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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 05:56

ghandi.jpgLe petit anthropos est comme ça : il danse, bouge. Il remue et place toute son attention dans le montage de ce qu’il met en scène : des gesticulations d’abord imprécises, inadéquates, et puis des gestes qui finissent par dessiner un mouvement.

On le voit ainsi s’affairer dans le monde avec beaucoup de fébrilité et beaucoup d’obstination.

Dès le début.

Bien sûr, ses tentatives se révèlent tout d’abord erratiques. Il tourne autour d’un geste, le pose en équilibre devant lui, l'observe. Où trouve-t-il l'intelligence de bâtir avec autant de méthode l’architecture de sa réalité ?

La curiosité de l’enfant devant les gestes que le monde lui offre est à peine croyable.

Plongé dans le bruit de la vie, il n’en finit pas de recomposer en lui ce qui s’est joué à lui d’une façon souvent anodine.

Tout joue devant lui, là-bas, sans que l’on sache si ça joue pour lui ou non, sans que l’on sache si ça joue pour que tout puisse se rejouer ensuite en lui, ou bien s’il ne fait que jouer lui-même dans l’ignorance de ce qui s’est joué, pour que le monde puisse encore, là-bas, se jouer.

Alors il bouge. Et chacun de ses gestes est doublé d’un bruit, peut-être un son, demain un mot qui saura le remplacer.

Car les mots proférés vont bientôt creuser son destin et dans leur triomphe, le geste corporel deviendra pour ainsi dire inutile. Pourtant, ce geste manquant ne cessera d’affleurer, de remonter à la surface pour devenir à son insu la vraie profondeur : la berceuse et son balancement, l’enfant au bout d’un bras, enroulé dans son rythme corporel.

 

Images : Gandhi jouant avec l'un de ses petits enfants sur la plage de Bombay copyright ybnag.

à Marcle Jousse, pour son anthropologie du geste...

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 05:41

 

walter.jpgDes récits, des histoires, des contes, rédigés en même temps que Sens unique (1928), et Enfance Berlinoise (1932-1938). Des aphorismes, de très courts textes en fait la plupart du temps, quelques lignes, quelques pages. Walter Benjamin entendait apporter sa contribution à un débat initié par Adorno. Hors du concept, hors de toute cohérence théorique, s’exposant, se risquant, risquant dans ces formes fugitives une réconciliation qu’Adorno affirmait "prématurée", illusoire : celle que l’art propose.

Benjamin fourbissait une réponse le plus possible éloignée de toute prétention au système, déployant ses exercices littéraires dans l’ordre de l’insignifiant mais renouant pourtant avec les romantiques allemands, dans la substitution de la mythologie de la ville à celle de la forêt et campant l’immanence sans espoir de la bourgeoisie moderne comme le vrai lieu de son intériorité. Avec presque une note de dérision dans l’emploi de la forme du conte, auquel il portait un vif intérêt. Explorant les impasses, déjà, de ce qui allait devenir notre horizon commun avec ces littératures enfermées sur elles-mêmes, dans les plis d’une grammaire sûre et stérile, n’offrant pour tout virage formel que les ficelles où elles paressent, les lisières où elles pontifient. Et mine de rien, il offre ça et là des réflexions superbes sur l’art de lire les romans, ce petit tour d’adresse dans un monde pauvre en histoires, tout entier porté désormais vers l’apologie de l’information, ce genre de communication plus ou moins philosophisante où le village littéraire se complaît, déballant des bibliothèques que ne recouvre que l’ennui feutré du classement.

Contre l’ironie maladive de ce que le genre est devenu, Walter Benjamin salue le fatras que les livres hasardent, où renouveler non l’art d’écrire, mais celui d’exister.

  

 

 

N’oublie pas le meilleur, Walter Benjamin, traduit de l’allemand et annoté par Marc de Launay, éd. de l’Herne, novembre 2012, coll. Romans, 120 pages, 15 euros ISBN-13: 978-2851972484

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 05:51

 

nanterre.jpg"A l’une des extrémités du terrain vague, côté gare de triage, de nombreuses cabanes sont la proie des flammes. Quarante ouvriers algériens n’ont plus d’abris. Pas relogés. Où vont-ils dormir ce soir ?"

Vous avez bien lu : on est en France, en 1959, et on parle de gare de triage d’êtres humains.

Monique Hervo a une vingtaine d’années. Elle vient d’être diplômée de l’école des Beaux-Arts de Paris, en même temps que César. Son carnet de commande est déjà plein, mais elle, qui se rappelle ses longues journées passées à attendre en vain le retour de sa famille des camps nazis sur le quai de la gare de l’Est, tourne le dos à la vie d’artiste et de confort qui lui tend les bras pour lui préférer une vie d’engagement social. Monique entre au Service Civil International, une sorte d’ONG avant l’heure, qui s’est donné pour mission de soulager la souffrance des immigrés algériens parqués dans les bidonvilles français.

De 1959 à 1962, elle tiendra le journal de celui dénommé La Folie. A Nanterre. Rue de la garenne. A trente minutes à l’époque de Paris. Où des dizaines de milliers d’algériens survivent et meurent dans des conditions d’effroi quotidien.

Jusque là, les ouvriers algériens mouraient sous les ponts de Paris. Ou bien se terraient dans les champignonnières des environs de la capitale. Des grottes humides et froides. Ils venaient des camps ouverts à la hâte par l’Administration française en Algérie pour accueillir les populations dont l’armée avait rasé les villages. Ou bien des camps français dits "centre d’assignation à résidences" où, derrière des barbelés, des miradors, on avait entassé les algériens récalcitrants ou suspectés d’appartenir au FLN. Dans les années 1950, il en existait de nombreux en France, où des hommes mouraient des sévices et des privations qui leur étaient infligés sous des prétextes jamais vraiment vérifiés, comme à Saint-Maurice l’Ardoise, dans le Larzac ou à Vedenay. Sur simple décision administrative, on vous y déportait en attendant un très hypothétique jugement.

camp.jpgCeux du bidonville de Nanterre étaient pour la plupart des travailleurs salariés, ouvriers des papeteries de la Seine, des usines Simca ou des Entrepôts de tabacs…

Tout un système de servage s’était alors mis en place dans cette France des Trente Glorieuses pour asservir les populations immigrées de l’Empire colonial, celui d’un Etat d’exception qui développait ouvertement sa politique d’exactions.

La presse nationale, quant à elle, servait aux bons français éprouvés par la guerre le mirage des Trente Glorieuses et parlait des "tanières" des nord-africains que la police, fort heureusement, "quadrillait", "ratissait", "nettoyait"… On ne parlait pas des "rafles" qu’elle y perpétrait, elle qui savait si bien, depuis 42, les organiser, Papon aux commandes.

C’est que "les sidis étaient lâchés", affirmait cette presse insane qui parlait d’une "invasion barbare", de sauvages aux appétits sexuels monstrueux. Mais ne disait rien des campagnes de racolage promues par les barons de l’industrie française et leurs sbires politiques, en Algérie même, pour faire miroiter le mode de vie français à des familles algériennes terrorisées dans les camps qu’ont leur avait installés déjà là-bas, et à qui on ne donnait guère le choix qu’entre le pire et l’épouvantable.

La Folie, c’était donc dangereux. Monique Hervo est alors une toute jeune fille. Elle s’y rend seule et va y vivre trois ans sans jamais subir la moindre agression. Les coups, c’est la police française qui les lui assénera, aux yeux de laquelle elle ne peut être qu’une putain de si bien savoir se débrouiller parmi les "ratons"…

nanterre1962.jpg"La Guerre d’Algérie, je l’ai rencontrée dans toute son horreur, ici en France. A Nanterre."

Son témoignage est hallucinant. Et donne envie de vomir. De déchirer pour le coup sa carte d’identité française. Malnutrition, maladies endémiques. La tuberculose sévit dans le camp, sans que l’Administration française ne s’en soucie.

1959. Monique Hervo note dans son journal le quotidien de ces familles abandonnées à une survie aussi affreuse dans cette agglomération de papiers goudronnés. Elle décrit les talus et la pierraille, le large fossé qui encercle le bidonville, un gigantesque cloaque d’eau pourrie, réalisation de l’Administration française.

"12 août 1959. Je traverse le Bois de Boulogne à mobylette. A couvert du feuillage, cinq agents matraquent deux arabes."

Au détour d’une ruelle, Monique tombe sur Fatima, qui joue aux osselets devant la porte de sa baraque. Fatima rêve d’aller un jour à l’école. Le soir, les cars de CRS se rangent le long de la rue de la Garenne. Des projecteurs sont braqués sur le bidonville, allumés en pleine nuit. Une centaine d’hommes font la queue pour puiser de l’eau à l’unique borne fontaine du camp. Les haut-parleurs de la police hurlent leurs ordres. En 59, le pouvoir civil passe la main au pouvoir militaire pour le contrôle et la surveillance du bidonville de La Folie. L’armée entre dans le camp. Monique raconte, les efforts désespérés des gens qui vivent là, ces parents qui ont installé un tableau noir dans un secteur du bidonville pour tenter d’éduquer les enfants. Le courage. La solidarité. L’hospitalité. les petits commerces solidaires, les gens n'ont rien mais le partagent encore. Autour des bidonvilles, là où les enfants viennent jouer, Monique Hervo découvre des pièges à loup posés par les habitants de Nanterre. A trois kilomètres des Champs Elysées. Quelles proies voulaient-ils mutiler ?

Le lendemain, elle est dans un bar de Nanterre, côté "blancs". Un incendie ravage un secteur du bidonville : "qu’ils grillent dans leurs cabanes!", s’amusent les consommateurs.

"Devant eux, chaque jour, ils voient passer les gamins qui vont chercher de l’eau à la borne fontaine, rue de Chevreul. Les gros rires de satisfaction sont terrifiants. Vous laissent impuissants devant tant de haine."

journee-2012.jpgLes hommes, les femmes, les enfants accourent de tous les coins du bidonville pour tenter d’éteindre l’incendie. Sous les regards goguenards de la police et des habitants blancs de Colombes.

La nuit, les bergers allemands de la police sont lâchés dans le bidonville. Les flics, armés jusqu’aux dents, cassent des cabanes, tirent les enfants de leur sommeil. Tirent sans sommation sur des algériens. Les chiens, les projecteurs, les bruits de bottes, les sifflets, les cris, les coups de feu… L’opération de "ratissage" du 11 janvier 1961 ne donnera rien. La police cherchait des armes, elle ne débusquera que des gamins endormis, bousculés sans ménagement tandis que les bulldozers rasent tout un secteur de La Folie. Nul n’ayant le droit de sauver ses affaires, un grand trou est creusé où tout est enfoui…

Le 18 décembre a été décrété Journée Internationale des Migrants. Une date choisie par l’ONU pour promouvoir la convention adoptée par l’assemblée générale des Nations unies le 18 décembre 1990, restée inapplicable faute de ratifications suffisantes - la France ne l’a toujours pas ratifiée...

Cette Convention pour la protection des droits de tous les travailleurs migrants et de leur famille concerne tous les migrants qui ont, qui exercent ou qui vont exercer un travail "pendant tout le processus de migration". Tous. Avec ou sans papiers. Leur affirmant des droits fondamentaux en considération de "la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvent fréquemment les travailleurs migrants et les membres de leurs familles". Ce devrait être la journée de la honte, pour un pays tel que le nôtre…

 

 

Nanterre en guerre d'Algérie, Chroniques du bidonville 1959-1962, Monique Hervo, préface de François Maspero, éditions Actes Sud, octobre 2012, 256 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2330012854.

Images : photo du camp de Saint-Maurice l’Ardoise et du bidonville de Nanterre.

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 05:43

 

cyrulnik.jpgLa clef du passé, c’est le présent. Ce présent que construit Boris Cyrulnik, ce présent qu’il instruit littéralement dans ce récit de vie. Un présent structuré par notre relation au monde, à autrui, un présent qui a renoncé non pas aux égarements ni aux erreurs de jugement, mais aux dangereuses abstractions utopiques auxquelles nous aimons tant nous soumettre quand nous coupant les choses du passé de la réalité pour en faire des blessures autour desquelles tourner sans cesse. Un présent au cœur duquel insérer, vivre la cohérence narrative d’un récit qui tirera sa force de l’harmonie que nous aurons su bâtir entre les récits de soi et les récits d’alentour.

Au final, on a donc ce récit de vie dont Boris Cyrulnik dessine les origines au jour de sa déportation, non celui de sa naissance. Il avait six ans. Et le souvenir d’une mise en scène théâtrale. La nuit en lever de rideau, les bruits de bottes au loin martelant le pavé, l’entrée emphatique des soldats allemands, les cris, le revolver sur son crâne, les lunettes noires de l’officier nazi, en pleine nuit… « J’ai aussitôt conclu que les adultes n’étaient pas sérieux et que la vie était passionnante ». C’était lors de la rafle des juifs bordelais, le 10 janvier 1944.

Qu’est-ce qui amorce dans la mémoire le retour d’un scénario morbide ? Cyrulnik se livre à cette interrogation rassurante pour mieux contourner dans un premier temps l’émotion de son récit. L’enfant qu’il fut, lui, s’en protégea en construisant cette mémoire rocambolesque, reléguant loin de lui la disparition de ses parents dans la terreur des camps nazis.

Il faut échapper au sens que l’Histoire assène. La mémoire, en fragments épars dérive dans les nimbes de l’enfance. Cyrulnik passe beaucoup de temps à scruter ses trous de mémoire et l’amoncellement des faux souvenirs, les siens, si importants dans la construction de soi et d’une résilience effective.

Il y a beaucoup à lire dans cet ouvrage, où l’auteur a mêlé à ses propres souvenirs exhumés au fil des pages sa science, consolatrice, dans un récit qui ne cesse de se relancer analytiquement quand l’émotion menace de le recouvrir. Et dans cette distance, il finit par domestiquer les images qui auraient pu l’arrêter, l’empêcher d’être ce qu’il est devenu, le forclore dans un traumatisme insurmontable.

blessure.jpgC’est au fond le plus important de cet ouvrage pour nous, que cette modalité d’écriture que nous voyons s’effectuer au fil des pages, balançant entre les lésions de l’enfance et le relèvement que la science apporte et qui contribue, elle aussi, à fabriquer cette chimère de soi qui permet d’échapper au trauma de la mémoire.

Sans doute faut-il arranger ses souvenirs, s’en inventer d’autres, mentir, se tromper peut-être aussi soi-même parfois, dans l’ironie de ne croire qu’à moitié ce que l’on invente, pour donner naissance à un récit où retrouver son souffle et supporter sans angoisse des souvenirs par trop envahissants. Et grâce à cet arrangement, se libérer du passé.

Arrangements inévitables tant il y a de trous entre nos souvenirs, de véritables brèches que l’on doit combler, mais qui pointent l’horizon d’une évasion possible. Des brèches qui sont l’enjeu même du langage, contre la sidération des images. Et l’enjeu de cette résilience dont Cyrulnik n’a cessé de faire son souci. Car prisonnier du passé, nous ne savons tourner qu’autour de la même image. La mémoire traumatique ne cesse d’être mise en alerte par le retour envoûtant de cette image, ou deux, trois au plus, dont la fascination nous éloigne chaque jour un peu plus du monde pour nous donner à croire que nous nous rapprochons de nous. Mais rien n’est plus faux. On s’isole alors, on se met en situation d’étranger, on se perd.

Il faut pouvoir s’absenter, reconstruire sa mémoire pour n’être plus l’objet d’une histoire douloureuse, mais le sujet du récit que l’on invente. Et qu’importe s’il est enjolivé : le monde caché de la mémoire implicite se reconstitue peu à peu. Peu à peu : car il faut de la patience en effet, et les faux souvenirs importent autant que les vrais dans cette reconstruction patiente de soi.

cyrulnik-portait.jpgIl faut donc s’évader, échapper au poids des images traumatiques. La clinique du traumatisme décrit une mémoire singulière : intrusive. Une mémoire qui modifie le fonctionnement même du cerveau, explique Cyrulnik. Centrée sur une image claire entourée de perceptions floues, elle impose l’horreur de la sidération visuelle. Elle barre, biffe, empêche que le langage, dans son aptitude à verbaliser, ne puisse aider à prendre la distance salvatrice qui nous soustraira aux images terrifiantes qui ne cessent de tétaniser l’être. «Tous les traumatisés ont une claire mémoire d’images et une mauvaise mémoire des mots », nous dit-il encore. Mais «les enfants dans la guerre ne sont pas les enfants de la guerre » : nous pouvons, nous devons, que l’on nous y aide ou non, chercher ailleurs des solutions. Ce peut être la fonction des ordalies intimes lorsque manque l’analyste qui viendra sceller la possibilité d’un récit de soi cohérent. Au moment où la douleur se re-présente, nous n’avons parfois que très peu de moyens à notre disposition. Boris Cyrulnik voit très bien comment ce courage morbide lui fit reprendre ses études par exemple, lui qui a choisi cette voie difficile à celle qui l’aurait soumis à la compassion mutilante que l’entourage propose trop souvent. Il faut pouvoir se faire témoin plutôt que martyr, bien que l’étymologie des deux mots soit identique : l’un est marqué, l’autre se dé-marque dans la distance qu’impose le témoignage. Car ce n’est qu’après coup qu’il est vraiment possible, dans la représentation du trauma vécu, d’affronter sa douleur. Dans cette créativité du témoin, comme lieu de résilience entre l’assemblage des images par trop précises et un halo de mots qu’il faut peu à peu arracher au trauma. C’est tout l’enjeu de ce travail d’écriture, dont la structure rhapsodique montre assez comment il se relance, tournant autour des mêmes images traumatisantes pour se défaire du poids de leur sidération par l’attention de l’explication savante  -à cinquante années de distance, Cyrulnik mettant fin au silence de son passé. On voit tout l’enjeu et la force du document. Qui aura attendu si longtemps, tant il est difficile de parler, puisque pour parler, il faut avoir d’abord créé les conditions de l’écoute. C’est à cette difficulté de dire que s’est affronté Cyrulnik : qui s’est sans doute rendu capable lui-même d’entendre son récit, parce que les récits d’alentour lui offraient leur hospitalité. Cela dit, la vraie leçon est peut-être celle du titre en effet : il n’a pas attendu son rétablissement méthodique, composé, pour se hâter de répondre à l’appel de la vie.

 

 

Sauve-toi la vie t’appelle, Boris Cyrulnik, ODILE JACOB, coll. Document, septembre 2012, 291 pages, 22,90 euros, isbn 13 : 978-2738128621.

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 05:26

 

senac.jpgUne anthologie. Poètes français en guerre contre la sale Guerre, d’Aragon à Seghers, amis de Maurice Audin lui rendant hommage, poètes algériens enfin, de Djammel Amrani à Malek Haddad, écrivant en français ou en arabe.

Une parole combattante, douloureuse bien sûr, courageuse. Une parole où l’on voit peu à peu émerger non la justification de se tenir auprès des hommes souffrants, ni celle de renouer avec la vieille tradition de révolte qui encombre par trop la poésie éprise, toujours nécessairement, de liberté, mais une poésie achoppant, se heurtant au problème de la vie même, en ce lieu unique où le Verbe s’écrit.

Bien sûr, cette poésie de genre encore, celui de la résistance, page écolière de notre histoire littéraire, celui d’une poésie qui voulait changer le monde, entretenant une ferveur nécessaire, celle des poètes inscrits dans l’action politique, des années militantes étanchées de l’espoir d’un monde autre égrené à longueur de vers, émouvante, forte sans doute mais égarée aujourd’hui en réconfort factice où puiser sans y croire la force d’être au monde… C’est que… Traiter poétiquement un événement n’est plus chose facile désormais.

Il y a donc cette poésie militante dont on ne sait que faire, sinon la donner à apprendre aux petites classes des écoles, où affirmer péremptoirement que le sacrifice n’est pas vain, même si la mort n’est pas chose si simple. Il y a cette poésie dont on veut croire qu’elle nous fera survivre là où toute liberté ne survit plus, celle des Fusillés de Châteaubriant ou plus sûrement encore celle des Romancero espagnol, de poudre plutôt que d’encre, ou cette infra-littérature travaillant au corps l’organisation formelle du poème pour arracher à la littérature son impuissance à rendre compte de l’organisation du réel et qui seule parvient à répondre, pied à pied, à l’assertion de Barthes selon laquelle on ne peut travailler un cri sans que le message ne porte davantage sur le travail que sur le cri…

Les espagnols de 36 donc et leur romance, et puis ici dans cette récollection, la poésie algérienne chargée d’autre chose à son corps défendant, qui doit, en même temps qu’elle s’énonce, inventer la langue dans laquelle s’énoncer. Kateb Yacine tout à son propre défrichement. Ou cette poésie populaire arabe explorant son histoire, ou bien encore ce travail d’écriture conçu comme l’épreuve d’une vie, celle de Jean Sénac dédiant «à l’enfant captif des chevaux de frise» sa difficulté à sommer le monde de cet ailleurs qu’on lui refuse, nous alertant sans cesse, nous qui ne faisons que rêver un autre monde que la terrible nuit spacieuse offusque. Un monde dont Sénac a bien vu qu’il ne pouvait égaler la ronce nourrie de sang qui nous enferme et nous leurre. Cette poésie justement, qui connaît le poids du chant, le prix du poème, la tiédeur d’une clairière, un mot de paix. Sans cesser de garder à l’esprit que le poème est rôdeur, qu’il intrigue la langue, la vie pétrie de son ombre, et qu’il faut se faire voyant pour apporter à autrui le blé «matinal arraché à l’obscure demeure des hommes».

 

 

Les poètes et la Guerre d’Algérie, Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne, coll. Ecrire l’événement, sep. 2012, 171 pages, 12 euros, isbn 13 : 9782954262000.

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 05:18

 

 

petite-histoire.jpgCette petite histoire des colonies françaises est non seulement à se tordre de rire, mais d’une pertinence folle, qui s’ouvre sur notre problématique francité, une création au forceps, avant que de reposer la question de l’immigration à l’intérieur de ce champ identitaire décidément ambigu.

Car en effet, sous l’Ancien Régime, en France, on était bien partout des étrangers… Chacun parlait son patois et les français, pas tous, savaient vaguement qu’il y avait un Roi qui les gouvernait et qui tenait plus ou moins son pouvoir de Dieu et qu’ils pouvaient être tirés au sort pour aller faire ses guerres, et c’était à peu près tout… Ils devinaient qu’ils étaient français parce qu’ils vivaient à l’intérieur de frontières, mais sans trop savoir ce que c’était au juste que ce droit du sol. On habitait là où on habitait, et c’était bien suffisant. A la cour, ça jactait dans vingt-trois langues… Et puis dans la foulée il y a eu un truc très fort : la Révolution. Ça a mieux soudé le sentiment national que toutes ces lois idiotes que les grands de ce monde rédigeaient pour nous contraindre. Plus tard à la capitale, on racontait que les flamandes, à ce qu’on disait, faisaient d’excellentes bonniches. Mais le filon belge s’épuisant, les bourgeois durent se tourner vers les Italiens, qui étaient beaux comme des dieux et fumaient des cigarettes sans filtres, puis des tas d’autres encore… Les choses sérieuses avec les étrangers ont commencé avec la Grande Guerre. D’abord on s’est tous mis à parler français –dommage que la bande dessinée ne se soit pas documentée sur ce moment crucial de l’unité linguistique de la France, qui ne s’est vraiment mise à parler français qu’avec la guerre de14-18… Bref, on a enrôlé des centaines de milliers de nos indigènes des colonies pour les envoyer faire les martyrs au front. Mais en 1918, on savait plus trop quoi faire de ceux qui n’étaient pas morts. Alors on les réexpédia chez eux à grands coups de pied aux fesses, en attendant la prochaine guerre. Dans les années 20, la France était le premier pays importateur d’immigrés au monde, en comparaison à son nombre d’habitants. C’est qu’on en avait drôlement besoin ! Il en venait de tous les coins du monde, et même des américains. Mais eux, c’étaient ceux qui s’intégraient le plus mal et qui causaient les plus grands soucis : ils voulaient pas payer d’impôts, ni les retenues sur leurs salaires. On leur a fait plein de procès, et puis ils ont fichu le camp avec l’argent des français et on n’en a plus parlé. Heureusement qu’on avait gardé nos colonies : nos indigènes étaient plus dociles. Enfin… presque : après 45, ils ont joué un rôle de tout premier plan dans les grèves et autres révoltes ouvrières qui ont saisi la France au sortir de la guerre. Heureusement qu’on avait encore un peu d’armée pour les mater. Ensuite ça s’est envenimé. On avait tourné la page avec les allemands, mais on voulait pas la tourner avec les algériens. On est donc resté en guerre.

Cela dit, très dramatiquement, l’ouvrage rappelle que les immigrés, en France, avant d’être des étrangers, sont des pauvres. Il n’y a pas de problème d’immigration en France : il y a un problème de pauvreté.

  

 

 

Petite Histoire des Colonies Françaises, T. 5 : Les immigrés, Otto T. et Grégory Jarry, éd. FLBLB, Coll. Documentaire, nov. 2012, 128 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2357610422.

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 05:27

 

 

winicoot.jpgL’ouvrage est technique, plutôt qu’inscrit dans on ne sait quelle philosophie de la vie, voire compulsion à la sagesse new age recyclant tout texte ouvert à l’expérience de soi en bréviaire d’une assomption laborieuse.

Centré sur une réflexion autour de la notion de transfert en psychanalyse, il intéresse l’analyste dans le cadre de la cure.

Et pourtant, à dévisager la vie de chacun, son adresse intime, pointant dans cette capacité à être seul l’un des signes les plus objectifs de la maturité du développement affectif, il intéresse au-delà, assez semble-t-il, pour justifier une parution grand public.

Mais pour le lire dans cette perspective, il faudrait commencer par le soustraire à sa visée clinique. Le reconstruire pour tout dire, comme l’exploration de l’un de ces moments de silence où l’on redoute autant d’être confronté à soi qu’à autrui.

Être seul face à soi, être seul face à autrui. Être seul face à autrui, dans le silence qu’une gêne perturbe, celle, peut-être, du manque que l’on ne sait combler ne sachant comment être sans le secours de l’agitation collective, sans le recours à la construction sociale de soi.

Être seul face à soi, non dans la complétude feinte du narcissique qui ne parvient au fond jamais à être seul, mais dans la quiétude d’une relation au moi apaisé, comme s’il y avait, là, au delà, en deçà, sans trop que l’on sache où à vrai dire, cette présence différée qui réchauffe et console, sans que l’on sache bien non plus de qui, de quoi elle est la présence, en soi.

Oublions que Winnicott en fait la capacité à affronter la scène primitive. Oublions la clinique.

Comment être seul, qu’il s’agisse de soi comme devant tout autre ?

Curieux petit bouquin au demeurant, multipliant les approches, sérié en chapitres tout autant incisifs que déliés en innombrables digressions, comme incapable lui-même de se concentrer sur son objet, tournant autour, se reprenant, mendiant le secours d’une référence, l’appel, par exemple, à Mélanie Klein dont l’ombre rassurante vient projeter sur la méditation de Winnicott un espace de certitude.

La capacité à être seul ne serait-elle qu’une digression, parenthèse insoutenable de ces moments où l’on ne peut, où l’on ne doit, où l’on ne sait ni être seul ni avec autrui ?

Ce n’est que lorsque l’enfant est seul qu’il peut appréhender sa vie personnelle, affirme plein de bon sens pédagogique Winnicott. Nous y souscrivons d’emblée. Mais est-ce être seul que cette capacité à l’être ?

angelico.jpgWinnicott décrit cette solitude comme "un état sans orientation", où l’être s’ouvre d’un coup à une expérience toute "instinctuelle". Que faire de ce vocabulaire, de cet "instinctuel" jaillit d’on ne sait trop quelle pulsion ? Que faire de cette pulsion, de ce moment où sa venue s’impose en nous comme réelle et seule vraie expérience personnelle ? Une pulsion ? Je comprends bien, oui, que dans cette solitude, je ressente ce qui m’envahit comme m’étant propre plutôt que d’un autre, ou d’un lieu qui ne serait pas le mien. Pourtant… Winnicott affirme également que "l’état de solitude est un état qui (paradoxalement) implique toujours la présence de quelqu’un d’autre". La mère, évidemment. Et dont l’introjection maintiendrait de bout en bout la possibilité d’être seul. (En prenant garde que cette introjection ne recouvre pas tout, au point de se muer en pathologie, comme dans l’orgasme de l’extase que convoque Winicott). La mère donc, sa présence indicielle plutôt, marque, trace, mémoire, on ne sait trop. Pouvoir être seul donc, plutôt que l’être. Dans cette présence confiante, différée, asymétrique sinon dissymétrique, de la mère qui peut ne plus être, là, inaugurale pourtant, qui fait que l’on n’est plus jeté là (Dasein) dans le monde puisqu’elle a précédé ce jeté.

Pouvoir être seul, accueilli d’une certaine manière, lové dans notre humanité commune peut-être, qu’elle tient à bout de bras, que son amour tenait à bout de bras, dans cette bienveillance et cette intimité du giron de la mère sans devoir échanger quoi que ce soit pour y tenir, puisqu’elle nous tient déjà…

J'ignore au vrai où se cache cette possibilité en moi, présence fantômatique où la nécessité de se présenter "par" soi-même au monde (être son propre soubassement, "sub-jectum", tout autant que le "stand and unfold yourself de la deuxième réplique du Hamlet de Shakespeare) prend corps ("stand", du dispositif fantastique de l'ouverture du Hamlet, encore). peut-être cette humilité peinte par Angelico dessine-t-elle au fond l'horizon où penser cette solitude si singulière de l'être seul ?







La capacité d'être seul, Donald Woods Winicott, éd. Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, octobre 2012, 108 pages, 6,60 euros, isbn : 13 978-2228908160.

Image : Fra Angelico (1387-1455), Vierge d'humilité avec saint Dominique et saint François, saint Jean-Baptiste et saint Paul, quatorze séraphins (détail) - Tempera sur bois, 128 x 68 cm - Galleria Nazionale, PARME © 2011. Photo Scala, Florence - courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 05:20

 

halimi.jpgEdition revue et augmentée, mais toujours aussi pessimiste quant à nos chances de rompre avec la contre-révolution néolibérale qui a fini par s’imposer presque partout dans le monde.

Monumental, l’essai de Serge Halimi explore les soubassements de cette réussite. Comment a-t-on pu en arriver là ? Les détenteurs du Capital en furent eux-mêmes les premiers surpris. Au cœur de l’ouvrage, la trahison des clercs, des médias et de la Gauche socialiste accompagnant la longue transformation idéologique de la mondialisation depuis les années 1980, relayant sans vergogne les publications de l’American Enterprise Institute de Washington. A Gauche, les clefs habituelles semblaient ne plus pouvoir expliquer le monde contemporain. On jeta donc aux oubliettes de l’Histoire le communisme, le socialisme, puis le keynésianisme enfin, pour se convertir à l’utopie des marchés. Il y avait bien certes ces crises, mais elles n’étaient que des soubresauts nécessaires : demain tout ira mieux, les marchés sauront de nouveau se réguler… C’est aujourd’hui encore le discours de la Gauche socialiste. On a sauvé les banques, démantelé la protection sociale, les services publics, et le Déficit Public est devenu l’arme fatale destinée à paralyser socialement notre société.

Les élites ont abandonné les ouvriers à la haine sociale pour ouvrir nos sociétés aux clivages racistes. Le paysage qu’elles ont construit est sinistre : les fonds de pension ont remplacé les chefs d’entreprise et les agences de notation les gouvernements.

"Les réformes néolibérales ont métamorphosé les collectivités humaines solidaires en syndics de petits propriétaires", affirme très pertinemment Serge Halimi. Et de tenter de comprendre comment tout cela s’est construit : logement, éducation, retraites, les trois piliers du combat néolibéral de ces vingt dernières années, qui ont introduit de véritables changements anthropologiques pour rendre la servitude volontaire agréable et installer le marché dans les esprits.

A-t-on en effet assez relevé le prix de cette révolution immobilière que la France a connu ? L’accession à la propriété transformant des millions de socialistes en bobos attentifs aux fluctuations du marché, le nez rivé sur la cote de leur bien…

A-t-on assez relevé ce que l’éducation était devenue dans un pays comme le nôtre où les frais de scolarité des études supérieures ont explosé, livrant les étudiants aux banques créditrices, amenant ces dernières à peser sur le choix des filières, pour éliminer de notre horizon les humanités, si peu rentables ?

Nous déployons désormais des solidarités dévoyées. L’heure est au découragement semble-t-il, à la défaite. Au basculement du monde, d’un monde dans lequel l’utopie a changé de camp. Certes, pense Halimi, des victoires ponctuelles sont possibles, mais "il faudra que tout change pour que quelque chose change"… Or les dégâts sociaux, idéologiques de cette contre-révolution néolibérale sont immenses : le capitalisme sauvage a libéré le populisme réactionnaire et transformé en panique identitaire le sentiment national. En outre, les médias sont désormais entre les mains des nantis, de Libé au Monde, qui tous sacrifient au réalisme de la Crise. L’anti-terrorisme a pris la place de l’anti-communisme et "la menace islamiste" est devenue l’ambition messianique de la Droite. Sommes-nous donc condamnés à vivre dans ce monde dans lequel nous ne faisons que survivre ?

  

 

 

Le grand bond en arrière : Comment l'ordre libéral s'est imposé au monde, de Serge Halimi, éd. Agone, revue et augmentée, Collection : Eléments Langue, octobre 2012, 896 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2748900514.

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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 05:39
 
malcolm_lowry.jpgDeux nouvelles introuvables de celui qui vitupérait contre la presse, agacé qu’on le prît pour un bon samaritain bourré et qui, quoi qu’il arrive, par-delà la culpabilité, l’alcool et les signes divers, tenait bon quand le monde se laissait, lui, gagner par une sorte d’hystérie.
Des leçons de Lowry, je veux bien ne me rappeler que ces successions d’orages alors que l’incendie couve sous sa maison et que les portes des prisons s’ouvrent en grand.
Lisez le donc, ne lisez rien d’autre et surtout pas ces Goncourt saupoudrés d’une philosophie maigrelette. Lisez Lowry qui égrène sans fin les incendies de la raison et qui, de cauchemars en cuites phénoménales, sait n’imposer aucune explication soutenable. Lisez Lowry, toute lumière devenue confuse, tenant bon vivre loin du mépris facile des cyniques aux dents élimés, tenant bon le cap de l’orage et des tempêtes que chaque être recèle. Lisez Lowry déambulant le long des routes fades, la foudre à portée de main pelée d’intelligence, quand bien même aucune intelligence ne se manifeste plus qui pourrait l’emporter sur la foi -en quoi reste la question de ce détraquement universel qui fait que l’esprit n’est peut-être pas la bonne manière d’affronter toute épreuve.
("La volonté, affrontée à son propre mal panique, incapable de se sauver toute seule", et "se surprend à croire à la grâce" M.L.)
Malcolm plonge dans l’océan, les vagues, avec répugnance, le rejettent vers le rivage, mais il a dégraissé sous l’écume abusive les frontières de l’univers romanesque. Peu d’écrivains en furent capables.
 Lisez-le donc, tout Lowry, et non uniquement sa grande tragédie lyrique, Under The Volcano (1947). Car il reste de lui quantité de textes où triomphe cette intrigante passion du réel qui l’animait tant, son écriture à son exigeant travail, toujours, et non obligeamment forclose sur quelque labeur stylistique sans espoir.
Lisez son œuvre comme un appel à la jouissance, exultant du désir sacré des corps dont la force animale ne s’accorde qu’aux mondes plus amples que ceux qu’on nous a faits.
Lisez cette œuvre singulière, pleine de ferveur renversant les usages du bien écrire, carnavalesque et mélancolique, ouverte sur une physique de la réplétion et non de l'anhélation penaude, telle celle d’un Ferrari.
Lisez-le, lui qui savait faire vraiment de la littérature un phénomène. Et lisez-le en anglais si vous le pouvez, pour savourer sa grammaire incongrue, ses élisions temporelles trouant de part en part un texte aux sursis impeccables. Voyez comme il sait travailler au corps les signifiants du discours littéraire, enchâsser les phrases, nuancer la syntaxe. Regardez ce qu’il fait du concept de mélancolie, du concept d’entropie dont d’autres usent à la va comme je te pousse.
le-feu-du-ciel.jpgCorps et âme, lisez Lowry, suez en lui ces gouttes qui montent au visage de l’agonie. Mâchez ses mots, si matériels qu’ils en percutent les corps et laissez-vous porter par le rythme de sa phrase, à bout de souffle logeant l’homme dans sa démesure.
Soignez les corps rédempteurs, ne vous effrayez pas des résonances cosmiques de l’œuvre. Jetez plutôt vos vieux romans, oubliez le fatras des littératures secondaires, leurs yeux prématurés ignorant que tout livre est un esquif embarqué dans un voyage qui n’a jamais cessé.
Lisez Malcolm balayant les opacités feintes de ces romans imbéciles qu’on voudrait nous faire prendre pour de la littérature quand ils ne sont que des reliefs abandonnés aux vivats. Ne soyez pas dupe, errez en sa compagnie titubante et face au désenchantement du monde, résistez à l'esthétique virulente du communiqué, à l’équivocité fascisante. Préférez la polyphonie fuyante, énigmatique, de Lowry : lui sait réellement explorer le malaise et le sentiment d'étrangeté que tout homme en exil de lui-même éprouve. Et si l’on vous raconte que c’est toujours au milieu des champs de ruines que l'homme goûte à la beauté, élisez plutôt les riens dont se soutient son œuvre que les fadaises des rédacteurs qui n’exhibent qu’une écriture au fonctionnement symptomatique d’une société gagnée par le fascisme.
Lisez Lowry, qui sait ce qu’il en coûte de réintroduire le jeu et la liberté dans un système romanesque au bord de l’asphyxie.
 
 

Le feu du ciel vous suit à la trace, monsieur ! Suivi de Le Jardin d'Etla, de malcolm Lowry, traduit de l’anglais par Clarisse Francillon, Geneviève Serreau et Robert Pépin, éd. Librairie La Nerthe, coll. La petite classique, nov. 2012, 56 pages, 7,50 euros, isbn 13 : 978-2916862347.

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 05:33

 

aeroport.jpg"Nous avons réussi !", s’exclamaient au petit jour les militants d’Heathrow.

L’avenir est trop sombre. Nous avons besoin de construire, tout de suite, des modèles de sociétés anti-autoritaires et résilientes face aux crises à répétition artificiellement entretenues dans les sociétés néolibérales pour étouffer dans l’œuf toutes nos espérances.

Sur les routes européennes, Isabelle Fremeaux et John Jordan sont partis à la rencontre de ceux qui ont choisi de ne plus attendre et de vivre l’espérance. De ceux qui ont choisi de vivre leur utopie ou très simplement, une autre manière de penser, de manger, d’apprendre, d’aimer, de produire, d’échanger, de lutter.

Mines occupées en Serbie, villages rachetées dans la Drôme, partout des communautés se sont réinstallées pour refaire le monde et faire du monde contemporain un champ d’expérimentation concrète.

L’avenir est trop sombre. Nous avons besoin de réussir ici, maintenant, d’autres gestes, d’autres paroles, d’autres rencontres.

Londres. Aéroport international d’Heathrow. Les autorités britanniques ont décidé de raser des villages, des hameaux, des écoles, d’investir les champs, les bois, les collines pour tracer leurs pistes d’atterrissage géantes.

sentiers.jpgUne poignée de militants ont décidé d’investir les lieux pour y dresser un camp temporaire. L’info a percé jusqu’aux oreilles de la police bien évidemment. Qui est sur les dents. Un camp doit donc être dressé, dans la nuit, et pour dix jours. Un éco-village autogéré. Plusieurs milliers de personnes sont attendues. Pendant dix jours, il sera transformé en lieu de formation, de fête, de débats. Un autre monde est possible. Nous pouvons désobéir. Refuser leur monde. Trois personnes seulement savent exactement où ce camp sera monté. La police enquête, fouine, sans succès. Cent cinquante autres militants attendent l’info. Ils forment le "groupe terrain" et sont prêts à investir les lieux à partir de dix endroits différents. Ils attendent le signal et la localisation du lieu, qui leur sera envoyé par sms. Des camions attendent également loin d’Heatrow, leurs soutes pleines des chapiteaux qu’il faudra monter en un temps record, des cuisines, des sanitaires, des centaines de tentes qui vont recouvrir tout l’espace proposé à la destruction . Et chacun des cent cinquante militants du groupe terrain a en charge de prévenir des dizaines d’autres activistes disséminés dans Londres. Ceux-là sont regroupés par paires. Beaucoup patientent dans le métro. Chaque trajet est différent, les consignes sont claires : il faut partir dans la mauvaise direction, prendre la mauvais quai, monter au dernier moment dans la bonne rame. La police est sur les dents, partout, mais partout elle ne sait où donner de la tête. Des centaines d’activistes marchent déjà. L’opération Singe rugissant est déclenchée. Les barnums sont déchargés. La police reste sur les dents. Elle est partie dans la mauvaise direction dans une belle pagaille, tandis que les militants du groupe terrain montent déjà les chapiteaux. A l’aube, tout est en place. L’équipe média au centre, qui expédie déjà ses communiqués à la presse mondiale. Trois immenses chapiteaux sont en place, les cuisines fonctionnent, bientôt des centaines de tentes se dressent. Les militants d’Heathrow ont quatre objectifs : démontrer que l’empreinte écologique d’un tel camp est dérisoire, se former théoriquement et pratiquement, construire un mouvement radical pour la justice climatique. Un système de quartiers forme la structure du camp. Au centre de chaque quartier, une cuisine, des sanitaires. Ils vont tenir leur pari et dix jours durant, sous les yeux de la police médusée, ils vont argumenter sur cet autre monde que nous pouvons construire.

pays_extramadur.jpgAilleurs, des collectifs rachètent des terres cultivables, mettent en culture des champs, des potagers autogérés, comme à Vitry-sur-Seine, au beau milieu du parc régional. C’est possible. Les utopies ont beau avoir été refoulées dans un monde invisible, elles existent et se développent, ici et maintenant. Partout ces pratiques se démultiplient. Partout on tente de repenser un nouvel ordre mondial. La sécurité ? On la repense ici dans un cadre coopératif. Isabelle Fremeaux et John Jordan ont suivi ces groupes, ces militants d’un autre monde, et nous donnent au passage pour feuille de route de relire l’histoire de la Révolution espagnole de 1936 - 1939, une révolution sociale sans équivalent dans l’histoire contemporaine, brutalement interrompue par les chars et les avions d’une réaction abjecte. Des milliers de villes, de villages, des millions d’espagnols gouvernés par des assemblées réellement populaires. Des grande surfaces agricoles, des pans entiers de l’industrie administrés en autogestion. L’anarchie, ce formidable mouvement populaire gérant alors la vie de millions d’espagnols qui avaient trouvé la force de se gouverner eux-mêmes. Une force enracinée dans une culture réellement populaire, parachevée par trois générations d’éducation et de construction d’un mouvement populaire de libération. Pour des millions de paysans, ce n’était pas une chimère utopiste mais une réalité de leur vie. La mémoire vivante des traditions du village, une longue histoire d’autogestion des communautés rurales, magnifique brèche dans l’histoire du monde contemporain.

Nous avons besoin de croire, d’espérer un autre monde, avant que le leur ne nous engloutisse pour nous digérer sauvagement.

  

 

Les sentiers de l'utopie, John Jordan, Isabelle Fremeaux, éd. La Découverte, décembre 2012, nouvelle édition, coll. Poches, essais, 387 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2707152183.

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