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18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 07:26
Les autodafeurs, Tome 1 : Mon frère est un Gardien, Marine Carteron

Voilà bien longtemps que les Autodafeurs attendent de prendre le pouvoir. Aujourd’hui, la société numérique semble le leur permettre enfin. Mais c’est compter sans les Gardiens du livre, qui n’ont cessé depuis des siècles de protéger ce bien incurable qu’est le livre imprimé. Pour l’heure, les Autodafeurs marquent des points : ils viennent d’exécuter le dernier Gardien connu, le père d’Auguste et de Césarine, dont ses propres enfants ignoraient la mission. Ancien conservateur de la BNF, leur mère ancienne archéologue, ni Gus ni Césarine ne pouvaient se douter de la profondeur de leur engagement : l’une vit égarée dans un monde mathématique, l’autre dans ses histoires d’ado, lecteur MP3 sur les oreilles et i-phone en poche. Mais les voilà contraints, par cette mort inouïe, de retourner vivre à la Commanderie, l’immense propriété de famille, perdue dans un coin obscur de province. Césarine, «ordinateur en socquettes» qui aime les nombres à l’exception des 22 premiers, ne vas cesser de nous épater par ses raisonnements imparables, poussant les logiques molles des adultes dans leurs derniers retranchements. Toute la famille déménageant, ce qu’elle découvre, c’est un papi et une mamie dont le passé d’anciens militants gauchistes refait surface. Qui sont-ils en réalité ? Pour quoi vivent-ils ? Tandis qu’Auguste s’ennuie dans son nouveau collège de bouseux, jusqu’à l’heure du cours de français, où le prof, littéralement, le subjugue. «Qu’est-ce qu’un livre ?», interroge-t-il. Que lit-on d’un livre ? Qu’est-ce que lire au fond, passer le temps ou bien quoi d’autre ? Et comment lire dans ce cas ? Mais surtout, que devient-on quand on lit ? Le roman s’ouvre d’un coup à un questionnement des plus essentiels. «Qui donc –mieux que le livre- est à la fois médecin et nomade, byzantin et hindou, persan et grec, mortel et immortel ?». On le voit, la littérature jeunesse n’a pas froid aux yeux, qui propose aux ados cette puissante méditation sur la vie. Et le plus fort, c’est qu’elle le fait sans se départir de son genre, ne cessant d’ancrer ses personnages dans notre époque, futile et sombre, eux-mêmes portés par des gestes tantôt puérils, tantôt graves, ne perdant pas un seul instant de vue leur poids d’existence, d’une existence faite d’étonnement et de ces engagements auprès du monde et d’autrui dont sont capables les adolescents.

Césarine, au fil des pages, conquièrent une place à part. Autiste, nous la découvrons à travers son journal, pétillant d’intelligence. Elle observe tout, note tout, débusque les contradictions, les secrets, les failles. Et par son observation autiste du monde, elle finit par découvrir qu’il manque des mètres à la Commanderie... Un passage secret, en lien avec cette mission ancestrale dont leur famille s’est chargée et dont Auguste découvrira qu’il en est devenu, à la mort de son père, la pièce maîtresse. Il s’agit de défendre les livres. De mettre à l’abri toute la mémoire livresque des hommes, leur socle d’humanité. Il s’agit de les protéger des Autodafeurs, des gens que le livre exaspère, tant il a inscrit dans son horizon la possibilité de la liberté humaine. Depuis l’aube des temps, les Gardiens ont réussi à sauvegarder ce patrimoine commun. Ils ont conservé précieusement les originaux de tous les livres existants à la surface de la planète. Des originaux que les Autodafeurs voudraient détruire, pour les remplacer par leurs clones numériques, expurgés bien sûr –c’est désormais si facile-, de tout leur contenu révolutionnaire. Leur projet démesuré est de numériser tous les livres écrits par les hommes, sous le contrôle d’une seule société, qui se chargera ensuite de mettre à la disposition des états sa version des ouvrages publiés… ça sent son Google books, amazon, voire ces Lois de contrôle du web que certains gouvernements nous ont concoctées… Car les Autodafeurs travaillent dur à nous faire croire que nous pourrions nous passer de ces originaux auxquels nous n’aurons bientôt plus accès.

La guerre ne fait donc que s’engager, qui voit de nouvelles forces s’engager aux côtés des gardiens du livre : nous, lecteurs, qui sommes au fond les Propagateurs que les gardiens appellent de toutes leurs forces…

Les autodafeurs, Tome 1 : Mon frère est un Gardien, Marine Carteron, Editions du Rouergue, collection DoAdo, 7 mai 2014, 14 euros, ISBN-13: 978-2812606670.

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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 06:55
Being, de Kevin Brooks

Qui peut se faire une idée de ce qu’il est, viscéralement ?

Robert Smith a 16 ans. On l’a admis à l’hôpital pour une banale endoscopie. Mais ce que découvrent les médecins lors de l’examen est rien moins que surprenant : des fils électriques, des puces, un bouclier anti-radiation… Le staff hospitalier ouvre le ventre de Robert pour en avoir le cœur net. Et de cœur pour le coup, ils ne trouvent pas trace. Pourtant l’enfant vit. Il trouve même la force de se redresser sur la table d’opération, ventre ouvert, pour obliger les médecins à le recoudre. Qui est-il ? Un robot ? Un cyborg animal ? Robert n’a aucune idée de ce qu’il est, ni d’où il vient. Placé à l’assistance publique dès son plus jeune âge, entouré soudain d’un personnel intrigant, il devine qu’il n’a qu’une issue : prendre la fuite. Une fuite magnifiquement écrite, avec son phrasé caracolant de mots vacillant sur eux-mêmes, au plus près de cette impression d’étrangeté qui quittera plus le lecteur. La fuite de soi-même aussi bien, quand Robert réalise qu’il est sans doute une machine, fonctionnant exactement comme un être humain. Même conscience, mêmes souffrances morales, mêmes sentiments… On songe à La Métamorphose, de Kafka, Robert se relevant de son lit d’hôpital sans que rien ne paraisse anormal. Voilà, il a une carapace à l’intérieur du ventre et des circuits électriques. Il faut désormais composer avec.

Planqué provisoirement dans une chambre d’hôtel, il s’ouvre lui-même la cage thoracique pour vérifier. Un truc métallique palpite dedans. Robert prend peur soudain, peur de ce qu’il a en lui, peur de ce qu’il est, de ce qu’il n’est plus. Le lendemain, sa photo fait la Une des journaux. On l’accuse mensongèrement d’assassinat. Très vite il découvre que des agents du gouvernement le traquent. Fuir, fuir encore, soi-même et le monde, tuer pour protéger sa fuite, pour se donner le temps, peut-être, de comprendre ce que l’on est. Le roman se mue en thriller, en roman d’espionnage dans lequel la dimension de science fiction reste contenue, comme dans Kafka, dans les limites de la vraisemblance narrative.

Robert cavale bientôt avec Eddi, jeune faussaire de génie, qui l’aide à se faire une nouvelle identité. Mais les tueurs engagés à leur poursuite les retrouvent. Cavale. Fuite en Espagne. Malaga, Tejada enfin, un minuscule village reculé aux frontières, presque, du siècle passé. Ils s’installent dans leur nouvelle vie, amoureux. Une vie faite de petits riens, des joies sereines des villageois le dimanche. Robert n’a rien révélé de fondamental sur lui. L’illusion de pouvoir vivre heureux, là, avec Eddi, reste entière, jusqu’au jour où les hommes du gouvernement les retrouvent. Ils veulent Robert vivant. Pas sa compagne. Eddi abattue, Robert parvient à prendre une dernière fois la fuite. Mais c’est, à ses yeux, pour rejoindre Eddi dans son néant. Ne reste que leur état de choses désormais, celui du cadavre d’Eddi et celui de sa propre existence, enveloppe humaine vide de tout sens. Le voici qui s’enfonce donc dans ce vide — de vraies ténèbres —, au terme d’une superbe fable sur l’identité, écrite dans un style parfait.

Being, de Kevin Brooks, éd. du Rouergue, janv. 2008, 350p, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, isbn : 978-2-8415-6900-7

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 07:14
Détroit : pas d’accord pour crever, Dan Georgakas, Marvin Surkin

Dans les années 50, la ville de détroit était la cinquième plus grande ville des Etats-Unis. La ville de l’automobile : Chrysler était alors la septième plus grande entreprise américaine, General Motors caracolait en tête. Le bassin de Détroit était le plus important bassin industriel de l’Amérique. Et puis les patrons des grandes firmes automobiles comprirent qu’ils pouvaient gagner beaucoup d’argent en faisant sauter le verrou de la législation sur l’emploi pour libérer la productivité. Travail du dimanche, heures supplémentaires, augmentation de la durée du temps de travail hebdomadaire, le travailler plus pour gagner plus remporta les suffrages. Ils comprirent ensuite qu’ils pouvaient gagner encore plus d’argent en rognant sur la qualité des matériaux utilisés et en externalisant tout ou partie de leur production. Ils comprirent encore qu’ils pouvaient gagner toujours plus d’argent en organisant la pénurie du travail et la concurrence entre les ouvriers. Ils sous-payèrent les noirs américains, détruisirent toutes les avancées sociales, liquidèrent le service public dans le bassin de Détroit, l’enseignement, la santé, toutes ces charges qui grevaient décidément leurs profits, avec la bénédiction des médias : il fallait être concurrentiel au niveau mondial désormais, et donc accepter des sacrifices. Ils comprirent enfin qu’ils pouvaient gagner mille fois plus d’argent en redistribuant les dividendes à leurs actionnaires plutôt qu’en investissant dans l’outil de production. Ils comprirent finalement qu’ils pouvaient gagner des sommes monstrueuses en délocalisant tout le processus de la construction automobile et en sacrifiant tout le bassin au profit de la rentabilité financière des entreprises. Chrysler fit faillite, General Motors suivit. Le bassin de Détroit fut saccagé. Les élites plongèrent la ville dans un chaos social sans précédent. On demanda pourtant encore aux ouvriers d’accepter des réductions de salaire pour sauver leur emploi… Ils perdirent et l’emploi et leurs logements, juste avant de sombrer, par centaines de milliers, dans la misère. Par centaines de milliers, les ouvriers de Détroit furent jetés au chômage. En juillet 1967 commença alors la Grande rébellion des ouvriers de Détroit. On envoya l’armée s’en occuper. Pas la police : la Garde Nationale du Michigan. 47 manifestants furent tués, des milliers d’autres gravement blessés, des centaines de milliers d’autres blessés. 5 000 ouvriers furent arrêtés. 5 000 autres furent privés de leurs logements. 1500 bâtiments furent détruits, 2700 magasins.

Alors les élites conçurent un nouveau plan diabolique pour ramasser l’argent que l’on pouvait encore ramasser à Détroit. Un New Detroit Committee fut formé. Pour sauver la ville, prétendaient les élites, il fallait la rendre attractive. On rasa le centre pour le gentrifier. Un Renaissance Center sortit à grand renfort de milliards prélevés sur l’infortune des habitants de Détroit. Le programme était simple : il fallait construire des logements de luxe pour attirer les classes fortunés, des complexes de culture et de loisirs high-tech, un centre d’affaire, un immense complexe sportif. La ville fut définitivement ruinée. Un exode sans précédent la frappa. Les élites l’abandonnèrent purement et simplement, sans jamais avoir eu à rendre compte de cette gabegie. Aujourd’hui encore, Détroit est une ruine.

C’est cette histoire édifiante que nous relate l’essai. Une lutte exemplaire et surtout, pour nous aujourd’hui qui tardons à le réaliser, une formidable prise de conscience de la classe ouvrière noire, qui dut faire face à la faillite du Pouvoir et de l’économie capitaliste. Il nous raconte l’émergence de la Ligue des travailleurs révolutionnaires, qui pied à pied lutta contre le New Detroit Committee pour dénoncer ses errements dans une argumentation fine et brillante. La Ligue s’efforça surtout de contrer l’idéologie néo-libérale qui pointait le nez et allait dévaster bientôt le monde entier. La ligue détailla dans des documents exceptionnels cette liquidation du socle industriel américain. Ses fondateurs avaient les premiers compris que les financiers allaient prendre le pouvoir et abandonner les américains après avoir fait fortune sur leur dos. Ils avaient compris que l’ère du sous-emploi venait d’être inaugurée à Détroit et qu’elle allait être le modèle de développement du capitalisme à venir. Ere de détérioration systématique des conditions de travail. Ils avaient compris les premiers que les syndicats réformistes pencheraient du côté du pouvoir, tout comme les médias. Et c’est peut-être le plus frappant de cette prise de conscience : l’ennemi, c’étaient les médias, ce soit disant quatrième pouvoir, qui ne défendait plus que la cause de la grande finance, déjà. Les trente années qui ont suivi n’ont fait que confirmer les analyses de la Ligue : la liquidation des peuples est en marche. Le problème ne vient pas d’un dysfonctionnement du système capitaliste : c’est le système capitaliste lui-même qui engendre un tel chaos. Et en son sein, le rôle des médias est central.

Détroit : pas d'accord pour crever : Une révolution urbaine, de Dan Georgakas et Marvin Surkin, traduit de l’anglais par Laure Mistral, éditions Agone, collection Mémoires sociales, 22 avril 2015, 358 pages, 24 euros, ISBN-13: 978-2748902266.

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 07:05
Il y a un cadavre dans le placard de la Vème République

Celui des Peuples français acculés à la misère et des populations étrangères que la France, pendant des millénaires, a accueillies et sans lesquelles elle n’aurait pas été la Nation qu’elle est.

Et tandis que certain ministre promène ses deux enfants en Falcon, 1,5 millions d’autres enfants vivent dans la pauvreté. Entre 2008 et 2012, 440 000 enfants supplémentaires ont plongé avec leurs familles sous le seuil de pauvreté en France (Insee).

600 000 enfants grandissent dans des environnements destructeurs, sinon à la rue : c’est le cas pour 31 000 d’entre eux ! Un chiffre en augmentation de 44% entre 2001 et 2012 sur tout le territoire, et de 84 % pour la seule agglomération parisienne… Selon le rapport d’enquête ENFAMS (enfants et familles sans logement personnel en Ile-de-France) de l’Observatoire du Samu Social de Paris, les familles constituent aujourd’hui entre 35 % et 40 % des SDF.

Par parenthèse, les bidonvilles ont fait leur retour dans cette France néolibérale : on en compte aujourd’hui 400, de véritables villes selon l’état des lieux réalisé fin 2013 par la Délégation Interministé­rielle à l’Hébergement et l’Accès au Logement (DIHAL), Et c’est sans compter les «campements» que le gouvernement s’évertue à démanteler sans proposer de solution aux êtres humains qui les habitaient, l’état se contentant de les chasser jour après jour sans considération pour les enfants que leurs parents, dans ces situations extrêmes, avaient réussi à scolariser. Les enfants les plus discriminés en matière d’accès à l’édu­cation en France sont ainsi ceux qui vivent en bidonvilles : à peine la moitié d’entre eux peuvent aller à l’école ou au collège et plus rarement encore au lycée. Le collectif ROMEUROPE estime que «5 000 à 7 000 enfants roms migrants en France arrivent ou arriveront à l’âge de 16 ans en France sans avoir jamais ou presque été scolarisés.»

En octobre 2012, le Défenseur des droits avait alerté le Premier ministre quant au phénomène de déscolarisa­tion des enfants des bidonvilles provoqué par les opérations d’évacuation. Ces démantèlements à répétition des camps, outre leur impact traumatisant sur les enfants, qui dans la plupart des cas appréhendent d’être de nouveau scolarisés, devinant que c’est cette scolarisation qui conduit les Pouvoirs Publics à ordonner l’opération, ont évidemment des conséquences extrêmement néfastes sur la scolarisation des enfants. Le dernier rapport Innocenti paru à l’automne 2014 place la France en queue de classement des pays de l’OCDE sur ces questions.

Selon l’Insee, la cause la plus évidente de la pauvreté des enfants est bien évidemment la situation professionnelle des parents : un chômage à vie et qui conduit rapidement à ne vivre qu’avec des minima sociaux inférieurs au seuil de pauvreté. Des centaines de milliers d’enfants vivent ainsi dans l’insécurité économique et sociale et demeurent à l’écart des normes de confort dont bénéficient les autres enfants, ceux qui peuvent se balader en Falcon pour assister à un match de football...

Les répercussions de cette insécurité sont nombreuses, en particulier sur la santé : ces enfants souffrent davantage d’obésité par exemple que le reste des enfants, mais surtout, la pauvreté appelle la pauvreté : ces enfants sont condamnés à ne jamais pouvoir travailler au calme, et donc à ne jamais pouvoir «réussir».

Les évaluations internationales, notamment PISA, soulignent que la corrélation entre le milieu socio-économique et la performance est bien plus marquée en

France que dans la plupart des autres pays de l’OCDE. Le système d’éducation français est plus inégalitaire aujourd’hui qu’il ne l’était il y a trente ans… Les inégalités sociales se sont surtout aggravées : de 43 points entre 2003 et 2006 par exemple à 57 points entre 2006 et 2012… En France, lorsque l’on vient d’un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de chance d’en sortir qu’il y a 30 ans… Et comme le rappelle Stephane Bonnery, Démocratisation et inégalités ne s'excluent pas : elles vont de pair. Depuis 150 ans, rappelle-t-il, chaque fois que l'école s’est ouverte à une plus large population, elle a mis en place des mécanismes de sélection plus insidieux, les déplaçant chaque fois pour les rendre moins voyants. En France, on n’a pas l’équation Démocratisation ou inégalités, mais les deux se conjuguent pour annihiler tout espoir de changement.

Fin mars 2015, le nombre de chômeurs s'élevait en France à 5 997 800 toutes catégories confondues. Rappelons que la moitié des chômeurs touche moins de 500 euros par mois. Qu’un tiers des chômeurs ne touche aucune indemnité. Et que 1,691 millions de personnes vivent au RSA, tandis que le nombre de SDF, s’élève à plus très loin de 200 000, dont 1/3 sont des salariés pauvres… (« Plus très loin signifiant que l’Insee a cessé d’en tenir els comptes…).

Le montant du RSA, pour un parent isolé avec un enfant s’élève à 770,82 euros. A 924,99 euros s‘il a deux enfants. Essayez de vivre avec un tel montant… Pour une personne sans enfant, il s’élève à 492 euros mensuel.

La France compte 8,8 millions de pauvres selon les données 2011 de l’Insee. Soit 14,3 % de la population…

Quelle nouvelle narration politique rendra justice du sort réservé au grand nombre ?

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13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 05:17
Filer droit, de Michael Coleman

Luke est voleur. Une sorte de boulot à mi-temps. Il vole donc aujourd’hui une paire de baskets, dans un 4x4 luxueux qu’il vient de crocheter. Mais voilà que deux malfrats lui tombent dessus : le 4x4 les intéresse, qu’ils pariaient incrochetable. Deux caïds de la cité, Mig et Lee Young, qu’il connaît de réputation. Las, le propriétaire du 4x4 surgit dans le parking, avec sa fille. Course poursuite, Mig et Lee s’enfuient au volant du monstre, tournent en rond dans ce dédale, finissent par tenter d’écraser la fille de leur poursuivant. Luke la sauve. Erreur : le père le rattrape. Luke passe en jugement. Multirécidiviste, il risque gros, d’autant qu’on le soupçonne de connaître l’identité des voleurs du 4x4, les vrais poissons pour la police. Par chance, le propriétaire du véhicule intervient. Il recommande un travail d’intérêt général : Jodi, sa fille, est mal-voyante. Elle prépare un marathon, Luke devra lui servir de guide de course. Dès son premier essai, il vit des sentiments bouleversants : la sécurité de Jodi est entre ses mains ! Qu’il se décale de quelques centimètres, elle tombe et se blesse. Quant à Jodi, elle est aux anges : il lui fallait cette rencontre pour se libérer de la tutelle de ses parents ! L’un et l’autre vont ainsi apprendre à «grandir» ensemble, dans l’épreuve sportive qui les confronte, mais aussi dans celle que vont leur imposer les caïds de la cité, lesquels entendent bien mettre à profit les talents de crocheteur de Luke. Mais Luke change au contact de la jeune aveugle. Le voilà qui file de plus en plus droit, dans une course intérieure désormais, vers cette rectitude morale que vous impose l’obligation de prendre soin d’autrui, quand cet autrui ne peut que s’en remettre à vous. Transfiguré, Luke saura répondre à l’exigence qui s’est levée en lui.

Il y a dans ce Filer droit, au-delà des bonnes intentions, une qualité d’écriture qui l’emporte et n’enferme pas le texte dans le détour obligé, lorsqu’il s’agit de littérature jeunesse, du roman d’édification. A conseiller sans délai donc, à nos chères têtes blondes qu’une morale essoufflée rebuterait, à juste titre.

Filer droit, de Michael Coleman, coll. Do Ado noir, éd. du Rouergue, sept 2006, 314p, isbn : 978-2-84156-7690

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 05:11
Barjo, de Michael Coleman

Après son superbe Filer droit, son premier roman pour adolescent traduit en France (2006) et qui s’était vu décerner le prix des Inrockuptibles 2008, Michael Coleman récidiva avec un roman adolescent d’une rare intelligence d’écriture, sorte de huis clos prodigieux et tragique.

Daniel et Tozer tombent au fond d’un gouffre. Les voilà piéger sous terre. Pas vraiment amis, mais pareillement têtes de turc de leur classe. Tozer est l’idiot de service, Daniel, l’Einstein crédule. C’est à la suite d’une course d’orientation, tout au long de laquelle personne ne les a ménagés, qu’ils se sont retrouvés en si mauvaise posture. Souffre-douleur du nouveau prof d’éducation physique, Axelmann, Daniel et Tozer ont d’abord appris à se détester. Enfin, Tozer surtout, aux yeux duquel Daniel incarne tout ce qu’il n’est pas. Trop intelligent, sans cesse à poser les bonnes questions, à trouver les bonnes réponses. Tout est question d’angles et de mesure chez lui, de logique dont il fait un usage tout à la fois abusif et rayonnant. Mais là, sous la terre, apeurés l’un et l’autre, ils apprennent à se redécouvrir. Et progressivement à comprendre l’humiliation dont ils n’ont cessé d’être l’objet. Flash-backs. Le camp de vacances, les railleries, l’injustice qui les a liés l’un à l’autre malgré, ou voire, contre eux. Mais Tozer se rappelle à présent comment, pour la première fois, Daniel a su lui rendre confiance en lui, en expliquant comment s’orienter avec une boussole et une carte. C’était la première fois que Tozer n’était pas moqué comme un demeuré.

A côté d’eux, dans la grotte, gît un corps à demi-mort. On ne sait tout d’abord de qui il s’agit. Bientôt l’eau vient sourdre et menace de les emporter. Il faut trouver une issue. Et prendre une décision : sauver l’autre ou le laisser périr. L’autre… Celui-là même qui encourageait heure après heure toutes les brimades à leur encontre. Le tortionnaire qui n’a cessé de les poursuivre de sa vindicte, d’attiser la moquerie des élèves à leur égard. Axelmann, leur prof de gym. Mais en perdition cette fois, moribond, affolé, et dont la vie ne tient qu’à un fil. Fil que romprait bien Tozer… Mais fil que les deux adolescents ne vont pourtant pas rompre. Ils le sauveront au péril de leur propre vie. Héros ? Non : humains, pas moins et rien moins qu’humains.

Le roman est traversé par un très fort sentiment d'iniquité. Et cette fois encore, comme dans Filer droit, c’est à travers ce même imaginaire de la cécité que l’exercice narratif prend corps. Comme un symbole de notre temps, où il s’agit de faire confiance à qui vous guide quand vous ne pouvez plus voir. S’en remettre à l’autre. Totalement. Dans l’impossibilité de jouir pleinement de ses facultés ou plutôt, d’être soi sans l’autre. Magnifique éthique, sans moralisme doucereux, qu’administre cette fois encore Michael Coleman !

Barjo, de Michael Coleman, éd. du Rouergue, coll. DoAdo noir, oct. 2008, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, 272 pages, isbn : 978-2-84156-964-9, 12,50 euros

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11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 06:22
Les émeutes libertaires de juin 1780 à Londres

Un livre tout entier consacré aux fameuses journées de juin 1780, à Londres, à une époque où ce genre d’émeute était hebdomadaire. Il est vrai que dans ce XVIIIème siècle britannique, l'insurrection était alors la forme habituelle et périodique de la protestation sociale, dans un pays où le débat social était mené comme une guerre –on sait en France, aujourd’hui, ce que cela veut dire…

Mais des émeutes festives, troublantes, justement, par ce caractère de liesse désordonnée, déroutant les analyses politiques et les hommes de Pouvoir tant leur visée ne pouvait se comprendre dans le cadre des discours habituels. Emeutes joyeuses, "émotions populaires" comme on le disait alors non sans mépris dans les classes supérieures, provoquées par le ressentiment général d’un Peuple quotidiennement humilié, asphyxié, biffé des tablettes de l’Histoire. Emeutes farouchement arrosées de gin et tournant au délire collectif, à la débauche bachique, Sa Majesté la Foule soudain prise d’une folle envie de cuite mémorable, quand bien même elle se terminerait par une douloureuse gueule de bois -mitraille, prisons et lois iniques au réveil.

Des Emeutes séminales dans l’histoire qui s’ouvre alors en Europe et pour le monde, parce que cette première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle fut pour les ouvriers l’occasion de la révélation fulgurante de leur être-ensemble : ils découvrirent en effet soudain qu’ils formaient la force centrale de la société urbaine naissante et en faisant front, ils révélèrent à toute l’Europe qu’ils pouvaient devenir une classe sociale non seulement motrice de l’Histoire, mais capable d’abattre des Bastilles.

C’est cette histoire, dans la plus grande ville du monde d’alors, que décrit le présent essai. Heure par heure, une poignée de journées exceptionnellement documentées, fascinantes à bien des égards pour quiconque veut construire une réflexion de classe, mais surtout, eut égard à leur caractère anarchique, pour quiconque veut comprendre le sens profond du soulèvement populaire.

Les Conservateurs sont au pouvoir, ruinés par leurs coûteuses guerres. Ils se préparent à voter des lois iniques bien sûr, car il leur faut de l’argent, et beaucoup, pour mener à terme leur politique dispendieuse. Accessoirement, ils ont besoin de troupes fraîches, qu’ils pensent puiser cette fois dans les milieux catholiques. Aussi s’emploient-ils à monter les religions les unes contre les autres pour mieux diviser un Peuple déjà exsangue, sur des clivages ouvertement xénophobes –voilà qui nous rappelle quelque chose.

Des foules dépenaillées parcourent la ville en tous sens, s’agrègent aux manifestations organisées sans trop savoir pourquoi. Pétitionnaires et peuples des ruelles confondus, "nègres" rescapés de l’esclavage antillais (7% de la population londonienne !). Des leaders tentent de structurer cette agitation qui leur échappe, part dans tous les sens, en conduisant la foule du matin, énorme, devant le Parlement. La Représentation Nationale se voit soudain sommée d’agir. Elle est encerclée, isolée, bousculée. On attend des élus des réponses, ils discourent et tergiversent comme à l’accoutumée, ou dénoncent la manipulation d’une foule "visiblement" peu politisée, enrôlée contre son gré dans une lutte dont elle comprend mal la finalité. Que veulent-ils au juste, ces loqueteux ? Rien, précisément. Rien, politiquement s’entend, ou plutôt non, ils veulent tout : abattre le Pouvoir et peut-être même, "Tout Pouvoir"…

L’incongruité bouffonne de la situation saute bientôt aux yeux de tous : une partie de la foule se disperse tandis qu’une autre prend en otage les parlementaires. La nuit, les insoumis s’arment de gourdins, de hachoirs, s’enivrent, brûlent une chapelle. Des gueux avinés affluent sans cesse, qui veulent simplement voir flamber les bagnes et semblent ne désirer qu’une chose : la fin de ce vieux monde corrompu.

Ils envahissent la ville, courent dans tous les sens, s’éparpillent. Impossible de centraliser l’action : la foule ne veut pas prendre le Pouvoir, elle veut l’abattre.

Les gueux se rassemblent, s’égaient littéralement dans Londres, pactisent avec les forces de police dont nombre d’entre elles rallient les bombances improvisées ici et là. Les émeutiers brûlent des bâtiments, pillent les magasins de luxe, mais dans un incroyable climat bon enfant ! Peu d’échauffourées, peu de blessés, ils ne montent aucune barricade qui viserait à fixer un front, ne s’enferment pas en ghettos dans leurs quartiers mais déferlent, tout simplement, partout à la fois, au pas de course plutôt qu’ils ne défilent sous un rassemblement unitaire dont l’objectif politico-symbolique aurait été mûrement réfléchi. Et c’est bien la force de ce mouvement que cette dispersion, cette foule sans stratégie qui ne livre aucune bataille, va et vient sans que l’on puisse la circonvenir dans la ville : elle gagne.

Certes, dans les jours qui suivirent, sept mille soldats en armes venus de l’extérieur de Londres furent envoyés pour «maîtriser» la situation. Ils plongèrent alors la ville dans un bain de sang, mirent le feu à Londres, instaurèrent le carnage généralisé. L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’analyse que l’on peut faire de l’essence même de ce mouvement, moral s’il en est, attaché à défendre une seule valeur, celle de la vie humaine.

Un soulèvement populaire n’a pour objet que de faire tomber un Pouvoir, pas d’en relever un autre. Construire le Pouvoir n’est pas l’objet des émeutes populaires, qui sont en réalité de grandes protestations morales.

C’est en cela que les minorités sont morales, en cela que le désordre est moral, en cela que l’éthique se révèle un puissant levier d’action révolutionnaire.

Les soulèvements populaires sont une formidable machine à abattre les Bastilles. Des machines non politiques qui pointent l’essentiel de ce qui fonde l’homme dans son humanité : sa dignité pour l’autre.

Prenant conscience de soi, Sa Majesté La Foule soustrait l'individu à lui-même et l’entraîne dans le cercle d’une vie supérieure. Balayant l’utile elle pointe le Juste. L’ambition morale de ces mouvements n’est ainsi pas de changer l’homme mais de changer la vie sociale, en y réintroduisant le devoir de justice. Et c’est au nom d’une philosophie de l’Homme, larvée, à peine murmurée, que l’émeute s’élance et énonce la seule norme qu’un Etat doive tenir, qui est celle de l’égal respect des personnes. Traiter l’individu comme fin, non comme moyen. Distinguer nos droits de citoyens des conceptions de la Vie Bonne qui se font jour ici et là, entendu que nul ne peut définir à la place d’autrui ce que doit être cette Vie Bonne.

La finalité des mouvements populaires est de fixer une limite morale au gouvernement en place. De lui rappeler par exemple sa nécessaire neutralité devant les fins, de lui rappeler que la norme d’égal respect des personnes, seule, fonde la légitimité de son action Publique. Entendu ainsi, cela signifie par exemple que l’Autre doit être perçu comme un autre sujet ayant sa propre perspective qu’il faut respecter, fût-il rrom ou musulman. C’est en cela que les mouvements populaires nous donnent le sentiment de redonner des couleurs aux nations qui les portent : ils ré-humanisent la société, parce qu’ils l’inscrivent dans une visée éthique de Justice et de Dignité de l’Homme pour l’Homme.

Beau comme une prison qui brûle, de Julius Van Daal, éd. L’Insomniaque, avril 2010, 94 pages, 7 euros, ean : 978-2-915-694451.

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 05:24
De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Comment expliquer ce paradoxe d’une culture artistique et intellectuelle très diffusée dans les démocraties, mais jamais autant en péril que dans ces mêmes démocraties ? Cela revient-il à poser la question de savoir ce qu’il y a de réellement culturel dans ces cultures exhibées à l’envi ?

Hannah Arendt remettait en cause la légitimité de la culture contemporaine, en référence à la culture classique des Temps anciens. Elle pensait même que la culture n’avait aucun avenir dans les sociétés démocratiques. Que pouvait-elle apporter à l’homme contemporain ? A ses yeux, la responsabilité en incombait à cette fameuse «brèche» ouverte entre le passé et l’avenir, dans laquelle la modernité occidentale s’était engouffrée. Au centre de sa réflexion, une méditation sur les concepts de tradition, d’autorité, d’éducation et de liberté. «Notre héritage n’est précédé d’aucun testament», aimait-elle à répéter à quiconque l’interrogeait sur le sens du culturel dans les démocraties de masse. La phrase est de René Char. Elle est placée en exergue des écrits d’Hannah Arendt datant de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, nous disposons bien d’un héritage : celui de la culture de la liberté. Un culte même, si l’on en juge à ses derniers rebonds dans la France de l’après-Charlie…

Dans les années 60, Hannah Arendt réitéra son jugement. La culture n’était au mieux qu’un trésor perdu dans les sociétés démocratiques du monde occidental. En quoi donc, dans les années 60, cette culture était-elle déjà perdue ? A ses yeux parce qu’il n’y avait pas de continuité. La rupture avec le passé avait été telle, qu’il ne subsistait que des mouvements, des cycles, des avant-gardes effrénées dans leur poursuite du nouveau… Qu’était donc devenue cette culture de la nouveauté, incapable de transmettre la flamme du passé ?

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Hannah Arendt jugeait pitoyable l’état social de l’homme contemporain. Et sa culture plus lamentable encore. Il y a pourtant un paradoxe dans ce raisonnement, qu’il faut affronter : aux yeux de Hannah Arendt, cette idée de « brèche » qui supporte tout le poids de la faute, ne peut pourtant pas être subsumée entièrement sous cette catégorie de la faute. Car c’est dans cette brèche, dans cette volte accomplit par l’être humain faisant table rase du passé pour poser la première pierre d’un monde neuf que naît le désir de liberté. Certes, l’homme ne tient pas, pense-t-elle, dans cette brèche, mais il ne tient pas mieux sans elle. Sans ce temps d’arrêt. Cette immobilité même. Se rappelant ses lectures augustiniennes, Hannah Arendt ne peut pas ne pas affirmer avec saint Augustin que ce qui fait la dignité de l’homme, c’est justement sa capacité à interrompre le fil de l’histoire, à enrayer sa marche, pour dire non, ou oui, en somme : pour commencer une action nouvelle. Renvoyant à saint Augustin, Hannah Arendt affirme avec lui que l’homme est cet être qui peut inaugurer d’une histoire et d’une vie nouvelle. Pas le chien, qui ne peut interrompre le cours de son histoire.

Hannah Arendt lève le paradoxe de la brèche en posant qu’on ne peut commencer une action sans, dans le même temps, l’avoir soumise à la visée de son terme. Mais n’est-ce pas hypothéquer le nouveau dans cet impératif eschatologique ? Pas de liberté sans volonté, ajoute-t-elle. C’est bien dans cette brèche que l’on peut créer, dans ce suspens que l’on peut inaugurer d’autre chose et en ce sens, tout homme peut être un commencement absolu et sa décision productrice de culture, mais l’acte de création ne peut être compris que comme acte d’autorité, un acte d’augmentation des possibilités, un acte tourné vers l’actor, condition minimum pour qu’il y ait de la culture. Et à ses yeux, il ne peut exister d’égalité entre l’Auctor et l’actor, l’auteur et son public.

L’Auctor, lui, nécessairement, s’inscrit dans une trame, un fil, une chaîne : celui de la Tradition. C’est là que Hannah Arendt rompt l’économie de sa démonstration pour insister beaucoup sur la disparition générale de l’autorité dans la vie moderne. Il faut bien sûr comprendre ce terme depuis sa traduction latine. L’Auctor par lequel un acte d’autorité est un acte d’augmentation, d’amplification des possibilités de ceux qui sont placés sous cette autorité. Mais sa disparition donc, dans nos sociétés démocratiques qui ont placé au même rang l’Auctor et l’actor, et qui occultent du même coup la disparition de la tradition et de la mémoire, mettant en péril la dimension de la profondeur humaine.

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

La mémoire... Dans les années 50, elle évoquait déjà cette perte de mémoire sous les traits de la faillite des méthodes d’éducation dans nos sociétés démocratiques qui n’auraient cessé d’ouvrir celle-ci à la quête pathologique de la nouveauté. En cause, cette culture de masse qui entraînerait toutes les productions de l’humanité dans le cycle de la consommation, c’est-à-dire de la novation plus que du nouveau.

De sociétés sans éducation, instruisant des populations et non un Peuple, inséré lui-même dans l’impératif catégorique de la modernité : disparaître comme peuple pour n’exister que sous les espèces des panels de consommateurs. Et dans un tel espace, la culture, les objets d’art, ne peuvent qu’être vide de sens, au mieux drainer jour après jour de longues et vaines files de queues devant la dernière exposition annoncée à grand renfort de publicité.

La culture ne serait ainsi plus que l’effroyable expérience de la reproduction du même, au sein d’une société scandée par la condition faite à ses membres : «métro, boulot, dodo», la culture s’insérant dans ce cycle sous forme de divertissements. Celui d’un marché culturel soumettant les objets culturels au même traitement que les objets de consommation courante. Un marché donc, qui ne reconnaîtrait plus dans l’art que sa valeur d’échange…

Nous consommons des œuvres, en bout de chaîne. Consommer, nous dit Arendt, c’est détruire. Nous consommons des lectures, nous consommons des spectacles, des expositions et toutes les œuvres proposées ne sont plus que des œuvres de loisir, détruites au fil de leur consommation pour faite place nette à l’œuvre suivante. Dans l’industrie du loisir, les objets artistiques participent du processus vital de la société, qui permet de passer le temps, en attendant sa fin. Une valse qui nous entraîne sans possibilité d’arrêter le temps : sans possibilité de brèche. La vie culturelle ainsi asservie à l’impératif de consommation a tout englouti, pour tout faire disparaître de ce que nous consommons jour après jour. Et le marché de l’art, comme le marché du livre, ne font qu’administrer l’ordre des parutions, conformément aux critères stylistiques qu’ils ont édictés en vertus marchandes.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398
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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 06:36
Hannah Arendt : Qu’est-ce que la culture ?

L’art, aux yeux de Hannah Arendt, est à l’origine une expérience pure de la Grèce Antique. Où aucun mot ne correspond à celui de «culture». Tandis que la culture, elle, est une expérience purement romaine, liée aux «arts» de l’agriculture, où il s’agissait de prendre soin de son jardin, de son champ. C’est au fond cet héritage romain qui est, plus que l’héritage grec, constitutif de notre conception de la culture. Cultura : le soin porté aux âmes.

Prendre soin. Pour les romains, la culture et la religion ont même racine : celui d’un culte. Qu’est-ce qu’un culte, sinon développer une culture «religieuse» visant à relier les hommes entre eux et les relier au soin que nous voulons leur porter ? Prendre soin donc, de l’humain concerné, comme tel…

C’est Cicéron qui le premier codifia l’idée d’une culture religieuse destinée à prendre soin de l’humain. C’est lui qui codifia le premier vocable d’agricultura, pour en extraire le mot de cultura : le soin porté à l’âme. La culture de l’âme fut ainsi d’abord l’objet de la philosophie comme discipline. Le soin de l’âme relevait des philosophes. Un soin public pourrait-on dire, qui a façonné pour longtemps l’idée que nous nous faisons de l’objet d’art, qui ne peut faire autorité qu’augmenter (étymologie du concept d’autorité) dans un espace public, celui de la polis.

Car l’art ne se manifeste pas dans le recueil de la vie privée, qui est le lieu de l’intime, mais dans l’ouverture à la vie publique, sur une scène où s’offre son déploiement. C’est sur cette scène que la Beauté des choses nous saisit et nous arrache aux cycles sociaux –où nous retrouvons la conception que les grecs se faisaient de l’œuvre d’art comme «monde», indifférente aux péripéties des cycles de la vie. L’œuvre nous arrache non seulement à notre quotidien, mais n’étant pas un divertissement de ce quotidien, nous arrache également aux cycles de la reproduction.

L’art et la politique sont ainsi liés comme des phénomènes du monde public, avec cette différence que l’art est dégagé de tout intérêt immédiat, tout comme l’art ne peut être soumis à l’intérêt de son usager. L’œuvre d’art, ainsi que le disait René Char, Hannah Arendt le convoquant, «c’est le désir demeuré désir», l’ouvert à l’ouvert, l’anéantissement de toute signification sociale immédiate. L’œuvre est toujours, nécessairement problématique, qu’aucune interprétation ne peut réduire.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398.

image : Buste de Pyrrhus, Musée national de la civilisation romaine, Rome.

Toute interprétation d'une œuvre d'art ne peut se conclure que par une victoire à la Pyrrhus, dont le coût sera dévastateur pour le vainqueur...

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 06:17
Hannah Arendt lue par J.-F. Mattéi : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?, s’interroge Hannah Arendt. A ses yeux, une telle œuvre n’a tout d’abord rien à voir avec le monde de la vie : elle ne fait que renvoyer au monde des œuvres, et dans une large mesure, elle n’a rien à nous dire sur notre vie quotidienne. C’est en quoi l’objet culturel se distingue des autres objets de consommation. C’est en quoi par exemple la littérature contemporaine ne peut en rien passer pour culturelle, tout particulièrement dans le champ du polar, cet ex-mauvais genre qui ne relève plus guère aujourd’hui que du loisir de plage, y compris quand il prétend regarder la société et en faire la critique, obéissant qu’il est, à des codes par trop éprouvés. On le voit, aux yeux de Hannah Arendt, peu d’objets de ce qui forme notre culturel contemporain satisfont à l’exigence qu’elle dessine. Cela est vrai du roman policier, tout comme de la plupart des œuvres dites artistiques, qui relèvent presque toujours du même traitement que celui des objets de consommation courante : elles sont utilitaires. Le marché culturel porte ainsi bien son nom, qui ne reconnaît plus dans les arts que leur valeur d’échange, les vouant à la destruction périodique, une nouveauté chassant la précédente sitôt consommée. Le marché du livre a ainsi besogneusement détruit le caractère d’œuvre d’art de l’entreprise romanesque, en la déréalisant : tout comme la société de consommation déréalise l’œuvre de culture en ne s’intéressant qu’à son caractère de loisir. Toutes les œuvres, ou peu s’en faut, sont devenues des œuvres de loisir. Comprenons-nous : Arendt ne s‘élève pas contre l’industrie du loisir, mais elle montre qu’en fait d’œuvres d’art, nous ne faisons que consommer du loisir, détruit à mesure qu’il est consommé, dans une répétition des genres et des codes souvent navrante. Les objets que nous nommons de culture, par habitude ou paresse, ne font que participer du processus vital de la société de consommation qui permet, tout comme le dernier gadget à la mode, de passer le temps, en s’insérant dans un cycle social qui relève du procès biologique de la vie : il faut bien se détendre… Dans ce processus rythmé comme une valse, ces prétendues œuvres qui ne sont que des moments de sociabilité nous entraînent dans leur ronde sans que nous puissions arrêter le temps. Une vie sociale en somme asservie à la consommation.

Or une œuvre d’art n’est jamais inscrite dans un processus vital. Bien au contraire, elle a pour seule dimension de se détourner de ce processus qui engloutit tout ce qu’il consomme, qui fait disparaître tout ce qu’il a placé sous les feux de son actualité. L’œuvre d’art, elle, est une manifestation permanente du monde. Elle ouvre à un monde spécifique : celui de Mozart, celui de Bergman. Elle est radicalement étrangère à ce qui fait la vie. Car encore une fois, elle fait monde, elle ne fait pas vie. Elle est un phénomène du monde, pas un événement de la vie sociale ou culturelle. «La culture concerne les objets, nous dit Hannah Arendt, et elle est un phénomène du monde. Les loisirs concernent les gens et ils sont un phénomène de la vie». Le monde s’oppose ainsi à la vie dans le champ artistique, en ce sens qu’une œuvre d’art est parfaitement inutile à toute vie sociale. Elle n’est la diagnose d‘aucun rapport social. Elle n’est même pas faite pour dénoncer : elle ne participe à aucune existence sociale. Le procès de Kafka survit à Kafka, non pour nous dire quelque chose du temps de Kafka, sinon accessoirement, mais pour ouvrir, toujours, encore, à autre chose. «L’œuvre nous dit Hannah Arendt, transcende tout besoin, parce qu’elle s’installe dans un monde qui est celui de la permanence». Y compris transcende-t-elle le besoin de révolte, de dénonciation, de séduction. Elle participe de sa propre aura, comme l’écrivait Walter Benjamin, n’a pas de dessein politique, pas de discours social à tenir, elle n’est pas destinée aux hommes : elle est faite pour le monde des œuvres d’art. Echappant ainsi à la sphère de la vie.

De fait, nous n’avons pas besoin d’art. Le défendre serait idiot. L’art ne nourrit pas, l’art n’est pas nécessaire. La culture ne sert à rien. Elle est l’ordre de la liberté. Et la culture de masse est donc une hérésie : parlons de loisir de masse. Et d’un loisir de masse qui parasite les vraies œuvres culturelles. A ce titre, nombre d’éditeurs ne font que contribuer à l’aveuglement général, l’appauvrissement général qui nous enferme et nous recroqueville sur des objets culturels privés de toute culture à vrai dire, faute d’avoir pris conscience du fait qu’il existait une distance phénoménale entre le vrai objet d’art et nous.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398

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