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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 08:49
timsit.jpgLa Loi de 1954 instaurait le dernier dimanche d’avril comme celui de la journée nationale du souvenir de la déportation. Nicolas Sarkozy aura-t-il le courage d’étendre ce souvenir aux algériens déportés dans les camps français de la sale guerre d’Algérie ? Rien n’est moins sûr, à l’évidence… C’est pourquoi, en cette journée de commémoration, pourrions-nous convoquer la mémoire de Daniel Timsit, petit-fils de rabbin engagé très tôt aux côtés des indépendantistes algériens, déporté puis incarcéré dans une forteresse française.
Le décret Crémieux (1870), avait eu beau donner la nationalité française aux juifs d’Algérie, il en restait bon nombre qui ne parvenaient pas à se satisfaire de la violence faite aux autres algériens, et d’un statut qui leur proposait de se débarrasser à la hâte de leurs racines algériennes. Ceux-là, dont Daniel Timsit, ne parvenait pas à oublier que l’arabe était leur langue maternelle, leur culture, et leur foyer. Engagé aux côtés des militants arabes pour le salut d’un pays exsangue, Daniel Timsit fut considéré comme "traître à sa patrie". Il paya son engagement de six longues années de forteresse. Six années au cours desquelles l’écriture l’accompagna et l’aida à se glisser comme une ombre dans ce désert qu’est la prison. Récupérant les notes qui n’avaient pas été détruites ainsi qu’une partie de sa correspondance, Timsit s’est ensuite livré à un vrai travail scripturaire. Tel un peintre recouvrant son œuvre d’un repentir, il s’est mis à écrire par dessus ce qui existait, non pour le masquer mais l’éprouver encore, à plus de quarante ans d’intervalle. La distance qu’il inaugure ainsi avec ce texte final, laissant toujours visibles les premières traces, n’est rien moins que celle de l’élaboration littéraire. Contre l’enfermement carcéral, Timsit convoque toutes les figures de l’écriture. Son récit est même traversé d’aphorismes ou de courtes biographies, ouvrant à l’évocation de figures sublimes du combat algérien, comme celle de Hassiba ben Bouali, "une toute jeune lycéenne de dix-sept ans, très belle, de grande éducation, raffinée. Tous nos rapports étaient empreints de délicatesse. J’étais hébergé chez la mère d’un militant qui me traitait comme son fils. Hassiba m’avait offert un superbe exemplaire des Mille et une nuits. C’était le sien depuis la petite enfance, m’avait-elle dit, et elle avait ajouté : "Cela t’aidera à passer les nuits.""
Un texte superbe, sans cesse repris quand aux yeux de son auteur il ne porte pas suffisamment la vie dont il a voulu le charger.

 

Récits de la longue patience (Journal de prison 1956 – 1962), de Daniel Timsit Flammarion, janvier 2002, 476p., ISBN : 9782080682830.

 
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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 04:53

Radnoti.jpg«Va-t’en pour toi, quitte ta terre, ton lieu de naissance.» (Genèse, XII, 1).

Voilà comment, par cet ordre donné à Abraham, commence l’histoire du peuple hébreu…

«Il faut laisser maisons et vergers et jardins» (Ronsard), note MIKLÓS RADNÓTI dans  son carnet. Ne pas s’habituer. C’est pourquoi le thème de la marche est omniprésent dans la pensée juive : le peuple reçoit la Loi dans le désert où il erre quarante ans, puis, arrivé en Terre Sainte, il reçoit encore l’ordre de demeurer huit jours par an dans des cabanes. Et c’est pourquoi de nombreux maîtres prirent l’habitude de s’imposer des périodes d’exil, comme Rabbi Na’hman de Breslev, qui disait : «Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, de peur de ne jamais te perdre !»

Mais là, il s'agit d'autre chose, de tout le contraire même, d'un destin choisi, puisque ces marches abjectes dont il est question dans le texte de Radnoti sont celles imposées par le bourreau nazi.

MIKLÓS RADNÓTI écrit son dernier recueil de poèmes déporté dans un camp de travail. Fuyant l’avancée soviétique, les nazis poussent leurs prisonniers dans une marche forcée qui durera des mois. Une marche de l’épuisement.

«La mort, dans la poussière / ardente de la Voie Lactée /, marche et poudre d’argent / ces pauvres ombres qui trébuchent.»

Une marche imposée par le boucher nazi vers une destination de longtemps mûrie, celle de la mort bestiale. A la première halte, 500 prisonniers sont massacrés. Il en reste 400. Tueries, boucheries se succèdent.

«Toujours en quelque lieu l’on tue : au sein d’une vallée aux cils clos, sur une montagne fureteuse, n’importe…»

MIKLÓS RADNÓTI écrit encore, les pieds ensanglantés.

«Du mufle des bœufs coulent sang et bave, / tous les prisonniers urinent du sang, / nous piétinons là, fétides et fous, (…)», et meurt.

 

Marche forcée, MIKLÓS RADNÓTI , Œuvres 1930 – 1944, traduit du hongrois et présenté par Jean-Luc Moreau, éd. Phébus, avril 2000, 190p., 19 euros, EAN : 9782859406080

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 04:19

biblio-payot-leon.jpgLors de sa Conférence Marc Bloc (EHESS), prononcée le 13 juin 1995, Nathalie Zemon-Davis s’était emparée avec une rare pertinence de la question du métissage culturel à travers deux figures importantes du monde méditerranéen : Hassan ibn Muhammad al-Wazzan et David Nassy.
Il s’agissait surtout pour elle d’explorer les médiations, la fortune, les usages que le monde contemporain avait fait de ces deux figures, à travers l’écrivain Amin Maalouf pour le cas de Hassan al-Wazzan, l’exemple que j’ai retenu.
Avant cela, cette conférence pleine d’espoir convoqua l’écrivain Elias Canetti, évoquant avec nostalgie, au début de ses mémoires, «le mélange qui colorait sa ville natale de Ruschuk», sur les rives du Danube dans les premières années du XXème siècle – bulgares, turcs, sépharades espagnols, grecs, albanais, arméniens, tziganes, roumains, russes et d’autres encore, enrichissant de leur présence un monde qui bientôt allait se fermer. De ce métissage, Canetti comprenait qu’il ouvrait, voire forçait la connaissance à franchir les frontières  provocant un chevauchement des valeur et le patchwork si salutaire des identités. Car toute identité féconde a pour lieu la complexité. Nathalie Zemon-Davis devait aussi rappeler Homi Bhabha révélant dans ses études combien l’hybridité hantait la culture des élites, l’effrayait, tant à ses yeux elle risquait de donner naissance à une culture faite de «brouillages». Brouillons alors, en rêvant à Hassan et à sa re-médiation sous la plume d’Amin Maalouf.

jean-leon.jpgEn 1524, à Bologne, un voyageur lettré venu d’Afrique du Nord achève son dictionnaire arabe-hébreu-latin. Il est né à Grenade, à l’époque de la Reconquête. Au cœur d’un siècle où tout mélange paraissait transgressif, était présenté comme «contre-nature», monstrueux. Natif de Grenade, Hassan s’embarqua pour Fez, dont il devint le diplomate. Puis il inaugura une vie de voyages, vers Tombouctou, Gao, au lac Tchad, l’Egypte, la Mer rouge jusqu’à L’Arabie, son pèlerinage à La Mecque, Istanbul, Tripoli, Tunis. Il enregistra tout, nota tout, témoignant de cette grande curiosité culturelle qu’il partageait avec les autres musulmans lettrés de son époque.

En 1518, de retour d’Egypte, il fut capturé par des corsaires, vendu et incarcéré au Château Saint-Ange. Catéchisé, il finit par recevoir le baptême chrétien à la Basilique Saint-Pierre et devint Johannes Leo Giovani Leone (du nom du pape qui le convertit). On le retrouve ensuite à Bologne, où il travaille à son dictionnaire pour le compte de Maître Jacob ben Simon le Juif. Revenu à Rome, il traduit en italien le grand récit de ses voyages, traduction qu’il achèvera en 1526, date de parution de l’ouvrage. Dans cette première édition, observe Nathalie Zemon-Davis, l’éditeur ré-enracine Hassan/Léon dans le monde chrétien, laissant entendre combien il était attaché à sa foi chrétienne, alors que le manuscrit de ce dernier exprime clairement le désir d’Hassan de pouvoir un jour rentrer en Afrique. Où il mourut du reste, sous le nom d’Hassan al-Wazzan.

La Description de l’Afrique d’Hassan est le récit d’un métissage culturel, entre Chrétienté et Islam essentiellement, entre Europe et Afrique. Un récit qui invite, nous dit Nathalie Zemon-Davis, à entrer dans une «stratégie» identitaire : peu importait pour Hassan les marques administratives dont on voulait l’affubler : il savait y sacrifier sans renoncer pour autant à la complexité de son identité réelle. De fait, sa relation tranche sur les publications de l’époque. Hassan/Léon y traite des trois religions monothéistes avec un souci d’objectivité que l’on ne rencontrait alors pas. Une impartialité mémorable, si l’on songe que son traducteur français crut bon d’en gauchir l’honnêteté, en rajoutant par exemple de l’Islam qu’elle recelait «la damnable secte mahométane»… Hassan, lui, tient balance égale entre l’Europe et l’Afrique. On le voit discourir avec la même ferveur des poètes italiens ou numides, et dans cette Description de l’Afrique, bien qu’il se montre en prise sur plusieurs mondes, rien ne paraît l’écarteler.

léonl'africainOr dans son roman de 1986, Léon l’Africain, avec Amin Maalouf la prise sur ses mondes ne paraît plus ouvrir à une identité aussi imperturbable. Amin Maalouf dresse cette fois le portrait d’un être écartelé, traversé par des conflits intérieurs. Certes, cela tient à la propre trajectoire de Maalouf, choisissant le français pour raconter le passé et le présent des peuples arabes, mais un français traversé par des conflits intérieurs. Si bien que le roman qu’il consacre à Hassan/Léon le force à ouvrir de nouvelles stratégies identitaires. Maalouf ne peut vivre aussi sereinement qu’Hassan ses multiples identités. Il trouvera la solution dans une nécessaire transcendance.

Dans ce roman, si Maalouf suit au plus près les faits, nous rappelle Nathalie Zemon-Davis, il se croit cependant obliger d’inventer des événements pour donner du sens à la force du personnage dont il veut transposer dans notre siècle l’intelligence. Maalouf le lie de façon passionnelle aux cultures qu’il traverse. Le roman noue alors une tension qui longtemps demeure irrésolue, et finit par trouver son dépassement dans cette identité nomade que Maalouf lui invente. C’est Hassan léguant à son fils imaginaire sa double identité : «A Rome, tu étais fils de l’Africain ; en Afrique, tu seras le fils du Roumi». Et ce conseil, si précieux pour nous désormais, aux yeux de Nathalie Zemon-Davis : «N’hésite pas à t’éloigner, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances».
La voie qu’ouvre ainsi Maalouf, nous convainc Nathalie Zemon-Davis, est celle d’une transcendance : celle de la psychologie de l’homme nomade, celle de l’habitant du désert d’Islam, où l’on peut entendre l’écho du pèlerin chrétien ou de l’exilé juif. Une transcendance dont Nathalie Zemon-Davis affirmait, en 1995, qu’elle lui semblait «pouvoir répondre aux passions et aux revendications de notre fin de siècle.»


Métissage culturel et méditation historique, Nathalie Zemon-Davis (EHESS), Conférence Marc Bloch du 13 juin 1995. texte intégral :
http://cmb.ehess.fr/document114.html
Léon l'Africain, de Amin Maalouf, LGF, poche, janvier 1987, 346 pages, 6 euros, ISBN-13: 978-2253041931.

Léon L'Africain : Un voyageur entre deux mondes, de Natalie Zemon Davis, traduction Dominique Peters, éd. Payot, avril 2007, Collection : Biographie Payot, 472 pages, 25 euros, ISBN-13: 978-2228901758.

Une édition française est consultable sur le site de la BN Gallica numérique :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047539.r=l%C3%A9on+africain.langFR
The History and description of Africa, and of the notable things therein contained, written by Al-Hassan Ibn-Mohammed Al-Wezaz Al-Fasi, a Moor, baptised as Giovanni Leone, but better known as Leo Africanus, done into English in the year 1600, by John Pory, and now edited, with an introduction and notes, by Robert Brown (Reliure inconnue), de Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsî, dit Jean Léon l'Africain (Auteur), Hasan ibn Mohammad al-Wazzân al-Fâsi, dit Léon, introduction Robert Brown et John Pory, édition anglaise : The Hakluyt Society, 1896.

JEAN-LEON L'AFRICAIN, Description de l'Afrique. Nouvelle édition traduite de l'italien par A. Epaulard, Adrien Maisonneuve - Paris – 1980, 2 volumes in-4° . Vol.1 XVI-319 p., cartes. Vol. 2 pag. 320-629, cartes, index, ISBN: 9782720004551.

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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 04:25
condorcet.jpgCondorcet fut le premier à concevoir que l’institution du citoyen relevait du Bien commun. Au cœur de cette institution, l’Ecole de la République, dont l’objectif à ses yeux ne pouvait être celui de produire ou de reproduire des citoyens conformes à l’attente des pouvoirs publics, mais au contraire, une école que l’on aurait délibérément placée dans une relation critique à l’égard de la Constitution républicaine. Pour Condorcet "le but de l'instruction n 'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger".
L’idée de République telle qu'elle se fonde chez Condorcet, lecteur de Rousseau et de Montesquieu, insiste ainsi absolument sur la question de la vertu politique dans la République : pas de République sans républicains, et là encore, non ce genre de républicains chers à Sieyès réduisant la citoyenneté à l'exercice d'une compétence technico-politique, mais ce genre de républicains littéralement embarrassants pour tout pouvoir politique, car aptes à combattre les dérives qui veulent faire de la République une simple démocratie gestionnaire au service de l'électoralisme ou de l'économisme. Condorcet n’avait de fait aucune illusion quant au débat politique confisqué par les politiciens : ce débat politique pouvait connaître une régression électoraliste, destituant le citoyen actif en simple électeur passif. Face à cette dérive, l'exigence républicaine commandait de soustraire la politique aux mains des seuls hommes politiques, afin de ne pas succomber à leur affairisme gouvernemental et de les empêcher de nourrir toute confusion entre pouvoir et autorité.
Enfin, Condorcet subodorait que la citoyenneté pouvait tôt ou tard se voir détourner de ses fins pour n’être plus que l’instrument d’un horizon douteux : celui de l’identité nationale. Ce pourquoi il affirma avec force que la nation ne pouvait être qu’un lien juridique et politique et non celui du sol ou du sang, et que ce lien ne pouvait s’instruire que dans une réaffirmation permanente de la vertu de citoyens engagés volontairement par les pouvoirs publics dans l’affirmation d’une solidarité nationale incluant tous les citoyens de la Nation, et non en opposant certains d’entre eux aux autres, pour les dresser les uns contre les autres.
Des citoyens engagés volontairement par les Pouvoirs publics… Parce que Condorcet avait compris que ce n’était pas parce qu’il existait des droits institutionnalisés que pour autant il existait des citoyens : il ne pouvait y avoir de citoyens qu’au prix de l’instruction et de l’élévation, intellectuelle, morale : pour Condorcet, la République ne pouvait exister qu’à la condition d’être le régime "où les droits de l'homme sont conservés". Un régime fragile, on le voit, au sein duquel, s’il n’y surgissait pas volontiers "des César ou des Cromwell", il suffisait "d'un médiocre talent et souvent d'un bien petit intérêt pour faire beaucoup de mal".
 
 
Condorcet, Instituer le Citoyen, par Charles Courtel, coll. Le Bien Commun, éd. Michalon, février 1999, 128 pages, 9,99 euros, ean : 978-2841860951.
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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 04:48
societe-pure.jpg
Historien des sciences, c’est un déficit de pensée qu’André Pichot avait comblé avec la publication de son ouvrage : La société pure, de Darwin à Hitler.
Question embarrassante que celle de la pureté d'une Nation qu'aucune immigration ne viendrait contaminer, par exemple... Intéressante à étudier au moment où se fait jour une nouvelle poussée raciste. Car jusque là, médias et historiens pensaient l’avoir verrouillée à l’intérieur de l’idéologie nazie et s’en être débarrassée avec la sortie du nazisme de nos horizons politiques. Or, ce qui transparaît de cette étude serrée, c’est que si l’eugénisme a été très largement laissé dans l’ombre au sortir de la guerre, c’est parce qu’il offrait une image gênante des sociétés de la première moitié du 20ème siècle dans les relations pour le moins troubles qu’elles avaient entretenues avec les idéologies racistes, dont le nazisme. En effet : les premières lois eugénistes par exemple, datent en réalité de 1907. Et elles étaient… américaines. En Suède, elles restèrent en vigueur jusque dans les années 1970… Le Directeur de l'UNESCO, Julian Husley, humaniste social-démocrate, attestait encore, en 1946, de leur bien-fondé. Quant à la Fondation Rockefeller, elle joua un rôle crucial dans son implantation en Europe, en particulier par le financement de laboratoires d’études sur l’eugénisme en Allemagne, dès les années 1920 –ce n’est qu’en 1939 que cette fondation cessera de verser des bourses d’études à l’Allemagne nazie.
L’eugénisme était ainsi le lieu commun de la culture scientifique de l’époque, bien avant sa reformulation barbare par Hitler, pressé d’accélérer la purification de la race qui était en marche sous le couvert des études génétiques, en doublant l’eugénisme positif (la génétique) par un eugénisme qualifié de "négatif" car procédant à l’élimination immédiate des agents décrétés "pathogènes" pour la société : les races inférieures pour Hitler, ainsi que les malades mentaux et tous les prétendus déviants sexuels, homosexuels en tout premier lieu.
guernica-detail.jpgL’exemple de la Fondation Rockefeller intéressera ici tout particulièrement, parce qu’il témoigne d’une motivation avec laquelle nous n’avons pas vraiment rompue : l’idée selon laquelle une approche biologique pourrait avoir raison des problèmes sociaux. Encore faut-il l’expliciter. Qu’entendre par là ?
Pour le comprendre, il faut paradoxalement revenir à ce que nos sociétés ont refusé d’entendre dans la complexité des enjeux culturels que véhiculait cette science naissante de l’eugénisme, en faisant par exemple de Gobineau le père du racisme alors qu’en réalité, c’est du côté de Darwin qu’il faut en chercher les fondements. Dans Darwin, oui, qui ne proposait rien moins que de résoudre les problèmes sociaux par la promotion de la science des bonnes naissances. Dans Darwin qui expliquait le plus posément du monde que la société devait suivre le modèle de la nature, à savoir, celui de la lutte pour la survie, lutte au sein de laquelle, il va sans dire, le fort triomphe du faible, le plus adapté du moins adapté. Ce faisant, ce que Darwin imprimait dans son siècle, c’était rien moins qu’une idéologie dévastatrice, inscrivant l’obsession de la guerre dans cette sociologie de pacotille, où la lutte devenait le mode de compréhension des rapports entre les êtres et leur milieu. De cette conception des conflits nécessaires découla tout naturellement l’idée de la supériorité des indo-européens sur le reste des peuples, puisqu’ils gagnaient leurs guerres, et à l’intérieur de cet ensemble, celle de la suprématie anglo-saxonne.
Qu’on prenne le temps de comprendre ce que traduisait en réalité Darwin et les raisons pour lesquelles cette vision de l’humanité convenait plus que n’importe quelle autre aux valeurs de la bourgeoisie naissante : n’était-elle pas la classe qui devait sa supériorité historique à son seul mérite ? N’était-ce pas la force de son combat qui lui avait fait gagner sa prééminence sociale ? Darwin lui fournissait l’idéologie dont elle avait besoin pour assumer sans état d’âme sa victoire. Mais en réalité, l’interprétation que Darwin élaborait de l’évolution ne faisait que calquer l’image de la nature sur le modèle social de la révolution industrielle, incroyablement prédatrice en vies humaines.
Le succès du roman anthropologique de Darwin, glorifiant les prétendues luttes pour la survie, dont aujourd’hui les savants ne cessent de dévoiler les approximations, fut très vite relayé par un biologiste allemand qui lui assura son triomphe à travers une publication qui eut un retentissement énorme dans toute l’Europe : Les énigmes de l’univers. Ernst Haeckel, son auteur, en amplifia au passage la résonance sociale, élaborant ce qui allait devenir la moderne biologie-politique du nazisme. Très clairement, il était possible d’entrevoir désormais des solutions biologiques aux troubles sociaux que des groupes humains pouvaient occasionner dans la société bourgeoise. Des solutions biologiques… Dont celle de la purification des Nations par la maîtrise de leur composition ethnique. Exit, ici, l’idée des fondements exclusivement politiques de l’identité nationale française, par exemple.
En occultant les fondements darwinien de la sociologie du racisme, on aura fait en fin de compte que brouiller la compréhension de cette construction intellectuelle qu’est le racisme. La phraséologie darwinienne du combat pour la vie est passée tout entière dans le discours géopolitique des rapports entre les nations, conçus presque exclusivement sous les espèces de la survie biologique (du Peuple français) sous couvert de survie économique. L’imaginaire de la compétition nécessairement féroce entre les Etats ne peut ainsi qu’instruire l’imaginaire de la force et du courage, des batailles à mener, des sacrifices à faire, et, idée maîtresse, de l’adaptation au milieu à savoir : l’économie globalisée, posée comme l’incontournable réalité où toute forme de vie peut s’éprouver.
Il faut sortir au fond de cette idéologie de la lutte pour la survie pour rompre avec la phraséologie raciste, ce qui revient à rompre avec un élément de langage fondamental de notre culture occidentale !
 
La société pure, de Darwin à Hitler, André Pichot, Flammarion, coll. Sciences, octobre 2001, EAN : 978-2080800312. (images : Guernica, de Picasso, détail)
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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 04:44

gratitude.jpgLe vrai travail... Allez le dire aux millions de chômeurs qui en cherchent un désespérément ! Un vrai travail... Parlez-en aux millions de travailleurs précaires ! Car ils se comptent par millions, si l'on veut vraiment tenir le discours de la vérité du travail en France. Des millions et non ces statistiques politiciennes qui d'année en année ne visent qu'à exclure de la comptabilité du chômage les salariés désespérés qui viennent grossir les rangs d'une politique honteuse. Des millions de précaires, des millions d'hommes et de femmes exclus d'un marché du travail cassé, saboté, des millions exclus même du moindre secours. Le vrai travail... Faut-il manquer à ce point de vergogne que l'on puisse s'autoriser d'un tel langage ! Jour après jour, ouvriers kleenex, employés poussés à bout, paysans poussés au suicide, cadres poussés à la rue... Un bel exemple, oui, de jactence sordide que celle qui voudrait nous faire croire que le travail est une valeur du monde néo-libéral, quand il n'est que la variable d'ajustement d'une économie prédatrice !

Et ce, partout où le néo-libéralisme s'est imposé à la surface de la planète, soustrayant au monde ses richesses pour n'en faire, oui pour le coup, qu'un village apeuré qu'une lie infâme abuse. Allez, prenez le Japon pour l'exemple, perclu d'horreur, ravagé par une catastrophe nucélaire dont on ne révèle même plus aujourd'hui la vérité. Prenez ce Japon de Fukushima, passé pour pertes et profits d'une actualité de toute façon immonde sous la     plume des éditocrates stipendiés. Prenez le Japon, un jour comme un autre. Dans cet édifiant roman qui dit l'atroce d'une réalité plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer.

Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… L'horizon le plus incertain désormais, après Fukushima. La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko qui, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de travail. Ou bien il faut en passer par l’obscénité des petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris de cette réalité morale énoncée à longueur de journée par la brutalité médiatique, Kyoko le plante et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…

Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, mais délié de lui-même, du monde, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Il convoque Oikawa sur le bord de ses souvenirs. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.

Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.

 

Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.

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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 04:21

« J’ai été Macbeth »…
Un tel aveu laisse pantois. Imaginez son équivalent français : "J'ai été Président"...
«J’ai été Macbeth – je le sais, j’ai été Macbeth»…
Son métier consistait à frapper de stupeur.
Maître des événements, de la parole, en charge du pouvoir de vie et de mort, à décider  de la misère comme des souffrances.
La solitude du monologue de cet homme qui se souvient d'avoir été Macbeth semble attester d’un vrai pouvoir perdu, se révélant dans ce à quoi tout monologue engage : l’immense fragilité à ne pouvoir établir son être dans un dialogue.
De sorte que la certitude et la méfiance se combinent ici pour ne produire dans le périmètre d’un  tel discours qu’un décor.
Mais quand bien même, serait-il aussi déroutant pour le roi que pour l’acteur, de régner sur un décor ?
Tyran ou comédien, qui le dira, de ce qu’au théâtre la mort même, pour se rendre crédible, doive charrier quelque chose du vivant ?
Tout y est dans ce superbe texte de Pierre Senges, de la jouissance du pouvoir à la fébrilité de sa conquête, tout comme du goût de l’emphase dès lors qu’il est tombé entre vos mains, ce pouvoir. Tout y est jusqu’au doute de posséder quoi que ce soit, d’injonction en injonction, le «de cela je suis sûr» ouvrant à l’éparpillement des convictions. La solitude du pouvoir ? Une farce, qui se noue très vite à cette unique certitude : l’inanité de l’expression «la comédie du pouvoir».
Il y a dans Macbeth quelque chose du tyran et il n’y a rien de ce qui fonde à nos yeux le tyran : dans la pièce de Shakespeare, il n’est plus qu’une image. Mais le rôle titre doit y demeurer tyrannique. (Macbeth, au théâtre, est-ce un personnage qui doit tyranniser l’espace de la représentation ?)
Etre Macbeth, pour un tyran, c’est savoir qu’on appartient à un passé qui n’intéresse plus.
Etre Macbeth pour un comédien, c’est s’en souvenir comme d’un «mélange de cabale politique et de maison hantée», «accumuler un savoir des interprétations du rôle, des représentations, voire se souvenir des tyrans». Mais dans quel but ? Est-il possible d’en tirer une leçon qui ne serait pas qu’à l’usage des salles de spectacle ? Proférer les mots de l’autorité avec les mots du comédien, qu’est-ce que cela peut bien vouloir signifier ?
Au fond, qu’est-ce qui est indécidable ? La réalité ou son double ?
Cependant qu’il ne faut jamais oublier que comparer le monde à un théâtre ne profite qu’au tyran. L’idée de la comédie du pouvoir ne sert que le pouvoir, car comme l’écrit Pierre Senges, «pour ne pas céder le pouvoir à des maîtres de ballet, il faut renoncer à envisager l’univers comme une fantaisie».
A l’ignorer, on méconnaît que le tyran, lui, ne comprend pas la comédie : s'il possède la malice, il ne possède pas l’intelligence publique.
Le vrai Macbeth, s'il avait existé, n'aurait été qu'un imposteur entretenant l’idée de la validité de l’expression «la comédie du pouvoir» pour excuser sa politique, laquelle n'aurait engendré que la mesquinerie et sa magnificence, pour abjurer l'idée que la fidélité est l'ennemi de l'homme politique. De sorte que l’on ne peut lui reprocher, au fond, que de savoir si mal jouer la comédie, tout en ne doutant de rien. Toute honte bue, le tyran fait un spectacle de son cabotinage – ouvrant à son seul lustre : une tyrannie sans royauté.
Ruminant une sorte de dramaturgie de Macbeth, Pierre Senges nous invite à nous interroger : quels indices ramasser pour différencier le tyran du pitre ? L’impudence, l’orgueil, l’aplomb d’une pseudo autorité. Et sur l’espace de la représentation, nous interpelle avec force : l’art théâtral sert-il la justice, ou n’est-il qu’une consolation, qu'un cérémonial qui ne servirait qu’à «entretenir des rituels de révolte de peur de les oublier un jour» ?…


Sort l’assassin, entre le spectre, de Pierre Senges, éditions Verticales, août 2006, 96p., 10,5 euros, isbn : 2070781127

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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 04:33

nicolas-sarkozy-chomage_fevrier2012.jpgLe BIP 40 est le baromètre des inégalités et de la pauvreté. Vous n'en entendrez jamais parler : l'INSEE n'a pas voulu le retenir, et les éditocrates préfèrent le taire. Et pour cause : Précarité, pauvreté, inégalités : le baromètre explose depuis que Sarkozy est au pouvoir. L’indicateur, élaboré par le Réseau d’alerte sur les inégalités indique des hausses sans commune mesure avec la montée en puissance conjoncturelle de la fameuse crise alibi de la Droite. Avec Sarkozy, nous sommes entrés dans une spirale morbide d’accroissement des inégalités et de la pauvreté. Et bien évidemment, alors que les chiffres du Dow Jones et du Cac 40 sont relayés partout dans les médias, ceux du BIP 40 sont tus. Sans doute parce qu'à trop fréquenter ces chiffres là, on finit vite par se rendre compte que les politiques mises en place par l'actuel président convergent toutes vers la paupérisation du Peuple français et sa précarisation forcenée.

Mais ne croyez rien, ni personne, donnez-vous simplement la peine d'en suivre l'évolution sur le site du BIP 40. Vous y apprendrez accessoirement beaucoup sur les promesses en l'air et les maraudes financières de nos chers dirigeants. Vous y apprendrez à démonter les discours fallacieux concernant le chômage et la formation par exemple, qui ne profite, chiffres à l'appui, qu'aux plus formés... Non que les ouvriers n'en veulent pas, bien au contraire... Car là encore, là toujours, un vrai parcours du combattant est imposé aux classes défavorisées, moins de 20% des ouvriers et employés y parvenant, quand la moitié des cadres se forment sans difficulté...

Vous y apprendrez aussi que la France connaît une explosion de demandes d'aides, et que près de 40% de ces demandes sont tournées vers les besoins alimentaires. Que près de 20% de ces demandes concernent en outre des populations salariées. Que les pourvoyeurs de repas gratuits sont débordés. Que la Fédération Française des banques alimentaires, qui ravitaille plus de 5 000 associations, enregistre une hausse sans précédent de la quantité des produits à livrer. Que dans les 250 vestiaires de la Croix-Rouge, le nombre d’acheteurs est en hausse faramineuse. Que la plate-forme téléphonique lancée par la Fondation Abbé Pierre reçoit désormais un nombre ahurissant de demandes de secours d’urgence. Que le nombre de dossiers pour surendettement en France ne cesse de bondir d'année en année...

Vous y apprendrez encore que Sarkozy parle beaucoup des fraudeurs au chômage -qui ne représentent statistiquement rien-, et tonne volontiers contre les patrons voyous qu'il faudrait ramener dans le droit chemin, mais qu'il ne dit jamais que l'Etat français, contre ses propres règles de Droit, refuse l’accès des prestations sociales aux étrangers qui y ont droit.

Vous y apprendrez aussi que le RSA est inefficace contre la pauvreté (ça, on s'en doutait), mais que surtout, il ne fait qu'enfermer dans la spirale des "petits boulots" ceux qui sont pris à son piège.

Et vous découvrirez enfin les vrais chiffres du chômage, ces millions dont on ne parle jamais, écartés de la comptabilité publique sans vergogne.

Mais ne croyez rien, ni personne, vérifiez, c'est à 1 clic : http://www.bip40.org/

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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 04:00

basquiat.jpgAu XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.

La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces monstres de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.

Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.

C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…

ourika.jpgDans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.

La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux.

 

http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html

Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux.

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 04:32

L’une des œuvres majeures de la construction des mentalités des élites européennes. L’avant dernière édition datait des années quatre-vingt, et manquait de minutie.
Paru en 1528, Il libro del Cortegiano, fut en effet un phénomène social et historique majeur de l’histoire des élites, unifiant les mœurs et les mentalités de ces élites.
Un ouvrage dont l’importance allait être qui plus est, après le succès italien, déterminant pour la France, où il connut une fortune immense, les éditions s’y succédant à un rythme effréné.
Toute l’élite française le dévora pour s’y refonder. C’est que, plus qu’un livre, l’Europe des cours s'y reconnaissait et quant à la France, si l’on veut comprendre quelque chose à la sociabilité de ses élites aujourd’hui encore, il faut le relire de bout en bout : pas un détail qui n’éclaire la manière dont cette sociabilité s’est codifiée.
De l’art de la conversation à l’idéal de l’honnête homme, en passant par le courtisan flattant l’ombre du prince - fût-il républicain-, tout y est de ce qui fonde les usages tout à la fois de nos grandes écoles et de la scène médiatico-politique -avec ce bémol qu'aujourd'hui les nouvelles élites politico-financières lui ont tourné le dos pour afficher une vulgarité sans freins.
Mieux : toute la rhétorique du comportement social des décideurs, voire cette dialectique du paraître des hommes d’éclat (médias, journalistes, artistes d'institutions, etc.), ou bien encore, partout où l’enjeu est un pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel (y compris jusque dans le fonctionnement du mandarinat universitaire), l’influence de Baldassar se fait encore saisir.
Car tout de ce qui est écrit là, de l’éducation du courtisan aux qualités intellectuelles ou morales qu’il doit afficher, à commencer par cette culture du talent si profondément inscrite dans la vision aristocratique du monde grec (si peu républicaine donc et si peu démocratique), tout nous dit le monde dans lequel nous évoluons toujours -malgré la nuance évoqué plus haut, ouvrant il est vrai un véritable conflit moral dans les mentalités de ces élites.
Mensonge, dissimulation, simulation, l’art de réduire un comportement à son procédé, un discours à sa rhétorique, il n’est pas jusqu’au plus "beau" des jeux du courtisan qui ne sente l’actuel : celui de se représenter.
Dans cette rhétorique de la Cour où l’espace privilégié n’est pas celui de l’Assemblée mais celui des réseaux d’influence, rien ne détonne et surtout pas ce sens de la supériorité du courtisan, homme dont l'allure (une distinction de goût) fonde sa supériorité sur le reste du genre humain.
Le concept clef qu’articule Baldassar est celui de la sprezzatura, que des générations de linguistes ont peiné à définir et que Pons traduit ici par désinvolture. On traduirait volontiers autrement, comme d’une diligence désinvolte, zèle auprès du Prince, structuré par un solide mépris (sentiment aristocratique par excellence) à l’égard de tout ce qui ne relève pas de son périmètre, avec le dédain pour corollaire et la dissimulation pour engagement. Une attitude au sein de laquelle le style prime sur le contenu, et où il s’agit de composer sa vie dans l’extériorité de manières ni trop voyantes ni trop effacées, au seuil desquelles, affirme Castiglione, la civilisation pouvait enfin advenir…



Le Livre du Courtisan, de Baldassar Castiglione, éditions Ivrea, traduit de l’italien d’après la version de Gabriel Chappuis (1580) et présenté par Alain Pons, Paris, mai 2009, 408p., isbn : 978-2-85184-174-2, 30 euros.

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