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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 07:39
Ce que le temps fait à la mémoire...

Pour comprendre ce que le temps fait à la mémoire, Freud nous dit : «pensez aux villes ». Pensez à leur topographie, à leurs sédimentations, à leur diversité, et puis changez d’échelle, songez à ce petit pan de mur jaune brossé par Marcel Proust (observant la Vue de Delphes), prenez de la hauteur, voyez la Seine dans ses méandres, vagabondez, livrez-vous à ses flux, ses immobilités, ses adhérences, aux terrains vagues qui la bordent, aux places abandonnées, aux rues étroites… Et pour y raisonnez l’inscription du temps, examinez l’espace, les surfaces qu’il déploie, exclue ou replie, sans oublier de voir la ville en coupes géologiques ou dans ses profondeurs. Regardez aussi ses pierres, ses murs, ses lézardes, observez les pavés que l’on voit et ceux que l’on ne voit plus. Pensez à Rome et pensez à Pompéi. «Soyez tour à tour promeneur et archéologue, ajoute Laurence Khan (La petite maison de l’âme, Paris, 1999). «Avec ou sans guide, pelles et pioches ou votre seul regard. Et laissez filer la pensée vers ce point obscur de l’enchevêtrement le plus serré des temporalités. » Là où les signes de l’Histoire sont l’opacité même. Car «le tissu le plus épais est toujours le lieu de l’oubli et parfois celui de la réminiscence. Quelque chose comme l’ombilic du temps», là où l’inconnu fait signe et fonctionne comme point de fuite «et ce, dans l’actualité d’un regard aux prises avec la remémoration.» L’observateur qui sait cartographier la ville qui n’est pas la sienne, celle qui se dérobe à sa prise, réveille une mémoire millénaire, celle d’une humanité qui n’a cessé, de génération en génération, de s’approprier la ville dans un rapport étrange d’amour et de ressentiment, pour transformer sans cesse, faute de pouvoir le conserver, ce qui fut l’œuvre des pères et n’a cessé de disparaître. La ville, nous dit Laurence Khan, est un corps latent nécessaire, où le débris disparu est le commencement d’un travail de la pensée qui ouvre l’horizon des reliquats où ne pointe aucun fétiche, contraignant le promeneur à la fiction.

images : Vue de Delphes, Vermeer, 1659, détail...

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18 avril 2015 6 18 /04 /avril /2015 07:00
Le Grand Paris du séparatisme social, Hacène Belmessous

Le Grand Paris est, fondamentalement, un processus anti-démocratique mis en place par un Etat autocratique dans le but d’augmenter la concentration du capital financier et de permettre aux couches sociales supérieures de disposer d’un espace où cultiver leurs rentes. Il ne s’agit en fait de rien d’autre que de faire émerger une aire urbaine au service de ces classes supérieures, débarrassée des français les plus modestes (ne parlons même pas des plus pauvres), tout en conservant à l’intérieur de cet immense enclos doré qui se profile, la possibilité de loger encore quelques membres de la classe moyenne qui deviendront les serviles domestiques de la réussite des classes dirigeantes… Juste ces laquais dont les riches ont tant besoin pour exister. Projet d’un Etat autoritaire qui nie le Bien Commun, c’est au fond une société de bonne cour qu’il inaugure. Un projet urbain qui n’a donc que faire de la volonté populaire, bien que des millions de franciliens soient concernés. Un projet vendu clef en main comme une offre marketing, interdisant tout débat mais exaltant d’enthousiasme forcené, dans la plus pure tradition de la Chine de Mao… Mais quoi de plus naturel : le Grand Paris, c’est avant tout «une bonne affaire», dont Hacène Belmessous démonte les rouages avec une rare lucidité. C’est d’abord un marché de 70 milliards d’euros de bénéfices en perspective ! Qui cible en outre 500 000 riches à qui offrir ce Grand Paris, bien évidemment, vendu au nom de l’impérieuse félicité économique de la nation : il «nous» fallait entrer dans la compétition de la ville-monde. «Nous» ? Enfin… presque… Les architectes-urbanistes n’ont pas lésiné sur les frais de communication pour nous faire avaler cette couleuvre. Or ce n’’est pas une métropole qu’ils construisent, mais comme on le dit tout haut dans les officines du Pouvoir, un pôle destiné à attirer les classes dites «créatives», à savoir : les gens de Pouvoir. Qui eux seuls sont indispensables à la nation… C’est dire combien les lobbies marchands ont pris possession de la sphère publique, avec la bénédiction de l’UMP et du PS. Dans le dernier Think Tank à la mode, dénommé «La fabrique de la cité» (sic) (2010), sous l’égide de Vinci, toute la classe politico-médiatique est conviée à se goberger aux frais de la princesse République, qui ne porte plus ce nom que par raillerie. On y susurre tout haut désormais que le Grand Paris est un marché sacrément lucratif, est un formidable outil d’exclusion capable de définir avec une précision extrême les «nuisibles» dont il faudra bien se débarrasser un jour, à savoir, tous ces exclus de la rente mondiale qui ne cessent de troubler le bel ordre républicain agencé de main de maîtres par nos classes dirigeantes. Mais on y murmure aussi qu’il faudra bien, après avoir si bien réussi à livrer à la domination marchande la sphère de l’habitat, régler le problème des révoltes des pauvres, même repoussés loin de la ville lumière qu’on se partage. Nulle inquiétude : la loi Valls sur le renseignement sert à cela.

Le Grand Paris du séparatisme social : Il faut refonder le droit à la ville pour tous, Hacène Belmessous, Post-Editions, Collection : POST EDITIONS, 12 mars 2015, 165 pages, 16 euros, ISBN-13: 979-1092616057.

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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 07:33
Ce qu’on dit des Rroms et ce qu’il faut savoir, Jean-Pierre Dacheux

Nomades les Rroms ? Par la force des choses, poussés à l’exil il y a des siècles, mais en réalité moins de 15 000 «itinérants» en France… Incapables de s’intégrer ? Sur les 500 000 Rroms vivant en France, l’immense majorité est parfaitement intégrée. Etrangers ? Européens depuis plus de sept siècles… En a-t-on assez conscience ? Non. Mais alors : pourquoi refuser d’en prendre conscience ? Les Rroms sont au contraire un Peuple étonnant qui a survécu à la haine, à l’extermination, au mépris, à l’exclusion et a su néanmoins, dans des conditions d’adversité invraisemblables, se construire et durer, à défaut de s’être parfaitement accompli. Au point que nombre d’entre nous pensent qu’ils détiennent peut-être les clefs du changement de paradigme dont nos sociétés ont besoin. Car nous n’avons plus que jamais besoin du regard que cette communauté ultra-minoritaire, solidaire, humaine, porte sur le monde d’aujourd’hui pour construire notre propre survie. Seule nation sans territoire, sont rapport à la terre s’est totalement dédramatisé, tout comme son rapport à la propriété privée, qui tant désormais nous aliène. Cette relation de simple usufruit qu’elle entretient avec la Terre, face aux menaces environnementales qui pèsent sur notre devenir, devrait au fond nous inspirer tout le sens de nos conduites de vie. La Terre est une propriété nécessairement commune. Nous commençons seulement à le découvrir, tandis que les multinationales achèvent leur plan de privatisation des terres fertiles, pour les vouer à la spéculation financière et provoquer demain les terrifiantes catastrophes que nous pouvons entrevoir dès aujourd’hui… Fermés sur eux-mêmes les Rroms ? Par la force des choses ils ont toujours formé une communauté ouverte sur l’extérieur : il n’est que d’étudier leur manière de s’insérer dans les diverses cultures européennes pour le comprendre et réaliser que chaque fois ils ont su s’adapter à ces cultures ! Indépendants, oui, ils vivent cette fluidité des mœurs et des représentations que nous ne pouvons que leur envier, nous qui sommes si prompts à condamner. Mais voilà : ils ont rompu, eux, avec le modèle consumériste qui gangrène nos vies. Et c’est sans doute parce qu’ils parviennent à vivre en dehors des critères du monde mondialisé qu’ils concentrent autant de haine. Ils sont en fait des dissidents, des résistants, des rebelles tranquilles, sans armée, sans révolte, défiant même nos imaginaires d’un monde autre, à déployer pareillement leur art d’être libres sous la domination. En marge de tout Pouvoir. Les marqueurs mêmes des fondements de l’idée européenne dans une économie vide de sens. Un peuple à côté et dedans. Alors oui, ils sont une chance pour nous.

Ce qu’on dit des Rroms et ce qu’il faut savoir, Jean-Pierre Dacheux, Le passager clandestin, mars 2015, 96 pages, 7 euros, ean : 978-2369350231.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 06:14
De la banlieue rouge au Grand Paris, Alain Rustenholz

C’est moins du Grand Paris qu’il s’agit, que d’un mémorial dressé en l’honneur de cette banlieue rouge aujourd’hui disparue. L’Ivry de Gagarine ? Sans rire, qu’en reste-t-il ? Peut-être une librairie, Envie de lire, tellement investie politiquement, dernière support d’un espoir décati presque partout ailleurs. Vingt-cinq communes donc, de cette petite couronne qui effraya tant les bourgeois de Paris, aujourd’hui peu à peu reconverties de force en quartiers bobos au bon goût sirupeux. Vingt-cinq communes dont l’histoire convoquée articule les belles pages de l’été 36, juste avant que les socialistes de l’époque ne se décident, à la remorque des masses, de faire semblant de les avoir précédées. De Bicêtre à Montrouge donc, de Malakoff à Boulogne, vingt-cinq communes qui ont rythmé notre histoire sociale, ouvrière avant que d’être médiatique, politique en un mot, dans un horizon où l’on voudrait nous en refuser le partage. Vingt-cinq communes d’avant les banlieues, toutes de faubourg accoutrées, où, selon Haussmann, s’entassaient des populations «nomades, sans attache avec le sol», accueillant l’une après l’autre ces vagues d’immigrés qui firent la grandeur du Peuple français et que la préfecture de police désespérait de pouvoir contrôler. Communes de l’autre côté de la grande tranchée du périphérique bientôt, où Haussmann toujours, ne songeait qu’à repousser les ouvriers et leurs usines qui tant souillaient Paris à ses yeux, la ville Lumière, qui ne pouvait être «qu’une ville de luxe» (lettre du baron à Napoléon III)… L’histoire déroulée est belle et triste. Nostalgique, à mesurer cette richesse abusée.

De la banlieue rouge au Grand Paris : D'Ivry à Clichy et de Saint-Ouen à Charenton, Alain Rustenholz, préface de Eric Hazan, La Fabrique éditions, 12 mars 2015, 352 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2358720694.

"Je viens de mettre en ligne l'index d'environ 700 noms De la banlieue rouge au Grand Paris: http://www.alain-rustenholz.net/p/blog-page.html J'espère qu'il rendra quelques services. Il s'ajoute ainsi à l'index de Paris ouvrier qui s'y trouvait déjà, les deux titres s'en trouvant malheureusement dépourvus dans leur édition imprimée." (Alain Rustenholz).

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 06:55
Question de méditation, n°1

Dans une forme parfaitement accomplie, élégante plus que consolante, la revue s’ouvre sur un héritage, celui de Louis Pauwels qui la fonda, une quarantaine d’années plus tôt. La méditation donc, non l’apaisement. Marc de Smedt signe l’édito, affrontant sans fard le phénomène de mode qu’elle est devenue, et les malentendus qui l’encombrent. Retrouver du sens, certes. Aspirer au calme. Mais oubliez les techniques confie-t-il, le décorum, l’apparat et tout le fatras transcendantal : méditer, c’est être présent au monde, à soi. C’est être dans le monde et non en dehors, c’est habiter le monde tel qu’il va, non tel qu’il devrait aller. Oublions donc les techniques, très peu nombreuses à vrai dire, ou bien trop, décrites ici au fil des pages et des spécificités des uns et des autres : soyons. Tout simplement. Dans un va-et-vient entre l’agitation extérieure et le calme intérieur. Car on peut méditer partout, n’importe quand, sans rituel ni posture particulière : la méditation n’est pas un remède, mais un outil, portable, transportable, disponible, sous la main : quelques minutes par jour suffisent, dans une geste imperceptible. Méditer ? C’est très simple en fait : c’est accorder une vraie attention, quelques minutes, à ce qui est. A son corps évidemment en premier lieu, l’appui incontournable. La respiration. Question de souffle. Tout est là : le souffle. Le Pneuma si vous voulez, mais sans qu’il soit besoin de convoquer ces grands mots fébriles. Méditer, c’est une pratique, pas un état.

Savoirs et expériences se démultiplient au fil des articles, proposant nombre d’entrées qui enrichissent le numéro, tantôt scientifiques, tantôt littéraires. Les neurosciences en appui. Médecins et psychothérapeutes témoignent. La méditation s’implante partout désormais, à l’école, au bureau, dans les hôpitaux comme dans les centres de recherche universitaire. Laïcisée, comme aime à le penser cette société obscure. Pas de paradis en vue, pas de gourou, pas de prière. Mais la découverte scientifique de son impact sur le cerveau humain, qu’elle est capable de remodeler en très, très peu de temps. Quelques quinze minutes par jour et pendant six mois suffisent à transformer cet organe si plastique. Méditer. Non l’introspection encore une fois : il faut coller au contraire au monde qui nous entoure. Pas de finalité mystique pour ce qui ne se comprend qu’à partir de cette humanité que nous sommes. Être éveillé donc, simplement, dans la dilection des choses du monde, quelque chose comme le chiasme tactile de Husserl débarrassé de toute angoisse. La main se sentant sentir, comme recueillie par le réel qui nous dépasse.

Questions de méditation, n°1, novembre 2014, Albin Michel, 160 pages, 15 euros, isbn : 9782226258472

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13 avril 2015 1 13 /04 /avril /2015 08:07
L’altruisme, Matthieu Ricard, Michel Terestchenko

L’altruisme… Une valeur avec laquelle la France a rompu dans les années 80, sous la présidence Mitterrand : l’heure était alors à la compétition, à l’exaltation égotiste. Il fallait libérer l’initiative privée, l’économie, les marchés financiers. Se défaire de ce qui ne paraissait alors plus qu’un fatras idéologique insensé : la pensée dite 68.

L’altruisme… Matthieu Ricard et Michel Terestchenko en dialoguent, longuement, passionnément. Le premier pour le placer au centre de cet âge anthropocène qui est le nôtre et pointer l’urgence à renouer avec des conduites altruistes dans un monde qui court à sa perte économique, écologique, politique. L’autre pour rappeler combien le paradigme égoïste de nos société est en réalité une fiction idéologique construite par les élites, que l’on peut très précisément originer dans le XVIIème siècle moraliste, posant sans jamais parvenir à le prouver, l’idée d’une nature égoïste de l’humain. Et c’est sans doute la leçon la plus importance de cet échange que cette réflexion sur ce moment de notre histoire où les penseurs ont décidé de promouvoir cette théorie universelle de l’égoïsme humain. Passionnante leçon d’histoire des idées que leur dialogue déroulant le lien qui relie Fénelon à Arendt autour d’une prétendue banalité du Mal qu’aucune étude jamais n’a su corroborer. Bien au contraire même, toutes les récentes études de comportement montrant que l’homme s’épanouit davantage dans un environnement de coopération plutôt que de compétition, à commencer par la réussite scolaire et la capacité à innover, et qu'en outre, il s'y livre pour le coup "naturellement". Passionnant échange donc, qui souligne au vrai comment cette idée d’un égoïsme socialement structurant aura conduit tout droit à la légitimation d’un Etat nécessairement coercitif pour transcender les égoïsmes particuliers. Passionnante causerie argumentée solidement, révélant combien dans l’histoire de l’évolution humaine la coopération aura toujours marqué un tournant créatif de cette trajectoire ! La théorie de l’agressivité permanente, rappellent nos deux conférenciers, ne tient pas la route. C’est le Bien qui est d’une banalité surprenante. Et pourtant nous y demeurant attachés. Un vrai lavage de cerveau opéré par la classe politico-médiatique, qui ne cesse jour après jour d’encourager les conduites narcissiques. Au point que toutes nos représentations des conduites humaines sont marquées par le postulat de l’égoïsme. Au point que nous sommes à peu près tous convaincus de devoir, sinon mépriser, du moins considérer d’un œil goguenard toute bienveillance. A commencer dans l’ordre de l’économie et de la Justice. Il n’est pas jusqu’à Rawls, le plus grand penseur de la théorie de la Justice, qui n’ait affirmé, sans pouvoir avancer l’ombre d’une preuve, que l’individu était naturellement indifférent à autrui. Certes, ici et là, de loin en loin naissait une figure singulière qui ralliait les suffrages et venait le contredire, telle Mère Teresa. Mais il s’agissait d’être exceptionnels, que nul d’entre nous ne pouvait égaler.

Quand donc est née cette suspicion quant à la générosité de l’homme pour lui-même ? Cette matrice de l’altruisme comme hypothèse suspecte, Michel Terestchenko en situe l’origine au XVIIème siècle, très précisément dans la culture janséniste, qui ne poursuivait plus la recherche de la Vie Bonne propre à la pensée de la Grèce antique, mais celle la vie morale, où le monde devait être déterminé par des critères de désintéressement. Mais voilà : la grande question était alors de savoir dans quelle mesure l’on pouvait s’assurer de la sincérité de ce désintéressement. La Rochefoucauld passa ainsi son temps à dénoncer les fausses vertus, qui ne trahissaient que la poursuite égoïste de l’intérêt pour soi. Fénelon thématisa cette interrogation. A ses yeux, le désintéressement ne pouvait qu’être invisible, caché au fond du cœur : la conscience ne pouvait y avoir accès, la véritable vertu était l’humilité. Quiconque manifestait trop ostensiblement de l’altruisme ne pouvait qu’être suspect. C’est autour de ce soupçon que les schèmes mentaux de l’homme du XVIIème siècle allaient s’organiser. Pour être pur, l’altruisme ne pouvait être que «sacrificiel». Et donc réservé aux seuls saints. L’immense majorité des hommes ne pouvant y avoir accès, l’on en vint à penser que seul l’égoïsme était socialement structurant. Pour Hobbes par exemple, l’égalité entre les êtres ne pouvait produire que du conflit, non de l’amitié. Et seul un Etat nécessairement coercitif pouvait parvenir à assurer la Paix entre des hommes «naturellement» portés au conflit. Cette logique pèse encore sur nos mentalités. Peut-être est-il plus commode de penser ainsi pour assurer de longs jours à une société plus marchande que jamais et qui ne croit plus du tout en l’homme. Pourtant, on le voit, partout des êtres humains se soustraient à cette logique puérile du paradigme égoïste de l’homme. Nous sommes sans doute à un tournant de l’histoire de l’humanité où, par la force des dangers qui la menacent, nous devons refonder notre vision du monde et de l’homme. Et nous sommes à un tournant de cette histoire où nous le pouvons, où nous pouvons repenser la question de l’altruisme en cessant de nourrir une vision moraliste de l’individu pour lui préférer une vision plurielle, au sein de laquelle l’altruisme ne serait pas aussi radical que le concevait un Fénelon, et où l’égoïsme n’apparaîtrait enfin que pour ce qu’il est : une fiction idéologique faite monde pour mieux nous mortifier et nous aliéner.

L’altruisme, Matthieu Ricard, Michel Terestchenko, avec la participation de Françoise Dastur, Label FREMEAUX & Associés, 3 CD.

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 08:33

tirarc.jpgBras tendus au-dessus de la tête, de l'extrémité de l'arc, quelque chose s'en va percer le ciel, tandis qu'à l'autre bout un fil de soie vibre.
Du sein de ce "devenir rien" de l'archer, dont on ne sait où il se trouve exactement dans ce dispositif pourtant simple, un événement a surgi, comme un éclair, qui fonde en lui sa propre essence.
Le satori s'offre comme oubli de soi où s'intégrer à l'événement qui surgit.
Etrange mouvement fondateur de la surrection, qui n'est pas sans faire écho à cet énigmatique moment du cogito cartésien où le "Je" fait surrection sur fonds de panique, et ne trouve à fonder son essence que dans cette volte, sans parvenir jamais à s'assurer de lui-même, sinon de l'instabilité de cette volte.

Les éditions Dervy ont réédité ce grand classique de la culture Zen. Un livre séduisant, écrit comme le témoignage d'un occidental qui a voulu partager son expérience de la mystique japonaise de l'art sans art. Loin de toute rhétorique initiatique, cet ouvrage se lit comme un récit d'apprentissage. Il ne s'agit cependant pas d'une sorte de guide de la vie bienheureuse. Aucune réponse n'est apportée à la question de savoir ce qu'est le Zen, dont les processus, incompréhensibles en eux-mêmes, sont pourtant entièrement saisissables. L'auteur, avec une grande simplicité, a tenté de nous décrire ses doutes, ses échecs, ses découvertes ou ses succès, et réussit à nous rendre intelligible une expérience qui reste fort étrangère à notre culture.--joël jégouzo



Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, de
Eugen Herrigel, éd Dervy, Collection : L'Etre et l'Esprit, novembre 1998, 131 pages, 9 euros, ISBN-13: 978-2850769313.

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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 08:43
Issue de retour, Jean-Louis Giovannoni

Le premier poème de cet opus est comme dédié à l’art poétique. A la décision poétique plutôt, non pour la commenter ou la théoriser, mais pour l’approcher avec prudence. C’est que… «On naît étrangement à la poésie». C’est donc à ce naître que Giovannoni s’expose et qu’il nous offre à contempler. Littéralement. Faisant face à ce singulier mouvement dans lequel il s’est vu prendre un jour, l’emportant à l’affût d’un signe, d’un lieu improbable qu’il n’a cessé d’habiter. D’interroger. Par-delà la suffisance des jours et même mal, qu’importe : il lui fallait tenter, là, d’exister. Contre la nuit qui opère secrètement en chacun de nous. Qui radote, ratiocine. Cette nuit qui ne cesse de monter en nous hypothéquant chacun de nos gestes. Et risquer contre elle l’événement d’une obstruction, d’un regard où pousser l’abrupt des mots comme l’on pousse une porte inconnue. C’est dans l’inadéquation en fait, qu’il faut croître désormais. Et où approcher les premiers vrais mots. Dans un contact charnel : «on est fait d’un tour intérieur», d’une main à ses occupations, que l’esprit croyait pouvoir ignorer. Car où est-ce : tout commencer ? Sans doute dans ce moment où une posture s’est défaite, un regard s’est effondré pour céder la place à l’interrogation muette, une stupeur. Peut-être là où la matière appelle. Dans cette poussée subite, soudaine, du corps vers l’écriture poétique. Dans ce palpable, ce charnel encore une fois, où rien ne tient plus et où il ne vous reste qu’à « chantonner contre la peur ». Chantonner. Juste ce mot si puéril, non une doctrine. Juste cette infime possibilité, la poésie sans cesse convoquée par son réel, là où ça déborde. «Surtout ne pas déposer ». Aucun mot. Aucun vers. C’est peut-être ça le secret : prendre le large, toujours, dans l’appel du toucher.

Issue de retour, Jean-Louis Giovannoni, éditions Unes, deuxième trimestre 2013, 68 pages, 16 euros, ean : 9782877041492.

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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 07:46
La dynamique de la révolte, Eric Hazan

Partout dans le monde les peuples se rebellent. Partout en Europe, les peuples se révoltent. Sauf en France… Le seul pays occidental à se doter d’une loi de surveillance de ses citoyens digne des pires dictatures, sans que cela ne provoque d’explosion de colère -à peine une vague d’inquiétude vite rabrouée par des socialos plus réactionnaires que jamais.

Partout dans le monde les peuples tentent de se saisir de leur destin. Sauf en France, où aucune révolution ne paraît possible. Où il ne se passe rien. Bien que le quotidien y devienne invivable. Faut-il repenser l’action commune ?

Eric Hazan s’est penché, moins sur cette question que sur celle du surgissement de l’étincelle qui viendra à coup sûr mettre le feu à la plaine française. On a beau se rassurer, du moins la classe politico-médiatique au pouvoir a beau tenter de nous faire avaler la couleuvre d’un pays dépolitisé, tout le monde sait que c’est faux et que sous le désordre des conduites individuelles, une grande colère politique couve. Or les insurrections sont faites d’abord de colère, et d’espoir. De cet espoir qui surgit comme un impératif quand il n’y a plus rien à attendre de ses dirigeants. De la colère soutenue par l’espoir donc, non d’une poignée d’activistes qui sauraient pousser un peuple à sa résurrection, mais d’un agir désordonné de ces populations qui ne font pas encore peuple. Car d’où viendront, en France, les conditions du renouveau, nous n’en savons rien. De cette France périphérique sans doute, qui ne fait que survivre loin des centres de la décision politique. De ces périphéries relayées un jour par les banlieues plutôt que de ces cœurs urbains occupés par la nouvelle Droite bobo. Les grandes insurrections de 1789, de 1917 ont été anonymes, nous rappelle Eric Hazan. C’est de l’action commune, d’un agir désordonné qu’émerge le désir du changement et la réflexion politique, non de la diffusion d’idées magistrales. C’est de ces agir désordonnés que viendra le vrai changement, débordant les dérivatifs habituels. Même s’ils sont puissants en France aujourd’hui, à commencer par cet épouvantail du FN brandit toute honte bue par une Gauche subornée qui le porte jour après jour à son plus haut niveau d’étiage pour nuire à toute prise de conscience nationale. Car le fascisme français n’est qu’un leurre, ainsi que nous le rappelle opportunément Eric Hazan. Un leurre fabriqué par la classe politico-médiatique pour se maintenir au pouvoir. Un égarement construit. Tout comme le manque d’alternative politicienne, pour nous forcer à croire qu’il n’y a pas d’autre issue que le front républicain pour sauver une république qui n’est même plus digne du nom dont elle s’affuble. Une démocratie dont le seul objectif est de sauver les intérêts privés d’une poignée de négociants corrompus, FN en tête. Mais tout le fatras idéologique des élites a beau tourner autour de ces deux notions vides de sens –république, démocratie-, nul n’est plus dupe devant ces grands fétiches odieux qui ne nous consolent même plus de l’absence d’une vraie république en France.

D’où surgira cette révolte, nous n’en savons rien. Nous irons vers une cristallisation inattendue. Qui bousculera comme un château de cartes les vieux rapports de force appris. Il suffira alors de s’engouffrer dans la brèche. Ouverte ensuite en grand par les réseaux sociaux qui lui donneront une résonnance mondiale –on comprend l’acharnement de Valls à vouloir les contrôler avec sa loi infâmante : ils sont peut-être le lieux d’une offensive possible quand il n’existe plus de lieux symboliques du pouvoir. Sinon la radio « nationale » –et cette grève qui pourrait être, sans qu’on y prenne garde, le signe avant-coureur de nos défections prochaines.

Eric Hazan, La dynamique de la révolte, Sur des insurrections passées et d’autres à venir, La Fabrique éditions, mars 2015, 140 pages, 10 euros, ean : 9782358720717.

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 06:32
Trois mots, Daniel Pozner

Emietté. Le recueil. Emaillé de reprises incessantes des mots qui ont précédés, ou l’aurait pu. Les parfois, repus, ou au contraire évidés, évidant la phrase, la possibilité de l’appel tout autant que du jugement, en suspens toujours, toujours amendé avant que d’être déçu. Non qu’il faille attendre : il n’y a rien à attendre, ni à en attendre, du poème, peut-être, et ce serait ce qui signerait sa radicalité. Une poésie interjective, qui s’élance pour aussitôt s’interrompre. Certes, des rêves, les gestes têtus du quotidien, dans le détour toutefois, toujours. Une poésie du détour, sinon du détourage, non pour recadrer, mais au contraire pour disperser toute possibilité –les lèvres au mur.

Trois mots, Daniel Pozner, éd. Le bleu du ciel, mai 2013, 76 pages, 12 euros, ISBN 13 : 9782915232851.

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