Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 04:41

tortuga.jpgLyon. La canicule. Un ancien préfet, placé hors cadre, est découvert dans son appartement, mort. L’affaire est délicate : la République n’aime guère ce genre de publicité. Le commandant Farel s’en voit chargé. Une exécution, à ses yeux. Mise en scène. Lamentablement. Farel déploie son équipe. La routine qu’ils ont adoptée et d’une efficacité redoutable. Très vite sont mis à jour les collusions d’intérêts –on y est- qui voyaient le préfet emprunter discrètement les allées de la Finance privée : il jouait de son vivant les facilitateurs auprès du business immobilier. Les Affaires. On y est, le décor est planté de cette France du fric où les énarques godillent sans vergogne entre intérêts privés et publics.

Farel enquête. Son art est patient. Une question l’occupe : seule des bibles ont disparu. Le préfet en collectionnait, dont une du XVIème siècle, d’une valeur inestimable. L’homme avait les moyens : un relevé oublié par l’assassin dans la boîte aux lettres révèle que le préfet disposait de 52 000 euros d’intérêts (!) planqués à la Tortuga’s bank, en Suisse bien sûr. Sauf que la banque n’existe pas. Farel creuse. Le Grand Lyon, les marchés bidons généreusement octroyés… Le vol de la Bible paraît d’un coup dérisoire. Sauf qu’il est un bout de la bobine que Farel a commencé de tirer et qui lui ramène un visage. Celui de Vautrin, truand, politique, affairiste… dont la femme vient de se faire enlever sans que cela ne l’émeuve vraiment. Est-ce lui le commanditaire de l’assassinat du préfet ? D’autant que Farel établit bien vite que sa femme était l’amante du préfet… Pas sûr pour autant, mais cela vaut le coup de tirer cette fois tous les fils de l’écheveau. L’assassin du préfet, Farel le retrouve bien assez tôt. L’affaire est vulgaire. L’enquête pourrait s’arrêter là. Mais trop de crapules sont entrées en scène. Farel poursuit, opiniâtre. La bible n’était que le grain de sable qui est venu bloquer les rouages d’une machine parfaitement huilée : celle du blanchiment de l’argent sale en Europe. En grand. En très grand. Une Affaire juteuse. Donc d’Etat. Il y a plus haut, plus fort que ce Vauclin si puissant déjà. Dans les coulisses du Pouvoir politique, on s’émeut de tant de zèle. Il ne faudrait pas que cela remonte trop haut.

Revenu de tout, Farel a compris que Vautrin n’est pas sa cible. Qu’il est hors jeu déjà. Qu’il peut lui faire face en toute quiétude. Grand moment de vérité que ce repas auquel Vautrin invite Farel, au cours duquel les deux hommes réalisent où ils en sont sur cet échiquier qui les dévore. Une ombre les recouvre déjà, celle de la République, qui sait sacrifier ses enfants sans faiblir–elle le fait tous les jours. Vautrin le sait. Farel aussi : la République est le nom de la Domination, une arme de guerre tournée contre ceux qu’elle est supposée servir. Il sait qu’il devra l’apprendre mieux encore.

Superbe personnage que celui de ce flic méthodique, obstiné, patient, qui avance un pas après l’autre, observant les faits, les gestes, les détails, les incongruités d’un monde parfaitement mensonger. Superbe construction que ce roman au classicisme consommé, au raffinement éblouissant et dont il faut savourer la beauté si parfaitement accordée à son sujet, les ors d’un monde qui nous est devenu parfaitement odieux, mais dont nous ne savons pas nous libérer.

  

 

Tortuga's bank, André Blanc, éd. Jigal, coll. Polar, février 2013, 248 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2914704991.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 06:26

 

gout-rugby.jpgAu Commencement était l’Ovalie.

Il y a le sport, et puis il y a le rugby. Son ballon à deux bouts et l’épopée de l’avoir si bien porté sous la clameur de ses espaces mythiques -l’Arm’s Park, Landsdowne Road-, contre la boue et le vent et jusque dans la rage des poussées historiques.

J’aime Denis Lalanne racontant un soir de 1953 l’invention du mot d’Ovalie. L’Ovalie ? Tout sauf une part de marché. L’ultime lieu de résistance, affirme-t-il. "Un terrain de rugby, c’est l’instant essentiel", le vertige de l’assaut à deux pas de la ligne et puis ce geste de la passe en retrait pour avancer, quand on y songe ! "Rien de comparable au football, épure sans profondeur pour automates bien huilés", commente Raymond Abelio.

C’est qu’il faut du génie pour pratiquer le rugby, mais aussi du courage et de la générosité pour un effort qui doit être à chaque seconde pensé, senti, vécu.

De tous les témoignages engrangés dans ce livre, j’aime particulièrement celui de Raymond Abelio décrivant la géographie sacrée du rugby, telle qu’elle a survécu malgré ce territoire en peau de léopard qu’on lui connaît désormais, ses villes radiées d’une épopée qui fut la leur. J’aime Abelio retenant son souffle pour décrire ces phases statiques du jeu, ces moments de suspens où les demis ont arrêté le temps, le public contenu dans une fraction de seconde, tendu, dressé, étourdi par le sens profond de cette immobilité soudaine : l’extrême attention de la conscience pleine avant le surgissement de l’ouverture magique. On savoure Daniel Herrero évoquant ce "raccourci de l’aventure humaine" qu’est à ses yeux le rugby, du Haka à la mêlée ouverte, partition frénétique d’une évasion souveraine. Qui n’a jamais participé à un essai collectif ne sait pas de quoi l’on parle. J’aime ce jeu de garnements qu’évoque Jacques Roubaud, le poète, à propos du XV de la rue d’Ulm, dont le demi de mêlé s’appelait Samuel Beckett, et qui délivra contre l’AS Police de Paris son plus énorme match.

De la poussée des bourrins à la feinte d’Arlequin, comme le dit Giraudoux, on aime le rugby d’un amour charnel. Du sensible, rien que du sensible, car il en faut pour réussir une passe, porter l’action de mains en mains dans ce contact physique qui transgresse les limites d’un tabou contemporain, celui du toucher. Il n’y a pas de champion solitaire au rugby, mais un chœur où chacun doit se remplir du geste des autres pour être dans le bon timing, pour être dans la présence de chacun à tous, cette présence qui est comme la clef de la réussite d’un bon match capable de transcender ces lieux qui ont fait du rugby une légende, suscitant mille raconteurs d’histoire et la ferveur d’un public jamais lassé.

 

 

Le Goût du rugby, collectif, Mercure de France, coll. Le Petit Mercure, 30 août 2007, 144 pages, 5,50 euros, ISBN-13: 978-2715227736.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 04:22

etrusques.jpgLa tombe étrusque de l’inscription, à Chiusi : "non fare nulla qui"…

Que ferions-nous du reste, de ce côté où la vie n’est plus ?

Lamentation, cortège, transport du corps, jusqu’à sa dépose mélancolique au bout du chemin : la nécropole de Chiusi enfouie sous la terre.

Une pleureuse à tresses veillait. J’avais en tête les croquis étrusques de D.H. Lawrence. Il croyait croiser partout les traits qu’il prêtait aux anciens Étrusques, fasciné qu’il était par cette civilisation disparue, absorbée.

Fin mars 1926. Lawrence voyage en Italie, dont il ne veut épeler que l’apparente jeunesse pour mieux l’opposer à la fatigue de l’Angleterre. Ils ont la vitalité et nous la morale songe-t-il, et se rappelle l’incipit du livre de Balzac, La peau de chagrin, dans lequel le héros commence par observer un vase étrusque - "Ah ! Qui n’aurait souri comme lui de voir sur un fond rouge la jeune fille brune dansant dans la fine argile d’un vase étrusque devant le Dieu Priape qu’elle saluait d’un air joyeux".

Le voici penché sur les tombes qu’il dessine à grands traits. Des êtres à visage de faunes, au profil infiniment pur, au calme étrange, "éloigné de toute morale".

Lawrence imagine une civilisation insouciante, légère, forcément condamnée à disparaître dans un monde que la lourdeur a fini par figer peu à peu.

Qu’aurions-nous fait des danses, du rire, des chants ? Quelle harmonie aurions-nous célébrée ?

Seule l’attire cette "verte primitivité" chère à Kierkegaard qu’il croit voir fleurir partout dans les œuvres des étrusques, "émerveillement des matinées humaines".

Le retiennent plus encore ces visages féminins qui ornent les tombes, "ces belles femmes en qui se mêlent ce silence et cette réserve qui les rendent si attirantes".

Leur beauté l’intrigue. Il cherche en chacune d’elle ce qu’il manque au regard pour la saisir vraiment et qui sans doute aura été perdu.

Quelque chose que nous ne pourrions plus atteindre.

Une forme souveraine d’harmonie, l’éternité peut-être, du nom que Rimbaud lui donna : le secret de la fraîcheur native de la vie.

A Chiusi un buste de femme nous avait retenus. Jacques me l’avait donné à contempler, fasciné par son modelé taillé dans la pierre fétide, l’étoffe légère recouvrant à peine et pour l’éternité ce sein que l’artiste laissait deviner et qui palpitait voluptueusement dans la pierre.

L’éphémère sculpté pour les siècles, déesse méditerranéenne avec ce sensualisme propre aux étrusques, attaché au jeu des courbes qui contredisait ce que les spécialistes pensaient de cet art à qui ils reprochaient d’avoir surtout imité la technique de la statuaire grecque sans en copier l’esprit.

J’ai contemplé de nouveau longuement cette poitrine réjouissante, calme, souveraine, me rappelant la conscience "phallique" de Lawrence, le monde merveilleux du toucher, dont la force rayonnante s’échappe des œuvres étrusques.

Ce que l’on cherche, c’est un contact.

Lawrence avait au moins raison sur ce point : "Les Étrusques, disait-il, ne sont ni une théorie ni une thèse. Ils sont, d’abord et avant tout, une expérience".

Non cette expérience ratée des musées, bricolée pour ajuster leur agencement intangible. Mais celle qui fait du savoir une expérience fragile.

"L’air du dehors nous paraît immense, blême, et de quelque façon vide. Nous ne percevons plus aucun des deux mondes, ni celui, souterrain, des Étrusques, ni celui du jour banal qui est le nôtre. Silencieux, épuisés, nous revenons vers la ville environnés de vent, le vieux chien stoïquement sur nos talons – et le guide nous promet de nous montrer les autres tombes dès le lendemain" (D.H. Lawrence)

  

 

Croquis étrusques, D.H. Lawrence, traduit jean-Baptiste de Seynes, préface de gabriel Levin, Le bruit du temps, mai 2010, 286 pages, 20,40 euros, ISBN-13: 978-2358730198.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 04:38

 

peuple.jpgOn se rappelle l’effroyable intendance de Pierre Rosanvallon légiférant des siècles de silence en affirmant que le Peuple était introuvable.

Dans sa lignée, ils furent nombreux à vouloir oublier que le peuple existait. C’était oublier que dans la même temps, l’Etat s’employait à transformer le peuple (dont la compréhension ne peut relever que de catégories politiques), en populations (catégorie biologique), que l’on pouvait isoler, manipuler et neutraliser à souhait.

Des collaborations qui tentent dans cet opuscule d’éclairer cette notion à nouveau frais, d’aucunes maintiennent cette idée que le Peuple n’existe pas. Certes, il est délicat de subsumer sous une pareille généralité des vécus et des sensibilités qui ne s’offrent guère à saisir qu’en rangs dispersés. La belle affaire cela dit…

Qui ne s’étonne pas de ce que Populaire soit sorti du langage politique qui lui a préféré, pernicieusement, le déploiement solennel du terme Populisme, lequel, en fin de compte, ne sert qu’une vraie cause : celle des élites bien pensantes, ahuries de voir que leur hochet prend si bien.

Des collaborations de cet ouvrage, je retiendrai surtout celle d’Alain Badiou, la plus pertinente, on verra pourquoi à mon sens.

Pour Alain Badiou, s’il y a certes une rhétorique illisible de l’appel au peuple, c’est parce que l’on a vidé ce substantif de son contenu politique. Qu’est-ce qui fait peuple au fond ? Et non "Un" peuple. On l’a vu dans le Printemps arabe : c’est son caractère d’émancipation.

Il faut d’emblée mettre de côté l’enracinement "national" de la notion : un Peuple n’est pas un Volk. Différence de taille, que ne relève pas Badiou, le Volk s’inscrit dans une durée (millénaire) et inscrit la stabilité de l'Histoire transcendant ses aléas, quand le peuple, lui, fait rupture dans l’Histoire et ne s’inscrit pas dans la durée : il n’est pas un patrimoine.

Le Peuple français, au sens de Volk, n’est au mieux qu’une catégorie de l’Etat conçue pour asseoir la légitimité de ses dirigeants.

Car à la vérité, le peuple doit être cherché du côté du surgissement : il est ce qui surgit contre l’Etat pour affirmer son désir de changement avec un ordre devenu arbitraire, une organisation de la vie qui a fini par annihiler toute souveraineté populaire.

Le peuple, c’est ce qui désigne ce processus politique émancipateur, non ce qui stagne au fond d’une mémoire nationale bien souvent obscure.

Qu’on se rappelle le Peuple de 1789, celui de 1936, voire de mai 68 : il est ce moment où les citoyens redeviennent acteurs de leur destin politique, ce moment de soulèvement où surgit non pas la conscience de représenter la majorité silencieuse, mais d’être le principe souverain conscient de lui-même, de sa force et de sa légitimité. Il est ainsi ce qui congédie brutalement l’Etat devenu illégitime et dans ce moment de crispation, il est une minorité qui ne parle pas au nom de l’ensemble, mais qui déclare, et surgit dans sa nouveauté politique.

Une minorité certes liée à l’ensemble physique de la nation et c’est du reste la qualité de cette liaison qui fonde la réalité politique de sa surrection et ses chances de succès.

On le voit, entendu comme ce moment où les hommes et les femmes décident que cela suffit, qu’il faut changer vraiment, la notion a de l’avenir.

Et entre nous, elle a aussi de la gueule, et nous avec quand nous faisons peuple et que nous ne nous laissons plus enfermer dans cette nauséabonde catégorie de "classe moyenne" qui est, selon Badiou, le nom du peuple français aujourd’hui, sacrifié à l’autel des ambitions politiciennes féroces, et devenu le bon peuple silencieux des oligarchies financières.

  

Qu’est-ce qu’un Peuple ? Collectif, La Fabrique éditions, coll. La Fabrique, 1er trimestre 2013, 124 pages, 12 euros, ISBN-13: 978-2358720465.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 04:18

louisebourgeois.jpgUne femme élégante se contemplait dans le miroir d’une banque italienne, à Sienne. Et de retour chez elle, se mirait encore dans celui de sa chambre. Elle se paraît et s’admirait, se désirait élégante et ne savait encore si cette élégance la satisfaisait ou si elle ne préférait pas plutôt paraître désirable.

Elle s’aimait au fond simplement –le croyait du moins-, dans cet idéal d’élégance où l’on se chérit avec mesure, tout comme l’on apprécie son prochain dans la bienveillance de l’être qu’il offre au monde.

Il y avait bien certes cette clôture narcissique dans le regard qu’elle posait sur elle, mais elle s’en consolait en affirmant que ce n’était à tout prendre que l’usage et le fondement de presque toutes les relations humaines.

Dans le miroir son œil glissait d’une posture l’autre, d’une courbe au relâchement de ses sens. Elle se livrait à son regard, captant, cherchant, provoquant le désir, le construisant méthodiquement, moins amante d’elle-même que se livrant à son propre désir, l’œil rivé sur ses charmes si parfaitement accessibles.

Elle savait le trouble qu’elle pouvait provoquer, si fort qu’elle le révélait parfois là où il ne devait pas surgir. Mais elle savait l’orienter, ignorer l’excitation d’un proche interdit.

Seule devant son miroir elle doutait cependant, incertaine, rejetant le terme sexuel à l’orée d’une audace qu’elle hésitait à vivre.

Il y avait bien certes, à force de contemplation solitaire, cette libido sans sexe dont elle voyait que peu à peu elle risquait de former l’essentiel de sa vie amoureuse.

Et c’était bien une menace qu’elle devinait, là, devant son miroir, dans l’abandon pathétique à l’élégance qui la manifestait.

Elle se résolut alors à n’observer dans son miroir que son pouvoir de séduction quand brusquement elle eut l’intuition qu’il lui serait possible de voir, peut-être, le vrai objet de son désir.

N’être plus seulement élégante. Ni même séduisante.

Elle commença de se dévêtir.

Qu’est-ce qui donne au désir sa puissance ?

En négligé de soie son regard fit retour sur un mode plus troublant.

Quel objet sexuel faisait donc retour dans ce voir ?

Louise-Bourgeois-Nature-Study.jpgElle abandonna la soie pour une parure plus libertine, les seins dressés hors des balconnets, ramenant tout ce dispositif visuel dans la réalité d’un présent plus dévoyé.

Son corps appareillé, bas résilles, talons hauts, balconnets, ce n’était plus sa réalité qu’elle exhibait à présent, mais ses éclats.

Qu’y a-t-il à voir, se demandait-elle, dans ce regard qu’elle cherchait éperdument des yeux et que son miroir lui renvoyait sans le montrer ?

Elle éprouva son excitation, organisant ses retrouvailles avec l’objet réel de son désir, l’excitation, le trouble, qu’elle ne savait encore nommer.

Naître au désir de soi.

Naître au désir.

Dans une pareille tenue, lascive, elle construisait un regard posé sur elle sans pudeur.

Voir ce regard qui désire infiniment, qui fouille, qui s’approprie son corps. Être sous le regard concupiscent de l’autre, ce spectateur indécent à qui confier l’obscénité de tout voir, tout découvrir de son intimité.

Elle voulait voir et réussissait d’une manière confuse, à voir ce qui n’était pas à l’image dans le miroir mais qui fondait cette image d’elle qui à présent l’excitait tant. Elle voyait ce qu’aurait pu voir le surveillant obscène, inquisiteur placé au centre conceptuel mais non visuel de la scène qu’elle jouait devant son miroir.

Elle voyait ce regard et préférait au fond son obscénité triviale au plaisir délicat qui l’enfermait habituellement dans sa stérile élégance, et dont elle mesurait combien elle risquait de la rabattre sur le fonctionnement stéréotypé de la solitude pathétique d’une beauté par trop organisée.

Elle se choisit lascive, donc.

Et passa de l’autre côté du miroir, ouverte au phallus érigé, brandi, emblème manifeste de son excitation, que signait la rigidité du phallus qu’elle savait imaginer.

Tout le problème était maintenant d’animer cette turgescence, et non uniquement ces images qu’elle possédait si bien déjà.

Que pointait son désir, sinon l’excitation d’imaginer l’autre à l’œuvre de sa propre jouissance ?

Mais quel autre ?

Déjà un songe l’obligeait dans une image poétique du monde. L’autre prenait ce visage ou cet autre, la ramenant au même de son attente où la houle des reins diligente ses douces marées.

Mais aujourd’hui elle voulait toucher au plus fort du désir qui l’envahissait : le phallus érigé, qui n’est pas l’apparence de tel ou tel, mais l’image absolue du désir, une image qui ne serait pas assignée mais le désir, dans son surgissement même.

Livrée à son désir, son désir la livrait à cet autre sans visage obsédé de sa seule possession.

louiseb.jpgElle jouissait de se voir être vue, de voir ce que l’autre voyait en elle.

Qu’est-ce qui fait jouir un être qui se regarde ?

La traque du désir. Dans le chassé-croisé du désir vu et exhibé.

Que seul l’inconnu promet, convoyant à l’inattendu où sourd l’équivoque de ne rien pouvoir contrôler de cette houle géante à son accomplissement.

Dans le miroir de sa chambre, adossée au frôlement de ce désir sans nom, elle se laissa aller, chavira les mains entre les cuisses, la pointe du sein tendue.

S’abandonner à ce qui aime dans le désir et non désirer ce que l’on aime.

Péripatéticienne embarquée dans ces confins où nulle connaissance ne sauve du désir immense qui ne renonce à rien.

Péripatéticienne d’un désir que rien à l’avance ne sait renseigner.

Ce quelque chose de n’être pas, si court instant de l’autorévélation pathétique de la chair dont le nombre se prive.

L’autre inconnu entré soudain dans ce dispositif lui révélant tout aussi soudainement ce que le désir cache habituellement de son fonctionnement dans le désir de prolonger sentimentalement le badinage charnel.

Ce désir, elle le vit bien, ne préexistait pas à ce qui d’ordinaire enveloppe le désir dans l’autre convoité.

Qu’est-ce que désirer autrui ?

Qu’est-ce que désirer ?

Désire-t-on autrui comme on désire, le ventre soulevé loin des réconfortantes séductions ?

Comment désirer autrui si je n’ai pu affronter ma peur d’être désiré non pour moi mais pour le désir caché en moi ?

Cet interdit d’un désir incalculable…

Ne l’ai-je pas trop vite enfermé dans le dedans des décences amoureuses, où désirer n’accomplit jamais tout le désir disponible ?

phallus-1.jpgUn désir en souffrance restait au fond du miroir.

Un désir en souffrance qui agitait ses obscènes démonstrations.

Un désir en souffrance, se dit-elle, comme une compréhension de soi qui aurait échoué devant la duplicité des énoncés de la vie…

Peut-être aurait-il fallu commencer par là, songea-t-elle. Désirer ce qui ne me désire pas mais désire son désir enfoui au fond de moi.

Qui désire ce chemin qui ne mène nulle part, sinon peut-être à la proximité du plus ténu des sens d’être.

Plutôt que d’avoir trop vite ouvert les bras à ma vieille romance amoureuse.

Et depuis son obscénité construire, peut-être seulement, la possibilité d’aimer.

 

 

images : sculptures de Louise Bourgeois.

Repost 0
Published by texte critique - dans Amour - Amitié
commenter cet article
26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 04:42

 

enzoMais… Est-ce vraiment de Maîtres dont nous avons besoin ?

Dans cet entretien, Enzo Traverso récapitule tout d’abord longuement cette histoire française de l’intellectuel, inaugurée par l’Affaire Dreyfus et qui connut en la personne de Sartre son accomplissement le plus achevé. Une histoire exclusivement française donc, et c’est dommage, parce qu’il aurait été intéressant de la comparer à d’autres histoires, celles des ex-pays de l’Est par exemple où le mot s’inventa, pour aller puiser peut-être du côté des nihilistes russes de quoi élargir cette réflexion –la figure de l’homme de trop qu’incarne le personnage de Tourgueniev, Bazarov, méritant à elle seule un vrai développement.

Mais peu importe. Une histoire franco-française donc, qui n’omet rien de l’engagement, du magistère d’opinion, de la polarisation droite-gauche, et jusqu’à la récente transformation de l’intellectuel en expert, conseiller du prince ou universitaire à la solde des cabinets ministériels, voire expert autoproclamé ne cessant de distiller sa prétendue neutralité dans les médias qui nous abusent.

L’expert donc, au service du Pouvoir, politique, industriel, économique, financier, qui a fini par convaincre l’Université elle-même qu’elle devait cesser de produire de la pensée critique pour valoriser, au travers des Masters, la fabrique du technicien congruent.

Exit donc l’intellectuel critique. Le dernier, c’était Bourdieu. Aujourd’hui, il reste bien un Badiou pour creuser une voie originale, mais dans leur immense majorité, ceux que l’on dénommait intellectuels ne savent plus eux-mêmes ce qu’ils sont, démonétisés qu’ils sont, sans parler de ces masses effarantes de jeunes et de moins jeunes chercheurs prolétarisés, en vacance éternelle de postes ou plongés dans la précarité.

Il n’y a plus d’intellectuels en France, et c’est peut-être tant mieux, le signe d’un profond changement en tout cas.

Oublions bien évidemment au passage ces marionnettes qui sont les purs produits de la société du spectacle néo-libéral : les Onfray, BHL et autres Finky.

Il n’y a plus d’intellectuels, seuls les médias en rafistolent à la hâte.

Traverso scrute donc notre passé pour tenter de comprendre comment tout cela s’est produit. Dans cet effort, quatre observations me retiendront.

Tout d’abord, cette fabrique du retournement de l’opinion d’où s’est absenté le sens critique fut inaugurée dans les années 80, avec la montée en puissance des think tanks, dont la visée objective comme disaient les marxistes, était au fond de neutraliser toute pensée critique pour ouvrir en grand l’horizon de la répression citoyenne.

Dans la foulée, cette conversion s’est accompagnée d’une transformation des enjeux des Partis de Pouvoir, qui n’ont aujourd’hui besoin ni d’intellectuels, ni de militants, mais de managers et de communicants.

La seconde observation concerne la transformation de l’espace culturel, converti à l’industrialisation de la culture, sous les bons auspices d’un Jack Lang. L’édition par exemple, loin d’être sauvée, fut précipitée dans la production en masse de livres conçus selon des plans de marketing, loin de toute audace intellectuelle.

Enfin, "Privé d’utopie, le monde s’est tourné vers le passé, la mémoire est devenue une obsession culturelle". Le Devoir de Mémoire prit habilement le relais de la révolte utopique, pour nous enfermer dans le ressassement compulsif de nos défaites.

Là où je serais en total désaccord avec Traverso, c’est à propos de sa tentative de reconstruire néanmoins un nouveau modèle de secouriste cultivé qui saurait éclairer notre chemin… Pour sauver la figure de l’intellectuel, Traverso convoque Foucault et son idée d’intellectuel "spécifique", élaborée dans les années 70 autour de luttes spécifiques, la prison en ce qui le concernait. Un intellectuel capable de mobiliser son savoir plutôt que des valeurs nous dit Traverso, et qui se ferait l’interprète des événements qui s’offrent à nous et nous bousculent. Ces segments de faits de société où dérouler en fait une culture très sciencespotarde… Quelque chose entre paillettes et profondeur de pensée, le jeté de poudre aux yeux en guise de conscience politique… Merci, on a déjà donné…

Au fond, en refermant le livre, force est de constater que Traverso n’a pas grand chose à nous dire. Nous n’avons pas besoin de maîtres, mais de collectifs, un peu à l’image des Economistes atterrés discutant inlassablement, épinglant, révélant l’immense racket dont nous sommes les victimes. Alors, sans rire : que cent collectifs s’épanouissent !

  

 

Où sont passés les intellectuels?, Enzo Traverso, Régis Meyran, éd. Textuel, février 2013, 112 pages, 17 euros, Collection : Conversations pour demain, ISBN-13: 978-2845974579.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 04:35

 

echec-scolaire.jpg250 000 enfants sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme. Ni bac, ni brevet, ni BEP, rien. Ce chiffre émane du Ministère de l’Education Nationale, mais il n’est pas public. Les médias préfèrent diffuser celui de l’INSEE, établi sur un mode de calcul qui en minimise l’ampleur.

250 000 élèves donc, qui n’ont pas échoués : l’école n’a pas su les faire réussir. Ou n’a pas voulu.

250 000… Au seul énoncé de ce chiffre vertigineux, on comprend bien que la cause ne peut être que politique, au-delà de la nécessaire explication sociologique. Mais l’ouvrage, cette fois encore, n’en dit mot et préfère, exactement comme le fait le Ministère de l’Education Nationale, détourner pudiquement sinon honteusement, son regard du caractère politique de cet échec. Et cette fois encore, on croit pouvoir s’en sortir en faisant in fine porter le poids de cet échec par les familles, sinon les élèves eux-mêmes… L’approche demeure exclusivement psycho-pédagogique. On cherche des réponses à apporter aux plus "fragiles"… 250 000 !… Une paille ! 250 000 à qui l’on va s’amuser à dire que pour réussir, il faut "être bien à l’école". Certes…

La réussite des enfants relèveraient donc d’un effort collectif (mais non politique), associant parents, éducateurs, professeurs et élèves… Le tout débouche sur un petit guide à l’usage des familles… Comment les appeler, ces familles inquiètes, mais intéressées encore à la réussite de leurs enfants ?… Des familles "normales" peut-être, à l’image d’un Président "normal"… Des familles décidées à faire en sorte que leurs enfants s’en tirent –mais individuellement s’entend.

La réussite donc, dans cette perspective, est d’abord une affaire d’excitation. Et l’ouvrage de rendre compte des dernières avancées des neurosciences sur la question, scrutant les processus cognitifs non sans intérêt, dans leurs relations aux émotions, pour témoigner d’un découplage auquel notre système éducatif ne serait pas assez sensible.

A présidence normale, école normale… Faisant fi des conditions sociales et politiques des conditions d’apprentissage, on s’interroge donc sur le type d’intelligence qui est à l’œuvre à l’école. Avec au passage cette question posée comme par mégarde : pourquoi les enfants d’enseignants réussissent-ils mieux que les autres ? Ben… Parce qu’ils ont les clefs mon Capitaine… Ils connaissent les réponses physiques, psychologiques, cognitives, émotionnelles et intellectuelles qu’il faut apporter à leurs professeurs pour réussir, ils connaissent le système d’évaluation proposé et les justifications qu’il convient de lui fournir… (L’école n’évalue que ce qu’elle sait évaluer).

Bien évidemment, l’ouvrage n’est pas inutile, qui met cette fois encore en accusation un système destiné à extraire des élites, au détriment de l’immense masse de ses élèves qu’elle ne songe guère à instruire, à la vérité. Un système dont la notation est le bras armé, destructeur psychologiquement. Qu’importe l’extrême diversité des mémoires, des intelligences. Qu’importe l’existence d’autres manières d’évaluer, celles de ces pays du Nord de l’Europe par exemple, dont les résultats en terme de savoirs effectivement transmis sont bien supérieurs aux nôtres et qui ont bâti toute leur approche sur la confiance de l’élève en lui-même. Qu’importe ces études médicales qui révèlent qu’en France, un élève sur deux a le ventre noué quand il franchit les portes de son école. Qu’importe le niveau hallucinant d’absentéisme dans les écoles françaises, ainsi que le déplore le Ministère. Qu’importe que la pratique de la lecture, en milieu scolaire, se soit littéralement effondrée ces cinq dernières années en France, selon une étude que le Ministère, toujours et encore, tarde à révéler. De toute façon, il semblerait bien qu’au-delà d’une agitation de surface, l’on ne veuille pas agir réellement. Peut-être la France socialiste a-t-elle résolu, en bonne élève appliquée, de suivre à la lettre les recommandations récentes de l’OCDE, prenant acte du fait que la mondialisation des échanges n’ouvre qu’à la précarité d’emplois non qualifiés, conseillant de ce fait aux pays développés des coupes sombres dans leur budget d’éducation : pourquoi former en effet des jeunes instruits, quand on sait qu’ils n’auront que des tâches balourdes à accomplir ?

La pratique de la lecture donc, dans cette perspective… Une chute vertigineuse ces cinq dernières années. Encore que : le détail vaut la peine qu’on s’y arrête, car il dit tout de cette absence de conscience politique de l’Instruction Publique. Les milieux populaires ne lisaient pas beaucoup, ils ne lisent plus. Les classes moyennes lisaient un peu, elles ne lisent pratiquement plus. Les enfants de cadres moyens lisaient davantage, ils ne lisent que très peu désormais, et du digest de préférence. Seuls ont résisté à cette érosion les enfants des cadres supérieurs, qui continuent de lire beaucoup, et qui sont aussi ceux qui "réussissent le mieux", squattant les bancs des classes prépas –parenthèse, le Ministère reconnaît de ce point de vue le total échec de l’instruction publique : les inégalités se sont renforcées depuis une bonne vingtaine d’années, l’école du mérite n’existe pas.

Emplâtre sur une jambe de bois, il resterait donc la piste de la didactique pour contrer ces inégalités. Et la connaissance d’une sociologie efficace de la lecture. Certes, il n’est pas inutile de connaître les conditions qui transforment nos bambins en lecteurs cultivés : qu’ils soient d’abord confrontés à des actes de lecture. Des parents sans livres, ça ne donne à l’évidence pas des enfants lecteurs… Des enfants à qui l’on n’a pas transmis le goût des histoires non plus. Tout comme l’étude révèle qu’il faut les exposer à la démultiplication des types d’écrits, et les reconnaître dans leur statut de lecteur. On oublie simplement que si le désir d’apprendre est d’abord le désir d’appartenir à un groupe, au sein duquel l’enfant a besoin d’être reconnu dans l’élaboration d’une pensée collective, lui qui est apte, très tôt, "à se mesurer au vertige souverain de la pensée humaine", cette appartenance est très clivée, dans un pays tel que le nôtre…

 

Echec scolaire – La grande peur, de Julie Dupin, Editions Autrement, avril 2013, coll. ESSAIS-DOCUMENT, 152 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2746734432.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 04:21

besoFederico Garcia Lorca… A la jeune fille, au jeune homme, dédiant ce feu qui dévore le paysage gris qui l’accompagne, celui de l’amour obscur peut-être, qui lui valut sa fin atroce, l’horreur pour dernière image, l’angoisse du ciel devant les préjugés tenaces, orduriers, le monde renversé, noyé sous des larmes de sang qui dessinent avant l’heure le décor où l’Europe va se consumer. Fedérico, "torche glissante", au fond d’une fosse assassiné. "Ce poids de mer" qui vient battre nos temps desséchés, lit de détresse parmi les ruines européennes, et la passion, cette science amère qui aujourd’hui encore nous tend les bras.

Federico assassiné atrocement un jour d’août 36, parmi les grappes d’anarchistes et de communistes exécutés sauvagement au long des routes phalangistes. El Capitan, dans ce roman, officiant sous son épais manteau de cuir, livrant Garcia Lorca à la vindicte fasciste, l’humiliant une dernière fois, le torturant avant de le jeter dans une fosse pour le recouvrir des cendres de l’Espagne agonisante. Que reste-t-il de Federico Garcia Lorca ? La Passion d’un monde cloué lui-même à son propre pilori, non pas le désir de Révolte, mais l’agonie psychotique d’une idolâtrie trop personnelle pour faire monde.

Il reste ce jeu de bascules et de retournements. Un roman, moins hard-boiled que policier, soumis aux lois de l’intrigue qui disposent de l’art romanesque pour le consumer en une machinerie maniaque et compulsive. Notre site en réalité, obscène, qui nous ferait volontiers désespérer de notre propre histoire. Il reste Thomas, le flic épuisé, lardé de cauchemars qui le rongent, alerté le soir de son mariage par l’appel de son ex –nous ne sommes plus que des ex, ex-révolutionnaires, ex-gauchistes, ex-humanistes, rien d‘autre que des vies consumées, empêtrées dans leurs cendres. Thomas interloqué au bout du fil, qui a mis tant de temps à refaire sa vie sans y parvenir tout à fait, son ex dans un souffle appelant à l’aide, retrouvée le lendemain carbonisée sur une voie ferrée aux alentours de Marseille. Et Garcia Lorca, l’effigie qu’elle dévorait des yeux, exhumé pour livrer une dernière fois sa ferveur à une époque qui en manque. Son ex qui a coursé les survivants d’un autre monde, accumulant les preuves infaillibles de la corruption des socialistes espagnols qui créèrent en 1984 le GAL, ces commandos d’action terroriste voués à l’exécution sommaire des membres de l’ETA, avec la bénédiction de Felipe Gonzalez, qui n’en fut jamais inquiété. Des commandos fascistes à la solde des socialistes ! Même personnel que sous Franco, El Capitan toujours lui, officiant toujours dans cette ombre primitive… S’en soucie–t-elle seulement, l’ex de Thomas, que seule l’effigie de Federico consacrait ? Thomas donc, vole à son secours, accourt à Marseille, rejoint Aïcha, le commissaire de la diversité, jusqu’à ce que tout bascule et se retourne, dans cette mise en scène terrible où l’on dénonce les bassesses et les compromissions des uns (les socialistes) et des autres (les anciens franquistes), pour mieux les recouvrir d’une cendre plus froide encore, la nôtre, sous les traits de cette femme abîmée dans le fantasme de Federico, sa seule raison de vivre. Que la police de Chirac ait fermé les yeux sur les actions du GAL, que ce GAL ait été commandité par des socialistes pour organiser une politique terroriste d’Etat n’importe plus. La vengeance est odieuse, son retournement ouvre une plaie béante sous nos pas : c’est donc tout ce qu’il nous reste ? Cette machine romanesque qui dévore tout ? Il ne reste de Federico Garcia Lorca qu’une défroque grimaçante, qui nous rend les honneurs de notre déshonneur. L’intrigue est maîtresse, qui délivre le vrai message tout à la fois du récit construit par Gilles Vincent, et de l’Histoire qui est nôtre : la passion de l’intrigue, cette science amère où nous nous sommes tant abîmés.

  

 

Beso de la muerte, Gilles Vincent, éd. Jigal, coll. Polar, février 2013, 248 pages, 18 euros, ISBN-13: 978-2914704977.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 04:19

badiou-copie-1.jpgGauche-Droite, Gauche-Droite, Gauche-Droite… Dans le musellement de la souveraineté populaire, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l’heure, cher Léo… A la curée sarkozyste a succédé le pastiche socialiste. "Depuis que l’idée de Révolution (s’est absentée de nos sociétés), écrit Alain Badiou, notre monde n’est que le recommencement de la puissance", où la pornographie de la démocratie marchande le dispute à la grossièreté de la propagande médiatico-politique. Dehors gronde l’émeute. Mais elle ne parvient pas à se soustraire aux images que le monde de l’argent diffuse à satiété.

Alain Badiou est philosophe. C’est en philosophe qu’il réfléchit notre situation présente. Comment le Pouvoir recouvre-t-il d’images nos imaginaires ? Quel est le nom de ce Pouvoir anonyme, du reste ? Quel est ce fétiche qui nous aveugle et que nous ne savons pas nommer ?

La Démocratie, répond-il. Avec son mensonge politique et son mirage de perfectibilité qui nous plongent jour après jour dans l’attente, dans cette patience consternante, sinon masochiste, que le mot encode, empreint d’un espoir qu’il faudrait toujours repousser mais toujours représenté comme à portée de main, alors qu’il n’a jamais accouché que de l’injustice et de l’immoralité. La Démocratie répond-il avec force, dont la chimère nous aveugle de vains atermoiements.

C’est cet aveuglement qui motive sa réflexion. Quels en sont les mécanismes ? Comment s’y arracher ? Enfermés dans notre pitoyable misère que récapitule à elle seule l’expression de "classe moyenne", nous ne savons plus vivre que la subjectivité morbide que cette expression décline, raidis les uns les autres par l’espoir de "participer (mièvrement) à la formidable corruption inégalitaire du capitalisme, sans même avoir à le savoir"… Enfermés dans nos fantasmes d’usuriers, nous laissons la bride sur le coup de l’Etat démocratique, fondé de pouvoir du Capital despotique.

La révolte gronde pourtant. L’indignation. Mais elle ne produit pas de pensée forte. Peut-être est-ce parce que nous ne savons pas, nous n’osons pas décrypter le vrai sens de notre désir de changement ? L’Etat nous opprime, mais nous n’osons le dénoncer comme une pure machine arbitraire, dépourvue de toute légitimité politique. Peut-être n’osons-nous pas voir dans la Démocratie une fiction exclusivement destinée à confisquer notre pouvoir populaire souverain ?

Cependant que le temps presse. Il ne s’agit plus de mieux régler la corruption, ni de vouloir participer au rêve médiocre de la classe moyenne, mais de défaire cette idéologie mortifère dans laquelle nous croupissons.

Car il y a danger. Il y a urgence. Et la puissance latente de l’événement que nous sentons tous venir, pourrait bien se perdre dans des gestes de désespérés, sinon un dernier et fatal virage à Droite….

Mais il s’annonce déjà, redoute Alain Badiou, qui n’est guère optimiste. L’avènement de ce légitime désir de révolte semble déjà se perdre, tant il est mal engagé. Et Badiou de tenter, en philosophe, d’en décrire les usages, sa captation par des représentations morbides, la facticité de notre présent. Il faut désimaginer, nous dit-il, construire ce moment culturel qui parviendra à déboulonner l’emblème qui nous oppresse, le fétiche qui nous aveugle. Seule une pensée forte, organisée et populaire, seule une critique radicale de la Démocratie, une critique créatrice, nous permettra de nous sortir de la nasse dans laquelle le monde politico-médiatique nous a enfermés.

  

 

Alain Badiou, Pornographie du temps présent, Fayard, avril 2013, coll. Essais, 64 pages, 5 euros, ISBN-13: 978-2213677934.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 04:16

 

Linguisterie… J.C. Milner en adopta le terme lors d’un cycle de ses conférences à l’Ecole de la Cause freudienne dans les années 98-99, à propos de Lacan et au-delà, pour tenter d’expliquer le déclin de la linguistique en France, ou plutôt, le désintérêt de plus en plus marqué des intellectuels français à son endroit et regretter que la linguistique ne demeurât pas le paradigme structurant notre histoire contemporaine, ainsi qu’elle l’avait été à l’époque du structuralisme. Exit le linguistic turn, le paradigme de l’Histoire reprenait le pouvoir, encore que le pictural turn lui volait déjà la vedette, reprenant à nouveaux frais les problèmes posés par la langue et son site dans nos histoires singulières autant que dans l’histoire intellectuelle, en particulier en ce qui concernait le problème des frontières.

Qu’y a-t-il, justement, à propos de frontière, de l’autre côté de la frontière que la langue dessine ?, se demandait alors Miller. Qu’y aurait-il, qui ne s’articulerait pas en propositions données de significations ?

La signification, précisément, Milner en faisait la frontière de la langue, sévère, arbitraire, coercitive et restrictive au point de nous contraindre presque, au terme d’un bilan assez lourd, de refuser pour le coup la linguistique, toujours trop du côté de la signification, plutôt que du sens. Non sans raison, Milner souhaitait que cette dernière ne fît pas trop frontière dans le langage, au sein duquel la langue ne touche au réel qu’en laissant de côté la signification (l’effet Finnegan’s Wake).

Reprenant à son compte les apories de Wittgenstein, Milner réaffirmait que "l’analyste doit penser ce qui ne se laisse pas penser", tout en se plaisant à considérer que penser, en ce qui concernait l’analyste, n’était au demeurant pas le bon terme.

Montrer, dire. Rêver peut-être. Et encore : le rêve ne montre pas, il dit semble-t-il. Mais ce qu’il dit, il le montre, bien que l’inconscient ne soit pas exposable comme l’est une œuvre d’art…..

Avec Lacan, Milner voulait dans cette conférence nous encourager au fond à travailler les deux côtés de cette frontière de la signification, pour en affirmer le caractère non essentiel. Ralliant pourtant secrètement la cause de Wittgenstein, certifiant qu’il ne peut exister de langage privé –pas même celui de l’inconscient, dont la grammaire est si précise- Milner concluait par une pirouette : en révéler les règles serait le dissoudre. Mais dans quoi ?

Qu’on se rappelle à présent la proposition énigmatique de Wittgenstein : "ce dont on ne peut parler, il faut le taire". S’il y a frontière dans le langage, la signification est d’un côté, pas de l’autre… Mais pour qu’il y ait frontière dans la langue, il faudrait qu’il y ait des choses ou des événements qui se diraient dans une autre langue, éprouvée, éprouvante, capable de s’énoncer hors de toute proposition de signification…

Ici, la logique du langage se séparerait en effet de la linguistique, pour refluer du côté de la linguisterie –Lacan en ouvrit la voix… A la manière d’un cuistre parfois, dirent certains. A ce qui résiste au langage en fait, tant il est vrai que dans le vocable "manière" s’annonce autre chose, qui est de l’ordre de la "main". A la "façon" dirais-je, au sens que Descartes donnait à ce mot, capable de jeter un pont entre la sensation et la raison. Et en frappant l’ensemble de la communauté savante de ce paradoxe que choisir la linguistique, au fond, c’était choisir que la langue fasse frontière, subsumée sous les ordonnances des grammairiens. Or Lacan ne cessa d’user d’effets de bord pour s’arrimer au sens et tenter l’échappée belle du sens hors de la signification…

Alors maintenant, savoir s’il existe ou non des langages privés… Milner n’en dit pas grand chose à vrai dire dans cette conférence, sinon que tout sujet parlant obéit aux règles de manière privée.

En fin de compte, si le langage suppose des disciplines, Lacan travaillant ses phonèmes et Wittgenstein le silence où selon lui s’épuise l’ordre du privé, parler, c’est peut-être refuser de s’installer dans une présence pleine. Ou l’être à la limite. Où se comprendre et comprendre l’autre n’échouerait pas (totalement) devant l’artifice des énoncés –ces procédures qui finissent par réduire au silence et à l’absence.

De quel côté de la langue se tenir ? Si le langage n’est pas privé de sol, on ne peut s’y jeter qu’à corps perdu, là où le concupiscent et l’irascible en fonde l’occasion. Car de quoi la langue a-t-elle la charge ? De ce que le sens ne soit pas une chose, mais un dialogue où le dehors ne cesse d’affluer. Le débord des mots. Qui est peut-être l’objet réel de tout échange et conduit nos échanges à leur ruine, cet objet le plus caractéristique du monde contemporain, qui feint éternellement de se taire. Encore faut-il résister là encore, de nouveau, à la tentation de l’entente réfléchie avec ce dehors. Du fond de cette ruine, il n’y a pas que du langage à faire signe : il y a l’être, jamais installé comme présence pleine.

Repost 0
Published by texte critique - dans LITTERATURE
commenter cet article

Présentation

  • : DU TEXTE AU TEXTE
  • DU TEXTE AU TEXTE
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories