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10 juin 2021 4 10 /06 /juin /2021 09:52

La vie comme une succession de «blocs hétérogènes», au gré des événements qui l’ont affectée… Pierre Nora nous confie –c’est le mot- une biographie au fort caractère rhapsodique, centrée sur sa jeunesse et en se concentrant sur ce qui a fait ce qu’il est devenu. Une biographie parfois intime –sa passion pour Marthe-, toujours sincère, comme l’homme qu’il est, qu’il a été. Je me souviens de lui à l’EHESS ou dans son bureau des éditons Gallimard comme d’un homme extraordinairement bienveillant, d’un homme avec lequel on pouvait parler sincèrement, presque de pair à pair alors que je n’étais qu’étudiant. Il avait renoncé à tout mandarinat et vous consultait avec sincérité, vous accordant toute son attention, soupesant, ne jugeant jamais, cherchant toujours à vous comprendre. Je me souviens de séminaires en présence d’étudiants embarrassés, intimidés peut-être, qui ne parvenaient pas à éclaircir le fond de leur pensée et Nora se tournant vers nous pour que nous leur venions en aide. Cette humilité, le mot n’est ni très juste ni trop fort, lui est peut-être venue au fond de ces trois échecs successifs à Normal Sup qu’il raconte sans fard, lui qui était entre tous les khâgneux, le cacique le plus propre à s’en distinguer. L’échec l’aura profondément marqué, qui explique peut-être ses raisons d’entrer à l’Académie Française, des raisons ancrées aussi très profondément dans sa trajectoire familiale. Pierre Nora est un homme franc. D’un bord politique tout à fait éloigné du mien, à qui l’on peut s’opposer. Un libéral, pourvu que l’on entende par là une école qui n’existe plus : celle du libéralisme philosophique qui s’est toujours refusé à prendre l’homme pour un moyen, une variable d’ajustement, ce qui n’est pas le cas du néo-libéralisme, où pourtant Pierre Nora comme tant d’autres ont fini par se fourvoyer.

Le «petit dernier», comme il se nomme, surprend d’être devenu le «patriarche» d’une famille moins nombreuse qu’elle ne l’était un siècle plus tôt. Il y a quelque chose de bouleversant du reste à suivre cette histoire, à en remonter le cours, à en concevoir le sens. Pierre Nora, dans cette ego-histoire, dépeint au fond le portrait d’une France bourgeoise et cultivée qui n’existe plus (guère). D’une France qui s’était assurée d’elle-même et qui a vu peu à peu ses privilèges non pas annihilés, mais chipotés, rongés, disputés par des crétins obséquieux, vulgaires, des arrivistes serviles obsédés d’y confisquer leurs prébendes et ce, dans son propre camp, celui de la bourgeoisie mais d’une bourgeoisie dégénérescente : celle de cette droite obscène (d’origine socialiste aussi bien) qui n’a cessé depuis de dériver vers l’extrême nauséabond. Mémoire civilisationnelle presque, d’une civilisation disparue dont on relève l’empreinte, de l’étrange défaite de la France de 40 au plateau du Vercors, en passant par ces années charnières du retour d’Algérie. Certes, Pierre Nora aura été toute sa vie un privilégié. Et un homme profondément attaché à son pays. Toujours sur le qui-vive quant à l’idée nationale, tentant à bout de bras d’en maintenir le roman à bien des égards lui-même aussi en perdition.  Dès les années 60, Pierre Nora s’intéressa à cette histoire nationale et cela ne le quitta plus. Jusqu’à ses crispations ces derniers mois autour de la «concurrence des mémoires» ou de cette Histoire mondiale de la France de Patrick Boucheron. Bien qu’il sache au fond de lui que cette ténacité est vaine. Je me rappelle  le séminaire de clôture des Lieux de mémoire. Prochasson s’était attelé à en dresser le bilan. Nora avait conclu ainsi : «Bref, si j’entends bien, c’est à refaire»… Pas simplement parce que, sur le plan de la méthode, nombre d’historiens qui y avaient participé n’avaient pas compris son ambition épistémologique. Mais plus profondément encore, rappelant le reproche qu’on lui avait fait d’oublier pour beaucoup ces territoires non français qui avaient fait la France, parce que tout simplement le roman national ne coïncidait plus avec les aspirations des France(s) qui s’y esquissaient, ne savait plus répondre aux mémoires qui s’y faisaient jour. Pierre Nora regrettait même l’immense fortune de son «devoir de mémoire» que l’on brandissait désormais partout comme un totem. La mémoire était pourtant devenue l’affaire de tous. Et les mémoires «minoritaires», sociologiques ou ethniques qui tentaient d’apparaître, devenaient de véritables laboratoires où forger une nouvelle sensibilité nationale. Les Lieux de mémoire se déployaient désormais en dehors des pouvoirs politiques. La demande était énorme tout d’un coup, l’investissement citoyen également. Pierre Nora aurait dû s’en réjouir, mais il redoutait que sa France s’en trouvât dépassée. Oubliant que son ami de toujours, Krzysztof Pomian, avaient décrit ces lieux comme des sémiophores, porteur d’un sens non pas labile mais sensible, apte à évoluer toujours au sein de l’histoire qu’ils étreignaient. C’est cette étreinte que redoutait Nora. Mais la pratique sociale de la narrativité du passé ne cessait de se diffuser. Le profane interrogeait désormais l’expert, s’emparait même souvent de ses outils pour ouvrir de nouveaux espaces mémoriels où refonder l’écriture du roman national. Car le mythe national n’était plus intimidant : il devenait le lieu de nouvelles expériences citoyennes, que l’on peinait à enfermer dans le prisme de la seule mise en scène d’exutoires transgressifs.

Vaincre l’enclos national… les Lieux de mémoire avaient ouvert la boîte de Pandore, libérant une explosion mémorielle. Il fallait l’accompagner, non rejeter ici et là les mémoires qui écornaient ce trop beau roman national écrit en forme d’étouffoir. Il fallait tourner le dos à cette France, la quitter pour entrevoir des chances d’en construire une nouvelle, d’espérance radicale. Il fallait lui tourner le dos parce qu’autre chose arrivait, portée par la praxis du soulèvement, d’un soulèvement propre à renverser les vieux lieux de sujétion de cette France moribonde dont Pierre Nora avait consigné et la mémoire toujours vivante, et l’agonie politique. Renverser les vieux lieux de la sujétion… Voilà bien vingt ans au moins que la France est entrée dans le champ de cette turbulence. Pour que le siècle vienne, pour que les intellectuels assument enfin leur rôle, il faut sortir de la grande nuit néolibérale qui ne sait que retrancher, mutiler du roman national toutes ses pousses les plus fertiles. Et reconstituer nos forces par le bas et par la prise en compte des multiplicités.

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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 09:04

Emmanuel Lincot s’est emparé de cinq cas emblématique des questions patrimoniales : le Louvre d’Abou d’Abi, les stratégies patrimoniales de la Chine, les vandalismes en terres d’Islam et les contentieux patrimoniaux entre le Japon et la Chine, et/ou L’Inde et le Pakistan. Sensible… Comme le sont toujours ces questions de patrimoine, tant au niveau des populations du reste que de états, à nous contraindre toujours à reformuler nos héritages mémoriels pour les confronter aux héritages des autres. Sensible, d’autant que la question du patrimoine touche évidemment à la question du religieux, du divin, tout autant qu’aux symboles de la puissance séculaire et du softpower mondial. Dans son passionnant essai, Emmanuel Lincot nous montre combien le patrimoine est devenu un outil de compétition internationale, en plus d’être un outil de distinction sociale, au sens où Bourdieu l’aurait entendu. Emmanuel Lincot plonge ainsi dans l’épaisseur de l’histoire pour penser ce moment où le musée s’est imposé comme architecture nationale, sans pour autant renoncer à ses vertus «citoyennes» : en 1793, le Louvre devint un lieu de formation du citoyen. Se pose depuis la question de savoir quels musées, voire quelles collections bâtir qui nous situent dans le monde plutôt que nous en soustraient : imaginez qu’en Chine n’existe par exemple aucun musée de l'Europe, ou de l'Afrique !

C’est au fond poser la question du sens de l’héritage dont nous pouvons disposer : quelle dimension du sens commun organise-t-il ? D’un sens dont chaque citoyen s’est emparé sur fonds de polémiques depuis une trentaine d’années, arrachant le patrimoine aux seules affaires des lettrés ou des fonctionnaires… A poser cette question du sens, Emmanuel Lincot en vient tout naturellement à interroger ces imaginaires dont les peuples se nourrissent –ou dont on les nourrit, mais qui : «on» ? La question est d’importance. Sensible cette fois encore, quand il entend dépasser le critère colonial pour déconstruire ce rapport «idéologiquement stérile» du lien «morbide» des uns aux ex-colonies, des autres à la colonisation. Ce faisant, ce qu’il nous donne à réfléchir, c’est au fond une biographie des peuples qu’articulent ces objets sémiophores (Pomian, 1987) qui constituent leur patrimoine, et dont on oublie trop souvent que s’ils sont porteurs de sens, c’est parce que ce dernier n’y est jamais enfermé : il évolue toujours dans l’histoire qu’il étreint.

Mythologies nationales  versus Histoires nationales… Le patrimoine mondial est devenu l’affaire de tous. C’est sans doute le plus intéressant de cette histoire qui se construit sous nos yeux : le patrimoine est devenu une sorte de laboratoire pour de nouvelles politiques de la sensibilité citoyenne. Par-delà ses instrumentalisations : lieux de mémoire et hors-lieux se déploient désormais en marge des pouvoirs politiques. La demande est énorme, l’investissement citoyen pas moins. De nouveaux acteurs ont surgi, invisibles, qui font de ce patrimoine un agrégat d’histoires anonymes de citoyens, comme on l’a vu faire avec l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité du bassin minier Nord-Pas de Calais : ce qui s’y raconte entre les mailles de la mémoire nationale, ce sont des micro-histoires familiales. Des trajectoires intimes, domestiques, qui interrogent non pas la validité mais encore une fois le sens que tout cela peut prendre. Et au fond, ces récits intimes démontrent que cette histoire du patrimoine demande à être réécrite. Sans crainte malgré ce que l’on appelle l’éclosion des singularités communautaires, dont on redoute par trop qu’elles brisent le grand roman national français (Nora, 2021). Ces singularités ne brisent en rien ce récit, mais l’enrichissent au contraire : la pratique sociale de la narrativité du passé n’a cessé, au cours de ces dernières années, de se divulguer. Un dialogue s’est installé désormais, entre experts et profanes, pour poser la question du sens commun. Car le mythe national n’est plus aussi intimidant : il est devenu le lieu de nouvelles expériences citoyennes où l’on voit le public participer de plus en plus à des cérémonies, des rituels, des manifestations performatives. Alors plutôt que de voir ces manifestations comme la mise en scène d’exutoires transgressifs, interrogeons-nous sur la dimension analgésique des grandes célébrations nationales. Prenez l’exemple du débat, crispé, sur les langues régionales en France. S’agit-il à travers leurs demandes de renoncer au français comme langue commune ? Pas du tout : nous devrions au contraire y voir la volonté de ne pas enfermer le français dans son enclos national, pour ouvrir enfin les français au bilinguisme… Tous les jeunes hollandais s’expriment dans leur langue et en anglais. Sont-ils moins hollandais pour autant ? Peut-être alors ces langues régionales s’affirmeront-elles enfin hors d’une volonté de résilience sociale, pour dépasser le simple cadre de la demande de réconciliation : c’est d’enrichir dont on parle, non d’appauvrir. Finalement, la grande chance d’une histoire mondiale (géopolitique) du patrimoine, c’est au fond non pas de diluer les identités dans une soupe universaliste, ni de séparer l’un de tous les autres, mais de le compter au nombre des autres. Faire que la singularité ne s’excepte pas ni ne fasse défection à l’universel, faire que l’universel ne sombre pas dans l’abstraction vide de toute singularité : il n’existe pas de forme patrimoniale qui soit un obstacle à la constitution de l’universel : voyez l’universalité de la pensée d’Emmanuel Levinas quand il évoque la question de «l’appel».  Chaque patrimoine a le goût même de l’essence dans une singularité toujours concrète.

Emmanuel Lincot, Géopolitique du patrimoine, L’Asie d’Abou Dabi au Japon, Mkf éditions, février 2021, 116 pages, 15 euros, ean : 9791092305685.

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3 juin 2021 4 03 /06 /juin /2021 08:43

Le récit de Simeon Wade sur l’expérience qu’il avait proposé à Michel Foucault n’avait jamais été publié curieusement. Peut-être parce qu’il s’agissait d’un «voyage» sous acide conçu comme un événement de l’être dont Wade avait soigneusement orchestré la mise en scène : le paysage grandiose de la Death Valley, une musique de Stockhausen diffusée sur un matériel rustique (sur cassettes) à la nuit tombante, etc. … Du «voyage» lui-même, Wade ne dit pas grand-chose. Rien de sublime, quelques échanges sans grande consistance, beaucoup de prudence même pour un événement qui, aux dires de Wade, aura radicalement transformé la vie et la pensée de Foucault au point que, de retour en France, ce dernier détruira les manuscrits II et III de son Histoire de la sexualité pour les repenser entièrement (mais on ne saura jamais ce qu’il leur reprochait) et celui sur les «monstres», ne pensant plus en être un. Rien donc sur cette expérience, juste quelques allégations robustes : le lendemain, Foucault pleurait, affirme Wade, et racontait à qui voulait bien l’entendre qu’il avait été enfin exposé à la Vérité, qu’il en avait éprouvé, dans son corps, la justesse. On n’en saura pas plus. La description ici déroute, manque son objet, n’en dit rien plutôt… Zabriskie Point ramené à quelques lignes sans écho… Pour le reste, Wade «narre» -c’est le mot-, une rencontre, des rencontres : Foucault face aux étudiants américains de Claremont College, dans un style des plus conventionnels, sinon désuet, barbon… C’est que Wade ne cesse d’y exposer sa volonté d’apparaître à la bonne hauteur, rivalisant de cuistrerie quand le Foucault qu’il nous présente demeure modeste. Sous le fatras d’un texte par trop démonstratif, c’est peut-être son grand mérite que de nous montrer un Foucault apaisé, serein. Foucault en pattes d’éph, en 1975, fumant du hash mais sans perdre le contrôle, donnant du reste toujours l’impression de ne jamais vouloir perdre pied. De cette expérience intérieure dont rien ne nous est révélé, Wade affirme que Foucault en reviendra conforté et qu’il faut en chercher le sens dans ses deux derniers livres : L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi, où l’on découvre un Foucault qui accepte enfin de se loger dans son corps, sans jamais enfermer ce corps dans sa finitude, ni sombrer dans le questionnement phénoménologique de ce corps, Foucault n’appréciant guère la façon dont la phénoménologie nous détourne des questions essentielles.

C’est un Foucault ravi qu’il dépeint, s’affirmant plus journaliste que penseur, un Foucault exprimant le vœu que son œuvre ne passe pas son époque, s’y réduise tant elle s’en voulait le simple questionnement ponctuel, une étape, et c’est peut-être sa force en effet : Michel Foucault a soulevé des montagnes pour nous léguer un outil de pensée, l’archéologie du savoir, et l’horizon d’une nécessité toujours renouvelée : poursuivre l’étude de ces événement discursifs qui fondent les Pouvoirs, d’un Pouvoir qui sans cesse sait se renouveler et prendre à défaut nos insurrections.

Il y a pourtant un point de fuite obscur dans ce texte. Un point de non-retour que rien n’explicite : Foucault expliquait que nous n’étions rien d’autre que ce qui est dit. Mais l’expérience qui nous est rapportée va sans dire. Elle ne dit rien, ni de Foucault, ni d’elle-même, et moins encore de cette fameuse exposition foucaldienne à la vérité… Foucault se tait, et fut tout autre pourtant…

Au final, c’est un récit plaisant que nous livre Wade, moins pour cette image de Foucault qu’il décerne que ce sens de l’amitié que l’on entrevoit en Foucault, attaché à découvrir plutôt qu’à recéler.

Foucault en Californie, Simeon Wade, traduit de l’américain par Gaëtan Thomas, préface de Heather Dundas, éditions zones, mars 2021, 144 pages, 16 euros, ean : 9782355221583.

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 11:20

«M» : Mussolini. Un chef-d’œuvre que cette biographie romancée, documentée de sources de l’époque venant ponctuer chaque fin de chapitre. Un chef-d’œuvre qui satisfait autant l’exigence de l’historien que le plaisir du lecteur. Un chef-d’œuvre –faut-il y insister encore ?-, qui dépeint un Mussolini rusé, intelligent, violent et opportuniste, démagogue des heures sombres, certainement pas un brave homme, trahissant ses proches sans vergogne, poussant les uns (D’Annunzio) à l’impasse, les autres aux meurtres sans état d’âme, tant la jouissance de sa « supériorité » et le goût de la terreur étaient grands chez lui.

Ce premier opus couvre la période qui va de 1919 à la prise du pouvoir par Mussolini, en 1924. Une période de brutalités inouïes, qui porteront Mussolini au pouvoir après l’éradication violente de toute opposition. Soit plus de 800 pages constituant un pas à pas éblouissant de la venue du fascisme en Italie.

23 mars 1919. Milan, place du Saint-Sépulcre. On compte à peine une centaine de fascistes sur la place. La Grande Guerre est toujours présente, inscrite dans les chairs. L’Italie se vit comme un peuple de rescapés. Mussolini en fait son mot d’ordre, rappelant toutes les cinq minutes l’immense défaite de Caporetto qui a traumatisé tous les esprits. Cet ancien cadre du Parti Socialiste a gardé la certitude qu’il est resté fidèle à ses idéaux... Robuste, impulsif, infatigable, l’ancien directeur de l’Aventi! ne peut s’imaginer qu’au sommet de la vie politique. Il cherche donc les moyens d’y parvenir, et profitant de ce que les socialistes lui ont fabriqué «une voix populaire», il pense attirer les «prolétaires» quand il ne fait que recruter des squadristii, cette pègre issue des anciens combattants recrutés pour former les Arditii, des commandos qui aimaient éventrer l'ennemi au couteau. Des égorgeurs, des criminels. Grèves, manifestations, révoltes, dans le climat d’instabilité qui s’installe, les Arditii perpétuent leurs crimes avec la complicité de la police, quand surgit D’Annunzio, le poète, le Vate (le prophète, son surnom). D’Annunzio accapare le devant de la scène politique avec la crise de Fiume, ne cessant d’invoquer «la victoire mutilée» qui a transformé la victoire de l’Italie en «humiliante défaite». Mussolini récupère la diatribe du Vate, épouse ses thèses tout en jouant dans son dos contre lui. C’est que D’Annunzio est un mythe vivant, il faut être prudent. D'Annunzio fait l’apologie de la violence, Mussolini lui emboîte le pas, devient à son tour un orateur violent, à la syntaxe brisée, sauvage, qui galvanise les foules. Mais qui échoue à «voler» aux communistes leur popularité. L’aventure de D’Annunzio à Fiume tourne au grotesque, Mussolini veille à en liquider discrètement le bénéfice. Les communistes lancent alors un grand mouvement de grèves dans une Italie trop pauvre pour résister bien longtemps à l’épreuve. Mussolini l’a compris : les grèves ne mènent qu’au désordre, dont il a besoin, mais sans horizon politique, aucun changement n’interviendra. La crise jette pourtant des millions d’italiens dans l’extrême pauvreté. Mussolini récupère les discours de révolte populaire. Isolé toutefois, les élections de 1919 voient les Rouges l’emporter à une écrasante majorité. Les fascistes n’existent plus. Les grèves de 1920 se font plus dures encore. Or les italiens veulent une révolution que les communistes hésitent à lancer. Emeutes, massacres, Mussolini a compris qu’il lui fallait liquider les communistes pour prendre leur place. A l’été 1920, les paysans ont rejoint en masse les communistes, qui hésitent toujours. D’Annunzio prépare son coup d’état, sa Marche sur Rome. Mussolini le trahit : c’est trop tôt, on compte moins de 3 000 fascistes dans toute l’Italie… L’année 1920, les masses grondent, mais les communistes enterrent toute idée de Révolution. Mussolini va se jeter dans cette faille. Liquider d’abord les cadres de ce parti, puis ses militants. Avec l’aide de la police, Mussolini attaque partout frontalement les communistes. Il multiplie les exactions, les intimidations. Sa violence attire de plus en plus d’insatisfaits. La police laisse faire, la Gauche se divise, la terreur devient la ligne politique des fascistes, que Mussolini qualifie de «nécessité chirurgicale». L’année 1921 sera celle du déchaînement de la violence. Cette fois l’armée rejoint la police aux côtés des fascistes. Partout ces derniers font régner la terreur, commettent des attentats, des assassinats. Le 27 mars, ils organisent leur première parade en chemises noires. C’est un tournant. A force d’intimidation, Mussolini parvient à nouer des «alliances électorales»… En mai 21, chaque bureau de vote est assiégé par un groupuscule fasciste : Mussolini est le vainqueur des élections. Il est élu député. A la chambre, on tente bien de s’allier contre lui, mais outre que ses discours sont chaque fois plus menaçants, les socialistes, là encore, jouent le compromis et lui offrent un boulevard. En 1922, les industriels milanais viennent le financer. En octobre, Mussolini décide la fameuse marche sur Rome. On suit minute par minute l’événement. A Rome, 10 000 fascistes ont fini par arriver, épuisés, pitoyables, peu armés, incapables de prendre d’assaut le moindre ministère. En face d’eux, l’armée, en force. Elle pourrait aisément venir à bout des fascistes. Mussolini s’est bien entouré, y compris de journalistes qui font croire à la menace. Il fait juste patienter ses hommes, déjà à bout, quelques jours, les épuisant un peu plus. Finalement, les Marcheurs entrent dans Rome, hagards, éteints, piteux. La presse vole au secours de Mussolini, transforme la Marche en événement, lui fait un triomphe. L’électorat catholique se rallie, Mussolini prend le pouvoir. Les intellectuels se rallient, sauf Gramsci.  La loi de l’intimidation et de la terreur règne désormais. On tue les opposants. L’assassinat de Matteotti sera l’aveuglante démonstration de la sauvagerie de ce régime, ainsi que de la trahison, cette fois encore, des sociaux-démocrates...

Antonio Scurati, M, l’enfant du siècle, édition Les Arènes, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, août 2020, 862 pages, 24.90 euros, ean : 9791037502216.

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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 08:10

Deux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes. L’Etat ne peut fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, l’égal respect des personnes contraignant du reste à toujours relancer le débat public. Deux normes qui avaient le pouvoir d’empêcher que l’on traitât autrui comme un moyen.

Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens. Voici en outre un gouvernement qui ne communique presque exclusivement que sur des thèmes de menace. Or, quand on tente de faire respecter un principe politique par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition. L’Etat français devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française, qui ne poursuit qu’un seul but : celui de l’obéissance de tous à ses lubies aveugles. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ? Mais la clique au pouvoir est volontairement aveugle. Et volontairement sourde. Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans sa compréhension politique. Comment, dans ces conditions, nous entendre avec ceux qui, au gouvernement même, rejettent cette norme de l’égal respect ?

Quelle est l’essence profonde de la logique de menace et de force que l’Etat français met aujourd’hui en place ?

Une clique. Voilà ce à quoi nous avons affaire. Une clique qui semble ne plus chercher que les occasions de défaire le peu de Vivre ensemble dont elle a hérité. Voilà des gens qui voudraient vivre "entre eux" et non avec tout autre au sein de cette Nation qui, naguère, était celle des Droits de l’Homme et du citoyen. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voilà des gens animés par une doctrine morale nébuleuse, qui prétendent juger de la nature de la validité morale globale. Voici un Etat de moins en moins crédible, car il n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais son problème. Voici un Etat qui pense que l’on ne peut plus vivre ensemble que sous la pesée de la contrainte de la force et qui, du coup, engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient déjà un absolutisme discret, l’autre dit J’ai décidé et rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode…

Pour se parer de toute dérive tyrannique, il faut subordonner l’idéal démocratique à des normes. Car la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce), et libérer l’Opinion. Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un Autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 09:09

Rimbaud, sa vie, qui n’était résolument pas une «vie d’artiste», saisie une fois encore pour nous saisir. Le comprendre, c’est comprendre son époque, ses lieux, ses espaces. Kristin Ross s’y est appliquée dans un texte dont au fond, c’est la préface qui cette fois est le passage le plus urgent à lire, qui raconte la trahison des intellectuels dans les années 1980, y compris dans leur approche de Rimbaud. Tout un formalisme textuel qui résumait Rimbaud à la mise en concurrence de jargons. A quoi ressemblerait réellement Rimbaud se demande-t-elle, réinscrit dans la perspective de la Commune ? C’est dans l’univers lexical de son œuvre qu’elle est allée le chercher. Et dans celui d’Elysée Reclus, qui réinvente alors la géographie. Les Illuminations ? Elles se tiennent sur le bord d’un système mondial en pleine mutation. Un «chef d’œuvre» ? Le mot est trop «gros» : l’histoire du chef d’œuvre renforce l’inertie canonique du chef d’œuvre, disons, que «rien n’explique» dans l’histoire. Tournons alors le dos à la notion. Les Illuminations ? Une œuvre qui concentre la possibilité d’une vision de la totalité des rapports sociaux de son époque. Pas facile cependant à extraire de la simple analyse formelle : ce serait faire comme si cette simple analyse formelle d’une œuvre pouvait livrer les clefs d’un contexte social sans avoir à l’analyser lui-même… Kristin Ross s’y emploie donc, pour que l’histoire sociale ne devienne pas simplement décorative. Un écueil, tout comme pour l’historien l’œuvre littéraire peut à son tour devenir décorative… Mais être historien de la culture, c’est précisément tenter de tenir les deux bouts. Rimbaud donc. L’ambition de l’auteure était de révéler l’imaginaire des structures spatio-temporelles de son époque, à travers les formes verbales qui ont parcouru l’espace urbain, en s’écartant du vocabulaire consacré des historiens qui se sont surtout attachés à étudier l’essor de la bourgeoisie, si aisément traduit en prose narrative, et dans les mots de cette prose. Or le 18 mars 1871, pour une part, les prolétaires s’emparent de Paris.  Rimbaud est provincial, mais il entend l’écho ouvrier de la ville en liesse. Le quadrillage mathématique que le train a réalisé sur le territoire français lui permet de s’y rendre.  Sur ce tracé de grilles ferroviaires, la France est en train (sic) de s’inventer un nouveau devenir. Rimbaud accourt.  Les gestes antihiérarchiques de la Commune le fascinent : ce sont les siens. L’espace parisien est devenu le terrain d’une pratique révolutionnaire. «L’exception magnifique». La vie quotidienne, cette expression forgée par l’historien Henri Lefebvre, s’empare de tous les sens pratiqués dans cet espace, tout comme Rimbaud attend qu’on le lise «dans tous les sens» : il faut saisir dans la langue de Rimbaud tous les éléments des langages non littéraires pour parvenir à l’entendre. Rimbaud dépose alors son outillage poétique, qui n’est plus à sa place désormais à ses yeux. Puis Versailles et son abominable parler met fin à l’expérience révolutionnaire. Comment imaginer un avenir après la Commune ? L’art est devenu trop étriqué, trop petit pour fournir à Arthur une réponse. Il s’en va, transgresse ses attentes, chemine ailleurs, réinvente son vocabulaire, se fera géographe, photographe, pour continuer de répondre au profond appel de la Liberté…

Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, Kristin Ross, traduit de l’américain par Christine Vivier, Les Prairies ordinaires, janvier 2020, 296 pages, ean : 9782354802035.

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18 mai 2021 2 18 /05 /mai /2021 12:39

En octobre 2014, le Comité invisible affirmait que les insurrections étaient là. Non qu’elles viendraient : elles étaient déjà là, il suffisait d’ouvrir les yeux pour les voir et en effet, il y avait eu celle de 2005, oubliée depuis, la bourgeoisie française vivant sa «fin» comme un état de plénitude retrouvé, sans se douter que 2005 n’était qu’un moment ouvrant aux révoltes à venir, comme celle (avortée) contre les retraites, comme ces débordements des Nuits Debout, puis des Gilets Jaunes, des insurrections, à n’en pas douter, enfilées comme les perles d’un collier qui de jour en jour s’enroulait au cou d’une République de plus en plus nauséabonde…

En 2014, le Comité invisible affirmait qu’elles arriveraient là où on ne les attendrait pas et tel fut bien le cas avec les Gilets Jaunes. Inattendues donc, fragiles, sporadiques. Un peu comme cette longue traîne de révoltes avant 1968, avant 1947-48 (le bassin minier du Nord Pas-de-Calais), avant 1936, avant 1848, avant 1830, avant 1789 : les révolutions sont toujours lentes à démarrer. Et coûteuses : rappelez-vous les morts en Gilets Jaunes.

En 2014, le Comité invisible affirmait également que ces insurrections auraient lieu partout dans le monde. Et c’est ce qui est arrivé. A l’époque, on regardait du côté du Printemps arabe, sans voir qu’en réalité, l’offensive néolibérale était mondiale, mais la résistance à cet ordre aussi.  En 2014, le Comité invisible nous assurait que les temps de stabilité étaient morts : nous étions entrés dans une ère d’instabilité chronique. Quelque chose de sourd s’était mis en branle, on entendait partout sonner le tocsin.

«Une insurrection peut éclater à tout moment, partout», affirmait-il. Et partout des émeutes secouaient le monde. «Et mener n’importe où» : c’est le risque, encouragé par les pouvoirs en place, non les émeutiers. C’est le risque que nous découvrons, effarés, avec ce pouvoir moribond qui pousse à la roue fasciste, partout. Partout nous avons eu des révolutions avortées sitôt amorcées. En 2014, c’était celle, tragique, de la Grèce, que le Comité invisible mettait en exergue. Il y en a eu d’autres depuis. De l’Inde à la France où un soir de noël, des Gilets Jaune ont hésité à pousser la porte du château pour en déloger son monarque. Partout les aspirations des peuples ont déferlé en vagues successives de protestations. C’est aujourd’hui un mouvement de fond, qui ne s’arrête plus. Ici et là, les révoltes ont servi de marchepied à des opportunistes, comme Tsipas. Qu’importe : c’est le risque à prendre, c’est l’écueil premier, toujours. En France, nous avons eu Macron, le lègue de la fausse Gauche. Et avant lui Hollande, en charge de la liquidation du PS, et avant lui Mitterrand pour enterrer toute aspiration révolutionnaire.

Le Comité invisible affirmait en 2014 que nous n’étions pourtant pas, pour peu que nous levions la tête, les contemporains de révoltes vaines. Mais les témoins d’une vague unique, mondiale, de soulèvements communiquant imperceptiblement entre eux. Nous sommes les témoins d’une seule et unique séquence historique transnationale. Longue, certes. Mais 1789 a pris un siècle. Nous cheminons. Partout dans le monde des individus, des peuples, se battent contre ce monde obscène dont nous ne voulons plus. Et partout ces peuples se heurtent à leur héritage idéologique.  Il leur faut encore se débarrasser de tout le fatras mental qui les aveugle. Pensez que Macron peut encore, avec l’aide des médias, nous faire croire  à la théorie du ruissellement, dont même l’Amérique vient de se débarrasser !

«Ce n’est pas le Peuple qui produit le soulèvement, affirmait toujours le comité invisible, mais le soulèvement qui produit le Peuple». Nous nous sommes rassemblés, mais pas assez pour faire Peuple : les révolutions ne partent pas des idéologies, mais des vérités éthiques.  Des vérités qui nous lient les uns aux autres. Occupy Wall street disait avant tout le dégoût de la vie qu’on nous fait mener. Si bien que ce qui est en jeu, c’est de savoir ce qu’est une forme de vie désirable. Sans une vision de ce que serait la victoire, nous ne pouvons qu’être vaincus. Pourtant, cette vision, les ronds-points la portait. Tout comme les communards, les Gilets Jaunes se souciaient les uns des autres, se confrontaient ensemble à ce monde de terreur qui a surgi dans la foulée de Valls.

Il n’en faut pas douter : l’heure vient, l’heure arrive, tout comme arrive celle des temps obscurs, celle de la bête immonde. Et plus l’heure approche et plus sonne l’alarme d’une rupture néo-fasciste de nos espérances. Car partout, aux yeux du néolibéralisme, il vaut mieux le fascisme qu’un peuple libre, prenant en main son destin. Mieux vaut un peuple qui se tient sage, qu’un peuple en liesse…

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 11:19

Passionnante étude de Franck Collard, qui s’est attaché aux sources, aux documents, aux faits tels que l’historien les construit, loin des passions consternantes. Magnifique étude qui nous livre une image de Jeanne d’Arc complètement renouvelée et à partir de laquelle il y aurait bien des champs à explorer désormais, ne serait-ce que ce rapport de la Pucelle à son corps, à son genre, à ses errances émotionnelles ou à sa folle obstination, qui semble relever d’un délire psychologique. Passionnante étude qui s’est aussi attaquée au plus problématique : son héritage. Jeanne donc. Pas du tout bergère, fille d’un notable de village mais certes, un jour brusquement transformée : elle refuse de se marier alors qu’elle est fiancée, et endosse la défroque d’un homme… Les voix ? Peu importe. Elle dit en entendre. Beaucoup en entendent de son temps. Charles VII et son entourage demeureront perplexes jusqu’au bout quant à leur réalité. D’autant que ces voix la conseillent mal lors de son procès de Rouen : elles n’y connaissent rien dans les subtilités du droit canonique et ne savent quelles réponses fournir... Jeanne veut donc manier l’épée. En fait non : se défaire de ses vêtements de femme. Devenir un redoutable conquérant ? Elle ne le sera jamais. Bouter les anglais hors de France ? Elle échouera. Reconquérir Paris ? Elle échouera. Elle échouera finalement beaucoup après avoir « délivré » Orléans et quelques villes du val de Loire, vite reconquises du reste par les anglo-bourguignons… Elle échouera donc beaucoup et ne combattra guère l’épée à la main, se contentant de brandir une bannière réputée « magique » par la comm’ du camp français. Et ça marche : les villes se rendent à la vue de son étendard. Enfin, « se rendent »… En réalité ces villes sont assiégées par les anglais et demeurent la plupart du temps coites, personne n’y osant une sortie sus à l’ennemi. Et cet ennemi campe tranquillement aux abords. Surgit Jeanne, soigneusement précédée par sa « légende » et surtout, son étendard que l’on dit magique, et un bâton non moins gandalfien, dont elle frappe le sol –c’est tout : ses trois coups suffisent à mettre en déroute ses ennemis… Un court laps de temps donc, ça marche. Puis Jeanne accumule les défaites. Le Roi ne se hasarde pas à la suivre tant ses propositions sont fantasques. Il a même durablement hésité à Reims, pour s’y faire couronner. Non sans raison : la couronne sur sa tête, son royaume n’en est pas plus récupéré… Il renoncera donc après Reims à en faire sa  championne, lui refusera les armées qu’elle réclame, la priera de s’en retourner chez elle. Ce que Jeanne ne peut concevoir. Elle lève alors sa propre troupe, un temps prétend vouloir mener campagne contre les hussites, mais n’y va pas. L’histoire ne dit pas si les voix lui ont commandé cette nouvelle guerre qu’elle ne fait pas. C’est que Jeanne ne veut surtout pas réendosser ses habits de femme, alors qu’anoblie, elle pourrait trouver un bon parti et couler une vie heureuse. Mais non : elle s’est faite homme et sera donc mercenaire, recrutant des soudards pour poursuivre sa quête mais se faisant prendre à Compiègne sous son déguisement de chef de guerre ne disposant d’aucun aval royal pour mener ses attaques... Sans aucun aval : c’est que Jeanne n’intéressait que pour l’image qu’on en pouvait brandir, et encore : après sa mort, elle n’entrera même pas dans la compilation des Héraults de la France. Charles VII ne le souhaite pas. Captive, ce même roi fera semblant de s’en émouvoir, mais ne cherchera pas à la « racheter », comme on l’avait fait de Du Guesclin. Certes, la réputation de Jeanne est grande auprès du peuple de France, colportée par des diseurs de contes plus qu’autre chose. Brûlée en place publique, elle émeut ce bon peuple. Elle est si jeune, pensez : elle a 19 ans sur le bûcher, tremble de griller vive, demande qu’on la décapite plutôt, ne l’obtient pas, se résigne à cette mort atroce… Jeanne morte, l’entourage de Charles VII imagine de nouveau tout le parti que l’on pourrait tirer de son image auprès des braves gens crédules. D’autant que quelques années après, sa résurrection prend chair quelques temps : une supercherie aidée par les frères de Jeanne. Le peuple veut y croire, y croit, avant que l’imposture ne se dégonfle sur le commandement du roi… Mais la survivance du mythe qui commence de se forger et de prendre de l’ampleur donne à penser. Charles VII finance alors en cachette son procès en annulation, plus de 25 ans après sa mort. Du statut de sorcières, elle passe à celui de sainte -enfin, seul le XIXème siècle aura en faire une sainte… Personnage encombrant, on laisse sa légende filer dans le royaume. Elle s’y implantera peu à peu, avant d’être jugée stupide par un XVIIIème siècle avisé. Hélas, Michelet la récupèrera pour en faire une « fille du Peuple », sinon « l’irruption du Peuple dans l’Histoire »… Voici Jeanne saisie dans sa destinée populaire, commençant d’entrer dans le roman national, y entrant définitivement au cours de la guerre de 14-18, sous la forme d’une icône patriotique… Gauche, Droite se la disputent. Elle finira entre les mains de l’extrême droite, elle qui détestait l’idée même d’attouchement… Quelle destinée pour une femme qui préférait vivre en habit d’homme…

Jeanne d’Arc, La Fille du Peuple, miroir des passions françaises, Franck Collard, éditions Frémeaux & Associés, 23.89 euros, 4 CD, livret de 12 pages, ean : 3561302556925.

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 09:53

Il n’existait pas encore d’étude française sur le sujet, qu’un Howard Zinn avait traité magistralement aux Etats-Unis. La somme de Laurent Olivier est ahurissante, qui est allé jusqu’au narrer le récit des événements jour après jour, heure par heure, livrant à la fois le point de vue des Lakota et celui des militaires à travers des documents d’archives, des témoignages jusque-là oubliés. Au-delà, il a même tenté de reconstituer la réception de cette mémoire depuis les lendemains du massacre, puisqu’une commission avait été demandée pour faire la lumière sur ce qui n’était considéré que comme une « tragédie », lumière bien évidemment occultée par les mensonges et les incohérences des rapports militaires, jusqu’à nos jours : Washington n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans ce qui ne peut plus apparaître comme une tragédie mais un massacre, celui de plus de 400 hommes, femmes, enfants –on ne sait même pas exactement combien de Lakotas ont été massacrés à Wounded Knee.

Le Dakota donc. Les Grandes Plaines. 1830, les premiers colons « blancs » débarquent, à peu près au même moment où la France débute, elle aussi dans le sang, sa colonisation de l’Algérie. En 1850, ils arrivent en masse et se heurtent bien évidemment aux Lakotas installés là depuis des siècles.  La présence française est encore forte (Sitting Bull répondra en français à un entretien d’un journaliste du Figaro), mais la pression colonisatrice américaine l’est plus encore, qui va tout emporter sur son chemin. De 1851 à 1868, on assiste à la première étape de la dépossession indienne de ses terres. Les premiers « traités » sont conclus, qui ouvrent d’innombrables voies d’accès aux colons, qui installant leurs routes et le chemin de fer dans leur course à l’Ouest. Tout au long de cette course, des forts sont bâtis, pour protéger, disent-ils, les populations indiennes…La stratégie de conquête vaut la peine d’être étudiée de près : elle rappelle au fond la colonisation de la Palestine par Israël, ce long rognage des terres indigènes.  L’armée a tout d’abord parfaitement compris que pour anéantir ces populations et conquérir à peu de frais leurs territoires, il fallait liquider le système de fonctionnement des sociétés Lakotas. Le train contre les bisons. Pour cela, les couper de ce qui fondait l’économie domestique de cette société : le bison, pas seulement essentiel pour sa viande, mais pour son cuir, ses fourrures, ses cornes, etc. L’armée se lance alors dans la tuerie aveugle des bisons, qu’elle ne consomme pas et qu’on laisse pourrir au milieu des champs.  Anéantir les bisons, c’est anéantir les indiens. Des notes des officiers supérieurs le montrent bien, qui encouragent les soldats à faire des cartons (comme les soldats français en Indochine sur les éléphants d’Asie) et les troupes à mener des campagnes exterminatrices au prétexte de protéger la voie ferrée.  Dès 1870 se met en place cette stratégie d’anéantissement. Entre 1872 et 1874, 3 millions de bisons seront ainsi abattus. Leurs carcasses abandonnées, provoquant un formidable déséquilibre de l’écosystème des Grandes plaines, envahies soudain par les loups au long de ces immenses charniers. Les Lakotas voient ainsi leur société non seulement fragilisée, mais devenir la proie d’une famine qu’ils n’avaient jamais connues.  Mais cela ne suffit pas à les anéantir. De nouveaux traités sont conclus, toujours plus défavorables, qui limitent chaque fois un peu plus l’usage des terres. Peu à peu, les « indigènes » passent sous un autre statut : leurs terres, « reconnues » officiellement, deviennent américaines et sont placées sous la « protection » des Etats-Unis, jusqu’à ce qu’une Loi fédérale sur la Propriété vienne parachever leur dépossession. Le General Allotment Act de 1887 est un chef d’œuvre d’hypocrisie gouvernementale. Loi sur le lotissement, elle interdit la propriété collective des terres, qui était le ferment de la société Lakota. Les terres doivent être possédées individuellement. On divise alors l’immense territoire des Grandes Plaines en « fermes » attribuées nominativement à chaque famille habitant cet espace. C’est ne pas connaître le système de parenté Lakota, ou trop bien le connaître pour s’en débarrasser puisque dans ce système de parenté, adoptés (nombreux toujours au sein de chaque famille) et enfants du lignage font partie d’un même groupe familial. Or cette Loi va rendre impossible le régime des successions… Les Grandes Plaines sont cartographiées, découpées, attribuées nominativement, le gouvernement se réservant les terres réputées sans usage, celles des grands troupeaux de bisons. Mais attendez, ce n’est pas tout : on partage « équitablement » les terres entre indigènes et colons, puisque les deux vivent sur les mêmes territoires… Or, en 1890, on compte 230 000 indiens pour 8.5 millions d’américains : avec la famine liée à la perte des bisons, la démographie indienne s’est effondrée. Le rapport avantage ainsi les colons, qui s’emparent des terres Lakotas légalement. Ces colons mettent aussitôt en place, avec l’aide du gouvernement, un système extensif d’exploitation agricole. Ils ont les outils, la connaissance technique de ce système agricole, la culture qui va avec. Dès lors s’en est fini de l’agriculture Lakota, qui ne connaît pas ce système culturel d’exploitation des sols. Les choses vont très vite, ne laissant jamais aucun répit aux Lakotas, qui perdent leurs terres les unes après les autres, rachetées par les colons à bas prix. Les Lakotas se retrouvent sans ressource, sans emploi, sans nourriture. Démunis, l’état leur octroie des rations, qui d’année en année se voit diminuées, les laissant dans un état perpétuel de famine. Pour parachever le tout, on interdit les rites indiens : c’est qu’il faut « civiliser » ces « sauvages ». Les danses tout particulièrement, qui toujours poussent à la rébellion. On bâtit des écoles obligatoires que l’on confie aux congrégations chrétiennes : les enfants sont arrachés à leurs familles dès 5 ans, ils doivent apprendre et parler l’anglais et se convertir au christianisme… 40% de la population le sera très vite : l’accès aux rations en dépens…

1889. L’armée a quadrillé les Grandes Plaines de forts puissamment armés. Elle peut mobiliser des milliers de soldats, une artillerie puissante, en moins de vingt-quatre heures et les envoyer réprimer n’importe quelle révolte dans cet immense secteur. De nombreuses révoltes sont en effet matées dans le sang. Tant, qu’il n’y aura plus de soulèvement indien, du moins, aucun ne pourra plus aboutir : Sitting Bull s’est rendu déjà, les chefs de guerre indiens sont vieux et déposent tous les armes. En 1889, un « prophète » indien surgi : Wowoka. Il s’est approprié le Christ des Blancs. Il prophétise la rébellion Lakota et prédit la fin du cauchemar indien. Des milliers de pèlerins affluent dans les Grandes Plaines, où un rituel de danse se met en place pour saluer la prophétie : la Ghost Dance. Toutes les six semaines, elle se déroule sur trois jours entiers. Les indiens dansent leur révolte et leur salut ! Cette Ghost Dance inquiète. Trop de ferveur, trop d’énergie, trop d’enthousiasme. En Octobre 1890, on ordonne la fin des Ghost Dance. La Maison Blanche elle-même, avertie, l’a décidé. Le 12 décembre, alors qu’il n’est plus rien, ordre est donné d’arrêter Sitting Bull : aux yeux de la Maison Blanche, il reste le grand guerrier de l’imaginaire indien. Il faut tuer cet imaginaire. Le 15 décembre, Sitting Bull est abattu par des militaires paniqués devant sa tente. Les indiens comprennent le signal : une grande répression va s’abattre sur eux. Ils fuient, partout. 400 d’entre eux rallient Big Foot, le dernier grand chef Lakota –vieux déjà, malade, mourant. Ils sont moins de 500 autour de lui, face à des milliers de militaires blancs décidés à les abattre. Ordre est donné de mettre Big Foot hors d’état de « nuire ». Inutilement : Big Foot est convaincu que la partie est terminée. Mais une longue traque commence. Big Foot sait qu’il vaut mieux fuir. Il part sur les routes avec moins de 500 Lakotas, démunis, peu armés, la faim au ventre. Ils veulent rallier Pine Ridge, à 200 km de là. 200 km qu’ils feront à pieds. Vieillards, femmes, enfants, poursuivis par l’armée, bientôt encerclés à Pine Ridge, au pied de Wounded Knee. Encerclés, les Lakotas se rendent. Il faut les désarmer. On invente un piège : séparer les hommes des femmes, comme procèderont ensuite les nazis. Big Foot agonise. Les hommes sont rassemblés pour un « Conseil », entouré de lignes de militaires armés de fusils, de mitrailleuses, de canons. Une centaine. Qui rendent pour la plupart leurs armes. Mais un coup de fusil part, on ne sait trop d’où, des indiens ou des militaires. Le massacre commence. On tire à bout portant. On finit au corps à corps. 25 militaires seulement trouveront la mort dans ce « combat ». Les indiens sont décimés. Le camp, où s’inquiètent les femmes et les enfants, panique. Elles tentent de fuir, mais la seule issue non gardées est un ravin. Elles s’y jettent, avec leurs enfants, sous le feu des canons qui entrent en service. Les militaires les poursuivront à la baïonnette. Ils pilleront les cadavres, les profaneront, se laisseront aller à leurs jouissances morbides, abandonnant les corps comme ils l’ont fait des bisons, pour revenir quelques jours plus tard achever les blessés et les enfouir dans de grandes fosses. On ne saura jamais combien d’indiens ont péri là. 400 environ. Il y aura quelques survivants. Officiellement, l’armée parlera d’un « regrettable incident », félicitant les soldats d’avoir mis hors d’état de nuire « la bande à Big Foot ». la commission d’enquête conclura à la légitime défense : les indiens ont commencé à tirer, s’entretuant même, tant était dense le nombre d’hommes dans leur petit carré, alors qu’ils ne disposaient que d’une dizaine de fusils… Trois semaines après le massacre on découvrira encore des cadavres dans le ravin. Et on se taira définitivement sur la tuerie intentionnelle des femmes et des enfants. Jusqu’à nos jours.

Laurent Olivier, Ce qui est arrivé à Wounded Knee, le massacre des indiens le 29 décembre 1890, Flammarion, mai 2021, 522 pages, 23.90 euros, ean : 9782080252111.

North Dakota Studies : https://www.ndstudies.gov/

Lakota Studies : http://www.sintegleska.edu/lakota-studies.html

 

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 09:29

Récits de travail en fait, de résistance, aux gouvernements d'oppression comme à l’histoire officielle. Histoire sociale donc, mais aussi politique, culturelle, idéologique. Celle des gens de peu, des sans dents, des laissés pour compte. Une histoire savante qui refuse de s’enfermer dans l’érudition. Une histoire en gestation, la nôtre toujours, de mémoire sur l'exercice du pouvoir en France, sa dureté voire sa crapulerie à l’heure de commémorer Napoléon plutôt que la Commune, Napoléon III plutôt que la République, la Constitution de la Vème République, plutôt que celle du 24 juin 1793, qui commence par ces mots : "Le peuple français (...) a résolu d'exposer dans une déclaration solennelle (...), afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l'objet de sa mission"...

Une histoire des dominés donc. De ceux qui, réellement, font l’histoire, les dominants se contentant de la défaire.

Une histoire qui commence ici en 1685, par l’adoption du Code noir. Celle sur laquelle je vais m'attarder, tant elle contient en germe toutes nos histoires à venir. Car 1685, c’est aussi l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale pour les livrer à une odieuse répression. Minorité religieuse, hommes et femmes sans noms, ils ne sont déjà «rien», dans cette «histoire de France» qui s’écrit avec complaisance.

Son essai, Michelle Roncarini-Fournel l’achève en 2005. L’année de l’inscription d’une quête identitaire névrotique au sommet de l’état français. D’une quête identitaire rageuse. Mais 2005, c’est aussi l‘année où le peuple français est sommé de ne plus exister. Car c’est l’année où il refuse, par un vote démocratique, cette Europe dont les nantis veulent achever la construction et qu'ils poursuivront au mépris de toutes les règles démocratiques.

1685 donc. Ils ne sont rien. «Ils» : ceux qui sont priés de n’avoir plus d’identité. L’autorité royale va le leur faire sentir du reste. Avec la plus extrême violence. 1685 : l’édit de Nantes est révoqué. 1685, le code noir légalise et encadre la pratique de l’esclavage. Je sais : on y a vu un progrès. Il ne sera abrogé qu’en 1848 : là, oui, ce sera un véritable progrès. Patience, nous dit-on toujours. Mais la patience a un bon dos fourbu, meurtri. L’article 1er de ce code s’applique aux juifs, qui doivent être «chassés» de nos îles. Les deux articles suivants imposent le baptême chrétien à tous les esclaves. On verra plus loin que ces articles servent à régler la question protestante, presque dans les mêmes termes. Voire la question paysanne. En tout cas les paysans, eux, se reconnaîtront dans ce code noir ! Bref : les esclaves iront à la messe le dimanche, au lieu de s’échiner dans les champs. C’est sans doute là que se loge ce fameux progrès… Les articles suivants administrent les corps, cette tentation toujours reprise du pouvoir en France, sur le corps du citoyen. A l'époque, on s'interroge et fixe la ration alimentaire journalière d’un esclave, apte à maintenir sa force de travail. Important donc, puisque ces corps sont des outils de production. Et les esclaves deviennent ainsi des «biens meubles» qui relèvent du patrimoine de leur propriétaire, lequel peut les céder dans le contrat de vente de sa propriété. 

Et l'histoire officielle d'oublier 1639. Soixante esclaves se révoltent alors aux Antilles. C’est très peu, c’est énorme pour le royaume qui prend soin d’en consigner les faits et qui envoie 500 hommes armés pour écraser cette rébellion. 500 brutes qui vont brûler les vieillards, les hommes, les femmes, pas les bâtis. Ni les enfants, qui sont un investissement. Les adultes qui y réchappent, on les écartèle en place publique. Mais les révoltes ne cesseront jamais désormais. C’est cela qu’oublie notre vision de l’histoire de France. Les révoltes d’esclaves, dès lors, ne cesseront jamais.

Et c’est pareil pour les protestants. Révoltes et persécutions ont commencé en fait bien avant 1685. On se rappelle les dragonnades de 1681 à 1683, fanatiques, accompagnées de mesures édifiantes empêchant les protestants de travailler. Alors octobre 1685… tenez : Louis XIV vient de se marier. C’est cela qu’on retient dans la France de 2021. Ce climat de dévotion de la cour. Colbert est mort, on le déplore. Et l’on oublie que la noblesse catholique encourage les dragonnades. Il n’y en a même pas assez à son goût. Des généraux se lèvent pour hurler à l’abomination, lancer un appel officiel, la France est en danger. L’ennemi est protestant, il est français, il est «partout» (de sinistre mémoire dans la seconde guerre mondiale)… Le premier article de l’édit de Fontainebleau exige la destruction des temples protestants. Bientôt on interdit ce culte et les enfants de protestants sont contraints de se faire baptiser catholiques, comme les esclaves des îles, tandis que les pasteurs ont le choix entre la conversion ou l’émigration.

«Désert». C’est le terme que les protestants de l’époque emploie pour qualifier cette période de l’histoire de f(R)ance. Un désert héroïque de 1685 à 1760, fait de persécutions et de luttes, car les luttes ne cesseront jamais. Puis un désert toléré, de 1760 à 1787, au fil duquel la répression s’estompe, impuissante, vaine. La résistance ? Elle est de tous temps et toujours, elle est l'œuvre des femmes d'abord, que l’aristocratie française baptise «les opiniâtres», vouées à l’enfermement médical tandis que leurs hommes deviennent des galériens. La résistance, c’est encore cette guerre des camisards, dans les Cévennes, de 1702 à 1704. Une guerre de partisans au cours de laquelle des hommes sans armes osent affronter les armées du roi.  Au demeurant, partout dans les campagnes, au-delà des protestants, la révolte ne cesse de s'alimenter. On l’a dit : les paysans se reconnaissent dans ce code noir, ils se décrivent eux-mêmes comme les noirs du régime, ses esclaves. Viennent les années prérévolutionnaires. Années d’émeutes, de révoltes. On se soulève partout, contre la spéculation, les taxes. On attaque les entrepôts du commerce du grain. Sans grande surprise, ces révoltes ne revendiquent pas, d’emblée, le pouvoir, mais la morale. On veut plus de justice, d’équité. Avant de comprendre que c'est le pouvoir qu'il faut viser, non ses discours. Mais le royaume reste sourd à ces revendications. Arrive alors la sublime période des Cahiers de Doléance avec sa formidable libération de la parole et de l’intelligence populaire à la remorque de laquelle, toujours, courrons les révolutionnaires «patentés ».

Automne 2005 pour conclusion provisoire. La France connaît l’ère des révoltes urbaines. Celles des enfants d’immigrés que l’on mate en envoyant l’armée et en promulguant des Lois, dont la Loi du 23 février 2005 sur le bilan positif de la colonisation... Et puis le 27 octobre 2005, deux enfants, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. «Je donne pas cher de leur peau», s’exclamera l’un des policiers poursuivants, sans, une seconde, envisager qu’il s'agit d’enfants. L’état d’urgence est prononcé. La dynamique des révoltes est enclenchée de nouveau et pour des années…

Les Luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel, éditions Zones, décembre 2016, 1008 pages, 28 euros, ean : 9782355220883.

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