Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 08:25

Le nucléaire, encore. La Russie, toujours. Peut-être trop commode, qu’elle soit celle de l’URSS ou celle de Poutine : un  épouvantail toujours brandi avec complaisance dans l’histoire du monde occidental, le dédouanant de n’avoir jamais réfléchi à ses propres méfaits… L’URSS donc, au temps où elle expérimentait ses sales bombes et ce fameux nucléaire civil, unanimement encensé dans le monde comme sans risque et quasiment non polluant… Une farce que nous continuons de vivre… Là, le roman s’ouvre sur une région biffée de toutes les cartes russes, dans une ville invisible, artificielle : Tomsk 7. Début 1989. Anton a 20 ans. Il est né et a grandi à Tomsk 7. Imberbe. Pas un poil, pas un cheveu : les effets d’une exposition prolongée aux radiations d’un nucléaire passablement mal maîtrisé. Anton n’a qu’un ami dans cette ville : Sacha, toujours malade. Ils habitent tout près de la centrale «atomique». Et tous deux, accompagnés d’Ivanka, aiment à se promener dans la forêt, derrière la centrale. Tomsk 7. Des milliers d’ouvriers anonymes  y travaillent. Pas de gare, une seule route et une garnison militaire pour sceller le mutisme des gens.  Loin d’eux, les secousses telluriques du monde soviétique. Gorbatchev. La Russie semble se redresser. Déjà dans la coulisse un jeune oligarque fait parler de lui : Boris Eltsine. Un bras de fer est engagé entre ces deux-là, et le KGB, dont l’un des officiers supérieurs n’est autre que l’oncle d’Anton. Or ce dernier veut quitter Tomsk 7 pour vivre à Moscou. On a compris quel rôle allait jouer ce personnage : simple embrayeur, sinon remblayeur, qui nous révèle la matière du récit. A Moscou, dans l’entourage de son oncle désabusé, Anton nous fait découvrir la crise qui se noue en 89. Aux yeux du KGB Gorbatchev affaiblit l’URSS. Iouri s’en méfie donc, négocie avec le député Eltsine, un fanfaron, mais qui sait manœuvrer. Iouri sait que les heures sont comptées, que l’URSS ne va pas y survivre. Il négocie donc autant qu’il le peut, avec tout le monde, par exemple les candidats à faire élire «démocratiquement» aux élections que Gorbatchev et Eltsine veulent précipiter, tout en ne pouvant s’empêcher de penser que demain, tout le pays tombera entre les mains de la mafia. Raison pour laquelle il rencontre aussi un gros bonnet de la mafia. Le KGB peut-il tirer son épingle du jeu ? Pour l’heure, Iouri tente surtout de récupérer l’immense fortune acquise par le KGB et planquée dans des banques allemandes… 1989. Le mur tombe. Les citoyens, fiévreux, songent que la liberté est proche. Ils se trompent : en coulisse, on travaille à reconstruire cette verticale du pouvoir qui sait si bien entraver tout élan démocratique. Et Anton dans cette histoire ? L’auteur en a fait un voyant, qui nous ouvre l’accès aux complots tramés contre Gorbatchev et Iouri. A l’époque, toute la Nomenklatura consultait, il est vrai. Le roman flirte donc avec le conte de fées, brosse l’arrivisme des dirigeants passés ou avenirs, qui se ressemblent tous, et bien que ravalé au rang de décor, Anton nous offre l’opportunité d’en apprendre un peu sur ce moment où l’on dut gouverner dans la tourmente, pour annihiler ce qui risquait de surgir : la démocratie…

Olivier Rogez, Les hommes incertains, Le Passage, mai 2019, 384 pages, 19.50 euros, ean : 9782847424195.

Partager cet article

Repost0
6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 08:41

Le Tour de France. «Je veux le maillot jaune»... A n’importe quel prix. Dans le Tour, sans parler des fameux maillots, pour gagner une étape les uns sont prêts au suicide, les autres au meurtre. Ou à la trahison. Marc, franco-colombien, trois poumons de naissance, n’a jamais songé ni à trahir, ni à se suicider aux produits dopants. Dans l’équipe de Steve, il sert son leader depuis des années avec un dévouement qu’on ne connaît à nul autre. Steve, l’américain. Qui sans lui perdrait chaque année le tour dans les étapes de montagne, où Marc, le grimpeur, se sacrifie sans broncher, l’entraînant dans sa roue pour le poser littéralement devant lui sur la ligne d’arrivée. Le Tour donc. 6 000 calories par jour. Marc n’a rien connu d’autre que cette vie, pour et par le vélo. Et cette année encore, Marc n’entend pas déroger à sa règle : il fera gagner Steve. Malgré les tentations : Steve est au meilleur de lui-même, mais tout le monde sait que Marc est plus fort que lui, plus fort que quiconque sur ce Tour. 198 coureurs au prologue. Le Tour en verra 52 abandonner. Epuisés. Meurtris. Et puis… tout se délite très vite avec cette mort suspecte d’un autre leader, qui va installer une sale atmosphère dans la course. Un commissaire, dépêché sur place, demande à Marc d’espionner pour son compte. L’assassin est dans le Tour. Car il s’agit d’un meurtre. Et le coupable est parmi eux. Un coureur peut-être. Ou bien un technicien. Ou bien Marc lui-même ?... On va suivre désormais étape après étape l’évolution de l’enquête, rassasiée de crimes qui s’enchaînent férocement sur la Grande Boucle. Tout autant qu’on va suivre avec passion, pour mieux tenter de comprendre les raisons de ces crimes et identifier les coupables, les courses, les stratégies et les ambitions. Ce jusqu’à la dernière étape, jusqu’à la dernière minute de cette dernière étape ! On songe ici au coup de théâtre du Tour 1989, Fignon perdant dans cet ultime contre la montre le maillot jaune pour huit petites secondes derrière Greg Lemond… Ahurissant dernier acte d’une tragédie cycliste sans comparaison dans l’histoire sportive. Le roman est donc réglé comme une horloge, multipliant les coups de théâtre, ménageant le suspense jusqu’à l’ultime conclusion, à la dernière ligne de la dernière page. Mais, mieux qu’une simple habileté d’écrivain, il nous emporte aussi par l’analyse sans pareille qu’il nous offre de cette immense compétition aujourd’hui défaite sous des tombereaux d’intérêts financiers. Les magouilles bien sûr, le dopage, les accords entre équipes, mais pas que : on éprouve toutes les batailles, tous les questionnements du peloton, les sacrifices des «petits» pour qui finir le Tour est une bataille. Car si on joue au foot, en revanche on ne joue pas dans le Tour. L’effort y est surhumain, avec ou sans médication criminelle. Le Tour reste un combat contre soi-même, une guerre contre tous. On est dans le roman avec les équipiers obscurs, tout autant qu’avec les vedettes, depuis les souffleries embarquées dans les camions pour profiler les positions, avec tout le barnum de l’encadrement scientifique des coureurs, jusqu’aux moments de solitude des uns et des autres. Quant au fil du récit, peu à peu se dessine une victoire improbable. Et l’on se dit en refermant l’ouvrage, qu’il a saisi le meilleur thème que l’on pouvait imaginer pour un polar, tant l’adéquation est forte entre le genre littéraire choisi et le sujet du roman. C’est un grand Tour de France que nous offre Patterson, tel que la société du Tour ne sait plus en produire…

Jorge Zepeda Patterson, Mort contre la montre, Actes Sud, coll. Actes Noirs, traduit de l’espagnol (mexicain) par Claude Bleton, juin 2019, 332 pages, 22.80 euros, ean : 9782330121976.

Partager cet article

Repost0
5 septembre 2019 4 05 /09 /septembre /2019 08:33

10 septembre 1960, Rome. Les marathoniens vont s’élancer. Parmi eux, dossard 11, Abebe Bikila, l’éthiopien. Il a 28 ans. Personne ne l’attend à l’arrivée, sinon toute l’Ethiopie, Addis-Abeba suspendue au fil de la course, seule à croire qu’Abebe peut entrer dans le trio des vainqueurs, sinon dans l’Histoire. Mais les transmissions ne sont pas bonnes. A vingt kilomètres de l’arrivée, on apprend tout de même qu’Abebe court aux côtés de l’homme de tête. Derrière lui et avec une facilité qui déconcerte. Impatient d’en découdre avec l’Histoire, impatient de venger l’Ethiopie que Mussolini défia dans un discours belliqueux le 2 octobre 1935, avant d’envoyer ses troupes l’occuper et massacrer ses populations. Le 5 mai 1936, Addis-Abeba tombait. Le 9 mai, Victor-Emmanuel se proclamait empereur d’Ethiopie. Abebe court. Coher a endossé son identité pour nous raconter cette course. Il mime donc, de page en page, les foulées d’Abebe, le dépossédant de son identité et de sa victoire au final : dans ce roman pourri de citations latines, c’est toute la culture éthiopienne que l’on attend en vain, absente, méprisée, trahie une nouvelle fois,  écrasée sous le poids de singulières réflexions : «courir ne s’apprend pas», assène l’auteur… Vraiment ? Courir le marathon ne s’apprendrait pas ? J’ai connu des marathoniens originaires d’Afrique qui vous en remontrait à ce sujet, Sylvain Coher… Qu’avez-vous donc écrit ? Qu’un berger éthiopien avait cela forcément dans le sang ?... On mesure ici le préjugé sous-jacent… Rehaussé par les rêves dont il pollue la tête d’Abebe, contraint sous sa plume de méditer en… latin ! Quelle farce ! Abebe citant les évangiles, confisqué pour ainsi dire une nouvelle fois par notre «brillante» culture occidentale… Quelle vérité colle aux basques des marathoniens africains ? La course est longue, le roman s’allonge, peine à exhiber autre chose que sa suffisance, clairsemée de réflexions pseudo-philosophiques puisqu’il s’agit de parler des hommes. Abebe n’est plus rien qu’un personnage «utile», mis au service d’une cause prétentieuse. Rien, il n’y a rien pour l’Homme dans ce texte, aucune générosité, rien. Juste l’exhibition d’une nécessité personnelle. Juste le besoin de cacher sous de belles pensées la colonisation en marche page après page, pour faire de la victoire d’Abebe notre victoire et non la sienne. On y évoque bien le racisme de la foule, pour n’avoir sans doute pas à se reprocher le sien... Retenons tout de même que l'auteur s'est instruit à cette histoire et qu'il a découvert que les J.O. furent ceux de l’éclosion sur le devant de la scène des athlètes «noirs» -l’ancien monde olympique se clôt à Rome. A part cela, rien de palpitant, sinon, peut-être, ces derniers cinq kilomètres courus plus vite qu’un cinq mille mètres olympique ! Mais accompagnés de cette petite voix latine... Le roman en tombe des mains...

Sylvain Coher, Vaincre à Rome, Actes Sud, août 2019, 166 pages, 18,50 euros, ean : 9782330124984.

Partager cet article

Repost0
4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 06:57

Ils sont morts tous les deux, Noguez le 15 mars 2019, Taillefer en 2011. Du Général, il ne sera à vrai dire guère question tout au long de cette correspondance piquante, souvent drôle. En septembre 62, nos deux compères intègrent Louis-le-Grand pour deux ans, puis embarquent à Normal’ Sup, Ulm. L’édition de leur correspondance débute l’été de leur concours. Dominique Noguez, volontiers ironique, note déjà avec une lucidité toute surprenante une réflexion de Husserl qui résonnera comme une règle de vie tout au long de leur parcours : «suspendre l’assentiment au monde»... C’est de cela qu’il s’agit d’un bout à l’autre de leur échange. Clore l’ère de la Nausée, mettre fin à la littérature engagée. La vacherie élégante, ils veulent du soleil, et inventer leur style, aventureusement. Rarement admiratifs des auteurs qui les ont précédés, sinon, curieusement, de Sartre, aperçu un soir de l’année 64 à la librairie la Une, à Saint-Germain. Pour le reste, la vie pas à pas de normaliens de l’époque, dans la crainte d’Althusser, capable de vous «passer à tabac intellectuellement». Des nantis assurément, goûtant sans scrupule la volupté de leur condition. Et puis Noguez prolixe, phagocytant la correspondance pour la rabattre sans cesse sur son désir d’écrire, pressentant parfois son «frôlement  merveilleux à la surface fuyante de nos vies». De l’époque, on ne saura pas grand-chose. Mai 68 passe. C’est tout juste s’ils excipent les CRS et le «tombeau d’ordures» qu’ils déversent sur le pavé parisien. A peine évoquent-ils les cinéastes rebelles de Cannes, Godard, Truffaut : eux sont déjà en route pour le Canada, où le cinéma underground resplendit. Mai 68 passe, ne reste à leurs yeux qu’une France pathétique, anesthésiée, patriotico-cocardière», et «les grandes chialeuses de l’art bourgeois» : Sollers, déjà… Reste le sublime poème de Noguez pour maintenir en vie le souvenir du «petit bruit tranquille des bars de fer brisant le bitume»,  qui s’estompe tandis que déjà, quelques fatalités promises s’abattent sur les générations en marche. On ne peut que saluer l’admirable conscience historique de Michel Taillefer pointant le tragique qui s’avance dès 1969 : « Nous sommes dans l’après-gaullisme, c’est-à-dire le pré-fascisme ». La France, depuis, non seulement a renoué avec ses démons fascistes, mais est devenue un pays sans vergogne acharné à réprimer toute liberté.

Deux Khâgneux sous De Gaulle, Dominique Noguez, Michel Taillefer, correspondance 1963 – 1973, édition Plein Jour / Anne Carrière, septembre 2019, 392 pages, 22 euros, ean : 9782370670410.

Partager cet article

Repost0
3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 08:24

Kiev. Léna veut aller à Pripiat, la ville fantôme, à 10km de Tchernobyl. Pour 500 dollars, des bus vous y conduisent, un guide vous fait la visite. Elle veut y aller parce qu’elle y a vécu. Elle veut y aller parce qu’elle a appris que plus de trois millions d’êtres humains vivaient de nouveau à proximité de la centrale. Plus de trois millions ! Où iraient-ils de toute façon ? Rien jamais n’a été prévu pour eux, sinon une ville en carton non loin de la zone. Et aucune perspective d’emploi… Aux abords de la Centrale, le taux de radiation est identique à celui qu’il était en 1986. Léna passe la frontière. Pripiat est devenue une attraction touristique. On vient y croiser, sans jamais les approcher, les sauvages qui vivent ici. Pripiat. Sa ville natale. Partout des ruines. Une ville laissée à l’abandon, pillée, détruite. Mais partout la végétation a repris le dessus. L’herbe a tout envahi. Pripiat, deux heures de visite guidée pour 500 dollars. Pas une minute de plus, l’œil du guide rivé sur le compteur Geiger. On peut déambuler néanmoins dans certains secteurs de la ville.  Léna se rappelle. Cette rue, cette place, son école. Et raconte son histoire, des parents scientifiques, Ivan, son camarade d’enfance. Léna raconte le 26 avril 1986. L’explosion, son père réveillé en pleine nuit, les gens qui sortaient observer l’incendie, incrédules. Elle avait 13 ans. Toute la ville était dehors, devinant le pire. Elle se rappelle le retour de son père, affolé : il faut partir, tout de suite. Léna avait juste pris le temps de courir chez Ivan, lui demander de fuir avec eux. Mais le père d’Ivan n’y croyait pas. Ivan avait suivi leur bus sur quelques dizaines de mètres, et puis elle ne l’avait plus jamais revu. Fuir. Le bus. Le train, fuir l’Ukraine. Le pays partait en lambeaux, cousu désormais d’une cicatrice béante. A la frontière, sa grand-mère avait été refoulée : elle n’avait pas de visa. Elle est morte depuis. D’un cancer. Léna a retrouvé son carnet d’agonie, dans lequel elle raconte l’innommable vie qu’on nous fait toujours, depuis la grande famine de 1930 à Tchernobyl. Léna, elle, avait atterri en Normandie. Le souffle coupé par le paysage normand. Elle écrivait régulièrement à Ivan, qui lui répondait, jusqu’au jour où elle ne reçut plus aucune lettre de lui. Novembre 1989. Le mur de Berlin s’était effondré. Bientôt l’Ukraine allait se séparer de l’URSS. Léna voulait revenir, chercher Ivan. Elle finit par achever ses études. Prof de fac. Alors elle décida de revenir. De ne pas monter dans le bus qui quittait Pripiat pour Kiev. Hallucinée quand elle tomba sur Ivan, qui vivait comme un sauvage dans la forêt dévastée, malade, mais pas mort. C’est cette vie que nous raconte l’auteur, l’utopie d’un territoire irradié habité par plus de 3 millions d’êtres humains qui se savent en sursis. Loin de tout. C’est cette utopie qu’Ivan raconte, comment on s’adapte malgré tout, et les repas annuels des femmes des liquidateurs qui chaque année reviennent dans la zone hurler leur désarroi. Elles dressent des tables de fête et ne mangent rien, se tiennent là, simplement, main dans la main. Ivan raconte les revenants qui peuplent la forêt de Tchernobyl, qui cultivent la terre irradiée, mangent leurs récoltes irradiées. Tchernobyl… «L’humanité ne peut pas gérer ce genre de vérité», affirme l’auteur. Si : les hommes le peuvent, et le font. Nos dirigeants, non. Partout des chevaux sauvages, des loups, des ours. La zone est devenue un paradis zoologique où meurent les irradiés, ces morts de la vie moderne qui témoignent de ce que notre monde n’a plus aucun sens. Ou plutôt, de la faillite des sociétés au sein desquelles l'humain n'est qu'une variable d'ajustement et non une fin en soi.

Alexandra Koszelyk, A crier dans les ruines, éditions Aux Forges de Vulcain, collection Littérature, juin 2019, 252 pages, 19 euros, ean : 9782373050660.

Partager cet article

Repost0
4 juillet 2019 4 04 /07 /juillet /2019 14:43

L’usine. Cet univers invraisemblable où tout est en excès. L’usine, où les êtres sont enfermés dans des gestes. Quelques gestes. Toute la journée. Le corps tyrannisé. En souffrance. Hangars, bidons, graisses, câbles… Le corps interdit. Le verbe exclu. Un espace où l’être se heurte à une expérience inénarrable, où les mots vont se cogner durement aux choses, têtues, qui les recouvrent. Quelques mots. A peine. C’est avec ces quelques mots, qui reviennent tout au long du texte et dans un rythme roboratif que Leslie Kaplan a composé cette sorte de long poème entravé qu’elle nous livre. Découpé en cercles. Les cercles de l’enfer. Comme dans la Divine. L’usine, où voir même se perd et ne se retrouve que dans ces détails qui finissent par émerger quand on est resté longtemps enfermé dans un espace clos : la moindre aspérité y devient révélation. A force de privation. Comme dans ces cloîtres où les moines maraudent leurs prières. Un détail soudain accrochant leur conscience. Ici, des mots. Qui reviennent. Circulaires. Avec d’infimes écarts arrachés aux possibilités de dire. L’usine. On est là. Dix fois, vingt, cent fois. Sans projet. Là où la matière seule semble gagner. Prendre le pas. Car on ne va nulle part. «Le corps travaille et tombe». C’est ça, l’usine.

Elle, Leslie Kaplan, se hasarde à dire. L’usine. Et plus loin, dans son prolongement, la banlieue. Le même rythme les rattrape. Infligé dans son texte aux phrases qu’elle écrit, de cercle en cercle. Rien et rien : depuis au moins un siècle, les gens de peu meurent, victimes d'une construction sociale morbide. On a voulu tuer le monde ouvrier. C’est pour cela qu’on l'a enfermé dans des usines. C’est ce que je retiens de cette lecture. L’usine ? C’était au fond un camp de travail dans l’univers bourgeois du XIXème, puis du XXème. Maquillé en lieu de travail. Voilà ce qu’elle décrit en fait, et la raison de ces quelques mots qui reviennent sans cesse : un camp de travail. Un goulag. Il n’y a rien qui soit contraire à cette appellation, sinon le froid, la neige, la glace, une autre langue. Les vertus sont les mêmes. Les raisons profondes sont les mêmes. Les espaces inventés par les possédants, sont de ceux qui ensevelissent -vivant. La même logique de destruction massive. La société capitaliste est une immense machine à détruire les vies. C’est ce que peu à peu ce récit nous donne à comprendre. A éprouver. Les détruire, pour qu’elles ne s’emparent pas de la vie. En les isolant. Chacun à son poste. Il faut isoler les êtres humains pour mieux les détrousser. Les occuper. Les abrutir. Les ramener à quelques gestes, deux, trois, toujours les mêmes, redoubler l’idiotie du réel par celle de la domination. Le monde en morceaux. Ces morceaux qu’elle relève.

Leslie Kaplan, L’excès-L’usine, P.O.L., mai 2012 (première édition en 1987), 108 pages, 12.50 euros, ean : 9782867440786.

Leslie Kaplan, photographie Le Parisien.

Partager cet article

Repost0
26 juin 2019 3 26 /06 /juin /2019 06:08

Pilgrim… Un nom de code. Celui d’un homme qui a laissé en héritage un essai de criminologie et un autre de médecine légale… Un nom, au croisement de meurtres inquiétants : une femme dans un hôtel de Manhattan, un père de famille décapité en Arabie Saoudite, le directeur d’un institut médicolégal énucléé en Syrie, et at least, un complot en cours contre l’humanité… Qui est Pilgrim ? Un espion ? A la solde de qui ? 900 pages et 24 heures pour le trouver… «24»… En vain. A travers l’Arabie Saoudite, l’Afghanistan, la Turquie, les Etats-Unis dès le lendemain du 11 septembre. A vivre désormais cette angoisse d’autrui que le 11 septembre a déchargée crûment entre les hommes. Pilgrim reste hors de portée pourtant. Insaisissable, et dérangeant, tant le roman déploie les clichés sur l’occident dominateur. Pilgrim, ou le monde libre. Qui ne peut toutefois l’être qu’opposé à un univers nécessairement plus sombre que lui. Roman gênant pour tout dire, culturellement, d’autant qu’il vous entraîne malgré vous bien au-delà de ces clichés et du racisme sous-jacent qui les féconde : par son brio, le talent de l’intrigue qui y éclot, par son efficacité stylistique, il vous fait vite oublier le caractère nauséabond de ces clichés. Pas un break. Il est Pilgrim, bluffant, terrifiant, debout face au Sarrasin qui s’est levé en même temps que lui pour garantir à l’occident la légitimité de ses actes. De New York au camp français du Struthof, des seigneurs de guerre au hacker déjanté, tout est inquiétant dans ce roman. A commencer par sa virtuosité qui nous fait avaler à pleine vitesse d’incroyables couleuvres… «24», plus que James Bond. Pas de girl dans le roman. Ce qui le rend peut-être plus inquiétant encore. Un roman tout entier construit sur la problématique du terrorisme islamiste et des réponses que nous lui apportons. Un roman qui nous parle de la jouissance que cette opposition génère : cette violence qui a tendu semble-t-il pour toujours nos rapports. Les rapports humains. La violence terroriste et la nôtre, comme un couple indéfectible. Terrifiant parce qu’il nous parle du monde dans lequel nous vivons et dans lequel, justement, la violence est le seul l’horizon. Terrifiant parce que ce dont il s’agit, n’est rien moins que la conspiration des Etats-Unis face au monde contemporain. Le pendant de la conspiration islamiste contre ce même monde. De Ground Zero, où se situe symboliquement l’assassinat de la jeune femme, au Sarrasin : l’ennemi, ce personnage commode grimé en islamiste solitaire, individualisé, mais dont le nom n’est pas sans évoquer quelque raccourci générique à la Houellebecq. Terrifiant parce que la Shoah est comme son point secret de retournement, qui articule fantasmatiquement tout le devenir humain. Un roman intriguant en somme, dont Sylvain Agaësse nous fait une lecture sidérante avec son phrasé énigmatique souvent, comme conspirant contre la phrase pour jeter ça et là à notre écoute le mot où elle achoppe, le silence où tout prend sens, baissant le ton par moments jusqu’au murmure pour nous abandonner dans ce petit pas de côté où tout se met à résonner étrangement.

Je suis Pilgrim, Terry Hayes, lu par Sylvain Agaësse, traduit par Sophie Bastide-Foltz, éditions Audiolib, 15 mai 2019, 3 CD MP3, durée totale d'écoute : 27h53, 29.50 euros, ean : 9782367628288.

Partager cet article

Repost0
25 juin 2019 2 25 /06 /juin /2019 06:14

Cormoran Strike, détective privé, regarde ses chaussures… C’est que Billy, plus ado qu’adulte, lui raconte qu’il a été vaguement témoin d’un meurtre dans son enfance. Il ne s’en rappelle évidemment pas grand-chose… L’histoire paraît pourtant crédible, mais Strike n’a pas le temps de s’en assurer : Billy s’enfuit. Intrigués, Strike et son associée, Robin Ellacott, s’emparent de l’affaire. Compliquée. Rendue plus contournée encore par leurs relations… On se rappelle qu’on avait laissé ces deux-là plantés devant une église, à la toute fin du troisième opus de leurs enquêtes. Rentreront, ne rentreront pas… L’action se déroule pendant les J.O. de Londres, dans des faubourgs pisseux et/ou des salons lambrissés où nous embarque l’auteure, J.K. Rowling donc, avec la maîtrise qu’on lui connaît désormais pour le genre romanesque, et la critique de cette classe politique anglaise stipendiée. C’est donc grave et léger à la fois, désinvolte et effarant… tordu aussi, sinon retors. Chantage, sexe, pouvoir, assassinats donc, l’intrigue se ramifie en magouilles incessantes, nantis obligent. Un ministre est tué. Le page turner prend de la vitesse. Et cependant Galbraigth ne cesse de nous en sortir, pour prendre du bon temps avec ses personnages, tout comme elle savait le faire dans Harry Potter pour construire dans le temps ses héros, leur faire vivre leurs émotions et s’opposer les uns aux autres. Alors bien sûr, quelques fausses pistes crèvent d’évidence et poussent à sauter les pages inutiles, surtout que le roman est long, très long. Mais il sait avancer en masquant l’essentiel jusqu’au bout, donnant paradoxalement l’envie de ne rien lâcher sitôt le notoire, su. D’autant que la relation entre nos deux principaux personnages s’avance de page en page vers un tournant d’où il ne leur sera plus possible de tergiverser. Et puis, quel régal de voir l’auteure dévoiler jusque dans ses sales besognes cette haute société anglaise qui n’en finit pas de se payer de mots et de mensonges orduriers. C’est pas joli joli, le monde de la phynance… Ce cynisme, cette vilénie… Lionel Bourguet prend le temps de la dire, de la dérouler dans toute sa laideur. Chose incroyable, dans un livre si long. Il prend tout son temps, pèse sa métrique, ménage des silences, des pauses, appuie la syllabe là où le sens l’attend. Avec patience et drôlerie parfois, laissant le temps filer sa gigue : on n’est pas pressé, le temps du roman n’est pas celui d’un labeur et son tempo à lui est celui du conteur, magistral, qu’il est.

Blanc Mortel, de Robert Galbraigth, lu par Lionel Bourguet, traduit par Florianne Vidal, Audiolib, 3 CD MP3, durée d’écoute 24h37, 25.50 euros, ean : 9782367628356.

Partager cet article

Repost0
24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 10:47

Texte publié le 28 novembre 1888… Octave Mirbeau s’étonnait alors qu’un farceur élu pouvait espérer tromper encore le corps électoral… Et l’électeur donc, ce «martyr improbable»… Le prétendu droit de vote, analysait-il, n’offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes… Car à la vérité, le droit de vote, quand on en analysait de près le fonctionnement et non seulement le principe, n’était qu’une fabrique à consensus et à résignation. Or pourtant, Octave Mirbeau s’était limité à la compréhension du geste de l’électeur réfléchi, celui qui savait expliciter sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Mais même celui-ci, s’interrogeait-il, comment le découragement, voire la honte, ne le touchaient-ils pas ? Aucune élection ne lui servirait donc jamais de leçon ? Cela, Octave Mirbeau l’écrivait en 1888. Analysant avec une incroyable lucidité le rôle que la presse allait tenir dans ce dispositif : machine «payée pour avoir la peau de l’électeur»… Une presse qui en effet, n’a cessé depuis d’avoir notre peau. En 1888, beaucoup invectivèrent Octave Mirbeau, qui déjà avait compris comment allaient fonctionner toutes nos prétendues républiques. Déjà il avait pointé le «déshonneur collectif» dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu’était la vocation de  toute république : celle de nuire gravement à la démocratie. Et Octave Mirbeau de l’illustrer à travers l’insupportable ton («Moi») que les présidents prenaient pour parler de «Nous»… Déjà l’exaspérait cette arrogance «bonapartiste». Et déjà Mirbeau avait découvert que parmi les appareils répressifs de l’état, le plus puissant était sans doute celui de la fabrique d’opinion : la presse qui depuis n’a cessé de nous faire croire qu’elle était «libre» voire, plus crapuleusement encore, le levier indépassable et la garantie solennelle de nos libertés collectives…

Exister, c’est résister, insistait Octave Mirbeau. La République n’est qu’une illusion, affirmait-il, un système toujours moribond qui ne tient que par la force de sa presse et de sa police. Une fiction, au sein de laquelle le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité y est recevable. Mieux, parce qu’on n’en était encore qu’au balbutiement d’un régime qui cherchait moins à suppléer à ses carences qu’à les masquer, Octave Mirbeau  avait compris que la bureaucratie de l’état, qu’il ne fallait en aucun cas confondre avec l’idée de fonction publique, était l’instrument légué par Napoléon pour soumettre les peuples et que c’était cet instrument qu’il fallait  protéger coûte que coûte, pour vider à tout jamais la démocratie de son dangereux sens. Il voyait dans cette bureaucratie, avec la presse et en dernier recours la police, l’avancée la plus probante de l’état autoritaire, seul capable de vraiment menacer l’intégrité de la société civile, son unité, son avenir. L’état bureaucratique, au fond, n’avait d’autre objectif que celui-là et celui de se survivre à lui-même. Et pour cela, on l’avait armé de l’idée d’intérêt général, fossoyeuse de celle de Bien Commun. Si bien que par la suite, reprenant ses analyses, un Brecht pourra en effet affirmer sans l’ombre d’un doute que la dictature n’était pas le contraire de la démocratie républicaine, mais son évolution normale. Les élections ne relèvent pas de la politique : elles ne sont que comédies, qui  d’élection en élection n’ont vocation qu’à se transformer en tragédie.

La grève des électeurs, Octave Mirbeau, Editions de l’Herne, 05/03/2014, 7.50 euros, ean : 978-2851972705.

Réédité par les éditions La part commune en janvier 2017, 5.90 euros, 68 pages, ean : 9782844183330.

Partager cet article

Repost0
18 juin 2019 2 18 /06 /juin /2019 09:21

XIIIème millénaire après J.-C. Trantor, la planète capitale, contrôle les 25 millions de planètes habitées de la galaxie. Sur Trantor, le mathématicien Hari Seldon a inventé une nouvelle science : la psychohistoire, qui permet de prédire mathématiquement l'évolution de la société et des groupes humains qui la composent. Or le modèle mis au point prévoit le déclin de l’Empire et la destruction de Trantor d’ici cinq siècles. Le modèle prédit également qu’à ce déclin succédera une longue période d’anarchie qui durera trente mille ans, avant que de ces décombres ne puisse surgir un nouvel empire. Mais bien que le modèle soit formel, il est possible d’y introduire une variable qui réduirait le temps du chaos à mille ans. Pour cela, il faudrait créer une Fondation capable de capter la totalité des connaissances humaines au sein d’un algorithme tout puissant qui enfanterait notre nouvel avenir. Une forte opposition se fait jour contre le projet. Seldon réussit pourtant à installer sa Fondation sur Terminus, une planète en bordure de la galaxie. Officiellement, elle ne fait que collecter toutes les données de l’humanité. Dans la réalité, Seldon mène seul son projet de mathématiser l’espèce humaine et son environnement pour définir les conditions d’un Vivre ensemble raisonnable...

Suite de nouvelles plutôt que roman, ce premier volume est ahurissant. Chaque nouvelle excipe un moment de la Fondation, architecturant l’ensemble sur un modèle historiographique. Chaque moment est la révélation d’enjeux qui pourraient au fond bien être les nôtres : qu’espérer, raisonnablement, de la meilleure société réalisable ? Les questions que posent Asimov, les réponses qu’il dessine, ne sont pas sans rappeler l’horizon algorithmique dans lequel, déjà, nous précipitent «nos» dirigeants. Seldon mathématise ainsi la sociologie, moins pour construire le meilleur des mondes possibles, que pour tracer des limites à l’action humaine. Une sorte de théorie des systèmes poussée à son comble, où définitivement, la variable humaine n’entrerait que subsumée sous des impératifs abstraits. Tout se passe comme si, par exemple, l’idée de Liberté était trop sérieuse pour la confier aux seuls humains. Tout se passe comme si seul un modèle mathématique pouvait nous en donner justice… Et curieusement, c’est sous la forme d’un dialogue que l’intrigue se joue. On songe ici au dialogue socratique, qui ne serait malheureusement plus réduit qu’à une sophistique de domination. Ce genre de dialogue au fond qui aura traversé le Grand Débat de Macron, concluant avant d’entendre, enfermant à l’avance la pensée dans son linceul sophiste…

Figure emblématique de la science-fiction, Isaac Asimov (1920-1992) s’est imposé comme l’un des plus grands écrivains du genre, capable d’en inventer les codes, mais peut-être surtout, et de par sa formation, l’un des premiers à faire du raisonnement scientifique un objet littéraire, une structure du récit romanesque, symptôme du basculement de la pensée contemporaine dans l’illusion statistique. Car ce que met à nue la science-fiction, telle que déployée par Asimov, n’est rien moins que l’idéologie de la focalisation statistique, subsumant la richesse sous le nombre. La gouvernance mathématique qui ordonne la logique du récit et prétend orienter le devenir des sociétés humaines, fonctionne comme auto-justification des intérêts de la société marchande, d’où la revendication sociale, symptôme de l’autodétermination humaine, doit être exclue. Cette autotélie du raisonnement mathématique, qui a fini par devenir le canon de la pensée économique, n’a que faire de la variable humaine dont il faut à tout prix réduire l’incertitude, pour en faire une simple variable d’ajustement. Mais Asimov ne s’en contente pas. Même si le raisonnement scientifique le fascine. Au fond, il nous tend son miroir déformé pour mieux nous interroger. La machine fictionnelle du récit ouvre au questionnement des modèles scientifiques. A quelle fin recherche-t-on à tout prix à rendre ces modèles partout dominants ? N’est-il pas tant de nous interroger sur la légitimité politique du savant ?

L’interprétation qu’en donne Stéphane Ronchewski est magistrale, de retenue, de malignité, se jouant du suspens qu’il distille à tout moment pour faire avancer le dialogue en se jouant de son interlocuteur, ironique et surplombant l’histoire comme la science aime à surplomber nos réactions.

Fondation I, Isaac Asimov, lu par Stéphane Ronchewski, traduit par Jean Rosenthal, 13 mars 2019, Audiolib, éditeur d'origine : Denoël, durée d'écoute : 9h49, 1 CD MP3, 19.90 euros, ean : 9782367628431.

Partager cet article

Repost0