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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 05:20

dolmen10.jpg

 

 

"Sur le chemin de crève cœur

 

J'ai rencontré une pierre mystique

 

Que l'outrage a brisé.

 

Mériterons-nous jamais le monde

 

D'où sa candeur appelle ?"

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 05:26

sade-onfray.jpgSade, le dernier "philosophe médiéval", selon Onfray… On ne savait déjà pas trop ce qu’était un philosophe médiéval, ni moins encore de quel Moyen Âge parler dans cette constellation, celui de l’Europe ou celui de l’Afrique –la bibliothèque de Tombouctou demeurant peu fréquentée aujourd’hui encore par nos intellectuels. Mais Sade "philosophe", on le savait moins encore, et l’assignation aurait mérité d’être à tout le moins explicitée, s’agissant d’un auteur en qui la filiation critique a plutôt reconnu un écrivain qu’un penseur.

Michel Onfray passe hâtivement sur la formule, pour en venir à la critique d’une époque et d’auteurs que les années 80, 90, se sont employées à déboulonner : les surréalistes, les structuralistes, Barthes, Foucault… Sade donc, symptôme des années 70. Vraisemblablement. Mais le symptôme de quoi ? C’était là ce qu'il y avait de plus intéressant à décrypter. Celui d’une critique intellectuelle, aux yeux de Michel Onfray, qui aurait refusé de rabattre l’interprétation des œuvres sur la compréhension de la vie de leurs auteurs en fin de compte… Qui aurait refusé de confondre le texte et la biographie, sauvant l’écrivain Céline par exemple, sans parvenir à condamner l’homme -le délinquant sexuel dans le cas de Sade.

Celui d’une critique qui se serait appliquée à reconnaître à la métaphore un statut esthétique, que Michel Onfray semble lui refuser dans le cas de Sade, sommant de rabattre le texte sur sa "pure" dénotation, plutôt que de tenter de cheminer dans les méandres de régimes discursifs tout à la fois plus flous et plus subtils.

Il fallait lire Sade à la lettre donc, sans omettre de l’affronter à son contexte. Mais le même Onfray est pris à n’interpréter que partiellement ce contexte, oubliant par exemple les rapports que le marquis entretenait avec certains de ses serviteurs, dont il faisait des complices à une époque où les serviteurs n’avaient pas statut humain, les marquises pouvant se soulager devant eux dans leur toilette sans que la pudeur y trouvât à redire, puisque ces personnels n’existaient tout simplement pas dans le périmètre que l’aristocratie définissait comme humain. Imaginez alors le retournement auquel procédait le marquis…

Qu’importe. Il faudrait lire l’œuvre au prisme du délinquant sexuel. Le mot de délinquant est d’un usage en lui-même étrange, s’agissant du XVIIIème siècle. Tout comme ces mots qu’emploient Onfray pour qualifier les victimes du marquis, "ouvrières", "chômeuses", épinglant leur qualité dans l’espace sémantique du XXème siècle, pour bien nous donner à entendre, on l’imagine, ce qu’il convient de comprendre, s’agissant des crimes du marquis…

Les années 70 auraient aussi été coupables de voir en Sade le héraut d’une parole bâillonnée. Mais de quelle parole nous parle-t-on ? Quand en fait les années 70 ont voulu pointer un mécanisme propre à l’écriture romanesque, ouvrant par l’échappée du verbe des espaces de liberté insoupçonnés –pour le meilleur comme pour le pire.

Enfin, il est troublant d’entendre Onfray évoquer les devoirs auxquels les écrivains seraient, ou devraient être soumis, Sade en tête. Car de quels devoirs recouvrir l’inspiration littéraire ? De ceux qui ont valu à Salman Rushdie de vivre une partie de sa vie caché, au prétexte qu’aux yeux de certains, il avait rompu avec ses devoirs d’écrivain ?

Onfray ne convainc pas. Même si, certes, le caractère roboratif de l’œuvre de Sade porte à la ré-interroger : il y a là quelque impasse à scruter, moins s’agissant du désir que de sa cause, explorée jusqu'à la corde par Sade, effrayé d'en voir disparaître la force et s'enfermant peu à peu dans cette stratégie qu'il a mis au point, de possession d'un objet qu'il n'a jamais atteint, étreint, amplifiant dans la répétition le trouble qui ne cesse de le saisir, de ne pouvoir jamais posséder cet objet défaillant, qui en retour ne cesse de dévoiler l'ncapacité de Sade à renoncer à cette cause qu'il poursuit désespérément.

Reste de se demander tout d'abord ce que lire suppose. Une vraie question. L’œuvre de Sade peut être lue de multiples façons, littérairement, comme psychanalytiquement. Mais lire Les 120 journées de Sodome comme un "grand roman fasciste", les bras en tombent… Est-ce là l’attitude d’un philosophe ? D’un idéologue plutôt, dirait-on, trahissant son maître à penser, Nietzsche, qui affirmait qu’il "n'y a pas de faits moraux, mais seulement des interprétations morales des faits"...

Reste enfin à comprendre ce qui motive Onfray, exhibant jour après jour ses raisons d'avoir raison, saisissant chaque fois un nouvel objet susceptible de ne pas lui donner tort et de restaurer sa vindicte vengeresse, seul contre tous allumant partout des contre-feux . Outre tout ce que l'on a pu dire déjà le concernant, contournons l'interpellation idéologique d'une pensée passablement ambigüe, pour oser en fin de compte y voir se manifester une forme de l'hystérie : Onfray, qui ne parvient pas à faire de sa démarche un vrai enjeu philosophique, ne parvient pas non plus à renoncer à la position qu'il occupe. Mais plus profondément encore, Onfray ne peut vivre cette déception fondatrice qui accompagne tout questionnement philosophique et qui est la déception face à tous les objets de pensée -les siens ne le déçoivent jamais : doctrinaires, ils ont la force des truismes. Il n'y a ainsi pas de teneur philosophique chez Onfray, juste la nécessité d'interactions incessantes au centre du grand barnum intellectuel français. Onfray condamne, parce qu'il sait que l'interdiction est fondamentale pour maintenir vivant son désir de philosophie, lequel n'est qu'une création romanesque contournant la seule aventure qui vaille en matière de pensée : celle de l'exploration de l'étrange statut du savoir entre nous.

  

 

SADE : DÉCONSTRUCTION D’UN MYTHE - MICHEL ONFRAY, COURS DE MICHEL ONFRAY SUR SADE, PRODUCTION : MICHEL ONFRAY ET FREMEAUX & ASSOCIES, AVEC LE CONCOURS DU THEATRE DU ROND POINT ET DE L'UNIVERSITE POPULAIRE DE CAEN, 2 CD, 29,99 euros.

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 06:21

 

mo-yan1.jpgPrix nobel de littérature 2012.

Han Qi est dépassé par cette Chine en pleine mutation où l’on ne sait plus contempler les éclipses, celles qui ont déjà eu lieu, ou pas, comme celles qui n’auront peut-être pas lieu et l’inverse. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose. Sur ce point, Han Qi ne parvient pas à se prononcer. Il n’a peut-être vu qu’une comète après tout. Ou un grand cerf-volant. Allez savoir. La réalité n’est jamais aussi mathématique qu’on l’aimerait. Tenez, Han Qi vient justement d’apercevoir une jeune femme en robe rouge juchée sur un âne. En plein Pékin. Noir. L’âne. Et petit. Un âne quoi. Suivi d’un homme à cheval. En armure. Tandis que les voitures, toujours plus nombreuses dans cette Chine conquérante, se talonnent comme des moutons. Prévenantes tout de même. A l’égard de l’âne sur lequel est juchée la jeune femme. Belle, évidemment. Mais incongrue, là, au beau milieu de la circulation. Tout comme l’homme en armure qui la suit. Dont on se demande ce qu’il fait là, je veux dire : dans le récit aussi bien. A quoi joue-t-il ? Quelle est sa fonction plutôt ? Surtout lorsque, en bon lecteur moderne, on a lu Genette et que l’on sait à quoi s’en tenir sur le genre, à réciter mentalement que tout récit comporte une part de représentation d'actions (on suit l’âne et le cheval dans l’embouteillage géant), d'événements (l’irruption de l’un, de l’autre, d’une éclipse ou pas…), en se disant bon, ça, c’est la narration, tandis que pour son autre part la description se charge de la représentation des objets qui vont donner corps au récit, etc.

Vous n’y êtes pas. Ou plutôt, si : c’est l’histoire même, ça. Sa justification pour ainsi dire. Dont s’inquiète Han Qi, beau joueur, qui nous prend en charge et nous mène juste derrière l’âne sur lequel est juchée une belle jeune fille. Même si le récit, lui, ne sait trop qu’en faire de cet âne, du cheval, de la jeune fille et de l’homme qui la suit… Qu’importe : Han Qi, lui, sait quoi en faire : il les suit. A moins qu’il ne les précède pour nous aider à mieux suivre le récit. Allez savoir ! Quelque chose comme une expérience du texte en train de s’élaborer –ce que, de fait, notre lecture sanctionne avec son temps de retard.

Il y a donc cet âne, la jeune fille, l’homme en armure et la police qui les somme de s’arrêter. Un flic frappe même l’armure du cavalier. Qui sonne vide. Evidemment : ce cavalier n’a d’autre fonction que de nous intriguer, pas d’encombrer Pékin. Décontenançant le flic, sauvé par la chute d’une bouteille de bière, de marque allemande. C’est précis. Si précis que cela fait entrer du coup notre réel dans la réalité du récit. Je bois la même. Un effet de réel comme disent les techniciens de la littérature. Mais peut-être pas. La canette troue bien de part en part le récit, mais ce dernier l’engloutit aussitôt… Voilà notre canette recyclée aussitôt dans l’ordre du conte –ce qui, après tout, devrait être le lot de toute canette de bière, ce recyclage…

Tandis que toute la foule est devenue Han Qi. A son même visage lisse. Respirant, inspirant tout l‘amour qu’il éprouve déjà pour la jeune fille juchée sur l'âne. Quand de nouveau resurgit le réel sous les traits d’une moto, de deux plutôt, et d’un fourgon de police. La Chine contemporaine a horreur de ce disponible où les contes vous transportent. Place Tian'an men. L’âne, le cheval, traversent alors la place jusqu’au grand immeuble du Centre Commercial International. La nuit tombe. Il ne reste que Han Qi derrière le cheval blanc, qui lâche un crottin et part au triple galop… dans une superbe cavalcade, réalisme hallucinatoire si l’on veut ainsi que le qualifient les critiques, où l’effet de réel, dans un récit au fond privé de toute fonction référentielle, n’ouvre qu’à la malice du conte, où l’écriture reste inexorablement un lieu de fiction, magique !

  

 

 

La Belle à dos d'âne dans l'avenue de Chang'An, de Mo Yan, traduit du chinois par Marie Laureillard, éd. Philippe Picquier, coll. Grand format, mai 2011, 192 pages, 16,70 euros, isbn 13 : 978-2809702651.

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 05:58

 

 

free-palestine.jpgLe problème de la poésie palestinienne, aux yeux de Mahmoud Darwich, a été cette contrainte qui l’obligea à se mettre au monde sans appui poétique. Déplacés dans l’espace du mythe avant que d’exister, les poètes palestiniens ont dû écrire dans la proximité du Livre de la genèse par exemple, "à portée de voix d’un mythe accompli". Mais à portée de cette voix-là, il y avait peu de place. Il leur fallut donc explorer d’autres espaces pour exister, plus éloignés de l’épopée biblique, plus familiers dans une certaine mesure : ces interstices du quotidien où ils tentèrent de récupérer leur légitimité esthétique.

Les poètes palestiniens vivaient à un moment de l’histoire où ils étaient privés de passé. Et devaient vivre comme s’ils commençaient à vivre, et surtout comme si leur passé était la propriété exclusive d’un Autre. Ou bien comme s’ils ne pouvaient disposer que d’une histoire éclatée. La métaphore Palestine, patiemment édifier au fil de l’œuvre de Mahmoud Darwich fut l’outil qui leur permit de se rapprocher d’une certaine essence des choses : la genèse du premier poème -dans le langage de Mahmoud-, ou la force de composer une présence humaine nouvelle. 

Mais dans cet espace de la métaphore qui était le seul espace possible, ils durent articuler en même temps un passé et leur présent, tous deux confisqués.

L’œuvre de Mahmoud Darwich fut ainsi non seulement l’élaboration d’une esthétique neuve, mais d’une esthétique qui ne pouvait désigner la métaphore Palestine et son horizon symbolique comme seul possible. Il lui fallait porter d’autres traces.

Des traces, on le voit, reconstruites après coup, qui ne pouvaient prétendre à aucun statut ontologique, et portaient les marques laissées par une action ancienne qui les avaient pour ainsi dire fécondées, ces traces n’existant que par rapport à cette autre chose dont les poètes ne pouvaient disposer que dans l’ordre de la représentation. Un ensemble de traces indécises, labiles, tenant autant de la réalité sensible que de l’ordre symbolique.

Une marque psychique aussi bien, ligne d’écriture dans laquelle marcher ensuite, énigmatique présentation d’une chose absente que Mahmoud Darwich exprime parfaitement, saisie dans son enfance même et son rapport à cette terre qui n’existait plus.

Une trace jamais acquise donc, commandant de combler toujours ce fossé qui s’ouvrait sous leur pas entre l’imagination et la vérité. Car où commence la mémoire de la Palestine, où commence son imagination ? Et entre cette mémoire refusée et son imagination, dans quelle empreinte allonger le pas ?

Il faudrait, là, donner pour écho à ce questionnement un dialogue de Platon, le Théétète, où le problème de l’empreinte se pose dans le cadre d’une réflexion plus large sur le rapport entre vérité et erreur, fidélité à la réalité ou à l’imagination. Il faudrait relire la métaphore du bloc de cire dont use Platon, aux yeux duquel l’erreur est un effacement des marques : le peuple palestinien serait-il dans l’erreur du fait que l’on ait tant pris soin d’effacer toutes les marques de son histoire ?

La métaphore déployée par Platon compare les âmes chacune à un bloc de cire. Chacun ses qualités, ses possibilités, ses résistances. Un bloc où imprimer les sensations, que la connaissance peut convoquer par le souvenir, mais… quel souvenir convoquer, quand ce qui ne peut être rappelé a été effacé ?…

Entre la mémoire et l’oubli, entre la connaissance et l’ignorance, entre la vérité et l’erreur, ce serait donc là que reposerait la mémoire palestinienne. Car au sens de Platon, elle ne pourra jamais construire aucune fidélité du souvenir à l’empreinte.

Elle est ainsi comme un pas mis dans la mauvaise empreinte… ont décidé ceux qui n’ont pas perçu que cette empreinte poétique construite par Mahmoud Darwich était, bel et bien, une mémoire palestinienne authentique.







La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 05:11

 

zizek-copie-1.jpg

Pourquoi Shakespeare est-il si contemporain ?, se demande Žižek . A cause de la mélancolie d’Hamlet, si comparable à la nôtre, celle de devoir vivre dans un monde duquel a disparu l’expérience collective de la Joie.

Dans cette étude, l’approche est psychanalytique. Mais elle en déborde le cadre et l’intérêt, interrogeant chacun sur un sujet qui lui est proche, celui du désir, de l’intention, quand celle-ci en particulier précède son objet.

Dans son analyse, la figure du mélancolique apparaît comme s’incarner dans la perte du désir sur l’objet, parce qu’à force de l’avoir précédé, on a fini par égarer les raisons qui le faisait désirer.

Mélancolie tragique, sinon comique, dans cette présence des objets soudain indifférents à nos errements. Ils sont bien là, mais le sujet ne les désire plus. C’est en cela que la mélancolie s’inscrit dans la structure même du sujet moderne, nous dit  Žižek. Et c’est sans doute pour contrer cet égarement que ce même sujet se tourne vers l’interdiction, comme seule digue capable de maintenir le désir vivant.

Mais ne peut se déparer d’une impatience à posséder… Non plus que de l’inquiétude dans laquelle nous jette le désir de l’autre.

Juliette : Pourquoi suis-je ce nom ? Au lieu évanoui d’être, ignorant de quoi tu me remplis, quel objet je suis pour toi ?

L’identité symbolique du sujet est toujours historiquement déterminé par une constellation idéologique. Juliette sait la force de cette interpellation idéologique. Mais voilà qu’à vouloir briser cette force, elle bascule, et ne sait plus de quoi elle est remplie symboliquement : son être entier est désormais soutenu par l’incertitude de ce qu’il est pour l’autre. C’est, commente Žižek, l’espace même du sujet hystérique que cette destitution subjective.

Est-ce là où le monde contemporain nous a précipité ?

Que le désir soit hystérique, Lacan nous l’avait appris. Il est le désir de rester un désir, ne désirant au fond rien tant que son insatisfaction. Mais résister à saisir l’objet ? S’il détermine ce que nous sommes, comment le pourrions-nous ?

Bien que nous sachions que sa possession nous affectera d’une manière incontrôlable, car il est comme un intense petit morceau de réalité qui circule partout, qui partout provoque d’intenses investissements libidineux. Juliette en sait quelque chose, qui l’éprouve, en explore l’étrange statut, et l’impasse, jusqu’à devenir elle-même un espace formel vide.

 

Lacan & ses partenaires silencieux, Slavoj Žižek, traduction Christine Vivier, éd. Nous, Coll. Antiphilosophique, octobre 2012, 152 pages, 20 euros, isbn : 978-2913549777.

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 05:24

 

 

darwich.jpg"J’ai appris que la terre était fragile. J’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent pas pour fournir un lieu au lieu"…

Cinq entretiens, dont quatre traduits de l’arabe et un de l’hébreu. Mahmoud Darwich s’y livre pleinement, racontant son enfance, ses racines, la terre de ses ancêtres donc, dans sa vérité concrète de tourbe et d’humus pris dans la succession des saisons. Une histoire des corps tout aussi bien, les mains enfouis dans le giron de la terre pour en tirer leur subsistance. De matières qui font corps. Et de poésie, dans ce lien unique où cette histoire se lie, insufflée par le verbe.

Mahmoud Darwich parle d’un lieu disparu entièrement, le village où il est né rasé par les bulldozers israéliens, la terre interdite de son enfance réfugiée à Beyrouth, son village natal rayé de la carte.

Mahmoud Darwich raconte ce lieu dont la disparition le contraignit à déposer ses pas dans ceux d’une Histoire plus vaste que la sienne propre, et le témoin qu’il devint, pointant l’étranger comme l’une des désignations du moi, désormais.

Il raconte cette passion depuis lors, chevillée à même la part intime qu’on lui a dérobée, dérobant à son tour elle-même à l’amour la trêve des corps acharnés à être.

Il raconte comment s’est construite lentement sa vision de l’Autre, qui ne pouvait être que lui-même, et comment cette vision de l’Autre palestinien qu’il était désormais fut broyée méticuleusement par la machine scolaire et médiatique du ghetto du vainqueur.

Mahmoud Darwich raconte ce cheminement des peuples poussés en diaspora, qui ne sont que des cheminements d’étrangers découvrant soudain la force des mots. Sa poésie, qui rendit lisible pour les deux camps la terre palestinienne.

Mais, ayant accompli sa terre dans sa langue, Mahmoud Darwich refuse de la réduire à la souffrance d’une géographie perdue. Sa poésie s’est certes instituée comme le point de vue imprenable sur les cendres palestiniennes, il serait absurde de l’enfermer dans le seul horizon des mots. Que le désespoir prenne corps, littéralement, ne peut suffire. C’est pourquoi Mahmoud Darwich refusa toute sa vie d’enfermer la Palestine dans sa seule textualité. Il refusa de la transformer en cimetière poétique : on peut combler l’absence du lieu par le recours à l’Histoire, ou en le déplaçant vers l’horizon mythique qui l’a façonné à bien des égards, reste ce battement plus profond que rien ne peut dépasser.

Aux victimes victorieuses hérissées de têtes nucléaires Mahmoud Darwich a remis sa poésie et cette métaphore qu’est devenue la Palestine : don d’une force universelle, d’une présence humaine nouvelle qui ne peut pas n’être qu’espérée. Il en va de notre commune humanité. La force du poète Mahmoud Darwich aura été de conférer à la Palestine sa légitimité esthétique qui pointait non pas la poésie comme ultime solution, mais l’humain, qui est la terre même de tout récit. Il a fait de la Palestine la métaphore de notre devenir, du devenir du monde, rien moins. Là où nous pouvons nous rejoindre.

 

 

 

La Palestine comme métaphore, de mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, et de l’hébreu par Simone Bitton, éd. Actes Sud, coll. Babel, sept. 2002, 188 pages, 7,80 euros, isbn : 978-2742739455.

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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 05:01

 

 

liogier.jpgRaphaël Liogier, qui dirige l’Observatoire du religieux à Aix-en-provence, pointe dans son essai un horizon que nous aurions tort de méconnaître pareillement, comme de simplement rabattre sur le traditionnel racisme de l’extrême-droite. Car ce qui se fait jour est un nouveau populisme, à l’échelle européen qui plus est, affermissant ses réseaux à cette échelle inquiétante, et dont le ciment fédérateur est l’islamophobie. La lutte contre la prétendue islamisation des sociétés européennes, bien que les chiffres recensés en Europe le démentent, constituant au fond le seul programme commun de ce populisme agressif, l’islam extrémiste lui servant d’intégrateur négatif qui autorise les alliances les plus contre-nature. Des nouvelles alliances qui déplacent le centre de gravité de la vie politique française pour l’aspirer vers ce trou noir, sinon la bête immonde qu’évoquait Brecht, du populisme.

Dans cette ambiance paranoïde, le mythe de l’islamisation est maintenu artificiellement en Europe, quand partout ailleurs dans le monde recule l’islam radical !

Mythe comateux donc, mais aux anecdotes efficaces, quand on songe par exemple à celles rapportées sur les banlieues françaises qui seraient acquises aux causes religieuses extrémistes, quand dans le même temps l’on tait obscurément la montée en puissance des néo-évangélistes dans ces mêmes banlieues…

Certes, l’adhésion à l’Islam comme religion y trouve une place nouvelle depuis que la République s’est désengagée de ces territoires. Car l’Islam s’y réalise comme un repère moral en particulier, qu’il est piquant de voir nos intellectuels dénoncer quand dans le même temps, les mêmes expliqueront que partout ailleurs dans le monde, reconstituer sa vie cultuelle ne peut être perçu que comme un signe positif socialement. S’agissant de l’Islam, non. On ne veut retenir que cet islam dont les musulmans eux-mêmes disent qu’il est un islam sans Islam, une idéologie de substitution qui en outre ne concerne, ainsi que les statistiques des Renseignements Généraux l’indiquent, qu’une infime minorité de convertis en France !

Mais non, aux yeux de nos commentateurs patentés, le Musulman est partout le même, une sorte de Bolchevik au couteau entre les dents, quels que soient les pays, les coutumes, les traditions, les sociétés, les cultures… Le même partout qui, par un effet fantasmatique, porte sur la scène européenne la mort de sa culture…

Un terroriste donc, nécessairement, comme Merah l'était alors que Breivik, non, et ce malgré les réseaux populistes aux discours haineux qu’il relayait…

Un terroriste parce que le Coran serait un bréviaire de haine. Et ce bien que le Coran ne prône aucun modèle politique et qu’il soit en effet, comme la Bible où l’on massacre allègrement, un texte historiquement situé…

Mais peut-être ne s’agit-il pour cette Europe décidément décevante, que d’exorciser dans la haine du musulman le spectre de se propre mort civilisationnelle, et dans le repli identitaire qui la menace, de clore son horizon temporel sur l’idéale nostalgie de sa puissance perdue ?

  

 

Le Mythe de l'islamisation: Essai sur une obsession collective , de Raphaël Liogier, Seuil, coll. Débats, octobre 2012, 212 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2021078848.

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 05:03

zero-de-conduite-copie-1.jpg"Regarde où je respecte

 

Une immense tendresse les entraîne vers le monde

 

Le temps passe, le temps est peut-être déjà passé

 

Ne pleure pas mon cœur mon enfance est en toi. Intacte."

(Montrigaud, janvier 91) 

 

 

 

 

 

 

 

 

image : Zéro de conduite, de Jean Vigo.

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 08:43
 
islam-drapeautricoloreUne véritable obsession collective… Les musulmans chercheraient à submerger le monde, à dissoudre les identités nationales, à corrompre l’Europe… Une vraie conspiration… L’Europe serait rien moins que menacée d’une acculturation musulmane…
Raphaël Liogier, qui dirige l’observatoire du religieux à Aix-en-provence, a enquêté sur cette paranoïa.
Voyons l’angoisse démographique. Les musulmans seraient trop nombreux. Mais les chiffres témoignent du contraire : ils représentent moins de 4% de la population européenne. Et c’est… la Russie qui compterait le plus fort pourcentage de musulmans en Europe !
Lé déferlante migratoire ? Prenons un pays comme la France : les valeurs sont restées stables malgré les politiques volontaristes du précédent gouvernement…
Prenons alors le taux de natalité : la fécondité des musulmans d’Europe est aujourd’hui quasiment identique à celle des non musulmans…
Pas de Jihad nataliste donc… Et dans le monde, partout on observe l’alignement des taux de natalité des femmes musulmanes, du Maghreb en particulier, sur celui du modèle occidental…
Qu’en est-il de leur situation en France ? Il faut d’abord avouer que les sources françaises ont longtemps été farfelues : l’administration comptabilisait par exemple les ressortissants d’origine turque comme "musulmans"… Si bien qu’en France une belle pagaille s’est installée, les chiffres oscillant entre 3,5 et 6 millions de musulmans…
L’INED s’est efforcé au sérieux, en se basant sur le seul critère religieux, découvrant qu’après tout, ils ‘agissait d’une religion… L’institut comptabilise ainsi 2,1 millions de musulmans en France…
Bien évidemment, ce chiffre n’a bénéficié d'aucune couverture médiatique.
Pour la plupart, ces musulmans sont français et sont musulmans par conviction religieuse, comme d’autres sont réellement catholiques et non "catholiques sociologiques"…
Certes, mais quid alors du nombre incalculable de conversions que la France enregistrerait ?
Les RG ne dénombrent que 1600 conversions dites "identitaires" en France, susceptibles de véhiculer un discours politique.
1600… A ce titre, il faudra attendre des siècles cette fameuse islamisation de la France !
Et quant à la situation mondiale, c’est le christianisme qui enregistre le plus grand nombre de conversions annuelles… Faut-il s’en méfier ?…
Prenons encore cet autre bout de la lorgnette : la visibilité de l’islam en France. On dénombre 90 mosquées et 1962 salles de prière dans l’hexagone, pour une population forte de 2,1 millions de fidèles. Par comparaison, il existe 3000 lieux de culte pour 1,1 millions de protestants…
Alors pourquoi cette paranoïa ? (à suivre : une vraie réflexion doit s’engager sur la montée de ce nouveau populisme en Europe, qui transcende allègrement les clivages Gauche-Droite).
 
 
Le Mythe de l'islamisation: Essai sur une obsession collective , de Raphaël Liogier, Seuil, coll. Débats, octobre 2012, 212 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2021078848.
 
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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 05:28

 

economistes.jpgPublié en juin 2012, ce petit opuscule entendait combattre le passage en force de la fameuse règle d’or européenne, consistant à maintenir à perpétuité des budgets équilibrés. Une stupidité au regard des centaines d’économistes signataires de la Charte des économistes atterrés, qui interdira par exemple le moindre investissement stratégique, doublé d’un scandale, car radicalisant les principes néo-libéraux qui nous ont pourtant conduit à la faillite. Un Pacte qui, en outre, ne contient pas une ligne sur le comportement des milieux de la Finance, pas un mot sur l'incongruité d’une Banque Centrale Européenne à qui l’on interdit de financer directement les déficits publics. Rappelons que ces déficits sont financés sur les marchés privés, lesquels ne font que nous prêter l’argent que la BCE leur a nanti (le nôtre donc), à des taux inférieurs à 1% tandis que ces mêmes banques privées nous re-prêtent notre argent à des taux oscillant entre 3,5% et 10% !

Rien, toujours, dans ce pacte, sur l’accroissement des inégalités sociales, chômage, précarité, etc., rien sur les cadeaux fiscaux qui ont gonflé les niches et vidé les caisses publiques, rien sur les paradis fiscaux qu’on nous avait promis de combattre, rien sur les transitions écologiques nécessitant de très forts investissements communautaires, rien : c’est-à-dire une cécité volontaire révoltante.

L’analyse de nos économistes ne s’arrêtent pas là. Décryptant les éléments de langage complaisamment relayés par une presse servile, ils répondent clairement aux questions qui ont soit-disant légitimées ce Pacte : le manque de discipline budgétaire est-il réellement à l’origine de nos difficultés ? Les Etats européens laissent-ils filer leur déficit pour financer un modèle social obsolète ? Mais… observent-ils : avant 2008, c’est-à-dire avant la crise financière, la Dette Publique n’augmentait plus en Europe !

Ce Pacte, au fond, inscrivant dans les Constitutions sa règle intangible, n’est rien moins qu’une attaque en règle des fondements de la Démocratie en Europe, restreignant de fait comme une peau de chagrin les espaces de délibération, marginalisant les Peuples pour leur soustraire leur souveraineté et confisquer le pouvoir politique, sous couvert d’expertise économique, entre les mains de techniciens issus pour la plupart de la Finance privée…

Que faire face à une telle résolution coercitive ? Douze propositions sont exposées, connues de longues dates, depuis la restitution à la BCE de son rôle à la renégociation des taux éhontés pratiqués par les banques privées sur nombre de pays européens. Douze propositions qui commencent de rencontrer un écho certain y compris dans les rangs des libéraux eux-mêmes, Habermas, naguère partisan du Traité Constitutionnel, dénonçant enfin cette marche forcée de l’UE dans la voie post-démocratique au terme de laquelle, c’est tout simplement la Démocratie qu’elle aura enterrée.

  

 

 

L’Europe maltraitée, Les économistes atterrés, éd. les Liens qui Libèrent, juin 2012, 142 pages, 8 euros, isbn : 9781020900005.

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Published by texte critique - dans Politique
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