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23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 06:27
Le Crépuscule du mercenaire, André Fortin

Deux époques… Marseille et puis l’Afrique. Une sale affaire d’incendie criminelle ravageant les archives comptables de la Compagnie Phocéenne de l’Afrique Occidentale (la CPAO), et des barbouzes de Françafrique traînant dans l’entourage d’un ministre de l’Intérieur. Deux générations d’hommes aguerris au combat politique, voire au combat tout court, et les casseroles qu'ils traînent derrière eux, de toutes natures, amoureuses ou d’affaires comme on le dit placidement aujourd’hui. Et dans l’intervalle, un système qui s’est usé et qui menace de rompre tant la concurrence est désormais ouverte en Afrique. Pères et fils en quelque sorte. Ougadougou, Aix, le cours Mirbeau, les morts de Françafrique et puis Margot dont Kervadec avait pris la main un jour, pour ne plus la lâcher que vide de tout sens des années plus tard. Kervadec... Les années 80, la cellule africaine du Président et aujourd’hui Stanley, petit voleur à la tire recruté par des barbouzes pour dérober la mallette d’un Ministre… Partout l’argent sale que l’on renifle comme une drogue de comptes de campagne électorale… Kervadec, notre héros. Rattrapé par de vieilles histoires. Margot, l’improbable amoureuse de ce mercenaire français en Afrique. C’est un peu ça ce roman : de vieilles histoires échouées qui n’en finissent pas de dériver, éparses. Chroniques de destins inaboutis, d’engagements perdus. C’est mélancolique et triste et tient par la douceur des personnages plongés dans l’effroi d’une vie insane. Une vie qui continue de pousser son cours inexorable, acculant les vieux briscards à leurs réflexes usés et les jeunes voyous à apprendre, à leurs dépens, ces mêmes gestes. La France pourrie en arrière-plan. Un incendie suspect donc, et une mallette arrachée. Et les amours impossibles de Margot et Kervadec, avec Margot qui surnage un temps et Kervadec à son chevet. Et puis Stanley encore, le maillon faible, le petit jeune qui ne sait pas de qui il est le fils et craque quand il se fait enlever. Voleur de mallette plus que de feu. A qui l’on rappelle opportunément qu’en France, la police dépend du gouvernement, non de la Justice. A qui l’on rappelle opportunément qu’en France la police relève de la raison d’état, si peu démocratique. Et donc d’un ordre qui n’a plus rien de républicain. Tous peuvent mourir à présent. Ne reste que la mémoire du narrateur, celle du juge Galtier, à la nage, toujours, toujours en chasse de cette France pourrie, la nôtre, qui chaque jour nous impose ses viles raisons.

Le Crépuscule du Mercenaire, André Fortin, Jigal éditions, septembre 2014, 248 pages, 18,50 euros, ean : 9791092016253.

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22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 06:54
Nuit, Edgar Hilsenrath

Attention : chef-d’œuvre…

Un ghetto juif. En Ukraine. Sous le double contrôle des roumains et des ukrainiens, dont on sait à quel point ils ont su se montrer féroces en 39-45. Mars 42 donc, le ghetto de Prokov. Ranek y vit. Il y «vit», oui, bien que survivre paraîtrait plus approprié. Mais dans ses chaussures en chiffons et son costume en haillon, Ranek vit bel et bien, s’affaire, ne se décourage jamais, toujours sur le qui-vive, toujours à flairer la bonne occase, le bon plan, le quignon de pain, la patate crue qu’il pourra échanger pour manger un jour encore, mieux : la dent en or qu’il pourra arracher de la bouche d’un cadavre pour vivre quinze jours de plus. Des cadavres justement, il y en a partout. Evidemment. Mais le récit n’en parle pas ou plutôt, ne les nomme pas sous ce vocable : il parle de morts, de corps, pas de cadavres. Il parle de quelque chose dont l’essence ne nous serait pas encore étrangère, dont la présence serait encore celle d’êtres humains. D’un pont jeté par-dessus les ténèbres.

Chaque nuit la police s’active à transformer justement des dizaines d’êtres humains en cadavres que les charrettes viendront ramasser le lendemain. En priorité, les proies les plus faciles, vagabonds des no man’s land ou des rues, tous ceux qui n’ont pas su trouver le gite d’un abri fermé ou d’un fourré épineux. Bien qu’à l’abri, personne ne le soit, la police organisant de loin en loin ses descentes pour rafler dans les immeubles en ruine les juifs qui s’y trouvent pour les acheminer vers les trains des camps d’extermination. On nettoie donc, nuit après nuit, le ghetto pour faire de la place aux nouveaux arrivants et l’on comprend alors le poids du titre choisi tant à la venue de la nuit l’angoisse colle à la peau. Tous les soirs la même terreur s’abat sur le ghetto. Il faut avoir trouvé une place, l’avoir achetée, l’avoir louée. Et chaque soir les enchères montent quand les fourrés sont combles, quand les berges sont combles, quand les entrées d’immeubles sont combles et qu’il faut se faire invisible. La nuit, des traqueurs courent les rues débusquer les corps qu’ils transformeront demain en cadavres. Alors tout un monde fait silence, se tait, chuchote, se terre, un monde d’ombres furtives qui s’agite dans un sauve-qui-peut délétère. Ranek, lui, est trop malin pour se faire prendre. Roublard, qui sait trahir quand sa vie est en jeu et faire semblant d’aider quand l’opportunité d’une bonne arnaque se présente. Ranek ? Nombreux sont celles pourtant qui l’imaginent bon. Généreux. Mais il ne peut l’être. Tout juste parfois montre-t-il un peu de commisération qu’il regrette aussitôt : la pitié, dans le ghetto, vous mène tout droit à la mort.

Pour l’heure il a pris Sarah sous sa coupe plutôt que sa protection. Peut-être parce qu’elle vient d’arriver et qu’elle porte encore des sous-vêtements décents qu’il pourra lui voler et revendre un bon prix au marché noir. Peut-être aussi parce qu’il pourra coucher avec elle, bien qu’il soit impuissant. Le sexe, dans le ghetto, c’est une sorte d’espoir auquel on s’accroche avec les moyens du bord. (N’imaginez rien d’exclusivement marchand : désirer n’est plus si facile quand tout est sale et moche et pitoyable. Mais ne plus savoir désirer, c’est comme sentir déjà la mort entrer en soi). Peut-être aussi parce que Sarah insiste, le suit partout, ne peut pas ne pas se raccrocher à lui. Edgar Hilsenrath l’évoque avec retenue. Peut-être parce que nommer ne sert plus à rien dans le ghetto. A quoi cela rimerait-il de fouiller l’âme humaine ? Qu’y resterait-il à fouiller ? Pas même ce qui fit le scandale de l’ouvrage quand il fut publié, qui montre la police juive, auxiliaire de la police roumaine, accomplir les sales besognes du ghetto. Le plus étrange au demeurant, c’est cette intimité, ce naturel dans lequel il nous lie au destin de ses personnages, si familiers, si attachants. Ranek est ainsi comme notre guide, un ami, notre regard sur ce monde. Avec lui toute la journée nous cherchons une issue à sa faim et un abri le soir pour échapper à une mort certaine. Il nous promène dans un lieu qui devient peu à peu ordinaire, éloquent, commun. Y compris ces dortoirs où s’entassent des dizaines de corps sur quelques mètres carrés, chacun sa place, juste l’empattement de l’anatomie posée à terre, dans une promiscuité hallucinée. D’un jour sur l’autre on relève les morts qu’on jette dehors au plus vite pour récupérer et vendre leur place. Jour après jour on guette l’agonie de son voisin, dépouillé avant même d’être mort, comme s’y résout Ranek, dans la peur de voir l’objet de sa convoitise prélevé par un autre. Pas de culpabilité possible : une main lave l’autre. Et puis, encore une fois, se sentir coupable, c’est la mort assurée.

Ranek vit donc, ne cesse d’aller et venir, nous entraîne sur ses pas, dans ses intrigues, ses coups. Ranek nous raconte cette histoire du rangement des corps, un quasi problème de physique. Une histoire de volumes qu’il faut tout le temps remettre à jour, calculer le poids de celui-ci, l’encombrement de cet autre et convoiter les interstices. Tout nous devient familier. Et ce n’est pas le moins monstrueux que tout cela puisse le devenir. Il nous parle d’histoires de famille, la sienne en tout premier, de son frère qui va mourir, de sa belle-sœur qui va le suivre, longtemps acharnée à maintenir en vie son mari, ce frère que Ranek bientôt abandonne au pire avant même qu’il n’en soit mort pour s’approprier sa belle-sœur et partager avec elle le peu de vie qu’il leur reste. Une histoire de survie ? Peut-être, le sexe en étendard pour tenir bon contre la nuit. Comment survit-on au jour le jour ? Le roman d’Edgar Hilsenrath est inouï de nous en offrir le récit dans cette forme romanesque si étrangement posée. Dans cette forme où la continuité narrative rassemble ce qui partout se délite sans cesse en contiguïtés obscènes. Une continuité narrative qui, à force de faire lien, élève la réalité brute, sordide, au rang d’objet artistique. L’insoutenable du ghetto soudain transcendé par les personnages qui l’habitent et sur lesquels Hilsenrath pose un regard compassionnel. Miséricorde pour l’humain : s’il ne peut y avoir de morale dans des situations aussi déshumanisantes, c’est, au-delà de toute morale, une sorte de foi qui porte le récit vers des horizons plus sublimes, et dans ce pont que le roman devient entre l’auteur et son lecteur, ce que l’on partage n’est bien sûr pas l’expérience d’Hilsenrath mais sa voix romanesque offerte pour justifier nos vies.

Le fleuve Dniestr coule au loin charriant ses cadavres, bordant le ghetto comme il borde le récit d’un cours inassouvi, charriant un mort, quelques lignes, mais quelle image que celle de ce corps dansant entre les vagues avant de disparaître à tout jamais du récit, comme une fiction nécessaire et fugace, le têtu du réel qui ne peut parvenir à trouer la fiction et la rendre autrement réelle que dans sa dimension métaphorique.

Reste des hommes, des femmes et des enfants qui font logis sans qu’aucun d’entre eux ne soit de la même famille, un peu à l’image de cette communauté que nous lecteurs formons alors avec l’auteur lui-même et son expérience inapprochable –cela ne tient que par cette misère de la solitude de tous arrimée au semblant de lui échapper, pour nous le roman, pour les indigents du ghetto, ces familles reconstituées de bric et de broc.

Et bien sûr, Ranek finit par s’affaiblir, attraper le typhus et crever pitoyablement. Là, le récit n’est plus continu mais spasmodique, avec de fortes élisions temporelles. Des tableaux se succèdent. De courts moments d’esquisses romanesques. Comme si tout était devenu impossible à dire et que l’on ne pouvait s’en remettre qu’aux images, pas mêmes possibles à crayonner. Il se referme sur l’espace topographique du début, et son intrigue initiale. Reste Deborah, la belle-sœur de Ranek, qui se promet d’être femme, et mère, l’enfant d’une autre sous le bras.

Nuit, de Edgar Hilsenrath, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarth, éditions du tripode (paru sous la marque Attila), janvier 2012, 560 pages, 25,50 euros, ean : 978-2917084427.

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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 06:26
Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey

« Et tous ces bons français qui adressent à l’Administration des lettres de dénonciation »… Juif catholique, poète, français, Max Jacob, dans ce journal imaginaire, découvre ce qu’il en coûte de porter son nom. Novembre 43, Saint-Benoît-sur-Loire. Max Jacob attend. Rien. Sinon sa dénonciation pour ce qu’il n’est pas, pour ce qu’il n’est plus, pour ce qu’il n’a jamais été vraiment : juif. Des courriers anonymes, il en reçoit. Menaçants : «Le fait de vous être converti au catholicisme, (…), ne fait de vous ni un chrétien, ni un français de souche». L’expression renvoie à notre propre actualité. Français de souche… Il n’y a pas si longtemps, un débat nous y congédiait tous explicitement, pointant cette fois les musulmans et les rroms.

Bruno Doucey a endossé la voix de Max Jacob pour tenter d’éprouver, aujourd’hui, l’anxiété, l’angoisse, la terreur et la dignité qui furent le grain d’une parole attendant son bannissement. Peu importe l’imagination qu’il a dû forcer pour compléter les pointillés de ce que l’on connaissait déjà. Ce «Je» jacobien qui se fait entendre mérite qu’on s’y frotte, moins comme un devoir de mémoire ni même le remords que nous ne méritons pas, mais l’exigence d’un «plus jamais ça» qui ne serait pas que de posture, facile, puisque la Shoah a déjà eu lieu, si confortable qu’elle en oublierait les pogroms à venir, de rroms cette fois, ou de musulmans, dans cette France même du devoir de mémoire…

Bruno Doucey est donc allé à la rencontre de ce destin foudroyé injustement. Et la question n’est pas de savoir s’il y a réussi ou non, s’il a bien ou mal incarné cette voix, s’il l’a bien ou mal dessinée, mais qu’il l’ait osé. Dans ce temps infiniment court de l’attente. 43, 44, et puis l’on envoya Max Jacob pourrir à Drancy. Pourrir, littéralement, ses poumons gorgés d’eau, malade, affaibli, mourant. Un homme pieux, qui croyait dans le Dieu des chrétiens et allait à la messe, racontant avec élégance ses difficultés de survie dans cette France raciste qui semble tellement identique à la nôtre… Doucey construit un homme occupé à ne pas l’être, cherchant comment vivre ses dernières heures de liberté, solitaire, congédié déjà dans son «allure de gnome claudiquant ». Victime idéale, forcée dans ses apparences physiques. Il raconte un homme malade, reclus dans un repli du temps, en poète lui-même, à la recherche de cette voix dont il a bien senti qu’elle allait se perdre si nous n’en répondions pas de nouveau. Il raconte un homme insensé, refusant de quitter la France, refusant de se faire vagabond, de moins en moins écrivain, de plus en plus chrétien, un homme sans histoire désormais. Littéralement. Faut-il vraiment poser la question de savoir si Bruno Doucey a su se couler dans la peau de Max Jacob ? S’il lui a été fidèle ? Il importe seulement qu’il en ait relevé le fantôme pour nous faire part de cette France abjecte de corbeaux dont le bruit lourd ne s’est pas éteint. Il raconte une agonie collective, celle d’une Nation sans Peuple et de populations qu’on égorge. Et ce gouffre obscur qui tend la flèche du récit : Drancy, comme le trou noir infécond de notre Histoire, jamais comblé, toujours prêt à ouvrir sa gueule pour attraper d’autres sujets : demain les rroms, demain les musulmans.

Le carnet jaune, donc, retrouvé : B 15872… «Préviens Cocteau», note Max Jacob. Il est à Drancy. Pour lui l’insoutenable va prendre fin. «Qui voudra écrire après Drancy devra débuter par la forme énumérative». Les juifs, les rroms, les musulmans, les juifs de nouveau, n’en doutez pas.

Le Carnet retrouvé de Monsieur Max, Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, avril 2015, 176 pages, 15,50 euros, ean : 9782362290831.

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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 06:51
Cher Pôle Emploi, Nora Philippe

Suite à des avis de radiation, la plupart du temps intempestifs, pour un retard de dix minutes à une convocation par exemple, la réalisatrice du film Pôle Emploi a eu accès à des milliers de lettres d’appel au secours écrites par des chômeurs –dans 50% des cas, la suspension de deux mois d’allocations, qui est la punition commune même dans les situations d’erreur de Pôle Emploi, provoque la paupérisation immédiate de l’allocataire. Nombre de ces courriers témoignent ainsi de l’angoisse, de la colère, de la panique de chômeurs poussés à bout. Pathétiques souvent, écrits sur des bouts de papier déchirés plutôt que des lettres à en-tête, dans une orthographe approximative, ces courriers disent une misère de masse, celle de notre pays, et un tragique sur lequel jour après jour les médias ferment les yeux. Des millions de nos concitoyens sont jetés dans ces affres et doivent quotidiennement subir la brutalité d’une administration aveugle. Et folle. Littéralement, qui leur commande de justifier avant toute absence, l’empêchement que nombre d’entre eux ne peuvent prévoir, et pour cause : il leur faudrait par exemple anticiper un décès ou une naissance et arracher un certificat médical à son médecin avant ce décès ou cette naissance pour n’avoir pas à risquer sa radiation ! «Ne me gérez pas, gardez-moi !», crie celui-ci face non seulement à la surdité de l’administration, mais sa stupidité meurtrière. Les lettres publiées témoignent en outre de réponses qui ressortissent toujours à l’ordre de l’intimité exhibée, bafouée, réduisant à néant la dignité de l’allocataire. Pôle Emploi est une machine à avilir la nation française. Et ces lettres sont des bouteilles à la mer qui nous font toucher du doigt la condition ignoble faite à des millions de nos concitoyens, suspects a priori aux yeux de l’Administration, qui se comporte comme une administration pénitentiaire assurant, de comparution en comparution, l’ordre en marche d’une société inégalitaire, despotique, aux inflexions discrétionnaires.

Cher Pôle Emploi, Nora Philippe, préface Philippe, Artières, éditions Textuel, 27 mai 2015, 112 pages, 11,90 euros, ean : 978-2845975217.

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:21
Le regard Picasso, suivi de André Masson, Nelly Kaplan

Les éditions Frémeaux rééditent deux films de Nelly Kaplan, l’un sur Picasso, l’autre Masson. Des deux, le Voyage d’Eros au cœur de l’œuvre de Masson paraît aujourd’hui le plus troublant, le plus abouti d’une certaine manière, le plus «neuf». Caméra au poing Nelly Kaplan scrute l’œuvre érotique de Masson, en feignant de la découvrir, le montage révélant combien tout cela a été prémédité. La caméra flâne, paraît parcourir les gravures comme on filmerait un paysage qui se donnerait à voir dans toute son étendue, mais pour mieux en interrompre le flux, s’arrêtant ici sur un détail balayant là un ensemble parfaitement identifiable pour faire saillir toute la violence du trait, la souligner, la révéler dans ces contiguïtés de morceaux choisis. A l’image, ce qui perce est d’un coup plus brutal, plus violent qu’on ne l’imaginait des œuvres de Masson, où la composition dissimule souvent le déchaînement de violence pourtant bien visible. Le film prend du coup une tournure épique, rehaussée par l'accompagnement musical. Scènes de guerre, gueules s’arrachant à l’entrelacs des traits griffés sur le papier, c’est un choc qu’elle saisit, le chaos qu’elle délivre. L’énergie de tout cela, l’audace surgie dans la main du peintre, où le figuratif vient poindre comme un accident, non une raison, avec ses figures crues, terriblement impudiques.

De la course de la caméra dans l’œuvre de Picasso, on en revient avec une impression plus sobre. C’est quelque chose comme un hymne qui nous est offert, une poésie filmée à l’occasion de l’Année Picasso, en 1967. Ce dernier a 81 ans, son œuvre est derrière lui, il en parle ou elle lui en fait parler sans l’excès du geste. Images d’actualité, l’ensemble colle presque pédagogiquement au projet scénographique réalisé aux Petit et Grand Palais, «l’inventaire de quelqu’un qui s’appelle comme moi», ainsi qu’aimait à le qualifier Picasso. Variations de Beethoven sur un thème de Diabelli, le film est plus sage, découpé en rubriques. Ouvrant sur le formidable chapitre des autoportraits qui saisissent : c’est du Giotto dans cette manière de remplir les surfaces !

Nelly Kaplan cède tout de même au plaisir d’instruire notre regard, qui doit passer par la rupture des Demoiselles d’Avignon pour éduquer notre compréhension de l'œuvre. L’analyse n’est pas savante bien sûr –on le regrette presque parfois, en particulier lorsque est évoquée cette phrase aussi malicieuse qu’obscure de Picasso, parlant de cette «trahison du sensible» qui l’aurait contraint à rompre avec ses représentations premières. Mais le propos est ailleurs, construit par avance, jouant de l’effet de dramatisation pour laisser surgir un trait, une figure, qui au vrai donne surtout à voir une sorte de désespoir de la caméra à la poursuite d’un objet qui lui échappe : la peinture. Il y a quelque chose de pathétique souvent, dans les mouvements de cette caméra, s’approchant, s’éloignant, sans rien pouvoir saisir. «Le cinéma en peinture», disait Nelly Kaplan de son essai, interrogeant sans cesse ses raisons de cadrer ou de décadrer, et la succession des plans. Quel moyen l’art cinématographique peut-il mettre en œuvre pour rendre compte des moyens picturaux ? On le sait : ils sont chétifs. Il faut donc faire autrement, ce à quoi s’est employée Nelly Kaplan, nous proposant du coup la mise en scène d’un événement esthétique : son regard sur l’œuvre de Picasso.

LE REGARD PICASSO, SUIVI DE ANDRÉ MASSON À LA SOURCE LA FEMME AIMÉE, de Nelly Kaplan, éditions fremeaux et associes, PRODUCTION : CYTHERE FILMS, (CLAUDE MAKOVSKI ET NELLY KAPLAN), DURÉE TOTALE : 64 MIN, DVD NTSC - COMPATIBLE MONDE

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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 05:54
Les déshérités, François-Xavier Bellamy

Le 9 mars 1842, la première de Nabucco a incité les italiens à lutter pour leur identité et leur liberté. Quel Nabucco viendra sauver la France de sa piètre médiocrité ?, se demande l’auteur de cet essai. Il aurait pu au fond évoquer les cours de Mickiewicz ou ceux de Michelet au Collège de France, qui s’achevait en émeute que la police réprimait durement. Ou Sartre encore, sinon Foucault. Mais certes, quelle pièce, quel roman jetterait aujourd’hui des millions de français dans les rues, pour défendre leur (vraie) liberté ? Le constat est amer, tant l’indifférence, sinon la défiance, voire le mépris dans lequel est tenue la culture en France est grand, symptôme d’une société dont rien ne vient endiguer la médiocrité. Mais c’est moins la question de la culture qui est ici en cause, que celle de la transmission, celle de l’école donc, qui en eut longtemps la charge exclusive. Transmission en crise selon l’auteur, dans un pays dont l’enseignement ne fonctionne plus. En philosophe il en étudie les points de rupture, mettant en cause trois auteurs parmi les plus fondamentaux de notre patrimoine.

Descartes tout d’abord, qui voyait dans la transmission une faille de la raison. Car à ses yeux, l’enjeu était celui de la capacité de la preuve. Il en forgea sa Méthode, persuadé que la confusion était la condition même de l’enseignement en France. Ecole qui, à l’en croire, devrait se contenter de matières d’éveil alertant l’esprit, plutôt que d’infliger cette sorte d’apprentissage laborieux de pensées demain dépassées. Il faut y apprendre à penser, plutôt que des pensées. D’une façon telle que l’individu y devienne l’auteur de son savoir, sous certaines conditions de méthodes, cela va de soi. Quant à l’éducateur, Descartes ne pensait pas que sa charge était de transmettre mais, un peu à la manière d’un Montaigne, de susciter le désir, avec encore une fois pour seul outil l’esprit critique. On le voit : l’école française en est bien loin !

Rousseau ensuite, aux yeux duquel la culture était vaine. Nos savants ne faisaient pour lui que notre malheur, tout comme les artistes. Bienheureux donc, celui qui n’avait jamais appris. Dans l’Emile, l’éducateur devient une menace. L’immédiat s’y fait souverain : il n’y a pas de savoir à transmettre, mais des situations à organiser, des expériences à réaliser. «Je hais les livres», affirmait Rousseau, qui figent le savoir, l’enferment, l’ossifient.

Bourdieu enfin, qui dénonça non sans raison pourtant ce capital symbolique de la transmission qui ne cesse de justifier la hiérarchie des classes sociales. L’école était devenue à ses yeux le lieu d’une vraie violence : elle humilie, oriente, sélectionne, détruit. La transmission, à ses yeux, n’était rien d’autre que la reproduction.

Trois auteurs qui, aux yeux de notre essayiste, nous aurait enfermés dans une impasse. Est-ce bien vrai ? Nous ne saurions plus transmettre. L’école moins que n’importe quelle autre institution. Mais l’auteur de ce raisonnement a beau dénoncer ces réformes en effet affligeantes d’une école qui réduit chacun (en apparence) à un pitoyable socle commun conçu pour l’«équiper», il n’en oublie pas moins qu’en réalité, deux écoles coexistent en France : celle des classes populaires dont l’impératif est le renoncement, fautes de moyens accordés, et celle des élites, tombée dans le domaine de l’enseignement privé ou celui, privatif, des beaux quartiers, où l’enseignement a maintenu ses exigences. Pour les uns, le fameux «bagage commun» qui en dit long sur la programmation de leur «médiocrité». Pour les autres, l’accès au patrimoine culturel. Et ce n’est pas son exemple de la suppression de l’épreuve de culture générale en 2011 à l’entrée à Sciences-Po qui à lui seul parvient à nous donner à penser qu’en effet la vulgarité est la règle dans la conception française de la transmission du savoir. Sciences-Po demeure l’affaire des élites, non celle des classes populaires –les plus nombreuses ! La suppression de cette épreuve de culture générale ne traduit pas le renoncement à l’extraction des élites, mais leur confinement. Il n’est que d’étudier la formation de ces mêmes élites à Sciences-Po pour le comprendre. Non, le savoir n’est pas devenu un bagage inutile. Non, l’érudition n’est pas devenue une faute de goût. L’orthographe est toujours un outil d’exclusion, tout comme les références culturelles et artistiques. Mais certes, les élites communiquent autrement sur la culture, pour mettre en avant et dénoncer dans le même temps cette culture de masse imbécile qu’ils ne cessent de produire. Comme un colifichet ou un piège où brider sans retenue les classes populaires. L’indifférence est feinte. Même si, in fine, ces élites elles-mêmes ont fini par s’enfermer à leur tour dans un discours culturel pitoyable. Une société du mépris en somme, qui n’a de cesse d’empêcher l’accès du plus grand nombre à la possibilité même de penser autrement le monde et sa relation au monde. Ce n’est pas Bourdieu qu’il faut ainsi railler, ni Rousseau, ni Descartes, mais ces élites qui tentent de nous enfermer dans leur pathétique désespérant, à l’image d’une classe politique cultivant sans vergogne une sottise calculée.

Les déshérités : ou l’urgence de transmettre, François-Xavier Bellamy, Plon, 28 août 2014, 207 pages, 17 euros, ean : 978-2259223430.

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 06:04
L’île du serment, Peter May

Le meilleur roman noir qu’il m’ait été donné de lire cette année ! Un roman qui ose un ton, une forme, un style. Voilà enfin un roman qui sait convoquer l’Histoire, avec un grand «H» s’il vous plaît, sans la trousser en oraisons pressées.

Le sujet de ce texte, c’est l’Ecosse. Point barre. Et encore. Le cap-aux-meules, les îles de la Madeleine battue par les vents, l’île d’Entée, la lande déserte, peut-être celle du Roi Lear ou celle de Synge, plus sûrement celle de quelques Early Scots ou du génial Robert Louis Stevenson… Le sujet de ce roman, c’est l’Histoire, la grande famine écossaise et non cet homme assassiné dans une maison d’un autre siècle. Ce sont des silences, des silhouettes, une tempête battant les vagues en brèche, le Golfe du Saint-Laurent et toutes ces choses cachées qui font des vies leur propre. Le sujet de ce roman c’est un autre monde, une autre époque qui revient hanter la nôtre, à des milliers de brasses des naufrages romanesques. C’est ce rêve que fait l’inspecteur en charge de l’enquête et qui soudain fait basculer le récit. C’est d’une femme que l’on soupçonne d’avoir tué son époux volage, c’est l’histoire d’un tableau, d’un visage, de Kirsty, la dame que l’on soupçonne, qui hante les rêves du narrateur. C’est l’histoire d’une lignée, d’un roman de famille raconté à la tombée de la nuit, celui d’un jeune homme qui sauva une jeune châtelaine perdue dans la lande et fit des kilomètres la jeune fille dans les bras pour la conduire en lieu sûr. Elle parlait l’anglais, lui le gaélique.

Le sujet du roman, c’est le gaélique justement, cette langue disparue -il s’en faut de peu. Ou l’histoire de ce fadet débile qui s'égare et meurt après avoir lorgné de trop une femme trop belle pour lui. Un débile qui vivait dans le monde de son plafond, dans la fresque qu’il y avait dessinée. C’est l’histoire d’un type qui se remémore son enfance, le dénuement et les clivages sociaux qui l’ont marqué. Le tout dans une langue infiniment raffinée, loin de la fosse commune des jetés lexicographiques du polar contemporain. C’est l’histoire de Sime, l’inspecteur en charge du meurtre du mari de Kirsty qui, l’interrogeant, découvre ses propres accents dans le grain de sa voix. Ses racines comme on dit. Alors monte d’un coup le souvenir de l’Ecosse, les Highlands superbes venant submerger le récit de leur empreinte glacée. C’est le roman des Highlands, le roman des solitudes, de la mémoire tragique, du passé défunt. Celui des Stuart défaits, des écossais vaincus. De l’invasion anglaise s’accaparant leurs terres pour les vider de leurs habitants et y mener paître leurs moutons. Ce roman, c’est une atmosphère, tragique, lourde, sombre, lente, c’est l’histoire des déportations massives des écossais, par villages entiers, vers l’Amérique. Des villages brûlés, des enfants égorgés. C’est l’histoire d’un retour de l’Ecosse dans ce détour romanesque, celle de la famine, celle d’un peuple massacré. C’est l’histoire d’une conviction romanesque qui nous abasourdit, où le Je qui troue de part en part le récit est celui des siècles passés, tandis que la narration du présent se fait à la troisième personne, dans cette distance auctoriale si pertinente d’un auteur en quête de sa propre mémoire. Comme si la seule voix intime ne pouvait être en soi qu’absente. C’est l’histoire de la Grande Rafle, de la déportation massive des écossais, battus, enchaînés, exilés. Cinq générations en arrière. Chassés des Hébrides extérieures. Un journal ouvert à l’horreur. Ce roman, c’est l’Ecosse, et son insoutenable qui fait retour.

L’île du serment, Peter May, éditions du Rouergue, 3 septembre 2014, coll. Rouergue noir, 423 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2812606854.

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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 07:32
Voici le temps des assassins, Gilles Verdet

Paris. Un homme met le feu à sa voiture, s’éloigne tranquillement en plein boulevard Saint-Germain pour en rejoindre un autre et tandis que la voiture en feu capte toute l’attention de la foule, avec son complice pénètre dans une joaillerie pour la dévaliser. Mais au moment d’en sortir, deux femmes voilées les braquent. Simon est touché. Paul s’en sort. Il lui faut comprendre maintenant, tandis que tout se joue déjà dans cette contraction du temps de l’agonie de Simon où l’éternité est comme suspendue à l’étirement d’un dernier soin. Paul retrouve sa femme, lui avoue le casse avec Simon, flic de son état. Les femmes voilées les attendaient. Peut-être pas des femmes du reste. Il ne sait pas. Il cherche. Découvre que Simon fréquentait un club : celui «des vilains bonshommes», réminiscence de celui que Rimbaud fréquenta quand il vint à Paris. La Rimbe à corps nu du coup, entrant dans l’histoire avec force, «merde, merde, merde», comme il devait se l’écrier un soir au cours d’un dîner des vilains bonshommes à l’écoute d’un poème idiot, se fâchant tout net avec l‘assemblée imbécile. Moins la Rimbe en définitive que Rimbaud, Gilles Verdet à ses basques, nous menant dans ce Paris de la semaine sanglante régler les mauvais comptes des années 70 tandis que le récit file ses morts suspectes. Car ce qu’il interroge, c’est ce désir de liberté qui a accouché de monstres. Les nôtres ? Pas sûr. Une sale histoire finalement, de paumés des temps utopiques, orphelins d’une rébellion qui n’a pu se muer en révolte et dont les enfants finissent today d'en achever leurs comptes à la kalachnikov. Ce qu’il reste de ces années communautariste ? Une romance en somme -il faut aimer-, bordée de loin par l’incandescence rimbaldienne et ces temps de revenants qui agitent des gestes de désespérés.

Voici le Temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal polar, février 2015, 232 pages, 18,50 euros, ean : 979-1092-016321.

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13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 07:05
Dans ma prairie, Frédéric Boyer

La prairie comme retable d’un deuil inouï. Portée par le vent, son infini recueilli en quelques vers dansés. Là-bas, l’herbe convoquée sous le vent, au fond nulle part -(de nous ?). La prairie comme au-delà magnifique, exalté peut-être, un canoë de bois rattrapé in extremis pour nous faire trappeurs, voleurs de feu si l’on y tient, pionniers parmi les morts engloutis. La prairie comme un continent disparu, qui ne peut désormais exister que dans l’espace du poème -(il faut s’en inquiéter). Qui ne peut s’assurer que dans le repli d’un verbe entrecoupé d’incantations comme autant d’inscriptions perdues au fond de nos mémoires -l’être de l’herbe, celui du rocher ne tenant l’un et l’autre que par la répétition où l’auteur les enlace. La prairie… Où quitter ce monde d‘ennui pour rallier l’univers où ça tient : « être ». La langue alors collée aux objets qu’elle décrit pour se faire véritable sinon vérité. Et nous embarquer dans le voyage du rythme, le phrasé du poème comme une valse nous entraînant pour soutenir le mot sans cesse revenu, dernier refuge de l’esse si loin de son réel, l’abordant dans ce travers du texte qui cède à l’injonction, curieuse mais opérante, de nous appeler à « relire Homère » pour sentir enfin notre poids d’existence et nous faire à notre tour Ulysse dans l’aventure du Poème, oiseaux, buissons, lavandes. Se construire, donc, cet imaginaire en toute beauté, simplement festonné d’une cabane de rameaux, la prairie finalement réfugiée en nous.

Dans ma prairie, Frédéric Boyer, P.O.L., avril 2014, 74 pages, 12 euros, ean : 9782818020548.

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 07:46
Le Désir de guerre, Frédéric Roux

A l’heure où partout en Europe se fait jour ce goût pour le bruit des bottes, peut-être est-il temps en effet de s’interroger sur ce désir de guerre qui s’y énonce. Guerre intérieure, civile, moins des uns contre les autres que contre ces minorités fragiles, tels les rroms en France, ou les musulmans. Guerre tout court, à l’horizon ukrainien. Et ce, paradoxalement, juste au moment où nous commémorions la Der des Der… A laquelle est consacré l’ouvrage. Que raconter au demeurant de 14-18 et comment ?, nous interroge Frédéric Roux, qui apologue sur ses usages et nous évoque son grand-père, une jambe de bois à la main et le goût du pinard à la bouche. Faut-il dans cette distance cultiver un cynisme de bon aloi ? Révéler l’idéal des tranchées : perdre un truc qui ne se voit pas. Un orteil par exemple, un morceau de son ventre. Ou l’obsession des poilus qui ne songeaient qu’au vin et aux femmes : préfèreraient-elles un manchot à un cul-de-jatte ? Décillé, faut-il montrer la bousculade des grognards dans la boue qui les ensevelit et puis la trouille, la pétoche à se planquer derrière le ventre d’un cheval à l’agonie ? Dénombrer les réfractaires si peu nombreux, les rares déserteurs et l’immense armée des instituteurs, qui firent de cette guerre une guerre d’intellectuels ? Le tout sur le ton de la gaudriole, pour réaliser que tout ce que l’on peut écrire sur le sujet ne peut être qu’un pitoyable effet littéraire... Car dans les tranchées, aucun d’entre nous n’y était. Ni Frédéric Roux, ni ses lecteurs. Et quand bien même il aurait pris –il finit par le prendre «aussi»-, le parti du lyrisme, il n’en resterait pas moins qu’on ne saurait rien en dire désormais, loin du front. Même à creuser ses souvenirs, les années 50, les foins, la fourche. Ecrire sur quoi ? Les chiottes dans la cour, la charrette et tout ce minuscule de la vie d’alors ? A quoi bon semble-t-il nous dire : la seule chose envisageable ne l’est plus : le réel. Reste le portrait peu reluisant qu’il dresse de la campagne française des années 50, et sa méditation sur l’indiscernable du Mal. Un temps conventionnel, réactivant les grands poncifs sur cette question du Mal, convoquant comme à l’accoutumée le paradigme égoïste sans réaliser qu’il n’est en réalité qu’une fiction idéologique construite par les élites, que l’on peut très précisément originer dans le XVIIème siècle moraliste, posant sans jamais parvenir à le prouver, l’idée d’une nature égoïste de l’humain, ouvrant, nécessairement, à la banalité du Mal…

Qu’est-ce qui lie les hommes entre eux, à la guerre ?, nous assène-t-il alors. L’ignominie, le répugnant, le sang qu’on a fait couler. C’est le Mal, dit-il, qui lie les hommes entre eux. Vieille antienne des meurtres commis ensemble, des cadavres piétinés… Vieille anthropologie du malfaisant, du Mal vrillé à la condition humaine, campant sur cette théorie éculée de l’égoïsme humain déroulant le lien qui relie Fénelon à Arendt autour de cette prétendue banalité du Mal qu’aucune étude jamais n’a su corroborer.

Mais oublions cette rhétorique creuse, qui forme pourtant comme le cœur de sa pensée. Il reste que Frédéric Roux a raison de nous avertir sur un point : la guerre est possible dès lors qu’elle nous est devenue évidente. Là où reposer la question du grand-père : que diable allait-il faire dans cette galère ? Frédéric Roux tourne autour de cette question, la retourne dans tous les sens, scrute le souvenir qu’il a gardé de cet homme boitillant. Il lui manquait une jambe, voilà tout. Le soldat part sans rien réaliser et revient dans le même état d’esprit. La propagande. Sans doute. Lui, est revenu avec une jambe artificielle qui a fini par remplacer la vraie. C’est ça le message de son récit : on adhère au semblant. Et puis, plus probant : la législation recouvrait tout. Jusqu’à ranger les morts dans le bon ordre. Les héros, les martyrs, les traîtres, les ennemis, etc.

Non, reste le texte qui suit sa réflexion sur le désir de guerre et qui est comme une interrogation sur les conditions de possibilité de l’écriture artistique. Demi-tour Gauche, Gauche ! Frédéric Roux avait vingt ans en 68. Il appartenait à une génération sans désir de guerre, qui a vu dans celle de 14-18 le moyen dont s’est doté le Capital pour briser la conscience prolétarienne de l’Europe. «C’est le sujet qui est mort dans la boue des tranchées», affirme Frédéric Roux. Sans doute. Encore que cela soit mal formulé : la question du sujet a ressurgi dans les débats philosophiques parisiens des années 80 pour mettre fin à celle de l’homme. Mais oui, tout de même, ce que 14-18 a inauguré, c’était la fin de la morale kantienne : l’homme pris pour un moyen, non comme une fin comme l’exprimait cette morale. Lui dit : 14-18 a remplacé le sujet par «la masse». On n’est pas a obligé d’adhérer à son propos : l’homme fut remplacé par les choses. (Rappelez-vous Perec). Par la gestion des choses plus exactement. Par la gestion, en soi. Mais la toute-puissance de la marchandise ne faisait que s’annoncer. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle est parvenue à s’accomplir vraiment. L’homme n’est plus que du matériel humain. Et nous n’avons pas trouvé le moyen d’y résister. L’art lui-même n’a pas su. Tout comme il n’a pas su représenter la guerre pour nous défaire de son désir, ainsi que l’affirme cette fois justement Frédéric Roux. Apocalypse Now n’aura par exemple au mieux que subjugué les consciences, rendre la guerre exemplaire, elle qui, sur le terrain, ne l’est jamais. Et loin de nous en dégoûter, nous aura fascinés et repus de tant de beauté dans le déchaînement de sa violence. La rhétorique lyrique ne produit jamais que l’effet inverse finalement, de celui escompté. Nous offrant la guerre comme une matrice plutôt qu’un repoussoir.

Le désir de guerre, Frédéric Roux, édition Arbre Vengeur, 14 novembre 2014, 141 pages, 11,74 euros, ISBN-13: 979-1091504232.

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