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21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 14:55

Des phrases courtes. Très. Voire pas même, réduites à leur plus simple expression, sujet, verbe, un complément peut-être. Courtes. Posées plutôt que scandées. Comme un bastringue inhabituel de mots perdus à fleur de pages. Un homme. Laid. Court sur pattes. Mutique. Cela commence comme ça. Un homme affreux qui jouit vite et mal, mais paye bien. Il n'habite pas la cité. Il est venu se soulager. Refermant tout espoir de porosité entre son monde et celui de la cité, hormis ces frottements qui n'appartiennent qu'à lui et qui ne sont pas même libidineux, ni sexuels, mais ancrés dans le spectre de ce qui est devenu chez lui une monomanie indéfectible. Infrangible. Fidèle si vous voulez : un entêtement qui lui permet de persévérer dans son être -son non-être plutôt, mais c'est une autre histoire, encore que... Les chapitres eux-mêmes sont courts et comme sans liens les uns avec les autres. Ceux d'un récit désarticulé, mais d'une histoire tout de même, racontable -l'auteur s'y emploie. Grand Ma est morte depuis neuf mois. Le temps d'une gestation en somme. Dans la cité où vit Célia, sé-vit le gang de Freddy. Trente morts lors de la dernière échauffourée... La cité, c'est celle de la Puissance divine. Les voies de Dieu... A Port-au-Prince. On s'y affronte nuit et jour dans des guerres de bandes inépuisables. Morts, veillées, on passe son temps à tenter de rassembler l'argent des enterrements. Là, Freddy a tout payé. Les funérailles peuvent dérouler leur liturgie, sous la protection des Glocks 40 et des fusils d'assaut AR15, dans cette église de tôles et de bâches qui leur tient lieu de culte. Tonton Frédo, le fils de Grand Ma, est présent, lui qui avait naguère participé aux Jeux Olympiques d'Atlanta, son heure de gloire, avec la délégation haïtienne. Enfin, présent... Sans doute est-il trop abîmé par l'alcool pour l'être vraiment. Célia aussi y est. Vingt ans. La petite fille de Grand Ma, ultime rejeton d'une lignée de drogués. Pas désirée, juste arrivée, toujours au mauvais moment. Alors Célia raconte. C'est comme son journal qu'on aurait entre les mains. Discontinu. Forcément. L'école tout de même, jusqu'aux cours élémentaires, où elle apprit ce français que personne ne parle ici, dans cette cité de la Puissance divine hérissée de cabanons en tôles. Mais n'allez pas croire que la cité est loin de tout : facebook l'a pénétrée. Les cités s'adossent les unes aux autres, connectées. Et toutes plus meurtrières les unes que les autres, la preuve : Joël a buté Freddy. Joël, le bras droit de Freddy ! Les lieux sont féroces, quand il n'y a lieu que le lieu. A côté de la cité de la Puissance divine campe celle de Bethléem... Plus loin, Source Bénie, une vrai décharge. Il faudrait que Dieu aille voir tout cela de plus près : ces cloaques où l'on meurt toujours à la hâte. Célia demain ? Car Joël l'a convoquée parce que sur facebook, elle ne disait pas assez de bien de lui, ne likait pas ses posts. Joël veut qu'elle ne fasse que parler de lui sur facebook. Ecrit comme un récit de vie, une autofiction, en phrases courtes de mots furtifs qui décochent, parfois, un trait. C'est quoi la puissance romanesque ? Faudrait-il le secours de la sociologie pour en décider ? Evoquer ses ancrages non romanesques ? Je parlais d'une histoire racontable. Seule porosité entre le monde décrit et la communauté des lecteurs dont je suis. Seuls frottements possibles. Mais où est-ce que ça frotte ? Dans quel repli de la conscience fourvoyer sa lecture ? J'ai refermé le livre sur sa dernière page, et puis ? J'ai songé à cet homme des premières pages, venu se soulager. Nous : mais de quoi ? J'ai pensé à l'auteure, qui pour construire un pareil édifice, ne pouvait pas ne pas savoir qu'aucune information jamais ne serait transmise entre ceux de la cité et nous, qui ne pouvait pas ne pas connaître la supercherie de la littérature à vouloir nous faire croire que l'on a partagé un court chemin de conscience, qui ne pouvait pas ne pas vouloir nous faire partager ces quelques émotions abandonnées au fil des pages. A côté de l'idéologie que nous partageons tous, de la « neutralité instrumentale des mots » (lisez à ce sujet l'essai de Josiane Boutet : Le Pouvoir des mots), qui nous donne à penser que l'existence même de ces mots que nous avons en partage attesterait de notre qualité d'êtres libres, demeure le mystère -puisque nous sommes ici plongés dans la Puissance divine (mais pas sa Gloire)-, de lire ce qui ne peut en rien se partager. Où donc faire roman de ce récit quand nous ne sommes ni égaux ni conscients ? Qu'est-ce que la narration retient à cette distance ? La possibilité de persévérer dans notre être ? Lire, un cordial ? Un soulagement ? Comme le monsieur du début ru récit ?...

 

Les villages de Dieu, Emmelie Prophète, éditions Mémoire d'encrier, avril 2021, 214 pages, 19 euros, ean : 9782897127282.

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20 janvier 2022 4 20 /01 /janvier /2022 15:58

Avril 1940, base militaire de bordeaux Mérignac, débarque la « maman » de Romain Gary. « Maman » écrit ici à dessein, tant on sait quel rôle protecteur elle joua auprès de lui. Le roman graphique suit au fond le fil d'intrigue du film dédié à l'auteur. La mère y est dessinée comme ce même personnage truculent, encombrant à bien des égards, magnifiquement incarnée par Charlotte Gainsbourg dans le film. Une mère obsédée par la réussite de son fils. Romain vient d'être reçu. Au dernier rang. Peu d'espoir d'intégrer une escadrille de combat. Mais sa mère ne doute pas. C'est au demeurant la dernière fois qu'elle le verra. Romain s'ennuie et par pour l'Afrique du nord. Rien d'héroïque : il gâche sa première mission, échouant lamentablement. Cette période « africaine », peu connue, est parfaitement restituée. Enfin, exit l'Afrique et le Proche-Orient. Romain peut prendre la direction de l'Angleterre. Il écrit beaucoup, puisqu'il ne combat pas. Arrive l'année 44. La fin est proche. Romain obtient enfin une mission digne de ce nom : bombarder la rampe de lancement des V1 au Sud de Saint-Omer. L'ultime occasion de combattre enfin et de montrer sa valeur. Et il va l'attester avec force : au cours de la mission, leur pilote est blessé. Aveugle, l'équipage pense abandonner la mission et son pilote, voué au sacrifice. Romain le refuse, guide à l'aveugle le pilote, bombarde les rampes et ramène l'avion en le guidant à l'aveugle. Pour cet acte de courage, il sera décoré de la Croix de la Libération, puis fait Compagnon de la Libération. On connaît la suite, sans doute plus poignante que tout ce qui a pu être raconté de l'histoire de l'attachement de la mère au fils : il n'apprendra que bien tard que sa mère est décédée, alors qu'il continuait de recevoir d'elle des courriers pré-postés. Et puis l' œuvre immense naîtra enfin. A lire et relire !

 

Romain Gary, Catherine Valenti et Claude Plumail, éditions Grand Angle, août 2020, 14,50 euros, ean : 9782818976982.

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 15:36

La biosphère de Rio Platano, vestige de la forêt tropicale d'Amérique centrale. Les peuples Pech et Mosquito y vivent depuis plus de mille ans. Olivier Behra raconte dans une sorte de journal graphique son enquête auprès de ces peuples mis à mort part une économie qu'on voudrait croire souterraine et marginale : celle des narcos. C'est en tout cas ainsi que nous est présentée l'affaire : les narcos ont réalisé que l'exportation en masse de viande de bœuf constituait le meilleur blanchiment possible. Du coup, ils ont fait main basse sur cette région. «On détruit la forêt pour vendre des hamburgers», commente l'auteur. On voit bien où tout cela mène : c'est que, aux yeux d'Olivier Behra nous serions tous « responsables » de cette situation. Le discours est connu et en effet, d'une certaine manière, si l'on pointe comme ici cette surconsommation de viande de bœuf qui entraîne tous les peuples du monde dans une frénésie alimentaire insoutenable, on ne peut a priori que souscrire à cette « morale » de la responsabilité commune. Car c'en est une, de moralisation. Et encore, de celles qui ressortissent au syndrome religieux, rappelez-vous la messe chrétienne : « nous sommes tous pêcheurs », affirme le prêtre qui officie, dès l'entrée de la liturgie. Certes. Mais pour mieux dissimuler que ce « nous sommes tous pêcheur », à force de diluer les responsabilités, n'aboutit jamais qu'à un piteux mea culpa... Souterraine donc, l'économie des narcos ? Marginale ? C'est le point de fuite duoman graphique, qui aurait dû sans doute mieux creuser la question, car cette économie de guerre contre les peuples est tout sauf marginale. Cela dit, ce sera le seul bémol à ma lecture. Les rencontres rapportées, les réflexions sur la vie que mènent ces minorités du Honduras, toute leur histoire consignée pour mémoire, en font tout de même un document essentiel à la compréhension de ce qui ne se trame plus mais s'exprime au grand jour, dans cette course effrénée à la destruction de l'environnement.

 

Jungle Beef -Quand les narcos attaquent la forêt vierge, Olivier Behra, Cyrille Meyer, éditions Les Escales / Steinkis, coll. Témoins du monde, oct. 2021, 142 pages, 20 euros, ean : 9782365695268.

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14 janvier 2022 5 14 /01 /janvier /2022 16:27

Frank Smith (1993-2004), un géant de la lutte contre le racisme et les inégalités. Ce roman graphique raconte sa vie, sous la forme d'un hommage poignant, sinon bouleversant. Au cœur de cette vie, la révolte des frères d'Attica, ce centre pénitentiaire scandaleux où, au terme d'une mutinerie justifiée de quatre jours, des centaines de noirs américains furent mutilés, torturés, ou tout simplement abattus dans la cour D, transformée par les forces spéciales et des policiers ouvertement racistes, en zone d'extermination.

Attica, centre pénitentiaire de sécurité maximale dans l'état de New York. On est en 1971. Les conditions de détention sont proprement inhumaines. Le 21 août de cette année-là, Georges Jackson, black Panther détenu à Soledad, est assassiné. Son livre, Les Frères de Soledad, publié en 1970 et dont il faut vous conseiller la lecture tant il est accablant pour cette Amérique raciste, a été un énorme succès mondial. Les Frères d'Attica réagissent à ce meurtre en organisant une journée de jeûne et de silence total au sein du centre pénitentiaire. Tous portent un brassard noir en signe du deuil de Georges Jackson. A cette journée de solidarité, l'administration répond par une succession de provocations et de brutalités qui se concluent par le violent tabassage arbitraire de l'un d'entre eux : Dewer. Tout est raconté au jour le jour dans le roman graphique. La répression ne fait que croître, les violences arbitraires s'enchaînent, soutenues par le gouverneur Rockefeller. Une répression si injuste et si violente, qu'elle provoque la révolte des détenus. Le 9 septembre, sous une pluie de coups des matons, les détenus parviennent à défoncer une grille de couloir. La mutinerie commence. Deux pleines pages en noir, somptueuses, pour saluer ce moment où, malgré la peur, les détenus ont dit non. Ils prennent quelques gardiens en otage. Aucun mal ne leur sera fait. La mutinerie va durer quatre jours. Quatre jours de débats, de réflexions, de rédaction de leurs revendications, mais aussi quatre journées au cours desquelles l'intelligence collective va réinventer ce que faire justice devrait vouloir dire. Mais le gouverneur Rockefeller ne l'entend pas de cette oreille. Ouvertement raciste, il veut l'écrasement de la révolte des Frères de Soledad. Des renforts de police sont envoyés, ainsi qu'un commando des forces spéciales. Big Black Smith a joué un rôle déterminant tout au long de ces quatre journées, débattant sans relâche et plaçant les otages sous sa protection. Il va de groupe en groupe et tente de discuter avec les autorités. En vain : seul un capitaine des forces spéciales, des années plus tard, s'excusera auprès de lui et lui témoignera de son admiration. Les médias pendant ce temps s'en donnent à cœur joie pour manipuler l'opinion publique, en faisant état de violences qui n'existent pas à l'intérieur de la prison. Le 11 septembre, Bobby Seale, leader des Black Panthers, se propose en médiateur. Rockefeller refuse. Le 13 septembre au matin, le gouverneur donne l'ordre aux snipers de se positionner. On coupe les caméras dans et autour de la prison, on éloigne les médias. Les forces spéciales entrent en action et repoussent les détenus vers la cour D, où les snipers les attendent. Le massacre peut commencer : l'armée tire. pour tuer. 2 000 balles en une heure. Les pages du roman graphique rendent compte du caractère conscient, ordonné, méthodique de cette volonté de massacre. Un massacre programmé par le gouverneur Rockefeller. Les prisonniers sont abattus, mutilés. Aux tirs vont succéder des heures de terreur : les flics entrent et se livrent à une vraie battue dans la Cour D où 1281 détenus sont pris au piège, blessés pour la plupart. Déjà, leur envie de torture se fait jour. Les survivants sont suppliciés sur place. Ordre est donné de capturer Franck Smith, qui va subir la torture une semaine durant. Quant aux otages, ils sont eux aussi abattus par l'armée : le médecin légiste, malgré la pression, ne parviendra pas à cacher qu'ils sont morts sous les balles des militaires, relevant des dizaines d'impacts sur chaque corps assassiné. Les médias mentiront et feront croire qu'ils ont été exécutés par les prisonniers. Le procès de ce massacre durera des années : ce n'est qu'en 2 000 que les mutins obtiendront gain de cause et encore, un verdict à l'amiable sera rendu, dédommageant tout juste les victimes. Rockefeller, lui, se verra félicité par Nixon et deviendra le 41ème vice-président des Etats-Unis...

 

Frank « Big Black » Smith, Big Black stand at Attica, de Jared Reinmuth et Améziane, traduit de l'américain par Laurent Laget, éditions Ponini Comics, janvier 2022, ean : 9791039101325.

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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 15:42

Roman graphique librement adapté du livre La Guerre des métaux rares. Qu'on se le dise : la transition écologique, autant celle de Jadot que celle espérée par les fonds de pension, reproduira à l'identique et les inégalités sociales, et l'attitude coloniale, et le désastre écologique. C'est qu'elle se nourrit déjà de ces métaux rares que l'on extrait férocement dans les mêmes conditions que celles des mines de charbon du XIXème siècle. Enfants esclaves compris. Bienvenue dans l'économie du futur, « propre » de nos voitures électriques grandes consommatrices de métaux rares, et autres produits connectés. Traitée avec pertinence en noir et blanc dans ce fantastique roman graphique à peine futuriste, quand tout fonctionnera digitalement, quand les énergies dites « vertes » auront supplanté les énergies fossiles, tout restera comme avant : sale, nauséeux et tordu : futur noway is back.

Roman graphique, les auteurs nous offrent un formidable cauchemar de lignes noires et grises qui ne cessent de se brouiller à la surface des pages, au propre comme au figuré. Notre héros est un chercheur de Prométhium. Vous ne connaissez pas, mais il irrigue votre smartphone et la batterie de votre véhicule si propret en surface. Issu de l'urunium 238, il n'en existe que 600 grammes à la surface de la planète. Et bien évidemment, son « extraction » est infinie polluante. Mais chut, ça, les voitures propres ne sauraient l'avouer. Il en existe si peu qu'on retourne la terre pour en trouver, qu'on saccage des territoires entiers, qu'on pille, qu'on viole, qu'on tue pour s'en emparer. C'est déjà le cas aujourd'hui, en Afrique, au Tibet. Chinois, américains, européens, toutes les multinationales sont sur le pont, engageant pour leurs basses besognes des chiens de guerre sans scrupules que les actualités télévisées savent oublier. La Green touch est à son comble, qui voit le gouvernement français, comme à l'accoutumée, repeindre de vert quelques arbres qu'il s'en va planter sur les terrains dévastés pour faire écolo. Ce monde est à vomir, ne vous en privez pas ! En 2043, date à laquelle se situe l'intrigue, nous en serons exactement au même point. Enfin, catastrophes écologiques en sus. Exit le capitalisme fossile, accueillons à bras ouverts les ravages du capitalisme vert. Jusqu'à plus soif ! Peut-être un jour comprendrons-nous que c'est le capitalisme qui dans son principe, est l'ennemi de l'humanité.

 

Prométhium, Séverine De La Croix, Guillaume Pitron, Jérôme Lavoine, éditions Massot / LLL, avril 2021, 17 euros, ean : 9782380353037.

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7 janvier 2022 5 07 /01 /janvier /2022 09:40

2022... Il y a cent ans mourait Proust, emporté par une bronchite qu'il n'avait pas soignée. « Le petit nigaud » venait d'achever et sa vie et son œuvre, qu'il nous laissait en héritage. Immense, à jamais ouverte aux commentaires -une encyclopédie ne suffirait pas, aujourd'hui, à rassembler toute la littérature que La Recherche a générée. D'encyclopédique, Nicolas Ragonneau a retenu l'idée, pour nous en livrer une de poche, visuelle à bien des égards. Photos, illustrations, l'œuvre et son personnel, ses objets, ses lieux, c'est un musée qu'il offre à notre parcours, mutin et savant tout à la fois. On saura donc tout sur Proust. Enfin, presque. Ses voyages, ses lettres, le nombre de livres vendus, l'étendue géographique des traductions. Ses lettres... Effarés que nous sommes de découvrir que sur les cent mille collectées, seules trente mille ont été analysées... On y trouve même un relevé précis des livres que contenait la bibliothèque de Marcel Proust, auteur très exactement de 3 284 pages manuscrites -hors courrier. On y apprend mille choses, comme par exemple qu'à 36 ans, Proust disposait d'environ l'équivalent de 6 millions d'euros, qu'il naquit un 10 juillet à 23h30, que 17 années ont séparé la publication de son premier ouvrage, du second. S'y dessine aussi sa généalogie, son cursus scolaire, ses adresses, y compris le plan du 102 Bd Haussmann, agrémenté de photos de sa chambre et de son mobilier. Tout ou presque donc, inutile de pousser plus loin votre recherche. Et il me plaît personnellement d'y découvrir que Proust admira un jour de visu les fresques de Giotto lors d'un voyage en Italie. L'étude de ses lectures n'est pas même oubliée : Racine, Baudelaire, Balzac, Flaubert, Dostoïevski, ni sa passion pour la botanique. De même que l'analyse grammaticale de l'œuvre, de la place des verbes dans La Recherche, de celle des temps (1% seulement de La Recherche est écrit au futur...), des substantifs les plus employés, idem des adjectifs ou de l'occurrence des dix verbes les plus fréquents et pour finir, je vous laisse avec cette superbe observation concernant la longueur des phrases dans Proust, qui s'allongent avec le temps. Plus il approchait de la fin, moins il était tenté de finir...

 

Nicolas Ragonneau, Le Proustographe, Denoël, août 2021, 192 pages, 24 euros, ean : 9782207163320.

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6 janvier 2022 4 06 /01 /janvier /2022 12:51

Rilke s'interroge sur l'art de la scène, théâtre ou représentation de soi et du monde, au fond, cousus du même fil. Où sommes-nous vraiment nous-même ? Où donc le comédien choisira-t-il d'exister ? De dire plutôt que de déclamer son texte ? Dans l'aventure artistique ? Là où la création redoublerait la création de soi ? Pas sûr : l'art, au fond, ne fait que « nous montrer le trouble dans lequel nous sommes la plupart du temps ».

Rilke a vingt-trois ans quand il écrit ce court fragment réfléchi. L'année précédente, il suivait encore des cours de philosophie. Mais il venait de rencontrer Lou Andrea Salomé, qui ne cessait de lui parler de Nietzsche et de son essai magistral : Naissance de la Tragédie. Il vient de visiter Florence et ses musées. Aux Offices, il a été particulièrement attentif à la distinction premier plan / arrière-plan. Qu'est-ce qui anime notre regard sur le monde, sur nous-même ? Où donc se joue la force de la représentation, du monde comme de soi ?

« C'est au loin, affirme-t-il, dans (ces) arrière-plans éclatants, qu'ont lieu nos épanouissements ». « C'est là que se situent les histoires dont nous sommes les titres obscurs. (…) C'est là qu'ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil ». C'est là que nous sommes, c'est là qu'il faut chercher à voir. Non au premier plan dont nous croyons décider, dont le monde croit pouvoir trancher et où tout est arrangé pour conforter cette décision. Là-bas donc, « loin », dans cette « puissante mélodie d'arrière-fond », que beaucoup n'entendent pas, ou ne veulent pas entendre. C'est là-bas que se lève quelque chose qui pourrait ressembler à cette vérité dont les faux-semblants nous effritent jour après jour. Rilke, pour en parler, déploie la métaphore maritime : c'est dans le tumulte du fracas des vagues, dans ce rythme qu'elles font, que gît cette atmosphère où baigne la vérité. Une mélodie d'arrière-plan. Du non-être, dans ce son « que fait une vague ». Comme un appel auquel il nous faut répondre, ouvert à l'ouvert, capable de briser les murs de nos prisons.

Rilke veut en finir avec le théâtre qui déclame. Il veut en finir avec le théâtre réaliste. Tout comme il veut en finir avec ces raisons de vivre qui ne seraient jamais en reste avec elles-mêmes...

 

Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses, édition Allia, traduit de l'allemand par Bernard Pautrat, juillet 2020, 14ème édition, 63 pages, 3.10 euros, ean : 9782844852755.

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23 décembre 2021 4 23 /12 /décembre /2021 15:17

Par quoi commencer ? La musique et la terre...

Monsieur Barde est un auteur « respectable », fort d'une quarantaine de publications, traduit en dix langues et lauréat de nombreux prix. Une voix majeure de la poésie, comme l'on dit par courtoisie d'une œuvre dont on ne sait au fond que faire. Monsieur Barde n'est pas dupe, qui connaît le poids que pèse désormais la poésie dans nos sociétés. A l'âge respectable qu'il a donc atteint, monsieur Barde s'interroge. Non pas tant qu'il s'inquiète de la valeur de son travail, ni des traces que celui-ci laissera dans l'histoire. Non, il s'interroge sur le sens que tout cela doit prendre de nouveau, là, maintenant, alors qu'il est entré dans la « dernière heure » de sa vie. Aucune nostalgie dans cette anamnèse, aucun regard en arrière jeté comme à regret par-dessus l'épaule pour se saisir du temps passé comme d'un horizon enviable, le seul, quand il s'agit de prendre date : Samarkand. Là où se rend monsieur Barde, non comme une fuite pour tenter d'échapper à son destin, pas même un voyage initiatique pour se sauver d'être soumis à la contrainte du finir. Monsieur Barde ne s'en va pas : il « erre » son chemin, ayant un jour répondu à son appel, qui était celui de la poésie, ce signe de ralliement égaré dans notre époque, inassouvi, inouï, absolu.

Songeant au livre suivant, monsieur Barde n'en exclut pas le décompte des années vécues. Mais le récit autobiographique que signe Abdellatif Laâbi ne récapitule pas : il recueille, accueille plutôt, instruit même, de nouvelles émotions, une nouvelle expérience, celle, peut-être, de l'insolence de la vieillesse. Alors certes, on y retrouve l'enfance de l'auteur, en médaillons d'images orphelines souvent, comme l'humble trésor que chacun porte en lui, précieux d'avoir été cet événement de l'âme qui par la suite tant manqua à notre cause, sa musique et sa terre, le grand indistinct calme déjà, vrillé dans la mémoire de tous, horizon révolu mais indépassable.

L'écriture fragmentée, Abdellatif Laâbi rappelle le jardin, la prison, Fès, Créteil, convoque Balzac, Zweig, Mohamed Dib, le monde comme il va -mal-, la pandémie (puisque le récit fut écrit en confinement), le temps qui passe et Mme Barde, que la pudeur de l'auteur toujours nous confisque et sa mère enfin, figure tutélaire de l'œuvre entière. Et Samarkand. Là où monsieur Barde et Abdellatif Laâbi se rejoindront. La ville de l'effacement, de la perte définitive de l'identité, voire, au contraire, celle du surgissement ultime de l'œuvre comme seule identité. L'arabe errant que devient Abdellatif Laâbi tient tout entier dans ce voyage entrepris vers Samarkand, non lieu absolu, où instaurer la poésie comme seule fin jamais accomplie : elle est l'enfant de la vie, qui n'est pas un énième livre publié, mais « le plus vrai surnom donné à la vie », comme l'écrivait Prévert. C'est à dessein que j'évoque Prévert du reste, qui maniait cet art avec toute l'auto-dérision nécessaire, tout comme Abdellatif Laâbi aujourd'hui. Le seul serment qui tienne lieu de fidélité à l'exister, « la seule signature au bas de la vie blanche » (Eluard). Ou bien encore notre bohème, cette cité splendide de Rimbaud, enfantine et musicale, dont Samarkand n'est pas le terme : juste l'effacement.

 

Abdellatif Laâbi, La Fuite vers Samarkand, éd. Le Castor astral, 170 pages, novembre 2021, 16 euros, ean : 9791027803033.

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16 décembre 2021 4 16 /12 /décembre /2021 17:17

Roman de maturité, affirmait Abdellatif Laâbi quand on lui demandait pourquoi il ne l'avait pas écrit plus tôt, alors qu'il le portait en lui depuis des années. D'une maturité apaisée, débarrassée des douleurs qui encombraient sa vie au sortir de la prison : plus de huit années d'enfermement ! Il fallait bien finir par oublier les souffrances, reprendre le chemin. Celui de la poésie essentiellement, répondre à son appel.

Roman largement autobiographique, Le fond de la jarre tient tout entier dans un minuscule espace : celui d'un quartier, un seul, de la Médina de Fès. Symboliquement, il reste comme une trace de la prison : le quartier est fermé par un lourd portail, clos derrière un mur d'enceinte, s'offrant comme une immense cour à l'aplomb de laquelle le ciel ouvre démesurément ses promesses.

La Médina de Fès n'est plus, dans ce roman, éprise d'ombres et d'amertume. Elle n'est plus cet espace indigne qui habitait les poèmes d'avant les années 2000. Abdellatif Laâbi s'est réconcilié avec le lieu de ses origines, se réconcilie plutôt, là, dans l'écriture de cette très douce fiction autobiographique, avec lui-même et les lieux de son enfance.

Namouss a sept ou huit ans. Il nous guide dans son monde à lui, qui emprunte à la Médina les parures de ses visions. Tout est vrai, tout est fabriqué, la fiction l'emporte même si tout fut vraiment comme ce qu'il nous en confie. Et bien en-deçà. Car c'est par les yeux de Namouss que nous découvrons cette Médina, débarrassée de ses clichés, de ses tropes orientalistes. Les yeux qui nous la donnent à voir sont ceux de l'aventure, ceux de l'enfant découvrant dans son monde le monde qu'il va étreindre à gorge déployée. Le récit ne commence-t-il pas sur un immense éclat de rire ? Namouss n'est pas un « témoin », au sens où il n'est pas ce martyr que l'étymologie grecque du mot contraint. Namouss est l'innocence, l'imagination, la rêverie qui soustrait le monde à son abjection doctrinale. Le fond de la jarre n'est ainsi pas un roman pittoresque, exotique, pas même militant, juste un regard posé sur un premier matin du monde. Une œuvre d'emblée savoureuse qui navigue au près de nos enfances, à travers le quotidien d'une famille d'un quartier populaire. Le ton est celui de la réjouissance. La force de l'évocation est celle de la poésie qui caracole plutôt qu'elle ne lanterne à la remorque d'un usage couleur locale de la Médina. Un seul quartier de cette Médina. Et ce minuscule quartier, sous la force du verbe, devient immense : le terrain d'un apprentissage singulier mais au fond universel, celui des mondes imaginaires dont chaque être doit peupler le monde pour le faire sien. C'est donc par la langue, bien sûr, ce seul Eden, qu'Abdellatif Laâbi nous offre son aventure, notre aventure commune. L'enfance est lieu d'errance : la langue d' Abdellatif Laâbi vagabonde donc. C'est par elle que le récit se fait savoureux. Une langue que Namouss découvre sur les bancs de l'école, incongrue, déjà une jouissance, mais qui ne serait rien s'il ne l'avait habillée de tellement d'autres langues : ces langues perdues et retrouvées sous la palette du poète qu'est Abdellatif Laâbi.

Tout le récit est traversé par ce qu'elle a d'inouï, cette langue d'Abdellatif Laâbi : française, elle est celle dans laquelle Namouss va se construire, mais habitée par mille autres dont Abdellatif Laâbi sait réveiller la ferveur. Celle du souk, celle des marchands jobardeurs, celle des commères et de l'oncle conteur, son « homère » à lui, celles aussi, secrètes, du rituel des rêves des femmes se contant chacune le sien et celle, surtout, de la mère, volubile, ramageuse, volontiers épicée sinon triviale, toujours apostrophant le monde, cette mère aux tirades « inexorables ». C'est là qu'il nous emporte, dans ce français habité par ses ombres, un français, si j'osais, colonisé par ces langues dont il voulait se défaire et qui relèvent de la tradition orale du monde maghrébin.

Mais Namouss, « mon ancêtre et mon enfant », écrit Abdellatif Laâbi, celui auquel l'oncle, de retour de pèlerinage, offre un linceul, celui auquel en fin de récit Abdellatif Laâbi « emboîte » dit-il, le pas, ne fait peut-être que recouvrer un travail enfin accompli, celui du deuil de Ghita.

 

Abdellatif Laâbi, Le fond de la jarre, folio Gallimard, F7, dépôt de 2010, écrit entre mai 2000 et juin 2001 précise l'auteur, 278 pages, ean : 9782070438372.

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18 novembre 2021 4 18 /11 /novembre /2021 09:31

La Roumanie post-communiste. Alors, la liberté, elle a quel goût ? Nous avons tous en mémoire la fin pitoyable sinon macabre, du dictateur roumain, le 21 décembre 1989. Le génie des Carpates appelait la population au calme. Il dut fuir en hélico. Toutes les fuites en hélico sont pathétiques, sinon tragiques... Nous avons tous en tête également son procès expéditif et son exécution, le 25 décembre et tout cela, juste après la chute du mur de Berlin... Mais qu'est-il arrivé au pays ensuite ?

Romain Dutter et Bouqé sont des ovnis dans la bande dessinée, qui nous livrent un nouvel opus mi-documentaire, mi-récit de vie. Celle de Romain Dutter, qui s'étoffe au fil des parutions. Il est donc parti vérifier, sur place, ce que le pays devenait. Parti sur les traces d'une mémoire ancienne : celle de ce fameux mois de décembre 1989. Et plus encore, celles d'une histoire personnelle, de famille, d'orphelinat. Et comme à chaque fois, il s'investit beaucoup dans son «reportage». Très documenté, histoire de remettre les pendules à l'heure et de nous obliger à rompre avec tous les préjugés qui encombrent notre représentation de la Roumanie. Le voici à Bucarest, le petit Paris des Balkans. Détruite, reconstruite. L'occasion de nous présenter le palais de Ceausescu, le deuxième édifice administratif le plus grand du monde ! Mais Romain Dutter n'est pas homme à ne conter qu'une vieille histoire savante : il vit et nous entraîne à la rencontre de jeunes roumains. De ces engagements qui font une vie. Avec lui nous arpentons Carol 53, le grand squat alternatif de Bucarest, qui rappellerait volontiers le Tächeless de Berlin, juste après la chute du mur, n'était le calme qui désormais y règne. C'est qu'après l'explosion culturelle des années 90, l'élan est retombé comme un mauvais soufflet sous la pression de l'idéologie néo-libérale : les cadres communistes n'ont pas quitté le pouvoir, ils se sont reconvertis en sociaux-démocrates, cette engeance qui partout a ruiné l'Europe des Peuples. La liberté ? Un si vain mot dans leur bouche... N'empêche, Romain Dutter nous offre une belle galerie de portraits, moins pour rendre vivant le récit que pour nous donner à comprendre la Roumanie en elle-même, aujourd'hui.

 

Goodbye Ceausescu, Romain Dutter, Bouqué, Paul Bona, édition Steinkis, septembre 2021, 192 pages, 22 euros, ean : 9782368463246.

Du même, précédemment :

Symphonie carcérale, Romain Dutter, Bouqué - La Dimension du sens que nous sommes (joel-jegouzo.com)

 

 

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