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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 13:55

Une suite à son Hitler et à L’Europe en enfer (1914-1949). Comme toujours avec lui : monumentale. Courageuse en outre, car campant sur les terres labourées de près par le livre de référence sur le sujet, celui de Tony Judt : Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945.

Kershaw récapitule tout ce que l’on sait sur cette période, en termes voisins : l’état providence et sa fin, la Guerre froide, la décolonisation, etc. Un ouvrage utile donc, de ce point de vue, qui va même au-delà de la période historique de Judt. Son originalité, c'est de retenir trois moments clés qui scandent cette histoire à ses yeux : l’attentat contre les Twin Towers de 2001, la crise financière de 2008, et celle des réfugiés de 2015-2016. Avec pour prémices l’idée que l’Europe n’a plus la maîtrise de son destin, et pour conclusion que : «la plupart des européens vivent aujourd’hui en paix, dans un état de droit, et jouissent d’une relative prospérité»… C’est là que le bât blesse… Allez dire aux grecs qu’ils «jouissent d’une relative prospérité»… Allez le dire aux espagnols, aux italiens, aux français, voire aux allemands, dont on sait aujourd’hui que nombre d’entre eux sont obligés de cumuler les petits boulots pour ne pas sombrer dans la misère. C’est d’ailleurs l’un des traits de l’Occident contemporain : la fracture Nord/Sud que l’on imaginait enclose dans les années 60, traverse désormais l’Occident lui-même : la misère de masse a fini par y faire surface, sur un modèle voisin de cette misère qui frappait les pays dit «sous-développés» : la paupérisation des populations occidentales s’y élargit jour après jour. Quant à la décolonisation, si son constat semble juste, il reste approximatif : la décolonisation n’aura été que la poursuite de la colonisation sous une autre forme… Celle de la «privatisation» de la logique coloniale, confiée désormais aux multinationales plutôt qu’aux états…

D’une manière générale, cette Europe que convoque Kershaw n’a jamais existé. Et lui comme les autres, confond l’imaginaire européen avec les institutions européennes. Car l’Europe et L’UE sont deux choses bien distinctes, que pour les pires raisons, nos élites veulent confondre pour stigmatiser les populations européennes où se ferait jour un prétendu sentiment anti-européen quand, à juste raison, ces mêmes populations européennes condamnent en fait les institutions de l’UE, leur gouvernance autoritaire.  Et c’est là que son histoire de l’Europe est bancale. Kershaw oublie par exemple de s’interroger sur les «pères fondateurs» de l’Europe, au passé trouble : il omet par exemple de se rappeler que Walter Hallstein, le premier Président de la Communauté Européenne, avait été nazi et nommé doyen de l’université de Rostock par ces mêmes nazis, et qu’il rencontra le 9 mai 1938 Mussolini pour discuter justement de… la Nouvelle Europe. Kershaw omet encore de s’interroger sur la trajectoire de cet autre père fondateur, Jean Monnet, banquier d’affaire, qui souhaitait construire le marché européen sans les peuples européens, méprisant ces «masses» toujours promptes à revendiquer une gouvernance démocratique à laquelle Monnet se refusait. Kershaw omet encore et toujours que ce même Jean Monnet fréquentait les frères Dulles pour penser avec eux cette construction européenne, Allen Dulles n’étant autre que le fondateur de la CIA, en 1947. Et bien évidemment lui qui, comme tous nos intellectuels bien intentionnés, nous met en garde contre une dissolution fatale de «l’Europe» (non de l’UE), se refuse à décrire le système de gouvernance de cette Europe, qu’une simple lecture suffirait à qualifier d’autoritaire, à tout le moins…

Finalement, l’essai déçoit à rabâcher ce que l’on peut lire partout et qui falsifie l’Histoire. Les Trente Glorieuses et l’état providence ? Kershaw parle de «miracle», de «chance» ! Un vocabulaire de cartomancienne ! Mais Comment ne pas réaliser que cette croissance fut le vrai rempart idéologique qui permit d’arracher l’Europe occidentale à la sphère d’influence communiste, en contribuant à transformer les citoyens européens en consommateurs du grand marché européen ? Comment ne pas comprendre que l’état providence n’aura été qu’une parenthèse stratégique, l’instrument politique inventé sous la pression au sortir de la guerre pour endormir ces mêmes populations et les gêner dans leurs réflexions d’une alternative à «l’indépassable démocratie libérale», qui nous a menés là où des millions d’européens crèvent désormais ?

Ecoutez-le parler de la Consitution de la Vème république, nécessitée par la « faiblesse » de l’exécutif sous la IVème… A ses yeux, le parlement français disposait de «trop de pouvoir» ! L’Assemblée Nationale manquait de «discipline partisane» ! Il devrait se réjouir, alors, de voir combien Macron a fini par vider nos institutions de toute substance démocratique ! Fort de cette vieille philosophie rance de Milton Friedman, qui donna Reagan et Thatcher dans les années 80, et Macron 40 ans plus tard ( !), Macron manœuvrant après tout le monde pour que le marché remplace enfin l’état… Est-ce là cette « consolidation » de la démocratire que Kershaw, sans rire, évoque ? Et sans rire, que penser de sa conclusion, qui décèle dans le sentiment anti-européen (sic) une prise à tous les dangers… Comme si l'échec de l’UE relevait uniquement d’un sentimentalisme benêt des «foules»… Quelle pitié !

L’Âge Global, l’Europe de 1950 à nos jours, Ian Kershaw, éditions du Seuil, traduit de l’anglais par Aude de saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, janvier 2020, 744 pages, 26 euros, ean : 9782021243680.

Tony Judt, Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945, Armand Colin, 2007, 1023 pages.

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