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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 09:29

Récits de travail en fait, de résistance, aux gouvernements d'oppression comme à l’histoire officielle. Histoire sociale donc, mais aussi politique, culturelle, idéologique. Celle des gens de peu, des sans dents, des laissés pour compte. Une histoire savante qui refuse de s’enfermer dans l’érudition. Une histoire en gestation, la nôtre toujours, de mémoire sur l'exercice du pouvoir en France, sa dureté voire sa crapulerie à l’heure de commémorer Napoléon plutôt que la Commune, Napoléon III plutôt que la République, la Constitution de la Vème République, plutôt que celle du 24 juin 1793, qui commence par ces mots : "Le peuple français (...) a résolu d'exposer dans une déclaration solennelle (...), afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l'objet de sa mission"...

Une histoire des dominés donc. De ceux qui, réellement, font l’histoire, les dominants se contentant de la défaire.

Une histoire qui commence ici en 1685, par l’adoption du Code noir. Celle sur laquelle je vais m'attarder, tant elle contient en germe toutes nos histoires à venir. Car 1685, c’est aussi l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale pour les livrer à une odieuse répression. Minorité religieuse, hommes et femmes sans noms, ils ne sont déjà «rien», dans cette «histoire de France» qui s’écrit avec complaisance.

Son essai, Michelle Roncarini-Fournel l’achève en 2005. L’année de l’inscription d’une quête identitaire névrotique au sommet de l’état français. D’une quête identitaire rageuse. Mais 2005, c’est aussi l‘année où le peuple français est sommé de ne plus exister. Car c’est l’année où il refuse, par un vote démocratique, cette Europe dont les nantis veulent achever la construction et qu'ils poursuivront au mépris de toutes les règles démocratiques.

1685 donc. Ils ne sont rien. «Ils» : ceux qui sont priés de n’avoir plus d’identité. L’autorité royale va le leur faire sentir du reste. Avec la plus extrême violence. 1685 : l’édit de Nantes est révoqué. 1685, le code noir légalise et encadre la pratique de l’esclavage. Je sais : on y a vu un progrès. Il ne sera abrogé qu’en 1848 : là, oui, ce sera un véritable progrès. Patience, nous dit-on toujours. Mais la patience a un bon dos fourbu, meurtri. L’article 1er de ce code s’applique aux juifs, qui doivent être «chassés» de nos îles. Les deux articles suivants imposent le baptême chrétien à tous les esclaves. On verra plus loin que ces articles servent à régler la question protestante, presque dans les mêmes termes. Voire la question paysanne. En tout cas les paysans, eux, se reconnaîtront dans ce code noir ! Bref : les esclaves iront à la messe le dimanche, au lieu de s’échiner dans les champs. C’est sans doute là que se loge ce fameux progrès… Les articles suivants administrent les corps, cette tentation toujours reprise du pouvoir en France, sur le corps du citoyen. A l'époque, on s'interroge et fixe la ration alimentaire journalière d’un esclave, apte à maintenir sa force de travail. Important donc, puisque ces corps sont des outils de production. Et les esclaves deviennent ainsi des «biens meubles» qui relèvent du patrimoine de leur propriétaire, lequel peut les céder dans le contrat de vente de sa propriété. 

Et l'histoire officielle d'oublier 1639. Soixante esclaves se révoltent alors aux Antilles. C’est très peu, c’est énorme pour le royaume qui prend soin d’en consigner les faits et qui envoie 500 hommes armés pour écraser cette rébellion. 500 brutes qui vont brûler les vieillards, les hommes, les femmes, pas les bâtis. Ni les enfants, qui sont un investissement. Les adultes qui y réchappent, on les écartèle en place publique. Mais les révoltes ne cesseront jamais désormais. C’est cela qu’oublie notre vision de l’histoire de France. Les révoltes d’esclaves, dès lors, ne cesseront jamais.

Et c’est pareil pour les protestants. Révoltes et persécutions ont commencé en fait bien avant 1685. On se rappelle les dragonnades de 1681 à 1683, fanatiques, accompagnées de mesures édifiantes empêchant les protestants de travailler. Alors octobre 1685… tenez : Louis XIV vient de se marier. C’est cela qu’on retient dans la France de 2021. Ce climat de dévotion de la cour. Colbert est mort, on le déplore. Et l’on oublie que la noblesse catholique encourage les dragonnades. Il n’y en a même pas assez à son goût. Des généraux se lèvent pour hurler à l’abomination, lancer un appel officiel, la France est en danger. L’ennemi est protestant, il est français, il est «partout» (de sinistre mémoire dans la seconde guerre mondiale)… Le premier article de l’édit de Fontainebleau exige la destruction des temples protestants. Bientôt on interdit ce culte et les enfants de protestants sont contraints de se faire baptiser catholiques, comme les esclaves des îles, tandis que les pasteurs ont le choix entre la conversion ou l’émigration.

«Désert». C’est le terme que les protestants de l’époque emploie pour qualifier cette période de l’histoire de f(R)ance. Un désert héroïque de 1685 à 1760, fait de persécutions et de luttes, car les luttes ne cesseront jamais. Puis un désert toléré, de 1760 à 1787, au fil duquel la répression s’estompe, impuissante, vaine. La résistance ? Elle est de tous temps et toujours, elle est l'œuvre des femmes d'abord, que l’aristocratie française baptise «les opiniâtres», vouées à l’enfermement médical tandis que leurs hommes deviennent des galériens. La résistance, c’est encore cette guerre des camisards, dans les Cévennes, de 1702 à 1704. Une guerre de partisans au cours de laquelle des hommes sans armes osent affronter les armées du roi.  Au demeurant, partout dans les campagnes, au-delà des protestants, la révolte ne cesse de s'alimenter. On l’a dit : les paysans se reconnaissent dans ce code noir, ils se décrivent eux-mêmes comme les noirs du régime, ses esclaves. Viennent les années prérévolutionnaires. Années d’émeutes, de révoltes. On se soulève partout, contre la spéculation, les taxes. On attaque les entrepôts du commerce du grain. Sans grande surprise, ces révoltes ne revendiquent pas, d’emblée, le pouvoir, mais la morale. On veut plus de justice, d’équité. Avant de comprendre que c'est le pouvoir qu'il faut viser, non ses discours. Mais le royaume reste sourd à ces revendications. Arrive alors la sublime période des Cahiers de Doléance avec sa formidable libération de la parole et de l’intelligence populaire à la remorque de laquelle, toujours, courrons les révolutionnaires «patentés ».

Automne 2005 pour conclusion provisoire. La France connaît l’ère des révoltes urbaines. Celles des enfants d’immigrés que l’on mate en envoyant l’armée et en promulguant des Lois, dont la Loi du 23 février 2005 sur le bilan positif de la colonisation... Et puis le 27 octobre 2005, deux enfants, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. «Je donne pas cher de leur peau», s’exclamera l’un des policiers poursuivants, sans, une seconde, envisager qu’il s'agit d’enfants. L’état d’urgence est prononcé. La dynamique des révoltes est enclenchée de nouveau et pour des années…

Les Luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel, éditions Zones, décembre 2016, 1008 pages, 28 euros, ean : 9782355220883.

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3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 10:17

Depuis Pompidou, Mitterrand compris bien évidemment, l’objectif des politiques publiques n’a jamais été le plein emploi. L’emploi n’a jamais été une priorité néolibérale, dont Ken Loach, dans sa préface, rappelle que bien au contraire, le chômage de masse aura toujours été l’objectif politique et économique du néolibéralisme, de Pompidou à Macron.  Politiquement, le choix du chômage de masse s’est inscrit dans la volonté néolibérale, depuis Mitterrand, de provoquer des conflits majeurs que les gouvernements savaient pouvoir gagner, avec la complicité des médias, des grandes centrales syndicales et des socialistes : ces conflits étaient indispensables pour casser les révoltes ouvrières. On se rappellera la bataille cruciale des mineurs en Angleterre, en 1984, une grève d’un an, perdue « grâce » aux leaders syndicaux et aux travaillistes.

Pompidou donc, à la veille de sa mort.  La France compte 400 000 chômeurs.  Un cap vient d’être franchi. Pompidou fait croire que le chômage est sa priorité, cela deviendra l'élément de langage mensonger incontournable de tous les gouvernements en place depuis.  Jusqu’au fameux «on a tout essayé» d’un Mitterrand chargé d’entreprendre la liquidation de la Gauche française…

Le levier du chômage, c'est celui de la précarisation de la société française, au profit de la montée en puissance du pouvoir de la Finance. 1973, Pompidou crée artificiellement les conditions d’une dette éternelle. En 1983, Mitterrand invente le tournant de la rigueur perpétuelle. Désormais la stabilité de la monnaie primera, qui se concrétisera par la paupérisation de millions de français et la production d’un discours cynique, barbare, contre les chômeurs, dans une société qui ne crée pas d’emplois.

Trois ans d’enquête ont permis aux auteurs d’en démonter les rouages et les complicités, de Monet à Raymond Barre, en passant par Delors et Fabius, en passant donc par cette fausse gauche qui n’a cessé de poursuivre le vieux rêve néolibéral sous couvert d’un discours social. Au cœur de leur pensée : Hayek, dont Barre fut le traducteur en France. Hayek devenu le marqueur culturel des «élites» françaises avec sa thèse de l’arriération des peuples, qu’il faut transformer de force, tant ils sont rétifs à tout changement… Sous ce discours, une prétendue science devenue religion : l’économie. Et des techniques de domination dissimulées sous une phraséologie pseudo savante : c’est Delors désindexant les salaires de l’inflation pour libérer la Finance. C’est Mitterrand faisant le choix du franc fort qui va provoquer une hausse sans précédent du chômage. C’est L’Union Européenne structurant le chômage de masse comme  variable d’ajustement face au sacro-saint équilibre financier sur lequel campe aujourd’hui un Lemaire. Leur UE ? Un despotisme de basse intensité qui fait des millions de victimes. Une gouvernance qui échappe à tout contrôle démocratique. L’euro n’est pas une monnaie : c’est une méthode de gouvernement, un outil de domination des peuples.

Il faut lire cet ouvrage, passablement documenté, où les auteurs sont allés jusqu'à faire reparler les acteurs de notre déconfiture pour saisir en pleine clarté l’énormité de ce qui s’est mis en place en France et en Europe depuis Monet. Exit la démocratie, exit la paix sociale : ils ont livré leur guerre qu’ils pensent gagner à présent. Macron n’en fait que parachever l’œuvre de malfaisance avec son dernier projet de Loi pour accentuer la paupérisation des classes populaires et moyennes et vouer les chômeurs à la terreur économique. Nous n’avons plus le choix. Nous ne le savons que trop bien : il n’y a guère d’autre issue que celle d’un conflit violent qu’il faudra gagner, si nous ne voulons pas avoir bientôt tout perdu… En nous rappelant que sans conquête politique, toutes les luttes sont vaines.

Benoît Collombat et Damien Cuvillier, Le choix du chômage, de Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique, préface de Ken Loach, Futuropolis, mars 2021, 26 euros, 288 pages, ean : 9782754825450.

https://www.futuropolis.fr/9782754825450/le-choix-du-chomage.html

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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 15:34

Pour le 150ème anniversaire de la Commune de Paris, le peuple française s'est réapproprié sa mémoire, caviardée par la réaction. Cet étrange objet qu'est la Commune de Paris n'en finit pas de nous convoquer et semble prendre aujourd'hui un nouveau tournant décisif dans sa réappropriation, par les femmes, par les Gilets Jaunes, par les femmes Gilets Jaunes. Nous nous reconnaissons dans cette histoire.

Paris, 1858. Marie est servante d'une grande famille aristocrate. Monsieur rentre d'Afrique, exhibant ses trophées : c'est que monsieur est colonel, et grand chasseur. Sa fille lit Thoreau mine de rien, Proudhon, Bakounine... Elle veut s'émanciper, échapper à la tutelle paternelle, se fiancer. Le colonel la traîne au couvent. A l'époque, c'était simple : on enfermait les jeunes filles récalcitrantes au couvent, avec la bénédiction de l'Eglise.

Paris, 1871. On retrouve Marie, ni militante, ni intellectuel. Elle a quitté son emploi auprès de monsieur, pour devenir ouvrière à la journée. Monsieur a fui, à Versailles. La Commune ? Un hasard pour elle. Non : une décision. Elle s'y est jeté à corps perdu : c'est de sa vie que parle cette insurrection. Parmi les insurgés, d'innombrables femmes. On l'a dit, il faut le répéter. Avril 1871. Paris se hérisse de barricades. Marie a adhéré à l'Union des femmes. Elle court avec d'autres à Picpus, libérer les jeunes filles prisonnières du couvent. Parmi elles : Melle Eugénie. Maigre et folle. Marie la sauve, l'arrache à sa prison, la soigne. Hélas, les versaillais donne l'assaut. En juin 1871, Marie passe devant la 4ème Chambre d'accusation. Pour le juge, l'équation est simple : communarde = catin, là où, selon lui, conduisent les utopies. Juin 1871, 24 Conseils de guerre «purgent» 34 952 hommes, 819 femmes, 538 enfants. 93 d'entre eux sont immédiatement condamnés à mort. 251 aux travaux forcés. 5 000 à la déportation. 3359 prennent de lourdes peines de prison. 2445 sont acquittés. Des milliers de communards fuient vers l'Angleterre, la Belgique, la Suisse. 1871, c'est l'année où les hommes politiques prennent peur des femmes : il faut les écarter à tout prix de la scène politique. «Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes», écrira Alexandre Dumas fils....

Lupano, Fourquemin, Communardes, Nous ne dirons rien de leurs femelles, couleurs de Anouk Bell, éditions Vents d'Ouest, février 2016, réimpression 2021, 56 pages ean : 9782749327985

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7 avril 2021 3 07 /04 /avril /2021 12:04

Londres, avril 1871. Karl Marx attend avec impatience des nouvelles de la Commune de Paris. Son informatrice : une mystérieuse russian lady, présidente de l'Union des femmes. Elle est son oreille. Grâce à son réseau, cette aristocrate russe très engagée dans la lutte a pu mettre la main sur des stocks de tissus et... d'armes. Elle organise la logistique des besoins en vêtements des communards, et compte bien armer les femmes de Paris. Radicale, elle est de celles qui poussent les insurgés à mettre la main sur le pactole de la Banque de France, après avoir découvert que chaque semaine, un émissaire des Versaillais se rendait à Paris en toute quiétude pour y chercher les millions que la banque prête aux ennemis de la Commune : 313 millions de francs de l'époque, au total, seront acheminés jusqu'à Versailles, quand dans le même temps, la Banque n'aura consenti qu'un prêt de 9 millions aux insurgés ! Liza Dimitrieff n'en revient pas et fait acheter du pétrole pour ses pétroleuses. Elle sait que seule la lutte armée permettra aux insurgés de faire basculer l'issue, forcément fatale. Mais son combat, elle le mène aussi sur le front de la lutte des femmes pour l'égalité, pour que les femmes puissent bénéficier enfin des mêmes droits que les hommes, sur les barricades comme au Comité Central. Mais les communards hésitent. Autant à s'emparer du trésor de la Banque de France, qu'à faire entrer les femmes au siège du CC, ou armer massivement la population parisienne. Les sources de Liza sont pourtant claires : A Versailles, la contre-offensive se prépare. Avec l'argent de la Banque de France. 120 000 hommes ont convergé sur Versailles. Liza tente le tout pour le tout, mais Rossel, le délégué à la guerre, contrecarre ses plans et veut l'emprisonner. Le jour de son arrestation, les Versaillais lancent leur offensive. Les parisiennes fondent sur les versaillais, mais il est trop tard déjà. Les massacres commencent. Les communards sont mal préparés, et peu armés : on retrouvera dans Paris 450 000 fusils et 14 000 carabines non distribués... Liza réussira à fuir. Elle rentrera en Russie, accompagnera son mari, déporté en Sibérie, où elle vivra vingt ans encore avant de mourir. Magnifique évocation d'une femme mystérieuse que les communards ont eu tort de ne pas mieux écouter !

Lupano et Jean, Communardes, L'aristocrate fantôme, éditions Vents d'Ouest, sept 2015, réimpression janvier 2021, 56 pages, ean : 9782749307534.

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 09:46

«La miséricorde, un thème fondamental pour le XXIème siècle», affirme d’emblée Walter Kasper. A la veille de Pâques, comme de Pessah, peut-être est-il intéressant de revenir sur cette très belle médiation théologico-philosophique qui fonde un autre rapport au vivant, toujours remis en chantier, jamais mis en œuvre par quelque institution que ce soit dans le monde. Pour preuve, le thème fut invoqué dès l’ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 1962, par le pape Jean XXIII, qui commandait alors aux chrétiens de vivre autrement le message de l’Evangile, Jean XXIII allant même jusqu’à établir un lien entre Miséricorde et Vérité, la pastorale chrétienne ne pouvant, à ses yeux, qu’être miséricordieuse… Elle ne le fut guère… Et demeura l’objet de la seconde encyclique de Jean-Paul II : Dives in misericordia (1980). Toujours remise sur le métier donc.

Walter Kasper interprète le mystère pascal comme le mystère de la miséricorde. Une limite posée au Mal. Limite exigeante, qui commande une sorte de retournement : ce n’est pas le Mal qui est visé ici, mais la vérité de la relation au monde, des «justes», ou de ceux, innombrables, qui pensent l’être... Au point qu’aux yeux du Cardinal, «rencontrer le Christ signifie rencontrer la miséricorde de Dieu» : l’évangile du XXIème siècle enseigne la justification du pêcheur, non celle du péché. Walter Kasper, philosophe autant que théologien, rappelle que cette miséricorde divine découle de la révélation de Dieu dans l’Histoire, non de son être métaphysique. On le comprend : elle ne peut être un attribut de Dieu sans que cela n’aboutisse à une impasse, Dieu, dans son être métaphysique ne pouvant «souffrir», puisque la souffrance signe l’appel d’un manque. En conséquence de quoi on ne peut partir que de l’inscription de Dieu dans notre Histoire pour comprendre toute la place de cette miséricorde : dans ce battement du temps des hommes, la Justice divine n’est pas faite pour punir, mais pour justifier.

La doctrine de  la justification intervint très tard dans le débat théologique des chrétientés : au  XXème siècle. Sans doute parce qu’il fallut alors enfin envisager la miséricorde comme un problème de société. Et curieusement, au travers d’une relecture de Marx, affirmant que la religion, avant d’être un opium, «est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit» (dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, paragraphe 4). Marx reconnaissait ainsi à la religion une ouverture protestataire, non sans en pointer le paradoxe et les limites, «la misère religieuse» lui apparaissant à la fois «l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle», mais une expression détournée par l’idéologie bourgeoise pour aider à «consoler» et donc fuir le monde, non à la transformer.

Et Kasper d’égrener ensuite la fortune de l’idée de miséricorde dans le champ philosophique, sans contourner la difficulté à la définir et donc ses usages et ses récits : Nietzsche par exemple, la condamnait pour ce qu’elle masquait, l’égoïsme individuel. Qu’est-ce que com-patir avec l’homme qui souffre ? C’est, nous dit Kasper, garder son cœur auprès d’autrui, rappelant Aristote, le premier à en valoriser, contre Platon, le mouvement. Dans sa poétique, Aristote en trace le périmètre : il s’agit bien, déjà, d’une purgation intérieure qui contraint celui qui la vit, non celui à qui elle s’adresse. Augustin, dans son prolongement, y voyait la contrainte ordonnée à chacun de combattre l’injustice. Et pour Thomas d’Aquin, elle devint l’expression de la vraie souveraineté. Mais dans un lien concret de moi vers un autre et non vers «tous» les autres, indifférenciés. C’est que Thomas ne croyait pas en une miséricorde abstraite, intellectuelle, qu’aucun lien charnel n’unirait à autrui, cette absence de lien charnel conduisant immanquablement à esthétiser cette compassion, en offrir le pur spectacle inauthentique.

Schopenhauer, dans la même perspective, avait fini par la placer au centre de toute éthique : par elle, nous affirmons que nous nous reconnaissons en l’autre. Walter Kasper déroule ainsi toutes les grandes pensées philosophiques qui se sont emparé de cette notion pour en comprendre le sens, de Derrida à Ricoeur nous sommant d’être attentif à l’autre dans la construction d’un rapport de Justice.

Au passage, Kasper nous livre une belle médiation sur la question de l’être, inspirée par sa connaissance de l’hébreu et du grec ancien. Dans la langue hébraïque en effet, être c’est toujours «être là», quand le grec ancien en fait un exister comme en suspens, ou au repos : non encore là. Il faut comprendre le sens de cette traduction pour mieux appréhender ce qui est en jeu dans la miséricorde. Un sentiment qui recèle à ses yeux la réponse à la question de savoir quel est le sens ultime du monde. La substance en soi ? Le sujet ? Non, affirme Kasper :  c'est l’amour comme ontologie, qui occasionne un décentrement subtil, car l’amour vrai implique une distance qui permette de respecter la différence et de préserver la dignité de l’autre. La miséricorde s’affirme ainsi comme une sorte de miroir intime de son être, et pour un chrétien, la base concrète de l’économie du salut.

Quel est le sens de la vie, encore une fois, nous interroge Kasper. Les Ecritures ne donnent pas de réponse simple à cette question, car en retour de notre liberté, il appartient à chacun d’apporter sa réponse personnelle. Or aux yeux de Kasper, le chemin d’Emmaüs apparaît comme la réponse paradigmatique du cheminement de la foi des chrétiens : seul l’amour du prochain est le signe distinctif du vrai chrétien. Etre miséricordieux, au fond, c’est rencontrer l’autre dans sa misère, et cela vaut pour quiconque, chrétien ou non. La miséricorde s’affirme ainsi comme le sacrement de la présence efficiente de l’autre en moi. Rejoindre les hommes dans leurs détresses et leurs souffrances, dans la vérité des faits et des êtres, c’est cela, la belle vertu de la miséricorde.

 

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde, clé de la vie chrétienne, collection Theologia, éditions EDB, traduit de l’allemand par Esther et Marie-Noëlle Villedieu de Torcy, avril 2015, 214 pages, ean 9782840248187.

Peinture du Caravage, le souper à Emmaüs (1606), Académie des Beaux-Arts de Brera, Milan.

Seconde peinture : les sept Oeuvres de miséricorde (1607), Pio Monte della Misericordia, Naples.

Miséricorde "corporelle" dans le dogme catholique, les 7 oeuvres sont :

- la mise en terre des morts (arrière-plan, deux hommes portent un mort)

-la visite des prisonniers et le soin envers les affamés (sur la droite, la jeune fille)

-l'aide aux sans-abri (le pèlerin et sa coquille)

-la visite des malades (le mendiant au sol)

-la nécessité d'habiller ceux qui n'ont rien (Saint-Martin)

-la nécessité de donner à boire à ceux qui ont soif (Samson et l'âne).

 

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 12:05

C’est l’histoire d’une photo de mauvaise qualité, celle d’un pavé jeté, conservée à la BNF sous la cote CR-45-20769. Photo d’une barricade, les flics d’un côté, les étudiants de l’autre. En fait, pas vraiment une barricade : elle n’obstrue rien. Prise avec un grand angle, on y voit une jeune fille blonde assise sur le bord du trottoir et Martin, debout devant elle. Avec Malek. Ces deux-là joueront un rôle important dans notre histoire. A vingt mètres d’eux, les gardes mobiles et un fourgon de flics. A son bord, Fernand, qui va perdre le contrôle de ce véhicule. Et tout va s'enchaîner… Un battement d’ailes. C’est l’histoire d’un battement d’ailes : celui d’un micro événement donnant naissance, par ricochet, à un événement historique. Un peu comme celui du papillon qui, au XVIIIème siècle, provoqua un tsunami au Japon. Mais l’Histoire des hommes n’est jamais «naturelle»… Ce n’est donc pas tout à fait l’histoire d’un hasard, mais la trame d’un complot dont l’auteur va démêler les fils. Nous sommes au tout début des années 80. Mitterrand se demande comment récupérer Mai 68. A ses côtés, l’indéboulonnable et cauteleux Attali, qui n’a à la bouche que le mépris des masses. Et l’enquête d’un commandant du SIRPA sur cette histoire de fourgon policier conduit par Fernand. Derrière, une théorie complotiste : le déclenchement de mai 68 serait la conséquence d’une manœuvre de la Gauche pour faire croire à une provocation de la Droite… Tortueux. Mais amusant, cette Gauche liquidatrice… N’était  l’intention de l’auteur, énième tentative de liquider Mai 68. N’était sous le commentaire de mai 68, l’aveuglement de nos élites à n’y pas voir les traces d’un réel soulèvement populaire, toujours ramené au monôme d’étudiant… C’est au fond toujours la même histoire en filigrane qui se rejoue depuis les années 80 à propos de Mai 68 : la Droite pétrie de peur face à l’irruption des masses dans le cours de l’Histoire, de Gaulle filant à l’anglaise consulter Massu et les revanchards de l’après-68 ratiocinant sur les décombres d’un échec populaire. On voit bien cet horizon se dessiner sous la plume de l’auteur. En finir pour la énième fois avec Mai 68, à croire qu’on n’en finira jamais donc, de ressasser et dénoncer, pour faire de cet événement finalement un objet de mémoire des plus intéressants, traçant au présent les lignes de partage, à défaut d’une signification historique claire. A force de lectures, relectures, réécritures, Mai 68 est devenu un lieu d’une mémoire qui ne cesse de s’échafauder sur les décombres de notre présent, non de notre passé. C’est ça, l’intérêt de ce roman à mes yeux. En tentant de liquider l’idée de la première barricade, l’auteur croit en avoir fini avec Mai 68. Mais l’événement n’a pas fini de prendre forme… Reste le récit, l’enquête s’assurant du vraisemblable, nouée dans l’incertain où tout peut arriver, la patte des historiens modulée pour faire vrai. Et quelques personnages attachants. Sinon les lieux eux-mêmes, mieux vêtus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui dans leur plastron gentrifié. On en mesure l’écart : le Boul’Mich’ n’existe plus, c’est bien dommage…

 

Alain Leroux, Boul’Mich’ 3 mai 68 – 17h58, édition Delirium, décembre 2020, 240 pages, 13 euros, ean : 9791091633161.

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26 mars 2021 5 26 /03 /mars /2021 09:31

Quatre nouvelles inédites, sorties en librairie juste avant le confinement, selon la volonté de Stephen King, pour soutenir les librairies. Traduit dans des délais très courts : publié le 21 avril 2020 aux Etats-Unis, le recueil sort le 10 février 2021 en France. Du «King vintage», selon Kirkus Review, Shining revisité, une suite inédite à Outsider, et le retour de Holly Gibney, entre deux névroses, attachante comme jamais. Le recueil fut immédiatement logé à la 1re place de la New York Times Best Seller list, pour y rester quinze semaines. Il faut dire qu’il campait précisément sur nos peurs, comme celle d’un attentat terroriste dans un collège. Ailleurs, King met beaucoup en scène le monde enseignant, finalement aux premières loges de tout... Tantôt vertueux, tantôt accablé, frappé d’impuissance, pétri de doutes. Le monde est en train de sombrer, King en décrit l’apocalypse lente, tandis qu’inexplicablement, nous restons attachés aux passions tristes qu’offrent les objets manufacturés dont nous ne pouvons nous passer, et qui tirent jour après jour le nœud coulant passé autour de notre cou. Netflix a aussitôt acquis les droits de Le Téléphone, et HBO de Si ça saigne, pour Holly on espère, et nous livrer un personnage tout en tocs et réflexions baroques sur la mort. L’écriture de King sait parfaitement s’organiser en plans cinématographique et se prête comme nulle autre à sa mise en voix. Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort en sont la claire démonstration, à interpeller le lecteur comme ils le font, le mener, le bousculer, l’effroi aux lèvres, l’incompréhension en bouche. Leur lecture est alerte plutôt que vive, soutenant un rythme haletant, propre à vous porter au bord de la crise de nerf…

 

Stephen King, Si ça saigne, Audiolib, livre lu par Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort, traduit par Jean Esch, 17 mars 2021, 2 CD MP3, durée : 15h11, 25.90 euros, ean : 9791035405038.

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25 mars 2021 4 25 /03 /mars /2021 10:59

Nous retrouvons Konrad, ce policier fiévreux à la retraite, qui ne remplace en rien Erlendur et ne se soucie du reste pas de le remplacer : l’auteur a cherché à construire autre chose avec ce personnage, autrement. Konrad enquête donc, en privé. Sur la disparition d’une jeune fille perdue dans la drogue. Et croise une amie, qui évoque une vieille affaire, une enfant cette fois, retrouvée noyée en 1947. Cette mort la hante. D’autant que l’enquête policière a été bâclée. Tout comme celle à laquelle s’affronte Konrad. Il mènera donc de front les deux. Non : trois. Avec celle sur son père assassiné. Peu convaincu des méthodes de la police pour faire surgir la vérité. La vérité ? Elle est têtue la vérité, comme peut l’être le réel, ce réel auquel se confronte le jeune poète qui a découvert le cadavre d’une poupée dans un lac. Une poupée d’enfant. Abîmée, fantomatique. Ce qu’il reste d’une vie. Puis l’enfant elle-même… Des fantômes, on en croise en effet beaucoup dans ce roman. Ceux de l’Islande et ce n’est pas le moindre de son récit ! Ceux de Konrad aussi, son père, sa femme décédée, sa mère et sa sœur évanouies dans la nature, ou ceux qui hantent les amies de sa femme morte, ou ceux qu’une médium, Eyglo, fait surgir dans l’ombre de son père : c’est la fille d’un de ses proches qui a été assassinée… Le réel, c’est ce à quoi s’affronte et le poète qui cherche dans la description du monde, le monde en sa présence ultime,  et ces «idiots» qu’interrogent Konrad, qui ne comprennent jamais rien, obstinés, enfermés qu’ils sont eux-mêmes dans l’idiotie de leur vie. Obstiné, têtu, Konrad l’est, brutal aussi, tout comme l’est le réel, auquel on ne peut arracher la moindre parcelle de vérité que férocement. Et c’est férocement que Konrad va la déterrer. Tout comme Indridason écrit son roman, brutalement, pesant, nécessairement, usant jusqu’à la corde sa trame par des répétitions rugueuses, dirimantes presque, mais qui par leurs itérations usent l’ineptie d’une lecture linéaire. Il nous contraint à rompre le fil, comme sont contraints tous ses personnages, à commencer par Konrad. Il nous contraint à cesser de cheminer paisiblement dans notre lecture, à renoncer au confort même du genre, bien qu’il s’y rompe avec brillo cette fois encore -on songe à cette fausse piste dans laquelle il nous embarque magistralement. Mais il lui apporte autre chose : ces ruptures, ces pesanteurs justement. Mal dit, mal écrit aurait dit Godard, qui s’agaçait des scènes trop bien léchées, ou comme on reprochait à Dostoïevski ses répétitions, son manque de richesse stylistique, la belle affaire ! Avec beaucoup de ferveur, la lecture qu’en donne Martin Spinhayer nous en dévoile la mesure. La voix est grave, solide, carrée. Le débit, rapide, en sèche découpe des phrases. Martin Spinhayer n’exhibe pas son talent mais le met au service de la fiction. Ecoutez-le dans ces descriptions rassurantes qui nous consolent et nous apaisent, pour mieux nous conduire au point de rupture, là où, d’un coup, le réel vient fracturer notre confortable écoute. Eau vive que cette lecture, source de vie et destructrice, qui sait n’être pas complaisante avec elle-même pour décocher ce qui seul compte : que tout le reste ne soit pas que littérature, justement...

Arnaldur Indridason, Les fantômes de Reykjavik, livre lu par Martin Spinhayer, traduit de l’islandais par Eric Boury, Audiolib, février 2021, 1 CD MP3, 23.90 euros, durée d’écoute : 9h11, ean : 9791035404543.

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23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 15:39

«Hors de l’espace, hors du temps»… près du cadavre de son frère, le policier Sean McEvoy, Jack, son jumeau, journaliste, a relevé ces quelques mots d’Edgar Allan Poe. Hors du temps, Sean l’est bien, et vraisemblablement bientôt hors de l’espace où git encore son cadavre. Hors sujet en quelque sorte. Ça, Jack veut bien le croire. Mais un suicide, non. Tout aussi entêté que ne l’était Harry Bosch, Jack enquête et découvre que nombre de flics se sont «suicidés» ces derniers temps. Mieux : ils ont tous «laissé» en guise de lettres d’adieux des phrases énigmatiques du même Poe… Aucun doute à ses yeux : c’est l’œuvre d’un tueur en série. Dès lors tout s’enchaîne, le récit cavale d’un rebondissement l’autre, s’arrête net, ralentit jusqu’à peser du vide qui l’envahit, puis intrigue, dépite, nous réconcilie avec le genre, humain s’entend, avant que de nous en offrir en pâture les monstruosités, les mensonges, le sordide de pensées inavouables… Partout règne l’ambiguïté en maîtresse du monde. Alors Connelly terrifie, concocte des dénuements abjects, des dénouements volcaniques… Sous la fadeur des uns, l’obscène des autres se hâte. Que cherche Jack ? Que cherche-t-il vraiment ? Eventrant le roman, l’assommant, sans cesse le ralentissant, comme un roman de Dostoeivski : il ne s’y passe rien. Si peu. On le croit, avant qu’il ne galope de nouveau. Jack s’interroge. Et c’est ce dialogue intérieur qui donne au roman sa profondeur. Ce dialogue que Benjamin Jungers ramène à la surface du texte avec beaucoup d’intelligence, contant d’une voix parfois presque grenue le récit, le brodant en tonalités claires construites comme des interrogations. Dans un écart qui dérange, tout comme dérange de suivre le for intérieur de Jack, décidé à ne faire, peut-être, qu’un scoop du meurtre de son frère. Mais l’homme souffre. C’est sa condition. Violemment rongée de ses états d’âme. Dosto encore, quand tout le reste n’est que littérature…

Michael Connelly, Le poète, lu par Benjamin Jungers, Audiolib, mars 2021, 2 CD MP3, 26.90 euros, durée d'écoute : 16h43, ean : 9791035402976.

Prix Audiolib 2021

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16 mars 2021 2 16 /03 /mars /2021 09:37

L’Islande l’hiver : la neige, le grand froid, la nuit presque toute la journée… Erla, juste avant Noël 1987, vit dans une ferme loin de tout -il n’y a guère qu’une seule grande route en Islande, qui fait le tour de l’île, quelques tronçons goudronnés et pour le reste, des sentiers caillouteux, des ravines, des guets à traverser. Erla vit donc à l’écart de l’écart qu’est déjà l’Islande, avec son époux et leur fille, dans un vrai dénuement congelé. Tenir bon, leur seul vrai horizon. On découvre l’année suivante Hulda, inspectrice, qui se débat avec sa fille Dimma, 13 ans, en dépression, et qui enquête sur la disparition d’une jeune fille. Longtemps après ce prologue, un soir à la veille de fêtes de Noël, un homme frappe en pleine tourmente à la porte de la maison d’Erla et d’Einard. Un étranger, perdu dans la tempête, qui voudrait téléphoner, se réfugier chez eux. Mais la ligne est coupée et Erla n’a guère envie de l’accueillir. Einard sait, lui, que le laisser dehors sera l’envoyer à la mort. Le récit mêle les intrigues : l’enquête d’Hulda à la recherche d’Unmur : fugue ou suicide ? Ou bien ? Et cet étranger qui fait irruption venu de nulle part, dans la nuit glaciale par -30°… On suit Unmur un moment, qui a fugué, qui veut vivre l’aventure et se fait prendre en stop par un homme au volant d’une BMW blanche. Puis de nouveau Léo -c’est le nom que donne l’étranger à Erla, méfiante, qui demande l’asile. Ses explications sont confuses. Le couple se méfie, Erla tremble, d’autant que l’électricité vient d’être coupée à son tour. Einard insiste pour qu’ils montrent un peu d’humanité et recueillent l’étranger, qu’ils envoient dormir dans une chambre aménagée sous leurs combles, tandis qu’Erla se barricade dans la sienne. Mais dans la nuit, elle l’entend fureter, prendre la peine de marcher sans faire de bruit… Au petit matin, elle se réveille seule dans son lit : Einard a disparu ! La nuit ne se lève pas, l’électricité ne revient pas, le téléphone reste coupé… Anna, leur fille, qui habite la maison voisine et qui devait les rejoindre pour cette veille de fêtes, n’est pas là. Le récit finira dans un bain de sang. Un récit qui ne s’est guère épuisé jusque-là en intrigue sophistiquée et rebondissements pathétiques : le lecteur sait tout, ou presque. Mais c’est dans ce presque que va se loger justement le ressort du genre. Qui n’est au fond peut-être même pas l’essentiel du plaisir que l’on prend à lire ce roman : c’est l’Islande ce plaisir, l’hiver islandais, pesant comme une chape de plomb sur les vies,  la solitude dans laquelle il vous plonge, comme au fond d’un gouffre ou d’un trou noir cosmique où logerait l’infinie nature arctique, qui n’a que faire des hommes et s’enivre d’être si proche déjà des confins. C’est cette atmosphère dépressive, où la démence semble toujours à deux doigt de sourdre partout, celle de l’infime écart où tout bascule, celle du presque rien qui vient à manquer, qui noue l’émotion de vivre, plutôt que de lire, l’échappée belle de la littérature.

 

Ragnar Jonasson, La Dernière Tempête, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, éditons de la Martinière, février 2021, 282 pages, ean : 9782732497082. Lu sur épreuves non corrigées.

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