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5 février 2019 2 05 /02 /février /2019 11:53

Les raisins de la colère… Steinbeck peine à achever ce qu’il considère comme le livre de sa vie. Il ouvre un journal de travail pour s’en donner la force. Un journal écrit entre 1938 et 1941, où il n’est question de l’actualité qu’à de très rares moments. L’écrivain peine, s’oblige, s’inquiète : Les Raisins sont à ses yeux un livre d’un autre siècle, écrit dans la forme romanesque du XIXème siècle. Mais il ne sait comment écrire autrement pour installer cette histoire, celle de la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier de 39 et qui va prendre fin avec le début de la Seconde guerre mondiale. Les raisins… C’est l’histoire d’une famille de métayers jetée dans la misère et la faim, contrainte à l’exil, avec des milliers d’Okies, ces habitants de l’Oklahoma. Les Joad font route vers la Californie, à la recherche d’une terre, d’un travail, d’un peu d’argent et de leur dignité perdue. Steinbeck fait route avec eux, dans ce «véhicule disgracieux» qu’est le genre romanesque à ses yeux, incapable de rendre compte de ce que le monde traverse. Croit-il. Il veut pourtant conclure sa trilogie DustBowl par ce roman qu’il souhaite grandiose, comme rachetant toute son œuvre sur laquelle il jette un regard amer. Steinbeck sent qu’un nouveau monde émerge et que le genre romanesque lui-même va s’en trouver bousculé. Pourtant, l’Histoire le lui impose. Et dans ce genre qu’il pense désuet. Steinbeck tient le registre de ses journées, se fixe jour après jour un programme qu’il ne peut pas tenir. Ecrire 2 000 mots. 1 500. Il pense au chapitre qu’il doit clore, à celui qu’il doit ouvrir. « Il faut que ce soit un bon livre ». Pourquoi ? A cause de son sujet ? De cette tragédie que vivent des millions d’américains jetés dans les affres de la misère ? Il veut réussir « le meilleur truc que j’ai jamais tenté ». Alors il compte jour après jour le nombre de mots qu’il écrit. Le roman prend de l’ampleur, le mène là où il ne pensait pas aller. « Pour la première fois je travaille sur un livre véritable », note-t-il dans son journal le 11 juin 1938. Steinbeck déplore son ignorance, lutte sans cesse contre sa paresse. Rien n’est facile dans cette gestation. L’épuisement le gagne, le découragement, mais il faut que le livre avance. Il n’en dort plus, se rappelle à l’ordre. S’y mettre. S’y remettre. Le 30 juin 1938, le Livre Un est achevé. Steinbeck note : « J’ai grandi de nouveau pour aimer l’Histoire qui est tellement plus formidable que moi». Il se fait « partisan du peuple ordinaire », c’est sa responsabilité devant l’Histoire, devant cette œuvre qu’il écrit. Anxieux au moment d’ouvrir le second livre par un chapitre qui doit « en porter toute la chair », d’emblée. Déjà il pressent que ce roman qui lui aspire toute son énergie s’est fait le témoin d’une Histoire qui le dépasse. Et qu’à son achèvement, une bonne partie de sa vie sera finie. «Ce livre est ma vie». Qui passe dans sa rédaction par des moments de désespérance et d’enthousiasme, révélant souvent un Steinbeck « vacillant et misérable ». C’est sa femme, Carol, qui trouve le titre le 2 septembre 1938. « Le livre enfin existe », note John. Qui ne se considère « toujours pas écrivain moi-même »… Le 6 septembre, il note un petit écho de cette Europe, «toujours sous tension. Hitler attend une éternité pour parler. Peut-être la guerre, mais je ne pense pas. Je pense qu’il est presque au bout de toute façon. Cet état est sur le point d’exploser». Le 12 septembre il attend le discours d’Hitler. Steinbeck ne croit toujours pas à la guerre. Chamberlain est allé rencontrer Hitler pour tenter d’éviter la guerre. Mais elle approche pourtant. Le 27 Steinbeck note que Hitler semble «se dégonfler». Puis plus rien. Le 16 octobre 1939, dix jours après avoir achevé la première version des Raisins, il note sobrement : « la guerre a éclaté, mais les livres ont continué à se vendre». Une guerre sans forme à ses yeux, avec cette « France qui ne fait rien ». Le succès des Raisins est énorme. Dans la foulée les droits sont rachetés, une pièce va être montée. « Je ne sais plus quoi faire », écrit alors Steinbeck. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1962.

Jours de travail, John Steinbeck, Les journaux des Raisins de la colère, édition Seghers, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, préfacier, coll. Inédit, décembre 2018, 214 pages, 19 euros, ean : 9782232129834.

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4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 09:38

Un invisible, dirait-on aujourd’hui. Tout au bas de l’échelle salariale. Celui qu’on ne regarde pas. Jamais. Dont on ne sait rien. Dont la vie ne compte pas. Acculée dans les replis d’une société fangeuse. D’une société profondément inégalitaire qui ne cesse de mettre en avant le faux mérite des uns, la fortune des autres. D’une société du mépris des petites gens, ces gens « qui ne sont rien » et que l’on croise dans les gares, aux dires du président... Plus même les gens de peu, dont naguère l’on pouvait encore faire la sociologie (Pierre Sansot). Les gens de rien, laissés pour compte d’une république qui patauge dans sa misère politique. Le plus bas des commis donc. Pas vraiment ignare, traversé par les discours de son temps. Au début on s’amuse. L’homme est drôle. Il comprend le langage des chiens. Les seuls peut-être à s’adresser encore à lui. Au loin, à quelques pas mais si loin dans la hiérarchie sociale, son supérieur. Qui ne le voit pas, ne lui parle pas, ne sait sans doute pas qu’il existe, pourvu que ses plumes de bureau soient taillées. Au près, la matrice d’un discours que les hommes tiennent sur eux-mêmes, rabâché ad nauseam par les médias et les gens de pouvoir. Une logorrhée qui imprègne tout et tous. Il n’est même plus la peine d’y croire ou non : la vilenie dégouline et se répand partout, à toute heure du jour et de la nuit. Elle fournit à tous le cadre unique de pensée, les lieux, les trames, les horizons où faire semblant de vivre. Au début on s’amuse, l’homme est drôle, embarqué dans sa folie, ses rationalisations rocambolesques, ses revendications pas vraiment sottes. Et puis la corde se tend. A filer le verbe monstrueux des sociétés occidentales où tout n’est que mensonge, faussetés et mystifications. Pourquoi ne serait-il pas un homme normal ? Pourquoi n’aurait-il pas droit aux rêves qui nous animent ? Pourquoi n’aurait-il pas droit à l’amour, au mariage, à un regard, un avancement, une routine consolante ? Alors notre invisible se rend visible, comme il peut. Son délire, après tout, est son seul levier. Sa seule manière d’être quelque chose, dans un monde qui lui a commandité la peine aberrante de n’être rien. Changer le monde. A son tour, il s’y emploie, avec finalement des moyens adéquats, les seuls qu’il lui reste : sa folie. Au début on s’amuse et puis le personnage bascule dans une souffrance atroce qui vous bouscule et vous broie.  C’est ça, le lieu où le spectacle prend corps : ce moment où d’un coup le sens devient réel, où la souffrance ne s’exhibe plus mais se donne à toucher. Elle est inouïe, là, sur scène, présente dans ces cris que l’acteur pousse, dans cette interprétation ahurissante qu’en donne Eimantas Pakalka, en lithuanien, dans une langue qui ne nous est plus étrangère brusquement, parce que cette folie, nous la comprenons, nue, à quelques pas de nous, dans le vide de ce plateau totalement dépouillé de tous artifices, sinon le dérisoire d’une échelle qui n’a cessé de faire sens. D’un seul coup, Eimantas Pakalka nous saisit, nous retient auprès d’une souffrance dont nous sommes désormais les témoins et dont nous ne pouvons plus cacher que nous la connaissons, parce qu’elle traverse tout le corps social. C’est ce corps social in fine, qui est dévoilé sur la scène. Un corps social martyrisé, le nôtre, où « les gens qui ne sont rien » crèvent sous nos yeux dans le délire d’un monde subi.

Le Journal d’un fou, d’après la nouvelle de Nicolaï Gogol, mis en scène par Oskaras Korsunovas, avec Eimantas Pakalka, les 31 janvier, 1er et 2 février 2019, Théâtre Studio, Alfortville.

https://www.theatre-studio.com/

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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 09:56

10 ans en prison. Même du bon côté des barreaux, on n’en sort pas indemne. 10 ans aux côtés des taulards, jour après jour à les écouter, les bousculer, les accompagner. La BD raconte l’itinéraire de Romain Dutter, parti un jour en Amérique du Sud pour se retrouver un beau matin dans les prisons du Honduras qui sont d’énormes camps vitrifiés, où les détenus sont livrés à leur violence, bordée de barbelés et de miradors à l’abri desquels les mâtons peuvent les tirer comme des lapins. Lui, il y va, se jette dans la fosse aux lions pour leur proposer une vie culturelle entre deux épisodes meurtriers. Inénarrable. Retour en France. Ménilmontant, Belleville. Romain Dutter est Médiateur culturel, mais il veut donner du sens à sa vie. Il a en tête cette expérience au Honduras. Et le Californie Concert Folsom de Johny Cash : The Man in Black, donné en prison… Non pas Fresnes, qu’un hasard lui propose. Alors cette fois encore il y va. Pour y écrire les plus belles pages de la musique française en prison. Pas ces pages mainstream qui engourdissent nos oreilles : ce qu’il leur offre, c’est non pas tant de découvrir des groupes différents que de tenter de construire avec eux les raisons d’être du son. 10 ans. Une histoire de la musique en prison, peut-être le meilleur de ce qu’il est possible de faire, en matière de concert live. Car c’est ça la prison, qui vous contraint à vous défaire de tout pour vous exposer à la question du vrai. Car c’est ça la culture en prison, non une quelconque danseuse que l’administration se paierait, mais le risque d’oser « soigner » vraiment les consciences. D’oser les peser pour le seul voyage qui tienne : celui du vivre ensemble. La raison d’être de la culture, plus que sa grandeur. Romain Dutter a passé 10 ans à organiser des rencontres, des concerts, des « animations » dit-on, c’est-à-dire bien plus que cela : à éprouver le sens de ce que culture signifie tout autant que celui d’emprisonner. La culture en prison ? Non pas un moment de distraction –même si-, non pas un outil de distinction, mais un espace-temps où se rencontrer soi-même sans fard et rencontrer l’autre sans faire semblant non plus. Un temps où poser les bonnes questions. Les seules, quand tout le reste est punition sans horizon. Romain Dutter a repris le fil des concerts en prison, se rappelant Trust à Fleury-Mérogis le 24 janvier 1980. Téléphone en 84, ou Barbara, à Fresnes en 1991, laissant là son piano –il y est toujours. Il nous raconte tout, les motivations des musiciens, les cachets, les refus, les engagements. Il nous raconte ses doutes, ses défaites, ses victoires. Qu’est-ce qui compte, quand on parle de culture ? La capacité à être avec l’autre. Ni en face, ni dans ce petit pas de côté que la culture souvent inflige : avec, dans cet être ensemble que toute société devrait viser. Un projet sociétal, en prison… Que pourrions-nous espérer de mieux ? Traité en aplats oranges, lumineux et pourtant bouchant partout des cases comme bouclées, Bouqé a accompagné ce récit d’un dessin magistral. Un trait moins sobre que juste, pour montrer l’essentiel : ces lignes de force qui composent cette histoire unique.

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué, édition Steinfiss, septembre 2018, préface de Philippe Claudel, 174 pages, 20 euros, ean : 9782368461761.

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22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 09:53

Notre grand Benêt parade dans la galerie des glaces. Certains le représentent encore vêtu de pourpre. Il gouvernerait comme un Roi. Voire ! Montesquieu, ce grand esprit français dont notre Benêt est à mille lieux intellectuellement, avait longuement réfléchi à ce qui pouvait caractériser chaque forme de gouvernement. Qu’est-ce qui fait agir une communauté ?, interrogeait-il. La vertu dans une République, la peur dans une tyrannie et l’honneur dans une Monarchie. L’honneur, la vertu, la peur, comme sources d’inspiration de toutes les actions publiques, articulant l’ensemble de la vie politique de chacun des systèmes entrevus : la Monarchie, la République, la Tyrannie. Il voyait là un puissant moteur  capable d’animer la vie publique. L’honneur pour la  Monarchie, avec pour contrepoint la fierté des citoyens. L’honneur... Notre grand Benêt n’en a guère et ce n’est certes pas le grand principe qui articule l’ensemble de la vie politique française : il n’est que de songer aux scandales qui ne cessent de l’alimenter. Elus, chefs d’entreprises, journaleux… Ni moins encore la vertu, le principe par excellence de la vie républicaine. Les mêmes exemples suffisent à le démontrer. Montesquieu en faisait un thermomètre : au fond, quand l’honneur n’est plus sauf, c’est que le régime est arrivé à sa fin. Pareil pour la vertu en République : s’il n’y a en a plus, c’est le signe que le régime agonise. Personne ne croit plus en la vertu en France, sinon son Peuple, pour la brandir contre l’incurie d’un régime qui ne sait plus mettre un terme à ses dérives. Prenez encore Montesquieu, analysant avec la finesse qu’on lui connaît la structure légitime d’un gouvernement qui se voudrait républicain : le Pouvoir doit nécessairement y être divisible selon un mode ternaire pour en assurer la légitimité et la force : le législatif, le judiciaire, l’exécutif. Chaque institution nécessairement autonome. Qu’est-ce que Macron en a fait ? Vidant de son sens l’Assemblée Nationale, ordonnant la tutelle de la Justice pour concentrer entre ses mains inexpérimentées tout le pouvoir disponible ! L’esprit général qui s’exprime dans les Lois françaises, désormais si répressives et mues uniquement par des raisons sécuritaires, c’est la peur. Les Lois françaises fondent l’inégalité, décryptez-les ! Si bien que l’égalité n’est plus une expérience commune en France. Tout le monde sait désormais que chacun n’a pas valeur égale. La répression qui frappe les Gilets Jaunes, à elle seule, en témoigne. L’expérience fondamentale sur laquelle auraient dues être fondées les lois républicaines, celle de l’égalité, celle de la liberté, n’a plus cours et a laissé place à l’expérience de l’injustice et de la peur. Peur de perdre son emploi, peur de s’exprimer, peur de manifester, de perdre une main, un bras, un œil, peur de la répression policière. Nous ne sommes plus dans l’expérience d’un vivre ensemble, nous ne sommes plus les membres d’une même communauté : il y a d’un côté une caste, politico-médiatique, et de l’autre un Peuple qui souffre sous la domination d’un pouvoir de plus en plus arbitraire. Aucune vertu ne descend plus des institutions. Au contraire, ces vertus républicaines accomplissent un chemin inverse, des ronds-points vers la Nation. Il n’y a au sommet de l’état qu’une tentation de destruction comme seule expression de la société française ! Non, Macron n’est pas un Monarque, pas même dans ses rêves : il ne fait qu’apprendre, jour après jour, comment bricoler cette domination illégitime que Montesquieu pointait, lorsque le pouvoir est exercé par une volonté arbitraire au service de l’intérêt de quelques-uns.

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21 janvier 2019 1 21 /01 /janvier /2019 09:20

Le titre est mal choisi : Arendt ne parle pas de Révolution, ou très peu… D’autant que l’ouvrage est un recueil d’articles, de lettres, de notes rédigées au fil du temps. Une sélection tournée vers la compréhension de ses réflexions sur le politique. Et c’est ce qui en fait l’intérêt, qu’elle aborde l’héritage de Marx ou ces impasses où la filiation de la pensée politique grecque nous a plongés. Nous sommes et ne sommes pas les contemporains de Marx, tente Hannah Arendt. Marx serait pour elle le fil qu’il nous faudrait reprendre, après l’épisode totalitaire, qui reste cependant à ses yeux l’événement central de notre période historique. Il faudrait donc reprendre Marx, on le voit bien aujourd’hui, à la lumière de la lutte des classes, cette lutte dont le néolibéralisme a tenté de nous convaincre qu’elle était dépassée : l’immense fausse classe moyenne qu’elle a fabriquée uniquement au niveau de ses théories fumeuses, ayant, prétendait-il, absorbé toutes les autres classes, n’aura été au final qu’un leurre devant lequel nos peu scrupuleux intellectuels sont tombés en transe. Revigorant donc ce retour à Marx : ce leurre était une immense supercherie qui nous a fait perdre au bas mot cinquante ans…

De même Arendt est-elle revigorante quand elle dresse le portrait de notre fascination pour les constructions politiques de la Grèce ancienne, où la société des égaux ne s’entendait alors que d’y avoir exclu les femmes, les esclaves et les métèques…  Des égaux très minoritaires en somme, méprisant au demeurant tout ce qui constituait les fondements de la politique : ces nécessités dans lesquelles les gens sont enfermés : se nourrir, se loger, travailler… Le mépris des grecs anciens pour les contingences de la vie, nous le connaissons au fond toujours à travers ces élites qui dénoncent la prétendue petitesse de leurs soucis –vivre dignement-, introduisant la belle hiérarchie qu’agite un Luc Ferry par exemple, où le philosophe prend le pas sur le politique, pour le guider vers les hautes sphères   de la pensée et l’arracher aux contingences prépolitiques qui sont les nécessités de la vie dans lesquelles l’immense masse de ses semblables est enfermée –à dessein. A parcourir les notes de Hannah Arendt, nombre d’idées surgissent autour de la question de la Loi, de l’intérêt ou des formes de gouvernement. Dont celle-ci, à creuser : si on suit bien ce qu’elle veut nous dire, au fond, le Totalitarisme est resté notre horizon politique et le néolibéralisme ne serait rien d’autre que la poursuite du Totalitarisme sous une autre forme, où l’humain n’y est envisagé que comme moyen et non fin.

La Révolution qui vient, Hannah Arendt, Payot, traduit de l’anglais par Françoise Bouillot, octobre 2018, 376 pages, 25 euros, 9782228921992.

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11 janvier 2019 5 11 /01 /janvier /2019 12:59

13 juillet 1942. Des braves fonctionnaires allemands, pas du tout nazis, pas vraiment antisémites, sont débarqués dans le village polonais de Josefow. Ils appartiennent désormais au 101e bataillon de police de réserve allemande. Ils sont fiers de leur nouvel emploi, l’opportunité de mettre leurs familles à l’abri du besoin. Réservistes : ils ont passé la limite d’âge et ne peuvent plus servir le drapeau allemand. Pères de famille souvent, des hommes sans histoire. Des employés de bureau. Des fonctionnaires à qui l’on a proposé une belle vie de plein air, des déplacements en Pologne, le grand grand air dans les si belles forêts de l’Est. Pour l’heure, ils viennent chercher les 1 800 juifs qui vivent dans ce petit village. Leur mission est simple : rayer le village juif de la carte allemande du monde. On ne parle pas d’extermination. Ni de tuerie. Les mots sont feutrés : il ne faut pas heurter leur conscience. Parmi les 1 800, 300 sont choisis pour être déportés et servir la grandeur du Reich. Les autres sont abattus. Femmes, enfants, vieillards. Ce n’est pas facile la première fois. En théorie, dans la salle de conférence, cela ne posait aucun problème particulier. Surtout pas de morale : la morale est de leur côté. Elle est allemande. Elle est militaire. Elle est du côté de la police. Son honneur. Mais nos réservistes sont inexpérimentés. Brouillons, ils ratent leurs cibles parfois, ne parviennent pas à tenir les enfants sagement à genoux, bien rangés, s’emportent contre ces juifs qui ne se laissent pas tuer docilement. Ils tirent, mal, risquent de se blesser entre eux, boivent beaucoup de schnaps pour se donner du cœur à l’ouvrage, tandis que les plus volontaires moquent les vieux qui ne tirent que du bout de leurs armes, presque intimidés du carnage qu’ils font. Mais on ne parle pas de carnage. On parle de mission. Et puis ils rentrent chez eux. Mission accomplie. Embrassent femmes et enfants, retrouvent la paix du domicile familial. Les médias saluent leur courage. On décore les maladroits qui se sont blessé par inadvertance sur le champ de manœuvre. On justifie abondamment la nécessité de mettre un terme aux agissements de la race inférieure. On ne parle d’ailleurs surtout pas de massacre, mais de Justice. Les intellectuels allemands, les universitaires, déplorent qu’ils soient si mal armés pour exécuter leur tâche. Par la suite, ces fonctionnaires modèles vont perfectionner leurs actes.

C’est que l’Administration est tatillonne : elle leur reproche d’utiliser trop de munitions pour venir à bout du nombre. Alors ils rationalisent le processus. Et en 16 mois, à moindre frais, ils assassinent 38 000 juifs en utilisant moins de 40 000 balles. Ils en déporteront 45 000 autres vers les chambres à gaz.

Christopher Browning a lu les témoignages des 210 policiers de ce bataillon. Ils racontent avec leurs propres mots cette histoire. Calmement. Surpris de se retrouver sur le banc des accusés à leur procès : ils n’ont fait qu’obéir aux ordres. Sans zèle particulier, ni aptitudes exceptionnelles, sinon cette efficacité qu’ils ont su construire au fil des massacres. « Un fonctionnaire, quand il n’est rien d’autre qu’un fonctionnaire, c’est quelqu’un de très dangereux », écrit Hannah Arendt. Mu par son étroitesse d’esprit, c’est un homme qui sait agir en fonction du droit en vigueur sans se poser la question des fondements éthiques de ce droit. Or c’est justement à son éthique qu’il faut juger un fonctionnaire, non à son respect des ordres donnés.

Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Christopher R. Browning, traduit de l'anglais apr Elie Barnavi, introduction de Pierre-Vidal-Naquet, Postface de Pierre-Emmanuel Dauzat, collection Histoire, éditions Les Belles Lettres, Paris, janvier 2002, 332 pages, ean : 9782251380568.

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 10:09

« Ça ne peut pas être vrai »… La police française ne peut pas sciemment blesser, mutiler, estropier.

C’est en 1942 qu’Hannah Arendt réalise vraiment l’ampleur et la réalité de l’extermination des juifs d’Europe. Auschwitz. Elle est sous le choc. Ne peut y croire. Sur les bords de l’Hudson, seule la poésie lui permet d’encaisser le choc.  « Morts, que voulez-vous ? ». Elle est sous le choc, parce que l’ampleur de la répression va au-delà de toute nécessité de guerre, comme au-delà de toute nécessité politique. Cela n'aurait jamais dû se passer. Pourquoi cela a-t-il lieu ? En 42, Hannah Arendt cherche à comprendre et se lance dans sa grande enquête intellectuelle : Les origines du Totalitarisme. Qu’est-ce que le camp d’extermination dit de notre situation historique. Elle écrit de nombreux articles qui formeront la trame de son essai, dont les premières ébauches verront le jour en 1945. Il s’agit pour elle de tenter de comprendre des faits révoltants. L’idée centrale de son œuvre, c’est celle-ci : le Totalitarisme, c’est la fabrication d’une société unanime, c’est l’anéantissement de l’espace public comme espace ouvert au conflit politique, c’est la réfutation du conflit nécessaire à l’accomplissement du destin démocratique des sociétés, c’est le refus du dialogue, du discord, c’est la volonté de clore entre les hommes cet espace de l’échange, du pluralisme, où peut naître quelque chose comme la liberté, qui n’est rien d’autre que la capacité d’engendrer un nouveau commencement. Le Totalitarisme, c’est le point de vue unique et l’aveuglement qu’il engendre, mais surtout, c’est ériger en vertu l’incapacité à changer de point de vue. Le Totalitarisme, c’est le mensonge permanent et le refus de voir. C’est pourquoi la répression y devient le seul horizon possible et les forces de répression, l’institution autour de laquelle la Nation s’immobilise. Le Mal radical, analyse Hannah Arendt, surgit avec la propagande de masse -quand les médias ne donnent voix qu’aux forces de répression-, et la bureaucratie : quand les hommes décident d’obéir aux ordres sans en discuter l’éthique. Qu'est-ce qu'un fonctionnaire ? Un homme quelconque, qu’aucune haine ne meut. Il ne pense pas : il accomplit son travail au plus près des ordres donnés. On sait à quoi ce zèle aboutit. Le fonctionnaire modèle est un rouage, celui d’une machine où personne ne semble jamais prendre ouvertement de décision.  Le fonctionnaire fonctionne. On lui dit de tirer à tir tendu sur la foule, il tire à tir tendu sur la foule. On lui dit de jeter des grenades de désencerclement dans la foule, il jette des grenades de désencerclement dans la foule. Sa fonction lui permet de ne pas penser aux conséquences. Il n’y pense donc pas. « Un fonctionnaire, quand il n’est rien d’autre qu’un fonctionnaire, c’est quelqu’un de très dangereux », écrit Hannah Arendt. C’est cela la banalité du Mal moderne : un fonctionnaire mu par une étroitesse d’esprit hallucinante. Un homme qui a besoin de croire qu’il agit conformément au Droit en vigueur, en faisant abstraction de tout ce qui pourrait contredire la réalité de son geste : les vies mutilées. La leçon d’Hannah Arendt, nous la vivons aujourd’hui : ce n’est pas le mal qui est banal, c’est la banalisation du Mal qui l’est. Il faut maintenant l’analyser, non dans le cadre lointain de l’Allemagne nazie, mais le nôtre : il faut faire l’analyse politique des conditions de production de cette banalisation du Mal. Et avec Hannah Arendt et Lucrèce, affirmer avec force qu’on ne juge pas un fonctionnaire à son emploi, mais à son éthique.

 

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 12:26

Fin de droits, fin du Droit… Un couple décide d’héberger un SDF. Le dispositif est encadré par l’état, moins dans la perspective d’un retour à l’emploi dudit SDF, que celle de la construction de la justification morale de son exclusion définitive. Un hébergement sous conditions donc, qui peu à peu révèle son vrai visage : une machine à broyer les bons sentiments, les vies, les engagements, une machine à produire du consentement à la domination qui nous accable tous. Donnant / donnant grimacent les officines qui harcèlent notre homme : centres sociaux et pôle emploi. Donnant / donnant, finit par s’indigner le couple hôte. On est pourtant loin de toute logique de réciprocité avec cet homme dont la mort sociale est savamment orchestrée. Loin de toute générosité dans ces liens qui se tissent pour l’enfermer dans l’absence de toute réponse adéquate. C’est qu’il ne s’agit pas de relier, mais de lier. Un lien qui très intelligemment livre cet homme littéralement dé-œuvré, par l’effet du parti pris d’écriture, à la concurrence de la femme de la maison, elle-même attachée au cœur de ce foyer dont elle a fait le lieu de son identité. Même impasse entre les deux positions, quand les enjeux ne se situent plus dans l’économie réelle mais la dimension symbolique. Même impasse où dénoncer l’idéologie de l’assistance caritative que l’on voudrait substituer aux logiques assurantielles et dont l’effet immédiat est d’abolir toute vision politique du social, comme du domestique. Accessoirement, d’élargir les frontières de l’assistanat jusqu’à les rendre incertaines : peu à peu, les services sociaux en charge de notre homme ne savent plus ni quelle attente formuler, ni quelles obligations imposer, tout comme pôle emploi qui s’ingénie à culpabiliser notre chômeur quand l’officine n’a rien à proposer, ou tout comme la famille hôte, qui ne voit aucun mal à exiger de son occupant de menus services en échange de son hospitalité… La réprobation est là, générale, qui affleure sitôt le spectacle commencé. Elle est là d’emblée, parce que notre société gravite désormais autour de son exigence d’une pauvreté acceptable à la condition de demeurer modeste et reconnaissante, d’accepter la fin de ses Droits, politiques, juridiques et sociaux. Fin des Droits de l’homme et du citoyen : ce monde qui s’avance gouverné par le don révèle son enfer, le pauvre croulant sous des «obligations» aussi tyranniques qu’indéfinies.

C’est donc la face obscure du don qui sur scène s’exhibe. L’état a donné pour invisibiliser notre homme, le mari pour tenir son rang. Mais l’un et l’autre don n’a d’autre finalité que d’humilier celui qui le reçoit, d’annihiler sa nature humaine. Don ô combien haïssable en fait ! Don agonistique qui révèle toute l’indignité de cet univers mental dans lequel on voudrait nous faire vivre. Et face à cette indignité, le personnage du SDF recouvre quelque grandeur à demeurer innocent, puis n’être pas dupe et nous donner à penser que seule sa bienveillance est fondatrice, que seule la  fraternité dont notre République a oublié le sens est à même de relier les citoyens entre eux.

Reste donc l’horizon que la pièce pointe : la situation philosophique, politique, de notre société. Qui est précisément celle qu'Agamben décrit avec force dans ses essais Homo Sacer. Celle dont l'absence d'éthique sociale trahit en son sein la présence cachée d'un état d'urgence permanent, où le principe du politique fonde sa justification sur l'exclusion de l'homo sacer, qui peut être tué mais ne peut être sacrifié. Figure centrale de la pensée d'Agamben, cet homo sacer, exclu du Droit, laïc comme sacré, et qui a atteint sa forme la plus achevée dans le camp de concentration nazi où l'espace de l'autorité légale a défait toutes les lois, se présente ainsi comme le paradigme de notre devenir commun.

 

Les pavés de l'Enfer, théâtre Le Local, 18 rue de l'Orillon, 75011 - Paris. Du lundi 12 novembre 2018 au lundi 3 décembre 2018. Séances selon les jours : 17h00, 19h00, 20h00.

Auteur et mise en scène : Sarah Pèpe. Comédiens : Sarah Pèpe, Mayte Perea-Lopez, François Orfanidès, Conrad Leroy, Aurélie Youlia, Morgane Klein.

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5 octobre 2018 5 05 /10 /octobre /2018 07:54

Les Feuges. Dans la région de Lyon. Isolés de tout. Un autre monde, presque une autre époque. La famille Germain. Le père comme figure tutélaire abusive, fruste, mauvaise sinon malsaine. Un tyran. Et Lionel, le nez poisseux de sang. Son fils, corrigé pour son bien, la mère agonisant dans son enveloppe graisseuse. Des hérons, des peupliers. Là-bas, le village : Saint-Roch. Un artiste pas loin et l’étang de la folie, où tous les fous du pays viennent se noyer. Entre le Rhône et les coteaux de l’Ardèche, le décor est planté : l’espèce humaine poursuit son lamentable échouage. Les Germain, un fils blanc, un autre noir, moqué, méprisé, haï du père, qui chasse. Le sanglier. Des mœurs du XIXème siècle tout juste, la langue qui surabonde, archaïque, géronte dans cette nature hostile dorénavant, sous pression du changement climatique –les vieux ont été dépossédés de tous leurs dictons climatologiques qui ne prédisent rien désormais… La nature elle-même en déroute. D’abord, c’est l’histoire de Matthias qui nous est contée, cet enfant noir qui est devenu la tête de turc des enfants du village, le souffre-douleur de son père Germain. Plongé dans cette histoire des Feuges et de la plaine du Gèze, la Brienne. Au loin, très loin, le mur du Vercors, la Chartreuse et derrière tout cela, tout au bout de l’horizon, la pointe du Mont Blanc. C’est l’ouverture de la chasse. Le père Germain tuerait volontiers son presque fils Matthias, qu’il ne cesse d’insulter et de pousser devant la mire des fusils lors des battues que les villageois s’offrent. Jusqu’au jour où le gamin montre sur le terrain son courage, forçant l’admiration de tous. Jalousie du père. Un vrai danger pour le garçon. Qu’il arrache, ce «nègre», à l’école où il pourrait exceller. Le harcelant sans répit. Un petit village donc, où règne ce racisme ordinaire insupportable. Une galerie de portraits, dont celui de Gottschalk, l’artiste reclus chez eux, se faisant livrer un tas de pierres conçu pour la réalisation de sa dernière œuvre. Ou Lésilieux, ce prof de français qui rêve Goncourt. Pitoyable. Tout un village odieux, raciste, pas même bigot quand Matthias découvre dans les images pieuses un refuge. En interprétation puissantes tandis que le curé, lucide sur l’état de la foi de ses ouailles, déserte son église. A hurler de vulgarité cette France périphérique, délaissée, dévoyée, jetée sans vergogne dans ses affres obscures. Où la jeunesse identitaire s’organise, ratonne. Un canton de l’après Charlie, l’histoire d’une France qui bascule sûrement dans le fascisme, dans la guerre civile, tandis que les sangliers déferlent sur le village en détruisant tout sur leur passage. Aucune révolution ne peut avoir lieu dans cette France sordide, battue, défaite. Matthias disparaît totalement du récit, une tuerie accable le lycée voisin, d’autres suivront… «Que l’espèce des hommes se poursuive»… Dans cette écriture magistrale, au souffle souvent épique, portant en elle la tradition de ces grands romans d’éducation aux accents balzaciens.

Sangliers, Aurélien Delsaux, Albin Michel, août 2017, 554 pages, 23.50 euros, ean : 978222639173

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 12:16

Ichrak est morte. Égorgée. Le commissaire Mokhtar enquête. Il est sur les traces du dernier homme à l’avoir vue : Sese. Un migrant. Un africain. Honni comme le sont les africains au Maroc, et qui ne cessent de subir des expéditions punitives qui ressemblent de plus en plus à des pogroms… Au travers de Sese, c’est toute l’histoire des migrants qui défile, de canots de sauvetage en pirogues, jusqu’à ces sardiniers qui les larguent sur les côtes du Maroc en leur faisant croire qu’ils arrivent en Europe. Sese a fait sa vie au Maroc. A Casablanca, trois millions d’habitants, cette ville aux richesses insolentes et aux inégalités insupportables. Une campagne d’expropriation y est menée du reste. Il faut chasser les pauvres, séduire les riches de cet autre monde prédateur, bâtir leurs hôtels 5 étoiles, leurs palais des Congrès, leurs clubs de nantis. Et tous les moyens sont bons pour exterminer ces pauvres, littéralement. Sese est beau gosse. Ichrak, elle, était tout simplement d’une beauté inouïe. Sulfureuse, forcément, dans cette partie saccagée de la ville, offerte à la démolition, au pillage, au crime. Ichrak pourtant ne faisait que rêver d’un père, qu’elle a cru trouver en la personne bienveillante de Cherkaoui… D’un père et de poésie, de littérature, écoutant sur son baladeur poètes et écrivains d’Afrique du Nord, nous donnant au passage à découvrir les sublimes proses d’Assia Djebar ou de Katouar Harchi. Aussi Sese le débrouillard l’amuse-t-elle, qui cherche à l’entraîner dans des combines hasardeuses. Lui vivait jusque-là en soutirant aux riches veuves européennes leur argent. Il est tout l’opposé d’Ichrak, fan de Booba et de rap puéril. Mais en découvrant Ichrak, de nouvelles idées d’escroqueries lui sont venues : elle est si belle qu’aucun homme ne saurait lui résister… Sese, touchant, sympathique, évoquant le Zaïre, Mobutu dont il a fait son guide. Le tout sur changement climatique. C’est que le Gulf stream est en passe d’abandonner nos régions, provoquant déjà des catastrophes en cascades, des bouleversements tellement symboliques de cette brutalité du monde que les nantis nous imposent, nous précipitant, tous, dans leur chaos… Superbe fable menant de front mille thématiques contemporaines, dont on voit très bien ce qui les relie entre elles : cette fin du monde, cette mort triviale que les riches nous préparent, cette finitude qui n’appartient qu’aux chiens.

La Belle de Casa,  In Koli Jean Bofane, Actes Sud, août 2018, 204 pages, 19 euros, ean : 9782330109356.

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