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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 05:50

traders.jpegQue sont devenus les Golden Boys des années quatre-vingt ? Olivier Godechot en décrit les transformations au tournant du siècle. Les traders, issus des grandes écoles d’ingénieurs, avaient appris à penser profit sous les hospices des mathématiques. Configurant leur métier sur un modèle sportif, ils se vendaient au plus offrant pour risquer nos milliards – des grandeurs, savamment mises en équation, indolores parce qu'abstraites. Et tandis que la rationalité statistique les soustrayait peu à peu aux inspirations du cinéma, ils n’imaginaient pas que bientôt ils finiraient sur les bancs des tribunaux.
Au tournant du XXème siècle pourtant, on leur imaginait toujours un brillant avenir : l’Homo economicus post-moderne se profilait dans leur ombre, libéré de la dictature des frileux. Les traders assuraient, arbitraient, jouaient aux dés l’ordre du monde. Mieux que leurs aînés révolutionnaires, ils changeaient ce monde avec la bénédiction des puissants. Dans les salles de marché, tout concourait à les y pousser, à commencer par la vénalisation des esprits à marche forcée, les orientant vers la recherche du gain méthodique dans la certitude d’être le seul vrai avenir de l’Histoire... Il vaut la peine de relire cette étude menée avec une grande clarté. Adulation du Veau d’or, dépenses ostentatoires, ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que de nous donner à saisir l'intimité des membres d’une tribu incroyablement opportuniste qui, aujourd’hui encore, toute honte bue, sait calculer jusque dans le nid de l’amitié ses poignées de main et dans le secret de l’alcôve, les faux sentiments qui l’animent.

 

Les traders, essai de sociologie des marchés financiers d’Olivier Godechot, coll. Textes à l’appui, éditions La Découverte, janvier 2001, 300p., EAN : 978-2-70713385-X

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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 05:56

zizek.jpgLe dernier ouvrage de Slavoj Žižek, Pour défendre les causes perdues, est passionnant, et riche d’implications multiples et d’analyses renouvelées sur la question du pouvoir, de la contestation, de l’Etat et de bien d‘autres encore. Touffu, théorique, centré sur les conditions de possibilité toujours inscrites dans le marxisme et la psychanalyse sur lesquelles il ouvre des perspectives inédites, il desserre bien des horizons à la contestation actuelle, dont je ne voudrais évoquer aujourd’hui que celle de la question du Pouvoir souverain tel qu’il se manifeste dans notre histoire nationale.

Prenant tout d’abord acte de ce que, dans les propos des gouvernements au pouvoir, la morale soit devenue un objet de communication, Slavoj Žižek démontre que ce recours incessant ne traduit en réalité que l’impuissance dans laquelle sont tombés nos représentants politiques, incapables qu’ils sont de débattre sérieusement d’une vraie morale publique qu’il ne cesse de convoquer outrageusement. L’équivalence qu’ils ont fini par forger entre la vérité et l’impuissance à fonder toute vérité politique, sonne aujourd’hui le glas d’un discours qui satisfait de moins en moins les citoyens que nous sommes.

Le telos du Bien s’est ainsi évanoui dans le champ des sociétés occidentales. Voire, prévient Slavoj Žižek. Car si ce Bien dont on nous rebat les oreilles, comme le montre l’essayiste Wendy Brown, n’est plus dans leur bouche qu’un vague récit indexant la moralité au plus bas étage du moralisme politique, à force de cynisme, les hommes du pouvoir ont fini par générer la formidable indignation qui traverse les Peuples du monde entier aujourd’hui.

Et c’est précisément à cet indice de l’indignation mondialisée que l’on peut comprendre que la démocratie n’est pas tout à fait morte : l’Etat démocratique nécessite la résistance démocratique du Peuple, sans laquelle il n’est pas de démocratie qui puisse tenir debout. Paradoxe, puisque les libéraux n’ont eu de cesse d’étouffer cette résistance. Mais l’aspiration qui se fait jour, dans le fait même qu’elle soit devenue publique et qu’elle ait pu contraindre les politiques à communiquer sur son thème, est le signe même que cette contestation a déjà su se frayer un chemin vers le pouvoir politique. L’indignation qui a levé parle d’une résistance politique qui est notre chance, sinon notre salut. Et même si cette résistance s’est nomadisée, elle n’en témoigne pas moins d’un souffle réel, nouveau, qui parcourt les régimes politiques occidentaux à bout d’inspiration.

Mais reprenons : jusque là, pour les libéraux, l’Etat devait conserver un pouvoir sur le Peuple, et non l’exercer du Peuple. Une conception abusive du mandat étatique qui ne cesse de se lézarder aujourd’hui : François Hollande tente de réfléchir les conditions d’une gouvernance plus démocratique et Mélanchon signifie clairement qu’il nous faut rédiger une nouvelle Constitution pour sortir de cette confiscation du pouvoir frugalement orchestré par la Vème République.

L’asymétrie structurel du pouvoir souverain est ainsi aujourd’hui remise en cause. On ne peut plus en cacher la violence. On ne peut plus masquer le fait que l’autorité de l’Etat libéral transcende sa légitimité. On ne peut plus taire le fait qu’un excès totalitaire est associé au pouvoir souverain dans les Républiques du monde occidental. On ne peut plus taire le fait que le symptôme de la démocratie néo-libérale est le pouvoir totalitaire. Car cette démocratie est l’expression d’une dictature : celle du monde financier. Or si l’on veut continuer de penser à l’intérieur de ce même cadre conceptuel une quelconque reprise du pouvoir, alors le problème qui s’impose à nous est de savoir de quel côté doit pencher cet excès totalitaire. Du côté des patrons de la Finance, ou du côté des masses opprimées ? Ironiquement, les libéraux ont réactualisé la vieille question de la dictature du prolétariat, qui n’est rien moins qu’un excès totalitaire faisant pencher la balance du côté des masses opprimées, plutôt que du côté de la Finance internationale ! Le spectre de l’exercice inconditionnel du pouvoir, qu’ils ne cessent d’agiter comme une nécessité sinon une cause nationale, invite, oui, à leur reprendre des mains ce pouvoir pour leur imposer un autre pouvoir qui ne peut pas ne pas être aussi radical que ce monstre qu’ils ont engendré. Car s’il faut accepter l’idée que l’Etat doit arrimer son pouvoir dans un excès totalitaire plutôt que de le voir ballotté au gré des humeurs politiques, s’il faut accepter l’idée que l’Etat doit s’affirmer nécessairement dans une position d’excès, c’est bien la question de la nature de cet excès qui doit être posée pour le coup… Une dictature donc ? Rassurez-vous : il y a désormais plus d’intelligence du côté de la contestation que de celui de la domination.

 

 

Pour défendre les causes perdues, Slavoj Žižek, éd. Flammarion, traduit de l’anglais par Daniel Bismuth, février 2012, 376 pages, 26 euros, ean : 978-2081215047.

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 05:49

epouvantail.jpgLes urnes parlent. On vient d’en entendre l’un de ses inaudibles marmonnements. Les urnes ont parlé. Car le pouvoir n’a pas besoin d’une grande cause pour triompher. Bien au contraire : le Pouvoir a besoin d’une pensée faible. Il la tient. Il ne la lâchera pas. Le politique ? Lui a besoin de pas de pensée du tout. De boniment. Du baratin. Qui est la langue de l’idéologie dominante. Un faux parler vrai. Voyez l’artiste du boniment. A peine Marine pour l’égaler. L’équité du système ? Plus que jamais un leurre. La sagesse politique commande aujourd’hui de ne sauver que ce leurre… Aller au-delà impliquerait un acte de foi. Une foi dans les Causes perdues. Insensées. Comme celle de la démocratie. Mais nous manquons de foi. Nous ne sauverons donc que le capitalisme, qui ne cesse de saper ses propres fondements. Car la sagesse politique commande de le sauver. Lui, pas la démocratie. Pas la vie. Qu’il ne s’agit même plus de changer. Mais de sauver. Mais pour cela il faudrait risquer un vrai acte de foi. Nous n’avons pas d’autre choix. Il nous faut parler à partir d’une position de vérité. De celle qu’occupent les victimes de Fukushima. Les ouvriers au chômage. Les jeunes des banlieues. Les retraités sans le sou. Les sans-abri. Les sans-papiers. Tous ceux qui ne peuvent se soigner faute d’argent. Ceux qui sont jetés dans la misère économique, sociale, politique, culturelle, intellectuelle. Il nous faut parler à partir de cette misère idéologique qui nous enferme et recèle les gestes les plus brutaux, les plus insensés, les plus criminels. Prendre le pari de cette Vérité. "Il ne reste que deux théories qui introduisent et mettent en œuvre une notion de vérité aussi engagée, affirme Slavoj Žižek dans son dernier ouvrage : le marxisme et la psychanalyse ". La psychanalyse pour rendre compte de la folie meurtrière des uns, le marxisme pour rendre compte de la domination que nous subissons. Deux théories de combat. Construites sur des échecs. Avec cependant l’échec non pour horizon, mais pour origine. Mais les dés viennent d’être relancés. De travers. Sans doute rebondiront-ils là où ils serviront la cause de l’obscurantisme. Nous sommes sur le fil du rasoir. Ce fil que chérit l’Etat néo-libéral. Qui préfère la multitude désorganisée au Peuple solidaire. Ce que tout le monde sait. Alors il va travailler à désorganiser davantage cette multitude. Un piège. Dissimuler la dépouille de la démocratie sous un monceau de cadavres. La Dette. Le terrorisme. Pour nous faire oublier que le lieu du vide démocratique et les discours totalitaires sont strictement corrélés. Nous faire oublier qu’aujourd’hui seule la Droite extrême paraît porteuse d’un imaginaire mobilisateur : celui de la xénophobie.

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 05:11
rene-Cassin.jpg"Protéger tout l’homme et protéger les droits de tous les hommes"…
Dans le climat délétère qui est celui de la République française aujourd’hui, sans doute est-il bon de rappeler l’inlassable combat de René Cassin, le père de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), dont la pensée politique était fondée sur la conviction de la primauté de la personne humaine, tant il est vrai qu’il est loin le temps où cette personne humaine se verra revêtue d’un respect absolu. Tant il est vrai qu’il est loin le temps où l’on aura promu l’individu à la dignité de sujet du droit international. Tant il est vrai qu’il est plus loin encore celui de l’avènement de cette morale internationale qu’espérait René Cassin. Mais l’Etat Léviathan, qui ne sait qu’exposer ses citoyens et non les protéger, cet Etat que René Cassin redoutait tant, a de beaux jours devant lui, n’en doutons pas, qui ne sait ni ne veut protéger les individus de ses abus de langage et d’autorité. Loin le temps de l’adoption d’une déclaration universelle des droits de la personne humaine, que René Cassin espérait étayée sur des garanties précises plutôt que de vagues discours proférés à l’occasion du spectacle de l’horreur. Le juriste qu’était René Cassin voyait certes dans la puissance étatique le garant naturel de l’Etat de droit, mais il savait trop bien que lorsque le pouvoir renonce à défendre ses ressortissant, tous ses ressortissants, sans exclusive ni priorités, pour instrumentaliser tel ou tel, c’est la souveraineté du peuple dans son ensemble qui s’en trouve abolie. La France d’aujourd’hui recèle un degré de périls réels, n’ayant cessé de faire de l’homme un moyen plutôt qu’une fin. Il serait bon alors que les libéraux de tout bord relisent René Cassin, un libéral de leur bord, aux yeux duquel la règle républicaine exigeait que le bonheur du peuple, en tant qu’élément constitutif de la société, soit visé pour faire progresser l’ensemble du corps social de la Nation. A placer pareillement la question du bonheur des hommes dans le champ de l’application politique, au fond, ce que Cassin proposait n’était rien moins que rompre avec cette logique d’Etat qui veut que le citoyen ne compte pour rien et qu’on puisse le livrer pareillement à l’opprobre.

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 05:13

kaddish.jpgLe Kaddish passe pour une prière que les Juifs psalmodient pour le repos de leurs morts. En réalité le Kaddish n'est rien de tout cela. Ni prière, ni lamentation, ni chant funèbre, le Kaddish de l'endeuillé - que l'on nomme aussi "la justification du Jugement" - ne s'adresse qu'à Dieu. On ne prie pas les morts, car "une âme dépourvue de corps n'a pas l'autorité d'une âme incarnée. C'est sur Terre que nous portons le deuil."

Mais pouvons-nous comprendre cette dimension où l'on réalise soudain que si la mort est notre sort commun, elle n'est pas juste, mais vraie ?

Pouvons-nous comprendre que c'est comme vérité qu'il nous faut l'accepter ?

Le problème que nous pose la mort relève ainsi de la raison, non de l'émotion. Ce qu'elle nous dit n'est rien d'autre que cela : pense !

Le Kaddish de l'endeuillé n'est ainsi pas autre chose qu'une exigence de raison. Exiger la raison, c'est-à-dire apprivoiser la subjectivité, ne pas la laisser nous enfermer dans ses mirages.

Le Kaddish n'est pas une prière pour quelqu'un ou quelque chose, mais la preuve de quelque chose : celle du rabaissement de la nécessité et de l'élévation de la liberté.
Leon Wieseltier a tenu le journal de son année de deuil. C'est le journal d'une quête de sens. Du sens même du savoir dans cette quête, de sa valeur mystique pour l'humanité. Son récit, immense, traversé d'incertitude et de foi, n'est rien moins que le récit du mystère où l'homme parvient enfin à restaurer la divinité de Dieu en lui.

 

 

Kaddish, de Léon Wieseltier, Calmann-Lévy, 13 septembre 2000, 500 pages, 25 euros, ean : 978-2702131299.

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 05:56

elections.jpgQuand Napoléon III décida d’assassiner la République, il proclama le suffrage universel. Quand Bismarck voulut garantir la victoire des libéraux prussiens, il proclama le suffrage universel. Dans les deux cas, l’octroi du suffrage universel scella le triomphe du despotisme.

On tient bien, là, la manifestation de la plus évidente illusion du suffrage universel, qui est de masquer la fabrique d’une majorité n’exprimant qu’un jeu de dupes féroce. Des leçons de Napoléon III et de Bismarck, il nous faudrait admettre que le cirque électoral ne vise rien d’autre que la confiscation du pouvoir. Un cirque qui fait vivre aux citoyens, démocrates épuisés, la prostration de l’illusion démocratique. Car nous vivons bel et bien les temps du pouvoir confisqué. Voyez les cinq années de présidence Sarkozy. Son règne d’arbitraire. Rappelez-vous l’une de ses premières décisions, très symbolique, face au referendum de 2005, biffé d’un trait de plume. Les français avaient mal voté ! Voter était brusquement devenu un acte sans fondement politique. Et quand on y regarde de plus près, ce que l’on constate en étudiant par exemple la question de la légitimité du pouvoir aux Etats-Unis, c’est qu’un Bush n’aura de fait été élu que par 25% des électeurs américains. En France, aujourd’hui, pour ces présidentielles 2012, on découvre que près d’un tiers des électeurs ne se rendront pas aux urnes… Quelle signification politique dégager de cette hyper-abstention ? Sinon que la lutte des pouvoirs politiques contre la démocratie passe aujourd’hui par la tyrannie de la majorité fabriquée et le dégoût d’un geste auquel on a ôté ses vrais fondements politiques.

La comédie des consultations démocratiques se double bien trop souvent de la comédie des promesses que l’on ne tient jamais. Doublées elles-mêmes de la comédie des engagements politiques – comme la comédie de la lutte contre le chômage, ou la comédie des réformes de l’Etat qui n’est l’expression que de son cynisme éhonté. Le tout relayé servilement par un défunt contre-pouvoir qui a cessé depuis belle lurette de jouer son rôle dans la société. Voyez comme les médias nous ont servi la comédie du départ repoussé de l’âge de la retraite, au prétexte d’un gain en espérance de vie, quand l’espérance de vie en bonne santé, elle, ne cessait de décroître… La démagogie elle-même a baissé de niveau !

Le vote n’est plus une délégation de pouvoir mais l’abdication rabâchée, affirme Jean Salem dans son dernier ouvrage. L’exacte traduction de notre misère civique, le modèle occidental de la corruption politique et de la domination des masses. Et l’élection ininterrompue est l’instrument de cette domination. Qui nous maintient dans l’illusion d’une démocratie fétiche où le processus électoral suspend plus efficacement les libertés politiques qu’aucun autre.

Alors le changement, c’est maintenant, nous assure François Hollande. Sait-il jusqu’à quel point nous le voulons, ce changement ? Oui, le changement, ce devra être maintenant, au risque de nous jeter dans une confusion plus atroce. Pourvu qu’une fois gagnée la Présidence ce même Hollande réforme enfin cette République qui fleure la péremption. A commencer par cet ordre politique électoral qui ne fait que s’affirmer contre l’ordre social nécessairement conflictuel. A commencer par la dénonciation de cette fumeuse pacification des mœurs politiques que l’on nous sert comme une nécessité faisant force de loi et qui ne fait qu’affirmer sa toute puissance contre la rue.

La période sent l’avant-guerre sociale, oui. François Hollande a raison d’affirmer que nulle autre élection présidentielle n’aura incarné un tel enjeu. Car le pire –Sarkozy au pouvoir de nouveau- n’est pas exclu. Alors sans doute faudra-t-il d’abord "raisonnablement" le battre pour éviter cet écueil du pire. Mais il faudra aussi ouvrir grand les oreilles socialistes à cette indignation qui monte partout et qui n’est pas une colère vaine, ni moins encore abusive. Une idée s’est mise en marche, où lentement se fait jour une autre possibilité d’exister. Il faudra bien l’entendre si l’on veut changer un Etat qui ne veut pas se réformer.

  

 

Elections piège à cons –que reste-t-il de la démocratie, de Jean Salem, Flammarion, février 2012, 120 pages, 7 euros, ean : 978-2081248793.

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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 05:33

sarkozyJ’aime bien cette idée empruntée à Otto Gross d’un déchirement pathologique de la personnalité. Un déchirement qui serait largement provoqué par les idéologies de la division, de l’exclusion, que nous connaissons désormais dans nos sociétés européennes, par exemple. Non comme une crise de civilisation –encore que-, mais de défiance à l’idéal républicain et démocratique qui aurait été le nôtre jusque là. Une défiance qui témoignerait pour ainsi dire d’une psychologie réactionnaire traversant de part en part ces sociétés, sinon leur inconscient, même si l’expression est abusive. Un inconscient produit, fabriqué de toute pièce, ainsi que le fait notre président-candidat quand il évoque les référendums de son éventuel prochain mandat, contre les chômeurs et les étrangers, lourds de présupposés désespérants. L’appel aux instincts les plus bas, relève-t-on à juste titre ici et là. Ce vocabulaire est le bon en effet, qui suggère qu’il s’agit bien de fabriquer une sorte d’inconscient qui rendrait enfin possible que nous puissions nous reconnaître entre nous, nous-mêmes (à savoir : par référendum).

Il serait donc question d’appeler chacun à exclure. A expulser. A condamner. A mettre la main à cette pâte là. Il serait donc question de mettre un terme à ce conflit intérieur que révélait Otto Gross entre le propre et l’étranger. Expulser l’étranger pour ne garder que le propre de la France, sinon du français… La prochaine révolution française que l’on nous propose vient ainsi d’adopter son visage. Celui de la France forte. Celui d’une morale coercitive. Capable de mettre fin au registre compréhensif qui est explicitement celui du modèle républicain démocratique, qui supposait un engagement quasi existentiel de tous auprès de chacun. Une fin qui s’accompagne de la promesse d’une familiarité cauteleuse : celle qu’un oui référendaire tracerait entre nous. Qui verrait sanctionner non seulement la fin des grands récits humanistes à la française, mais par l’accès de chacun au choix d’exclure, à ce genre de récit de soi que définissait un Ricœur, aux yeux duquel l’action de se raconter s’engageait d’emblée sur un front éthique. Car voici qu’on nous invite à écrire collectivement l’une de ces grandes pages qui ont fait la honte de l’Histoire de France. Une page dans laquelle il s’agirait d’interdire la possibilité même de l’épreuve de la confrontation à l’autre. Qui permettrait chacun de s’avancer nanti de cette fausse assurance qu’on lui aurait fabriqué : l’idem. Où chacun serait pour lui-même une instance du refus de l’Autre privée de toute éthique véritable. Car c’est bien ce qui se trame derrière ces promesses de consultation populaire : un pacte rhétorique enfermant l’être loin de toute prise en compte de la vie. L’effondrement même de l’institution du langage. Pas étonnant alors, qu’il y ait une telle homologie de structure entre le parler présidentiel que l’on nous a infligé pendant cinq longues années et les contenus politiques de ce parler…

Ce propre là s’annonce comme un ramassis de l’idem. Qui nous débarrassera de la question du "qui ?" dans le vivre humain. Qui nous délivrera de la trame narrative qui formait la richesse de humain : cette interrogation existentielle capable de produire en retour de la richesse sous l’énigme, qui est très exactement l’envers intime de tous ces discours identitaires qu’on nous inflige.

Exit le Mrs Dalloway de Virginia Woolf, L’homme sans qualité de Musil, La Recherche de Proust, ces grandes œuvres où la question de soi se présentait sous les espèces de la crise. Voici qu’on nous invite explicitement à rallier la cause des schizophrènes. Celle de la fondation d’un soi enraciné dans la pseudo continuité d’une identité nationale… Voici qu’on nous propose de battre des deux mains à l’idée d’une "fin du monde de la différence". Une fin quasi pathologique mais qui masquerait enfin la perte de toute confiance en soi, ouvrant sans qu’on y prenne garde à une véritable mutation psychotique collective, travestie par une sorte d’imbécile idéal du Moi français… Un manifeste éthique, veut-on nous assurer… Mais bien plutôt un symptôme engageant la totalité de la présence humaine dans une reconstruction délirante : un soi collectif national auquel le sujet viendrait s’abreuver jusqu’à plus soif pour s’édifier comme une sorte d’être-sous-la-main gavé de ses pittoresques assurances…

 

 

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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 05:40

TarkovskiImage2.jpgCes couches de l’inconscient où les images naissent. Peut-être inquiètes du monde avant même que de l’inquiéter, tandis que Tarkovski s’interroge sur ce qui devrait être, sur ce qui a été.

Tarkovski, sa subjectivité radicale dans ce rapport apocalyptique au monde. Frottements. Le lien fragile. Un rapport d’usure. Et l’appropriation impossible : comment habiter ce monde ?

(Le Miroir) : l’humain brisé dit par cette forme ouverte. Le cinéma, comme sculpture temporelle.

(Le Sacrifice). Où la dernière image du film répond à la première image du premier film du cinéaste : L’Enfance d’Ivan.

Tarkovski. Le Moi dépossédé, lige du lieu qui lui est assigné. Lieu qui lui-même est partout menacé. Dans ces conditions, comment pourrait-il donner au sujet son unité ?

L’eau, le vent, le feu. Cette fluidité des éléments chez Tarkovski. Il n’est pas jusqu’à la terre qui ne soit liquide : de la boue.

Des lieux menacés du dedans d’eux-mêmes. N’y aurait-il donc de site depuis lequel surgir que dans la fluidité ?

Orpheline. Coupé de ses racines : la vie.

Mais cette prépondérance de l’immémorial sur le factuel. Retourner aux choses. Envers et contre tout. Leur restituer leur intériorité. Là gît cette force magique que l’art a perdu. Et qu’importe l’incongruité d’une telle déclaration : l’ascèse a valeur esthétique. Elle est la création immergée dans la vie même. Car si la création artistique n’était que modalités esthétiques, que vaudrait-elle ?

Alors,

ce caractère proliférant de la structure narrative, tandis que la nature traverse l’écran lentement. La pluie filmée par Tarkovski. Ces éraflures sur la pellicule : le temps s’est d’un coup spatialisé.joël jégouzo--.

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 05:06

fuskushima-vollmann.jpgA l’aéroport de Frisco, Vollmann s’embarque avec un dosimètre : on n’en trouve plus au Japon. Il enregistre la température radioactive : 0,1 millirem. 5 rems, c’est la dose maximale admissible par un organisme humain. A sa descente d’aéroport, à Tokyo, la mesure indique 1,2 millirem. Le 20 mars 2011, dans un rayon de 10km autour de la centrale, il fallait 3 minutes pour recevoir la dose maximale admissible. Vollmann s’adresse aux autorités dès sa descente d’avion : qu’est devenue l’eau radioactive ? D’où venait-elle ? Combien de mètres cubes d’eau radioactive se sont déversés et où ? Ni les ingénieurs de Tepco, ni les autorités gouvernementales ne savent lui donner de réponses. C’est cette ignorance qui frappe tout au long de son enquête. Une ignorance partagée massivement. Aujourd’hui encore. Sur des questions pourtant fondamentales de santé publique. Nul ne sait, nul ne connaît l’étendue des dégâts, des dangers. Aujourd’hui encore. A 250 km de la centrale, son dosimètre enregistre une belle progression des radiations. La mer est-elle contaminée ? Personne ne répond à sa question. Partout les traces bien visibles encore du tsunami. Et celles tremblement de terre. Spectaculaires. Mais pas de traces de contamination visible à l’œil nu, évidemment. A 60 km de la centrale, Vollmann entre dans une zone militarisée. La démocratie suspendue. Nécessairement, lui explique-t-on. Certes, mais la démocratie est suspendue. Des lois d’exception sont entrées en vigueur, la libre circulation des personnes n’est plus d’actualité. C’est une des raisons de son opposition au nucléaire. L’autre, c’est que la période de stockage des déchets radioactifs excède tout cadre de référence des civilisations humaines. Vollmann en est sûr à présent : le nucléaire est l’horizon du pire. Il relit comme à haute voix les études de sécurité qui avaient motivé le gouvernement japonais à certifier à son peuple que Fukushima était sûre : les ingénieurs de la Tepco avait travaillé sur l’hypothèse d’un tsunami de 5,7 mètres de haut. La vague en fit 14. Ce n’était pas normal. L’océan est donc fautif…

Partout Vollmann croise des gens qui, dans l’ignorance des vrais dangers, finissent par ne plus savoir que penser. La catastrophe nucléaire est invisible. Son manque de visibilité nuit à toute prise de conscience. Même l’explosion des réacteurs est passée inaperçue  : les gens alentours lui racontent qu’ils n’ont rien vu, rien entendu vraiment, sinon à la télévision. La mort, pour eux, c’était le tsunami. Puis le tremblement de terre. Pas le nucléaire. Et puis, commente un grand nombre de japonais habitant près de la centrale : la région est peut-être contaminée, mais nous ne savons pas où aller. Ils savent qu’ils tomberont peut-être malade. Mais chacun espère passer au travers. De toute façon, pas avant vingt ans. C’est loin vingt ans. Ça n’existe pas. On ne peut pas vivre pendant vingt ans en attendant la mort. Autant oublier donc. A 170 km de la centrale, son dosimètre fait un nouveau bond. Puis il ne cesse de révéler une augmentation constante de la radiation. Il se rapproche de la zone interdite. Le cercle d’évacuation forcée. On ne parle ici que de contamination, pas de radioactivité. Le vocabulaire gomme la réalité du danger, sa nature. Le gouvernement s’est d’ailleurs employé à diffuser largement ce seul message : "il n’y aura pas d’effet immédiat sur votre santé". Ce que tout le monde peut observer en effet. Tout va presque bien donc. Les gens reviennent. Les plus modestes en fait, qui ne savent où aller. Et puis les vieux. Qui sont restés. Qu’on a laissé. Dans des villages vides. Désertés. Sans lumière. Des villages fantômes. A 20 km de la centrale, la route est bloquée. Par l’armée. Un chien erre. Le chauffeur du taxi de Vollmann veut bien pousser plus loin. Il faut simplement payer un peu plus. Pour le danger. Qu’il ne sait pas vraiment apprécier. Et l’un et l’autre finissent par croiser dans la zone interdite de plus en plus de monde. Des gens revenus chez eux, et les travailleurs volontaires du nettoyage de la centrale. Des chômeurs pour la plupart, des fins de droits, des sdf, heureux de travailler pour un salaire qui reste de misère. Le nucléaire ? Ils savent pas. On raconte qu’en 45 on prétendait que pendant 50 ans il y aurait de la radioactivité dans la région des bombes. Mais bien avant ces cinquante années, les gens sont revenus. Ils ne sont pas tous morts. N’ont pas tous développé un cancer. Alors on ne sait pas vraiment. On verra bien…

  

 

Fukushima –dans la zone inetrdite, William T. Vollmann, éditions Tristram, traduit de l’américain par Jean-Paul Mourlon, février 2012, 92 pages, 9,80 euros, ean : 9782907681957.

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 05:17

arbitraire.jpgDouze propositions à cheviller au cœur de cette campagne présidentielle, douze chantiers à ouvrir de toute urgence pour tenter de limiter l’arbitraire du Pouvoir. De l’indépendance de la Justice au scandale de la surpopulation dans les prisons françaises, régulièrement dénoncé par l’UE et les grandes instances internationales, en passant par le racisme d’Etat, les dérives sont nombreuses en effet, dans une France au final très peu fidèle à son image de pays des Droits de l’Homme. Et à y regarder de plus près, la petite histoire des lois scélérates qui nous est offerte en introduction, lois qui ont accompagné la croissance de la jeune République française depuis le XIXème siècle, est bien édifiante… Car voilà une République qui, au prétexte d’un risque de trouble de l’ordre public, concept juridique on ne peut plus vague, n’aura cessé d’embastiller ses oppositions les plus radicales, à commencer par les anarchistes, dans un cadre répressif tout à fait abusif. Avec étonnamment un arrière-goût de déjà vu pour nous aujourd’hui, comme ces lois sur les suspects des années 1893 – 1894, élargissant le profil type du suspect à l’ensemble de la population pour museler toute liberté d’expression collective, allant jusqu’à légaliser la déportation pour des prétextes infimes, et que combattit en son temps le jeune Léon Blum (il avait alors 23 ans), arguant avec courage qu’elles n’étaient pas "digne d’une nation probe". On chercherait en vain du reste dans cette longue histoire des dérives de l’arbitraire à la française une quelconque probité dans les affaires de cet Etat là : qu’on se rappelle l’état d’urgence voté dans le sillage de la Guerre d’Algérie et suspendant la liberté d’opinion !

La République française, au fond, s’est toujours accommodée de dispositifs d’exception et il serait bien temps, en effet, d’y remédier… D’autant que ces dispositifs semblent avoir fait florès depuis ces dix dernières années, comme la suspension en 2003 du droit au silence dans les gardes à vue, exclusivement motivées de fait par une recherche très problématique de l’aveu. Ou bien la détestable politique du chiffre dans la police, conduisant aux dérives que l’on sait, ou encore, cerise sur le gâteau, la décision de concentrer l’ensemble des pouvoirs de renseignement pour les placer sous le seul contrôle du Président de la République, le dotant d’un pouvoir exorbitant sur l’ensemble de ses citoyens. Ne parlons même pas de nouveau des prisons françaises, chargées de fait de régler la question sociale, ni davantage de la réforme du système de placement et de soins en matière de "sécurité mentale", après la déclaration ahurissante du Président de la République, en 2008, affirmant sans broncher que "Tous les malades mentaux sont potentiellement dangereux, voire criminels !", déclaration qui a conduit à la loi du 5 juillet 2008, pénalisant in fine les troubles psychiques… Il y a urgence, oui, vraiment, à ouvrir ces chantiers.

  

 

Contre l’arbitraire du Pouvoir, 12 propositions, collectif, La Fabrique éditions, mars 2012, 254 pages, 13 euros, ean : 9782358720207.

 

 

 

 

 

 

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