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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 06:00
De l'Amour, Dionys Mascolo

De l'Amour fut le premier livre publié dans la collection Bréviaires, dirigée par Thierry Bouchard et Max Schvendorff. Mais le texte fut tout d'abord édité par le Centre International de l'Estampe URDLA, à Villeurbanne.
Dans sa préface, plus amicale que scientifique, chaleureuse, émue même, Edgar Morin souligne d'emblée ce qui lui semble fonder la conception que Dionys Mascolo se fait de l'amour : son caractère contradictoire et son essence Tragique. Il n'hésite pas à parler à son propos de "voie négative". L'expression est excessive et semble imposée par la construction en effet "négative" du texte : écrit en réponse à une enquête inspirée par l'apologie de Benjamin Péret -Le Noyau de la comète (introduction à son Anthologie de l'amour sublime)-, les réponses s'en trouvaient à ce point orientées que Mascolo ne pouvait s'inscrire qu'en opposition pour affirmer la nécessité de la sienne.
Certes, il déploie bien un contenu "tragique" dans son propos, mais moins comme vision du monde que saisi dans la simplicité de son sens le plus commun : siège de tensions contradictoires. Tensions qui s'actualisent toutefois en une métaphysique de l'aimer où il ne s'agit ni de les surmonter, ni de les ignorer, mais de les "accueillir".
On retrouve là l'habituel schéma dialectique de la pensée marxiste, assez curieusement orienté vers une métaphysique qui en fait un très beau texte d'inspiration Lukácsienne (le jeune Lukács). C'est sur les ruines de la transcendance et leur "relèvement", parce que l'amour ne peut pas ne pas lui emprunter ses matériaux, que ce dernier parvient à prendre corps. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proches de la Vision Tragique du monde d'un Pascal, par exemple, qu'on ne l'aurait cru : c'est dans la solitude égologique que se forme le projet d'ouverture à l'autre. Il n'y aurait là rien de bien neuf toutefois, si l'on songe à la manière dont Proust en a posé les termes : parce que la question de l'amour s'est dangereusement rapprochée de la question de l'être, l'engageant tout entier dans un chemin qui ne mène nulle part ailleurs qu'au pas douteux d’une foulée impatiente, il n'est pas d'objet qui puisse répondre à mon attente. Mais Mascolo ne s'en tient pas à ce constat tragique du malentendu qui pèse sur la demande d'amour. Il dessine une échappée sous les traits de la mystique chrétienne (Thérèse d'Avila), qui repose sur la casuistique des tonalités d'aimer (amour-amitié, amour-tendresse…), dont il retient celle de la compassion (réciproque) comme la plus à même de garantir et de pérenniser le sentiment d'amour. S'ouvrir à l'autre s'inscrit ainsi dans un double mouvement, de don absolument de soi mais non absolu, dans l'accueil compassionnel du don qui m'est fait. Là où l'élan amoureux me démunit de moi, je puis fonder dans le projet d'aimer l'assurance de mon recouvrement.
"L'amour est une invraisemblance tout à fait normale", écrivait Niklas Luhmann. Mascolo parle d'utopie et nous invite à la risquer simplement, comme désir sans objet précis "qui me fait placer ma nature hors de moi", dans l'énoncé salutaire de l'aporie amoureuse.

De l'Amour, par Dionys Mascolo, Préface d'Edgar Morin, Urdla éd., 1993, 65 pages, 6 euros, ASIN: B000WH3GHU
Dionys Mascolo, né en 1916, est décédé le 20 août 1997, à Paris.
Image : Dionys Mascolo

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Published by joël jégouzo - dans Amour - Amitié
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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 05:52

ruptures.jpgIl y a deux jours de cela, les élèves du lycée René Cassin, dans le XVIème arrondissement huppé de Paris, ont agressé en bande un jeune rrom. lL police a dû inetrvenir pour éviter son lynchage. De très nombreux autres jeunes lycéens ont alors rallié le clan de cette barbarie pour tenter de soustraire le jeune rrom à la protection de la police... Les rroms sont aujourd'hui l'objet d'un racisme qui ne cache plus son nom, encouragé au plus haut sommet de l'état... Haro sur les rroms, on se croirait revenu aux temps de l'Action française... Le racisme anti-musulman, lui, a fait surface dans le lit de ce même racisme d'état stigmatisant une population discriminée à cause de sa religion et de ses origines ethniques, bien que là encore, poitant du doigt une population en réalité française depuis plusieurs générations désormais... Voici que la France refabrique, comme au bon vieux temps des colonies, des citoyens, européens ou français dépouillés de leurs droits le splus fondamentaux... Des sous-citoyens français. L'Histoire est nauséabonde, qui rappelle ces massacres ordonnés de la france coloniale. Pour parenthèse, le dernier massacre que la République française se soit autorisé date de l'année 1967 et n'a jamais donné lieu à aucun repentir...

De la fracture coloniale aux ruptures post-coloniales… L'ouvrage collectif dont il est fait mention ici est des plus revigorants pour la pensée en France (et non la pensée française). Edward Saïd en exergue, expliquant que nous disposions naguère d’une raison commode pour justifier nos égarements : chaque peuple avait (soit-disant) son identité, mais une seule. Une explication quelque peu réductrice qui envisageait les relations entre les peuples sur un modèle très simpliste, les enfermant chacun dans les belles cages dorées de cultures nécessairement écrites (…) sans concession depuis leurs orgueilleuses solitudes… Des cultures nationales quand l’heure fut venue, n’offrant aucune porosités entre elles –les savants en juraient-, soustraites avec bonheur à l’influence des modèles étrangers. Une antienne qui n’était en outre pas à une contradiction près, hiérarchisant évidemment ces cultures entre elles pour tailler à l’Occident la part du lion et décrire avec force arrogance la franche authenticité -quoique passablement rustique-, des cultures "mineures". Comment, désormais, penser le monde et les relations entre les nations de ce monde dans un périmètre aussi étriqué ?

Voici un livre stimulant qui vient moins panser les plaies ouvertes par les contradictions de ce vieux modèle civilisationnel que nous inciter à repenser radicalement notre vision de ce même monde, et sa globalisation. Vue de l'Europe, cette dernière n'a fait qu'ouvrir en grand les vannes des peurs archaïques, des passions xénophobes, cultivant à loisir le fantasme d’une Europe assiégée par des hordes barbares...

Mais comment n’a-t-on pu voir que le plus grand fait de ces trente dernières années aura été celui des flux migratoires, celui de la montée en puissance des minorités visibles (des gays aux minorités ethniques), celui de la démultiplication des modes de vie et des imaginaires culturels ? Comment n’a-t-on pu comprendre que la modernité ne pouvait que se conjuguer au pluriel ?

Voici un livre contraignant pour la pensée dominante, qui fait retour sur un autre impensé soigneusement dissimulé : l’impensé colonial. Un impensé qui nous a conduit tout droit à cette mise en scène publique ridicule, sinon abjecte, du faux problème de l’immigration. Un impensé qui ne nous a pas permis de comprendre ce que les émeutes urbaines, tout comme les émeutes d’outremer, exprimaient : les périphéries s’invitaient au centre de l’Hexagone pour contraindre la France à assumer enfin son devenir post-colonial. Prolifération des différences, fragmentation de l’espace public, comment nos hommes politiques ne parviennent-ils pas à réaliser qu’il nous faut désormais explorer de nouvelles dimensions du Vivre ensemble, de nouveaux territoires du social, du culturel, du politique, si l’on veut répondre réellement à la crise qui menace toujours de nous replier stupidement sur une vergogne sans avenir ?

Nul doute : la recomposition à l’œuvre aujourd’hui, convulsivement, embrasse toutes les dimensions de la société française : urbaines, culturelles, économiques, sociales, politiques, idéologiques… Nous vivons un véritable Tournant post-colonial, dont le diagnostic est posé dans cet ouvrage. Un diagnostic, plutôt qu’un panorama : le paysage est en effet à construire –non à reconstruire. Histoire, société, ethnographie, sciences politiques, sciences de la communication, quelle lecture stimulante, ouvrant à la fébrilité de tenir en main, enfin, une étude levée pour faire date, aussi importante que le fut, sur le plan intellectuel, la Nouvelle Histoire d’un Braudel, d’un Bloch. Une pensée dont les enjeux sont autant scientifiques que politiques, tant "nous sommes aujourd’hui parvenus à un tournant des relations interculturelles ou interethniques, qui impose un nouveau regard sur les objets du monde".

Ruptures postcoloniales : Les nouveaux visages de la société française, collectif, Nicolas Bancel, Florence Bernault, Pascal Blanchard, Ahmed Boubeker, Editions La Découverte, Collection : La Découverte Langue, mai 2010, 538 pages, 26 euros, ISBN-13: 978-2707156891.

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 06:00
26 mai 1967, Guadeloupe, un massacre républicain passé sous silence…

Mai 1967… Une guerre semble imminente entre l’Egypte et Israël. Personne ne prête garde du coup au malaise social qui grandit en Guadeloupe. Le 22 mai, les ouvriers du bâtiment se mettent en grève à Pointe-à-Pitre. Une foule immense les soutient. De plus en plus exaspérée. Le 25 mai, une émeute éclate à pointe-à-Pitre : un militant du GONG (Groupe d’organisation Nationale de la Guadeloupe), d’obédience marxiste, vient d’être abattu par un tireur d’élite de la gendarmerie française, avec des balles dum-dum ! Un autre l’est quelques secondes plus tard sur la grande Place de la Victoire où sont rassemblés des milliers de guadeloupéens, en solidarité avec les grévistes du bâtiment. La réponse du gouvernement est hallucinante : le préfet fait relever les CRS, dont certains ont pactisé avec les manifestants, pour les remplacer par des pelotons de gardes mobiles –des militaires. Des infiltrés du SAC tirent par deux reprises sur ces gendarmes. Il n’en faut pas plus pour déclencher la tuerie : les gardes mobiles ripostent en tirant sans sommation sur la foule des manifestants. On tue à Pointe-à-Pitre, dans un carnage digne d’un revival de la Guerre d’Algérie. Mais silence radio dans les médias. Officiellement, le préfet reconnaîtra 7 morts au lendemain de ces journées, le dimanche 28 mai 67.

26 mai 1967, Guadeloupe, un massacre républicain passé sous silence…

En 1985, l’état français finira par en reconnaître 87. Mais on est loin du compte : les témoignages recueillis parmi les manifestants, le personnel hospitalier, les CRS eux-mêmes, font état de près de 200 morts. On ne sait toujours pas aujourd’hui quelle fut l‘ampleur de ce massacre : pour n’être pas fichées comme séditieuses au lendemain des émeutes, nombre de famille ne sont pas venues déclarer leurs morts, tués par balles… A la mairie, des pages entières des registres d’état civil ont été déchirées… L’état français, Droite/Gauche confondues a depuis caché la réalité des faits pour s’en tenir à une version officielle de moins en moins crédible. Que s’est-il passé à Pointe-à-Pitre dans cette dernière semaine de mai 67 ? Comment expliquer une telle sauvagerie étatique ? Le plus important massacre de civils en France depuis la Guerre d’Algérie !

Nos deux auteurs ont longuement enquêté, compulsant les dossiers, recueillant les témoignages de toutes les parties, y compris d’ancien militaire ou de CRS. On y voit donc un peu plus clair aujourd’hui, mais à peine, tant la volonté d’empêcher la vérité d’éclater au grand jour est grande aujourd’hui encore ! Ce que l’on sait, c’est que dans la nuit du 25 au 26 mai deux bataillons de commandos français ont été acheminés depuis la métropole pour sécuriser l’aéroport et les champs alentours, massacrant au passage les populations civiles qui s’y trouvaient… Ce que l’on sait, c’est que le 5 juin devait avoir lieu un essai nucléaire français à Mururoa, celui de la bombe H et que le général de Gaulle, après avoir fait quitter l’OTAN à la France le 8 juin 66, tenait beaucoup à cet essai qui allait consacrer l’indépendance stratégique du pays. Il y tenait dans les temps choisis par lui, parce que les Etats-Unis, l’URSS et le Royaume Uni faisaient tout pour empêcher ce tir de la fameuse bombe H, thermonucléaire. Et ce que l’on sait encore, c’est que cette fameuse bombe H était stationnée sur le tarmac de l’aéroport de Pointe-à-Pitre, en attendant d’être larguée sur Mururoa le 5 juin 67… Foccart, le conseiller de de Gaulle, le tenait au courant minute par minute de l’évolution de la situation en Guadeloupe, insistant sur le fait qu’elle pouvait compromettre leurs plans.

26 mai 1967, Guadeloupe, un massacre républicain passé sous silence…

Cela faisait des semaines même que des notes avertissaient l’Elysée et préconisaient de se débarrasser des meneurs, dont Jacques Nestor, assassiné par l’armée française le 25 mai 1967, pour raison d’état. Ce que l’on sait toujours, c’est que le préfet et le commissaire en place tenaient leurs ordres directement de l’Elysée. Et que ces ordres étaient clairs : celui de tirer à vue sur la foule des civils. Des civils abasourdis par la violence de la répression : des hommes, des femmes, des enfants, tirés comme des lapins, tués, blessés par milliers, dès lors qu’ils étaient dans les rues de leur ville à s’inquiéter de ce qui leur arrivait ! Un couvre-feu fut décidé à la hâte, dont beaucoup ignorait l’existence, s’exposant ainsi sans le savoir aux balles des gendarmes ! Un massacre. Enorme. Hallucinant. Tu aujourd’hui encore. Une ville en état de choc. Depuis. Toujours. Que s’est-il passé les 26 et 27 mai à Pointe-à-Pitre ? Une bombe H stationnait dans un hangar de l’aéroport, attendant d’être largué à des milliers de kilomètres de là. Près de deux-cents guadeloupéens sont morts en ignorant qu’aux yeux des autorités, leur grève menaçait de compromettre l’«opération Altaïr» : le largage de la première bombe H française !

Le sang des nègres : Mai 1967 à la Guadeloupe, le dernier massacre de la Ve République, Xavier-Marie Bonnot et François-Xavier Guillerm, Editions Galaade, coll. ESSAIS, 5 mai 2015, 160 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2351763773.

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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 06:43
Les Fusillés 1940 – 1944

4300 biographies. Missak Manoukian bien sûr, à la tête d’une prétendue armée du crime comme l’affirmaient les collabos, relayant les nazis. Des immigrés qui avaient fui des pays répressifs. Dans son cas : le génocide arménien. Poète, traducteur de Baudelaire, de Verlaine, ouvrier. Des biographies d’ouvriers du reste, la plupart du temps, travailleurs de l’ombre, héros de l’ombre que la grande Histoire a soigneusement oubliés. 4300, et ce n’est qu’un début, le travail se poursuit, unique en son genre. On pense qu’il y eut entre 15 000 et 20 000 fusillés en France, sous l’occupation. Personne n’a jamais voulu en tenir le compte, en dresser la liste. Un décompte impossible à établir aujourd’hui encore. 4300 anonymes donc, pour la plupart. Des jeunes gens souvent, dont Jean Arsac, né à Romans-sur-Isère, FTPF, fusillé à 19 ans. Ali Ben Hamed, né au Maroc le 1er janvier 1919, fusillé à Dijon le 31 juillet 1944, FTPF du maquis Horteur (Yonne), attaqué par les allemands sur dénonciation française le 21 septembre 1943. Ali fut arrêté avec trois autres de ses camarades nord-africains : Saïd Barich, Zamouci et Ouahab. Ils furent tous les quatre condamnés à mort par le tribunal d’Auxerre FK 745, puis transférés à Dijon pour y être fusillés. Saïd Barich était originaire d’Algérie. Ou bien encore Antonio Barrio Ures, né à Madrid le 19 novembre 1915, fusillé le 8 juin 44 à Rennes, dirigeant du groupe FTP-MOI de l’UNE : Union Nacional Espanola. Arrêté fin mars 44 à l’occasion d’un vaste coup de filet destiné à capturer tout le réseau «Desportitas» des espagnols de la MOI d’Ile et Vilaine… Antonio fut à l’initiative de trois déraillements de convois militaires nazis. On le voit : beaucoup d’immigrés, d’Espagne, d’Italie, d’Afrique du Nord, dont le courage n’avait d’égal que l’audace.

Les Fusillés 1940 – 1944, Dictionnaire biographique, éditions de l’Atelier, 4 mai 2015, 1952 pages, 30 euros, ean : 9782708243187

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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 06:27
Le Crépuscule du mercenaire, André Fortin

Deux époques… Marseille et puis l’Afrique. Une sale affaire d’incendie criminelle ravageant les archives comptables de la Compagnie Phocéenne de l’Afrique Occidentale (la CPAO), et des barbouzes de Françafrique traînant dans l’entourage d’un ministre de l’Intérieur. Deux générations d’hommes aguerris au combat politique, voire au combat tout court, et les casseroles qu'ils traînent derrière eux, de toutes natures, amoureuses ou d’affaires comme on le dit placidement aujourd’hui. Et dans l’intervalle, un système qui s’est usé et qui menace de rompre tant la concurrence est désormais ouverte en Afrique. Pères et fils en quelque sorte. Ougadougou, Aix, le cours Mirbeau, les morts de Françafrique et puis Margot dont Kervadec avait pris la main un jour, pour ne plus la lâcher que vide de tout sens des années plus tard. Kervadec... Les années 80, la cellule africaine du Président et aujourd’hui Stanley, petit voleur à la tire recruté par des barbouzes pour dérober la mallette d’un Ministre… Partout l’argent sale que l’on renifle comme une drogue de comptes de campagne électorale… Kervadec, notre héros. Rattrapé par de vieilles histoires. Margot, l’improbable amoureuse de ce mercenaire français en Afrique. C’est un peu ça ce roman : de vieilles histoires échouées qui n’en finissent pas de dériver, éparses. Chroniques de destins inaboutis, d’engagements perdus. C’est mélancolique et triste et tient par la douceur des personnages plongés dans l’effroi d’une vie insane. Une vie qui continue de pousser son cours inexorable, acculant les vieux briscards à leurs réflexes usés et les jeunes voyous à apprendre, à leurs dépens, ces mêmes gestes. La France pourrie en arrière-plan. Un incendie suspect donc, et une mallette arrachée. Et les amours impossibles de Margot et Kervadec, avec Margot qui surnage un temps et Kervadec à son chevet. Et puis Stanley encore, le maillon faible, le petit jeune qui ne sait pas de qui il est le fils et craque quand il se fait enlever. Voleur de mallette plus que de feu. A qui l’on rappelle opportunément qu’en France, la police dépend du gouvernement, non de la Justice. A qui l’on rappelle opportunément qu’en France la police relève de la raison d’état, si peu démocratique. Et donc d’un ordre qui n’a plus rien de républicain. Tous peuvent mourir à présent. Ne reste que la mémoire du narrateur, celle du juge Galtier, à la nage, toujours, toujours en chasse de cette France pourrie, la nôtre, qui chaque jour nous impose ses viles raisons.

Le Crépuscule du Mercenaire, André Fortin, Jigal éditions, septembre 2014, 248 pages, 18,50 euros, ean : 9791092016253.

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22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 06:54
Nuit, Edgar Hilsenrath

Attention : chef-d’œuvre…

Un ghetto juif. En Ukraine. Sous le double contrôle des roumains et des ukrainiens, dont on sait à quel point ils ont su se montrer féroces en 39-45. Mars 42 donc, le ghetto de Prokov. Ranek y vit. Il y «vit», oui, bien que survivre paraîtrait plus approprié. Mais dans ses chaussures en chiffons et son costume en haillon, Ranek vit bel et bien, s’affaire, ne se décourage jamais, toujours sur le qui-vive, toujours à flairer la bonne occase, le bon plan, le quignon de pain, la patate crue qu’il pourra échanger pour manger un jour encore, mieux : la dent en or qu’il pourra arracher de la bouche d’un cadavre pour vivre quinze jours de plus. Des cadavres justement, il y en a partout. Evidemment. Mais le récit n’en parle pas ou plutôt, ne les nomme pas sous ce vocable : il parle de morts, de corps, pas de cadavres. Il parle de quelque chose dont l’essence ne nous serait pas encore étrangère, dont la présence serait encore celle d’êtres humains. D’un pont jeté par-dessus les ténèbres.

Chaque nuit la police s’active à transformer justement des dizaines d’êtres humains en cadavres que les charrettes viendront ramasser le lendemain. En priorité, les proies les plus faciles, vagabonds des no man’s land ou des rues, tous ceux qui n’ont pas su trouver le gite d’un abri fermé ou d’un fourré épineux. Bien qu’à l’abri, personne ne le soit, la police organisant de loin en loin ses descentes pour rafler dans les immeubles en ruine les juifs qui s’y trouvent pour les acheminer vers les trains des camps d’extermination. On nettoie donc, nuit après nuit, le ghetto pour faire de la place aux nouveaux arrivants et l’on comprend alors le poids du titre choisi tant à la venue de la nuit l’angoisse colle à la peau. Tous les soirs la même terreur s’abat sur le ghetto. Il faut avoir trouvé une place, l’avoir achetée, l’avoir louée. Et chaque soir les enchères montent quand les fourrés sont combles, quand les berges sont combles, quand les entrées d’immeubles sont combles et qu’il faut se faire invisible. La nuit, des traqueurs courent les rues débusquer les corps qu’ils transformeront demain en cadavres. Alors tout un monde fait silence, se tait, chuchote, se terre, un monde d’ombres furtives qui s’agite dans un sauve-qui-peut délétère. Ranek, lui, est trop malin pour se faire prendre. Roublard, qui sait trahir quand sa vie est en jeu et faire semblant d’aider quand l’opportunité d’une bonne arnaque se présente. Ranek ? Nombreux sont celles pourtant qui l’imaginent bon. Généreux. Mais il ne peut l’être. Tout juste parfois montre-t-il un peu de commisération qu’il regrette aussitôt : la pitié, dans le ghetto, vous mène tout droit à la mort.

Pour l’heure il a pris Sarah sous sa coupe plutôt que sa protection. Peut-être parce qu’elle vient d’arriver et qu’elle porte encore des sous-vêtements décents qu’il pourra lui voler et revendre un bon prix au marché noir. Peut-être aussi parce qu’il pourra coucher avec elle, bien qu’il soit impuissant. Le sexe, dans le ghetto, c’est une sorte d’espoir auquel on s’accroche avec les moyens du bord. (N’imaginez rien d’exclusivement marchand : désirer n’est plus si facile quand tout est sale et moche et pitoyable. Mais ne plus savoir désirer, c’est comme sentir déjà la mort entrer en soi). Peut-être aussi parce que Sarah insiste, le suit partout, ne peut pas ne pas se raccrocher à lui. Edgar Hilsenrath l’évoque avec retenue. Peut-être parce que nommer ne sert plus à rien dans le ghetto. A quoi cela rimerait-il de fouiller l’âme humaine ? Qu’y resterait-il à fouiller ? Pas même ce qui fit le scandale de l’ouvrage quand il fut publié, qui montre la police juive, auxiliaire de la police roumaine, accomplir les sales besognes du ghetto. Le plus étrange au demeurant, c’est cette intimité, ce naturel dans lequel il nous lie au destin de ses personnages, si familiers, si attachants. Ranek est ainsi comme notre guide, un ami, notre regard sur ce monde. Avec lui toute la journée nous cherchons une issue à sa faim et un abri le soir pour échapper à une mort certaine. Il nous promène dans un lieu qui devient peu à peu ordinaire, éloquent, commun. Y compris ces dortoirs où s’entassent des dizaines de corps sur quelques mètres carrés, chacun sa place, juste l’empattement de l’anatomie posée à terre, dans une promiscuité hallucinée. D’un jour sur l’autre on relève les morts qu’on jette dehors au plus vite pour récupérer et vendre leur place. Jour après jour on guette l’agonie de son voisin, dépouillé avant même d’être mort, comme s’y résout Ranek, dans la peur de voir l’objet de sa convoitise prélevé par un autre. Pas de culpabilité possible : une main lave l’autre. Et puis, encore une fois, se sentir coupable, c’est la mort assurée.

Ranek vit donc, ne cesse d’aller et venir, nous entraîne sur ses pas, dans ses intrigues, ses coups. Ranek nous raconte cette histoire du rangement des corps, un quasi problème de physique. Une histoire de volumes qu’il faut tout le temps remettre à jour, calculer le poids de celui-ci, l’encombrement de cet autre et convoiter les interstices. Tout nous devient familier. Et ce n’est pas le moins monstrueux que tout cela puisse le devenir. Il nous parle d’histoires de famille, la sienne en tout premier, de son frère qui va mourir, de sa belle-sœur qui va le suivre, longtemps acharnée à maintenir en vie son mari, ce frère que Ranek bientôt abandonne au pire avant même qu’il n’en soit mort pour s’approprier sa belle-sœur et partager avec elle le peu de vie qu’il leur reste. Une histoire de survie ? Peut-être, le sexe en étendard pour tenir bon contre la nuit. Comment survit-on au jour le jour ? Le roman d’Edgar Hilsenrath est inouï de nous en offrir le récit dans cette forme romanesque si étrangement posée. Dans cette forme où la continuité narrative rassemble ce qui partout se délite sans cesse en contiguïtés obscènes. Une continuité narrative qui, à force de faire lien, élève la réalité brute, sordide, au rang d’objet artistique. L’insoutenable du ghetto soudain transcendé par les personnages qui l’habitent et sur lesquels Hilsenrath pose un regard compassionnel. Miséricorde pour l’humain : s’il ne peut y avoir de morale dans des situations aussi déshumanisantes, c’est, au-delà de toute morale, une sorte de foi qui porte le récit vers des horizons plus sublimes, et dans ce pont que le roman devient entre l’auteur et son lecteur, ce que l’on partage n’est bien sûr pas l’expérience d’Hilsenrath mais sa voix romanesque offerte pour justifier nos vies.

Le fleuve Dniestr coule au loin charriant ses cadavres, bordant le ghetto comme il borde le récit d’un cours inassouvi, charriant un mort, quelques lignes, mais quelle image que celle de ce corps dansant entre les vagues avant de disparaître à tout jamais du récit, comme une fiction nécessaire et fugace, le têtu du réel qui ne peut parvenir à trouer la fiction et la rendre autrement réelle que dans sa dimension métaphorique.

Reste des hommes, des femmes et des enfants qui font logis sans qu’aucun d’entre eux ne soit de la même famille, un peu à l’image de cette communauté que nous lecteurs formons alors avec l’auteur lui-même et son expérience inapprochable –cela ne tient que par cette misère de la solitude de tous arrimée au semblant de lui échapper, pour nous le roman, pour les indigents du ghetto, ces familles reconstituées de bric et de broc.

Et bien sûr, Ranek finit par s’affaiblir, attraper le typhus et crever pitoyablement. Là, le récit n’est plus continu mais spasmodique, avec de fortes élisions temporelles. Des tableaux se succèdent. De courts moments d’esquisses romanesques. Comme si tout était devenu impossible à dire et que l’on ne pouvait s’en remettre qu’aux images, pas mêmes possibles à crayonner. Il se referme sur l’espace topographique du début, et son intrigue initiale. Reste Deborah, la belle-sœur de Ranek, qui se promet d’être femme, et mère, l’enfant d’une autre sous le bras.

Nuit, de Edgar Hilsenrath, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarth, éditions du tripode (paru sous la marque Attila), janvier 2012, 560 pages, 25,50 euros, ean : 978-2917084427.

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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 06:26
Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey

« Et tous ces bons français qui adressent à l’Administration des lettres de dénonciation »… Juif catholique, poète, français, Max Jacob, dans ce journal imaginaire, découvre ce qu’il en coûte de porter son nom. Novembre 43, Saint-Benoît-sur-Loire. Max Jacob attend. Rien. Sinon sa dénonciation pour ce qu’il n’est pas, pour ce qu’il n’est plus, pour ce qu’il n’a jamais été vraiment : juif. Des courriers anonymes, il en reçoit. Menaçants : «Le fait de vous être converti au catholicisme, (…), ne fait de vous ni un chrétien, ni un français de souche». L’expression renvoie à notre propre actualité. Français de souche… Il n’y a pas si longtemps, un débat nous y congédiait tous explicitement, pointant cette fois les musulmans et les rroms.

Bruno Doucey a endossé la voix de Max Jacob pour tenter d’éprouver, aujourd’hui, l’anxiété, l’angoisse, la terreur et la dignité qui furent le grain d’une parole attendant son bannissement. Peu importe l’imagination qu’il a dû forcer pour compléter les pointillés de ce que l’on connaissait déjà. Ce «Je» jacobien qui se fait entendre mérite qu’on s’y frotte, moins comme un devoir de mémoire ni même le remords que nous ne méritons pas, mais l’exigence d’un «plus jamais ça» qui ne serait pas que de posture, facile, puisque la Shoah a déjà eu lieu, si confortable qu’elle en oublierait les pogroms à venir, de rroms cette fois, ou de musulmans, dans cette France même du devoir de mémoire…

Bruno Doucey est donc allé à la rencontre de ce destin foudroyé injustement. Et la question n’est pas de savoir s’il y a réussi ou non, s’il a bien ou mal incarné cette voix, s’il l’a bien ou mal dessinée, mais qu’il l’ait osé. Dans ce temps infiniment court de l’attente. 43, 44, et puis l’on envoya Max Jacob pourrir à Drancy. Pourrir, littéralement, ses poumons gorgés d’eau, malade, affaibli, mourant. Un homme pieux, qui croyait dans le Dieu des chrétiens et allait à la messe, racontant avec élégance ses difficultés de survie dans cette France raciste qui semble tellement identique à la nôtre… Doucey construit un homme occupé à ne pas l’être, cherchant comment vivre ses dernières heures de liberté, solitaire, congédié déjà dans son «allure de gnome claudiquant ». Victime idéale, forcée dans ses apparences physiques. Il raconte un homme malade, reclus dans un repli du temps, en poète lui-même, à la recherche de cette voix dont il a bien senti qu’elle allait se perdre si nous n’en répondions pas de nouveau. Il raconte un homme insensé, refusant de quitter la France, refusant de se faire vagabond, de moins en moins écrivain, de plus en plus chrétien, un homme sans histoire désormais. Littéralement. Faut-il vraiment poser la question de savoir si Bruno Doucey a su se couler dans la peau de Max Jacob ? S’il lui a été fidèle ? Il importe seulement qu’il en ait relevé le fantôme pour nous faire part de cette France abjecte de corbeaux dont le bruit lourd ne s’est pas éteint. Il raconte une agonie collective, celle d’une Nation sans Peuple et de populations qu’on égorge. Et ce gouffre obscur qui tend la flèche du récit : Drancy, comme le trou noir infécond de notre Histoire, jamais comblé, toujours prêt à ouvrir sa gueule pour attraper d’autres sujets : demain les rroms, demain les musulmans.

Le carnet jaune, donc, retrouvé : B 15872… «Préviens Cocteau», note Max Jacob. Il est à Drancy. Pour lui l’insoutenable va prendre fin. «Qui voudra écrire après Drancy devra débuter par la forme énumérative». Les juifs, les rroms, les musulmans, les juifs de nouveau, n’en doutez pas.

Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, avril 2015, 176 pages, 15,50 euros, ean : 9782362290831.

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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 06:51
Cher Pôle Emploi, Nora Philippe

Suite à des avis de radiation, la plupart du temps intempestifs, pour un retard de dix minutes à une convocation par exemple, la réalisatrice du film Pôle Emploi a eu accès à des milliers de lettres d’appel au secours écrites par des chômeurs –dans 50% des cas, la suspension de deux mois d’allocations, qui est la punition commune même dans les situations d’erreur de Pôle Emploi, provoque la paupérisation immédiate de l’allocataire. Nombre de ces courriers témoignent ainsi de l’angoisse, de la colère, de la panique de chômeurs poussés à bout. Pathétiques souvent, écrits sur des bouts de papier déchirés plutôt que des lettres à en-tête, dans une orthographe approximative, ces courriers disent une misère de masse, celle de notre pays, et un tragique sur lequel jour après jour les médias ferment les yeux. Des millions de nos concitoyens sont jetés dans ces affres et doivent quotidiennement subir la brutalité d’une administration aveugle. Et folle. Littéralement, qui leur commande de justifier avant toute absence, l’empêchement que nombre d’entre eux ne peuvent prévoir, et pour cause : il leur faudrait par exemple anticiper un décès ou une naissance et arracher un certificat médical à son médecin avant ce décès ou cette naissance pour n’avoir pas à risquer sa radiation ! «Ne me gérez pas, gardez-moi !», crie celui-ci face non seulement à la surdité de l’administration, mais sa stupidité meurtrière. Les lettres publiées témoignent en outre de réponses qui ressortissent toujours à l’ordre de l’intimité exhibée, bafouée, réduisant à néant la dignité de l’allocataire. Pôle Emploi est une machine à avilir la nation française. Et ces lettres sont des bouteilles à la mer qui nous font toucher du doigt la condition ignoble faite à des millions de nos concitoyens, suspects a priori aux yeux de l’Administration, qui se comporte comme une administration pénitentiaire assurant, de comparution en comparution, l’ordre en marche d’une société inégalitaire, despotique, aux inflexions discrétionnaires.

Cher Pôle Emploi, Nora Philippe, préface Philippe, Artières, éditions Textuel, 27 mai 2015, 112 pages, 11,90 euros, ean : 978-2845975217.

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:21
Le regard Picasso, suivi de André Masson, Nelly Kaplan

Les éditions Frémeaux rééditent deux films de Nelly Kaplan, l’un sur Picasso, l’autre Masson. Des deux, le Voyage d’Eros au cœur de l’œuvre de Masson paraît aujourd’hui le plus troublant, le plus abouti d’une certaine manière, le plus «neuf». Caméra au poing Nelly Kaplan scrute l’œuvre érotique de Masson, en feignant de la découvrir, le montage révélant combien tout cela a été prémédité. La caméra flâne, paraît parcourir les gravures comme on filmerait un paysage qui se donnerait à voir dans toute son étendue, mais pour mieux en interrompre le flux, s’arrêtant ici sur un détail balayant là un ensemble parfaitement identifiable pour faire saillir toute la violence du trait, la souligner, la révéler dans ces contiguïtés de morceaux choisis. A l’image, ce qui perce est d’un coup plus brutal, plus violent qu’on ne l’imaginait des œuvres de Masson, où la composition dissimule souvent le déchaînement de violence pourtant bien visible. Le film prend du coup une tournure épique, rehaussée par l'accompagnement musical. Scènes de guerre, gueules s’arrachant à l’entrelacs des traits griffés sur le papier, c’est un choc qu’elle saisit, le chaos qu’elle délivre. L’énergie de tout cela, l’audace surgie dans la main du peintre, où le figuratif vient poindre comme un accident, non une raison, avec ses figures crues, terriblement impudiques.

De la course de la caméra dans l’œuvre de Picasso, on en revient avec une impression plus sobre. C’est quelque chose comme un hymne qui nous est offert, une poésie filmée à l’occasion de l’Année Picasso, en 1967. Ce dernier a 81 ans, son œuvre est derrière lui, il en parle ou elle lui en fait parler sans l’excès du geste. Images d’actualité, l’ensemble colle presque pédagogiquement au projet scénographique réalisé aux Petit et Grand Palais, «l’inventaire de quelqu’un qui s’appelle comme moi», ainsi qu’aimait à le qualifier Picasso. Variations de Beethoven sur un thème de Diabelli, le film est plus sage, découpé en rubriques. Ouvrant sur le formidable chapitre des autoportraits qui saisissent : c’est du Giotto dans cette manière de remplir les surfaces !

Nelly Kaplan cède tout de même au plaisir d’instruire notre regard, qui doit passer par la rupture des Demoiselles d’Avignon pour éduquer notre compréhension de l'œuvre. L’analyse n’est pas savante bien sûr –on le regrette presque parfois, en particulier lorsque est évoquée cette phrase aussi malicieuse qu’obscure de Picasso, parlant de cette «trahison du sensible» qui l’aurait contraint à rompre avec ses représentations premières. Mais le propos est ailleurs, construit par avance, jouant de l’effet de dramatisation pour laisser surgir un trait, une figure, qui au vrai donne surtout à voir une sorte de désespoir de la caméra à la poursuite d’un objet qui lui échappe : la peinture. Il y a quelque chose de pathétique souvent, dans les mouvements de cette caméra, s’approchant, s’éloignant, sans rien pouvoir saisir. «Le cinéma en peinture», disait Nelly Kaplan de son essai, interrogeant sans cesse ses raisons de cadrer ou de décadrer, et la succession des plans. Quel moyen l’art cinématographique peut-il mettre en œuvre pour rendre compte des moyens picturaux ? On le sait : ils sont chétifs. Il faut donc faire autrement, ce à quoi s’est employée Nelly Kaplan, nous proposant du coup la mise en scène d’un événement esthétique : son regard sur l’œuvre de Picasso.

LE REGARD PICASSO, SUIVI DE ANDRÉ MASSON À LA SOURCE LA FEMME AIMÉE, de Nelly Kaplan, éditions fremeaux et associes, PRODUCTION : CYTHERE FILMS, (CLAUDE MAKOVSKI ET NELLY KAPLAN), DURÉE TOTALE : 64 MIN, DVD NTSC - COMPATIBLE MONDE

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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 05:54
Les déshérités, François-Xavier Bellamy

Le 9 mars 1842, la première de Nabucco a incité les italiens à lutter pour leur identité et leur liberté. Quel Nabucco viendra sauver la France de sa piètre médiocrité ?, se demande l’auteur de cet essai. Il aurait pu au fond évoquer les cours de Mickiewicz ou ceux de Michelet au Collège de France, qui s’achevait en émeute que la police réprimait durement. Ou Sartre encore, sinon Foucault. Mais certes, quelle pièce, quel roman jetterait aujourd’hui des millions de français dans les rues, pour défendre leur (vraie) liberté ? Le constat est amer, tant l’indifférence, sinon la défiance, voire le mépris dans lequel est tenue la culture en France est grand, symptôme d’une société dont rien ne vient endiguer la médiocrité. Mais c’est moins la question de la culture qui est ici en cause, que celle de la transmission, celle de l’école donc, qui en eut longtemps la charge exclusive. Transmission en crise selon l’auteur, dans un pays dont l’enseignement ne fonctionne plus. En philosophe il en étudie les points de rupture, mettant en cause trois auteurs parmi les plus fondamentaux de notre patrimoine.

Descartes tout d’abord, qui voyait dans la transmission une faille de la raison. Car à ses yeux, l’enjeu était celui de la capacité de la preuve. Il en forgea sa Méthode, persuadé que la confusion était la condition même de l’enseignement en France. Ecole qui, à l’en croire, devrait se contenter de matières d’éveil alertant l’esprit, plutôt que d’infliger cette sorte d’apprentissage laborieux de pensées demain dépassées. Il faut y apprendre à penser, plutôt que des pensées. D’une façon telle que l’individu y devienne l’auteur de son savoir, sous certaines conditions de méthodes, cela va de soi. Quant à l’éducateur, Descartes ne pensait pas que sa charge était de transmettre mais, un peu à la manière d’un Montaigne, de susciter le désir, avec encore une fois pour seul outil l’esprit critique. On le voit : l’école française en est bien loin !

Rousseau ensuite, aux yeux duquel la culture était vaine. Nos savants ne faisaient pour lui que notre malheur, tout comme les artistes. Bienheureux donc, celui qui n’avait jamais appris. Dans l’Emile, l’éducateur devient une menace. L’immédiat s’y fait souverain : il n’y a pas de savoir à transmettre, mais des situations à organiser, des expériences à réaliser. «Je hais les livres», affirmait Rousseau, qui figent le savoir, l’enferment, l’ossifient.

Bourdieu enfin, qui dénonça non sans raison pourtant ce capital symbolique de la transmission qui ne cesse de justifier la hiérarchie des classes sociales. L’école était devenue à ses yeux le lieu d’une vraie violence : elle humilie, oriente, sélectionne, détruit. La transmission, à ses yeux, n’était rien d’autre que la reproduction.

Trois auteurs qui, aux yeux de notre essayiste, nous aurait enfermés dans une impasse. Est-ce bien vrai ? Nous ne saurions plus transmettre. L’école moins que n’importe quelle autre institution. Mais l’auteur de ce raisonnement a beau dénoncer ces réformes en effet affligeantes d’une école qui réduit chacun (en apparence) à un pitoyable socle commun conçu pour l’«équiper», il n’en oublie pas moins qu’en réalité, deux écoles coexistent en France : celle des classes populaires dont l’impératif est le renoncement, fautes de moyens accordés, et celle des élites, tombée dans le domaine de l’enseignement privé ou celui, privatif, des beaux quartiers, où l’enseignement a maintenu ses exigences. Pour les uns, le fameux «bagage commun» qui en dit long sur la programmation de leur «médiocrité». Pour les autres, l’accès au patrimoine culturel. Et ce n’est pas son exemple de la suppression de l’épreuve de culture générale en 2011 à l’entrée à Sciences-Po qui à lui seul parvient à nous donner à penser qu’en effet la vulgarité est la règle dans la conception française de la transmission du savoir. Sciences-Po demeure l’affaire des élites, non celle des classes populaires –les plus nombreuses ! La suppression de cette épreuve de culture générale ne traduit pas le renoncement à l’extraction des élites, mais leur confinement. Il n’est que d’étudier la formation de ces mêmes élites à Sciences-Po pour le comprendre. Non, le savoir n’est pas devenu un bagage inutile. Non, l’érudition n’est pas devenue une faute de goût. L’orthographe est toujours un outil d’exclusion, tout comme les références culturelles et artistiques. Mais certes, les élites communiquent autrement sur la culture, pour mettre en avant et dénoncer dans le même temps cette culture de masse imbécile qu’ils ne cessent de produire. Comme un colifichet ou un piège où brider sans retenue les classes populaires. L’indifférence est feinte. Même si, in fine, ces élites elles-mêmes ont fini par s’enfermer à leur tour dans un discours culturel pitoyable. Une société du mépris en somme, qui n’a de cesse d’empêcher l’accès du plus grand nombre à la possibilité même de penser autrement le monde et sa relation au monde. Ce n’est pas Bourdieu qu’il faut ainsi railler, ni Rousseau, ni Descartes, mais ces élites qui tentent de nous enfermer dans leur pathétique désespérant, à l’image d’une classe politique cultivant sans vergogne une sottise calculée.

Les déshérités : ou l’urgence de transmettre, François-Xavier Bellamy, Plon, 28 août 2014, 207 pages, 17 euros, ean : 978-2259223430.

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