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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 06:49

tirailleurs.jpg"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".

Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.

Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel." Kamel Laghouat

  

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)

photos : l'embarquement des troupes.

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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 06:44

guerre14-18-tirailleurs-algeriens-1e-reg-embarquement-1911.jpg"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.

Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911.

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 06:39

8-tirailleurs.jpg"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.

Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

image : carte postale de 1914.

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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 06:35

editee-en-1914.jpgDe 1830 à 39-45, 1.000.000 d’africains sont morts pour la France.

La mention "Mort pour la France" fut accordée en vertu des articles L488 à L492bis du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, instituée par la loi du 2 juillet 1915 et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Les textes qui ont étendu ultérieurement ce droit sont codifiés dans l'article L.488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre qui stipule que "doit, sur avis favorable de l'autorité ministérielle, porter la mention "mort pour la France", tout acte de décès d'un militaire ou civil tué à l'ennemi ou mort dans des circonstances se rapportant à la guerre".

Avec cette réserve que la preuve devait être apportée que la cause du décès était bien la conséquence directe d'un fait de guerre.

Par ailleurs, la nationalité française était exigée pour les victimes civiles de la guerre, y compris les déportés et internés politiques.

Aujourd’hui, le Ministère des armées se refusent à donner la liste exhaustive de tous les algériens morts pour la France, au prétexte qu’un tel fichier n’existerait pas, ce qui est évidemment faux, puisque ces algériens ont été recensés ne serait-ce que pour l’attribution de la pension à laquelle la nature de leur mort ouvrait droit.

Sur son site, 1323 mentions seulement ont été retenues, offrant noms prénoms et date de naissance, très rarement le département de naissance de ces morts, mais jamais la date exacte de la mort, ni son lieu.

L’ensemble est regroupé sous la catégorie "Afrique"… 162 310 morts nord-africains pour la France sont officiellement recensés pour la guerre de 14-18. L’immense majorité de ces hommes était algérienne. Sur un décompte de 300 000 morts de l’Armée d’Afrique. --joël  jégouzo--.

 

image : une carte postale éditée en 1914...

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 08:14

vieux-nouveau.jpgUn portrait au vitriol par l’historien britannique Perry Anderson…

 

 

La Vème République ? L’image même d’un pays dévasté, à la croissance atone, d’un pays en voie de paupérisation, souffrant d’un chômage de masse endémique mais se voilant la face sous les injonctions d’un système politique corrompu, méprisable, orchestré par une Assemblée Nationale qui passe pour le parlement le plus faible du monde occidental, et ressemble de plus en plus à cette chambre d’écho du Premier Empire qui ne cessait d’œuvrer à la violation de l’égalité des droits des citoyens…

La Vème République ? Une Constitution à l’agonie, encrassée par une culture politique cynique, une politique étrangère qui n’est plus que la parodie grimaçante du gaullisme, à la solde des vrais puissants de ce monde.

La France, examine Perry Anderson, est un pays sans éclats ou plutôt, dont les seuls chatoiements sont ceux, clinquants, des grands travaux dispendieux salués par une scène artistique stipendiée, des écrivains rutilants, des philosophes salonards.

La France offre ainsi à ses yeux la vision d’un pays qui n’a cessé de s’appauvrir politiquement et intellectuellement, pour camper désormais dans un abêtissement sans pareil, gavé de corruption intellectuelle, financière et politique.

Sa presse ? Elle a sombré dans les pratiques incestueuses du renvoi d’ascenseur. Prenez Le Monde, cette feuille conformiste, étriquée, épuisée par ses flagorneries, ses vendettas politiques et qui n’a cessé, dans ses pages culturelles, de multiplier les échanges de faveurs…

Complicités, servilités, les intellectuels français ont perdu tout prestige, toute envergure. Voyez comment BHL a fini par confisquer, avec Finky et Onfray, la vie intellectuelle du pays, l’engageant dans une inversion sans pareille des critères de goût et d’intelligence. "Verrait-on fleurir pareil grotesque dans une autre des grandes cultures occidentales aujourd’hui ?", nous demande Perry Anderson… Assurément, non…

Et que dire de la littérature française, où trône Houellebecq en Baudelaire des supermarchés, l’auteur par qui les lecteurs français aiment le mieux être choqués, déployant son épate à coups de phrases plates et monotones, reflétant certes à la perfection ce monde français démoralisé. Houellebecq et sa poésie de mirliton, servie par une critique littéraire nationale qui relève de la réclame. Aucun équivalent dans le monde libre. Une critique à mille lieux de celle du Time Literary Supplement, ou de la rigueur de Die Zeit. Jetez juste un œil sur ce que sont devenus les Cahiers du cinéma, vendus au merchandising façon Elle, et vous comprendrez que même le cinéma français ne soit justiciable que du très sirupeux Amélie Poulain.

Mais le plus passionnant de la charge de Perry Anderson, c’est ce qu’elle pointe au niveau des raisons d’un tel affaissement. D’où vient-il donc ? De la conversion massive des élites françaises au néo-libéralisme, affirme-t-il. Cela dès 1983, quand Mitterrand tourna le dos au socialisme. Dans aucun pays du monde occidental, affirme Perry Anderson, l’idéologie néo-libérale n’a connu un tel succès. En masse, la génération 68, qui est celle qui a le moins fait bouger les choses sociologiquement, n’aura cessé de se renier et de se vautrer dans son provincialisme intellectuel, pour produire in fine des intellectuels de gouvernement, des artistes de gouvernement, des hebdos de gouvernement, "national" serions-nous tenté de dire avec Todd, dans une France qui s’achemine lentement vers un ordre ethnicisé, au creux duquel une majorité blanche post-chrétienne fonde son identité sur l’hostilité à la minorité immigrée. Une France stipendiée, de laquelle s’est retirée ce genre de sensibilité culturelle dotée d’un vrai caractère politique incisif, qui forme ailleurs le contrepoids nécessaire à l’idéologie néo-libérale. --joël jégouzo--.

 

Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.

 

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 10:49
divanfreud.jpgOn se rappelle les justifications de Michel Onfray à la présence de Freud dans sa contre-histoire de la philosophie : il s‘agissait toujours d’écrire cette histoire subversive de la philosophie et de la pensée, organisée surtout autour de l’articulation entre le XIXème et le XXème siècles. Dans le prolongement de Schopenhauer, voire de Niezsche, Onfray rangeait Freud parmi les philosophes "vitalistes". L’intérêt du propos, c’était au fond l’aveu de ne vouloir s’arrêter qu’aux attendus de cette histoire, non pas dans une perspective scientifique mais subjective, comme si l’histoire ne pouvait plus, décidément, n’être autre chose qu’un propos de cantonade énoncé avec la plus grande liberté concevable. Armé de Nietzsche dénonçant le besoin de rationaliser les besoins, ce que visait Onfray n’était finalement pas Freud lui-même, mais ces philosophies entendues comme malentendus du corps.
Pourtant, le même ne renonçait pas à écrire une biographie de Freud, pour n’en retenir au fond qu’un point essentiel : c’est que celui-ci avait beaucoup emprunté ici et là pour construire un corpus qui pût, désespérément, ressembler à une science…
A ce compte, nombre d’auteurs et pas des moindres, n’ont fait que vivre d’emprunts, prolongeant leurs fouilles de concepts pas nécessairement novateurs, sans évoquer ceux qui n’ont jamais su faire une science de leurs emprunts…
freud_cercle.jpgOnfray reprochait aussi à Freud d’avoir brouillé sa biographie en manipulant Ernst Jones pour le contraindre à écrire, en définitive, une hagiographie. Que Freud n’ait pas été sincère, voilà qui pourtant aurait dû ravir notre contempteur, car illustrant à merveille ce que Nietzsche ne cessait d’affirmer : l’insincérité des savants. Mais était-il sincère en écrivant cela ? Et puis… la science s’écrit ainsi, peut-on le regretter ?
Au fond, toutes les critiques d’Onfray à l’égard de Freud étaient ainsi plutôt justiciables d’une sociologie des idées et de la recherche scientifique, plutôt que d’une morale dont la science n’a pas grand chose à faire, voire de l’honneur de l’Esprit, vieille antienne bourgeoise…
Enfin, Onfray déplorait que Freud n’ait pas enfermé son inconscient dans une définition conceptuelle stricte. Mais là encore, le flou de la notion lui assura une sacré rentabilité épistémologique, tout comme en fit autant le flou qui aura entouré la plupart des grands concepts philosophiques, à commencer par le cogito de Descartes, dont Kant fit une critique si féconde qu’elle lui ouvrit les portes de nouvelles conditions de pensées, pas moins enfermées à leur tour dans des définitions dont la stabilité, à tout le moins, s’est montrée depuis précaire…
De ce point de vue, à tout prendre, l’étude d’Agamben sur la différence entre un concept et une signature conceptuelle s’avère plus probante que la déploration d’Onfray.
Le travestissement de la légende freudienne aura occupé ainsi une grande place dans la démonstration intellectuelle d’Onfray. Une trop grande place sans doute, un vide pour tout dire, creusé par le déploiement d’outils intellectuels inappropriés –encore une fois, une sociologie critique se serait montrée plus pertinente. Car que Freud ait beaucoup menti, bricolé, travesti, ça, il suffit de le lire pour le comprendre. Qu’il ait racheté ses correspondances, mon dieu… la pratique était coutumière, et pas uniquement dans le monde intellectuel. Qu’il ait également été un conservateur, voilà qui n’est pas une découverte. Alors, au final, écrit-on l’histoire à coups de catégories aussi banales ?
onfray-freud(1)Onfray dénonce avec une belle ardeur les maladresses intellectuelles de Freud au labeur de fonder une science. Il a cherché, cru trouvé, s’est repris, tâtonnant, revenant sur ses positions, cherchant encore. Rien que de très naturel en somme dans le milieu de la recherche scientifique, où la bonne compréhension n’est jamais l’état naturel dans lequel se trouve le chercheur à l’orée de poser le périmètre de sa problématique… En le lui reprochant, Onfray ne fait qu’avouer un préjugé idéaliste : celui selon lequel on pourrait construire un concept sûr de l’objet d’étude que l’on poursuit, sans reste ni excédent … Et une erreur. Car qu’est-ce que la science, et quel est son rapport à la vérité ? Toute science n’est en fait que la description de son auto-définition. Et quant à la vérité scientifique, elle ne trouve jamais place qu’à l’intérieur d’un domaine de définition : à l’intérieur d’un autre domaine, cette même vérité se verra démentie. La physique et les mathématiques en savent quelque chose…
Au fond, Onfray n’a pas su accepter l’idée que les concepts étaient inadéquats à la richesse du réel. Pour ne l’avoir pas accepté, il s’est enfermé dans la dénonciation morale et a oublié qu’aucune vision du monde ne pouvait se réduire à l’expression d’une sensibilité ou l’affirmation d’une volonté : ce serait invérifiable. De fait, la théorie socratique de la prise de conscience, qu’il rejoue sous cette critique de Freud, et qui permettrait théoriquement de saisir l’unité de la pensée d’un homme au delà des activités multiples dans lesquelles s’est dispersée cet homme, offre une fois encore la part trop belle à la raison, qui n’est en rien souveraine –alors même que l’argument de départ était d’écrire une autre manière d’histoire intellectuelle… Le récit qu’il obtient demeure ainsi partiel, et partial. Ce dernier point, tout simplement parce que pour analyser la singularité il faut choisir, et que nous ne choisissons jamais qu’en fonction de nos valeurs…
Or l’analyse de ces valeurs devrait être propédeutique à la recherche que l’on se propose de mener, et faire l’objet d’un "aveu", à tout le moins d’un éclairage, celui de la mise en perspective de cet objet dans son histoire personnelle. Construisant a priori, sur les traces de Nietzsche, une histoire subjective, Onfray s’en écarte résolument au moment de tirer ses conclusions. De son analyse, qui n’aurait pu conduire au jugement que s’il avait disposé de normes absolument valables –ce qui n’est jamais le cas dans ce type d’occurrence intellectuelles-, Onfray dégage des principes autour desquels il voudrait voir nos vies se construire…
At last, la signification du monde culturel est inépuisable. Aucun modèle ne peut rendre compte de ce genre de totalité historique. D’autant qu’il ne peut exister de commencement absolu en psychologie : la causalité adéquate est par essence indéfinie, limitée par notre seule curiosité. La seule chose que nous construisions en réalité, ce sont des raisons téléologiques de croire que Freud était ceci, ou cela. Tout le reste est supercherie, lovée au cœur de la prétendue validité de déductions logico-mathématiques, lesquelles, au moins depuis Heidegger, ne peuvent cacher qu’une instance non rationnelle se trouve dissimulée dans le concept de rationalité.
Qu’est-ce, dans ces conditions, que saisir le sens d’une vie ? Comment poser la question de ce sens à travers une biographie ? Comment saisir la réalité d'une vie dans ce qu’elle a d’unique et d’indifférenciée ? Michel Onfray semble avoir sacrifié l’individualité agissante de Freud à la toute puissance du système qu’il créait lui-même et dont l’auto-déploiement était supposé rendre raison de tout ce qui était survenu dans la vie de Freud et lui donner son sens.
Dilthey, le grand théoricien de la biographie, s’était montré quant à lui plus modeste : on comprend l’esprit, on n’explique pas sa nature. Et ce faisant, Dilthey rejetait la compréhension du côté de l’intuition psychologique -c’est la critique que lui adressera Ricoeur, ouvrant au biographe le seul vrai terrain où il pante ses raisons : le biographe est un historien émotionnel, arrimé à son propre vécu pour juger d’autrui. Pas autre chose, sinon un conteur dont on peu ou non apprécier le style et les intuitions… --joël jégouzo--.
 
CONTRE HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE VOL 16, FREUD (2) PAR MICHEL ONFRAY, Nombre de CD : 13, Prix : 79.99 €, Frémeaux & Associés
Image : le divan de Freud, Freud jeune et le cercle de psychanalyse de Vienne, avec Otto Rank, Freud, Karl Abraham, Max Eitingon, Sando Ferenczy, Ernest Jones, Hanns Sachs. (photographie de 1922)
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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 06:05

aden-france.jpgIl était une fois la crise… L’histoire est belle réécrite par super Sarko, pompier de la dernière chance, racolant ici, menaçant là, sauveur du système bancaire international qui passerait presque pour un sage à dénoncer la cupidité des marchés financiers, à promettre des régulations en feignant d’ignorer que la dérégulation fut l’œuvre des Etats, et à japper à qui veut l’entendre qu’il faut moraliser la finance, la bonne blague, quand on sait qu’on ne tient jamais de discours moral, en politique, que lorsque que l’on ne veut surtout pas tenir de discours politique !

L’histoire est belle, frottée à la ruse de l’idéologie néo-libérale qui aimerait bien que l’on croit que la tragédie que nous vivons n’est que le résultat d’un lancement hâtif de produits financiers mal maîtrisés et qu’il suffirait d’un peu de correction pour que tout aille mieux !

L’histoire est belle, d’un marché devenu subitement "fou", tout comme celle de ces cris d’orfraie le dénonçant, figure imposée désormais de la communication politique…

L’histoire est belle mais cousue de fils blancs. Et voici l’étude qui nous manquait pour en dévoiler l’hypocrisie dans toute son étendue, celle de Geoffrey Geuens scrutant de près les organigrammes de tous les acteurs des marchés de la finance internationale, ainsi que des oligarchies qui dirigent à la fois la marche politique du monde et celle des très grandes entreprises capitalistes. Et le résultat est consternant, car les noms qui circulent, des secrétaires démocrates de Bill Clinton à qui l’on doit le démantèlement des garde-fous installés après la crise de 1929, aux dirigeants cupides de Lehman Brothers restés depuis les fidèles mécènes d’Obama, en passant par le comité consultatif européen de ladite banque, où siège le français Edmond Alphandéry, offrent le panorama d’une oligarchie qui n’a cessé depuis dix ans de verrouiller son impunité…

A lire l’ouvrage, ces organigrammes indécents, ce que l’on découvre, c’est que la finance internationale dispose d’un vaste réseau de collaborateurs politiques qui sont devenus ses obligés appointés. Des conseillers grassement rémunérés, non seulement issus des droites les plus réactionnaires –ça, on l’imaginait volontiers-, mais des rangs des socialistes européens les plus convaincus, à l’image d’un Schröder conseillant la famille Rothschild, de l’équipe de DSK dévouée aux magnats de la finance à cette hallucinante Deuxième Gauche de Rocard, appointant dans les mêmes salons…

Qu’attendre, dans ces conditions, des incantations larmoyantes des uns et des autres en faveur d’un contrôle accru des institutions bancaires ? Qu’attendre quand blairistes, clintoniens, strauss-khaniens siègent aux conseils de surveillance des leaders mondiaux de la Haute finance ? Qu’attendre comme régulation des Hedge funds, quand un Alan Greespan rejoint Pimco, le principal bénéficiaire de la crise des subprimes ?

Qu’on ne nous dise pas que demain, l’encadrement des agences de notation sera renforcé : voyez qui conseille Fitch Ratings, ces proches de Giscard naguère, de Sarko aujourd’hui, tout comme d’Obama ou de Laurent Fabius…

Alors débarrassez-vous des analyses abstraites de la domination, jetez un œil sur ces organigrammes de la Finance Internationale, voyez qui siège et tente de nous imposer ses idées ruineuses pour les peuples, sinon mortelles. Voyez l’énorme compromission des médias, relayant cette pédagogie de la domination, pistez les têtes pensantes du social-libéralisme, tel Zaki Laïdi, collaborateur de Libé, orchestrant des confusions théoriques commodes entre capitalisme et néo-libéralisme, relayant toute honte bue la doxa conservatrice.

Que sont devenues en réalité nos économies ? L’économie américaine ? Un portefeuille géant. Le chef de l’Etat français ? Un homme d’Affaires au service de la fusion récente de la Haute banque avec la Grande industrie. L’Europe ? La Finance au pouvoir : c’est Denis Kessler, de BNP et Dexia, proche de DSK, ancien n° 2 du MEDEF, c’est Henri Proglio (Dexia et on en passe, cumulant à loisir), proche de Sarko, c’est le recrutement éhonté du personnel politique dans la faction hégémonique de la classe dirigeante. Et cela nous promet assurément un bel avenir, avec la complicité de médias stipendiés, travaillant dur à notre fin ! --joël jégouzo--.

 

  

La Finance imaginaire, anatomie du capitalisme : des "marchés financiers" à l’oligarchie, Geoffrey Geuens, éd. Aden, sept 2011, 356 pages, 25 euros, ean : 978-2-930-402062.

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 08:04

le-grand-partout.jpgL’exercice paraît toujours artificiel sinon factice, et pour tout dire, dérisoire : un écrivain endosse, pour huit jours, une année entière, le costume de ce qu’il ne sera jamais, SDF ou roulier, trappeur presque sincèrement égaré parmi les ours de Sibérie, et au terme de cette "expérience" soigneusement cadrée, publie le récit d’un conte souvent poussif et faussement philosophique, qui aura ménagé tout au long de son enquête le seul vrai horizon à l’intérieur duquel l’exercice pouvait se dérouler : la littérature.

Vollmann ne convainc donc pas davantage que tous ceux qui se sont frottés au genre quand il se fait routard, roulier ou hobo. Mais il séduit pourtant, par les récits qu’il a su capter, les paroles qu’il a su voler autant que susciter, les personnages qu’il a saisi au gré de ses rapines.

Des histoires donc. Un récit. Entrecoupé d’essais et de notes critiques, sur les trains de marchandise ou ces familles américaines passablement à la marge qui ont choisi d’inventer une autre Amérique le long des voies ferrées, pour vivre le rêve américain des espaces de liberté rogues -le rêve américain sans rêve américain en somme. Une critique de la société américaine fondamentalement incohérente, réjouissante de si peu affirmer de pertinence.

Hommage aux Hobos donc, à ces habitants des broussailles qui n’aspirent qu’à attraper le dernier train de marchandise en partance pour l’Ouest, à ces sauvages délestés de nos peu rayonnantes identités résidentielles. Hommage aux nomades, au nomadisme, à cette culture en voie de disparition où s’est fondée une société invisible, solidaire, fédérée par le seul désir de partir.

Longer les rails du Sud, de l’Ouest, dans l’univers des graffitis graisseux, des essieux de camions, du fer, des clôtures métalliques. Hommage aux brûleurs de frontières dans le fracas des wagons, des ères de triages et de leurs sifflements d’air comprimé. Longer les rails pour avaler une pleine bouffée de ce brouillard suffocant des trains de fret, pour éprouver le vrai noir d’un tunnel, souffle coupé.

Le dehors est-il plus réel que le dedans ? Vollmann échoue nécessairement à nous faire vivre ce qu’un hobo ressent réellement, mais nous réconforte d’un langage qui nous est commun, cette poétique du rail, de l’expansion au soleil couchant d’une émotion de liberté sans pareille. Vollmann saisit en nous et non dans le cœur des hobos, ce goût des nuits laiteuses trouées de lumières blafardes, celui du flux héraclitéen des objets du monde jetés de part et d’autre de la voie, la silhouette d’un palmier fulgurant brutalement sous la nuit qui monte, la lune comme un alliage, au bout d’un horizon sans route. Vollmann échoue à décrire ce monde indescriptible et se grime en clochard céleste pour dévorer son désir d’Amérique. Twain, London, Thoreau, Kerouac, leurs odes splendides convoquant notre imaginaire du Grand Ouest, mais n’interrogeant désormais qu’à grand peine notre art de si mal vivre. Peut-être reste-t-il tout de même la vacuité de poursuivre sous le soleil de l’été cette liberté des grandes vacances que les enfants savent si bien exalter, invisibles dans leur suspens du temps social, immanents à leur être-là jeté sur les rebords du monde. --joël jégouzo--.

 

 

Le Grand Partout, William T. Vollmann, récit traduit de l’américain par Clément Baude, Actes Sud, oct. 2011, 206 pages, 212 euros, ean : 978-2-7427-9942-8

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 06:05
septieme-sceau.jpgPar la mort, écrivait Rilke, "nous regardons au-dehors avec un grand regard d’animal." Non. Pas d’animal. Même si de ce regard qui ouvre notre chemin vers l’inconnu, nous ne connaissons rien. Car tapis dans la grâce infinie d’être humain, nous révélons en ce regard notre souveraine condition, pour nous faire peut-être "les espions de Dieu" auquel songeait Shakespeare, mystérieux détenteurs d’une connaissance indécidable. --joël jégouzo--.

Le Roi Lear, Shakespeare : Acte V, sc.3 (Arche éditeur, traduit de l‘anglais par Luc de Goustine) :
„Non, non, non, viens, partons pour la prison.
Nous deux seuls chanterons comme des oiseaux en cage.
Quand tu me demanderas de te bénir, à genoux
J‘implorerai ton pardon. Ainsi nous vivrons et prierons,
Et chanterons, et conterons de vieux contes et sourirons
À des papillons d‘or ; et nous écouterons de pauvres diables
Parler des nouvelles de la cour, et parlerons aussi avec eux
De qui perd et qui gagne, qui est dans le vent, qui pas,
Et nous prendrons sur nous le mystère des choses
Comme si nous étions les espions de Dieu, plus vivaces
En prison murés que les meutes et factions des grands
Qui croissent et décroissent sous la lune."
 
 
 
image : scènes finales, Det Sjunde Inseglet / Le Septième Sceau, de Ingmar Bergman, Suède, 1957, avec Max Von Sydow, Gunnar Bjornstrand, Bendt Ekerot, noir & blanc, 1H36’.
 
 
 
 
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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 06:14
danse-macabre-auvergne.jpg"Le premier point sera de voir par l’imagination les grands brasiers et les âmes comme des corps en feu.
"(…) entendre de mes oreilles les gémissements, les cris, les clameurs (…)
"(…) respirer par l’odorat la fumée, le souffre et la douceur de la putréfaction, l’odeur d’une sentine (…)
"(…) goûter par le goût des choses amères telles que les larmes, la tristesse, le ver de la conscience.
"(…) sentir par le toucher comment les feux embrasent et brûlent (…)"
Ignace de Loyola
Les exercices spirituels – cinquième exercice, dit de "la méditation de l’enfer".
 
Le cinquième exercice est celui de la méditation de l'enfer. Il vient à point, la veille du jour des morts… Il comprend, outre l'oraison préparatoire et les deux préludes, cinq points et un colloque. Le premier prélude est la composition de lieu, qui consiste, dans cette méditation, à voir avec les yeux de l'imagination l’espace de l’enfer dans ses trois dimensions, longueur, largeur et profondeur. Etrange, qu’il s’agisse de voir ce que nul n’a pu voir…Mais plus étranges encore, les attendus charnels des écrits d’Ignace. La montée des larmes dans son journal, par exemple, qui envahissent peu à peu tout l’espace verbal jusqu’à le submerger et l’ayant inondé, ne laissent émerger de cette écriture qu’un clapotis de notations fiévreuses, des pures surfaces écumantes qu’aucune profondeur ne sait plus atteindre… --joël jégouzo--.
 
Image : Maître de Philippe de Gueldre, un transi entraînant la femme du chevalier, extrait de La Danse macabre des femmes, de Martial d’Auvergne, Xvème siècle.
 
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