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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 05:22

simples-soldats.jpgDans les confins algériens, cinquante rappelés s’ennuient. L’ennemi n’est guère ici qu’une catégorie abstraite, qu’incarnent de loin en loin des bergers que nos rappelés s’efforcent de travestir en terroristes, sans jamais y parvenir : les bergers restent des bergers, exaspérés, inquiets, bousculés, mais pacifistes malgré leurs craintes et leurs colères contre ces hommes imbéciles qui veulent les voir souffrir. Nos bidasses s’ennuient finalement tellement que la tentation de fabriquer une gégène leur vient à l’esprit. Pour voir. Parce qu’ils ont entendu parlé de la gégène. Parce que d’autres sections s’y livrent avec bonheur, parce qu'on raconte qu'elle peut aider au moral des troupes. Ou alors ils aimeraient avoir des bêtes autour d’eux. La gégène ou une bête. Domestique. Un chien par exemple, parce qu’ils sont paysans, qu’ils ont perdu leurs repères et ne savent plus quels usages ni quelles règles honorer. Mais leur sous-lieutenant ne l’entend pas ainsi. Lui aimerait jouer les pacificateurs. Construire une école, instruire les enfants algériens. En français bien évidemment. De la beauté du français. Sa langue. Pas la leur. Que personne ne connaît du reste dans sa section. Alors il construit son école comme il le peut, avec des bouts de ficelle et se fait instituteur, pendant que ses camarades de guerre cherchent désespérément à faire la guerre. Tout de même, on est là pour ça, non ? Mais à défaut de guerre, la section organise une chasse au sanglier. A la mitrailleuse. Histoire de dégommer aussi un ou deux bergers. Pour voir. Des hommes ordinaires en somme, dont il faut souvent réparer les "bêtises" -l’agression sauvage d’un berger par exemple.

L’on songerait pour un peu au désert des Tartares ou à sa copie française : Le rivage des Syrtes. Le texte en possède la qualité d’écriture et s’orne de motifs proches. J’ai d’abord hésité à sa lecture. Le processus qui transforme les honnêtes gens en bourreau est banal. La cause est entendue. Reste à en éprouver l’émotion. Pour y parvenir, l’auteur crée des images, fortes : un homme dévoré par un chien. L’extraordinaire banalité du mal s’accomplit ainsi dans l’horreur. Et puis après ? Notre histoire algérienne s’est-elle épuisée là, avec cette section "presque" exemplaire, "à peine" travaillée par des interrogations morales ? Que répondre à cette question, sinon que, finalement, oui, "aussi". Le sursaut moral s’est fait attendre, en Algérie. Il y avait la France tortionnaire, la France fascisante, la France révoltée contre cette guerre, minuscule celle-là, et puis ces bonshommes embringués dans une sale histoire et qui tantôt inclinaient à jouer les bourreaux, tantôt se cachaient derrière la Raison d’Etat. Sans oublier cette France crétine, qui se paumait dans les Aurès parce que ses cartes n’étaient pas les bonnes… La France pourrie, l’Etat assassin, et des pauvres types qui dérapaient. Quelle horreur ! --joël jégouzo--.



Simples soldats, de Jean Debernard Actes Sud, coll. Un endroit où aller, août 2001, 202p, ISBN : 2742733965.

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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 07:30

 

guillotine.jpg"Paris. 17 octobre 1961.

Quand ils sont tombés les uns après les autres, la langue des morts s’est déchirée.

Mais bien avant cela déjà : Mers-el-Kébir, la baie d’Oran. Le fort des Cigognes.

A quoi ressemblait la chambre de Kateb Yacine, le jour où il est mort ? Les hommes pleuraient-ils de n’avoir su l’entendre ?

A l’automne 1961, Frantz Fanon, algérien d’adoption, vivait seul à New York, où on soignait son cancer. Il mourut le 6 décembre de cette même année, sans revoir sa famille, ses amis. Sous sa voix nichaient des millions d’autres, opprimées.

17 octobre 1961. Paris. Des centaines. Morts. On ne saura jamais.

Mais avant cela, Barberouse, sur les hauteurs d’Alger.

La prison des martyrs de la cause algérienne.

Car avant cela, la guillotine française tranchait nos têtes.

Celle d’Ahmed Zabana, à Barberouse.

Cotty lui refusa sa grâce.

Tout comme à Ferradj.

Zabana fit résonner les murs de la prison ce jour là de son cri : "je meurs, mes amis, mais l’Algérie vivra !"

Ferradj, terrorisé, fut traîné à l’échafaud.

Ferradj, l’ouvrier agricole qui ne connaissait pas Alger, ni la grande ville.

Ferradj, L’ouvrier agricole qui avait passé toute sa vie dans une ferme de la Mitidja. Le 19 juin 1966, on l’a traîné vers la mort. Coupable de rien. D’être arabe. Habillé de poussière.

baberouseLes familles des condamnés à mort se rendaient chaque matin devant Barberouse où chaque matin on placardait la liste de ceux qui allaient être exécutés.

Car avant le 17 octobre 1961, l’Etat français exécutait les algériens. Il en avait pris l’habitude en quelque sorte.

Car pour jeter dans les rues de Paris des milliers d’algériens le 17 octobre 1961, hommes, femmes et enfants tremblants de peur et de colère, il en avait fallu de la souffrance, de l’indignation et de l’exaspération.

17 octobre 1961. On ne saura jamais combien sont morts. Cette ignorance est déjà un crime.

Mais avant cela, on envoyait les nationalistes algériens à la guillotine.

Car avant cela, le pouvoir politique français avait accepté que des pouvoirs "dictatoriaux" fussent accordés à Guy Mollet.

Car avant cela, il ne faisait de doute pour personne qu’il fallait recourir aux exécutions capitales pour guérir les algériens de leurs velléités d’indépendance.
Il y eut donc Ahmed Zabana, rendu infirme par ses blessures, exécuté le 19 juin 1956 à 4 heures du matin, et Abdelkader Ferradj, exécuté sept minutes plus tard.
Et la justice française, qui prononça plus de 1 500 condamnations à mort, exécuta 222 militants du FLN, le plus souvent au terme d’une parodie de justice.

Bien avant le 17 octobre 1961. "

Kamel Laghouat.

 

 

Photographie : la prison Barberouse à l’époque coloniale.

Photo de la guillotine d’Alger, la vraie, utilisée dans le film italo-algérien La bataille d’Alger, réalisé par Gillo Pontecorvo. Long métrage en noir et blanc tourné en 1965.

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 07:51

17oct1961-e2274.jpgAllons-nous cette fois encore commémorer le 17 octobre 1961 dans le vide ? Comme une date sortie du chapeau de l’Histoire, un voyage de mémoire les yeux fermés, saisis de scepticisme et de lassitude ?

Où engager un travail de mémoire à peine entamé sous le couvert des devoirs qui l’encombrent, quand déjà on voudrait qu’il laisse place à quelque attrayant spectacle, déposé de gerbe solennel, ronde des discours convenus avant de céder la place, demain, à quelque autre journée commémorative ?

17octobre1961.jpgQue devient cette mémoire algérienne de la France ? Quels enjeux recouvrerait-elle, quand partout dans le monde, et à commencer par la France, l’un des pays les plus zélés dans cette cause crapuleuse, le racisme anti-arabe n’aura jamais connu autant de succès ?

L’étude d’Edward Saïd parue en 1997, actualisée quelques mois avant sa mort, n’ouvrait-elle pas à un constat plus éprouvant que celui d’une commémoration les yeux fermés, quand le regard porté sur l’Islam par les médias, les hommes politiques, n’aura cessé de gagner en manichéisme brutal, en hostilité, et en bêtise ?

Quel devoir de mémoire nous épingler cette fois ? Y aurait-il par exemple un enjeu éthique à gagner dans cette commémoration ? Ou politique, intéressant notre situation dans le monde contemporain et dont on pourrait dire qu’il pourrait, au fond, l’informer durablement ?

De quoi s‘agirait-il aujourd’hui ? De savoir ce que devient cette trame mémorielle dont on voit bien qu’elle n’est pas capable de nous soustraire à l’inquiétude de voir, demain, un nouveau massacre (Syrte ?) s’affirmer dans l’indifférence générale ?

17oct61Que s’agit-il d’affronter, dans cette nouvelle commémoration ? L’aventure difficile d’interrogations vites tues, posées déjà dans cet ailleurs de la transmission muette d’une histoire dont les livres, seuls, se chargeraient ?

Mémoire collective et/ou mémoire individuelle ? Mémoire savante ou mémoire populaire ? Mémoire officielle ou mémoire privée ? Mémoire sociale ou mémoire identitaire ? Mémoire politique ou mémoire éthique ?

Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, cette fois encore, de réitérer les cris d’orfraie habituellement poussés sur le décorum républicain dont on accommode la mémoire du 17 octobre 1961. Ici et là, les archives d’une survie ancienne seront diffusées, empruntant, déjà, les voies de l’assomption du spectateur pour taire que des centaines d’arabes pourraient bien être encore jetés demain dans un fleuve, pourvu qu’il ne soit pas la Seine et ce, dans l’indifférence générale. Or il faudrait, justement, ouvrir cette journée à une réflexion inédite, celle de la pleine signification sociale et politique des raisons de commémorer le 17 octobre 1961. Loin de la déploration, dans l’inquiétude d’une histoire qui est encore la nôtre aujourd’hui. Et nous interroger vraiment sur le fait qu’il n’y ait pas, pour paraphraser Arendt, d’histoire plus difficile à raconter dans toute l’histoire de la France contemporaine que celle-là, semble-t-il.

OCTOBRE_1961_PH-17_20.jpgIl s’agirait de lui reconnaître une place "politique", au sens fort de ce que doit être le lien social. "L’histoire, écrivait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes". Il faudrait alors instruire ce sens, convoquer à travers son fragile surgissement la forme de cette cité éthique capable de se réaliser dans les conditions de la nature sensible de l’homme. Et nous défiant d’une commémoration de plus, d’une commémoration pour rien, prodiguer une vraie leçon de politique : vivre ensemble. --joël jégouzo--



Le collectif 17 octobre 1961, dont font partie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples (Mrap) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH), a demandé, comme chaque année que “les plus hautes autorités reconnaissent les massacres commis par la police parisienne”.

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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 06:15

lezard-lubrique.jpgMelancholy Cove, bourgade californienne. Dès septembre, la ville hiberne. Normalement. Mais là, tout va de travers. D’abord, Bess s’est pendue. Enfin… On l’a peut-être pendue. De toute façon elle était dépressive. La psy du bourg s’en croit quand même responsable et décide de supprimer les tranquillisants à plus d’un tiers de la population… Du coup, tous les cinglés de Melancholy se retrouvent livrés à leurs pulsions. Et il y en a de gratinées ! Sans compter qu’un gros lézard de trente tonnes tout droit sorti de Jurassic Park a décidé d’élire domicile dans la bourgade, à la poursuite d’un bluesman contre lequel il a gardé une sévère rancune…

"Un blues de coyote" était un chef-d’œuvre de drôlerie. Moore réitéra avec Melancholy, roman picaresque, loufoque, véritable farcissure littéraire épousant son imaginaire débridée. D’aucuns prétendirent qu’il était moins réussi. Mieux que mieux, c’est pas facile en effet… Moi, je n’y ai pas boudé mon plaisir. Et puis, comme le dit l’un des personnages : "on est en Amérique, et en Amérique chacun a le droit d’être totalement secoué". Au point même de ne pas écrire chef d'oeuvre sur chef d'oeuvre... --joël jégouzo--.

 

Le lézard lubrique de Melancholy Cove, de Christopher Moore, traduit par Luc Baranger, Série Noire, 2002.

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 05:15

no-image-1-.jpg"Il n’y a pas d’accès aux secrets du monde -le monde est sans profondeur

 

peut-être le poème

rassemble-t-il plus de possibles que le réel n’en compte lui-même

à se tenir toujours dans l’en-deçà de sa forme

et n’être tranchant que dans l’immédiat du monde exprimé.

  

"Du monde

En vain on feuillette les pages.

Elle se taisent, n’ont rien à dire, rien à montrer, frôlent le ridicule,

Mais c’est justement là que

 

"Chacun y va

avec ses mensonges, ses petitesses ou l’élégance d’un trait

habile

l’œil exercé, épinglé d’arrogance

 

"Le silence troue toute chose,

pourtant si pleinement perceptible."

 

J.Danang, Paris, 12 octobre 2011





j'ignore qui est J. Danang. J'ai aimé ce texte. Simplement.

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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 07:19

le-partage-de-midi.jpgSur un paquebot en route vers l’Extrême orient, quatre personnages s’entretiennent sur les coups de midi trois hommes et une femme. Mesa, passablement tourmenté, ne peut cacher l’irrésistible passion qui le porte vers Ysé, une femme mariée, coquette, insouciante, que son couple ennuie et qui, tour à tour, sera la compagne des trois hommes. Le drame qui va se jouer là, on le sait, Claudel l’a d’ailleurs avoué sans détour dans une lettre à Francis Jammes le 19 septembre 1905, est "l’histoire un peu arrangée" d’une "aventure" amoureuse qu’il vécut de 1900 à 1905, ponctué par le ravissement d’une femme mariée.

Là où L’échange donnait à voir la dispersion du Moi en quatre figures symétriques, Le Partage de midi introduit une asymétrie fondatrice : le Moi s’égare à chercher dans la passion une réponse à sa solitude égologique, mais il ne peut faire autrement, son site est là désormais. Sur fonds de révolte (des Boxers) et de massacre, l’incomplétude où nous nous rencontrons ne peut offrir à nos passions qu’un horizon clivé. Mesa cherchera une issue sans la trouver, Dieu ou la mort, et il peut bien vouloir mettre fin à ses jours, Ysé le rejoindre, Claudel ne cesse d’avouer dans ces fins qui ne viennent rien clore, la douleur d’aimer qu’il ne peut étancher. Largement autobiographique, on le sait, ce texte retentit tout entier de la fièvre du jeune Claudel errant d’un amour l’autre, pour se déplacer entre lebanal et le sublime qui bornent son horizon. Au théâtre, dans les années 2000, les Ateliers Petit et Marigny l’avait monté à la Cartoucherie de Vincennes. Une gigantesque voile se gonflait en travers du dispositif scénique pour séparer, comme un seuil corporel Ysé de Mesa. Le texte s’y trouvait posé dans une exaspérante lenteur, que l’on finissait par oublier, tant elle collait à l’inébranlable simagrée de Claudel ne cessant de rejouer la promesse de l’amour, jusqu’à l’émoussement suicidaire de ses sens. --joël jégouzo--.

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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 07:49

l-abandon-Camille-Claudel.jpgExiste-t-il de bonnes manières d’embrasser ? Avec ou sans bonnes raisons… Le baiser ne serait-il alors qu’affaire de sentiments ? Ou non ? Voici une bouche. Sa langue papille. C’est quoi, la magie du baiser ? Suave, frémissant, peut-on s’ennuyer d’embrasser ? Peut-on rater un baiser ?

Dans les couloirs du collège, ou du bureau, à la dérobée du couchant incendié, les langues dans le chaud giron de la bouche, combien de temps dure un baiser, combien de temps doit-il, peut-il durer ? Le matin, le soir, dans le froid utilitaire du revoir, prélude-t-il toujours à quelque rencontre dévorante ? Le baiser est-il affaire de maîtrise ou d’aventure ? Et s’il s’agit d’aventure, dans quel vulnérable nous installe-t-il ?

D’où vient donc qu’on embrasse ? Des civilisations l’ignoreraient-elles ? Par quel type de représentation du baiser chaque période de l’histoire humaine a-t-elle été scandée ? Des peuples l’auraient-ils refoulé du côté des pratiques exclusivement érotiques ?

"Qu’il me baise d’un baiser sur la bouche"… Le Cantique des cantiques, compilé quatre siècles avant notre ère, évoquait déjà cet envahissement de la chair comme une volupté, non un danger, l’horizon, le seul, de l’Esprit soudain porté à l’incandescence, suspendant la vie organique mais dans la passion de la chair… Quatre siècle avant notre ère, et il n’existe toujours pas d’étude sur le baiser… Etrange, non ?

Pourquoi diable alors, les romains avec leur manie de l’ordre, ont-ils éprouvé le besoin de le codifier ? Et d’en dérouler les usages : le basium réservé au périmètre de la famille, autorisant le contact des lèvres mais sans l’intromission de la langue, l’osculum plus furtif, accordant entre pairs la qualité de l’estime, et le suavium, lascif, bouche ouverte, réservé aux jeux érotiques…

klimt.jpgQui sait encore ce que nous devons aux premiers chrétiens, qui ne cessèrent de s’embrasser, matin, midi et soir, prenant à la lettre les recommandations de Paul : "Saluez tous les frères d’un baiser"- Epître aux Thessaloniciens, V, 20). Certes, il ne s’agissait dans son esprit que du basium, mais on voyait fréquemment celui-ci se muer en suavium, à pleine bouche et indifféremment de la question du sexe, si bien qu’au XIIIème siècle, le Pape Innocent III dut intervenir pour en interdire la pratique, décidément débordante, l’expulsant du sein de l’église pour du coup lui ouvrir grande les portes de la chrétienté… Si bien qu’à la Renaissance le baiser était devenu la pierre angulaire de l’Amour courtois.

Les Baisers de Jean Second (XVIème siècle), en témoignent. Louanges introduisant le baiser suave comme la plus subtile expression du sentiment humain, au point d’impressionner le jeune Ronsard, attentif à l’élégance du geste, mais explorant dans ses Amours le baiser dans son être charnel, sommet de l’érotisme galant qui ne saurait oublier le corps qui frémit derrière, "couple à couple frétillards"…

Il faut se repaître de la nourriture des baisers, affirmaient les hommes de la Renaissance, aussitôt contredits par les fâcheux des Lumières, Voltaire en tête, qui n’y voyait que fourberie, mensonge, hypocrisie. La bouche, ce lieu mystérieux.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’en est-il de cet arrière plan anatomique du baiser qui logea naguère la métaphysique dans la chair ?

baiser.jpgQu’est devenu le baiser dans nos civilisations de la hâte ? Le meilleur baromètre du couple ? Mesure-t-il encore la force des sentiments ? Ou bien est-ce abusif de lui demander pareille déposition ? Quid, alors, de l’oubli du baiser ? Quoi du quotidien dans la distance des baisers que l’on n’ose plus ?

Alexandre Lacroix parle dans son essai du baiser de Klimt, peint en 1908. Regardez bien, nous dit-il : les lèvres des amants ne se touchent même pas, comme si Klimt avait confié au spectateur le pouvoir de son achèvement. Quoi de ce désir qui nous fait l’achever ?

Dans le baiser, je suis envahi. Je dois me laisser envahir et envahir à mon tour. Mais qu’est-ce que le baiser, pour l’un comme pour l’autre sexe ? Une bouche d’homme ressemble-t-elle à une bouche de femme ? Le baiser, est-ce du féminin pour l’homme ? Lacroix parle à ce propos d’une pratique morphologique égalitaire. Les psy, eux, l’ont rabattu sur le stade oral (Freud le tirait du côté de la succion). Le baiser n’ouvrerait-il donc qu’à des sensations très douces et très anciennes ?

C’est au fond une poétique du baiser qu’Alexandre Lacroix inaugure, plutôt qu’une théorie. Et c’est tant mieux, même si, à le lire, on se plaît à rêver à une phénoménologie du baiser -à l’instar d’un Husserl : qu’en serait-il advenu dans l’horizon du chiasme tactile ? Une poétique qui organise, relance, troue constamment son propos, et donne à penser qu’une histoire savante du baiser n’est peut-être pas utile et que c’est peut-être même par une sagesse très ancienne et très souterraine que l’homme n’ait pas songé à l’écrire. --joël jégouzo--.





Contribution à la théorie du baiser , Alexandre Lacroix, Editions Autrement, 14 septembre 2011, 135 pages, 15 euros, ean : 978-2746730472.

images : l'abandon, de Camille Claudel, le baiser de Klimt.

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 05:10

sartre.jpgCinquante ans de relations tumultueuses. Mais cinquante années aux côtés des opprimés, d’une manière ou d’une autre, malgré les égarements, les erreurs, les phrases terribles, les mensonges, toujours Sartre est revenu dans ce camp, quoi qu’on en dise aujourd’hui, de mensonges plus gros que les siens, d’une curée parfois immonde à son encontre. Non, nous n’oublions pas ses déclarations intempestives, injustifiables, surtout celles des années 1952-1956, ni son voyage à Cuba, ni ses excuses lamentables (en 1975, il avouait piteusement avoir menti après sa visite en URSS, mais se cherchait encore des prétextes dans la dérobade de la maladie…). Nous n’oublions pas ses errements, le retard pris à condamner le PC , ni la faiblesse de ses positions politiques réfléchies la plupart du temps à court terme, sans aucune vision politique solide, sérieuse, durable derrière. Encore que… A lire l’étude très fouillée de Ian Birchall, qui a décortiqué toute la masse des écrits journalistiques de Sartre, se dessine finalement une attitude, relevant d’un calcul : Sartre aura voulu croire à un changement possible et aura voulu croire qu’il fallait pour y parvenir soutenir les possibles plutôt qu’une utopie libératrice, raison pour laquelle il aura chaque fois préféré soutenir la contestation institutionnelle à la révolte informelle, et ce jusqu’après 68, dans le soutien apporté aux Maos, parenthèse courte de l’histoire de la contestation en France, d’intellectuels engagés au service d’une Révolution qu’ils croyaient la leur et non celle des masses populaires. Au fond, lui qui en avait horreur, aura adopté toute sa vie une conduite politicienne de l’engagement politique. Cela signifie-t-il qu’il n’y avait aucune sincérité dans cet engagement ? Pas du tout, malgré ses métaphores à la con et ses défiances à l’égard de mouvements authentiquement révolutionnaires. Car c’est un Sartre très au fait du mouvement des idées que l’on découvre, tout autant que des actes et des impulsions de ces Gauche anti-staliniennes qui existaient dans le pays et dont il prétendit longtemps avoir méconnu l’existence.

Une biographie politique donc, qui au passage rend justice à des mouvements (anarchistes en particulier) et des personnalités (Colette Audry, Pierre Naville, etc.) passés depuis sous silence. Tout une presse de Gauche à vrai dire, critique de l’URSS finalement très tôt, en quête d’une impossible recomposition à Gauche. L’aveuglement de Sartre aura ainsi reflété celui de l’intelligentsia française,

qui n’aura jamais cessé de se montrer défiante sinon méprisante à l’égard des masses populaires et se sera pensée, jusqu’à nos jours, comme l’élite seule capable d’inaugurer de temps nouveaux quand, dès 1956, les ouvriers hongrois, lâchement abandonnés par cette intelligentsia, auront démontré qu’ils savaient prendre en main leur destin. Reconstruire la Gauche, cet impossible sur lequel achoppa Sartre, est toujours notre ordre du jour. Alors qu’il n’ait vu clair dans son époque, à ce titre, ils sont nombreux à avoir été myope, à commencer par les anti-communistes, dont la mission aura surtout consisté à utiliser la critique légitime du stalinisme pour affaiblir le socialisme et les organisations ouvrières.joël jégouzo--.

 

Sartre et l’extrême gauche française –cinquante ans de relations tumultueuses, de Ian H. Birchall, La fabrique éditions, traduit de l’anglais par Etienne Dakenesque, septembre 2011, 400 pages, 18 euros, ean : 978-2-358-720212.

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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 09:15

burnham-domination.jpgOù va l’Amérique d’Obama ?, s’interroge, pour le compte des Presses Universitaires de France, Hervé de Carmoy. Nous serions tenté d’ajouter : d’où sortent ces discours poussiéreux que les intellectuels français se mettent à tenir depuis quelques trop nombreuses années, autant sur le monde que sur l’état de la France ?

Voici un texte publié dans une maison d’édition tout ce qu’il y a de plus sérieuse, construit dans le plus bel artifice de l’éloquence mondaine de l’historien fin du XIXème, confondant l’étude de mœurs et l’approche scientifique…

Passons sur la préface d’Alexandre Adler, assortiment prolixe de clichés, de poncifs, de fadaises toutes plus grosses les unes que les autres, au point qu’on se demande d’où il peut encore tenir sa crédibilité…

Passons sur les fausses pistes qui émaillent l’ouvrage, dont celle d’une union monétaire Chine-Japon à laquelle personne n’a jamais cru, posée là uniquement pour exhiber le brio de notre auteur démontrant sans coup férir que la piste était fausse –bien sûr, puisqu’il était le seul à feindre de le croire !

Mais quel style ! Voici un savant, cautionné comme tel par la maison d’édition des savants (en principe), qui ne cesse d’en référer intellectuellement à la psychologie des masses, au "mental" américain, voire à sa "psyché" !!!! On croit rêver, ou entendre le pontifiant écho des pages les moins inspirées de Michelet, n’hésitant pas à écrire qu’il y a "du blé et du silex dans l’âme des français"… Du silex… mon dieu… c’est très joli, mais ça doit sacrément gâter les bronches…

carmoy.jpgToute honte non bue, l’exercice tourne au comique quand notre auteur se plaît à affirmer, sans rire, que la stratégie d’installation de la spéculation financière au cœur des opérations bancaires américaines serait le résultat d’une "maladresse" ayant introduit un "virus" dans un corps social affaibli… Et monsieur de Carmoy de spéculer sur les chances d’une thérapie d’honnêteté morale des banquiers, d’en appeler au nécessaire retour de l’éthique dans la finance, ce même vocabulaire en effet, que l’on entend ici et là dans la bouche de nos dirigeants politiques, et que seuls les journalistes les plus béats semblent satisfaits de gober.

Que dire quand notre auteur invite à la "mobilisation contre le déclin des mœurs", désespérant du temps qu’un tel exercice prendra. On croit lire du Zemmour… ou du Finky, voire du Onfray, toute cette gente qui occupe abusivement le devant de la scène universitaire médiatique pour ne démontrer jour après jour qu’une chose, c’est que le monde politico-médiatique français est tombé bien bas…

Que l’on prenne le modèle psychologisant du XIXème, celui du paradigme de la psyché des peuples, pour modèle explicatif du monde contemporain, voilà qui laisse pantois…

Et tout ça pour conclure que les Etats-Unis resteront tout de même longtemps encore une grande puissance mondiale… Les bras nous en tombent… Voire pour nous dire que l’Amérique est en pleine mutation (mais ça on savait déjà, tout comme le reste du monde est lui aussi en pleine mutation), et que ce qu’Obama doit régler n’est rien moins qu’une transition américaine… vers le XIXème siècle, pour faire accomplir à son pays un retour vers l’avant 1917, aux temps bénis où son devenir s’incarnait dans son destin intérieur… Voilà qui laisse bouche bée…

D’autant que tout le reste relève du sens commun : la montée en puissance des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) dans l’économie mondiale menaçant le leadership us, la dette américaine colossale, une armée toute puissante mais incapable de gagner la moindre guerre, un dollar pivot du système financier mondial mais mis à mal par la monnaie chinoise, et cette Chine, devenue le premier bailleur de fonds de la planète…

qui-mene-la-danse.jpgRien de neuf non plus dans cette affirmation que le monde est en train de tourner définitivement la page inaugurée en 1945, qui vit l’Amérique du Nord s’affirmer comme la seule super puissance de la planète. Juste le constat inquiétant que l’emploi et l’investissement ont été captés par l’Asie Pacifique, et que ce mouvement s’est accentué à la faveur de la crise financière de 2008, année qui paraît marquer la vraie entrée des nations dans un XXIème qui ne laissera pas de surprendre.

Il reste, c’est vrai, quelques formules justes, comme celle d’affirmer qu’en 2008, le paradigme du marché a pris le pas sur celui de la géopolitique. Mais l’on savait, non, que désormais les spéculateurs apatrides avaient le pouvoir de faire plier n’importe quelle puissance.

Enfin, surnage une analyse selon laquelle les Etats-Unis ont à affronter une situation intérieure des plus problématiques. Le poids de la démographie (en 2042, les minorités seront majoritaires), l’incroyable creusement des inégalités sociales, comme partout dans le monde occidental, mais dont les conséquences pourraient être graves dans ce pays où toutes les richesses sont concentrées entre les mains d’une minorité Wasp. Au fond, de tous ces lieux communs de la pensée critique contemporaine, il ne resterait à retenir que la judicieuse exhorte au Peuple américain, qui devra réaliser enfin que son modèle d’enrichissement et d’intégration (le crédit) est désormais en panne, et qu’il lui faudra moderniser tout l’appareil de la croissance américaine et donc, tout son appareil politico-financier s’il veut éviter de périlleux soubresauts de révolte, défi au fond auquel l’Europe est elle-même confrontée.

Un mot encore, concernant le modèle d’interprétation séculaire désormais, selon lequel la politique étrangère américaine tiendrait toute dans sa volonté de soustraire le sol américain à tout danger extérieur… C’est faire bien peu de cas d’une volonté inaugurée en 1945 (en 42 pour être plus précis, lorsque ceux qui allaient créer la CIA rencontraient secrètement Himmler à Zurich), à savoir : la domination du monde. Volonté avec laquelle on n’en a pas encore fini, et qui change fondamentalement notre interprétation du monde : les Etats-Unis sont, depuis 45, la seule nation continuellement en guerre contre le reste du monde. L’étudier, c’est étudier la pérennité de la socialisation des élites politiques aux Etats-Unis et leur mainmise sur la politique étrangère de ce pays, voire sa confiscation pure et simple au service de bien peu recommandables intérêts privés. On est loin, ici, de l’épouvantail commode de la "psyché américaine", cache-misère des discours néo-libéraux sur le monde tel qu’il va, mal, merci. --joël jégouzo--.





Où va l’Amérique d’Obama, Hervé de Carmoy et Alexandre Adler, PUF, Quadrige, coll. Essais-Débats, septembre 2011, 190 pages, 18 euros, ean : 978-2-13-058972-3.

WHO PAID THE PIPER?: The CIA and the Cultural Cold War, by Francis Stonor Saunders, Granta Books, London 1999, ISBN: 1862073279.
Qui mène la danse ? La CIA et la Guerre Froide culturelle, traduit de l’anglais par Delphine Chevalier, Denoël, Paris, 504p, juin 2003.

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 08:19

bruler-freud.jpg(la signification de la vie, c’est la vie même)

 

Onfray biographe de Freud. On se rappelle la polémique. Elisabeth Roudinesco avait écrit la critique la plus accomplie du brûlot d’Onfray sur Freud. Même si cette dernière comportait à son tour non seulement des lacunes, mais de bien étranges omissions, fruits d’une lecture hâtive, rageuse sans doute, simplifiant à son tour la simplification à laquelle s’était livré Michel Onfray. La polémique, avouons-le, avait frappé au plus bas. Mais quant au fond, on savait quel parti prendre : Freud complice du régime nazi par sa théorisation de la pulsion de mort… L’exercice n’était pas seulement périlleux, il était vain. En rabattant l’œuvre sur l’homme, Michel Onfray pensait se situer dans l’exacte lignée de Nietzsche, débusquant la vérité d’une œuvre dans les péripéties de la vie de son auteur. La baie de Gênes, fatale à Nietzsche, jetterait à ce compte un singulier ombrage sur son œuvre.

 

narration-de-l-histoire.jpgOnfray biographe surprend. Il surprend en tout premier lieu à se refuser de thématiser l’exercice, ignorant les leçons d’un Dilthey, le vrai grand théoricien de la biographie entendue comme démarche de l’Histoire totale. Prétention aussitôt délimitée avec prudence par ce dernier : "jamais l’homme ne parviendra à insérer dans un réseau de concepts la totalité de l’univers", a fortiori les péripéties d’une vie quand même bien construite par calcul. Car la seule certitude que l’on sait pouvoir afficher en ce qui concerne nos existences, c’est que "la vie n’a pas d’autre but qu’elle-même". Comprendre l’homme, mais plus encore, comprendre la prise de conscience de l’homme par lui-même, ce but que s’était assigné Dilthey, se livrant à une critique sans concession de la raison historique, ce n’était déjà plus pour lui livrer la vie "intérieure" au scalpel d’une science indéfectible, incapable de construire en réalité le moindre système rationnel auquel prêter une quelconque validité universelle. Car comprendre n’est pas expliquer : les notions de causalité, ainsi que Dilthey le démontra avec pertinence, ne sont en réalité que des résidus d’abstraction. Et même si l’univers n’est pensable que s’il est essentiellement raison, lui chercher des raisons n’implique jamais que les catégories de cause soient claires à l’intelligence.

Dilthey avait ainsi voulu écrire une philosophie de l’Histoire qui nous aurait évité le sacrifice des individus. La biographie représentait logiquement pour lui la forme suprême de cet exercice. Passablement aléatoire, mais justement parce que l’exercice ne pouvait que rester problématique dans ce rapport au réel que les propositions scientifiques balaient, la vérité de cette science ne pouvait être à ces yeux que fort malmenée –à tout le moins, il fallait en redéfinir les usages et les principes. Conscient que toute philosophie de l’Histoire ne pouvait que subordonner les moyens aux fins, et plus encore dans la quête biographique, les buts que le biographe s’assignait ne pouvaient être que réducteurs d’une vie plus riche et plus décousue, toujours, qu’on ne veut bien le croire : l’enfance n’est pas seulement la préparation de la maturité ; elle a une signification propre, qui s’évade du champ de l’existence sitôt son âge accompli.

Quels peuvent donc être les formes et les contenus de la vie mentale ? Dans son article de 1885 sur Novalis, Dilthey en appelait à une psychologie qui aurait permis de procéder à l’unité des sciences de l’esprit. Une sorte de Realpsychologie, qui aurait permis d’étudier la vie réelle des individus dans leur diversité concrète, pour exprimer l’expérience de la vie incluse dans les œuvres de pensée. Mais il se serait agi moins de "clarifier" que d’observer et de décrire. Car tout ensemble psychique participe autant de l’unité du "Je pense" que de la diversité des flux de conscience. Si bien qu’il est difficile de croire que la diversité de la vie intérieure puisse être toujours ordonnée. Cela, même si la complexité de chaque moment de notre vie semble orientée vers une fin immanente.

dilthey-poetry.jpgA moins de construire la vie intérieure comme une structure téléologique : le système tendrait vers une fin qui organiserait la multiplicité des phénomènes et des expériences traversées, filtrant tout événement pour ne laisser émerger des souvenirs et des représentations que ce qu’il autorise pour donner jour à une unité structurelle pesant désormais sur l’expression de la moindre pensée, du moindre sentiment. Si bien que nos réponses au monde se verraient codifiées par ce système acquis, au sein duquel l’intelligence et la sensibilité se verraient orientées par une même structure, une force d’unification progressivement dégagée de l’expérience vécue. L’idée est séduisante.

Mais tout d’abord, qu’est-ce qui prouve que l’ensemble de notre monde intérieur puisse devenir un objet ?

Il faudrait qu’il y ait de la raison partout et surtout, une raison qui permettrait d’orienter la description du cheminement de notre conscience vers une fin unique… Le prix à payer serait alors celui d’une incroyable extension du vrai…

Quand en outre l’objet de la connaissance est un sujet psychique, aller d’un événement au tout dans lequel tout événement peut trouver sa place et sa signification, ne peut que contraindre la compréhension de l’événement à prendre place dans une vue anticipée de l’ensemble… Reporté à la compréhension de l’Histoire, c’est affirmer que chaque époque historique ne possède qu’une seule signification et qu’il ne subsiste pas, au sein du système énoncé, d’épaisseurs historiques distinctes, de contiguïtés, de ruptures, de parties non reliées par la causalité mais par des interactions réciproque, indécidables.

Construire l’unité de la personne, c’est ainsi comme chercher dans une volonté supérieure la raison de son devenir. A ce prix seulement l’interprétation devient transcendante. Or pour former ce tout, il faut pouvoir rapporter l’accidentel et le singulier à un ensemble nécessaire et significatif.

Dans la pensée de Michel Onfray, la vie et l’œuvre de Freud sont rabattues l’une sur l’autre pour entrer dans un même concept de signification, "Freud", qui exprime une idée claire de que furent sa vie et son œuvre.

Dilthey, sagement, avait fini par ouvrir sa pensée à l’à peu près. Qu’est-ce que comprendre ? La compréhension est-elle intellectuelle ou intuitive ? S’enracinant sur l’expérience, un état vécu, un état de conscience, mouvant, changeant, comment cette compréhension nous permettrait-elle d’interpréter les expressions de la vie ?

D’autant que nous ne coïncidons jamais avec l’intégralité de nous-mêmes : la vie s’enrichit en créant. Comment, dans ces conditions, pratiquer l’histoire des idées vécues ? Certes, dans la mesure où la vie s’extériorise en concepts, on peut penser qu’il est possible d’en rendre compte. La compréhension semble pouvoir ne devenir que strictement intellectuelle. Mais elle exigerait alors l’identité de la nature humaine. Or l’être humain est, toujours, un devenir improbable. Il n’est historique qu’après coup. Ressaisir l’unité de la pensée, rassembler les activités multiples, les sentiments, les gestes dans lesquelles la personne s’est dispersée, n’est qu’un leurre, produit de la souveraineté de la raison. Mais la raison n’est pas souveraine. Comment l’âme, dans ces conditions, pourrait-elle devenir un ensemble intelligible ? Il ne peut y avoir de science qui atteigne à la fois l’essence et les formes multiples d’une vie. --joël jégouzo--

 

Wilhelm Christian Ludwig Dilthey (1833-1911), historien, théologien et philosophe.

Michel Onfray : Faut-il brûler Freud ? (Conférence philosophique du 16/06/2010 à Argentan), 2CD-rom, Frémeaux & associés, Durée totale: 2:26:49, ASIN: 004GKURRG

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