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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 13:21
«L’essence de la France» selon Valls le 22 avril 2015

En ces temps de commémoration du génocide arménien, son centenaire même, tous les arméniens de France goûteront avec humour l’hommage involontaire rendu à leur Roi Tiridate IV qui, en l’an 301 et ce bien avant la France, embrassa la foi chrétienne pour faire de son royaume le premier état officiellement chrétien du monde… Même si tous ne sont pas chrétiens, ni catholiques, et surtout si tous ont eu à souffrir justement de ce genre de conception essentialiste de la Nation, qui présida à leur extermination…

Les musulmans français seront eux aussi content d’apprendre qu’ils ne font pas partie de cette essence française, tout comme les juifs, les rroms bien que nombre d’entre eux soient chrétiens, les protestants qui sont peut-être restés trop huguenots à ses yeux, ou les républicains laïcs, non baptisés…

Il est des phrases que l’on ne peut sans frémir entendre prononcer… Sans rire, il entre de l’hystérie politique dans ce propos déconcertant de notre Premier ministre, qui vient de nous fabriquer, hier, un monde factice en appelant aux civilisations bornées pour réinscrire la polis française dans les canons d’une France catholique imaginaire à rebours de la lente marche du Peuple français vers son identité républicaine.

La France serait ainsi assimilable à la catégorie du religieux, constitutif, il va sans dire, d’un «corps français traditionnel» sans doute, ainsi que l’évoquait avant lui un Longuet, tout entier rabattable sur son histoire catholique… Notre Premier ministre, qui se dit républicain, a restauré par ce simple mot qu’il voulait fort, les effrois de l’aliénation identitaire religieuse, au sein de laquelle la France redeviendrait une géographie plutôt qu’une histoire, une religion plutôt qu’une culture…

Une vieille ritournelle à vrai dire que cette fabrique de l’imposture. Une vieille histoire qui présida à la fabrication du français de souche. Valls, sans le faire exprès, nous a d’un coup renvoyé à cette vieille histoire instruite dès l’époque des rois capétiens, lorsque l’Eglise «très chrétienne» décida de jouer un rôle décisif dans la mise en place de la nature du Pouvoir capétien, en l’ancrant dans le sol et des lignages (le sang) pour mieux dévoyer la réflexion sur la nature de l’autorité, à laquelle nos bons rois, tout comme semble-t-il notre cher Premier ministre, préférèrent les fumets de la Domination. Valls en est là, tant son besoin de reconnaissance est grand, tout entier enrôlé sous la quête de l’autorité. Tout comme notre bon roi capétien qui, à défaut d’installer un royaume, s’était construit comme le chef de la noblesse et non celui des français, Valls vient nous dire clairement que son Pouvoir n’est pas assis sur les attentes de la totalité du peuple français…

Peut-être se rappelle-t-il, lui qui convoque par son expression moins la foi chrétienne que ses institutions, que l’Eglise joua alors le rôle de ferment de l’unité de ces espaces par trop desserrés qu’étaient les nébuleuses que le royaume d’alors constituait. Il n’est pas inutile de rappeler ici que cette Institution de l’Eglise l’avait compris et qu’elle avait compris qu’avant de se lancer dans une fonction d’ordre, il lui fallait d’abord affermir la hiérarchie en son sein et proclamer bien fort que les laïcs étaient au service de l’Eglise… On pourrait, ici, remplacer avantageusement le mot Eglise par celui de Pouvoir, qu’on ne changerait rien à cette problématique.

Le "Blanc manteau de l’Eglise", selon la formule consacrée à l’époque, recouvrait ainsi exclusivement les épaules de la noblesse. Tout comme le Blanc manteau de la France de Valls ne semble recouvrir qu’une poignée de hiérarques à la solde du Pouvoir. Restait à construire la conformité d’un Peuple qui n’existait pas. Ce fut l’invention de l’Eglise justement. Amusant : l’Eglise installa le sacré dans tous les territoires qui lui étaient subordonnés. Elle l’établit, en inventa les formes, les usages et les vertus, en se lançant très concrètement dans un programme de construction sans précédent, lui permettant d’élever partout ses monuments, des églises précisément, aux calvaires et autres mobiliers du sacré chrétien.

C’est alors que les cimetières entrèrent dans l’espace habité, inscrivant non seulement l’Au-delà de ce côté-ci de la vie, mais en ramenant les morts "chez eux", en les plantant en terre pour qu’ils y fassent souche, elle enracina les êtres dans la terre du village, désormais inscrit dans l’eschatologie chrétienne.

Outre la construction de monuments, l’Eglise mis en œuvre une campagne sans précédent de processions («Je suis Charlie»). Il s’agissait d’inscrire les déplacements, les gestes de tous dans le sacré du sol et sceller l’unité nationale. L’unanimité chrétienne («Je suis Charlie»), put alors prendre son essor, tant il était difficile (de n’être pas Charlie), d’échapper à l’obligation d’un itinéraire processionnaire explicitement voué à unifier les différentes parties du village et à en marquer les terres du sceau chrétien.

Au XIème siècle, les gens qui habitaient les Principautés bougeaient beaucoup. On leur fit faire souche. Ils devaient être d’ici. Mais d’un ici déterminé là-bas, dans les sphères d’un Pouvoir qui ne leur laissera bientôt plus le choix d’être autre chose que ce qui aura été décidé pour eux…

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 06:15
Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin

Edward, le héros blessé de Döblin, demande à son oncle James Mckenzie de lui raconter Hamlet. «Commence avec Hamlet qui revient de l’étranger, de l’université de Wittenberg ou d’une campagne contre le futur prince de Norvège, Fortinbras. Son père est mort, mort depuis longtemps. Lui, on l’a donc expédié à Wittenberg, parce qu’on le craint.» Que craint-on d’Hamlet ? Edward ne sait pas. Ne sait rien. Mais il veut savoir. Il demande à tous de l’éclairer, de lui raconter la cour d’Elseneur. Et tous lui racontent des histoires plus ou moins édifiantes dont Edward ne peut se satisfaire : il veut l’honnêteté, tandis que son oncle James refuse de lui raconter Hamlet. A la place, il lui parle du Roi Lear. L’histoire d’un père et d’un verrat monstrueux, sanguinaire, qui sacrifie tout à son égoïsme. Et au fil de leur conversation, tente de montrer à son neveu que son désir d’honnêteté est un danger pour l’humanité. Mais Edward veut comprendre et peu à peu son désir prend la forme d’une folie meurtrière : «une taupe travaille en moi et me rend taupe moi-même. » Sa mère, inquiète, demeure à son chevet. Il est question partout d’amour dans le récit de Dôblin, comme du sens ultime que la vie pourrait prendre. Le fils guignant du coin de l’œil la réaction du père qui ne cesse de l’observer à la dérobée, de l’épier.

«Le chien des Enfers court librement parmi nous et il aboie désespérément. Il n’a plus de fonction. Qui peut-il bien surveiller ?»…

La détermination d’Edward à vouloir connaître la vérité va finalement tout emporter sur son passage. Tous vont se raconter. Passer leurs aveux. Minuscules. Chacun pourtant épiant bientôt chaque autre dans son désert épique. Il ne reste bientôt que la fuite pour raison, ou le meurtre pour échapper à la ronde des egos, à l’impossibilité des uns et des autres à s’ancrer hors de soi. Bien qu’il y ait «quelque chose en l’homme, c’est certain : il voudrait s’en défaire.» Edward en est sûr. Il y a quelque chose en nous, derrière nous, qui pourrait nous guider au-delà de nous. Un simple changement d’optique suffirait à le prouver. Ce changement d’optique autour duquel Hamlet ne cesse de tourner, quand il réalise la stérilité de son auto-observation. C’est pourquoi il met en scène tous ces dispositifs compliqués de surveillance, d’observation de l’observation... Se méfiant de cette parole vagabonde qui a peu à peu envahit la scène. Une parole sans adresse, quand on ne peut fonder son désir que dans l’attente d’une parole adressée.

D’une manière ou d’une autre, les échanges langagiers exigent toujours que l’on trouve une réponse à la question de savoir ce que l’on est en train de faire.

Dans la théorie des jeux, il existe des jeux bâtis non pas sur la prémisse «ceci est un jeu», mais autour de la question de savoir si tel jeu en est un. Question qui laisse ouverte de choisir le cadre à l’intérieur duquel comprendre et convoquer l’adresse.

Alfred Döblin, Hamlet ou la longue nuit prend fin, Fayard, traduit de l’allemand par Elisabeth et René Wintzen, coll. Littérature étrangère, février 1988, 501 pages, ean : 978-2213020747.

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 07:42
"Nous ne quitterons pas Paris !"

Juin 1848. Les ouvriers parisiens manifestent au cri de «Nous ne quitterons pas Paris !». Les journalistes de l’époque observent le Peuple en colère, «prêt à se suicider » tant est imposante sa détermination. Partout ils s’étonnent de voir poser avec autant d’intelligence la question urbaine, au moment où les nantis ont décidé de les chasser de Paris, cette ville que les bourgeois voudraient dédier au luxe, selon les termes mêmes de Haussmann, et débarrassée, bien évidemment, de ses classes populaires. Partout des barricades sont érigées, qui atteignent une taille inconnue dans l’histoire des révoltes urbaines. De vraies constructions architecturales. Les ouvrages insurrectionnels, reliés entre eux pour certains, permettent aux insurgés de passer discrètement d’un point à un autre de la capitale. Se fait jour un véritable urbanisme insurrectionnel des rues, construit en une poignée de journées mémorables, auquel toute la population de Paris a participé.

Au XIXe, malgré Haussmann, la ville produite autour de spéculations très coûteuses pour la société civile, s’organise cependant toujours en fragments épars. L’intervention de l’Etat sera décisive pour y mettre de l'ordre. Etat qui ne réfléchit pas la chose en termes de Bien Commun mais d’intérêts privés. L’urbanisme qu’il consacre est évidemment lié aux grands mouvements de spéculation qui occupent les nantis. Il vole donc à leur secours pour faire du foncier un outil moderne de spéculation. Mais la ville offre encore des interstices qui permettent aux populations ouvrières d’inventer des rapports politiques nouveaux. Le sens du lieu n’est pas encore appauvri par les décrets de l’état. La ville reste un objet polysémique, quelque chose qui permet d’impulser un dialogue, même rude, entre les couches sociales, et où l’étranger joue un rôle fonctionnel, incarnant même par excellence la figure du citadin contemporain. Cette figure qu’on nous promet, d’ici très peu de temps, avec le Grand Paris, d’éradiquer à tout jamais.

images : photos de 1848, une barricade sous occupation militaire

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 07:39
Ce que le temps fait à la mémoire...

Pour comprendre ce que le temps fait à la mémoire, Freud nous dit : «pensez aux villes ». Pensez à leur topographie, à leurs sédimentations, à leur diversité, et puis changez d’échelle, songez à ce petit pan de mur jaune brossé par Marcel Proust (observant la Vue de Delphes), prenez de la hauteur, voyez la Seine dans ses méandres, vagabondez, livrez-vous à ses flux, ses immobilités, ses adhérences, aux terrains vagues qui la bordent, aux places abandonnées, aux rues étroites… Et pour y raisonnez l’inscription du temps, examinez l’espace, les surfaces qu’il déploie, exclue ou replie, sans oublier de voir la ville en coupes géologiques ou dans ses profondeurs. Regardez aussi ses pierres, ses murs, ses lézardes, observez les pavés que l’on voit et ceux que l’on ne voit plus. Pensez à Rome et pensez à Pompéi. «Soyez tour à tour promeneur et archéologue, ajoute Laurence Khan (La petite maison de l’âme, Paris, 1999). «Avec ou sans guide, pelles et pioches ou votre seul regard. Et laissez filer la pensée vers ce point obscur de l’enchevêtrement le plus serré des temporalités. » Là où les signes de l’Histoire sont l’opacité même. Car «le tissu le plus épais est toujours le lieu de l’oubli et parfois celui de la réminiscence. Quelque chose comme l’ombilic du temps», là où l’inconnu fait signe et fonctionne comme point de fuite «et ce, dans l’actualité d’un regard aux prises avec la remémoration.» L’observateur qui sait cartographier la ville qui n’est pas la sienne, celle qui se dérobe à sa prise, réveille une mémoire millénaire, celle d’une humanité qui n’a cessé, de génération en génération, de s’approprier la ville dans un rapport étrange d’amour et de ressentiment, pour transformer sans cesse, faute de pouvoir le conserver, ce qui fut l’œuvre des pères et n’a cessé de disparaître. La ville, nous dit Laurence Khan, est un corps latent nécessaire, où le débris disparu est le commencement d’un travail de la pensée qui ouvre l’horizon des reliquats où ne pointe aucun fétiche, contraignant le promeneur à la fiction.

images : Vue de Delphes, Vermeer, 1659, détail...

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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 07:00
Le Grand Paris du séparatisme social, Hacène Belmessous

Le Grand Paris est, fondamentalement, un processus anti-démocratique mis en place par un Etat autocratique dans le but d’augmenter la concentration du capital financier et de permettre aux couches sociales supérieures de disposer d’un espace où cultiver leurs rentes. Il ne s’agit en fait de rien d’autre que de faire émerger une aire urbaine au service de ces classes supérieures, débarrassée des français les plus modestes (ne parlons même pas des plus pauvres), tout en conservant à l’intérieur de cet immense enclos doré qui se profile, la possibilité de loger encore quelques membres de la classe moyenne qui deviendront les serviles domestiques de la réussite des classes dirigeantes… Juste ces laquais dont les riches ont tant besoin pour exister. Projet d’un Etat autoritaire qui nie le Bien Commun, c’est au fond une société de bonne cour qu’il inaugure. Un projet urbain qui n’a donc que faire de la volonté populaire, bien que des millions de franciliens soient concernés. Un projet vendu clef en main comme une offre marketing, interdisant tout débat mais exaltant d’enthousiasme forcené, dans la plus pure tradition de la Chine de Mao… Mais quoi de plus naturel : le Grand Paris, c’est avant tout «une bonne affaire», dont Hacène Belmessous démonte les rouages avec une rare lucidité. C’est d’abord un marché de 70 milliards d’euros de bénéfices en perspective ! Qui cible en outre 500 000 riches à qui offrir ce Grand Paris, bien évidemment, vendu au nom de l’impérieuse félicité économique de la nation : il «nous» fallait entrer dans la compétition de la ville-monde. «Nous» ? Enfin… presque… Les architectes-urbanistes n’ont pas lésiné sur les frais de communication pour nous faire avaler cette couleuvre. Or ce n’’est pas une métropole qu’ils construisent, mais comme on le dit tout haut dans les officines du Pouvoir, un pôle destiné à attirer les classes dites «créatives», à savoir : les gens de Pouvoir. Qui eux seuls sont indispensables à la nation… C’est dire combien les lobbies marchands ont pris possession de la sphère publique, avec la bénédiction de l’UMP et du PS. Dans le dernier Think Tank à la mode, dénommé «La fabrique de la cité» (sic) (2010), sous l’égide de Vinci, toute la classe politico-médiatique est conviée à se goberger aux frais de la princesse République, qui ne porte plus ce nom que par raillerie. On y susurre tout haut désormais que le Grand Paris est un marché sacrément lucratif, est un formidable outil d’exclusion capable de définir avec une précision extrême les «nuisibles» dont il faudra bien se débarrasser un jour, à savoir, tous ces exclus de la rente mondiale qui ne cessent de troubler le bel ordre républicain agencé de main de maîtres par nos classes dirigeantes. Mais on y murmure aussi qu’il faudra bien, après avoir si bien réussi à livrer à la domination marchande la sphère de l’habitat, régler le problème des révoltes des pauvres, même repoussés loin de la ville lumière qu’on se partage. Nulle inquiétude : la loi Valls sur le renseignement sert à cela.

Le Grand Paris du séparatisme social : Il faut refonder le droit à la ville pour tous, Hacène Belmessous, Post-Editions, Collection : POST EDITIONS, 12 mars 2015, 165 pages, 16 euros, ISBN-13: 979-1092616057.

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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 07:33
Ce qu’on dit des Rroms et ce qu’il faut savoir, Jean-Pierre Dacheux

Nomades les Rroms ? Par la force des choses, poussés à l’exil il y a des siècles, mais en réalité moins de 15 000 «itinérants» en France… Incapables de s’intégrer ? Sur les 500 000 Rroms vivant en France, l’immense majorité est parfaitement intégrée. Etrangers ? Européens depuis plus de sept siècles… En a-t-on assez conscience ? Non. Mais alors : pourquoi refuser d’en prendre conscience ? Les Rroms sont au contraire un Peuple étonnant qui a survécu à la haine, à l’extermination, au mépris, à l’exclusion et a su néanmoins, dans des conditions d’adversité invraisemblables, se construire et durer, à défaut de s’être parfaitement accompli. Au point que nombre d’entre nous pensent qu’ils détiennent peut-être les clefs du changement de paradigme dont nos sociétés ont besoin. Car nous n’avons plus que jamais besoin du regard que cette communauté ultra-minoritaire, solidaire, humaine, porte sur le monde d’aujourd’hui pour construire notre propre survie. Seule nation sans territoire, sont rapport à la terre s’est totalement dédramatisé, tout comme son rapport à la propriété privée, qui tant désormais nous aliène. Cette relation de simple usufruit qu’elle entretient avec la Terre, face aux menaces environnementales qui pèsent sur notre devenir, devrait au fond nous inspirer tout le sens de nos conduites de vie. La Terre est une propriété nécessairement commune. Nous commençons seulement à le découvrir, tandis que les multinationales achèvent leur plan de privatisation des terres fertiles, pour les vouer à la spéculation financière et provoquer demain les terrifiantes catastrophes que nous pouvons entrevoir dès aujourd’hui… Fermés sur eux-mêmes les Rroms ? Par la force des choses ils ont toujours formé une communauté ouverte sur l’extérieur : il n’est que d’étudier leur manière de s’insérer dans les diverses cultures européennes pour le comprendre et réaliser que chaque fois ils ont su s’adapter à ces cultures ! Indépendants, oui, ils vivent cette fluidité des mœurs et des représentations que nous ne pouvons que leur envier, nous qui sommes si prompts à condamner. Mais voilà : ils ont rompu, eux, avec le modèle consumériste qui gangrène nos vies. Et c’est sans doute parce qu’ils parviennent à vivre en dehors des critères du monde mondialisé qu’ils concentrent autant de haine. Ils sont en fait des dissidents, des résistants, des rebelles tranquilles, sans armée, sans révolte, défiant même nos imaginaires d’un monde autre, à déployer pareillement leur art d’être libres sous la domination. En marge de tout Pouvoir. Les marqueurs mêmes des fondements de l’idée européenne dans une économie vide de sens. Un peuple à côté et dedans. Alors oui, ils sont une chance pour nous.

Ce qu’on dit des Rroms et ce qu’il faut savoir, Jean-Pierre Dacheux, Le passager clandestin, mars 2015, 96 pages, 7 euros, ean : 978-2369350231.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 06:14
De la banlieue rouge au Grand Paris, Alain Rustenholz

C’est moins du Grand Paris qu’il s’agit, que d’un mémorial dressé en l’honneur de cette banlieue rouge aujourd’hui disparue. L’Ivry de Gagarine ? Sans rire, qu’en reste-t-il ? Peut-être une librairie, Envie de lire, tellement investie politiquement, dernière support d’un espoir décati presque partout ailleurs. Vingt-cinq communes donc, de cette petite couronne qui effraya tant les bourgeois de Paris, aujourd’hui peu à peu reconverties de force en quartiers bobos au bon goût sirupeux. Vingt-cinq communes dont l’histoire convoquée articule les belles pages de l’été 36, juste avant que les socialistes de l’époque ne se décident, à la remorque des masses, de faire semblant de les avoir précédées. De Bicêtre à Montrouge donc, de Malakoff à Boulogne, vingt-cinq communes qui ont rythmé notre histoire sociale, ouvrière avant que d’être médiatique, politique en un mot, dans un horizon où l’on voudrait nous en refuser le partage. Vingt-cinq communes d’avant les banlieues, toutes de faubourg accoutrées, où, selon Haussmann, s’entassaient des populations «nomades, sans attache avec le sol», accueillant l’une après l’autre ces vagues d’immigrés qui firent la grandeur du Peuple français et que la préfecture de police désespérait de pouvoir contrôler. Communes de l’autre côté de la grande tranchée du périphérique bientôt, où Haussmann toujours, ne songeait qu’à repousser les ouvriers et leurs usines qui tant souillaient Paris à ses yeux, la ville Lumière, qui ne pouvait être «qu’une ville de luxe» (lettre du baron à Napoléon III)… L’histoire déroulée est belle et triste. Nostalgique, à mesurer cette richesse abusée.

De la banlieue rouge au Grand Paris : D'Ivry à Clichy et de Saint-Ouen à Charenton, Alain Rustenholz, préface de Eric Hazan, La Fabrique éditions, 12 mars 2015, 352 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2358720694.

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 06:55
Question de méditation, n°1

Dans une forme parfaitement accomplie, élégante plus que consolante, la revue s’ouvre sur un héritage, celui de Louis Pauwels qui la fonda, une quarantaine d’années plus tôt. La méditation donc, non l’apaisement. Marc de Smedt signe l’édito, affrontant sans fard le phénomène de mode qu’elle est devenue, et les malentendus qui l’encombrent. Retrouver du sens, certes. Aspirer au calme. Mais oubliez les techniques confie-t-il, le décorum, l’apparat et tout le fatras transcendantal : méditer, c’est être présent au monde, à soi. C’est être dans le monde et non en dehors, c’est habiter le monde tel qu’il va, non tel qu’il devrait aller. Oublions donc les techniques, très peu nombreuses à vrai dire, ou bien trop, décrites ici au fil des pages et des spécificités des uns et des autres : soyons. Tout simplement. Dans un va-et-vient entre l’agitation extérieure et le calme intérieur. Car on peut méditer partout, n’importe quand, sans rituel ni posture particulière : la méditation n’est pas un remède, mais un outil, portable, transportable, disponible, sous la main : quelques minutes par jour suffisent, dans une geste imperceptible. Méditer ? C’est très simple en fait : c’est accorder une vraie attention, quelques minutes, à ce qui est. A son corps évidemment en premier lieu, l’appui incontournable. La respiration. Question de souffle. Tout est là : le souffle. Le Pneuma si vous voulez, mais sans qu’il soit besoin de convoquer ces grands mots fébriles. Méditer, c’est une pratique, pas un état.

Savoirs et expériences se démultiplient au fil des articles, proposant nombre d’entrées qui enrichissent le numéro, tantôt scientifiques, tantôt littéraires. Les neurosciences en appui. Médecins et psychothérapeutes témoignent. La méditation s’implante partout désormais, à l’école, au bureau, dans les hôpitaux comme dans les centres de recherche universitaire. Laïcisée, comme aime à le penser cette société obscure. Pas de paradis en vue, pas de gourou, pas de prière. Mais la découverte scientifique de son impact sur le cerveau humain, qu’elle est capable de remodeler en très, très peu de temps. Quelques quinze minutes par jour et pendant six mois suffisent à transformer cet organe si plastique. Méditer. Non l’introspection encore une fois : il faut coller au contraire au monde qui nous entoure. Pas de finalité mystique pour ce qui ne se comprend qu’à partir de cette humanité que nous sommes. Être éveillé donc, simplement, dans la dilection des choses du monde, quelque chose comme le chiasme tactile de Husserl débarrassé de toute angoisse. La main se sentant sentir, comme recueillie par le réel qui nous dépasse.

Questions de méditation, n°1, novembre 2014, Albin Michel, 160 pages, 15 euros, isbn : 9782226258472

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 08:07
L’altruisme, Matthieu Ricard, Michel Terestchenko

L’altruisme… Une valeur avec laquelle la France a rompu dans les années 80, sous la présidence Mitterrand : l’heure était alors à la compétition, à l’exaltation égotiste. Il fallait libérer l’initiative privée, l’économie, les marchés financiers. Se défaire de ce qui ne paraissait alors plus qu’un fatras idéologique insensé : la pensée dite 68.

L’altruisme… Matthieu Ricard et Michel Terestchenko en dialoguent, longuement, passionnément. Le premier pour le placer au centre de cet âge anthropocène qui est le nôtre et pointer l’urgence à renouer avec des conduites altruistes dans un monde qui court à sa perte économique, écologique, politique. L’autre pour rappeler combien le paradigme égoïste de nos société est en réalité une fiction idéologique construite par les élites, que l’on peut très précisément originer dans le XVIIème siècle moraliste, posant sans jamais parvenir à le prouver, l’idée d’une nature égoïste de l’humain. Et c’est sans doute la leçon la plus importance de cet échange que cette réflexion sur ce moment de notre histoire où les penseurs ont décidé de promouvoir cette théorie universelle de l’égoïsme humain. Passionnante leçon d’histoire des idées que leur dialogue déroulant le lien qui relie Fénelon à Arendt autour d’une prétendue banalité du Mal qu’aucune étude jamais n’a su corroborer. Bien au contraire même, toutes les récentes études de comportement montrant que l’homme s’épanouit davantage dans un environnement de coopération plutôt que de compétition, à commencer par la réussite scolaire et la capacité à innover, et qu'en outre, il s'y livre pour le coup "naturellement". Passionnant échange donc, qui souligne au vrai comment cette idée d’un égoïsme socialement structurant aura conduit tout droit à la légitimation d’un Etat nécessairement coercitif pour transcender les égoïsmes particuliers. Passionnante causerie argumentée solidement, révélant combien dans l’histoire de l’évolution humaine la coopération aura toujours marqué un tournant créatif de cette trajectoire ! La théorie de l’agressivité permanente, rappellent nos deux conférenciers, ne tient pas la route. C’est le Bien qui est d’une banalité surprenante. Et pourtant nous y demeurant attachés. Un vrai lavage de cerveau opéré par la classe politico-médiatique, qui ne cesse jour après jour d’encourager les conduites narcissiques. Au point que toutes nos représentations des conduites humaines sont marquées par le postulat de l’égoïsme. Au point que nous sommes à peu près tous convaincus de devoir, sinon mépriser, du moins considérer d’un œil goguenard toute bienveillance. A commencer dans l’ordre de l’économie et de la Justice. Il n’est pas jusqu’à Rawls, le plus grand penseur de la théorie de la Justice, qui n’ait affirmé, sans pouvoir avancer l’ombre d’une preuve, que l’individu était naturellement indifférent à autrui. Certes, ici et là, de loin en loin naissait une figure singulière qui ralliait les suffrages et venait le contredire, telle Mère Teresa. Mais il s’agissait d’être exceptionnels, que nul d’entre nous ne pouvait égaler.

Quand donc est née cette suspicion quant à la générosité de l’homme pour lui-même ? Cette matrice de l’altruisme comme hypothèse suspecte, Michel Terestchenko en situe l’origine au XVIIème siècle, très précisément dans la culture janséniste, qui ne poursuivait plus la recherche de la Vie Bonne propre à la pensée de la Grèce antique, mais celle la vie morale, où le monde devait être déterminé par des critères de désintéressement. Mais voilà : la grande question était alors de savoir dans quelle mesure l’on pouvait s’assurer de la sincérité de ce désintéressement. La Rochefoucauld passa ainsi son temps à dénoncer les fausses vertus, qui ne trahissaient que la poursuite égoïste de l’intérêt pour soi. Fénelon thématisa cette interrogation. A ses yeux, le désintéressement ne pouvait qu’être invisible, caché au fond du cœur : la conscience ne pouvait y avoir accès, la véritable vertu était l’humilité. Quiconque manifestait trop ostensiblement de l’altruisme ne pouvait qu’être suspect. C’est autour de ce soupçon que les schèmes mentaux de l’homme du XVIIème siècle allaient s’organiser. Pour être pur, l’altruisme ne pouvait être que «sacrificiel». Et donc réservé aux seuls saints. L’immense majorité des hommes ne pouvant y avoir accès, l’on en vint à penser que seul l’égoïsme était socialement structurant. Pour Hobbes par exemple, l’égalité entre les êtres ne pouvait produire que du conflit, non de l’amitié. Et seul un Etat nécessairement coercitif pouvait parvenir à assurer la Paix entre des hommes «naturellement» portés au conflit. Cette logique pèse encore sur nos mentalités. Peut-être est-il plus commode de penser ainsi pour assurer de longs jours à une société plus marchande que jamais et qui ne croit plus du tout en l’homme. Pourtant, on le voit, partout des êtres humains se soustraient à cette logique puérile du paradigme égoïste de l’homme. Nous sommes sans doute à un tournant de l’histoire de l’humanité où, par la force des dangers qui la menacent, nous devons refonder notre vision du monde et de l’homme. Et nous sommes à un tournant de cette histoire où nous le pouvons, où nous pouvons repenser la question de l’altruisme en cessant de nourrir une vision moraliste de l’individu pour lui préférer une vision plurielle, au sein de laquelle l’altruisme ne serait pas aussi radical que le concevait un Fénelon, et où l’égoïsme n’apparaîtrait enfin que pour ce qu’il est : une fiction idéologique faite monde pour mieux nous mortifier et nous aliéner.

L’altruisme, Matthieu Ricard, Michel Terestchenko, avec la participation de Françoise Dastur, Label FREMEAUX & Associés, 3 CD.

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 08:33

tirarc.jpgBras tendus au-dessus de la tête, de l'extrémité de l'arc, quelque chose s'en va percer le ciel, tandis qu'à l'autre bout un fil de soie vibre.
Du sein de ce "devenir rien" de l'archer, dont on ne sait où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant simple, un événement a surgi, comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.
Le satori s'offre comme oubli de soi où s'intégrer à l'événement qui surgit.
Etrange mouvement fondateur de la surrection, qui n'est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien où le "Je" fait surrection sur fonds de panique, et ne trouve à fonder son essence que dans cette volte, sans parvenir jamais à s'assurer de lui-même, sinon de l'instabilité de cette volte.

Les éditions Dervy ont réédité ce grand classique de la culture Zen. Un livre séduisant, écrit comme le témoignage d'un occidental qui a voulu partager son expérience de la mystique japonaise de l'art sans art. Loin de toute rhétorique initiatique, cet ouvrage se lit comme un récit d'apprentissage. Il ne s'agit cependant pas d'une sorte de guide de la vie bienheureuse. Aucune réponse n'est apportée à la question de savoir ce qu'est le Zen, dont les processus, incompréhensibles en eux-mêmes, sont pourtant entièrement saisissables. L'auteur, avec une grande simplicité, a tenté de nous décrire ses doutes, ses échecs, ses découvertes ou ses succès, et réussit à nous rendre intelligible une expérience qui reste fort étrangère à notre culture.--joël jégouzo



Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, de
Eugen Herrigel, éd Dervy, Collection : L'Etre et l'Esprit, novembre 1998, 131 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2850769313.

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