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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 06:04

Afrique du Sud. Un quart des femmes y sont maltraitées. Tous les jours, trois d’entre elles meurent, battues à mort. Maria est l’une de ces femmes. Mais ça a bien fini pour elle : son mari est mort avant de la tuer. En plein Karoo, elle peaufine ses confitures. Cuisiner, sa consolation. «Existe-t-il des plats sur lesquels on peut compter, davantage que sur des amis, des parents ?» Il semble bien que oui, pour peu que l’on veuille être honnête avec soi-même… Maria est une tannie qui aime cuisiner, pour son prochain, pour elle-même. C’est sa manière à elle de porter sans cesse secours au genre humain : lui préparer de bons petits plats. Elle tient du reste une chronique dans le journal local. Hattie, sa meilleure amie, qui dirige la rédaction du journal, lui rend visite justement à ce propos : le magazine veut se passer des recettes pour ouvrir un courrier des lecteurs. Se passer des recettes… Mais c’est toute la vie de Maria, ça ! Comment pourrait-elle s’en passer ? Et se reconvertir dans le conseil aux amoureux, éperdus ou éconduits ? Hattie songe pourtant sérieusement à la recaser là. Et l’une et l’autre entrevoit finalement cette reconversion et le parti qu’on pourrait en tirer : quels meilleurs conseils que proposer des recettes ? C’est décidé. Le courrier prend très vite une place folle au sein de la rédaction. Les lecteurs raffolent des recettes de Maria qui accompagnent ses conseils bienveillants. Elle reçoit tous les jours des tonnes de lettres, dont celle d’une femme, anonyme mais baptisée la femme aux canards quand celle-ci dévoile que son mari vient d’abattre les canards qu’elle chérissait. La femme aux canards redoute de subir le même sort et effectivement, elle disparaît de la circulation. Maria soupçonne aussitôt le mari et s’en épanche à l’enquêteur, pour qui elle nourrit bientôt une vive émotion. La mort de la femme aux canards est emplie de mystères, sur lesquels Maria et Hattie enquêtent. Persuadées tout d’abord que le mari est le coupable. Mais l’affaire se complique. Le récit épouse alors tout à la fois les péripéties des découvertes des deux femmes, parfois au péril de leur vie, et ces petits détails de la vie ordinaire où s’amarrent nos existences. Et tout l’ensemble est composé dans une subtile et nonchalante mise à plat ravivant la matière romanesque jusque dans ces silences des personnages occupés à leurs occupations domestiques. Tout est posé sur le même plan, toutes les porosités, toutes les aspérités, tous les détails d’une vie simple entrecoupées de recettes élégantes. Y compris cette histoire d’amour, la cinquantaine passée, entre Maria et l’inspecteur, qui vient comme fleurir un récit touchant. Le personnage de Maria y prend alors toute sa dimension, immense, même si le mot est trop fort et ne convient en rien à cette humanité qu’il porte, si empreint de grandeur dans sa simplicité.

Recettes d'amour et de meurtre, une enquête de Tannie Maria, Sally Andrew, Flammarion, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Rose Labourie, juin 2017, 486 pages, 19 euros, ean : 9782081376588.

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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 06:48

1945. Un bombardier allemand s’écrase sur le plus grand glacier d’Europe : le Vatnajökull. Quelques survivants, des officiers allemands bien sûr mais aussi, étrangement, des officiers américains… Une mallette menottée au poignet, un haut gradé allemand entreprend de les sauver tous, avant de disparaître dans les effrois des ténèbres et de la glace… En 1999, le glacier fond. Un satellite repère la carcasse de l’avion qui refait surface. Les forces spéciales américaines déboulent aussitôt. Deux randonneurs les surprennent. L’un des deux contacte sa sœur avant d’être réduit au silence. Elle se lance à son secours, remue ciel et terre pour le sauver. C’est elle l’héroïne du roman. Tenace, émouvante. Elle tente de percer un mystère que les autorités américaines ne veulent pas voir étaler au grand jour. Pourquoi ? De sa voix métallique, Thierry Janssen nous le conte dans une interprétation brillante, incarnant avec force tous les personnages de l’œuvre, passant incroyablement d’un timbre à un autre, de cette voix traînante du vieillard à celle, alerte, de la jeune femme. Incarnant jusqu’aux deux temporalités du récit en infimes nuances, finement, intelligemment, comme il nous en a donné l’habitude. Merveilleux interprète, qui sait jouer de toutes les ruses du comédien pour nous dérouter, nous embarquer quand il le faut dans les fausses pistes du roman. Inquiétant, désinvolte, l’air de rien, ouvrant des passages aux moments clefs.

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason, lu par Thierry Janssen, traduit par David Fauquemberg, Audiolib, mars 2017, 1 CD MP3, durée d'écoute : 10h08, 23.40 euros, ean : 9782367623085.

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 06:53

Mary Higgins Clark co-signe de nouveau avec Alafair Burke une seconde enquête de Laurie Moran. Une productrice de télé-réalité, spécialiste du cold-case, a rencontré Casey Carter, qui vient de sortir de prison pour le meurtre de son fiancé et veut prouver son innocence. L’audience de l’émission, s’est-elle persuadée, peut lui être utile. Elle convainc donc la productrice de Suspicion d’en faire sa prochaine  vedette. Le hic, c’est que son fiancé, Hunter, était l’héritier de l’une des plus grosses fortunes d’Amérique et que la famille n’aime guère cette publicité qui va lui être faite… Machinations, jalousies, rivalités, Casey se voit précipitée dans un enfer qu’elle n’imaginait pas. Marcha Van Boven lit ce roman d’une voix souvent basse, grave, parfois comme confiée au creux de votre oreille, à d’autres moments précipitant son débit comme pour sortir au plus vite de ce sac de nœuds…  Prenant pour ainsi dire ses distances, elle mâche ses mots, joue avec les figures de style, les expressions toutes faites qui font entrer la vindicte dans le récit. Elle délie alors, s’amuse des afféteries de la langue, contient leur doucereux examen du monde. Et dans cette manière de tenir à distance le sentencieux, exhibe la distance de celle qui n’est pas dupe, pour évoquer une innocente qui ne l’est peut-être pas, jouant avec saveur de cette méfiance où notre écoute est tenue en haleine.

Le piège de la belle au bois dormant, Mary Higgins Clark, Alafair Burke, lu par Marcha Van Boven, Audiolib, traduit par Anne Damour, mars 2017, 1 CD MP3, durée d'écoute : 8h49, 22.90 euros, ean : 9782367623023.

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 06:21

La Réunion. Une famille heureuse. Farniente. Sauf que la femme disparaît. Et que le mari s’enfuit avec leur gosse. Le plan Papangue est déclenché. Alerte enlèvement de mineur. La Réunion dans tous les sens. Ici, là, ici et là, dans un décor de rêve qui a tourné au cauchemar… Trop de témoins confortent la thèse du crime passionnel. Trop d’indices, d’empreintes de sang laissées au sol. La capitaine Aja Purvi est lancée sur les traces du mari. Avec une volonté d’autant plus affirmée qu’elle veut prouver au chef ses capacités. La traque s’organise. Troublée : l’homme semble connaître la Réunion  comme sa poche! Curieux touriste… La narration s’emballe. Tour à tour, les protagonistes de l’affaire poussent l’un après l’autre le récit, se croisant pour laisser remonter de plus sombres affaires, des affaires non réglées entre les élus locaux par exemple. Pourquoi ce meurtre ? Ces meurtres ? Est-ce un tel, finit-on par soupçonner, avant de se rabattre sur tel autre… Qui brouille les pistes ? L’auteur prend un malin plaisir à nous lâcher au bon moment assez d’indices retors pour nous laisser nous fourvoyer tout seuls… Qui est mort au final ? Où ? L’occasion d’une formidable leçon de cartographie, la science même du récit ! D’un récit lu d’une voix très légèrement nasillarde par Taric Mehoui, qui dévale le texte avec une fougue incroyable ! Barrages, hélicos, il rend cette chasse à l’homme palpable, claque les faits pour qu’ils nous rentrent dans la tête et n’en sortent plus. Taric Mehoui affirme, se reprend, affirme encore, interprétant avec une intimité toute personnelle ses personnages, cherchant à construire avec soin leurs émotions, celle de Martial tout particulièrement, le mari, suspecté du meurtre de sa femme. Martial défait, suppliant, hésitant. Taric Mehoui cavale, implacable, donnant sans cesse du rythme à un texte qui en avait déjà assez pour qu’on ne lâche pas une minute l’écoute qu’il propose.

Ne Lâche pas ma main, de Michel Bussi, lu par Taric Mehoui, Audiolib, avril 2017, 1 CD MP3, durée d'écoute 9h44, 22.90 euros, ean : 9782367621104.

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 07:28

Chambre 217, service des traumatismes crâniens. Brady Hartsfield vient de se réveiller. L’auteur du massacre à la Mercedes. Il vient de passer cinq ans dans le coma. Les médecins n’en reviennent pas. Bill Hodges est lui aussi de nouveau tiré de son sommeil pour enquêter sur une affaire en lien avec les meurtres de Brady. Alors ce n’est pas simplement l’affaire et son meurtrier qui se réveillent, mais la terreur qui s’en est suivie, jamais définitivement chassée, d’autant que cette fois, Brady veut étendre sa vengeance à toute la ville. Car Brady est bien vivant. Plein de haine. Et de ressources. Dernier volet de la trilogie débutée avec Mr Mercedes, poursuivie avec Carnets Noirs, Stephen King signe un texte tout en rupture avec les deux précédents, cédant à la tentation du fantastique : Brady tuera depuis son lit d’hôpital… Bon... la fin de la trilogie déçoit. Fin de ronde littéraire... Fin de cycle... Reste cette fin de vie, celle De Bill, trop vieux pour supporter ce monde. Et puis surtout, cette lecture lente d'Antoine Tomé, sur un ton souvent neutre, comme pour exagérer la solitude d'un texte qui se sait (mal) clore une brillante saga. De très nombreuses descriptions lui en offrent l’occasion. Il flâne, pose sa voix, avant de rompre par le ton et le style dans ces dialogues où la raillerie et le cynisme l’emportent pour convoquer cet univers de limbes où King voulait nous engager.

Fin de ronde, livre lu par Antoine Tomé, de Stephen King, traduction de Océane Bies et Nadine Gassie (de l'américain), Audiolib, 2 CD MP3, durée totale d'écoute : 14h03, 24.90 euros, ean : 9782367623078.

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 07:21

Elvire, convertie à sa propre érotique, recouvre son temps comme un espace, qu’elle meuble avec volupté. Elle vire, volte et virevolte, armée jusqu’aux dents, précédant son essence. Elvire est un poème. Une sorte d’Odyssée qui emprunte à celle d’Ulysse ses juxtapositions hétérogènes, sa relance essoufflée, son errance, ses lambeaux, ses accumulations. Sublime, forcément, quand elle débarque dans le récit portée par le flux héraclitéen d’un style tenu de bout en bout à cette cadence folle. Elvire saisie cependant dans un dispositif complexe où se croisent maints regards : celui du narrateur ouvrant droit au lecteur le regard qu’il suscite, dispositif ô combien érotique que cette pulsion scopique, dans ce retour empêché, différé, à travers les rues de Paris. Elvire déboule donc en pleine gloire dans la chaleur de l’été parisien. Tout y est Eros : Elvire n’y déchausse-t-elle pas le trottoir ? Elle est Ulysse qui ne reviendra jamais chez lui. Comme lui, elle rentre mais n’arrive jamais, ou bien ailleurs, ou bien chez elle sans y être vraiment. Et tout le texte s’inscrit dans cette dé-route. Paris est désert. La seule présence à laquelle elle se heurte est un objet dont le souvenir ne lui reviendra que bien longtemps plus tard. Elle est ailleurs. Toujours. Elle est ici, là, moins dans l’ubiquité que nulle part. Atopos, comme Socrate. Dans la rue, chez elle, dans un bar, dans la rue. Posée sans jamais être parvenue nulle part. Ephémère. Un éphémère autour duquel s’organise le récit : sa présence est pure sensation. «Foutant le paquet à être», mais sans accéder à une autre existence qu’imaginaire. Elvire dans la fleur de sa peau, tandis qu’un ange lui souffle à l’oreille «que c’est l’idée du manque qui crée la souffrance». Elvire, finalement, ne se déplace que dans la littérature, notre consolation. Pour ne croiser dans cet imaginaire du récit qu’une domestique aux courbes fatales que son regard détaille avec gourmandise, dans l’immense vide de la Villa Isolila, où l’auteure a posé la seule question à laquelle il lui faudrait réfléchir : «Elvire pourra-t-elle se résister ?»… «Se» ?... Etrange formule où tient tout ce dispositif… Peut-être est-ce la raison de l’originalité de l’écriture. Une signature qui vous accroche et qui est l’apanage des vraies décisions. Un style donc, en parfaite cohérence avec le propos tenu, qui s’accomplit en un flux héraclitéen charriant avec effusion ce propos, l’excédant même, à bien des égards. Il y a donc ces phrases dont il faudrait étudier ligne à ligne le déploiement pour y dénombrer les figures de style, les tropes, les champs lexicaux qui donnent à entendre le ton, le timbre, la somme de nos usages langagiers. La diagnose du monde qui nous est contemporain, en somme. Une richesse où creuser notre rapport à nous-même et où cueillir le déversement de ce monde autre (celui de l’immanence) qui nous échappe et que nous ne savons que très imparfaitement saisir. Il y a toute ainsi cette grammaire qui s’invente et se cherche dans une sorte de retournement du gant lexical commun, où le plaisir des mots, en fin de compte, vaut toutes les jouissances du monde.

Red Voluption, Hélène Chabaud, BOD, mai 2017, 14,50 euros, 292 pages, ean : 978232215730.

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29 juin 2017 4 29 /06 /juin /2017 08:22

Le Mexique. Le Vieux est en train de mourir. Il le sait, mais ne veut pas le réaliser. Ses gardes du corps font taire l’augure. L’histoire du vieux donc, patron d’un grand quotidien national, corrompu jusqu’à la moelle. Qui n’aime pas la vue des cadavres, depuis qu’il a vu celui de sa mère. Il a fait revenir son fils à ses côtés. Le gamin avait fait de vagues études de médecine, avant de se spécialiser comme cascadeur, puis figurant, spécialiste de la figuration de cadavres au cinéma… Ce qui nous vaut de somptueuses méditations sur l’identité du cadavre, ses façons d’être si l’on peut oser, dans le sur-jeu bien trop souvent à son goût d’acteur, à vouloir signer sa mort comme un manifeste. Des cadavres qu’il a longuement observés, étudiés, lui. Et dont il est convaincu que très peu d’entre eux supportent la destruction d’une mort violente. Son père peut-être. Qui ferait un bon cadavre. Il y est prêt, quoiqu’il en pense. Même s’il s’évertue à faire encore exécuter tous ceux qui voudraient hâter sa fin. Le fils donc, narrateur éhonté de l’histoire. Posant un regard las sur le monde dans lequel il a grandi entouré d’une nuée de gardes du corps. Dont Milady, sa belle-mère, nymphomane cinglée qui s’accroche à ses plaisirs comme un noyé à la dernière branche d’arbre empoignée. Le fil rouge ? L’anéantissement d’une brigade de police. Ici l’avant-dernier opus d’une trilogie dont l’auteur a fini par écrire cinq volumes. Un roman qu’on peut lire sans avoir lu les autres, tant ce sont les personnages secondaires qui, comme pour les autres volumes, prévalent. Attachants. Le fils, Milady. Dans les autres un boxeur, une prostituée, une logeuse, des chauffeurs, tout ce petit monde Olivados de Bunuel, qui vivait naguère dans la périphérie de Mexico et n’a dû qu’à leurs mensonges de fréquenter les grands d’un monde corrompu jusqu’à l’os. Avec bien sûr en toile de fond le Mexique exsangue. Le Mexique en guerre. Contre les narcotrafiquants. Contre la corruption ou plutôt, par la corruption qui ne cesse de déferler sur une société livide. Un cadavre, cette société mexicaine. Embarquée dans une fin tragique. La presse, les politiciens, la police, tous pourris pour le coup, leur pouvoir de mort dressé contre tous et tout. Les balles sifflent donc. Les meurtres. Noir c'est noir. Humour grinçant, récit brutal. Sans issue, sinon celle que se promet le fils : que tout meurt autour de lui pour qu'il puisse s'en aller. Cesser d'observer cette société au travail de s'engloutir. S'il est possible, car dans un monde où tous tentent d'échapper à une mort violente, il y a peu d'espoir de n'être pas à son tour happé par une fin barbare...

Le Directeur n’aime pas les cadavres, Rafael Menjivar Ochoa, traduit de l’espagnol (Salavdor) par Thierry Dovo, Quidam éditeur, mars 2016, 164 pages, 17 euros, ean : 9782374910611.

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 06:21

Dans son fantastique essai de géopolitique de la tomate concentrée, Jean-Baptiste Malet revisite l’histoire, telle qu’écrite par les historiens à la solde du libéralisme. Heinz donc, qui est resté l’opérateur principal de cette sale histoire du concentré de tomate qui déferle aujourd’hui sur le monde. L’occasion pour J.-B. Malet de revenir sur ces trop belles pages écrites à la gloire de l’entreprenariat américain. Une histoire qui débute à Pittsburgh, berceau mondial de l’agro-agriculture industrielle, dès la seconde moitié du XIXème siècle, et avec elle, l’histoire mythifiée des Etats-Unis d’Amérique, à travers la saga de la famille Heinz, partie de rien, arrivée au sommet à force de travail et d’abnégation… En oubliant d’emblée la hargne de Heinz à l’égard de Pittsburgh, que Jean-Baptiste Malet rappelle. Pittsburgh, ville ouvrière qui, l’été 1877, connut un immense mouvement social qui conduisit à la formation d’une Commune de Pittsburgh, six ans à peine après l’exemple parisien ! Commune oubliée, rayée des manuels d’histoire, vaincue dans un bain de sang par l’armée. Une Commune dont Heinz tira pour conclusion qu’il valait mieux employer des populations fragiles dans ses usines, à savoir : des femmes, si possible de moins de 14 ans… Tant les ouvriers avaient montré qu’ils étaient capables de se passer des patrons pour faire tourner leurs usines… Pour éviter les grèves, raconte l’histoire officielle, Heinz promut une direction «paternaliste»… Qui se concrétisa par la création, dès 1890, au sein même de ses usines, d’un département de sociologie d’étude des comportements ouvriers ! Le volet paternaliste sans doute...

Car pour le reste, face à ces cohortes de gamines, il mit en place des milices composées d’ouvriers mâles méritants… Des milices dont la mission était de faire régner l’ordre par la force et l’endoctrinement des ouvrières. Avant Ford, toujours, Heinz mécanisa ses chaînes de production, les rationalisa en chronométrant le premier ses ouvrières et en observant leurs gestes pour les discipliner au mieux des attentes de  sa production.  Ford s’en inspirera. Pionnier de la production de masse, Heinz créa la première multinationale de l’histoire du capitalisme. Sur le dos des femmes qu’il employait. Et dont ses milices n’hésitaient pas à tuer les meneuses. Les conserveries de Heinz apparaissent ainsi aujourd’hui non seulement comme incontournables de l’histoire de la condition ouvrière féminine aux Etats-Unis, mais de la condition ouvrière tout court : tout ce qui était expérimenté sur ces populations fragiles (imaginez : des jeunes filles de moins de 14 ans !), fut ensuite étudié et développé à l’échelle internationale. Etudié : on doit aux conserveries de Heinz cette fantastique étude de sociologie, la première, sur la condition ouvrière : la Pittsburgh survey (1907-1908), qui, par la bande, conduisit au grand dam de ses promoteurs à rendre visible le travail des enfants… Une fresque de l’état de misère totale dans laquelle se trouvaient jetées les ouvrières des usines Heinz, tableau de l’exploitation ahurissante de ces femmes travaillant jusqu’à 72 heures par semaine et dont beaucoup furent marquées dans leur chair : le rapport dénombre par centaines ces jeunes filles aux mains brûlées, aux bras coupés… Mais dans l’imaginaire américain, Heinz a su imposer une autre image de sa réussite : celle d’un produit universellement reconnu et d’une gamme capable de satisfaire tous les goûts, du bébé au vieillard.

L’Empire de l’or rouge, Jean-Baptiste Malet, Fayard, avril 2017, 286 pages, 19 euros, ean : 978-2-213-68185-6.

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 08:38

La séquence électorale la plus lamentable de la 5ème République s’achève. Un coup d’état. Jamais l’expression n’aura été plus juste. Un coup d’état préparé de longue date par les Gattaz, les Hollande, les médias et l’ex PS, le Parti des vendus. Une séquence électorale qui nous achève sur un taux d’abstention record. Mais qu’importe aux yeux d’un Macron, qui ne représente pas plus de 10% du corps électoral français. Faites le compte, en retranchant les non-inscrits, les abstentionnistes, les nuls, les blancs et tous ceux qui n’ont pas voté pour lui… La France n’a de démocratie que la pétition de principe. Une république bananière. Son président hilare du bon tour joué, à la tête d’une chambre pas même « godillot », mais inepte, assemblage imbécile de crétins et de lobbyistes… Un asile de déments qui ne compte pour rien : Macron vient d’infliger à la Nation française non seulement sa plus sévère défaite, mais la pire humiliation de son histoire récente en laissant élire une représentation nationale déshonorante, vide de sens, sans précédent là encore dans cette 5ème déjà passablement masochiste du point de vue de la représentation nationale. Infligeant au passage une humiliation identique à la société civile, discréditée par l’élection de députés idiots. On y retrouve en effet ces candidats qui nous ont tant faire rire à force d’ignorance. Infligeant à notre société l’humiliation d’une chambre dont le premier acte sera de voter son suicide, puisqu’elle va aussitôt déléguer son pouvoir de légiférer au gouvernement… Les députés ? Des jeanfoutres à qui Macron n’assigne qu’une ambition : s’occuper de leurs prébendes. Au frais de la Nation.

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 06:54

La tomate d’industrie… Celle dont on fait du concentré. Par milliards de tonnes et pour des milliards de dollars de bénéfice. La tomate oblongue, modifiée génétiquement, à la peau nécessairement dure pour être convoyée d’un bout à l’autre du monde sans dommage. Celle dont la consommation ne cesse de croître, qui entre dans la composition de tous les plats préparés, de toutes les sauces, celle qui est partout dans notre alimentation jungle food, sans qu’on le sache. Celle dont personne ne savait, jusqu’à cette enquête, d’où elle venait. Tomate de Chine désormais, que le peuple ouïgour (musulman) ramasse chaque jour à la tonne. Des millions de tonnes, le sac de 25 kg payé 30 centimes d’euros. Celle que les familles de cette minorité musulmane s’échinent à collecter chaque jour, bourrée d’hormones, arrosée de pesticides interdits dans l’UE. Celle que les industriels ne lavent pas : à peine est-elle poussée par des jets d’eau puissants qui ne prétendent pas même la débarrasser de ses pesticides, pour être précipitée dans des cuves qui vont la broyer et en sortir une pâte épaisse. Celle qui sait n’emmagasiner que très peu d’eau. Compacte. Pour donner une pâte bien épaisse. Ramassée par des cohortes d’enfants de moins de dix ans. Dociles. Ou des femmes enceintes. Ou des mères dures au labeur, harnachées de leur bébé sur le dos, à genoux entre les plants de l’aube à la tombée de la nuit. Celle que les gamins ont le droit de dévorer si elle est à moitié pourrie en bordure de la zone de « cueillette ». Drôle d’expression au demeurant, pour évoquer ce fruit douteux gorgé de fongicides, de défoliants, de DDT, d’exfoliants, de napalm… Les bras des enfants cueilleurs brûlés par cette chimie meurtrière. Tomate sans jus destinée à nos pizzas, à nos sauces, au fameux ketchup de Heinz. Des milliards de tomates oblongues chargées nuit et jour par des norias de camions. Déversées par milliards dans ces usines qui les transforment en pâtes insipides : le goût viendra après, fabriqué selon les saveurs préférées des pays de destination. La tomate chinoise donc. Ou de Californie. Deux régions qui ne peuvent se passer des populations fragiles pour cultiver (le terme est impropre) leurs tomates industrielles, mortellement saturées de chimie. Un marché de rapines, de dérégulation et d’agriculture toxique. Un marché sur lequel l’armée chinoise a fait main basse !

Il faut lire cet essai, d’un bout à l’autre passionnant et ahurissant. Où tout commence dans la région de Wusu, en Chine. Le Kazakhstan n’est pas loin. Les travailleurs clandestins nombreux. Des femmes, des enfants. C’est ça, le ketchup : l’esclavage moderne des enfants. A genoux dans d’immenses champs aspergés jours et nuits de produits chimiques. Juste la fatigue et la mort qui rôde sous un soleil de plomb. C’est ça, le bon goût du hamburger, des pizzas industrielles, des sauces préparées : des femmes accompagnées de leurs petits qui suivent leur progression dans ces champs de la mort, pour 1 euros par jour. C’est ça qu’il faut comprendre, d’abord ! Des ouïgours essentiellement. Peuple musulman méprisé par Pékin.

Derrière les champs il y a les grandes firmes internationales qui se battent pour les milliards de bénéfice que ce commerce génère. Discrètes. Secrètes. Il a fallu mener une enquête de plus de dix ans à l'auteur pour parvenir à suivre ce circuit de la tomate industrielle dans le monde. Depuis ces fruits impropres à la consommation jusqu’à ces usines sans scrupules qui, en France par exemple, rachetées par des chinois les répandent sur le marché français sous formes de concentrés divers…

Parmi ces firmes, Cofco Tunhe. La numéro 1 mondiale. Chinoise. Entre les mains de l’armée de Pékin. Elle fait partie des 500 plus puissantes multinationales dans le monde. De celles qui dictent nos lois. La tomate l’a enrichie et depuis, elle a étendu ses activités au pétrole, aux céréales, aux denrées agricoles –le terme est impropre : cette agriculture-là n’a rien à voir avec la terre nourricière. La Cofco, c’est 15 usines géantes en Chine. La plupart au Xinjiang. Pauvre. Elle fournit les champs et la main d’œuvre. Pauvre. Et livre ses tonnes de pâtes de tomate à Heinz, Campbell, Nestlé, Mc Cormik, Ducros, Vahiné, etc. … Et accessoirement son sucre à Coca-Cola et son lait à Danone. A toute épreuve ce lait, chimiquement parlant bien sûr… Et pour ce qui est de la tomate, elle fournit le tiers de la production mondiale de concentré de tomate, à destination de 80 pays. Dans les champs qu’elle supervise, les enfants ont le droit de travailler dès 5 ans. Ceux de plus de 13 ans sont considérés comme des travailleurs adultes et traités comme tels. C’est ça qu’il faut savoir, quand on balance son ketchup sur ses frites.

Et ça, c’est le miracle chinois. Industriel uniquement ? Pensez-vous ! La Chine est devenue le 1er producteur mondial de blé, de riz, de pommes-de-terre (irradiées). Et voilà qu’elle s’attaque à la tomate… Chacune de ses usines produit plus de 5 200 tonnes de concentré de tomate par jour. Championnes du super concentré même. De la pâte conditionnée en baril, exactement comme le pétrole… Du coup, son appétit ouvert, la Chine s’est mise en quête de rachats partout dans le monde. A Camaret-sur-Aigues par exemple, Cofco a racheté une usine de production de concentré de tomate : Le Cabanon. La principale usine de production de sauce tomate pour la France. Qui désormais nous revend sous son appellation provençale les tomates du Xinjiang bourrées de pesticides, en toute légalité et sans qu’il lui soit fait obligation de le mentionner sur ses étiquettes. Au Cabanon, les ouvriers ont vu un jour débarquer des généraux chinois en grand uniforme. Ils venaient racheter leur outil de production. Depuis, silence radio : les barils made in china sont cachés dans un coin discret, les ouvriers ne savent pas de quoi cette pâte est faite, dont ils doivent sortir de jolies sauces provençales. Partout dans le monde, les militaires de Cofco ont pour mission de racheter les conserveries nationales, pour les mener manu militari vers la grande victoire économique finale de Cofco, bien au-delà des 28 milliards de dollars de chiffre d’affaire annuel de l’entreprise...

L’Empire de l’or rouge, Jean-Baptiste Malet, Fayard, avril 2017, 286 pages, 19 euros, ean : 978-2-213-68185-6.

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