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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 09:49

 

edouard_glissant.1296932093.jpgChant Quatrième

 

Péripétie

 

La Traite. Ce qu'on n'effacera jamais de la face de la mer.

Sur la rive occidentale de l'Afrique, les marchands de chair font provision. Pendant deux siècles le fructueux trafic, plus ou moins avoué, fournit les Iles, le Nord de l'Amérique, et à moindre proportion, le Centre et le Sud. C'est un massacre ici (au réservoir de l'Afrique) afin de compenser le massacre là-bas. La monstrueuse mobilisation, la traversée oblique, le Chant de la Mort. Un langage de déraison, mais qui porte raison nouvelle. Car aussi le commencement d'une Unité, l'autre partie d'un accord enfin commué. C'est l'Inde de souffrance, après les Indes du rêve. Maintenant la réalité est fille de l'homme vraiment : née des contradictions qu'il a vécues et sucitées.

 

les Indes, Edouard Glissant, éditions Falaize (créées et dirigées par Georges Fall, son premier éditeur en France), 70 pages, juillet 1956, avec des eaux fortes de Enrique Zanartu, tirées dans l'atelier de S.W. Hayter, à Paris, erxemplaire sur Fleur d'Alfa.

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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 04:23

 

vinci.jpgSous toutes les formes possibles, on n’en finit pas de recenser les éditions qui s’emparent de Léonard de Vinci, pour proposer chacune sa vision de cet homme exceptionnel. Ingénieur, poète, peintre bien sûr, les angles d’approche sont multiples et tout ce qui porte la mention «Vinci» se vend, le meilleur comme le pire. Cadeau culturel par excellence, son mythe fait l’objet d’une attention et d’une transmission dévotes. Sans doute parce que, plus que tout autre, il représente l’incarnation même du génie universel. Sans doute aussi parce que cette croyance du génie naissant par génération spontanée plutôt qu’au terme d’une longue maturation, est typiquement française. Artiste, savant, découvreur, on n’en finit pas d’en arpenter l’universalité. D’autant que l’homme n’a pas négligé de laisser derrière lui énormément de traces, jusqu’à tenir la stricte comptabilité de ses dépenses quotidiennes. Alors s’il vous vient à l’esprit d’offrir l’un des multiples ouvrages qui lui est consacré, choisissez donc de préférence sa biographie par Carlo Vecce. Voilà qui vous changera des poncifs habituellement servis sur l’homme. La minutie incroyable de ce travail biographique, sans réel précédent, offre en effet une image plus subtile et plus contrastée du talent de Vinci. Opportuniste et pressé, n’hésitant pas à se mettre au service des tyrans, le plus remarquable de cette personnalité est moins sa vitesse d’exécution que sa hâte à conclure. Cette dernière le conduisit souvent à bâcler (génialement certes) son travail, comme pour certaines de ses fresques, pour lesquelles il expérimenta de nouvelles techniques qui ne tinrent pas… C’est que l’homme était impatient : son rendez-vous avec la postérité lui soufflait à l’oreille d’accumuler les créations.

 

 

Léonard de Vinci, Carlo Vecce, Flammarion, coll. Grandes biographies, 3 septembre 2001, 400 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2082125345.

 

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 04:35
 
le-journal-dedward.jpg«Samedi 3 mai. J’ai décidé de ne plus faire de roue. (…) Dimanche 4 mai. J’ai décidé de faire la roue, mais seulement la nuit quand ils dorment.» (…) Pour leur montrer «que si je fais quelque chose, je le fais pour moi, pas pour eux». (…) «Lundi 5 mai. A quoi bon exister.» (…) Le 7 mai, Edward note : «leur but est de venir à bout de ma volonté, de me réduire à néant. Ils peuvent me priver de ma liberté, ils n’auront jamais mon âme». Mais à quel prix ? La roue demeure longtemps –à l’échelle de la vie d’un hamster- l’objet de toutes ses considérations. Edward voit bien de quoi il retourne. Il refuse alors la roue mais y retourne, refuse les graines et y revient, commence une grève de la faim, repart à la roue, aux graines… Les graines, l’eau, la roue... «N’y a-t-il donc que cela ?! »… Au désespoir succède la révolte, à la solitude, l’envie d’entrer en relation avec le chat roulé en boule toute la journée : «Croies-tu en la liberté ?»… Partagé entre la décision d’y croire et celle d’y renoncer au spectacle de ce chat qui vagabonde d’autant plus librement dans la maison que son esprit, de l’avis d’Edward, reste enfermé derrière de solides barreaux. Et puis un jour ils ouvrent la cage. Edward scrute le vide béant qui s ‘offre à lui, terrifié à l’idée d’affronter une liberté à laquelle rien ne l’a préparé. Quelques secondes terribles, une vie à son échelle, avant que la cage ne se referme sur la boule de poil du nouvel hamster qu’ils ont glissé dans sa cage. Un compagnon. Un mâle. Bruyant. Qui fait de la roue sans se poser de questions. Un mâle qui passe son temps à manger, grossir et faire de la roue. Un mâle sans gêne, droit dans ses bottes… Qui met à vivre un enthousiasme insupportable. L’envie de le tuer prend Edward. De toute façon, se dit-elle, puisqu’il est une femelle, «la mort est la cage finale. Personne n’y réchappera». De réflexions sur la nature de la captivité en considérations sur l’effroyable banalité du quotidien, Edward s’interroge, sur l’ennui en particulier, qui nous pousse, parfois, à récupérer un peu d’être…
 
 
Le Journal d’Edward, Hamster nihiliste 1990–1990, Miriam et Ezra Elia, Flammarion, novembre 2013, 92 pages, 8,90 euros, ean : 9782081290235.
 
 
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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 07:27
 
La-Ve-Republique-Sirinelli.jpgJean-François Sirinelli s’est fait pour l’occasion l’historien du temps présent, poursuivant son exploration de la France du XXème siècle qui connut, à bien des égards, entre 1945 et 1973, les changements les plus radicaux de son histoire, en termes de mentalités particulièrement. Assez paradoxalement, cette histoire de la Vème République débute par la crise de Mai 68 plutôt que celle de 58. C’est que Sirrinelli voit dans les quelques semaines d’exaltation de Mai 68 comme la montée en puissance d’une revendication de libertés individuelles qui se seraient satisfaites des institutions de la Vème république, la contestation ne prenant alors pour cible que la personne du Général de Gaulle, et non son legs politique. Pour preuve à son sens, non sans raison, l’adhésion massive, en 65, de la population aux élections présidentielles, le Peuple alors souverain prenant fait et cause pour ce suffrage contre la classe politique, elle-même non moins massivement opposée à l’élection au suffrage universel du Président de la République. Certes, comme une sorte de refuge populaire contre les élites politiques toujours enclines à leur dérive oligarchique. Pourtant, au-delà des circonstances qui donnent raison à Sirinelli, une autre lecture semble possible, nous le verrons plus loin. Bien sûr, il est vrai que Mai 68 aura été, selon son heureuse formule, «un ébranlement surmonté».  Certes toujours, à la fin des années soixante, dans cette France enrichie, le mot d’ordre de Révolution ne trouvait guère d’écho. Le PCF et la CGT, alors les premières forces politiques du pays, se montraient très réticents face aux événements, cherchant très tôt à négocier une sortie de crise dans l’espoir de voir cet enrichissement se poursuivre. Certes encore, il existait une dynamique souterraine à laquelle peu d’observateurs ont été sensibles : ce qui changeait, c’était en profondeur les structures mentales du pays, dont les cadres et les valeurs, hérités de la France rurale, volaient en éclat. Et c’est là sans doute le plus intéressant de son étude : cette transformation des mentalités, qui avait émergé sous l’impulsion des Trente Glorieuses, et qui allait se poursuivre durablement, envers et contre toutes les crises que le pays allait traverser, dont celle de 73, qui allait marquer un coup d’arrêt brutal à la prospérité. Car ce qui changeait au fond, c’était cette demande de liberté individuelle, mais dont Sirinelli ne perçoit pas qu’elle ne pouvait que s’accompagner d’une demande d’approfondissement de la démocratie, et que cette Vème, déjà, ne correspondait plus aux aspirations démocratiques des français. L‘outil constitutionnel devenait obsolète, mais nul n’envisageait d’en changer : il assurait la pérennité de la classe politique au pouvoir… Pourtant, si l’on examine bien la séquence qui suivit presque immédiatement celle de Mai 68, après l’intermède pompidolien, dès l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, une alternance se mit en place : les gaullistes allaient perdre le pouvoir pour longtemps. En 81, nouvelle alternance, et dès 86 la France inaugurait une solution politique originale : la cohabitation. Suivie d’une autre, puis d’une nouvelle alternance, puis d’une rupture, puis d’une nouvelle alternance… Sirinelli conclut cette longue séquence politique française de bascules sur l’idée qu’elle exprime clairement un dérèglement politique, qui devait s’amplifier du reste dans le jeu des forces politiques, avec la montée en puissance du FN et les flambées électorales des mouvements gauchistes et écologistes. Mais au fond, mieux que d’y voir le simple égarement d’une Vème déboussolée, on peut y voir l’incroyable maturité de l’électorat français, soucieux de corriger toujours des politiques plus tournés vers leurs ambitions personnelles que vers le Bien Commun… Avec, dans une vision comme dans l’autre, l’aveu que cette Vème ne fonctionnait plus. Dès 68 du reste, malgré le renforcement apparent de ses institutions, tant la Vème, au fond, c’était de Gaulle… de-Gaulle.jpgAux yeux de Sirinelli, les causes de ce dysfonctionnement sont à chercher d’une part du côté de la crise des années 70, dont la France ne s’est jamais relevée, crise exaspérée dans son expression la plus tragique : ce chômage de masse qui voit désormais des enfants naître et grandir dans des foyers de chômeurs, et dans la déchirure sociale qui s’en suivit, au demeurant réactivant, ou plutôt laissant  de nouveau apparaître une fracture coloniale jamais colmatée. C’est que la République française a démontré très clairement qu’elle n’étendait plus sa protection ni à l’ensemble géographique de la Nation (les quartiers dits sensibles en sont la preuve), ni à l’ensemble sociologique que forme cette Nation jetée par-dessus bord : le chômage chronique, la paupérisation, l’exclusion en témoignent. Et d’autre part, c’est à l’incompétence de notre classe politique que nous devons de connaître pareil naufrage : pour symptôme, elle n’en finit pas de s’enfoncer dans le discrédit. Alors qu’en outre elle s’est montrée impuissante à trouver une issue à une crise qui au fond dure en France depuis une bonne quarantaine d’année. Les citoyens français ont ainsi totalement perdu confiance dans cette classe politique, dont ni la Droite, ni la Gauche de pouvoir n’incarnent l’alternative. Au point que l’on peut se demander si la question, grave, celle que pose Sirenelli pour clore sa réflexion, est bien seulement de savoir si les valeurs qui fondent cette Vème république, essentiellement la laïcité et la foi au providentiel retour de la croissance, sont valides en l’état. Car au delà de savoir comment réincarner ces valeurs, dont on espère qu’au moins celle de notre leurre éhonté du retour de la croissance sera abandonnée, la question qui se pose en fait, est celle d’institutions dont le but ultime demeure bien celui de la confiscation de la démocratie entre les mains d’un personnel incompétent.
 
LA FRANCE DU XXeme SIÈCLE (2), LA Veme RÉPUBLIQUE DE 1958 À NOS JOURS - UN COURS PARTICULIER DE JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI, Histoire de France, coll. Frémeaux / PUF, label Frémeaux & associés, juin 2014, 4 cd-rom.
 
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11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 04:20
 
Frigyes-Karinthy.jpgCela commence par un devoir de mathématiques du genre incompréhensible, autour duquel un père et son fils tournent sans parvenir à trouver la moindre issue… «Si dans 9 poêles on brûle en 8 jours et demi 12 stères de bois de hêtre, en combien de jours brûlera-t-on 9 stères de bois dans 12 poêles, sachant que…»… Or le père a soudain une lueur : c’est exactement le même problème sur lequel lui et son propre père, vingt ans plus tôt, ont séché… A l’époque, il l’avait presque compris. Enfin, il voulait bien le croire… Comment c’était déjà ? Quelle proportionnalité retenir ? Inverse ? Mais ce qu’il doit bien avouer, c’est que vingt ans plus tôt son propre père n’avait rien compris au problème… Tout comme lui aujourd’hui, et qu’il s’agit simplement d’un tracas qu’il faut se refiler de génération en génération… Question d’entraide… Tout comme dans cette histoire où le suspect se voit contraint d’aider l’enquêteur, incapable de poser les bonnes questions… Nous avons en commun moins la raison que la folie de la raison semble nous dire Karinthy, en l’illustrant d(‘une magistrale façon, dans la nouvelle qui donne son nom au titre du recueil…  A l’origine, l’interdiction du shimmy. Une danse. Pas vraiment lascive, mais pratiquée pour les plus déshonnêtes des raisons. Lui, il voudrait l’interdire. Inviter l’Ordre Moral à jeter un œil plus sévère sur le genre humain, toujours si prompt à abuser de la confiance qu’on lui porte. Surtout en matière de divertissement. Et en catimini encore. Suit un long plaidoyer loufoque, son «J’accuse», révélant qu’il est faux de penser que les gens dansent par nécessité physique, alors qu’en réalité ils se livrent à de coupables rapprochements. Ce n’est en effet jamais par pur hasard que les hommes dansent avec les femmes et réciproquement : c’est le fruit d’une conspiration secrète, impudique, libertine, pour tirer à l’insu de la bienséance des bénéfices immoraux… Le texte est drôle au possible, rappelant l’absurde des anciens pays de l’Est, d’un Hasek, d’un Capek…
 
 
Je dénonce l'humanité, Frigyes Karinthy, tarduction de Judith et Pierre Karinthy, éd. Viviane Hamy, coll. Domaine étranger, octobre 1996, 192 pages, ISBN-13: 978-2878580808. A (re)paraître juin 2014.
 
 
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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 04:27
constellations-revolution.jpgNous gardons le souvenir des révoltes des siècles passés qui, de la Commune à Mai 68, ont modélisé notre idée du changement social et politique et nous empêchent de comprendre le changement qui vient et qui déjà essaime partout en Europe. Certes, cette mémoire de nos insoumissions n’est pas vaine dans un monde qui nous a dépossédés de leurs enseignements. Le collectif à l’origine de cet ouvrage a ainsi tenté de saisir le sens des trajectoires révolutionnaires du si jeune 21e siècle, en les détachant justement de ces modèles par trop prégnants qui nous font espérer inutilement un changement par les urnes. Certes, on peut encore lui reprocher de vouloir construire une autre filiation, depuis le mouvement des CPE, instruisant une sorte d’effet générationnel quand en réalité toutes ces causalités ne sont qu’un leurre. Il suffit de prendre le pouls de cette France qui déserte pour le comprendre. Et tous les récits qui nous sont proposés trouvent au fond leur sens dans cette logique de désertion qui les surplombe. Récits rétifs, d’inadaptés pleinement conscients de l’être, de dissidents, de luttes désordonnées contre les mots d’ordre que nous impose l’ordre socialiste-libéral qui voudrait avoir bouclé l’Histoire dans ce régime d’urgence à perpétuité et de plans de redressement sans fin qu’il a mis en place. Dans ce régime de dupes qui voudrait nous faire croire encore que l’alternance peut nous sauver, ou que le pacte républicain sera demain notre seul recours. Dans ce régime honteux qui voudrait nous faire attendre encore le retour d’une économie néolibérale rétablie, qui saurait répondre demain à nos attentes. Contre ce régime de dupes, déjà, ces récits donc, qui injectent de la volonté devant la pseudo démission générale. Des histoires de résistance, de dissidence, de désertion contre la dépossession généralisée, d’intelligence collective contre l’isolement et l’exploitation.  Des histoires anodines de jardins urbains autogérés, de serveurs web libérés, de zones à défendre comme à Notre-Dame-des-Landes, de free parties, de lieux collectifs arrachés aux griffes des promoteurs. Des expériences qui toutes ont pour mérite de reposer la question révolutionnaire loin de la déprime militante. La posant pour le coup moins comme prise de Pouvoir que son évidement. Et donnant à penser que peut-être, ce capitalisme sauvage, ce régime néolibéral despotique, s’achèvera par son effondrement intérieur, un peu comme il en est allé de l’union soviétique. Déposer le Pouvoir sans le prendre. Mais construire à côté autre chose, autrement. C’est là, dans ces brèches et le récit de ces brèches que l’ouvrage se fait le plus intéressant. Dans ces drôles d’élans, cette drôle de révolution. Dans ces défections qui nous sont contées, de tous ces êtres partis loin des villes, loin des supermarchés, loin du genre, loin des identités closes, loin des usines avilissantes, loin d’un monde de l’art rabougri à ses vergognes égotistes. Dans ces vies qui se sont liées à autre chose que la prise d’un quelconque pouvoir, dans ces collectifs qui parfois se sont retrouvés pour se mettre à vibrer ensemble et produire un vrai tumulte social. Dans ces révoltes des banlieues, dans ces free parties improvisées où ce qui se dégage au final de plus profondément politique s’est niché dans l’intime des plis de l’existence quotidienne (la zoê). indignados.jpgDes récits qui donnent à penser que quelque chose arrive, qui s’accomplit dans les gestes les plus quotidiens de nos vies, les transformant en moments de lutte. Manger autrement, se déplacer autrement, faire la fête autrement, apprendre autrement. On voit la rupture : faire de la politique, autrefois, c’était s’engager dans une adhésion partisane.  Aujourd’hui, c’est s’engager sur le terrain du quotidien, dans sa vie. Vivre et lutter ici. Maintenant. Une offensive singulière, généralisée, loin des Bastilles que plus personne ne veut prendre : c’est qu’il n’existe plus de sujet révolutionnaire clairement identifié. La lutte a pris un autre tour, tout bonnement. Loin des mouvements politiques. La Révolution, c’est un peu maintenant, chaque jour, dans nos désertions quotidiennes. Et ils sont innombrables ceux qui ont déserté la grande distribution, les médias d’information, la propagande des partis politiques. Ils sont innombrables ceux qui forgent de nouveaux outils de libération pour inscrire leur combat à même leur existence, défrichant des voies inattendues. Pas vraiment d’idéologie, pas vraiment de programme : des repères, des pistes, des dires, des vies qui esquissent des chemins, en conservant ce goût de l’inconnu pour ne pas clore trop tôt ce temps de l’invention. Depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à l’abstentionnisme que l‘on peut décrypter très exactement comme l’encerclement du pouvoir. Une communauté d’expérience se fait jour, au ras de l’existant. Avec un seul mot d’ordre : Désertion ! Et c’est un peu l’odyssée de ces désertions que nous découvrons ici, depuis le mouvement des CPE au Larzac, en passant par l’altermondialisme, la ZAD Dijon, Millau, l’histoire du centre social autogéré de Toulouse, la maison de la grève de Rennes, les sabotages, de Tarnac aux ANPE, en passant par ces communautés de Hackers qui redessinent ce nouveau territoire numérique qui a surgi et a permis la fabuleuse expérience des Indignados de Barcelone. Nous ne savons certes pas où nous allons, mais partout s’inventent des formes de désertion qui bricolent un autre monde possible. Certes, partout l’on pointe la nécessité de s’organiser, de faire circuler cette parole de désertion, car il ne peut exister d’oasis dans l’ordre mortifère de la société néolibérale. Certes, la question du changement demeure entière, mais déjà le changement s’énonce dans l’évidement et l’encerclement d’un régime qui a toutes les chances de s’effondrer de l’intérieur, un peu sur le modèle de la fin de l’union soviétique…
 
 
Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, collectif mauvaise troupe, édition de l’éclat, avril 2014, 702 pages, 25 euros, EAN : 9782841623518.
 
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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 04:30

glaneuse.jpg

KAMEL LAGHOUAT,

LA GLANEUSE

(Ils veulent diminuer le nombre des morts pour faire grimper celui des vivants…)

 

"Encombrée de ballots elle avançait vêtue de noir.

Elle avançait sur la place du marché, un lourd sac au bout de chaque bras rempli de sa récolte, des choux, des pommes, les légumes que les marchands jetaient.

La foule des pauvres, peuple en souffrance, fugitif,

Sans voix pour le soutenir,

béquille tandis que des ombres agonisent contre les murs des parkings.

Elle avançait les épaules fléchies le soleil nu comme un tombeau.

Cris rauques, huées, on déblayait la place, déjà les machines poussaient les reliefs que les pauvres disputaient aux chiens.

Elle veillait à son bien,

Je la voyais, un sac, l’autre, les éléments épars d’une violente cruauté,

A côté d’elle nos ruines.

Elle s’est couchée plus loin, lasse.

Je vous écris depuis sa mort bordée d’épaves,

naufragée vacante où la question sociale est devenue celle de l’utopie ou de la mort, les uns se couchent les autres ont disparu déjà,

baiser aux fronts des mères calleuses."

 

A la fin, la démocratie était seulement le moyen pour les politiques de laisser crever les gens sans faire de vagues. Le poème de Kamel Laghouat, 19 ans, évoque au fond mieux qu’aucun commentaire la situation dont on parle.

 

 

Image : Denis Bourges, qui présenta pour les 20 ans de Tendance Floue une série intitulée "Border life", dont les images résument son regard sur le cloisonnement et la frontière. Ici, une glaneuse au marché Aligre, à Paris, en 2010.

 

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 04:11

 

jean-moulin.jpgLes allégations concernant Jean Moulin, celles de Thierry Wolton, avaient jeté sur le héros de la Résistance une lumière plus glauque que convaincante. Les contributions proposées par J.-P. Azéma en apportent le plus savant démenti. Toutefois, elles ouvrent un champ d'interrogations auxquelles elles répondent mal. Pour exemple, cette explication de la spectaculaire conversion au gaullisme d'un républicain de gauche par le coup de foudre qu'il aurait éprouvé pour le Général, paraît médiocre. D'autant qu'on ne saura jamais rien de cette année de réflexion qu'il s'accorda, de 1940 à 1941, quand il se proposait d'émigrer aux Etats-Unis, juste avant de rallier Londres. Impossible également de reconstruire sa première période londonienne. Il arrive auprès du Général De Gaulle comme mandataire auto-proclamé, mais repart comme son envoyé légitime. Fabuleux organisateur, il passera une grande partie de son temps en rivalités personnelles. Affrontements avec Christian Pineau, Pierre Brossolette, Henri Frenay... Jusqu'à son arrestation à Caluire, au moment où les luttes d'intérêts font rage dans la Résistance.

A bien des égards, il paraît difficile, aujourd'hui encore, d'analyser sereinement ces pages troublantes de notre histoire. De même, l'on attend toujours une réflexion sur cette déconcertante manie française de la "panthéonisation" de ses héros, alignés par les causes les plus diverses, dans l'effarant désordre d'une crypte pour le moins baroque…

 

Jean Moulin face à l'histoire, collectif, sous la direction de Jean-Pierre Azéma, Flammarion, collection Champs, 2 janvier 2004, 417 pages, 10,20 euros, isbn 13 : 978-2080801005.

 

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7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 04:45

penser.jpg

Les éditions Amsterdam ont publié un recueil de textes compilés pour l’occasion en une somme partielle de ce qui se pense théoriquement à gauche, enfin, cette Gauche qui nous intéresse du moins, non cette droite affublée d'un gros nez rose et qui a nom Parti socialiste…

Prenant acte de sa défaite après mai 68, sous la pression de la contre-révolution néo-libérale qui a fini par l’emporter jusque dans les rangs du socialisme de Pouvoir, une évidence s’est faite : c’est que, paradoxalement, le projet libéral craquait de toute part -anciennes colonies aujourd’hui à la pointe du combat révolutionnaire, paupérisations galopantes, dérèglements climatiques, épuisement des ressources naturelles, rien ne va plus.

Nous sommes à un tournant de notre histoire, commente très pertinemment l’éditeur. Mais il faut s’en convaincre à présent, changer de ton, pousser d’un cran l’indignation, car l’alternative est simple face aux périls qui s’imposent partout : il faut reconstruire le monde, économiquement, politiquement, idéologiquement, culturellement, écologiquement. Tout est à faire. Maintenant ! L’exigence de pensée à laquelle nous devons faire face, on le voit, est énorme…

Pour nous y aider, "une constellation d’activistes, de penseurs, de militants", saisis dans un périmètre volontairement vague, tentent de réarmer la critique de gauche.

Penser à gauche s'aventure ainsi à faire le point sur le débat qui s’est engagé depuis quelques petites années, pour en saisir la dynamique. Le recueil est conçu, de l’aveu de l’éditeur, comme "une boîte à outils" à l’usage de chacun. Il appartient donc à chacun de les mettre à l’épreuve ces outils qui nous aideront à sortir de la nasse néolibérale. Et de la façon la plus urgente encore, car la démocratie ne survivra pas au néolibéralisme, comme l’étudie Christian Laval : elle est trop coûteuse, autant économiquement que politiquement. A retenir, parmi les interventions balayées, l’entretien accordé par Agamben d’où surgit l’idée forte, grave, que le Pacte de confiance entre les citoyens et les hommes politiques est désormais rompu. Ou bien cette analyse d’Etienne Balibar, aux yeux de qui l’insurrection ne peut être pensée que comme une stratégie de civilité ! Ou encore Alain Badiou redoutant que la Gauche de Pouvoir ne se soit définitivement effondrée, sans espoir de retour… Dommage, justement, que les failles de cette Gauche de Pouvoir ne soient mieux analysées : elles sont notre égarement le plus dangereux. Dommage que le recueil n’ouvre pas au même compendium de l’état politique des forces de gauche qui auront à charge nos lendemains. Et quant à la question pertinente posée par l’ouvrage : qu’est-ce qui est praticable dans l’ordre politique d’aujourd’hui ?, elle reste furieusement ouverte, au sens où il faudra bien qu’une tactique électorale en rende compte un jour.

 

Penser à gauche : Figures de la pensée critique aujourd'hui , éditions Amsterdam, Collection POCHES, 505 pages, 28 janvier 2011, ISBN-13: 978-2354800840.


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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 04:39

Samuel_Fuller--1987-w.jpg"Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion", affirme Samuel Füller dans Pierrot le fou (1965, Jean-Luc Godard).

 

C’était un dimanche soir, sur Arte. Il y a des années de cela. Samuel Füller racontait son débarquement en Normandie. Ohama beach... La sanglante ("Bloody Ohama"). Conteur fabuleux, prenant sans cesse la distance du récit, surplombant le sien de part en part, amusé, effronté, n’oubliant rien, pas même de comprendre le récit que l’on voulait alors remettre en place en l’interrogeant encore sur cette histoire pourtant déjà tellement codifiée.

Et c’est ce qui nous retiendra ici : ce fantastique travail, non de mémoire, mais de réflexion sur les lieux d’une mémoire dont le dessein se trouble, quand de constructions en reconstructions, ce qu’elle attise n’est rien d’autre que le retour de la violence, Samuel Füller achevant son témoignage sur cette note effrayante, d’un récit ouvert désormais à de nouvelles possibilités de violence.

peniche-en-mer.jpgCet événement, expliquait-il tout d’abord, dans sa réalité, était proprement invivable. Des milliers d’hommes jetés sur une plage. Le fracas de la mitraille, les éclats d’obus, les tirs incessants, le bruit, le feu, le souffre, le sable, la mer, jetés l’un contre l’autre, les barges qui ne cessaient d’affluer, les hommes qui ne cessaient de tomber, courir quelques mètres et tomber, le prochain un mètre de mieux que le précédent et tomber toujours, la plage jonchée de corps, de cadavres, de cris, de souffrance, de peur. Utah, Ohama, Gold, Juno, Sword. A Ohama, les américains qui descendaient des barges ne purent disposer du soutien des chars amphibies. La houle était trop forte, les duplex drive ne pouvaient y résister. De fait, sur les 29 chars mis à l’eau, 3 seulement purent gagner la rive… Les autres coulèrent dans la Manche. Sur la plage, les 270 sapeurs qui devaient ouvrir en moins de 30 minutes la quinzaine de passages pour permettre aux véhicules de traverser les 500 mètres qui séparaient la mer des positions allemandes, œuvraient sous le feu incessant de l’ennemi, à découvert, si bien qu’en moins de 25 minutes, 250 étaient morts déjà. Un seul passage fut ouvert. Samuel Füller débarque. Le feu le cloue aussitôt à terre. Tous sont déjà morts autour de lui. Une seconde vague est déversée sur la plage. Hébété, il ne comprend rien, ne voit rien, ne peut ni respirer ni bouger. L’expérience qu’il vit, rien ne l’y a préparé. Peut-être, si, celle des soldats engagés dans les tranchées de 14-18. Mais il ne la connaît pas. Tout n’est pour lui, comme cela l’était déjà pour eux, que cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des armes, jurons, râles. Certains se redressent après avoir repris leur souffle, font quelques mètres et tombent. L’espace s’est effondré. Le temps s’est arrêté. Son être semble faire organiquement corps avec la plage. Il n’y a pas d’issue. Le sable et le sang giclent de toute part. Partir. Fuir. Sortir. Rien n’est possible. La terre, déjà éventrée, s’évide encore. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce qu’il vit. La solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance. Tout n’est alors qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvient pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdit non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre de la matière nue. C’est cela que raconte Samuel Füller. Qui ne sait plus comment il est sorti de sa terreur, de son trou, l’arme à la main et a survécu. Il ne lui reste pour souvenir que l’hébétude, longtemps après que le dernier coup de feu a été tiré.

debarquent.jpgAutour de lui, quatre silhouettes. Leur uniforme. Américain. Ils se regardent et se taisent, incapables du moindre mot. Longtemps comme ça, dit-il. Sans savoir combien de temps exactement. Une heure, deux heures. Les survivants. Une poignée. Et puis les premiers mots. Lesquels, il n’en sait rien. Rien ne concernant ce qu’ils venaient de vivre en tout cas : la réalité était inassimilable. Elle n’était que confusion, non-visibilité absolue du sens des actions, la clôture de l’expérience sur un présent sans fin.

C’est cela que Samuel Füller raconte. Tout comme il comprend que la seule manière de faire sienne cette expérience aura été, ensuite, après coup, d’en élaborer la fiction. En commençant par éliminer toute la réalité du monde. Les cris, l’hystérie à bien des égards, ces tranchées dans lesquelles les soldats américains se jetaient sauvagement et tuaient sans le vouloir d’autres soldats américains. Car le réel est idiot. Voilà ce qui est déterminant : le réel est idiot. Seule la fiction nous permet de nous emparer d’un événement pour l’intégrer. Car sans fiction, aucune émotion ne peut se vivre. Voilà ce qu’affirmait Samuel Füller.

omaha_beach_soldats_herisson_tcheque.jpgEnsuite, sont venus d’autres temps. Les survivants ont d’abord élaboré ensemble, avec peine, improvisant, explorant, hasardant une bribe, un récit, plusieurs, mille esquisses se chevauchant, se contredisant, pour arriver un jour à une solution satisfaisante qu’ils partagèrent sans même s’en rendre compte, parfois dans les mêmes mots, les mêmes expressions véhiculant à la longue comme un modèle du genre récit de débarquement. Puis vint, beaucoup plus tard, le temps de leur récit relayé par des voix étrangères à l’événement, faisant subir à leur récit un nouveau glissement, vers un modèle assumant cette fois une fonction plus idéologique que psychologique. Mais un récit qui faisait retour dans le leur, le transformait, l’augmentait et le diminuait tout à la fois, forçant leur propre mémoire, la pliant devant des usages qui n’étaient pas les leurs tout d’abord, mais avec lesquels ils finirent par se familiariser. Le roman, le cinéma vinrent donner forme à tout cela. Une mémoire collective du débarquement se mit en place. Qui transformait, codifiait, esthétisait l’événement si loin déjà. Un événement dont la violence finit par devenir acceptable. On put de nouveau l’assumer. Elle circulait dans de nouveaux espaces, se chargeait de sens, en appelant déjà au retour de la violence réelle, comme dans un mouvement de balancier, s’étant enfin rendu souhaitable de nouveau, si l’on voulait bien en disposer encore. C’est cela que racontait Samuel Füller.


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Published by texte critique - dans essais
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