Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 04:52

 

rugby-zness.jpgMontchanin, Bourgoin-Jallieu, Romans-sur-isère… Jusque dans les années 90, 80 clubs français se disputaient le bouclier de Brennus. Désormais l’élite du rugby ne compte plus que 14 clubs, qui font du championnat français le plus relevé de la planète. En moins de 15 ans, le rugby a sauté un siècle et explosé tous les compteurs de «capitalisation»… Le tout sous les efforts conjugués d’une poignée de quadras, dont tout particulièrement Serge Blanco qui fut l’artisan majeur de cette transformation, les chaînes de télévision, Canal + en tête, les investisseurs internationaux et les politiques municipales, les villes étant devenues, selon l’heureuse mais terrible formule de Jean de Legge, des «entreprises de spectacles et de services»… En moins de quinze ans donc, on est passé d’une gestion de bénévoles à une gestion d‘entrepreneurs privés, au point que les grands stades sont devenus de grandes entreprises. Evidemment, cela n’a pas été sans conséquence sur l’esprit même du rugby, qui certes s’accroche encore à ces valeurs, de courage et de solidarité en tout premier lieu, mais déjà on sent bien monter dans ce rugby contemporain les égoïsmes, l’affairisme, l’afflux d’argent exacerbant typiquement des problèmes de riches : l’avidité et la lutte pour le pouvoir.

Le jeu lui-même s’en est trouvé changé, bousculé par le modèle prégnant du Top 14 : il fallait du spectaculaire, Canal + l’exigeait, imposant du coup sa dictature sur les cadences d’entraînement, le calendrier des matchs, l’obligation de la performance individuelle et la conquête de la puissance musculaire. Sur la pelouse, le jeu est devenu ainsi d’une intensité et d’une violence rare, privilégiant l’attaque frontale aux stratégies d’évitements. Un jeu qui met tous les joueurs, à chaque match, en situation de danger permanent. La traumatologie du rugby en est le symptôme, qui relève de l’accidentologie de la route et non des habituelles lésions sportives. Les impacts relèvent désormais de la collision (80% des accidents sur le terrain sont le fait des plaquages) et à la mêlée, même réglementée désormais, l’impact sur les corps se fait sentir dans le claquement de la chaîne vertébrale au moment de la poussée - en 2010, le neurologue Jean-François Chermann a justement publié un rapport inquiétant sur cette évolution, en particulier sur l’augmentation des commotions cérébrales et de leurs séquelles à long terme. Toutes les autres récentes études de médecine témoignent de cette transformation qui entraîne la démultiplication des fractures osseuses, ainsi que l’apparition de nouvelles blessures, celles des lésions tendineuses tout particulièrement : les ligaments ne suivent pas la montée en puissance musculaire d’athlètes condamnées à soulever toute la journée de la fonte pour accroître leur masse musculaire surdimensionnée. Pour le dire plus clairement encore, le développement hypertrophié du moteur musculaire fait que les tendons cèdent. Les joueurs, de leur propre aveu, jouent et vivent avec la douleur très souvent pour compagne…


Au fait, Rugby’zness, Le magazine qui ralentit l’actualité, n°007, 7,90 euros, février 2014, isbn : 9791092900057.
Partager cet article
Repost0
30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 04:15

 

roms.jpgDeux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.

L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.

Deux normes qui ont le pouvoir d’empêcher que l’on traite autrui comme un moyen. Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens : Valls parlant des rroms par exemple. Un homme qui ne sait guère communiquer que sur des thèmes de menace, oubliant que lorsqu'on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.  

L’Etat que nous connaissons est devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?  

Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans la compréhension politique des cliques au pouvoir, dont le seul objet semble de défaire le Vivre ensemble dont elles ont hérité. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voici un Etat de moins en moins crédible, qui n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème, qui engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient un autisme calculé (Hollande), l’autre rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années. Et l'un et l'autre ont oublié que la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce). Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.


Partager cet article
Repost0
29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 04:36

Le pouvoir politique dans nos sociétés contemporaines n’est, plus que jamais, que la quête du pouvoir et sa conservation. La conséquence en est que dans un tel système on n’est plus à la recherche d’une rationalité politique, et encore moins du souci de construire la rationalité des opinions mais bien plutôt d'encourager celles-ci à toutes les dérives suceptibles d'aider à la conservation du Pouvoir -ainsi du calcul de Hollande espérant qu'un pacte républicain le sauvera lors des prochaines présidentielles...

La longévité d’un tel système relève ainsi du montage des formes de l’opinion. Voyez comment la classe politico-médiatique manipule les résultats aux européennes en nous laissant croire qu'un français sur quatre voterait FN, quand, non-inscrits, abstentions et votes blancs cumulés, obligent à réaliser que le FN ne représente pas même 10% de l'électorat français et qu'en fait de percée, entre 2012 et 2014, il a perdu près de 2 millions d'électeurs...

Le thème du droit, lui, relève désormais d'une construction morale essentielle de la société civile, destiné à lui permettre de contenir les appétits du pouvoir. Le Droit, mais pas n'importe lequel, et précisément pas celui instrumentalisé par les Partis de Pouvoir : le Droit politique des populations, qui ne voient plus que dans l'exercice de ce droit leur chance de survivre aux dérives des Partis de Pouvoir. Le Droit juridique, lui, vagit toujours dans les limbes de son absence de dépendance à l'égard du Pouvoir politique.

Il faut ainsi porter ailleurs sa confiance, ce Droit du Peuple ne pouvant se satisfaire de confirmer les décisions politiques prises par le Pouvoir en place. A trop s'y soumettre, l'existence des citoyens ne se fera guère entendre que dans les marges d'une démocratie factice. Il nous faut donc d'urgence procéder au transfert des légitimités, de l'Etat vers la société civile, son fondement politique -cela s'appelait naguère une Consituante. Une revendication qui ne peut recouvrir de légitimité qu'à la condition d'organiser les processus sociaux qui obligeront à modifier effectivement les pratiques des édiles politiques coupées de longtemps de la question du Bien Commun.
   

 

La confiance - Un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Niklas Luhmann, traduit de l’allemand par Stéphane Bouchard et Lukas-K Sosoe (Préfacier), janv. 2006, éd. Economica, coll. Etudes Sociologiques, 123p., 13 euros, EAN : 9782717851663

 

 

Partager cet article
Repost0
28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 04:20

Hessel-copie-1.jpgIl faut changer la société, nous disait il y a peu Pierre Rosanvallon. La Gauche ne pouvait se contenter de corriger à la marge. Ce à quoi elle n'incline même plus dans sa reprise des discours de la Droite, son seul projet étant de "rétablir" les pseudos comptes de la Nation pour éponger une dette colossale dont elle veut elle aussi nous rendre collectivement responsable quand elle n’est que le fait d’une poignée de nantis. Il faut économiser, payer, se sacrifier encore. Au risque d’oublier que la citoyenneté ne peut survivre à ces journées de dupes de l’urne propriétaire, qui n’ont cessé dans notre beau pays de cristalliser cette communauté d’épreuve qu’est devenue la société française.

Comment faire vivre l’idéal démocratique quand le monde politicien n’a cessé d’instruire une citoyenneté politique rapetissée à la votation, au détriment de la citoyenneté sociale qui est là où blesse le bât sous les coups de butoir de l’injustice et des inégalités ? Il y a eu, nous racontait encore Pierre Rosanvallon, une spectaculaire rupture du contrat démocratique en France. Une rupture installée par le haut, par un personnel politique plus soucieux de ses privilèges que du Bien Commun, mais à laquelle semblait-il nous dire, la Nation avait elle-même consenti. Un consentement à l’inégalité qui aura fait les beaux jours de Sarkozy. Une France convertie à la passion de l’inégalité sous couvert d’une méritocratie qui n’était qu’une légitimation cynique des inégalités à la française. Une France qui aura accepté l’affaissement des représentations traditionnelles du juste et de l’injuste. Rosanvallon use de mots forts pour en parler, évoquant la dénationalisation de notre pseudo démocratie, où depuis belle lurette les riches ont fait sécession et les politiciens renoncé à empêcher que naissent de véritables ghettos dans les banlieues –voir à ce sujet le rapport d’une commission parlementaire publiée sous le manteau et aussitôt escamoté dans les archives poussiéreuses de l’Etat, sans susciter le moindre débat alors qu’il livrait les conclusions littéralement stupéfiantes de notre représentation nationale, Droite Gauche confondues…

VIeme-republique.jpg... Quand il faudrait trouver des réponses sociales, c’est dire quelle importance revêtira alors dans le parcours qu’on nous inflige vers la prochaine urne propriétaire, l’articulation de l’idéal démocratique aux conditions institutionnelles de son effectuation… Mais on a guère entendu les politiques s’exprimer sur les formes techniques que devrait prendre le bon gouvernement des hommes. Or c’est là aussi qu’il faut agir. Il faut transformer le fonctionnement de la machine gouvernementale. Le triomphe de l’économie ET du gouvernement sur tous les aspects de la vie sociale sont insupportables. Il faut toucher à l’ordre fonctionnel de la République, l’enjeu décisif étant le fonctionnement du dispositif gouvernemental. Oui, le gouvernement des hommes est bien l’enjeu majeur de la souveraineté politique, ainsi que l’avait très bien cerné Foucault. L’acte de gouvernement ne peut pas ne pas inclure la liberté des gouvernés. L’Administration Publique ne peut être ce Moloch qu’on nous a imposé. L’idéal démocratique du Peuple Constituant est l’exacte contraire de la pratique du vote secret. Si bien que ces utopies politiques que l’on a vu fleurir au travers du mouvement transnational des indignés par exemple, ou du printemps arabe, ne peuvent être simplement décriées comme les vestiges obscurs déposées sur le rivage d’une civilisation en perdition, auxquels des idéalistes feraient retour nostalgiquement. La Nation, sans la vie publique du Peuple, est-elle possible ? Qu’est au demeurant cette vie publique du Peuple quand elle passe sous la coupe de l’opinion publique, sinon la forme contemporaine de l'Acclamation que les médias ne cessent de promouvoir comme une liturgie perverse ? Ne livrons plus le pouvoir politique aux mains des experts ou des médias. La Politique est une sagesse, non une science, qui commande d’interroger sans cesse les techniques de gouvernement et de pouvoir, si souvent fatales à l’idéal démocratique.


Partager cet article
Repost0
27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 04:00

le_radeau_de_la_meduse1.jpg"Dans une campagne électorale, chaque candidat parle au nom de tous. Est gagnant celui qui a trouvé la petite astuce langagière de la totalité symbolique", explique Benny Lévy dans son essai Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde.

Quel crédit accorder dans ces conditions à ce "nous" que l’on profère ici et là dans le champ du discours politique ?

Le "nous", en démocratie, est régalien. Mais on ne peut dire "nous" dans un système politique qui ne respecte pas ses propres principes. Il ne peut y avoir de cohésion, il ne peut y avoir de peuple là où le pouvoir a perdu toute substance symbolique. Il faut de même rompre avec la logique auto-référentielle du Souverain qui déploie la truculence d’un Nous mensonger pour mieux le subsumer sous la confiscation politicienne du Bien Commun. Il faut rompre avec cette logique qui récuse l’idée d’auto-organisation de la société. Nous ne comptons pour rien dans les Affaires de l’Etat : ce dernier n’est plus identique à la société civile, pas même à la société politique. Il faut penser, au contraire, l’hétéronomie du Principe souverain et admettre que l’unité d’un état réellement démocratique ne peut être que celle d’un sommet contingent labile. Un sommet labile, nécessairement. Mais d’une labilité qui serait articulée par une alternance plus mature que celle du "faire et défaire le roi". La conception de la démocratie est nécessairement liée à une philosophie de la liberté. Qui n’existe qu’en actes. Simples, individuels, mais qui ne peuvent se déployer que dans l’espace commun.

Le monde n’est ni vide ni absurde, nous ne sommes pas des vagabonds de la faim, ni des hommes refusés qui devraient déléguer à la nature la responsabilité d’écrire leur projet de vie. Il faut changer d’optique, reconstruire autrement le sens commun, décrire le monde à la lumière de la logique du sensible qui rend les choses perceptibles dans leurs articulations internes. Ne plus subir la pathologie du politique contemporain, qui se traduit par un Etat qui protège les vies dans un certain ordre hiérarchique. Quelles sont en effet les grandes options de la société française ? Nous ? Non : une préférence accordée à certaines vies au détriment d’autres, au détriment des vies des chômeurs, des précaires, des immigrés, des rroms, des morts de la rue, etc. Si bien que la seule possibilité pour en sortir aujourd’hui, tant qu’à parler de Nous, c’est de parler d’eux et de se porter aux côtés de ceux dont l’existence même contredit l‘idéologie néo-libérale et son "Nous" péremptoire. C’est de leur côté, du côté des minorités morales que se dessine notre salut. 

 

Benny Lévy, Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde, Le livre de Poche, Collection : Biblio Essais, 25 août 2004, 318 pages, ISBN-13: 978-225313090.

Partager cet article
Repost0
26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 05:10
 
 
marine.jpgLe dernier virage à Droite de la France verra Marine Le Pen accéder au Pouvoir de la fonction suprême d'une Vème République au bord de son propre gouffre. Elle signera alors la faillitte définitive de ce système politique.
Et pourtant... Avec près de 13% de non-inscrits, 4% de votes blancs et 56,5% d'abstentions, on le voit, le FN ne représente qu'environ 10% des français en âge de voter... Mais s'il n'en représente que 10%, le PS, parti au pouvoir, lui, n'en représente pas même 5%... Mais ils ne changeront rien. Manuel Valls, Premier Ministre d'une comédie sinistre, dans son allocution pitoyable d'hier soir, faisant semblant de prendre acte d'un soit-disant séisme, n'a fait qu'égrener les raisons de sa propre débâcle. Ils ne changeront rien, parce que le calcul cynique de François Hollande sera d'en appeler le jour venu au front républicain pour espérer sauver les meubles de cette Vème à bout de souffle, qui ne fait que promouvoir, élection après élection, le parti de la haine. Ils ne changeront rien, parce qu'il leur faudrait avouer qu'ils ne disposent d'aucune légitimité réelle.
Ce n'est pas faute pourtant de nous avoir asséné que la volonté du peuple ne pouvait que s'exprimer sous cette forme devenue débile d'un prétendu suffrage universel... Comme si celui-ci en était l’ultime et seule expression acceptable. Or l’histoire a largement démontré que le suffrage universel ne pouvait établir une identité entre la volonté des gouvernements et celle des gouvernés.
Mieux, ce que l’on ne cesse de nous asséner, cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique, était défendue naguère par des théoriciens néo-fascistes tel que Carl Schmitt, affirmant par ailleurs que c’était pure folie que d’approuver la volonté du Peuple… Pour ce même Schmitt, c’était l’identification et non l’identité qui caractérisait le mieux cette relation entre gouvernant et gouvernés. Cette fameuse identification qui est au coeur du lien tissé par la Vème entre son Président et son Peuple... Un lien qui ressemble à s'y méprendre à celui auquel songeait Scmitt, dessinant les contours d’un pouvoir s'énonçant à la première personne du singulier ("Moi Président, je...") pour exprimer une volonté à ses yeux plus réelle que celle du Peuple, heureusement introuvable, prétendait-il. Un pouvoir qui donc aurait su prendre des décisions personnelles et non publiques, pour incarner à travers cette décision privée la volonté populaire enfin révélée à elle-même… Pour se parer de la tyrannie de la majorité, affirmait encore Schmitt, il fallait subordonner l’idéal démocratique à des principes qui lui étaient transcendants, seuls capables de garantir les libertés individuelles, y compris contre l’assentiment du Peuple. Ainsi pour Schmitt, mieux que la décision Publique, la voix du Chef d’Etat seule comptait. Et surtout, espérait-il, qu’aucune astreinte démocratique n’impose de limites à l’exercice de son pouvoir, nécessairement placé au delà des juridictions civiques, car ce n’est qu’à ce compte qu’un Chef peut régner et son Parlement fonctionner…  
Si l’on y tenait absolument, l’opinion publique pouvait à ses yeux représenter le lieu de la légitimité démocratique, plutôt que ces formes archaïsantes pour lui, trop complexes sinon chaotiques de l’expression populaire, qu'étaient une Constituante, ou la rue.
Or toujours, faut-il le rappeler avec Guizot, pour plaire aux libéraux de tous poils (UMP, PS), que la souveraineté de droit n’appartient à personne ? Le parlementarisme, lors même qu’il répond à sa vocation première, ce dont il est permis de douter aujourd'hui, ne peut conduire à aucune vérité : sa seule mission est le dialogue.
L’Europe, tout comme l'Etat français, sont aujourd’hui des systèmes qui ne respectent pas ou plus leurs propres principes et nous livrent aux outrages d'irruptions illégitimes, comme cette montée en puissance spectaculaire du Front Nationale dans les urnes françaises. Demain, la Vème, telle qu'elle, saura lui fournir les armes des décisions iniques, autoritaires, qu'il saura prendre dans le secret d’officines détachées de toute légitimité publique. Demain, un parti minoritaire triomphera sur un autre parti minoritaire pour empocher notre avenir et le transformer en cauchemar. Merci à l'UMP, merci au PS, de si bien savoir nous livrer à l'iniquité du politique qu'ils ont bâti !
 
Partager cet article
Repost0
25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 04:18
anti-democratiqueOn le voit avec le contournement du référendum français, la confiscation du référendum en Grèce, l’arrivée au pouvoir des banquiers en Italie. On le voit à l’étude attentive des liens tissés ici et là à la faveur de la crise : Mario Draghi, nommé un beau jour président de la Banque centrale européenne, proche de Mario Monti, un autre jour président désigné du Conseil Italien, proche de Lucas Papadémos, déboulant au poste de Premier ministre grec, tous les trois appointant à la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, qui ne cesse d’étendre en Europe son réseau d'influence.
Partout en Europe, ce que l’on peut observer, c’est la montée en puissance d’un ordre fondamentalement ennemi à toute démocratie, préparé de longue date par l’arrivée au pouvoir, dans les années 80, d’un Reagan ou d’une Thatcher, l’un pour faire de l’Europe l’auxiliaire de l’Empire américain, l’autre pour en faire la plus fabuleuse pompe à fric que le monde occidental ait créée.
Depuis, l’Europe est devenue cette communauté de fausses valeurs qui se berce d’illusions et nous endort dans l’autosatisfaction béate de ses élites, qui ont fini par atteindre un degré de vanité inégalé. Car au mieux, et aux yeux des américains toujours, qui s’y connaissent en supercherie, l’Europe ne représente qu’un tour de force administratif au terme duquel, à la faillite de son système économique, programmée par ses propres dirigeants pour mieux lui soustraire des dividendes hors norme, se sera ajoutée une faillite morale.
Il est temps de réécrire notre histoire européenne, pour avouer que le seul objectif de cette Europe là était d’accroître le rendement dans les Affaires et d’approfondir le capitalisme dans ce qu’il avait de plus vil. De sorte que l’Union Européenne n’incarne plus un système de valeurs, mais un système politique qui repose essentiellement sur la faiblesse tactique de ses peuples, vidés de leur substance politique : l’Europe des populations à genoux devant les banques. C’est l’Europe des experts au pouvoir qui suspendent allègrement la démocratie au prétexte d’une réflexion pseudo rationnelle, en oubliant une chose : c’est que la politique n’est pas une science, mais une sagesse.
Une sagesse, oui, celle-là même qui reconnaît que nous sommes limités dans nos décisions et que la prudence doit toujours prévaloir. Une sagesse au sens où nous devons, collectivement, décider de l’avenir de la cité, sans autorité extérieure nous surplombant pour imposer ses contraintes. Une sagesse en ce sens que la morale de la citoyenneté consiste à penser collectivement le cadre dans lequel nous voulons voir nos vies s’épanouir.
eurodictature-strategie-lumps-L-O8xh NPenser collectivement : non comme savoir mais comme lucidité qui contraint à prendre soin des hommes autant que du monde. Car tout comme la philosophie, la politique est un exercice de lucidité, au terme duquel il ne s’agit pas de voir ce qui est mais ce qui institue le bon fonctionnement de la cité, dont l’être humain est la finalité, non les moyens. De ce point de vue, force est d’admettre que nous connaissons, en France, la forme la moins enviable du libéralisme. Un libéralisme qui ne cesse de nous faire le coup du discours moral toujours réactualisé sur la nécessité d’introduire un peu de morale dans la gestion du pouvoir, quand déjà le XVIème siècle posait cette même question de fixer des limites morales au pouvoir des gouvernements ! Quand depuis des siècles les libéraux ne prétendent cesser d’y songer, au nom du Bien Commun !
Des siècles plus tard, nous en sommes toujours là, à savoir que le Bien Commun, à leurs yeux, ne peut venir d’une coercition. Quand nous savons tous que lorsque l’on essaie de faire respecter un principe politique en s’appuyant sur la menace, on ne fait que traiter les individus comme de simples moyens, de simples objets de coercition. C’est le cas en Grèce, tout comme en France avec cette classe politico-médiatique qui ne cesse de diviser pour produire la moins grande quantité possible de valeurs communes !
Quel type d’engagement moral faut-il donc rechercher comme fondement à l’idéal républicain ? Et sur quoi fonder nos principes moraux sinon sur des motifs prudentiels ?
L’état ne peut quant à lui fonder sa légitimité que sur le principe de neutralité garanti par le dialogue rationnel et le respect égal des personnes. La norme du dialogue rationnel pour établir la distinction entre la preuve et la justification destinée à ceux qui ne partagent pas notre avis et dégager ce qu’il reste de commun à tous, le respect EGAL des personnes –et l’inscription de cette simple égalité donne à imaginer le vertige d’un Etat qui ne cesse de traiter inégalement ses citoyens : il n'y a qu'à voir la situation faite en France aux rroms et aux enfants issus de l'immigration !
Un égal respect des personnes qui, au fond, nous contraint à poursuivre toujours plus avant le débat public, inclinant l’Etat à fonder cet idéal procédural sans lequel il n’est qu’un aveu possible : c’est que nous ne vivons plus, en France, dans un Etat libéral. Pas même libéral devrais-je écrire. Et quant à l’Europe, elle n’est en effet plus que la caricature de ce que devrait être une union démocratique des peuples européens.

Partager cet article
Repost0
24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 04:04

 

vieux nouveauIl faut cesser de croire qu’il n’existe pas d’Europe politique. L’Union Européenne EST un régime politique. Et le pire qui soit, celui que les faucons américains nous envient, laboratoire du plus fabuleux rapt des valeurs démocratiques modernes qui soit, un régime néo-libéral autoritaire, articulé par le mépris des classes dirigeantes à l’égard des peuples européens. L’UE, dans ce que sa gouvernance révèle, n’est ni plus ni moins que la main mise d’une oligarchie au service du seul objectif qui lui importe : la promotion de la liberté des marchés financiers.  

Voyez la farce des consultations bafouées, comme en France, anticipée par la bouffonnerie de médias stipendiés –qui se rappelle Colombani fustigeant son lectorat parce qu’il désavouait une Constitution qui livrait l’endettement public aux marchés privés ?

Leur Europe, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas, est celle qui est venue à bout de la souveraineté politique des nations européennes par des pratiques économiques qui sont, il n’en faut pas douter, une manière redoutablement contemporaine de faire de la politique autrement, à savoir, sans l’embarras démocratique qui préside encore –si peu- au destin des nations qui la forment.

Observez, avec Perry Anderson, l’historien le plus averti de cette Europe stipendiée, scrutant au scalpel les institutions de l’UE pour en dégager le sens profond, observez comment s’équilibrent les forces institutionnelles au sein de cette UE : une Commission Européenne, son exécutif, où siègent des fonctionnaires nommés par les Etats membres, sans aucun mandat démocratique donc. Un Conseil des Ministres transformé en instance législative délibérant secrètement, un Conseil européen des chefs de gouvernement convoquant les récalcitrants pour leur dicter ses décisions…

L’UE est un pseudo exécutif nous dit à juste titre Perry Anderson. Un pseudo législatif, une pseudo démocratie, l’imitation historique de l’absolutisme prussien, où le processus de décision est télécommandé par des entrepreneurs ayant avalisé une construction politique autoritaire et volontairement parcellaire : le Parlement européen, seule instance "populaire" élue démocratiquement, ne dispose d’aucun pouvoir fiscal, d’aucun pouvoir budgétaire, d’aucun contrôle sur les nominations, d’aucun réel droit législatif, sinon celui d’amender à la marge ou d’opposer son veto. Il n’est, selon la belle expression de Perry Anderson, qu’une façade rituelle symbolique, un corps législatif d’un autre âge, car dans cette histoire, le pouvoir est confisqué en réalité par le Conseil des Ministres, coiffé par Le Coreper, comité des représentants permanents fixe, et le Conseil européen des chefs d’Etat, lui-même à la solde de l’Allemagne.

Une violation constante du principe de séparation des pouvoirs constitutionnels, un déficit démocratique sans précédent, auquel même les faucons américains n’ont jamais osé rêver.

L’UE est en outre l’affaiblissement volontaire du politique. Voyez la Grèce, voyez l’Italie, voyez la France. Voyez où se discutent l’essentiel de notre avenir et comment. Voyez qui prend les décisions et comment, et ce que ces décisions concernent : des questions qui étaient autrefois débattues au sein des parlements nationaux : nos emplois, notre couverture sociale, nos impôts, etc.

Or, à Bruxelles, ces questions sont débattues dans le secret, comme des négociations diplomatiques. On convoque le premier Ministre grec ! On lui ordonne de renoncer à son référendum ! Le traitement de ces questions, observe avec pertinence une fois encore Perry Anderson, est celui que l’on réserve d’ordinaire aux Affaires Etrangères ou militaires !

Et quand ces questions paraissent ne devoir être que l’apanage des experts, voyez ce qu’elles impliquent, voyez comment les taux d’intérêts organisent le déplacement de la politique macro-économique vers Bruxelles. Avec à la clef, encore une fois, nos vies et notre avenir : emplois, impôts, protection sociale…

L’Union Européenne, aujourd’hui, c’est enfin l’état minimal tel qu’aucun ultra-libéral ne saurait l’espérer : une fonction publique réduite à néant, des dépenses étranglées, un contrôle impossible, bref : la démocratie vidée enfin de sa substance ! 



Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.

Partager cet article
Repost0
23 mai 2014 5 23 /05 /mai /2014 04:50

 

piketty.jpgIl faut repenser, et très vite encore, le projet européen, car l'Europe nous fragilise, affirmait Thomas Piketty dans cet ouvrage, une série d'articles écrits entre 2004 et 2011, et dans laquelle on sentait très nettement monter l'urgence et l'inquiétude devant l'accumulation ahurissante des sommets de la dernière chance qui n'ont toujours rien réglé à ce jour.

Vite, refaire l'Union Européenne, se défaire du calamiteux directoire Merkel-Hollande. 

Il faut cesser de se contenter de colmater les brèches de cette passoire fiscale qu'est devenue l'Europe, doublée d'une pompe à fric sans vergogne. Il faut donner enfin un vrai poids à ce nain politique qu'est l'Europe aux abois. Et tordre le cou à la logique inepte, absurde, criminelle de la Banque Centrale Européenne, qui n'a cessé de mettre à la disposition des banques privées des sommes monstreuses que ces dernières se sont empressées de prêter aux pays européens en difficulté à des taux d'usuriers !

Vite, il faut en finir avec la culture de l'arrangement du Conseil des Chefs d'Etat. Car oui, il faut d'abord et peut-être surtout réformer au plus vite les institutions européennes, les plus anti-démocratiques jamais conçues dans le monde occidental. Voilà une urgence à laquelle souscrire des deux mains, tant il crève les yeux qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de l'Union Européenne. Mais sur ce point, Piketty se montre très peu convaincant, à ne proposer que d'empiler une nouvelle couche institutionnelle à celles qui écrasent déjà de tout leur poids la démocratie en Europe. Car notre économiste ne songe qu'à créer un Sénat européen, qui aurait certes la haute main sur les Dettes et sur l'Agence européenne de la Dette, mais dont on comprend mal quel serait le pouvoir réel ni de qui il le tiendrait vraiment. Car enfin... tant que les peuples européens n'auront pas repris le pouvoir qui leur a été confisqué, il ne servira à rien d'empiler les chambres les unes sur les autres. Il faut en réalité réviser de fond en comble le fonctionnement des pouvoirs dans cette Europe construite loin des peuples européens. Une Europe qui, dans sa gouvernance, ne témoigne que de la main mise d’une oligarchie au service du seul objectif qui lui importe : la promotion de la liberté des marchés financiers. Car il faut cesser de croire que l'UE n'est pas un régime politique : elle en est un, et le pire qui soit, offrant l'expression la plus tragique de la structure oligarchique du monde néo-libéral. Voyez la farce des consultations bafouées, comme en France. Leur Europe devrait-on écrire, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas, qui est celle qui est venue à bout de la souveraineté politique des nations européennes par des pratiques économiques qui sont, il n’en faut pas douter, une manière redoutablement contemporaine de faire de la politique autrement, sans l’embarras démocratique qui préside encore –si peu- au destin des nations qui la forment. Et si vous en doutez, observez comment s’équilibrent les forces institutionnelles au sein de cette UE : une Commission Européenne, son exécutif, où siègent des fonctionnaires nommés par les Etats membres, sans aucun mandat démocratique. Un Conseil des Ministres transformé en instance législative délibérant secrètement, un Conseil européen des chefs de gouvernement convoquant les récalcitrants pour leur dicter ses décisions…Ajoutez à cela un pseudo législatif, où le processus de décision est télécommandé par des entrepreneurs ayant avalisé une construction politique autoritaire et volontairement parcellaire : le Parlement européen, seule instance «populaire» élue démocratiquement, qui erre entre Strasbourg, Bruxelles et Luxembourg (quand on y songe !), et ne dispose d’aucun pouvoir fiscal, d’aucun pouvoir budgétaire, d’aucun contrôle sur les nominations, d’aucun réel droit législatif, sinon celui d’amender à la marge ou d’opposer son veto ! Un corps législatif d’un autre âge donc, qui observe, tétanisé, le pouvoir confisqué par le Conseil des Ministres, coiffé par Le Coreper, comité des représentants permanents fixe, et in fine, le Conseil européen des chefs d’Etat. Soit une violation constante du principe de séparation des pouvoirs constitutionnels, un déficit démocratique sans précédent, auquel même les faucons américains n’ont jamais osé rêver. euro dictature2Ce que Piketty ne sait pas suffisamment observer au fond, c'est que l'UE est l’affaiblissement volontaire du politique. Voyez où se discutent l’essentiel de notre avenir et comment. Voyez qui prend les décisions et comment, et ce que ces décisions concernent : des questions qui étaient autrefois débattues au sein des parlements nationaux, négociées désormais dans le secret. Le traitement de ces questions, observe avec pertinence l'historien Perry Anderson, est celui que l’on réserve d’ordinaire aux Affaires Etrangères ou Militaires ! Des questions confisquées par de prétendus experts, mais dont nous nous rendons bien tous compte, comme les taux d’intérêts, qu'elles organisent le déplacement de la politique macro-économique vers Bruxelles. Avec à la clef, encore une fois, nos vies et notre avenir : emplois, impôts, protection sociale…

L’Union Européenne, aujourd’hui, c’est enfin l’état minimal tel qu’aucun ultra-libéral n'a jamais osé l’espérer : une fonction publique réduite à néant –20 000 fonctionnaire !- des dépenses étranglées, un contrôle impossible, bref : la démocratie vidée enfin de sa substance ! Allez : on a bien vu quel genre d'ordre tentait de s'imposer dans cette UE. On l'a vu avec le contournement du référendum français, la confiscation du référendum en Grèce, l’arrivée au pouvoir des banquiers en Italie. On le voit à l’étude attentive des liens qui se tissent ici et là à la faveur de cette pseudo crise : Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne, proche de Mario Monti, président désigné du Conseil Italien, proche de Lucas Papadémos, Premier ministre grec, tous trois appointant à la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, qui ne cesse d’étendre en Europe son réseau d'influence.

Partout en Europe, ce que l’on peut observer, c’est la montée en puissance d’un ordre fondamentalement ennemi de toute démocratie, préparé de longue date par l’arrivée au pouvoir, dans les années 80, d’un Reagan ou d’une Thatcher qui n'avaient d'autre horizon que de faire de l’Europe la plus fabuleuse pompe à fric que le monde occidental ait jamais inventée. Alors sans doute, oui, est-il temps non seulement de repenser le fonctionnement des institutions européennes, ainsi que nous y invite Piketty, mais de reprendre le pouvoir dans cette Union au fond très peu européenne. Et sans doute est-il temps de la penser collectivement : non comme savoir mais comme lucidité qui contraint à prendre soin des hommes autant que du monde. Car tout comme la philosophie, la politique est un exercice de lucidité, au terme duquel il ne s’agit pas de voir ce qui est mais ce qui institue le bon fonctionnement de la cité, dont l’être humain est la finalité, non les moyens. Et sans doute est-il vraiment temps de réaliser que l’Union Européenne n’incarne plus un système de valeurs universelles, mais un système politique qui repose essentiellement sur la faiblesse tactique de ses peuples, vidés de leur substance politique : l’Europe des populations à genoux devant les banques.

 

Thomas Piketty, Peut-on sauver l'Europe ? éd. LLL, janvier 2012, 272 pages, 20 euros, ean 978-2918597469.

 

Partager cet article
Repost0
22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 04:35
 
elie-stephenson.jpgLe livre recouvre trois ensembles de recueils publiés par le poète sur une période d’une quarantaine d’années : Terres mêlées, Ismée ou les oiseaux de lumière et Hasta sempre. Assez pour dessiner une trajectoire, d’une poésie de combat à une poésie d’ébranlement dirions-nous, du militantisme adjurant à l’intime imploré.
Témoignage, indignation, exhortation, dénonciation, les premiers poèmes placent la souffrance des peuples opprimés au centre de leur raison d’être, travaillant dans une langue manifeste ce «désespoir des terres affamées », des HLM où l'on entassa les immigrés à cette savane dévastée des peuples d’Afrique noire. Algérie, Palestine, Liban, Amérique du Sud, Elie Stephenson conjugue toutes les souffrances de tous les peuples dont le combat séculaire a fini par s’affirmer comme notre seul vrai héritage, dans cette obstination des miséreux à vivre et dessiner un nouvel horizon de justice. Poésie incandescente invoquant la tourmente coloniale, le racisme jamais achevé, toujours en reste de nos sociétés malgré ces «clartés rapiécées» des vagues promesses démocratiques qui se sont succédées depuis les années soixante, malgré ce «soleil des non-alignés» où se sont entrechoqués les discours, brassant comme l’immense houle d’un monde à la dérive qui partout a fini par nous réduire à ses nécessités meurtrières -partout les puissants ont restauré la terreur raciste. Les images sont fortes, qui parlent de ces «solitudes d’envergure» qui sont les nôtres désormais et de cette Révolution avortée des années soixante, qui parlent un désir qui n’a pu revenir de son exil et a fait de nous des «dormeurs aux yeux abrupts».
 
A lire les recueils dans leur succession historique, il est impressionnant de réaliser ce que cette trajectoire dessine, de la survie de tous à la survie de soi, comme si, ne trouvant à éclore dans l’ordre du politique, le désir avait fini par percer violemment au plus intime de nos chairs pour nous rappeler à l'ordre de sa nécessité. Quelle leçon finalement que cette trajectoire, intimant l’appel du désir dans l’intimité pressente de l’être. Guérilleros désarmés, le désir nous sommes de traduire dans nos corps son urgence. Mais c’est aussi comme un appel isolé, enfermé dans une demande d’amour désespérée, comme il en va dans Ismée, dont l’absence est partout désenchantée dans notre monde. L’Autre sans cesse espéré est comme recouvert d’ombres et de cendres. Il est étrange de lire poème après poème cet appel lancé depuis une si profonde solitude de l’être, où l’Autre jamais présent s’entend comme d’une bataille qu’il faudrait d’abord mener contre soi. La route est longue en effet qui mène à l’autre quand le monde n’en a plus crayonné le chemin, plus longue encore depuis notre défaite commune devant ce désir de révolution abandonné en chemin. La route est longue qui ne nous distingue plus que dans le tourment d’être soi, si peu aptes à ouvrir une voie pour l’aimé qui ne serait pas qu’une simple folie personnelle. Il entre de la prière désormais dans cette écriture, sous les mots presque candides que le poète déploie. Peut-être parce que nous ne savons où vivre cette demande d’amour ? «Que faire en ces villes / Ce pays / Où tout m’égare ?». Le temps de l’exil est devenu la norme, chaque Un rabougri à la dimension de ses piètres émotions. A survivre plutôt qu’à vivre dans ce «pays de chien-de-race» qu’est devenue la France, profondément assoupie sur des montagnes de cadavres. Rien d‘étonnant alors à ce que l’écriture la plus récente du poète se soit presque faite innocente, épousant la romance des mots usés jusqu’à la corde que les médias diffusent à longueur de journée pour tenter d’y inscrire le réconfort de ne pas se croire seul. On est presque surpris par cet usage confiant qu’Elie Stephenson fait des mots les plus galvaudés et qui tentent d’accrocher l’Autre dans la perspective de l’intimité à soi. Des mots d’amour, mais d’une intimité qui peine à vivre. L’appel est incessant, insistant, réitéré d’un poème l’autre, tant et tant que se dessine au fond sa déroute, une défaite évidente à le renouveler sans cesse. A tant vouloir aimer et tant le répéter, qu’est-ce qui rate dans cette exhorte qu’il faille tant la réitérer ? Qu’il n’y ait pas d’espace commun pour la recueillir ? «Pour toi je fais naître / un peuple de héros», affirme le poète. Ce peuple disparu, tous les hommes que l’on voudrait levés, l’espoir d’une gestation au final plutôt que d’une geste…  Alors de quel poids réel dans ce monde découragé la possibilité du baiser ? Qui plus est loin du charnu des lèvres, inscrite si obsessionnellement dans l’orbe du poème ? La grammaire consigne même ici son aveu, celui d’un imparfait : «tes pas ressemblaient », c’est assez dire qu’ils ne sont plus, qu’ils ne sont pas. Ou bien le vers s’affirme dans un présent qui ne déroule qu’une attente : «C’est l’aube je t’attends» - mais tu n’es pas. Comme si la force incantatoire de la poésie pouvait tout juste nous sauver encore un peu de cette déroute des temps présents, tandis que la mémoire se rappelle ces lieux confiants où jadis l’amour pouvait vraiment surgir : ceux d’une communauté humaine construite sur le lien attentif de soi à autrui. Quand il ne nous reste que le déchirement de la mémoire des peuples jetés à fond de cale, leur martyre jamais soldé. C’est sans doute de cette vie lacérée que «le désir oublié de la chair» doit surgir en fait, là où s’enracinent et le désir et la plainte d’aimer, qu’Elie Stephenson sait si bien convoquer.
 
Elie Stephenson, Terres mêlées, Ismée ou les oiseaux de lumière, Hasta sempre, édition A3, 2007, 200 pages, 15 euros, ean : 9782844361400.
 
Partager cet article
Repost0