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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 04:52

anatomie-vocal.jpgDans son dernier essai Maden Dolar s’interroge sur le statut de la Voix quand elle ne fait pas sens, sur nos raisons de dire qu’alors, le port de la voix ne peut être compris que dans l’ordre du singulier, de l’individuel pointant quelque irrégularité personnelle, intime, contenue dans la voix, comme il en va du hoquet, ou de la toux, de la nature animale de ces petits bruits que nous émettons et qui ne sont pourtant pas sans faire sens. Car la toux fait-elle toujours que la voix cesse d’en être une ? Quid alors du sens qu’elle délivre aussi ? Il existe une sémantique de la toux que le théâtre connaît bien. L’ignorerions-nous plus qu’il n’en sait représenter ? Ne l’a-t-il pas suffisamment documenté ? Et que dire du hoquet, cette voix involontaire qui surgit des entrailles du corps ? Serait-il lui aussi toujours involontaire quand la peur le motive ? Ou le rot ? Qui fait signe ici, corps là… Et le babil du bébé, longtemps considéré comme un usage pré-symbolique de la Voix, dont on sait aujourd’hui, grâce à Lacan aux yeux duquel ce babil était déjà une prise dans le discours, qu’il n’est pas qu’un soliloque égocentrique involontaire, qu’il est à peine, parfois encore certes, une production chaotique de la voix, de celles qui bien des années plus tard poignent parfois dans l’étreinte du discours. Que dire encore des sons qui nous reviennent en écho sous la langue d’Echo dans son rapport à Narcisse, de la nécessité de son rebond physique sur une surface externe, sinon que la voix semble ne pas avoir besoin de ces artifices pour déployer ses profondeurs…

Que dire de la Voix, cette surface qui ne cesse d’étendre ses miroitements et qui est restée une menace pour la métaphysique ? Voyez comment la philosophie traita, longtemps, la musique, suspectée du pouvoir de faire écrouler l’édifice social… Voyez comment la théologie d’Augustin s’en prend à ce péché de l’oreille, ouverte aux jouissances indomptables. Voyez combien le logos s’est acharné contre la voix, rappelle Maden Dolar. Combien les religions l’ont suspectée. A l’exception peut-être de l’étrange résonance du shofar lorsqu’il sonne quatre fois la fin de Yom Kippour. Note gémissante, angoissée, que Maden Dolar décrit superbement comme la présence même de l’angoisse emplissant soudain ce vide et ce silence entre les corps, comme l’ultime agonie à la vie psychique de l’auditoire touchant ainsi, physiquement, à quelque éthique possible de la Voix entre corps et langage, injonction morale qui n’est pas sans faire pourtant écho à Socrate, cette créature de la Voix, tout comme non plus au grand rendez-vous de l’humanité qui, dans le Christ des chrétiens ou la voix intérieure qui paraît en chacun de nous toucher au plus vrai de nous-même, n’a cessé de nous relier à quelque transcendance singulière, unique, survivante au milieu des décombres que la tradition de pensée du monde occidental a fini par installer en privant la raison de toute étincelle divine…

voix-dolarCette petite voix intérieure, presque disparue des stratégies discursives modernes, mais qui ne cesse au plus intime de soi de fournir un fondement à nos morales éparses en puisant son intériorité au delà du Logos. Comme si la conscience humaine était une affaire vocale, écrit Maden Dolar. Oracle intérieur, liée à la présence de l’autre…

Il y eut la voix divine, la voix de la nature, la voix du cœur et puis en fin de tout, la voix de la raison. Mais quelle est cette sorte de voix qui parle à travers la raison ? Freud, nous dit Maden Dolar, la décrivait sous l’instance de la répression du refoulé. Alliée de l’inconscient, imaginez ! La raison même du désir inconscient... Mais peut-être faut-il suivre une autre piste pour mesurer tout ce que la Voix, aujourd'hui encore, peut ouvrir en nous. Celle donc de Heidegger, pour qui existait une voix qui était celle de l’Appel à être. Une voix qui entrait en chacun de nous sous la forme d’une extériorité intime, appel à l’ouverture à l’Etre, radicalement opposée au monologue réflexif à l’intérieur de soi. La voix comme pure altérité, prévenue des illusions de l’auto-réflexivité, coïncidant avec l’Être, qui n’est rien d’autre pour Heidegger que l’ouverture "manifestée" par la Voix –silencieuse en réalité… Car Appel d’avant le langage, Appel auquel le langage ne peut que répondre en écho, source insensée de tout sens…





 

Dolar, Une voix et rien d’autre, traduit de l’anglais par Christine vivier, éd. Nous, coll. Antiphilosophique, mars 2012, 270 pages, 22 euros, ean : 9782913549647.

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 04:43

 

 

puchol-1-.jpgjJ : Pourquoi ce témoignage, aujourd'hui, cinquante ans après les faits ?
Jeanne Puchol : Parce que c'était le moment. Sur un plan personnel, d'abord : je portais un projet autour de la manifestation et de la rue de Charonne depuis treize ans, et soudain, j'ai été prête. Sur un plan historique, ensuite : l'automne dernier, les nombreuses commémorations du 17 octobre 1961, auxquelles j'ai été associée pour avoir illustré "Meurtres pour mémoire" de Didier Daeninckx, m'ont amenée à me replonger dans cette période noire de l'Histoire.

jJ : J'ai bien aimé voir paraître votre création dans cette approche, dans cette édition non cartonnée ni imprimée sur papier glacé. Est-ce un choix plastique délibéré ? Qu'est-ce qui le motivait donc ? Ce choix convoquait pour moi la question de la représentation, telle qu'un Adorno par exemple croyait en avoir prescrit les frontières, après Auschwitz, dont il ne disait pas ce que la vulgate a retenu ("on ne peut plus écrire après Auschwitz"), mais plutôt qu'on ne pouvait plus écrire que "bestialement" après Auschwitz. Et disant cela, j'ai en tête la formidable réponse de Celan à l'injonction d'Adorno : son poème Todesfuge, lancinant, esthétique au possible, jouant même du canon le plus convenu sinon le plus insupportable de la culture européenne, pensez : une scansion en valse lente pour parler d'Auschwitz, dont il ne cite jamais le mot, ni ne décrit els horreurs, ne cessant pour autant de nous donner à entendre, dans la langue allemande (et qui disparaît dans les traductions françaises) sous couvert d’allitérations les sons d’Auschwitz à commencer par celui de son nom même. Qu'est-ce que représenter l'horreur ? Quels problèmes cela a-t-il soulevé, qui vous ont conduit à cette résolution formelle ?
puchol-2-.jpgJeanne Puchol : L'ouvrage se présente en effet comme un livre et non comme un album de bande dessinée, tout simplement parce qu'il s'intègre dans une collection existant déjà aux éditions Tirésias, "Lieu est mémoire". Au départ, l'éditeur Michel Reynaud avait pensé mettre une jaquette illustrée ; puis, d'un commun accord, nous avons décidé que rien ne devait différencier ce titre des autres de la collection. La forme que l'ouvrage adopte - roman graphique - peut ainsi surprendre le lecteur qui l'ouvrirait en s'attendant à un essai... C'en est un, d'ailleurs, mais sous une forme hybridant textes et dessins.
La question de la représentation, ou plutôt de l'irreprésentable, s'est posée pour moi dès ma première collaboration avec les éditions Tirésias, il y a 17 ans. Michel Reynaud m'avait alors proposé de participer en dessins à son anthologie des écrits-dits dans les camps du système nazi de 1933 à 1945, "La foire à l'homme" (1996). J'avais commencé par refuser, précisément pour les raisons que vous invoquez. A mes yeux, le risque des images, surtout quand elles sont créées a posteriori par des personnes n'ayant pas vécu les faits, est de rendre esthétique le monstrueux. Michel Reynaud avait su, alors, me persuader de surmonter mes réticences.
Malgré la violence extrême de Charonne et plus généralement de la fin de la guerre d'Algérie, il ne s'agit pas d'une horreur du même ordre que celle de la Shoah. Cependant, je me suis à nouveau trouvée confrontée à ces questions de représentation. Et j'ai choisi de ne jamais montrer l'acte violent de l'extérieur, mais de mettre le lecteur à la place de celui qui le subit. Ainsi, les pages qui traitent de l'attentat contre Malraux, le mettent-elles à côté de Delphine Renard, la fillette qui y perd la vue. Le lecteur est aussi au milieu de la charge policière avec la foule, il voit la chute des corps dans l'escalier comme s'il y était lui-même tombé, etc.
ouchol-3-.jpgL'économie du noir et blanc joue bien sûr son rôle, surtout dans les images où le noir - qui est à la fois nuit, sang, pèlerines des policiers - vient engloutir personnages et décor. Noir, blanc : "Schwartze Milch der Frühe...", "Noir lait de l'aube...", oui, j'avais moi aussi le poème de Celan en tête - même si, j'y insiste, il n'y a pas à comparer Charonne et Auschwitz. Et tout particulièrement le vers suivant : "wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng", "nous pelletons le ciel en tombe là on ne gît pas à l'étroit", tel que le dit Celan lui-même, avec une voix murmurée, mourante. La douceur de la voix, la placidité des mots : en un fulgurant raccourci, toute l'horreur est dite des corps partis en fumée.

jJ : Je voudrais que vous choisissiez trois images pour accompagner cet entretien. En y songeant, je trouve cela tout à la fois idiot et intéressant : peut-on prélever trois images de votre travail, alors que dans ce travail, le sens surgit précisément du rapport que toutes les images entretiennent entre elles ?
Jeanne Puchol : C'est vrai. Je choisis donc trois images qui illustrent ce que je disais plus haut...

 

 

propos recueillis par Joël Jégouzo.

critique du roman graphique de Jeanne Puchol : http://www.joel-jegouzo.com/article-jeanne-puchol-charonne-bou-kadir-105535335.html

Charonne – Bou Kadir 1961 – 1962, une enfance à la fin de la guerre d’Algérie, de Jeanne Puchol, éd. Tirésias, coll. Lieu est Mémoire, 2011, 84 pages, 12,20 euros, ean : 9782915293724.

blog de Jeanne Puchol : http://jeanne-puchol.blogspot.fr/

 

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 04:07

hemicycle_a-vide.jpgL’enjeu est d’importance : il ne s’agit rien moins que de clarifier non seulement les conditions de l’exercice démocratique du pouvoir dans notre société contemporaine, que les fondements de l’autorité politique dans les démocraties d’aujourd’hui.

Pierre-Henri Tavoillot identifie un certains nombres de ces figures du Peuple dans ses cours de philosophie politique. Mais commence par oublier la routine de l’Etat comme figure de la souveraineté populaire. Cette routine qui assure la continuité du travail de la Haute Fonction Publique, aux commandes concrètes de la machine étatique nationale. Une machine qui, à travers son fonctionnement même, ses rouages, ses institutions, organise le fait démocratique. C’est l’oublier et taire que la démocratie doit être lisible dans son fonctionnement même et que de ce point de vue, encore une fois, la présidence "normale" inaugurée par François Hollande est un vrai signe de rupture, non seulement avec la précédente présidence, mais tout autant avec toutes les précédentes, y compris celle de Mitterrand. Attendons, certes, de nouvelles réformes de cette machine, qui à tout prendre ne sauraient être plus préjudiciables à la démocratie que celles prises à la hussarde par Sarkozy, contre l’Etat qui plus était, plutôt que contre ses dysfonctionnements. De ce point de vue, on a vu ce qu’il en aura coûté, par exemple, de la règle du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite par l’équipe de Nicolas Sarkozy, appliquée sans discernement, confondant logique d’entreprise et service public –on en a assez montré le scandale et le ridicule pour revenir sur ce point.

La Fonction Publique est bien l’une des expressions de la souveraineté populaire, témoin entre autres, dans la fabrique des élites, des ratés de la méritocratie. Une figure qu’il convient de mieux encadrer.

En fait, Pierre-Henri Tavoillot centre surtout sa réflexion sur une figure du Peuple qui lui paraît plus centrale : celle de l’homme politique. Un professionnel, prétendant légitime à incarner la parole du peuple à travers le mandat qui lui est confié. De ce professionnel, notre philosophe tente surtout de montrer combien sa tâche est, aujourd’hui, difficile, comme pour nous dissuader de toute critique par trop sévère à son encontre. Certes, s’il convient de ne pas tomber dans le mépris, voire la défiance vis-à-vis de cette catégorie de citoyens un peu particulière pour nourrir un anti-républicanisme frelaté, pour autant, il n’est pas moins légitime de se montrer plus exigeant qu’on ne l’aura été à son endroit !

justice.jpgA côté de cette figure du Peuple, dans cette curieuse hiérarchie qu’il construit, c’est l’opinion publique qui trouve place tout de suite après la figure de l’homme politique… Une opinion conçue comme forme pacifiée de l’expression publique. On veut bien. Mais quid de la fabrique de l’opinion ? Travestie par les sondages, travaillée au corps par les médias, si elle est une figure incontournable, c’est moins par légitimité que par calcul, moins par raison (thèse de la pacification de l’expression publique) qu’opportunisme politique… Mais là encore, en effet, jusque dans ses contre-pieds les plus saisissants, comme celui dont le candidat Jospin fut la victime, on aura pu y voir l’expression d’une énergie sans pareille, celle de la rue que l’on ne sonde pas mais qui ne s’est jamais vraiment évanouie dans la nature…

La Rue donc, comme l’une des figures sans doute les plus légitimes du Peuple, du moins dans notre imaginaire et notre histoire commune. Quand bien même nos élites affirmeraient à corps et à cris que la rue ne peut gouverner. Elle est, pour le coup, un rouage d’autant plus essentiel que les élites manquent de maturité et les institutions de démocratie.

Bien curieusement, Tavoillot oublie les corps intermédiaires, les syndicats en tout premier lieu… Si proches de la Rue, jetant même dans cette rue les forces vives de la Nation, quand le Pouvoir reste sourd aux revendications légitimes qu’ils énoncent. Au fond, toute la difficulté que l’on a, en France, à penser le bienfondé de l’action syndicale, tient au fait que, par immaturité politique là encore, le Pouvoir central n’a jamais voulu leur accorder des droits comparables à ceux dont jouissent les syndicats allemands, si souvent montré en exemple.

Pierre-Henri Tavoillot est ensuite plus flou quant à l’énonciation d’intérêts plus ou moins nationaux, éligibles à la figure du Peuple. Quels sont ces intérêts ? la Défense ? L’Intérieur ? D’autres, plus troubles encore : industriels, économiques… On voit tout le mal qu’on aurait à en dresser la liste. Mieux : à en définir la légitimité, y compris dans le cadre du ministère de la Défense comme celui de l’Intérieur… Qui en décidera au demeurant, sinon l’état, y compris dans la formulation des grandes causes industrielles nationales ? Qui donc en dernier recours, sinon l’homme politique, soumis dans le cadre des intérêts économiques à de bien intrigants lobbies ?… On voit ici se dessiner des contours très flous de légitimité… Et bien suspects au fond.

autoritéPareillement de ce qu’il nomme l’International, comme figure paradoxale du Peuple. Moins du peuple au vrai, que de l’idée de souveraineté nationale… International où s’incarne, mieux que partout ailleurs, la Raison d’Etat, suspendant bien souvent la légitimité populaire pour peser sur notre destin au nom d’intérêts parfois très peu légitimes, on l’a vu avec la crise de la finance internationale…

Et s’il évoque bien la figure du Juge, si indispensable au bon fonctionnement de nos démocraties, c’est pour oublier que ce même fonctionnement ne peut se soustraire à une critique des opérations de main mise sur cette justice par des hommes politiques peu soucieux de démocratie... Alors la Justice, oui, mais réellement indépendante.

Qu’il faille combiner avec toutes ces figures pour reconstruire l’idée de l’autorité politique, nul n’en disconviendra. La démocratie, au fond, il faut cesser de l’envisager sous les espères du mythe ou de la réalité. La nécessité de combiner avec ces différentes figures de la légitimité populaire implique de comprendre que la démocratie est une méthode avant tout. Et qu’au sein de cette méthode, les techniques de gouvernement sont un fabuleux levier d’avancée ou de recul de cette démocratie. C’est là qu’il faut travailler, François Hollande ne s’y est pas trompé avec sa volonté de rétablir une présidence normale. Même s’il faudra aller plus loin sans doute, cette normalité n’ayant jamais été une tradition française. Il faudra donc doubler cette volonté d'une vigilance, la nôtre, celle d’une opposition raisonnable au pouvoir en place, même "ami", opposition sans laquelle aucune démocratie ne peut survivre.

 

 

Les métamorphoses de l’autorité, Pierre-Henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, mai 2012, 4 CD-roms, 1 livret de 8 pages, ean : 3561302537221.

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 04:10

 

le-brun.jpgLa physiognomonie du XVIIème siècle constitua un tournant dans la production d’une nouvelle image du corps humain, la physionomie construisant obstinément une sémiologie de l’extériorité, tout comme la sémiologie médicale, peuplant la surface du corps d’indices affleurant sous les traits morphologiques pour échafauder autant de symptômes qu’il existait de maladies. Le dessin médical, nous apprend Courtine dans son dernier essai, livra alors ce corps à sa conversion indicielle. Il devint une surface, sur laquelle tracer des signes et deviner les troubles profonds que ce corps recelait. La sémiologie médicale subsuma ainsi sous ses signifiés pathologiques les traits du dessin humain. Corps indiciel porteur des signes que tout médecin devait apprendre à lire, codifiés avec rigueur, mais livrant autant le corps à la médecine qu’à la divination…

En 1668, le peintre Charles Le Brun tint une conférence sur l’expression corporelle des passions. Il s’agissait de se défaire de l’ancienne analogie entre les qualités de l’âme et les traits morphologiques du corps, pour construire une nouvelle table d’interprétation et convertir le sensible en énonçable. Peu à peu, ce que nous appelons image du corps prenait pied pour constituer la chronique d’un imaginaire corporel se dégageant non sans difficulté de la vision astrobiologique du monde, caractéristique des conceptions médiévales et des philosophies de la nature de la Renaissance. Peu à peu des hommes fabriquaient cette vision d’un corps référé à lui-même, ordonné par la raison et habité par un sujet.

le-brun-l-effroi.jpgMais derrière l’exigence de lisibilité du corps se faisait jour d’autres horizons que le dessin médical pointait. Postures, maintien, gestuelles, les techniques du dessin médical ne cessaient d’interroger au fond la question de la bienséance du corps : qu’est-ce que nos corps poursuivent ? La raison graphique traquant, elle, sa seule logique, se mit à découper des rythmes, des scansions, à produire la liberté d’un corps qui n’était plus relié à rien, ni aux astres, ni à la nature. Loin du travail social de la politesse, loin de l’usage des civilités, elle explorait des mouvements possibles, d’étranges lignes de fuite, des arabesques corporelles que l’on pouvait dérouler à l’infini semblait-il… Sauf que bientôt la raison politique s’en mêla. L’Etat moderne réclamait des corps autant que des visages identifiables. Une lisibilité anatomique doublée d’une lisibilité psychologique et l’une et l’autre liées à un besoin de prédictibilité sociale accrue : si le peuple devait gouverner, il fallait enfermer sa souveraineté dans une stabilité psychosomatique… Un nouveau fonds d’image se mit à encombrer l’espace anatomique, mais les corps, eux, s’acheminaient déjà vers de nouveaux alphabets…

  

 

Déchiffrer le corps. Penser avec Foucault, de Jean-Jacques Courtine, éd. Jérôme Million, novembre 2011, 268 pages, 19 €, ean : 978-2-84137-275-1.

Dessins : Charles Le Brun, trois têtes d'hommes en relation avec le lion, et l’effroi.

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 04:36

proust_enfant1_sepia.jpgDans l’œuvre de Proust, tout comme dans sa correspondance, le baiser maternel paraît se constituer en événement fondateur.

Les critiques savantes ont recensé pas moins de cinq récits ré-élaborant ce thème à des moments narratifs signifiants de l’œuvre.

Une obsession. Mais de quoi ?
Dans un courrier de 1906, Proust en répète l'actualité : «Toute notre vie, écrit il à Barrès, n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer.»
Du baiser à l'enfant que l’on vient de coucher, l’un de ces rites de consolation –ou d’apaisement- que les parents instruisent, à l’effarement de la disparition, le baiser maternel a ainsi paru circonscrire les seuils de la Nuit, rassurer la descente dans le sommeil inévitable, en disperser les Ténèbres éparses au pied du lit déjà, sans parvenir cependant à soustraire ni l’enfant ni l’homme aux affres d’un plus péremptoire recouvrement –son absence ouvrant dès lors à l’anxiété, à la détresse devant la nuit qui tombe, qui ne peut pas ne pas tomber un jour pour défaire l’étreinte maternelle et délacer le serrement du monde pour n’en consentir que le rebord des lèvres sur le front pétrifié.
Tout est dit dans ce mot à Barrès et cependant Proust lui rajoutera d’autres pages, actualisant sans cesse l’émoi du baiser maternel –notre condition. Conduite banale finit par trancher la critique savante, penchée sur le lit de Marcel avec l’assurance du pédiatre qui sait de quoi les pleurs de l’enfant sont nourris. Ou bien ratiocinant, en bon psychologue, sur la difficulté du petit Marcel à dépasser ses peurs nocturnes, mettant en garde la mère devant pareille conduite. Il faudra bien que ça lui passe…
Sans voir que dans ce baiser volé, arraché aux convenances en usage dans la famille, révoquant, parce qu’il était maraudé, le poids d’indifférence de ces conventions et la solitude effarante du sujet qui tentait de leur faire face, autre chose encore se dessinait. Baiser suspendu de l’enfance bravant les engagements. Baiser langui par l’enfant dans l’attente de sa mère, espérant et soupirant, implorant qu’elle vienne à l’heure indue. Désobéissant donc, rayonnant et par le frôlement abandonné, Annonce que le courage de l’amour peut fléchir n’importe quelle autorité, ouvrir le monde à sa pliure primordiale, consacrer sous le retour des «choses humaines», comme l’énonce si magistralement Marcel Proust, une victoire qui n’est pas anodine.
    Car Proust dispose le baiser maternel dans l’ordre d’une économie singulière : celle du Salut. Porté par une supplication enfantine, Proust interroge et souffre – Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? Désemparé devant la solitude que l’épaisse enveloppe charnelle nous inflige et l’abandon où la vie nous dépose, par cinq fois et davantage au travers de sa correspondance, l’appel se fait entendre. Mais la prière devient récit –notre consolation. Car il y a «mieux», si l’on peut dire. Proust tire le baiser maternel du côté des sensualités picturales. Il ouvre par lui sa réflexion sur la valeur de l’art, sur son sens profond et sa destination. Combien est-il troublant que l’art, dont il n’ignore nullement la facticité, trouve ici sa loge la plus sûre…
«Cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres»… - l’entrée de sa mère pour le baiser du soir (43).
Et aussitôt donné : «J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel». (45).
Plus loin, Proust identifiera une payse à son terroir, Combray, dont on connaît tout, y compris les chiens et les autres bêtes domestiques qui font signe vers la communauté des hommes, puisqu’elles sont de la famille. Combray et son église, aux pierres polies par l’effleurement des mains. L’église, moins un lieu consacré qu’une de ses «choses humaines» où se fait chair le sens commun, renvoyant tout autant que le baiser maternel à l’authenticité des choses simples –et la peinture et tout son attirail pour éprouver cela mieux encore… Il y a autre chose dans l’obstination du baiser maternel à traverser l’œuvre, que j’aime à penser sidérant nos vies dans l’inconfort d’être né…


Photos : Proust enfant

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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 04:35

Aucune société humaine ne peut faire l’économie d’une relation à l’idée d’une société meilleure… Tout se passe ainsi comme si le social était secrètement travaillé par un rêve, comme s’il existait une nécessité fondatrice de l’utopie.
Mais qu’est-elle, cette nécessité ? Un mauvais Infini ? Ou l’expression de cette clarté vaporeuse dans laquelle l’homme se révèle à lui-même ?

Dans cet ouvrage savant mais d’une lecture aisée, Miguel Abensour tente de croiser les leçons de Thomas More et de Walter Benjamin pour percer les vertus de l’utopie.
Proche parente de l’héroïsme de l’Esprit, ne se donne-t-elle pas pour tâche de repérer les points aveugles de l’émancipation moderne ?

Des deux volets que comprend l’étude, le plus tonifiant est sans conteste celui qui porte sur la réception de L’Utopie de Thomas More dans le monde occidental. Pendant des siècles, la critique l’a comprise comme un projet de société. Tel Kautsky tenant More pour le précurseur du socialisme. Ou les théologiens chrétiens y décelant un retour à une société païenne vertueuse, proche, dans ses valeurs, de l’idéal social chrétien. Au point que le catholicisme social du XIXème siècle, l’a relue comme l’expression d’un conflit entre le capitalisme naissant et les valeurs communautaires chrétiennes, pour en appeler au retour du sens de la communauté médiévale.

S’appuyant sur la pensée de Léo Strauss (contestée, certes), Abensour tente d’en restituer la vraie nature. Posant la question de l’écriture comme séminale, il en dégage la valeur propre : L’Utopie n’est pas politique dans ce qu’elle dit, mais dans la manière dont elle le dit. C’est-à-dire dans l’effectuation de ce dire, la ruse de la raison devenant l’instrument par lequel l’individu accède désormais à sa liberté. Le problème étant, aujourd’hui, de savoir si le raisonnable n’occuperait pas cette place dévolue jadis à la raison. Le manque de souffle de l’histoire nous conduisant ainsi à faire malgré nous l’expérience d’un monde sans utopie.

 

L’Utopie de Thomas More à Walter Benjamin, Miguel Abensour, éd. Sens et Tonka, coll. 10/vingt, , 1er trimestre 2000, 212p. - réédité en 2009 chez le même éditeur, EAN : 9782845341876

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 04:34

 

courtine.jpgAucune légitimité disciplinaire n’est revendiquée dans l’essai de Courtine. Bien au contraire, l’auteur revendique une approche lacunaire et non circonstanciée, pour un objet archéologique si l’on peut dire, au sens où Foucault pouvait l’entendre, dont le discours ne serait pas encore unifié.

Courtine s’est donc mis en quête d’arpenter cet objet, le corps, saisi dans nos discours et nos images, en trajets approximatifs, entre histoire et anthropologie, philosophie et littérature. Un livre écrit "avec" Foucault, plutôt que construit rigoureusement, un livre librement cheminé, de ceux que l’on aime puisqu’ils ne sont au fond qu’un pari, de ceux du reste qu’un Foucault aimait se poser.

Le corps comme un texte donc, à déchiffrer. Un texte cauchemardesque aux yeux de Courtine, qui n’a cessé de se dérober bien qu’il se soit affirmé comme un objet écrit bien avant que d’être une matière. Imprimé de l’histoire humaine, mais que l’histoire aurait fini par ruiner, de l’âge classique à l’époque contemporaine, en l’enfermant dans une histoire des corps, non DU corps. Histoire moins des corps au demeurant, que des regards qui scrutaient ces corps, celui des médecins en tout premier lieu, qui allèrent jusqu’à chercher à lire les passions de l’âme dans les traits des visages, pour faire du corps humain un corps de foire.

Les premières émergences du corps comme objet de discours furent, on le voit, pas des plus heureuses… Le corps vint ensuite frapper à la porte des sciences humaines, qui ne surent d’abord pas trop comment le saisir… Si bien que son discours resta longtemps en friche, en suspens, au point que pour Courtine, le corps est finalement une invention théorique récente, qui trouve ses origines dans ce XXème siècle si troublé. Avant, l’âme était le centre de la scène discursive. Et le corps relevait toujours de la médecine et des sciences de la nature, les philosophies l’ayant largement évacué de leur sphère.

L’avènement du corps comme objet de savoir ne daterait ainsi décisivement que du tournant du siècle précédent ! Merleau-Ponty en avança le premier l’idée, qui dut en chercher trace dans les poubelles des laboratoires de médecine, le corps n’y apparaissant que sous la forme d’un morceau de matière ou un faisceau de mécanismes. A son idée, il aura fallu attendre l’invention de la psychanalyse pour voir surgir enfin un peu de chair autour, et l’invention théorique du corps. Husserl, avec son chiasme tactile, et Marcel Mauss en furent les précurseurs, tandis que ce même Merleau-Ponty, tout avisé qu’il fût, continuait obstinément de voir dans le corps l’incarnation de la conscience, poursuivant là une lecture très chrétienne du corps.

Mais malgré Husserl, malgré Mauss et Merleau-Ponty, affirme Courtine, cette naissance resta inachevée : le corps demeura recouvert jusque dans les années 60, 70, ne trouvant pas d’interstice où se loger, coincé qu’il était entre le marxisme, la psychanalyse et la linguistique. Seules les années 70 permirent son irruption, grâce au fabuleux mouvement de libération des femmes et leur slogan qui devait tout changer : "notre corps nous appartient". La lutte des femmes et des minorités sexuelles donc, pour épouser enfin la cause d’un corps que l’on aurait cessé d’enfermer dans les poubelles de l’histoire savante. Les femmes et les minorités sexuelles qui ouvrirent un débat décisif quant à l’invention du corps dans les sciences humaines. Un débat qui plus est politique, ainsi que le comprit très tôt Foucault : le Pouvoir fut exposé dans sa vraie lumière dans les corps mêmes. Il n’était plus permis d’en appréhender la question uniquement sous les espèces des techniques de domination, il fallait en éprouver la densité dans le corps des individus. Surface d’inscription, lieu de dissociation du moi, le corps devint alors une sorte de volume en perpétuel effritement.

  

 

Déchiffrer le corps. Penser avec Foucault, de Jean-Jacques Courtine, éd. Jérôme Million, novembre 2011, 268 pages, 19 €, ean : 978-2-84137-275-1

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 04:29

Avec Disgrâce, on devinait un Coetzee à l’étroit dans sa narration. Et pas uniquement parce que le sujet l’embarquait sur les lisières d’une langue exténuée. L’exténuation était profonde, rejoignant les thèmes affrontés, celui du vieillissement en particulier. Or voici que dans ce Journal, le même thème revient, plus insistant, plus obsédant, empoignant le statut de l’auteur jusqu’à voir dans la forme physique la condition même de l’exercice narratif.

Qui sait ce que l’art peut devoir au solde d’une force physique déclinante ? Coetzee ne cesse d’en sonder la profondeur, jusque dans le régime auctorial qui fonde cette réflexion, à douter de sa propre autorité quand déjà le texte - ces trois portées offertes à notre lecture unique -, se brouille et nous dévoile l’ampleur de l’incertitude qui l'assigne.

Le personnage dont il est question ici, vieillit. Se sent vieillir plus qu’il ne vieillit vraiment - car au bout d’un moment, on ne vieillit plus : on est vieux.

Son éditeur lui a passé commande, mais il besogne son travail, poursuivi avec trop de métier. Il peut écrire pourtant sur les sujets de son choix, des réflexions graves ou précieuses mais malade, sa méditation n’ose affronter ce qui monte en lui. Jusqu’au jour où il croise une jeune voisine aux formes généreuses. Elle ne fait rien, il lui propose de devenir sa secrétaire. Elle accepte. Il lui dicte ses pensées, qu’elle enregistre et retranscrit. Des opinions. Tranchées. Trop sans doute, comme ce texte injuste sur Machiavel. Des opinions sur ce qui ne va pas dans le monde, mais rien de décisif sur lui, qui ne va plus au monde.

Sur la page éditée, Coetzee reporte : les opinions, son journal et le récit de ces journées passées auprès d'Anya, la secrétaire. Les strates s’accumulent avant de se répondre et de s’interpénétrer bientôt. C’est que le vieil homme ne fait pas que penser le monde depuis son expérience passée : il recommence à le vivre, observant jour après jour cette Anya qui l’émoustille. Elle voit bien ce qu’il regarde en elle, dont elle aime lui offrir le spectacle. Jusqu’à ce long texte sur la pédophilie qu’elle doit retranscrire, ambigu au possible et qui la fait réagir. Il fantasme sur elle et si elle l’accepte volontiers, pour autant, elle ne supporte pas la complaisance de sa rhétorique. Mais c’est aussi qu’elle le voit comme un vieux, penché sur elle. Moins libidineux toutefois que sans défense, lige d’un corps éreinté.

Alors d’un coup la narration embraye. Sur cette question de déshonneur que le vieil homme soulève. Anya se met à raconter, à faire le récit de sa propre expérience du déshonneur, qu’il rapporte dans son journal et l’on se surprend, lecteur, à se laisser aller à cette lecture, laissant en plan les autres strates du texte pour suivre le fil d’un récit enfin «juste». Ça y est, Coetzee a trouvé le ressort.

Le second journal s’ouvre sur ce protocole compassionnel qui peu à peu se met en place. Entre lui et elle, entre le texte et son lecteur. Pure rhétorique ? Peut-être pas.

Il s’ouvre dans la vêture de la tombe qui se profile, cet Autre monde froid, gris et sans éclat des grecs, que Coetzee a peur de faire sien. Le journal devient plus intime. Sous le texte «Du vieillir», il raconte comment notre vieil homme a effleuré un jour de ses lèvres la peau douce d’Anya, avant qu’ils ne tombent l’un dans les bras de l’autre pour une étreinte chaste. Ultime consolation ? Non. Car il y a cette force de Coetzee à affronter l’obscénité de la mort du désir. Tout l’art du roman en somme, s’engouffrant brusquement dans ce qui lui résiste.

Ajoutons à cela de superbes méditations sur ces parties du corps (les dents) dont nous faisons peu cas, comme si elles ne semblaient pas nous appartenir mais nous avaient simplement été confiées, alors qu’elles seules survivront à notre fin. Comme si ce qui était le plus périssable en nous, au fond, était vraiment nous.

Ou bien encore cette réflexion sur l’usage contemporain de l’anglais : nous allons vers une grammaire d’où est absente la notion de sujet grammatical. Dans l’attente, peut-être, de son orgueilleuse extinction…

Journal d’une année noire, de J.M. Coetzee, éd. du seuil, oct 2008, traduit de l’anglais (australien) par Catherine Lauga du Plessis, 296p, 21,80 euros, code ISBN : 978-2-02-096625-2

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 04:38

manif-espagneLa révolution française avait rompu décisivement avec l’ancienne idée d’autorité, en constituant le Peuple comme seule autorité politique légitime, seul principe de légitimité politique. Mais qui est ce Peuple ? Où le chercher ? Du côté de la société civile, ou du côté de l’Etat ?

La question ne fut jamais réellement tranchée, ou plutôt, nous dit Pierre-henri Tavoillot dans son cours de philosophie, tout au long de notre histoire moderne, trois conceptions ont disputé cet enjeu, plaçant tour à tour l’Etat ou la société civile en position de force, avant que le libéralisme philosophique, qu’il ne faut pas confondre avec le néolibéralisme qui sévit aujourd’hui dans le monde, ne vienne proposer une position médiane sur la question, nécessairement décevante, mais qui s’est montrée relativement efficace pour assurer à nos sociétés un fonctionnement plus démocratique que par le passé.

Tous se mirent cependant d’accord sur un point : l’idée n'allait pas de soi, il fallait en construire la règle.

Les révolutionnaires de 1789 pensèrent le Peuple comme un obstacle. Pour Saint-Just par exemple, ce peuple n’était pas à la hauteur des ambitions de la nouvelle démocratie qui voyait le jour. Il ne pouvait l’être parce que gavé des préjugés de l’ancienne société. Il fallait donc le changer, le dissoudre, en s’appuyant certes sur son énergie, mais le renouveler tout de même et par la force, tant les temps révolutionnaires paraissaient comptés. Dans son entourage, on songea ainsi à rafler tous les enfants de France pour les soustraire à leurs milieux et les rééduquer dans les internats de la République. A terme, une génération de révolutionnaires fidèles aux idéaux de la Révolution en serait sortie. Ce pourquoi l’Instruction Publique devint un enjeu politique de toute première importance.

Le peuple réel conçu comme un empêchement, seules ses élites, aux commandes de l’état, pouvaient éclairer cette masse indistincte.

Elysee palaisDes tenants de cette conception étatique, sans évoquer ceux du communisme d’Etat, naîtra aussi bien un Durkheim pensant que l’Etat n’était rien moins que le cerveau de la société et que seul, sous l’impulsion de ses élites et autres experts, il pouvait conduire le destin de la nation…

Le vocabulaire révolutionnaire trouva sa justification dans l’usage du mot plèbe, substitué à celui de Peuple : la plèbe était nécessairement ignorante, forcément violente, et habituellement versatile. Des échos de cette versatilité nous parviennent encore aujourd’hui et ont été la cause des petits arrangements pris avec le calendrier électoral, pour que désormais la majorité présidentielle trouve sa majorité législative et parvienne enfin à chasser le spectre de la cohabitation à la française, dans laquelle le personnel politique n’a pas voulu voir l’intelligence d’une réponse politique appropriée, apportée par le peuple français à une situation politique contestable.

L’ambiguïté des volontés politiques n’aura cessé, de fait, d’exhiber ses limites quant à la volonté générale. Car si le peuple inscrit bien l’idée de volonté nationale, encore ne s’est-il agi bien souvent que d’un peuple sérieusement encadré… La Démocratie a pris ainsi corps sur cette ambiguïté d’un peuple tout à la fois héroïque et diabolique.

Le peuple de la Démocratie, aux yeux de la Droite comme de la Gauche républicaine, aura été essentiellement conçu comme une foule à instruire, autant au sens pédagogique que juridique du terme. S’il est moins question aujourd’hui de la changer cette foule, cette plèbe, ces masses plus ou moins informes, ou de la régénérer, il n’en reste pas moins que le thème du courage nécessaire des réformes que le pouvoir central doit savoir engager, souvent contre la nation elle-même, forcément ignorante, aura actualisé cette conception d’un peuple porteur des préjugés et des attentes du vieux monde. Seul François Hollande, dans sa campagne, aura situé l’enjeu du changement politique ailleurs : ce n’était pas le peuple qu’il fallait changer, mais sa tête. Un bon signal…

autoritéProudhon, lui, s’opposa fermement à cette conception de l’Etat seul réceptacle de la volonté générale. Pour lui et les anarchistes, seule la société civile était dépositaire de l’autorité politique. Le Peuple souverain devait le demeurer, il fallait dissoudre l’Etat. Personne ne devait gouverner, pas même le peuple en son nom propre. La Démocratie était à ses yeux un pouvoir carcéral, il fallait donc déconstruire tout pouvoir. La solution n’est pas aisée, et le modèle athénien d’aucun secours dans notre configuration…

Il y eut donc longtemps les tenants du pouvoir de l’Etat faisant face à ceux du pouvoir de la société civile. Le libéralisme philosophique tenta d’accorder ces deux voies en affirmant qu’il fallait maintenir les deux instances du Peuple et de l’Etat à égale distance du pouvoir politique. Plus facile à poser théoriquement qu’à animer démocratiquement…

Le socle libéral proposa donc de maintenir la sphère privée de la société civile et celle de l’autorité Publique à travers l’Etat conçu comme garant de la cohésion nationale. Doctrine de la primauté de l’individu, il fallait en conséquence limité les pouvoirs de l’Etat. Limitation en charge du Droit, instruisant du coup fortement le thème de la Justice dans nos sociétés modernes.

Nous sommes les héritiers de cette conception libérale de la philosophie du droit naturel. Des héritiers en pointillé : le dernier quinquennat aura montré à quel point il était mauvais élève et en avait trahi les soubassements philosophiques. L’UMP est grandement en cause dans cette trahison, qui a provoqué la montée en puissance des attentes d’une société civile exaspérée. Nous sommes les héritiers d’une demande d’Etat plus juste et mieux fondé. Pour autant, sans doute n’avons-nous pas trouvé encore les équilibres institutionnels qui rendront justice de nos demandes. Equilibres qui restent à penser, et construire.

 

Les métamorphoses de l’autorité, Pierre-henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, mai 2012, 4 CD-roms, 1 livret de 8 pages, ean : 3561302537221.

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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 04:09

17juin89.jpgPierre-henri Tavoillot, dans ses cours sur l’autorité, nous entraînait dans une passionnante genèse du concept d’autorité politique, de la Grèce à la France des Lumières, tout en observant que les réponses apportées sur la question par les grecs ou par Rome nourrissaient toujours, souvent pour de très paresseuses raisons, le débat politique contemporain. Un débat qui longtemps se résuma à l’alternative : Idéal, ou Real politik ? Platon ou Machiavel ? Deux horizons à l’intérieur desquels aujourd’hui encore nombre de nos réponses prétendent se déplier. Mais deux réponses intrigantes, signant la sortie de la politique. Pour Platon en effet, ce choix de l’idéal ne peut que rater le souci du politique, son idéal n’étant pensable que dans le cadre de l’utopie d’un monde abstrait, vivant en paix et en harmonie avec lui-même, et au sein de ce monde, tous avec chacun. L’autre grande signature de l’échec, Tavoillot la situe dans Machiavel, l’œuvre la plus considérable sans doute du champ de la réflexion politique. Car Machiavel annule lui aussi le politique en ignorant l‘aspiration des hommes au Bonheur. Or Machiavel mit fin à l’ordre politique ancien, provoqua une crise du dogme pour établir la norme moderne de l’ordre politique qui instaure comme seule autorité politique celle de la Raison d’Etat. En elle on a pu lire la matrice de tous les principes qui ont fondé l’action politique jusqu’à nos jours, comme la matrice de l’histoire que l’on a voulu nous imposer, qui n’était rien d’autre, à travers celle des élites, que l’histoire de la persévérance d’une volonté publique ordonnant autoritairement les finalités du vivre ensemble : le Prince doit maintenir l’ordre, l’état est la condition du salut sur la terre. pv-17-juin.jpgFace à cette réponse par trop inique, une seconde réponse se fit jour peu à peu dans l’histoire des hommes, identifiable sous les traits de la philosophie du Droit dit naturel. Il s‘agissait pour ce courant de pensée de trouver et fonder en l’homme le principe d’autorité. Contraint de répondre d’abord à la question de savoir où gisait l’essence de l’homme, nos penseurs explorèrent l’anatomie et la psychologie, la nature humaine et ses cultures, pour en définitive conclure qu’il n’existait que des situations et que la toute première d’entre elle était cette capacité de l’être humain à s’arracher à sa nature : seule la liberté importait et fondait a posteriori son essence.

L’école du droit naturel, disparate, de Grotius à Rousseau, finit, bien avant Sartre, théoricien des situations humaines, par trouver un accord non quant à une définition, mais, et c’est sans doute le plus important et une avancée sans précédent dans la pensée humaine, sur une méthode de raisonnement : aucune fondation ancienne n’était plus pertinente. Il fallait donc faire table rase des principes anciens, déconstruire leurs soubassements et se mettre en quête d’un fondement solide : le contrat social, à partir duquel l’on pouvait reconstruire tout l’édifice politique. Tous finirent par se mettre d’accord sur des principes fondamentaux : liberté, égalité, sûreté, propriété, etc. Il n’y avait certes pas grand chose de neuf là dedans, ainsi que le fit remarquer malicieusement Spinoza, puisqu’il s’agissait tout simplement de séculariser le Décalogue et les évangiles. autoritéMais l’essentiel n’était pas là : il était dans le fait que cette sécularisation était cette fois le produit d’une réflexion individuelle, non l’héritage d’une Parole révélée, et que ce faisant, cette réflexion sanctionnait la puissance d’une autorité purement humaine. C’est comme cela que peu à peu s’est imposée l’idée démocratique, conçue comme l’efficacité théorique du droit naturel et non un contenu formel sur lequel engager des discussions sans fin. La démocratie n’était pas une réalité mais un principe, voire, mieux encore : une méthode. Le retournement était spectaculaire. Il s’affirma pleinement, politiquement, le 17 juin 1789, date à laquelle les Etats Généraux s’autoproclamèrent Assemblée Nationale. Le peuple constituait désormais le principe de la légitimité politique, il était cette autorité purement humaine que les hommes avaient tant désirée.

  

 

Les métamorphoses de l’autorité, Pierre-henri Tavoillot, FREMEAUX & ASSOCIES, mai 2012, 4 CD-roms, 1 livret de 8 pages, ean : 3561302537221

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