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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 04:24

abelard.jpgChevalier errant, toujours en quête de la meilleure solde, cet être instable, aventurier qui, de l’aveu de Saint Bernard, «ne se ressemble pas», cet homme dévoré d’ambition constitue à bien des égards une personnalité surprenante.
Redoutable logicien, cherchant par tous les moyens à s’émanciper de toute tutelle, plus volontiers bouffon que professeur, la nouveauté inouïe de sa vie en fait une figure héroïquement proche de nous, à une époque du reste où s’invente le mot de moderne.
Condamné comme hérétique, celui qui fut le premier grand théologien du monde moderne, tentant de réconcilier la raison humaine et la révélation, se voit restitué dans cette puissante biographie avec une rare présence. Pourtant Michael Clanchy ne s’est pas arrêté à l’anecdote de l’homme, qui toute sa vie conspira contre ses propres intérêts.
C’est tout le système du savoir du Moyen Age qui nous est expliqué ici, aussi bien que son organisation matérielle. L’étude est d’une richesse incroyable, écrite d’une plume insolite empruntant volontiers sa tonalité au romanesque, plus à même de nous restituer la dimension humaine du drame qui s’est joué alors. Abélard comme être singulier, nous intéresse en tant justement que se noue dans son destin l’enjeu d’un monde naissant. C’est la force de cet ouvrage que de le pointer avec tant d’habileté. Et son bonheur que de nous montrer comment ce jargon à la mode, la logique, a su créer les formes de pensée qui permirent d’ancrer la rationalité dans la langue chrétienne.



Abélard, Michael Clanchy, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, éd. Flammarion, coll. Grandes Biographies, 488p., août 2000, 24 euros, isbn : 978-2082125246.

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21 juin 2013 5 21 /06 /juin /2013 04:56

peuple.jpgL’ouvrage est passionnant, édifiant, terrifiant…
Historienne, Deborah Cohen a tenté d’explorer la création et l’usage du vocabulaire désignant les couches populaires, tout au long de ces trois derniers siècles. Des marques langagières extrêmement révélatrices, non seulement de la place que les élites ont assigné à ces couches populaires, mais aussi de l’effort ébauché dès le XVIIIème siècle pour inventer l’idée (et le concept) de société comme principe de construction politique et sociale d’un vivre ensemble porté par des aspirations «démocratiques».

Et le résultat est consternant…
On apprend ainsi qu’au tout début du XVIIIème siècle, le discours était plutôt «naturalisant» : les catégories sociales étaient perçues comme des essences immuables déterminants les comportements individuels. Avant que les progrès de l’observation scientifique et de la contestation politique ne viennent affirmer la figure d’un Peuple opprimé mais «victorieux», recouvrant non seulement sa dignité mais sa capacité d’intervention et d’innovation, politique, sociale, intellectuelle, grâce au discours marxiste particulièrement. Brève parenthèse cependant : dès la fin du XXème siècle, le travail perdant de sa force explicative, les mots qui évoquaient les frontières du social se firent plus violents. De «gens de peu» à «gens simples», le vocabulaire contourna avec beaucoup d’application l’idée que les couches populaires subissaient une injustice. Plutôt que de les nommer sous le vocable de «déshérités», qui convenait le mieux pour décrire ceux à qui l’ont refusait l’héritage historique de la Nation – le plus grand nombre en fait-, les discours s’entichèrent des termes sanctionnant une fatalité. Vocabulaire de la honte qui culmina dans le propos de Raffarin en 2002, au lendemain des élections présidentielles, lorsque ce dernier, s’en prenant aux élites socialistes («la France d’en Haut», non sans quelques raisons), évoqua le sort de «la France d’en bas»…
Discours ambivalent, de mépris plus que de mansuétude pour cette «France d’en bas» sommée de rallier le camp des vainqueurs. Discours de mépris traduisant une troublante réalité : l’absence de mobilité dans une France rigoureusement coupée en deux. Et discours qui, à dire vrai, renvoyait, ainsi que le dévoile cette terrible étude, au vocabulaire de l’Ancien Régime, dessinant les contours d’un pays aux mondes incompatibles. Discours renouant, de fait, avec le mépris dans lequel la France de l’Ancien Régime tenait les catégories populaires.
Mieux : en analysant de près les discours tenus tout au long du XVIIIème siècle, Deborah Cohen révèle des proximités troublantes avec les discours que le Pouvoir politico-médiatique tient aujourd’hui. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la stratégie de domination des classes supérieures s’organisa autour de la production de discours sécuritaires : il s’agissait d’enfermer les couches populaires dans le périmètre de ces discours, auquel bientôt l’on adjoignit une clôture morale pour être certain d’avoir bien verrouillé l’ensemble. Toutes les expressions qualifiant les couches populaires traduisaient alors l’idée d’un espace sans lien avec celui des élites, d’un espace peuplé de figures décrites comme contre-monde. Discours visant in fine à remettre en cause le concept naissant de société, qui néanmoins irriguait un XVIIIème siècle décidément éclairant.
La remise en question, de nos jours, du concept de société, traduit une régression sans précédent. Les classes supérieures, plus dominantes que jamais, achèvent leur sale boulot en affichant comme seule légitime leur culture. Culture au sein de laquelle la figure du Peuple n’embarrasse même plus : le Peuple est devenu invisible. Seule la pauvreté ne cesse de s’élargir en France, et les classes cultivées de s’enrichir comme jamais elles ne l’ont pu. Que le siècle d’avant la Révolution soit plus approprié pour rendre compte des rapports sociaux d’aujourd’hui ne trouble semble-t-il personne…


La nature du peuple - Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe-XXIe siècles), de Déborah Cohen, éditions Champ Vallon, coll. La Chose Publique, mars 2010, 448 pages, 28 euros, isbn 13 : 978-2-87673-526-2.

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 04:29

cent-ans.jpgLa Guerre avons. Le frais, le froid, le chaud nous minent… La faim aussi, la Peste enfin… Un temps de rose et de sang s’épanouit.

Les manuels scolaires passent habituellement très vite sur cette période de la fin du Moyen Âge. La grande intelligence de Claude Gauvard est de nous en proposer une interprétation acérée, offrant l’occasion de réaliser à quel point la conception de l’Etat autoritaire, non démocratique et coercitif est enracinée dans la pensée politique des élites françaises.

Car Claude Gauvard prend les choses autrement qu’à l’accoutumée : cette période est une période de crise, nous dit-elle. Ce n’est ni la Guerre ni la Peste qui la caractérisent, mais une crise qui traverse toute l’Europe autour d’une question cruciale : le désir d’une autre gouvernance et la naissance de l’Etat moderne. Une machine qui accouchera dans le sang –pour l’essentiel : celui du peuple européen.

L’ensemble de l’Occident est donc frappé. D’un point de vue religieux d’abord : les Turcs avancent, refoulant la chrétienté à l’Ouest. La Méditerranée orientale devient musulmane. Les papes vont s’installer en Avignon, sans parvenir à restaurer leur autorité. Partout se pose le problème du gouvernement au sein de l’Eglise, dont la réforme échoue, malgré la pression de fidèles devenus plus exigeants sur les contenus de la foi.

L’Empire, lui, s’est réduit comme une peau de chagrin et s’est replié sur ses territoires germaniques, si bien qu’il n’est plus que le Saint-Empire Romain de la nation germanique… Une vieille dérive allemande…

Le Roi de France entrevoit tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de ce double affaiblissement, de l’Eglise et de l’Empire : devenir l’empereur en son royaume.

Mais une grave crise économique frappe l’Europe. Crise agricole d’abord, avec l’effondrement des récoltes. Paradoxalement, l’agriculture voit ses prix s’effondrer, ses revenus chuter dramatiquement, sous la pression cette fois d’une crise monétaire forgée de toute pièce par la noblesse.

repressione_jacquerie.jpgLe peuple émigre massivement vers les villes, croyant pouvoir y survivre –mais ce sera pour y mourir. Les premières grandes émeutes de la faim éclatent partout dans les villes européennes.

La crise, elle, dure. Les crises devrions-nous dire, en circuit fermé, les crises monétaires provoquant les crises agricoles qui en retour provoquent de nouvelles crises monétaires. Le circuit est parfaitement huilé, les crises, entretenues. A l’arme politique de la monnaie, la noblesse française rajoute celle de la guerre. La guerre continue. Une nécessité économique pour les nobles, qui ont tant laminé l’agriculture et la monnaie qu’ils doivent trouver de nouveaux moyens de pression pour conserver leur train de vie. Guerre contre l’Anglais certes, mais aussi et surtout guerres de rapines des uns contre les autres, des nobles bretons contre les nobles gascons, dépeçant, rançonnant et pillant toujours les mêmes : les paysans et le petit peuple des villes. La noblesse pille son propre pays, se paie sur l’ennemi intérieur, ces français qu’elle dépouille sans vergogne pendant plus d’un siècle. Toutes les formes de guerre sont déployées pour mettre à sac le pays : la noblesse saccage le royaume. Avec la complicité de l’anglais, puisque ces guerres se déroulent exclusivement sur le territoire français.

L’appareil de production est cassé, entraînant la chute des récoltes, de l’élevage, de l’artisanat. Mais dans tout le pays, une immense clameur s’élève. On voit surgir partout une vraie réflexion et une poussée des idées démocratiques. Le Peuple, affamé, se révolte. Des Assemblées représentatives lui sont octroyées, qui deviendront bientôt le fer de lance de la contestation dans le royaume. De doléances en remontrances, il s’agit à présent, malgré la faim, la guerre, la misère, la répression sauvage, de repenser toute l’organisation politique du pays. Le Tiers-Etat songe à limiter les pouvoirs de la noblesse, voire de la monarchie. Partout l’on s’élève contre ces officiers prévaricateurs qui dilapident la fortune du royaume. Pensez : la Peste a décimé la population, de moitié, et dans certaines régions des deux tiers. Mais le pays a vu le nombre de ces officiers rester au même niveau, sinon augmenter pour mieux "encadrer" les français, les rançonner, les emprisonner, les affamer.

jacquerie.jpgPartout les villes se révoltent. Les revendications sont claires : partout on diffuse des textes aux idées égalitaires. Partout on prend la parole pour redéfinir le Bien Commun, et le défendre. Et face à cette situation de jacquerie et de soulèvements urbains, la répression sera sanglante, féroce, meurtrière. Que minimise l’auteure. On envoie la chevalerie en armes contre un peuple armé de bâtons. Partout on assiste à de vrais massacres de populations. A Paris, en 1148, 2000 contestataires sont exterminés – le massacre des Armagnacs. Si bien que toutes les révoltes échoueront. Et non parce que les émeutiers étaient ivres de bière et de vin et auraient fini par préférer leurs agapes à leurs revendications. Ce topos mainte fois mis en avant par les historiens, cette anthropologie carnavalesque bien commode demeure des plus suspectes, sinon intolérable pour ce qu’elle énonce du sentiment populaire de justice. Organisés, il manquait aux émeutiers une structure de combat capable de défaire la chevalerie en arme ainsi que toutes les officines déployées sur le territoire pour assassiner l’opposition politique.

La reprise en main s’exercera dans la terreur. La noblesse va se lancer à l’assaut de l’Etat. Le vrai enjeu est devenu celui de ses institutions, ces rouages de l’Etat moderne fabriqué pour garantir la paix d’infamie de la noblesse française. Des "réformateurs", -le temps des Marmousets-, vont agir pour promouvoir leur conception du service d’un Etat bâti sur la coercition, que cimentera la naissance du statut de la Haute Fonction Publique. Il s’agit clairement d’empêcher les débordements d’un Peuple devenu tout d’un coup par trop affûté politiquement. Les Princes territoriaux vont ainsi mettre la main sur ces rouages et instituer une caste capable d’en garantir la confiscation. Une "société de structure grenue", comme la décrit si pertinemment l’auteure, est mise en place : coterie, solidarités limitées, on soude les uns aux autres les maillons de la chaîne du commandement politique. Par contrats de toutes natures, cultivant aussi bien les liens de parenté réelle que fictive, on met en place le clientélisme de l’Etat moderne. Les subordonnés entrent ainsi dans une relation d’"amitié", créant ces parentèles fictives si préjudiciables aujourd’hui au fonctionnement de la démocratie, et qui voit par exemple des socialistes et des frontistes s’associer autour des mêmes intérêts. C’est cela l’Etat moderne, dont tous les rouages n’ont qu’une seule vraie vocation : capter les richesses du pays au profit d’une coterie qui contrôle l’Etat.

  

 

LE MOYEN ÂGE - LA FRANCE DE LA GUERRE DE CENT ANS - UN COURS PARTICULIER DE CLAUDE GAUVARD, HISTOIRE DE FRANCE - LA COLLECTION FRÉMEAUX / PUF, CLAUDE GAUVARD, Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 4

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 04:13

amour01.jpgEn Mai, par les longues journées,

Il m’est bien doux le chant des oiseaux lointain.

Mais quand je me suis égaré,

Me souvenant de mon amour de loin
je vais plein de désir, morne, tête baissée,

Et ni chant d’oiseau, ni fleur d’aubépine

Me plaisent plus que l’hivernale gelée.

Jamais d'amour je ne jouirai
Si ne jouis de cet amour de loin.
Car mieux ni meilleur ne connais
Et ne vais nulle part ni près ni loin
Car tant est son prix vrai et pur
Que là, devant les Sarrasins,
Pour elle être captif je voudrais.

Triste et joyeux m'en partirai
Quand je verrai cet amour de loin.
Mais ne sais quand la reverrai
Car nos terrains sont vraiment loin.
Il y a tant cols et chemins
Et pour ceci ne suis devin
Mais que tout soit comme à Dieu plaît.

Paraîtra joie quand lui querrai
Pour l'amour-Dieu l'amour de loin.
Et s'il lui plaît j'habiterai
Près d'elle même si je suis de loin.
Alors arrivera l’entretien d’ami,

Et amant devenu proche quoique lointain,
Je jouirai du plaisir de ses beaux dits.

Je tiens bien le Seigneur pour vrai
Par qui verrai l'amour de loin
Mais pour un bien qui m'en échoit
J'ai deux maux car tant m'est de loin.
Ah que je sois là-bas pèlerin,
Et que ma cape et mon bâton
Soient par ses beaux yeux regardés.

Que Dieu qui fit tout qui va et vient
Et qui forma cet amour de loin
Donne le pouvoir au cœur que j'ai
Que bientôt je vois mon amour de loin.
En vérité, et en lieu aisé,
Tel que la chambre et le jardin
Me semblent dans tout temps un palais.

Il dit vrai qui me dit avide
Si désireux d'amour de loin
Car nulle autre joie ne me plaît
Que de jouir de mon amour de loin.
Mais ce que je veux m'est refusé
Car ainsi me dota mon parrain,
J’aime et ne suis pas aimé.

Mais ce que je veux m'est refusé
Que maudit soit le parrain
Qui fit que j’aime et ne suis pas aimé.

moyen-age.jpgJ’aime cette poésie courtoise, héritière du raffinement des cours arabes, célébrant l’"amor de lonh" (l’amour de loin), seul permis aux chevaliers vivant à la cour de la trop noble Dame du suzerain, offerte pourtant chaque jour à leur contemplation, si belle, si intelligente, forçant le désir de simplement paraître et condamnant ses proches à la sublimation ardente de ne devoir plus être pour eux que leur image de l’idéal de la femme à aimer. Inaccessible, interdite, dans l’inassouvissement le trouvère se fait son vassal. Dame trop bien née qu’il ne peut approcher, fatale jusque dans cet amour de loin auquel, par bonheur, bien des Dames succombèrent, cédant au sublime désir de jouir enfin du monde…

 

 

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 04:18

MA.jpgUn cours d’Alain Viala, passionnant, érudit, la Ballade des pendus pour ouvrir à cette superbe leçon de littérature, lue par Mesguich.

Quel poème, à l’écouter aujourd’hui ! Ecrit en prison par Villon, condamné à être pendu. Quel écho dans nos vies, et quel étrange plaisir à l’entendre. C’est du reste de cette relation singulière d’un poème écrit il y a des siècles à son écho en nous aujourd’hui, dont nous entretient Viala. Quelle rencontre est possible avec ces représentations que les homme se sont faites, soumises à nos imaginaires contemporains, à notre réflexion, à notre compréhension, qu’elle passe par la raison ou par l’émotion ? Quelle rencontre quand l’usage demeure si personnel, si intime, laissé en l’occurrence à l’appréciation de chacun par ces lectures que nous donnent Viala et Mesguich. Rencontre certes préparée, balisée, organisée par un appareil critique savant nous guidant dans ce fabuleux Moyen Âge, pour que cette part commune, la langue que la littérature nous offre en partage, puisse vivre en chacun et vivre elle-même dans l’inouï de ses temporalités multiples, là où demeurent les textes littéraires. Villon dans sa cellule, angoissé, moi dans mon salon. Comment un tel texte peut-il m’atteindre ? Comment résoudre au demeurant cette question si compliquée de la destination d’un texte ? Le texte littéraire ne s’impose pas : il s’offre. Lié à une situation, il peut être lu dans une autre. Mais qu’est-ce qui dure dans un texte ? Qu’est-ce qui change ? Pourquoi cette plainte du condamné m’émeut-elle encore ? Qu’est-ce qui est perdu ?

C’est cette présence que l’historien de la littérature explore. Cette présence et cette absence, magnifiquement, chaque fois faisant l’effort de situer les enjeux, les contextes, les mentalités. Car comment explorer un tel corpus ? En acceptant d’être dépaysé, répond Viala, c’est-à-dire en commençant par ne pas projeter nos propres catégories mentales sur ces textes. Car pour bien entendre les textes du passé, il faut accepter leur différence. Et la leçon de Viala de me rappeler aussitôt un séminaire de K. Pomian, nous demandant de bien réfléchir à la question inaugurale de son cours : qu’est-ce qu’un esprit du XXème siècle peut comprendre à cette littérature du début du XIXème structurée par le paradigme de l’Esprit Saint ?

Les choix de Viala sont intelligents : pour explorer cette littérature française, il a construit un corpus de trois cent textes, en adoptant pour critères ceux des textes les plus lus, les plus cités, les plus étudiés, imités, édités… Ces textes qui constituent le fonds de la culture française. Dans ce coffret dédié au Moyen Âge, inutile de dire qu’il ne suit pas à la lettre sa méthode : il déborde constamment, tant le pousse l’amour de la littérature, et nous fait découvrir des œuvres plus rares. Sublime Moyen Âge donc, plus de dix siècles au cours desquels devait surgir brusquement une langue nouvelle, romane, donnant très vite à entendre cet univers qu’elle inventait, de la poésie au roman, la souveraineté d’un art qui désormais allait commander notre rapport au monde.

  

 

 

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE VOL 1, LE MOYEN ÂGE - UN COURS PARTICULIER DE ALAIN VIALA ILLUSTRÉ DE TEXTES LUS PAR DANIEL MESGUICH, Coll. PUF – Frémeaux, Direction artistique : Claude Colombini à l'initiative de Michel Prigent, Label : FREMEAUX & ASSOCIES, Nombre de CD : 5

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 04:50

« Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions »

On connaissait l’excellent
Loin de Chandigarh du journaliste, critique littéraire et écrivain indien, Tarun Tejpal (Le Livre de Poche, mars 2007). Récit d'un jeune couple projeté dans la relecture de l'Histoire de l'Inde au début du XXe siècle. Quelques 700 pages qui ne cessaient de tourner autour de cette Inde nouvelle, entrée brutalement dans la modernité et tentant de larguer les amarres du passé, sans trop y parvenir. Dans Histoire de mes assassins, c’est au fond de nouveau l’Inde qui est le sujet du roman, de Delhi aux villages oubliés du Nord, à travers les trajectoires des cinq «assassins» du personnage central, un journaliste en vue que la police protège parce qu’il incarne justement cette Inde entrée de plain-pied dans le dialogue du monde contemporain que la société indienne, son élite anglophone du moins, veut promouvoir.
Cinq assassins qui ne l’ont donc pas tué, pas forcément issus des classes les plus indigentes, mais férocement emmurés dans l’Inde récusée qui les a engloutis. Cinq trajectoires brisées, captées au saut de l’enfance par l’engrenage du crime, marquées du sceau de l’innommable dans la mêlée des foules indiennes. Tel Chaku, l’espoir de l’Inde pour sa famille, armé désormais de son couteau dont il a vite appris qu’il était fait pour semer la terreur. Ou Kabir, le rejeton musulman de la Partition funeste de 1947, Kaliya et Chini, survivants dans la gare qui leur tient lieu de monde, et Hathoda Tyagi, épouvantable fracasseur de crânes. Cinq destins dérobés à l’immensité de la population indienne - demain plus importante que celle de la Chine. A danser leur danse de mort entre sikhs, musulmans et hindoues. Erigés en martyrs par le narrateur, suppliciés encombrants des monstrueuses déchirures de l’Inde moderne. C’est en effet par leur biais que l’auteur a choisi de dénoncer cette entité monstrueusement inégalitaire qu’est l’Inde, avec ses castes dont la plus terrible est la dernière en date – la caste supérieure anglophone. Un monde toujours ébranlé par des conflits religieux récurrents, campant sur son seuil d’implosion.
Roman corrosif, grotesque à bien des égards, convoquant cette langue qu’un Salman Rushdie avait préparée à sa façon, flamboyante, baroque, on ne sait comment dire, traversée par une clameur hystérique, babil fou prenant volontiers une tangente apocalyptique, la «langue» de Bollywood, celle de tout un peuple submergé par sa logorrhée, mais roman inquiétant sous ses dehors désopilants, s’annonçant comme le troublant avertissement de convulsions terribles. «Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrit son narrateur, ce journaliste anglophone conscient de ce qu’il incarne. Fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et d’arrogance qui pourrait bien en effet tout emporter – et nous avec.


Histoire de mes assassins, de Tarun Tejpal, Littérature étrangère XXIe, Buchet-Chastel, septembre 2009, trad. de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat, 592p., 25 euros, ISBN : 9782283022832

 

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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 04:18

 

logo_repub_franc_feu.jpgOn se rappelle les propos de Hannah Arendt sur la banalité du Mal. Mais déjà moins la Palme d'or de 2009, attribuée à l'Autrichien Michael Haneke pour Le Ruban blanc.
Un film dont tout le monde s’accordait à vanter la photographie somptueuse - en noir et blanc-, et la gravité du sujet : les dégâts de l’éducation autoritaire qui avait la faveur de la vieille Europe Réformée du début du XXe siècle. Education rigoriste, conforme à l’idéal culturel des pays protestants, si méfiants à l’égard de l’individu, voire à l’égard de la nature humaine tout court.
Rappelez-vous : il s’agissait d’un film sur la naissance de la terreur civique. Le film de Haneke, nous assurait Toubiana, le grand essayiste contemporain du cinéma, "(était) splendide, profond, filmé à la bonne distance". Mais à quoi tenait sa force ? A ce qu’il portait un regard implacable sur une conception de l’éducation qui n’était plus la nôtre ? Non, à l’universalité du sujet abordé, répondait Toubiana, à savoir : la question du Mal, "et comment il s’installe et se distille à travers les mailles les plus infimes d’une communauté villageoise allemande, à l’aube de la Première Guerre mondiale ".
Tous les poncifs resurgirent du coup, dès lors que l’on songeait au Mal sans en expliciter l’infortune : qu’il ne parvienne pas à s’élever au rang de substance et qu’il ne soit au fond justiciable que des seules catégories du Bien. Bien commode alors d’en supposer nos âmes pleines, indéfectiblement, pour éviter d’avoir à le dénoncer. Bien commode, parce que cela permettait l’amalgame : le mal était en nous, indubitablement, assurément partagé, peut-être le sentiment le mieux partagé au monde.

Rien n’a fondamentalement changé aujourd’hui, nous continuons de penser que le mal tient pleinement dans son évidence, alors qu’il est possible de le nommer, de le dénoncer plutôt que de le chérir vriller au fond des âmes, tapi dans quelque repli obscur d’une peur qui a, en réalité, beaucoup d’autres noms que celui du Mal.
Voilà qui n’est pas sans rappeler d’autres succès de l’époque, la nôtre, comme celui des Bienveillantes, explorant cette même prétendue banalité du Mal et autorisant tous les amalgames, puisque, au fond, le Mal est partout. Que cache donc cet expression de banalité du Mal, abusivement confisquée à Hanna Arendt ? De quoi nous parle-t-on quand on l’évoque ?

  

pauvrete_en_france.jpgDans le film de Haneke, on ne voyait que cette "grande beauté plastique, (en) noir et blanc (déployant) toutes ses nuances et (faisant) de chaque image une gravure", comme l’écrivait Toubiana.

Qu’est-ce qu’un beau film ?…

 Peut-être ce que Mallarmé affirmait, désappointé : un pur jeu formel…
Dans le même festival on projetait Inglourious basterds, de Tarantino. L’Autrichien Christoph Waltz recevait le Prix d'interprétation masculine pour son rôle d’officier SS, dans un film dont on ne cessait de saluer la beauté. Mais là encore, de quoi parlait ce film, sinon de la virtuosité de son metteur en scène ?

 


Loin des rumeurs de Cannes et dans un autre registre, un livre m'est revenu en mémoire : La Peau du Loup, de Hans Lebert. J’ai gardé le souvenir de sa beauté formelle bien sûr, de l’intelligence de sa construction et de l’énigme à laquelle il ouvre, qui vous saisit et vous jette, lecteur, dans les affres d’un questionnement inévitablement personnel, vous engageant singulièrement dans votre lecture, ce pour quoi le verbe est fait.
Il s’agit toujours de l’Autriche, de l’héritage nazi, de la mémoire de ces événements que l’on veut reconstruire à l’usage des temps présents et des raisons qui nous y poussent. Car : que faisons-nous de ces beaux films, tout comme de ces romans si forts, si convaincants ?

 

europe-barbeles.jpgDidier Eribon, dans son dernier essai, évoque cet horizon que je pointe et qui se fait jour face à l'orientation que prend le mot de Culture dans nos sociétés néo-libérales. Il parle de la Culture comme d'une ruse suprême de la Domination. Une ruse qui impose sa faconde et son style. Le bon goût... Condition même de la culture, cette arme qui ne se définitit que dans le périmètre étroit édicté par la classe dominante. Il en parle comme d'une ruse imparable qui opère avec la complicité de ses cooptés, rejetant tout ce qui pourrait troubler son ordre esthétique, sélectionnant les oeuvres qu'il convient d'admirer dans les termes qui définissent son convenable en demeurant à tout jamais étrangers à toute vraie contestation artisitique. Didier Eribon rappelle Nizan, cette voix forte, réellement forte quand nombre d'artistes d'aujourd'hui ne font qu'y prétendent. La Bourgeoisie, affirmait Nizan, ne coïncide pas avec l'humain. Il nous faut, contre elle, inventer une autre manière d'être humain, une autre culture donc, construire des "temporalités inattendues". Et puisque nous écrivons encore dans la langue de l'ennemi, nous poser la question de savoir ce que cela change d'écrire dans sa langue notre radicale opposition à ce qui la fonde.

croixnazie.jpgIl y a donc un "travail de la culture" à faire face à cette survivance inavouée du nazisme, qui pointe déjà la faillitte d'une nation, la nôtre. Les meurtriers politiques ne tombent pas du ciel.

Dans les propos officiels que l'on a entendu ici et là autour de la mort du jeune Clément, il y avait comme un refus d'affronter ce moment de transformation que cette mort pointe. A défaut d'en faire une crise, on a vu des politiques tenter d'en faire un spectacle (de rue, à Paris, pour ne désigner personne). Solennel. En bleu et blanc. Et rose. Mais ni les uns ni les autres n'ont cherché à scruter ce qui, dans leur propre camp, avait contribué à libérer ce Mal. Ce n'est pourtant qu'à cette condition qu'il sera possible d'éclairer le rapport au crime politique que la société française vient de prendre.

On aura vu ainsi les Médias inquiéter la victime, et la Droite s'enfermer dans le paradoxe philosophique de l'inhumaine humanité, excluant l'idée d'une quelconque responsabilité dans le Mal accompli.

On aura entendu encore répéter l'excuse du café du commerce : l'homme est un loup pour lui-même (Hobbes), et nos élites oublier la réponse de Spinoza à Hobbes "Il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’homme".

leni.jpgOn aura vu la Gauche se payer cette fois encore de vains mots dans l'oubli du sens profond de cette phrase : le défaut de secours que l'on voit se faire jour en France à l'égard des plus démunis, à l'égard des classes populaires, à l'égard des petits-enfants d'immigrés, à l'égard des précaires, à l'égard des salariés pauvres, à l'égard des retraités pauvres, à l'égard des enseignants démonétisés, des enseignés méprisés, etc., l'on pourrait démultiplier à l'infini, est la cause de ce Mal qui finira bientôt par révéler son nom sinistre.

La privation des besoins économiques élémentaires relève pourtant d'une décision politique qu'il n'est pas si difficile de prendre, alors qu'en refusant ce genre d'ambition, on crée les conditions d'une dévastation sauvage des sociétés humaines.

"Il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’homme".

Sans ce souci, sans cette socialité séminale, il ne reste en effet que la violence pour seul dénominateur commun. Celle qui humilie, celle qui méprise, celle qui sépare et finit par tuer.

«Le fascisme nous gagne sans même que nous le sachions», écrivait Haneke il me semble. Un fascisme rampant du trop plein d‘amertume et de misère, de rancœur et de rancune qui pourraient bien tout emporter sur son passage.

 

 

image Leni Riefenstahl, self-portrait...

 

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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 07:33

 

zinn-gauche.jpgUne vie à Gauche… Mais attention : cette vraie New Left américaine, pas cette fausse droite française affublée d’un gros nez rose, qui vit sans conviction intellectuelle ni morale.

Howard Zinn aura passé sa vie à Gauche, critique à l’égard des partis de pouvoir, militant infatigable, déniaisé sur la démocratie et cessant très tôt d’être l’un de ces naïfs progressistes qui font le lit de ces états très peu démocratiques qui sont les nôtres.

La biographie de Martin Duberman, son ami de toujours, est à l’image de l’engagement des deux compères : sans concession, franche, n’hésitant pas à pointer les approximations d’Howie, les généralités nébuleuses, voire les injonctions paradoxales qui relevaient de son désintérêt face à la théorie.

Une biographie exigeante donc, qui entre dans le détail d’une vie que Martin a accompagnée pas à pas d’un bout à l’autre de la vie d’Howard.

Il raconte donc l’enfance, la misère d’immigrés juifs de l’Est, cette vraie misère de survie dans une Amérique qui ne faisait rêver que les classes possédantes. Il raconte l’enfance famélique qui contraignait les enfants eux-mêmes à travailler, tel Howard, dès ses 14 ans. Howard réussissant miraculeusement à l’école, mais devant interrompre longuement ses études avant de les reprendre à 27 ans.

Il raconte l’enfant de 17 ans, déniaisé brutalement sur la démocratie après avoir reçu un violent coup de matraque sur la tête pour avoir osé tenté d’exprimer son point de vue publiquement. Il raconte l’engagement, la soute de ce bombardier où Howard s’interroge sur la nécessité de raser la ville française de Royan au napalm, il raconte Howard doutant du caractère juste de cette Guerre, comprenant Hiroshima comme le premier acte diplomatique de la Guerre froide et affirmant à ses amis que la guerre de 39-45 n’était pas une guerre contre le fascisme, mais pour l’Empire américain. Il a tout compris, observant les agissements de la BIRD, la Banque pour la Reconstruction et le Développement, dont la première déclaration est éloquente : "favoriser l’investissement privé partout dans le monde"… Quelle vision politique dès ses 21 ans !

histoirepopulaire.jpgA 27 ans il reprend donc ses études, bénéficiant d’un programme de gratuité pour service rendu à la patrie. Il soutient son doctorat à la Columbia Université, postule à Atlanta, au Spelman College qui n’accueille derrière ses barbelés que des jeunes filles noires, s’engage aussitôt dans la lutte pour la reconnaissance des droits civiques des noirs. Au passage, Martin Duberman nous livre une superbe étude des positions des intellectuels de l’époque sur la question noire, dont celle de Faulkner, qui ne trouvait rien à redire à cette ségrégation pourvu que l’état fédéral acceptât de mieux financer les universités noires qui, en effet, ne percevaient que 0,66% de la manne dévolue aux universités américaines... Ou Schlesinger, condamnant le "dogmatisme" des militants noirs, trop pressés (!) à ses yeux de recouvrer leurs droits et à qui il recommandait davantage de patience…

Howard, lui, face à "l’exquise courtoisie des Blancs du Sud", s’engageait totalement dans ce premier combat victorieux. Nous le suivons pas à pas, n’oubliant jamais les raisons de son engagement universitaire, même lorsqu’il sera nommé chercheur à Harvard, ce que d’aucuns auraient pris pour une consécration. Lui reviendra bien vite à Atlanta, avant de se voir limogé du fait de son activisme. C’est que Howard ne voulait pas simplement se payer de vains mots mais agir, concrètement, et très concrètement voulait peser sur l’ordre social américain, bien loin de ces engagements politiques de la génération 68 en France par exemple, qui n’aura rien touché à l’ordre social français. C’est qu’écrire l’Histoire, pour Zinn, ne s’entendait pas d’une posture purement théorique, n’engageant qu’aux controverses de salon ou aux stratégies de positons au sein du monde universitaire. Engagé dans sa vie d’abord, il en fera de même tant dans la conception du travail intellectuel qu’il va déployer, que de son rôle au sein de la poussiéreuse American Historical Association (AHA), regroupant les universitaires de sa discipline. Toute sa vie Zinn militera pour la réformer, posant la question de la prétendue objectivité savante, pitoyable cache sexe à ses yeux, Zinn ne cessant de rappeler à ses confrères leurs choix douteux à chaque grand moment de l’Histoire, comme celui du mouvement des Historiens "objectifs" qui, en 14-18, mirent sur pied le National Board for Historical Service, destiné à fournir au grand public des "informations fiables" sur la guerre, à savoir : 33 millions de brochures expliquant le rôle vertueux joué par les Etats-Unis dans ce conflit… Idem en 39-45 autour de la notion de Guerre Juste. Idem en 1961, quand le président de l’AHA déclarait que "l’abus d’autocritique affaiblit un peuple"… Oscillant toute sa vie entre marxisme et anarchie, Zinn sera resté d’un bout à l’autre exemplaire dans ses engagements, affirmant sans jamais faiblir que "demeurer un être humain est plus important qu’être historien".

  

 

 

Howard Zinn : Une vie à gauche, de Martin Duberman, traduction de Thomas Déri, éditions Lux, mais 2013, coll. Mémoire de l’Amérique, 392 pages, 24 euros, ISBN-13: 978-2895961635.

http://www.joel-jegouzo.com/article-howard-zinn-autour-d-emma-goldman-anarchiste-americaine-72972002.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-howard-zinn-l-impossible-neutralite-118104006.html

http://www.joel-jegouzo.com/article-une-autre-histoire-de-l-amerique-45123967.html

 

 

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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 04:43

 

tisseron.jpgSerge Tisseron évoque son psychanalyste, Didier Anzieu, à qui un jour lui prit l’envie de parler en cours de séance, s’étonnant de ce qu’il lui répondit si volontiers, rompant avec la sacro-sainte loi de distance, de neutralité, pour peu à peu tisser avec son patient quelque chose comme un espace de symbolisation partagée.

Dans un hommage vibrant à cet homme qui sut si bien se porter à sa rencontre, Serge Tisseron se rappelle et témoigne, dans une langue simple, de la souffrance que font les blessures de l’âme. Il témoigne de sa propre expérience de patient, de sa pratique d’analyste, interrogeant la place du corps dans la cure -donc de l’émotion. Il parle de l’attention à ce qui fait obstinément retour dans le comportement d’un patient, de ce fil conducteur si fragile qu’il faut repérer et de l’aptitude, subtile, à formuler un problème de la bonne manière, au bon moment.

Tisseron atteste de ce qu’un analyste n’est pas sans désir, chaque fois embarqué dans l’aventure de la cure. Il parle du sens en partage, sans nier le caractère asymétrique de la relation, ni oublier ce que l’analysant peut devoir à l’analysé.

Il discute aussi cette place qu’occupe la psychanalyse dans notre société, qui a placé le traumatisme au centre de la vie sociale. Pourquoi la psychanalyse devrait-elle donner des réponses, là où d’autres, de nature politique souvent, devraient être apportées ?

Il aborde également la technicité du métier, les moments opportuns de la cure, la question des traumatismes oubliés, celle de la reconstruction du processus psychique, des pathologies associées, ou encore de ces habitudes mentales qui se sont mises en place autour de nos souffrances et dont parfois dépend toute notre vie sociale.

Il révèle surtout cette dimension de quête de l’analyse, au-delà des outils et des protocoles, qui appelle, peut-être, d’autres médiations et l’exigence, dans cette perspective, de l’interprétation ouverte, pour que les commentaires de l’analyste n’empêchent pas le patient d’explorer ses propres voies, rappelant combien toute explication juste peut être vécue comme une incursion s’il n’existe pas la structure psychique capable de la recueillir et révélant du coup la nécessité de libérer un espace où l’analysé pourra se formuler lui-même -aussi ambiguë que soit l’appropriation subjective, quand bien même articulée par l’introjection soutenue par ce tiers qu’est l’analyste. L’occasion, encore, de fonder en conscience au fond, plus qu’en connaissance, cette parole dialogique où s’évertue le prodigieux travail de co-symbolisation.

L’occasion, enfin, d’interroger la psychanalyse sur nos souffrances d’aujourd’hui, ou sur la diffusion de l’offre de symbolisation, la faculté curative des réseaux sociaux où chacun peut proposer des mots qui soignent, ou mettre en forme ce que d’autres vont valider pour sortir de leur souffrance. (Tant il est vrai qu’il existe "un vrai bonheur à symboliser", un bonheur qui ne peut être que "partagé", une résonance dont on éprouve chaque jour sur les réseaux sociaux la force et la fragilité, qui nous justifient si pleinement les uns auprès des autres).

  

 

Fragments d’une psychanalyse empathique, Serge Tisseron, ALBIN MICHEL, coll. Essais Doc, 3 janvier 2013, 200 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2226245342.

 

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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 04:32

barel.jpgL’idée que tout ce qui diffère dérange est une simplification naïve, affirme Yves Barel. Car il existe des marginalités compatibles avec l’ordre social en place (celle des extrémistes de droite par exemple), et des révoltes qui ne le détruisent pas et ne font que changer les hommes porteurs de cet ordre social -voyez aussi la "génération 68".
La dissidence est même une nécessité sociale : tout groupe humain voulant acquérir une identité doit se confronter à son altérité – au besoin en la fabriquant.
C’est si vrai qu’à certaines époques cette dissidence a été institutionnalisée. Tragiquement sous la forme d’un groupe émissaire, festivement sous celle d’un moment transgressif (les rites d’inversions carnavalesques).
Ainsi donc, la première question à se poser est celle de l’ambivalence de la dissidence sociale.
L’intégration équivoque des artistes dans nos sociétés contemporaines par exemple, traduit-elle une quelconque dissidence, ou bien n’est-elle pas plutôt un outil de la reproduction sociale ? La pseudo dissidence affichée par la plupart des artistes contemporains n’est-elle pas en effet l’expression d’un accord profond de la société avec elle-même ? Si bien que ce radicalisme de pacotille bien souvent, ne pourra apparaître que risible dans quelques décennies, sinon coupable…
Rappelez-vous : Marx disait toujours que les choses se reproduisaient deux fois : une fois comme tragédie, une seconde fois comme tragi-comédie...
Une société développant toujours une part de religion d’elle-même, il faudrait donc pouvoir distinguer tout d’abord la marginalité feinte, de la marginalité d’exclusion. Mais Yves Barel propose autre chose : une réflexion sur ce qu’il nommait la marginalité invisible. A savoir : une marginalité potentielle qui se révèle dans les événements dramatiques du social : le chômage, la précarité, l'exclusion. Une marginalité dont le caractère principal est d’être l’expression de ceux qui, au fond, désirent l’intégration sociale, mais ne peuvent y accéder -songer à nos générations d'enfants d'immigrés exclus, toujours, du pacte républicain. Une marginalité exprimant du coup deux univers sociaux et culturels distincts, au demeurant déjà pointée dans l’horizon des études sociologiques des années 1930, sous le vocable de marginalité sécante : sous l’apparence d’un continu, de la discontinuité surgit dans les vies qui y sont confrontées, organisant son travail de sape. Cette marginalité invisible conduit à l’existence de stratégies humaines et sociales construites sur deux plans, sanctionnant une image sociale brouillée.
Le premier signe manifeste de cette marginalité serait le retrait politique, selon Yves Barel. Ne pas voter. Ne plus voter. Ne plus jamais voter. Par exemple. Non pas cette fois la marginalité d’individus qui se marginalisent, mais celle d’individus qui marginalisent un mode dominant d'expression politique : le vote démocratique (si peu en fait). Non celle des minorités, mais celle de majorités marginalisées dans la société, et révélant de la sorte une société absente à elle-même. L'abstention électorale en est un bon exemple. Certes, en se retirant, ces marginalités permettent à la société et à son mode dominant de mieux exercer sa domination. Là est l'équivoque : la marginalité invisible est largement indécidable. Elle est une stratégie de l’équivoque, maintenant cet équivoque comme nécessité morale et sociale du moment. Pour qui voter, quand à l'horizon la peine reste la même ? Pourquoi voter quand la souffrance demeure ? Une stratégie qui impose de réfléchir en retour à la nature de cet équivoque et oblige à déplacer l’analyse sociologique de ses approches habituelles.
«Quand on se rabat sur le rapport au corps, observe Yves Barel, parce qu’on est fatigué du rapport au social», le sociologue ne peut pas ne pas réaliser que le social s’est d’un coup transporté dans le corps où l’autre semble échouer. Corps aux abois des millions de pauvres souffrant dans leur chair la mort lente qui leur est destinée.
La visibilité de cette marginalité, c’est ainsi de faire comme si elle détenait la solution (le repli sur le corps par exemple), alors qu’il ne s’agit en aucun cas d’une solution mais d’un état transitoire qui a le mérite de faire sortir du bois le besoin d’un renouvellement des outils au travers desquels une société tente de se saisir. Ou pour le dire autrement : de renouveler les narrations à travers lesquelles une société, un groupe, se donnent à lire. Il y a plus de huit millions de pauvres en France, Monsieur Hollande, par exemple.



Yves Barel, économiste et sociologue grenoblois, mort en septembre 1990. Il est l’une des personnalités du monde intellectuel français les plus injustement oubliées. Rappelons qu’il fut l’un des premiers, dès les années 70, à importer en France les outils conceptuels de l’analyse systémique. Et quant à sa carrière, il n’est pas anodin de noter qu’il décrocha l’ENA avant de voir son concours cassé par une décision inique visant à lui refuser son ticket pour la Haute Administration Nationale, cela parce qu’il était communiste. Fait rarissime dans l’Histoire de l’école, qui vit par ailleurs, en d’autres temps, l’un de ses concours reporté, pour permettre à un candidat -acceptable cette fois-, de le passer, alors qu’il faisait partie de la sélection française des J.O. Deux poids deux mesures, illustrés de belle façon…
La Dissidence sociale, de yves Barel, conférence prononcée au département « Humanités et sciences sociales » de l’Ecole Polytechnique, en 1982.
Le paradoxe et le système, Essai sur le fantastique social, de Yves Barel, Presses Universitaires Grenoble, réédition octobre 2008, ISBN : 2706114789.

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