclée, isolée, bousculée. On attend des élus des réponses, ils discourent et tergiversent comme à l’accoutumée, ou dénoncent la manipulation d’une foule "visiblement" peu politisée, enrôlée contre son gré dans une lutte dont elle comprend mal la finalité. Que veulent au juste ces loqueteux ? Rien, précisément. Rien, politiquement s’entend, ou plutôt non, ils veulent tout : abattre le Pouvoir et peut-être même, "Tout Pouvoir"…

L’incongruité bouffonne de la situation saute bientôt aux yeux de tous : une partie de la foule se disperse tandis qu’une autre prend en otage les parlementaires. La nuit, les insoumis s’arment de gourdins, de hachoirs, s’enivrent. Des gueux avinés affluent sans cesse, qui veulent simplement voir flamber les bagnes et semblent ne désirer qu’une chose : la fin de ce vieux monde corrompu.

Ils envahissent la ville, courent dans tous les sens, s’éparpillent. Impossible de centraliser l’action : la foule ne veut pas prendre le Pouvoir, elle veut l’abattre.

Les gueux se rassemblent, s’égaient littéralement dans Londres, pactisent avec les forces de police dont nombre d’entre elles rallient les bombances improvisées ici et là. Les émeutiers brûlent des bâtiments, pillent les magasins de luxe, mais dans un incroyable climat bon enfant ! Peu d’échauffourées, peu de blessés, ils ne montent aucune barricade qui viserait à fixer un front, ne s’enferment pas en ghettos dans leurs quartiers mais déferlent tout simplement, partout à la fois, au pas de course plutôt qu’ils ne défilent sous un rassemblement unitaire dont l’objectif politico-symbolique aurait été mûrement réfléchi. Et c’est bien la force de ce mouvement que cette dispersion, cette foule sans stratégie qui ne livre aucune bataille, va et vient sans que l’on puisse la circonvenir dans la ville : elle gagne.

Certes, dans les jours qui suivirent, sept mille soldats en armes venus de l’extérieur de Londres furent envoyés pour maîtriser la situation. Ils plongèrent alors la ville dans un bain de sang, mirent le feu à Londres, instaurèrent le carnage généralisé. L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’analyse que l’on peut faire de l’essence même de ce mouvement, moral s’il en est, attaché à défendre une seule valeur, celle de la vie humaine.

Un soulèvement populaire n’a pour objet que de faire tomber un Pouvoir, pas d’en relever un autre. Construire le Pouvoir n’est pas l’objet des émeutes populaires, qui sont en réalité de grandes protestations morales.

C’est en cela que les minorités sont morales, en cela que le désordre est moral, en cela que l’éthique se révèle un puissant levier d’action révolutionnaire.

Les soulèvements populaires sont une formidable machine à abattre les bastilles. Des machines non politiques qui pointent l’essentiel de ce qui fonde l’homme dans son humanité : sa dignité pour l’autre.

Prenant conscience de soi, Sa Majesté La Foule soustrait l'individu à lui-même et l’entraîne dans le cercle d’une vie supérieure. Balayant l’utile elle pointe le Juste. L’ambition morale de ces mouvements n’est ainsi pas de changer l’homme mais de changer la vie sociale, en y réintroduisant le devoir de justice. Et c’est au nom d’une philosophie de l’Homme, larvée, à peine murmurée, que l’émeute s’élance et énonce la seule norme qu’un Etat doive tenir, qui est celle de l’égal respect des personnes. Traiter l’individu comme fin, non comme moyen. Distinguer nos droits de citoyens des conceptions de la Vie Bonne qui se font jour ici et là, entendu que nul ne peut définir à la place d’autrui ce que doit être sa Vie Bonne.

La finalité des mouvements populaires est de fixer une limite morale au gouvernement en place. De lui rappeler par exemple sa nécessaire neutralité devant les fins, de lui rappeler que la norme d’égal respect des personnes, seule, fonde la légitimité de son action Publique. Entendu ainsi, cela signifie par exemple que l’Autre doit être perçu comme un autre sujet ayant sa propre perspective qu’il faut respecter. C’est en cela que les mouvements populaires nous donnent le sentiment de redonner des couleurs aux nations qui les portent : ils ré-humanisent la société, parce qu’ils l’inscrivent dans une visée éthique de Justice et de Dignité de l’Homme pour l’Homme. 

   

Beau comme une prison qui brûle, de Julius Van Daal, éd. L’Insomniaque, avril 2010, 94 pages, 7 euros, ean : 978-2-915-694451.

www.insomniaque.org

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 05:05
 
Pascal-Bruckner.jpgC’est ici l’écologie radicale qui est visée, celle qui aurait entraîné dans son sillage, selon Pascal Bruckner, l’explosion contemporaine de la pensée apocalyptique dans les pays riches. L’écologie, le seul mouvement authentique apparu ce dernier siècle, héritier du romantisme dans son rapport à la nature et dans sa tentative de réconcilier l’homme avec elle, aurait ainsi conduit à sacraliser cette nature au détriment de la sacralité de l’humain. Au point d’en faire l’ennemi, à nous expliquer qu’à moins d’un changement radical, nous serions entrés dans l’histoire de la fin des temps. Pour preuve de la mobilisation massive de cette déologie catastrophiste, Bruckner recense la fulmination d’un genre littéraire nouveau dans le monde contemporain : celui de la littérature apocalyptique. Les exemples sont en effet nombreux, tant dans le champ du roman que dans celui du cinéma, et les figures abondent, qui du retour du zombie à la métaphore du Titanic en expliciteraient la métaphore. L’espère humaine serait donc entrée dans le compte à rebours. L’homme serait devenu l’ennemi de la Terre, et face à un danger de cette espèce, il n’y aurait d’autre recours que dans la réforme morale de l’homme. On devine les écueils d’un tel discours. On aurait ainsi changé de paradigme : avec la modernité avaient surgi sur la scène politique les minorités. Avec l’écologie, la terre serait devenue l’ultime recours, menaçant de reléguer toutes les catégories politiques du XIXème siècle à l’arrière-plan : la survie de l’humanité en effet, commanderait de faire passer au second plan l’éradication de la pauvreté par exemple. Et nécessiterait d’engager collectivement nos responsabilités sur des siècles dès à présent, sinon des millénaires comme dans le cas du nucléaire, commandant la mise en place d’un Pouvoir mondial autoritaire, fascistoïde. On connaît ce discours sur le fascisme vert, développé non sans raison par nombre de penseurs depuis Foucault. Pour autant, on ne voit pas qu’il faudrait nous passer d’une écologie critique tant les signaux alarmants de la situation de la planète sont nombreux, et constants. Pascal Bruckner, qui réfléchit en philosophe, se montre plus convaincant dans l’illustration des peurs qui nous affectent. Etudiant leurs figures, de celle des dieux à celle de l’homme loup pour lui-même, en passant par la technique et la science, il montre combien ces peurs affectent désormais notre environnement : elles portent en effet sur les objets les plus quotidiens, de l’alimentation à la santé. Non sans raison, malgré les mauvais exemples qu'il nous offre et qui ne parviennent pas à les éviter : certes, il y a moins de risques sanitaires aujourd’hui qu’au Moyen Age. La belle affaire… Au passage, tant pis si l’espérance de vie en bonne santé décroît en occident depuis une bonne dizaine d’années. Bruckner ne semble pas le savoir, qui veut poursuivre sa démonstration et nous réconcilier au fond avec la science plus qu’avec nous-même. Voire l’Occident avec son histoire dans un troublant plaidoyer contre ces culpabilités qui l’affecteraient par trop, du colonialisme à son impérialisme. La thèse est douteuse en fin de compte, d’affirmer que toute l’écologie serait passée sous le contrôle de cette écologie radicale qu’il dénonce. Et le plus intéressant de son intervention n’est au fond pas là. Nous vivons la fin des temps des révolutions, nous dit Pascal Bruckner. Du moins dans les pays riches. Qui sont entrés dans ceux des catastrophes. Naturelles et, pourrions-nous ajouter, politiques de nouveau, avec la promotion de cette nouvelle peste brune qui ronge toute l’Europe. Nous avons congédié l’idée que le renouvellement de l’humanité se ferait par la classe ouvrière, mais le triomphe du modèle libéral a précipité, paradoxalement, sa marginalisation. Dépourvus d’idéologies de rechange, nous vivrions ainsi une période historique où le temps aurait cessé d’être orienté : il ne porte en lui aucune promesse de renouveau, et tout se passerait comme s’il était au contraire sous l’emprise d’une menace que nous ne savons pas nommer. Il y a là du vrai dans cette sourde angoisse qui n’affecte pas que notre rapport à la nature, à notre santé ou notre devenir. Cela dit, que l'urgence ne soit pas proprement écologiste mais politique au regard des inégalités qui s'épanouissent dans le monde contemporain, le mouvement écologique lui-même a fini par le comprendre -voir le très intéressant essai de Marie Dubru-Bellet : "Pour une planète équitable". Peut-être alors que le mérite de l’écologie, dépouillée de ses ferments les plus extrémistes, aura été de nous obliger à tenir désormais les deux bouts de l’Histoire : l’histoire politique dans son environnement naturel, la polis dans son rapport au bios et à la zoê, non pour sortir de la vision politique du monde, mais au contraire pour faire entrer enfin dans la polis la zoê qui lui manquait, cette ouverture au sensible et à la contemplation qui est peut-être la secrète éthique perdue de la préoccupation après laquelle nous courons tous pour refonder le sens d'un Vivre ensemble qui serait porteur d'espoir et non de désespérance.
 
Le catastrophisme contemporain, Pascal bruckner, Une réflexion philosophique, label Frémeaux & Associés, mars 2014, 2 Cd-rom.
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31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 04:52

 

rugby-zness.jpgMontchanin, Bourgoin-Jallieu, Romans-sur-isère… Jusque dans les années 90, 80 clubs français se disputaient le bouclier de Brennus. Désormais l’élite du rugby ne compte plus que 14 clubs, qui font du championnat français le plus relevé de la planète. En moins de 15 ans, le rugby a sauté un siècle et explosé tous les compteurs de «capitalisation»… Le tout sous les efforts conjugués d’une poignée de quadras, dont tout particulièrement Serge Blanco qui fut l’artisan majeur de cette transformation, les chaînes de télévision, Canal + en tête, les investisseurs internationaux et les politiques municipales, les villes étant devenues, selon l’heureuse mais terrible formule de Jean de Legge, des «entreprises de spectacles et de services»… En moins de quinze ans donc, on est passé d’une gestion de bénévoles à une gestion d‘entrepreneurs privés, au point que les grands stades sont devenus de grandes entreprises. Evidemment, cela n’a pas été sans conséquence sur l’esprit même du rugby, qui certes s’accroche encore à ces valeurs, de courage et de solidarité en tout premier lieu, mais déjà on sent bien monter dans ce rugby contemporain les égoïsmes, l’affairisme, l’afflux d’argent exacerbant typiquement des problèmes de riches : l’avidité et la lutte pour le pouvoir.

Le jeu lui-même s’en est trouvé changé, bousculé par le modèle prégnant du Top 14 : il fallait du spectaculaire, Canal + l’exigeait, imposant du coup sa dictature sur les cadences d’entraînement, le calendrier des matchs, l’obligation de la performance individuelle et la conquête de la puissance musculaire. Sur la pelouse, le jeu est devenu ainsi d’une intensité et d’une violence rare, privilégiant l’attaque frontale aux stratégies d’évitements. Un jeu qui met tous les joueurs, à chaque match, en situation de danger permanent. La traumatologie du rugby en est le symptôme, qui relève de l’accidentologie de la route et non des habituelles lésions sportives. Les impacts relèvent désormais de la collision (80% des accidents sur le terrain sont le fait des plaquages) et à la mêlée, même réglementée désormais, l’impact sur les corps se fait sentir dans le claquement de la chaîne vertébrale au moment de la poussée - en 2010, le neurologue Jean-François Chermann a justement publié un rapport inquiétant sur cette évolution, en particulier sur l’augmentation des commotions cérébrales et de leurs séquelles à long terme. Toutes les autres récentes études de médecine témoignent de cette transformation qui entraîne la démultiplication des fractures osseuses, ainsi que l’apparition de nouvelles blessures, celles des lésions tendineuses tout particulièrement : les ligaments ne suivent pas la montée en puissance musculaire d’athlètes condamnées à soulever toute la journée de la fonte pour accroître leur masse musculaire surdimensionnée. Pour le dire plus clairement encore, le développement hypertrophié du moteur musculaire fait que les tendons cèdent. Les joueurs, de leur propre aveu, jouent et vivent avec la douleur très souvent pour compagne…


Au fait, Rugby’zness, Le magazine qui ralentit l’actualité, n°007, 7,90 euros, février 2014, isbn : 9791092900057.
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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 04:15

 

roms.jpgDeux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.

L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.

Deux normes qui ont le pouvoir d’empêcher que l’on traite autrui comme un moyen. Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens : Valls parlant des rroms par exemple. Un homme qui ne sait guère communiquer que sur des thèmes de menace, oubliant que lorsqu'on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.  

L’Etat que nous connaissons est devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?  

Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans la compréhension politique des cliques au pouvoir, dont le seul objet semble de défaire le Vivre ensemble dont elles ont hérité. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voici un Etat de moins en moins crédible, qui n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème, qui engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient un autisme calculé (Hollande), l’autre rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années. Et l'un et l'autre ont oublié que la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce). Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.


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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 04:36

Le pouvoir politique dans nos sociétés contemporaines n’est, plus que jamais, que la quête du pouvoir et sa conservation. La conséquence en est que dans un tel système on n’est plus à la recherche d’une rationalité politique, et encore moins du souci de construire la rationalité des opinions mais bien plutôt d'encourager celles-ci à toutes les dérives suceptibles d'aider à la conservation du Pouvoir -ainsi du calcul de Hollande espérant qu'un pacte républicain le sauvera lors des prochaines présidentielles...

La longévité d’un tel système relève ainsi du montage des formes de l’opinion. Voyez comment la classe politico-médiatique manipule les résultats aux européennes en nous laissant croire qu'un français sur quatre voterait FN, quand, non-inscrits, abstentions et votes blancs cumulés, obligent à réaliser que le FN ne représente pas même 10% de l'électorat français et qu'en fait de percée, entre 2012 et 2014, il a perdu près de 2 millions d'électeurs...

Le thème du droit, lui, relève désormais d'une construction morale essentielle de la société civile, destiné à lui permettre de contenir les appétits du pouvoir. Le Droit, mais pas n'importe lequel, et précisément pas celui instrumentalisé par les Partis de Pouvoir : le Droit politique des populations, qui ne voient plus que dans l'exercice de ce droit leur chance de survivre aux dérives des Partis de Pouvoir. Le Droit juridique, lui, vagit toujours dans les limbes de son absence de dépendance à l'égard du Pouvoir politique.

Il faut ainsi porter ailleurs sa confiance, ce Droit du Peuple ne pouvant se satisfaire de confirmer les décisions politiques prises par le Pouvoir en place. A trop s'y soumettre, l'existence des citoyens ne se fera guère entendre que dans les marges d'une démocratie factice. Il nous faut donc d'urgence procéder au transfert des légitimités, de l'Etat vers la société civile, son fondement politique -cela s'appelait naguère une Consituante. Une revendication qui ne peut recouvrir de légitimité qu'à la condition d'organiser les processus sociaux qui obligeront à modifier effectivement les pratiques des édiles politiques coupées de longtemps de la question du Bien Commun.
   

 

La confiance - Un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Niklas Luhmann, traduit de l’allemand par Stéphane Bouchard et Lukas-K Sosoe (Préfacier), janv. 2006, éd. Economica, coll. Etudes Sociologiques, 123p., 13 euros, EAN : 9782717851663

 

 

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 04:20

Hessel-copie-1.jpgIl faut changer la société, nous disait il y a peu Pierre Rosanvallon. La Gauche ne pouvait se contenter de corriger à la marge. Ce à quoi elle n'incline même plus dans sa reprise des discours de la Droite, son seul projet étant de "rétablir" les pseudos comptes de la Nation pour éponger une dette colossale dont elle veut elle aussi nous rendre collectivement responsable quand elle n’est que le fait d’une poignée de nantis. Il faut économiser, payer, se sacrifier encore. Au risque d’oublier que la citoyenneté ne peut survivre à ces journées de dupes de l’urne propriétaire, qui n’ont cessé dans notre beau pays de cristalliser cette communauté d’épreuve qu’est devenue la société française.

Comment faire vivre l’idéal démocratique quand le monde politicien n’a cessé d’instruire une citoyenneté politique rapetissée à la votation, au détriment de la citoyenneté sociale qui est là où blesse le bât sous les coups de butoir de l’injustice et des inégalités ? Il y a eu, nous racontait encore Pierre Rosanvallon, une spectaculaire rupture du contrat démocratique en France. Une rupture installée par le haut, par un personnel politique plus soucieux de ses privilèges que du Bien Commun, mais à laquelle semblait-il nous dire, la Nation avait elle-même consenti. Un consentement à l’inégalité qui aura fait les beaux jours de Sarkozy. Une France convertie à la passion de l’inégalité sous couvert d’une méritocratie qui n’était qu’une légitimation cynique des inégalités à la française. Une France qui aura accepté l’affaissement des représentations traditionnelles du juste et de l’injuste. Rosanvallon use de mots forts pour en parler, évoquant la dénationalisation de notre pseudo démocratie, où depuis belle lurette les riches ont fait sécession et les politiciens renoncé à empêcher que naissent de véritables ghettos dans les banlieues –voir à ce sujet le rapport d’une commission parlementaire publiée sous le manteau et aussitôt escamoté dans les archives poussiéreuses de l’Etat, sans susciter le moindre débat alors qu’il livrait les conclusions littéralement stupéfiantes de notre représentation nationale, Droite Gauche confondues…

VIeme-republique.jpg... Quand il faudrait trouver des réponses sociales, c’est dire quelle importance revêtira alors dans le parcours qu’on nous inflige vers la prochaine urne propriétaire, l’articulation de l’idéal démocratique aux conditions institutionnelles de son effectuation… Mais on a guère entendu les politiques s’exprimer sur les formes techniques que devrait prendre le bon gouvernement des hommes. Or c’est là aussi qu’il faut agir. Il faut transformer le fonctionnement de la machine gouvernementale. Le triomphe de l’économie ET du gouvernement sur tous les aspects de la vie sociale sont insupportables. Il faut toucher à l’ordre fonctionnel de la République, l’enjeu décisif étant le fonctionnement du dispositif gouvernemental. Oui, le gouvernement des hommes est bien l’enjeu majeur de la souveraineté politique, ainsi que l’avait très bien cerné Foucault. L’acte de gouvernement ne peut pas ne pas inclure la liberté des gouvernés. L’Administration Publique ne peut être ce Moloch qu’on nous a imposé. L’idéal démocratique du Peuple Constituant est l’exacte contraire de la pratique du vote secret. Si bien que ces utopies politiques que l’on a vu fleurir au travers du mouvement transnational des indignés par exemple, ou du printemps arabe, ne peuvent être simplement décriées comme les vestiges obscurs déposées sur le rivage d’une civilisation en perdition, auxquels des idéalistes feraient retour nostalgiquement. La Nation, sans la vie publique du Peuple, est-elle possible ? Qu’est au demeurant cette vie publique du Peuple quand elle passe sous la coupe de l’opinion publique, sinon la forme contemporaine de l'Acclamation que les médias ne cessent de promouvoir comme une liturgie perverse ? Ne livrons plus le pouvoir politique aux mains des experts ou des médias. La Politique est une sagesse, non une science, qui commande d’interroger sans cesse les techniques de gouvernement et de pouvoir, si souvent fatales à l’idéal démocratique.


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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 04:00

le_radeau_de_la_meduse1.jpg"Dans une campagne électorale, chaque candidat parle au nom de tous. Est gagnant celui qui a trouvé la petite astuce langagière de la totalité symbolique", explique Benny Lévy dans son essai Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde.

Quel crédit accorder dans ces conditions à ce "nous" que l’on profère ici et là dans le champ du discours politique ?

Le "nous", en démocratie, est régalien. Mais on ne peut dire "nous" dans un système politique qui ne respecte pas ses propres principes. Il ne peut y avoir de cohésion, il ne peut y avoir de peuple là où le pouvoir a perdu toute substance symbolique. Il faut de même rompre avec la logique auto-référentielle du Souverain qui déploie la truculence d’un Nous mensonger pour mieux le subsumer sous la confiscation politicienne du Bien Commun. Il faut rompre avec cette logique qui récuse l’idée d’auto-organisation de la société. Nous ne comptons pour rien dans les Affaires de l’Etat : ce dernier n’est plus identique à la société civile, pas même à la société politique. Il faut penser, au contraire, l’hétéronomie du Principe souverain et admettre que l’unité d’un état réellement démocratique ne peut être que celle d’un sommet contingent labile. Un sommet labile, nécessairement. Mais d’une labilité qui serait articulée par une alternance plus mature que celle du "faire et défaire le roi". La conception de la démocratie est nécessairement liée à une philosophie de la liberté. Qui n’existe qu’en actes. Simples, individuels, mais qui ne peuvent se déployer que dans l’espace commun.

Le monde n’est ni vide ni absurde, nous ne sommes pas des vagabonds de la faim, ni des hommes refusés qui devraient déléguer à la nature la responsabilité d’écrire leur projet de vie. Il faut changer d’optique, reconstruire autrement le sens commun, décrire le monde à la lumière de la logique du sensible qui rend les choses perceptibles dans leurs articulations internes. Ne plus subir la pathologie du politique contemporain, qui se traduit par un Etat qui protège les vies dans un certain ordre hiérarchique. Quelles sont en effet les grandes options de la société française ? Nous ? Non : une préférence accordée à certaines vies au détriment d’autres, au détriment des vies des chômeurs, des précaires, des immigrés, des rroms, des morts de la rue, etc. Si bien que la seule possibilité pour en sortir aujourd’hui, tant qu’à parler de Nous, c’est de parler d’eux et de se porter aux côtés de ceux dont l’existence même contredit l‘idéologie néo-libérale et son "Nous" péremptoire. C’est de leur côté, du côté des minorités morales que se dessine notre salut. 

 

Benny Lévy, Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde, Le livre de Poche, Collection : Biblio Essais, 25 août 2004, 318 pages, ISBN-13: 978-225313090.

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