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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 10:00
Darwin exposé et expliqué par Patrick Tort

D’où vient Darwin ? Comment le théoricien de la filiation en est-il arrivé à cette intuition géniale sur l’évolution du vivant ? Et comment s’est-il défini lui-même par rapport à sa propre ascendance ? Né dans une famille riche, instruite, le jeune Charles fut très tôt exposé aux idées transformistes que son grand-père aimait volontiers théoriser. Très tôt il entendit s’exprimer dans sa propre famille une conception non fixiste de la formation des espèces vivantes. Pour autant, ces conceptions manquaient de fondements scientifiques et n’offraient guère d’issues intellectuelles au jeune Charles, qui ne savait que faire de sa vie, sinon qu’il se refusait à l’inscrire dans la volonté paternelle. C’est là toute l’intelligence de cette biographie, que de tenter de saisir moins le moment que la structure existentielle qui, très tôt, entraîna Carles Darwin sur des chemins de traverse. Charles, parce qu’il sut décevoir son père en refusant de lui ressembler, accomplit son destin hors norme. C’est dans cet écart de survie par rapport à l’obéissance filiale, ce précisément sur quoi il fondera sa théorie, qu’il engendra son salut. C’est du coup toute la geste d’une vie et d’une pensée que Patrick Tort éclaire et met en cohérence. Cette divergence qu’il révèle est fondatrice. Mais jusque dans cet écart procède une sorte de résonnance généalogique : il fut autorisé par le père de Darwin. Son non-conformisme, en quelque sorte, Charles l’hérita de sa propre famille. Un gène, oserions-nous dire, sélectionné de longue date. Désobéir était tout à la fois un acte de rupture et de fidélité à son ascendance. Un gène, la rétention familiale d’une variation avantageuse, pour le dire dans les termes mêmes du discours darwinien… Un avantage décisif pour le théoricien de la divergence. Hérédité et variation. Les conditions du transformisme, comme on le nommait à l’époque. Cette biographie subtile de Darwin éclaire en outre son positionnement religieux. Issu d’une famille chrétienne, au fil de ses réflexions, Darwin va évoluer vers un athéisme de fait, nous explique Patrick Tort. Elevé dans la foi anglicane, unitarienne, rejetant le dogme de la Trinité mais fortement attachée au récit biblique, l’empreinte protestante se comprend surtout comme d’un attachement à une vision morale du monde. Cette morale qui, seule, survivra à l’effondrement de sa foi. L’essentiel à ses yeux, tandis que s’effondrait la valeur de vérité des religions. Car pour Darwin, seul le souci affectif lié au sentiment d’être, cette composante émotionnelle essentielle de la personne humaine, comptait. Il en fit même une variation essentielle de la trajectoire humaine sur terre. Nous le verrons ultérieurement. Pour l’heure, Patrick Tort s’attache à démontrer que nous avons fait longtemps fausse route à croire les affirmations d’agnosticisme qui ont accompagnées son personnage public. Patrick Tort en révèle le caractère tactique. Le concept lui-même paraissait drolatique aux yeux de Darwin. Mais qu’importait : Darwin se réfugia derrière ce terme pour couper court aux polémiques qui se faisaient jour et mettre à l’abri ses proches. L’agnosticisme lui permettait de n’avoir ni à prouver, ni à infirmer l’existence de Dieu. Que d’autres s’en chargent : il lui revenait une œuvre majeure à achever, celle de la sécularisation de la morale chrétienne. Il lui revenait de travailler à une généalogie matérialiste de la morale, qui devait faire suite à son Origine des espèces. Comprendre en quoi le développement des instincts sociaux, la diffusion des instances de sympathie, constituaient pour l’espèce humaine son avantage ultime sur les autres espèces animales, et sa rupture sans doute la plus décisive avec elles.

CHARLES DARWIN EXPOSÉ ET EXPLIQUÉ PAR PATRICK TORT

Label : FREMEAUX & ASSOCIES

Nombre de CD : 3

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 12:32
Benjamin Stora, Alexis Jenni, Les Mémoires dangereuses

De l’Algérie française à la France postcoloniale, qui a réactivée aujourd’hui tous les discours racistes des années 1950 sur l’impossible assimilation des populations issues des cultures maghrébines… Avec une rare pertinence, Benjamin Stora décrypte les origines coloniales des thèmes racistes, identitaires, qui ont envahi la scène publique contemporaine. Passant au crible l’histoire et la recomposition historique du FN bien sûr, mais ouvrant la réflexion à de plus vastes ambitions. Celle d’une réconciliation (presque) impossible entre ces générations montées les unes contre les autres, celles des jeunes français d’origines algériennes, ghettoïsées, et celles des rapatriés d’Algérie et de leurs enfants, enfermées, toujours, dans un désir de revanche. Ils sont ainsi des millions à se faire face dangereusement, dans la France d’aujourd’hui. Près de dix millions pour être exact, qu’une classe politique irresponsable maintient en état d’affrontement, la plupart du temps pour des raisons électoralistes. Quand il faudrait agrandir le périmètre géographique de notre histoire pour la rendre vraiment commune aux enfants issus de l’immigration algérienne. Quand il serait plus pertinent d’en finir avec l’idiotie intellectuelle d’une identité française originelle qui n’a au demeurant jamais existée. Quand il faudrait avoir l’audace de rallier l’autre rive de la Méditerranée, constitutive de notre histoire, pour réécrire notre grand récit national. Quand il faudrait avoir le courage de réaliser que la redistribution des espaces urbains, en France, s’est faite selon ce vieux modèle colonial. Quand il faudrait l’énergie d’aider les enfants d’immigrés à repenser leur propre trajectoire. Quand il faudrait avoir la bravoure de se défaire de ce marqueur infâme que nous avons promu au rang de déterminant historique : celui de la religion. Quand il faudrait avoir le cran de restaurer des transmissions, plutôt que de les rompre.

L’imprégnation coloniale de la France. C’est la thèse forte de ce livre. Qui montre combien les origines du FN sont coloniales avant que d’être racistes. Qui montre combien notre mémoire est en souffrance et comme telle, incapable de nous faire entrer dans une Histoire commune. Qui montre combien notre représentation politique est coupable de n’agiter pour tout imaginaire publique que celui de la violence. Violence qui n’est au fond désormais rien d’autre que le mode de fonctionnement inouï de la république française. On le voit s’exprimer au grand jour, ce mode de gouvernement, sous présidence socialiste, avec ses violences policières ahurissantes qui frappent jour après jour la Nation Française, dessinant les contours d’une nouvelle frontière idéologique dont les racines plongent dans cette France coloniale que l’on croyait défaite. L’imprégnation coloniale, dont le FN est l’expression la plus achevée de notre système politique, promouvant jour après jour un modèle sociétal d’exclusion, d’intimidation, de domination dont on voit comment il contamine toute la pensée politique contemporaine, verrouillant la société civile sur une problématique de revanche destinée à la forclore durablement de toute vie publique…

Les Mémoires dangereuses, Benjamin Stora, Alexis Jenni, suivi de Transfert d’une mémoire, Albin Michel, janvier 2016, 232 pages, 18 euros, isbn 13 : 978-2-226-32025-4

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 10:54
LOI TRAVAIL VERSUS DROIT A LA PARESSE…

Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, publia en 1880 une série de textes consacrés au Droit à la paresse. En fait un pamphlet violent et singulier, qui lui vaudra une sérieuse remontrance de son beau-père, mais la sympathie des milieux anarchistes jusqu’au XXème siècle. Un texte étonnant, quand on songe que le droit au travail fut le socle de toutes les revendications ouvrières au XIXème siècle.

Pour lui, l’idéologie du labeur n’était rien moins que l’expression de la morale de la bourgeoisie rurale, provinciale, qui voue sa vie à l’ascèse du travail. Ascèse qui est une véritable aliénation mentale, propre à notre civilisation : le bon sauvage en est en effet exempt ; seules les races abâtardies ont érigé le travail en vertu (dont les auvergnats dans son esprit !). Au cœur de son argumentation surgit la figure du boutiquier. L’anarchisme de Lafargue sur ce point, s’exprime dans la langue de l’aristocrate : les nobles ne fustigeaient-ils point les boutiquiers eux aussi, et pour les mêmes raisons ? Et comme pour l’aristocrate, on sent affleuré le mépris, y compris pour ce prolétariat, qui s’est laissé subjugué par l’amour du travail.

La société industrielle a donc produit une race d’homme singulière, celle du prolétaire : « Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants ! » L’atelier capitaliste est perçu comme « le Minotaure moderne ».

Et quant aux Droits de l’homme, d’origine bourgeoise et que l’on propose aux ouvriers, ils lui apparaissent comme une médiocre consolation, voire l’expression de valeurs opposées à celles qui émaneraient d’un vrai Droit à la paresse. Analysant les conséquences de cette folie du travail dans nos sociétés, Lafargue explique qu’in fine, le vrai problème du monde capitaliste n’est pas tant de produire que de trouver des débouchés. Ce qui du coup le pousse à créer de nouveaux besoins, factices, pour entretenir la logique de production de la machine économique. Et à transformer les citoyens en consommateurs. Ce que précisément tente de faire la Loi Travail de 2016, arguant de cette logique de consommation pour assujettir le travail à l'aliénation marchande...

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 08:50
De l’Origine des espèces, Charles Darwin

En marge de l’exposition Darwin au Muséum d’Histoire Naturelle, les éditions Frémeaux ont l’excellente idée de publier la lecture de l’Origine des espèces du théoricien de la filiation, qui sut développer une magistrale conception non fixiste de la formation des espèces vivantes.

Darwin a 22 ans lorsqu’il part en voyage, à bord du Beagle, dont il ramènera son fameux journal, The Voyage of the Beagle, publié en 1839 sous le titre Journal and Remarks, titre qui se réfère en fait à la seconde mission d’exploration. Embarqué en décembre 1931 pour ce voyage autour du monde, Darwin y emporta avec lui une documentation considérable, dont les 7 volumes de Lamarck sur les animaux non vertébrés, un essai sur «l’uniformitarisme» qui proclamait l’uniformité des causes de transformations et dispensait l’idée de la catastrophe comme modèle du changement. Mais on sent déjà un Darwin circonspect quant à ces théories quelque peu surfaites, puisqu’il prend soin dans le même temps de se munir des ouvrages de Humboldt, combattant avec force l’idée biblique du Déluge, de la Catastrophe donc, comme modèle du changement. Dans cette même bibliothèque de voyage, on notera de très nombreuses études sur l’âge de la terre.

Cap Vert, littoral de l’Amérique du Sud. Darwin saute à terre dès qu’il le peut, observe, compare, se focalise très tôt sur les ressemblances et les variations, étudie la naissance d’espèces nouvelles à partir de formes migrantes. A Tahiti, il se passionne pour les coraux. Au Brésil, éprouve un fort sentiment de révolte contre l’esclavage des noirs, à ses yeux une souillure indigne des nations chrétiennes. Il revient de son expédition qui aura duré cinq ans, avec des milliers de pages de notes dont il va en confier une partie à des experts : reptiles, poissons, oiseaux, etc. … En 1837, ces experts ont fini de décrypter une grande partie du matériel qu’il leur a fourni. Ils sont éblouis et le pressent d’en rédiger la synthèse. Darwin résiste, inaugure son note book B sur les transformations des espèces, lit en 1838 Malthus, s’intéresse au rapport tensionnel que celui-ci exprime entre croissance géométrique et croissance algébrique des populations et de leurs milieux naturels. Il en tire l’idée de sélection naturelle comme mécanisme éliminatoire, avantage reproductif. Dès lors, il travaille plus sérieusement à la mise en place de ses concepts. C’est qu’il lui faut tout inventer ! En 1839 il devient membre de la Société Royale de Londres, entreprend une enquête sur l’élevage pour comprendre comment on y opère à la sélection de variations pouvant constituer un avantage reproductif et rédige à peine une demi page raturée sur sa théorie. Le premier ouvrage qu’il publie, en 1842, porte en fait sur les récifs coralliens. Au crayon, il note sa théorie de la formation des espèces. Mais dans les années 1850, tout va se précipiter. Wallace se rapproche de ses idées, menace de publier avant lui une théorie similaire. Les amis de Darwin pressent ce dernier de ne plus tarder. En 1858, une communication des études de Wallace est livrée. Darwin présente alors ses propres travaux sur «La préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie». Et le 24 novembre 1859, enfin, il publie, à 1250 exemplaires, De l’origine des espèces, épuisé sitôt que paru. La seconde édition augmentée de 1860 congédiera à jamais l’idée providentialiste. C’était là que le bât blessait en grande partie. Exposant sa théorie, Darwin devait faire accepter l’idée du «transformisme» contre le dogme de la création séparée des espèces animales intangibles. Darwin y explicite par la même occasion son concept de variation. Variation / sélection, ses études complémentaires sur l’élevage lui permettent de préciser son idée : dans l’élevage cette évolution des variations avantageuses se pratique sur un très court terme. Et c’est cette réflexion qui l’a contraint à se demander avec plus de pertinence ce qui, dans la nature, était facteur de sélection. Dès réception de son livre, les malentendus vont s’accumuler autour de cette idée de sélection. Celle de variation se verra sous-estimée et il faudra attendre l’ouvrage de 1870, La filiation de l’homme, pour voir Darwin lever tous les malentendus. De fait, si De l’origine des espèces peut être considéré à juste titre comme fondateur d’une vision nouvelle du monde, on ne peut que regretter le manque de publicité et de réflexion faites aujourd’hui autour de ce second ouvrage de 1870, qui constitue désormais pour nous un enjeu intellectuel essentiel pour notre civilisation ! (à suivre donc !).

Pourquoi écouter Darwin, plutôt que le lire ? La réponse est simple au fond : la lecture qu’en donne Eric Pierrot nous porte comme nous porterait un cours magistral donné dans un amphi. La même attention est sollicitée, la même jouissance devant l’intelligence de l’exposition, la même joie à suivre et comprendre, au mot près, le fil d’une pensée à son propre travail !

L’ORIGINE DES ESPÈCES - CHARLES DARWIN

Lu par Eric Pierrot

Direction artistique : CLAUDE COLOMBINI FREMEAUX

Label : FREMEAUX & ASSOCIES

Nombre de CD : 3


PRODUCTION : CLAUDE COLOMBINI FRÉMEAUX POUR FREMEAUX & ASSOCIES AVEC LE SOUTIEN DE LA SCPP.
TRADUCTION : AURÉLIEN BERRA
DIRECTEUR DE PUBLICATION : PATRICK TORT
COORDINATION : MICHEL PRUM
© CHAMPION / S
LATKINE

DROITS : FREMEAUX & ASSOCIES EN ACCORD AVEC CHAMPION / SLATKINE.

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6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 08:47
Nuit Debout vu par le rédacteur en chef d’El Watan week-end (Alger)

jJ : Que pensez-vous de Nuit Debout, dans ses deux composantes, l’une réformiste, l’autre citoyenne, campant sur des positions plus radicales et se refusant à entraîner le mouvement dans une traduction politique électoraliste à la Podémos ?

Adlène Meddi : Nuit debout pose plus de questions qu’elle n’en résout et c’est pas grave. C’est même essentiel en ces temps de recomposition du monde. Est-ce le système représentatif démocratique qui est arrivé à bout ? Faut-il tout détruire ou garder des bases du monde actuel pour construire demain ? Faut-il plier bagages et dégager les places car les vacances arrivent (ce fut le cas en Espagne ou la Puerta d’El Sol a été vite désertée… vacances d’été oblige). Ceci étant dit, il faut toute une profonde analyse des formes d’organisations politiques pour trancher entre les deux tendances que vous citez. Souvent, le discours à la mode est de claironner la fin du modèle partisan qui ne fait que reproduire une élite qui joue la montre entre opposition et majorité gouvernante. Le souci est que les tenants de ce discours servent indirectement les autocraties dans nos pays qui ont transformé les partis en alibis démocratiques, qui ont humiliés les assemblées élues et dénigré l’acte électoral face à la primauté de l’Etat régalien. Il faut critiquer les modèles de la représentation électorale directe ou indirecte, mais tout en se gardant de verser dans le nihilisme nourri par l’extrême droite en Occident et les islamistes chez nous dans le monde arabo-musulman. Bien des expériences à travers le monde, surtout dans les pays dit émergeants, où des forces sociales ont pu peser sur le cours des choses et tout en se soumettant au jeu électoral (avec ses tricheries et ses pots-de-vin, ses mafiosi en costard parlementaire et ses compromis « juteux »). Il faut revenir à l’expérience de Allende au Chili, malgré la fin tragique ourdie par les suppôts du plan Condor : une vraie tradition parlementaire soutenue et portée par des politiques directement connectés avec les mouvements tectoniques de leurs sociétés. Allende a, bien sûr, fait des compromis, mais il nous a donné une leçon magistrale : il n’a jamais lâché le plus important, l’essence même de son engagement et de son contrat avec la population. Ce n’était plus un mandat. C’était un projet politique. C’est cela la piste à creuser : comment sortir de l’électoralisme pour ne garder que l’électorat.

Adlène Meddi est le rédacteur en chef de El Watan week-end, à Alger. Ecrivain, il a publié le remarquable roman : "La prière du Maure", aux éditions Jigal.

Entretien par joël Jégouzo sur le site K-libre.fr : « L’incommensurable force de continuer à être humain en plein charnier »

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=interview&id=62

roman : La prière du Maure, Jigal,février 2010

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=735

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 12:20

j.J : L’état d’urgence est prolongé en France, qui permet toutes les dérives au prétexte de menaces terroristes et de la logique qui veut que pour notre sécurité, nos libertés individuelles et collectives soient suspendues. Vous connaissez bien ce type de discours en Algérie. Qu’en pensez-vous ?

Adlène Meddi : D’abord, il faut toujours sous-peser les procédures exceptionnelles dans un pays à l’aune de :

1. l’indépendance de la justice et la séparation des pouvoirs

2. le poids et l’efficience des contre-pouvoirs et leur soutien au sein de la société civile.

En l’absence de ces deux paramètres, les prétoriens de l’Etat, sécuritaires et politiques, peuvent disposer de la société et de la vie même des citoyens comme ils l’entendent dans des objectifs qui dépassent ceux justifiant un cadre juridique d’exception (état d’urgence par exemple).

En Algérie l’état d’urgence, perpétué illégalement de 1992 (pour cause d’insurrection armée islamiste) à 2011, a permis toutes les dérives, y compris la plus importante : diluer les responsabilités de la contre-violence puisque aucun texte d’application n’encadrait l’état d’urgence. Cela parce que la justice est au pas en Algérie (elle le reste toujours) et qu’il n’existe aucune séparation des pouvoirs. Par contre, le combat de certains médias indépendants, des associations de victimes du terrorisme ou des proches de disparus par le fait des agents de l’Etat a permis de casser le mur de la peur imposé par l’interdiction des manifs et les attentats quotidiens. Nous étions entre deux feux, même si je me suis engagé personnellement contre le terrorisme qui a tué des proches à moi et fait pas moins de 200 000 morts. Mais cela ne nous a pas fait perdre de vue que l’état d’urgence, dans ses dérives, servait un régime dans le désarroi.

Il y a quelques années, j’ai écrit cela dans un édito de El Watan Week-end dont je suis le rédacteur en chef : « Comment ose-t-on parler d’élection ou de recours, de législation ou de parti sous les matraques d’un état d’urgence qui ne dit pas son nom ? Arrestations arbitraires, répressions contre les acteurs sociaux, fermeture des espaces publics, prépondérance des services spéciaux (et parallèle depuis peu) dans la vie économique, administrative et sociale, étouffement des libertés… La liste est longue. On la retrouvera dans les PV pointilleux des services de sécurités – tous corps confondus – érigés en appareils de gouvernance. »

Il faut accepter le consensus contre un danger horrible, dans le sens de la solidarité avec l’Etat, non avec le POUVOIR. C’est toute la nuance qu’on ne doit pas perdre de vue. Et si le pouvoir, ou les segments les plus conservateurs de la société, tentent de brandir cette menace comme un croquemitaine paralysant l’initiative sociale, il faut inverser alors le paradigme : nous ne quitterons pas la rue parce que nous avons peur de vous et de votre arsenal juridique et répressif, non ; nous sommes là, dans la rue, parce que vous nous faites peur avec votre logique de destruction de nos liens sociaux et de notre fonds humain, avec votre logique qui vise à nous transformer en esclaves productifs et consuméristes. Il ne faut pas avoir peur de l’état d’urgence, il faut avoir peur de l’urgence qu’adopte d’Etat pour assujettir la société humaine.

In fine, pour résumer : face aux décisions du régime français (commencez à employer ce terme au lieu que cela ne soit attribué par les ingénieurs des médias occidentaux qu’aux pouvoirs «tropicaux» et exotiques), seule une conscience populaire ancrée dans la nécessité impérieuse de sauvegarder, de garder vivants des droits arrachés (pas acquis : arrachés) après tant de luttes à travers le monde entier et non seulement dans les sociétés industrialisées, pourra sauver l’humanité des menaces qui pèsent sur elle.

Adlène Meddi est le rédacteur en chef de El Watan week-end, à Alger. Ecrivain, il a publié le remarquable roman : "La prière du Maure", aux éditions Jigal.

Entretien par joël Jégouzo sur le site K-libre.fr : « L’incommensurable force de continuer à être humain en plein charnier »

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=interview&id=62

roman : La prière du Maure, Jigal,février 2010

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 07:53
Les Violences policières en France vues par un journaliste algérien

jJ : Tronçonnage des manifestations autorisées, nassage des manifestants, attaques des têtes de manifs, CRS au contact permanent, encadrant les files des citoyens pour leur prescrire leur pas, leur cheminement, les maintenir à l’arrêt, les disperser sauvagement, détention en plein air de ces mêmes manifestants des heures durant, interdictions de manifester envoyées à nombre d’entre eux, interdictions de couvrir en reportage ces manifestations à l’adresse des journalistes de la presse alternative, utilisation systématique du flash ball en tirs tendus, des grenades de désencerclement sans sommations, gazages «préventifs» avant même qu’aucun mouvement de foule ne se fasse jour, matraquage systématique, déchaînement de coups contre les plus jeunes, les femmes, les retraités, etc. On n’a jamais connu, en France, ces vingt dernières années, de tels épisodes de violences policières. Que vous inspire cette montée en puissance de la répression policière en France ?

Adlène Meddi : Jamais vu en vingt ans, peut-être, mais rappelez-vous Napoléon faisant tirer au canon dans les rues de Paris contre les civils manifestants, ou Papon massacrant en 61 et en 62 les Algériens puis les antifascistes, tuant à profusion, noyant dans la Seine ou écrasant sous les grilles du métro Charonne… Les protocoles d’interventions de la police ne sont pas seulement des livrets techniques et pratiques pour la gestion des foules et l’avortement des mouvements de masse. C’est une idéologie qu’on inculque aux éléments de la police en déshumanisant l’en-face, l’ennemi, le «p’tit jeune con» à qui on va expliquer la vie puisque ses parents ne l’ont pas fait. Ça dure depuis le début du XXe siècle : La rage au bout de la matraque n’est pas le fruit de la «méchanceté» du flic, mais le résultat du brain washing qui a structuré la formation des forces de l’ordre, en instaurant une sorte de doxa de l’Etat manichéiste, simpliste et nourrie par les pressions sociales et culturelles que subissent ces mêmes éléments des forces de l’ordre. Le premier objectif de chaque mouvement révolutionnaire est de renverser cette logique et de casser la logique de l’affrontement pour imposer une seule vision : celle qui fédère le peuple contre les forces qui l’oppriment. Tous ceux qui l’oppriment, pas seulement le flic, mais aussi la fiche de paie et «l’inhumanisme» de l’hypermarché… Il y a une sorte de guerre sociale violente muette en France et ailleurs, comme le décrit si bien Alexis Jenni dans L’art français de la guerre. Une violence transparente, qui se ressent parfois quand on parle de taux de suicides à France Télécom ou quand on vous explique que la mobilité au travail c’est super grâce aux belles tablettes connectées et à la 4G, alors qu’il s’agit de pratiques esclavagistes quasiment acceptées banalement par tout le monde. C’est ce qui nous mène vers la loi du travail et à son passage en force : comment voulez-vous qu’il en soit autrement alors qu’une partie de la société a accepté cette forme horrible de la politique de l’emploi précaire, volatile (j’ai vécu brièvement l’enfer et l’humiliation des boites d’intérim en France, étudiant à l’époque, cherchant à vendre mes muscles et ma chair, mon temps et mes matins glaciaux). Je pense qu’au-delà de la loi du travail il est intéressant de voir que les questionnements parcellaires sur la condition citoyenne face à la machine fascisante du tout-productif commencent à se fédérer. Il faudrait maintenant aller plus loin peut-être, étudier des pistes, sortir de la politique politicienne et dire que la société, le voisin d’à côté et la vieille du palier d’en face ont autant d’expertise de la vie et de l’humain (et sans faire de populisme) qu’un costard-cravate aux crocs acérés qui ne regarde que la courbes de la bourse. Tout un monde à refaire à condition d’être conscient de la constitution actuelle du citoyen qu’on a effacé pour en faire un consommateur bien obéissant. Pourtant, en France et ailleurs en occident, j’ai rencontré beaucoup de gens qui ont choisi la voie de la citoyenneté, au prix de sacrifice. Je pensais que c’était des hippies des temps modernes. Hé bien c’est carrément eux le présent. Et, pourquoi pas, l’avenir.

Les Violences policières en France vues par un journaliste algérien

Adlène Meddi est le rédacteur en chef de El Watan week-end, à Alger. Ecrivain, il a publié le remarquable roman : La Prière du Maure, aux éditions Jigal, 2010.

Entretien par joël Jégouzo sur le site K-libre.fr : «L’incommensurable force de continuer à être humain en plein charnier»

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=interview&id=62

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=735

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Published by joël jégouzo - dans Politique
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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 09:58
Du 49.3 de 1982 à celui de 2016, la domestication socialiste du Peuple

En 1982, François Mitterrand concocta un projet de Loi d’amnistie des anciens de l’OAS comprenant la réintégration de huit généraux putchistes d’avril 1961. Pierre Mauroy, qui présenta cette loi, rencontra une vive résistance à l’Assemblée Nationale et décida d’utiliser pour la première fois de ce septennat socialiste l’article 49.3 pour l'imposer au peuple français, sous couvert d'une réconciliation nationale dont il pensait que ce peuple n'était pas capable, faute d'une maturité politique suffisante. Un peuple ignorant en somme, préjugé familier aux élites qui nous gouvernent. Ignorant ? Vraiment ? Mais de quoi s'agissait-il avec cette Loi ? Moins d'amnistier que de réhabiliter des hommes porteurs d'un discours fascisant... Dès novembre 1982, les généraux putchistes antirépublicains redevenaient membres de l’armée française… On leva dès lors toute sanction possible à l'encontre des anciens tortionnaires de l'Algérie française, tout comme à l'encontre de tous ceux qui avaient accompli des atrocités dans le cadre d'une Guerre qui taisait encore son nom en 1982 ! De fait l’Etat français excluait toute idée de juger un jour nos criminels de guerre. C'était faire bien peu cas des valeurs de la République. C'était même les brader en effaçant publiquement dans l'Histoire les repères entre ce qui était républicain et ce qui ne l’était pas. Le tout par calcul politique...

Avant d'en comprendre le sens et ses conséquences, il est bon d'en découvrir les effets. C'est benjamin Stora qui les a le mieux cernés dans son essai : Transfert d’une mémoire. Les anciens de l'OAS, nous explique-t-il, qui avaient massivement rejoints les rangs du Front National, se virent du coup confortés dans leurs idées. Leurs valeurs antirépublicaines pouvaient réintégrer la vie politique (!), avec armes et bagages. Tout était pardonné, de la torture aux discriminations raciales qui fondaient leur vision des peuples de part et d'autre de la Méditerranée. Réhabilités, leurs discours pouvaient envahir la scène publique pour y diffuser leurs idéaux coloniaux : la domestication du Peuple, ainsi que le laissa entendre fin mai 2016 l’incroyable lapsus d’un Premier Ministre d’une fin de République qui tait férocement sa débâcle…

Dans une large mesure, cette réhabilitation leur ouvrait en grand les portes d’une révision de l’Histoire. L'heure de la revanche avait sonné, ainsi que le décrit magistralement Benjamin Stora dans son essai, et ce, grâce à Mitterrand qui venait de miner durablement le champ politique français -lourde responsabilité jamais dénoncée dans les rangs socialistes. Le FN était donc lancé, sa poussée encouragée, sa trajectoire calculée.

L’afflux des partisans de l’Algérie française dans ses rangs et leur légitimation de fait ouvrit en grand les vannes de l’imaginaire colonial qui n’avait jamais cessé d’irriguer l’imaginaire national. De fait, tout le discours du FN se réarticula autour de cet imaginaire, faisant des immigrés son centre de gravité, non sans l’aide d’un Gaston Deferre, parlant en janvier 1983, à propos de la grève des OS de Renault Flins «d’intégristes, de chiites», relayé par le Premier Ministre Pierre Moroy évoquant, ignoblement, un «complot musulman» à propos de ces mêmes grévistes ! Toute la classe politique devait s’engouffrer dans ce calcul soutenu par l’idée nauséabonde qu’il fallait prendre une revanche nationale sur ses algériens qui nous avaient dépossédés de nos richesses coloniales. Désormais, les immigrés ne devaient plus avoir aucun droit en France.

Les zélateurs de cette mémoire coloniale entreprirent dans la foulée de réévaluer positivement les temps bénis de la coloniale. Nombre d’intellectuels s’engagèrent dans ces rangs nauséeux. La colonisation, c’était la civilisation, civilisation menacée désormais, comme l’explique Benjamin Stora, par ces immigrés proprement inassimilables. Ce thème sera repris par Sarkozy, puis par Valls à propos des Roms d’abord, puis des « musulmans ». Un thème promu par les élites françaises, qui gagnait chaque jour en manque de nuances et dont ces élites faisaient tout pour qu’il traverse le corps social de la Nation. Dès 1990 on vit s'opérer le glissement sémantique de l'immigré à l'arabe, puis de l’arabe au musulman. Dans le même temps, les meurtres de jeunes français issus de l’immigration algérienne explosaient. Le MRAP n'en dénombra pas moins de 250 à la fin de l’année 1991, la plupart impunis : il était redevenu normal en France, comme au bon vieux temps de la Guerre d’Algérie, de tuer « les bougnoules ». En 1995, le FN conquit les villes de Toulon, Orange, Marignane. La suite, nous la connaissons : il fut promu au tout premier rang de la vie politique française.

Le coup de force de François Mitterrand avec cette Loi imposée contre l'avis du Peuple français, portait enfin ses fruits : non la Réconciliation nationale, mais la division, la dissension. Pour le maintien au pouvoir d’une République de plus en plus illégitime, d’une oligarchie au périmètre strictement contraint : l’UMP, le PS et le FN. Grâce au front républicain, en brandissant l’épouvantail du FN, cette oligarchie s’offrait une belle carrière. Le calcul de Mitterrand était rien moins que celui du sauvetage d’une classe politique stipendiée, prenant ses ordres de la grande finance internationale. Le calcul de Mitterrand était odieux mais efficace –il a fonctionné jusqu’à aujourd’hui- : protéger contre la démocratie les privilèges d'une classe de nantis. Mettre la République à l’abri de la Démocratie. Faire du gouvernement de la France un instrument de domestication du peuple français, un instrument de domination, avec la complicité des médias mainstream.

Le 49.3 de 2016 est à l’image exacte de celui de 82, une déclaration de guerre contre le Peuple Souverain pour le sauvetage d'une poignée de nantis, avouant explicitement le caractère d'autorité du régime politique français fondamentalement porté par des calculs politiciens animés par une oligarchie qui n’a de cesse de vider de sa substance la Démocratie pour mieux domestiquer les français –un lapsus qui sonne comme un aveu en effet.

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 12:42
Lemaire, Macron, NuitDebout, la recomposition du paysage politique

Pour imaginer cette recomposition, il faut avoir en tête le périmètre électoral «utile» de cette Vème République à l’agonie : au plus large 50% des électeurs inscrits votent lors de la présidentielle, au plus étroit moins de 30%, en tenant compte des non-inscrits, des abstentions et des bulletins blancs ou nuls… Un nombre pitoyable de bulletins en somme, que se partagent trois partis, si bien que le vainqueur ne représente guère que 12% des électeurs français, soit une infime minorité. Mais la Vème République n’est pas très regardante sur sa légitimité et cela lui convient d’autant mieux qu’à la vérité, ceux qui ne participent pas à sa farce électorale en sont les adversaires lucides.

C’est dans ce pourtour très étriqué que les places se disputent, que les éléments de langage, plutôt que les discours (lesquels sont d’une indigence crasse), opèrent. Or ceux qui votent, c’est-à-dire qui croient encore aux institutions de cette république bananière, sont de fait et nécessairement, de jour en jour plus conservateurs –les seuls à avoir quelque intérêt à maintenir l’illusion de vivre dans un régime démocratique.

A l’intérieur de cet espace donc, une clientèle de plus en plus conservatrice. Mitterrand l’avait bien compris, qui avait déjà opéré au glissement à droite du PS, dont la base électorale allait en s’étrécissant. Nicolas Sarkozy également, qui a fait riper son parti vers l’extrême droite, tout en tentant de récupérer ce que la Gauche comptait de néolibéraux. Ce glissement à l’extrême droite de l’UMP, puis des Républicains, a ainsi libéré sur, disons, son centre droit et ses matières obscures, un vide politique que Bruno Lemaire tente de combler. Lui qui, chrétien, vient du libéralisme philosophique, sensible à la question de l’homme pris comme fin et non variable d’ajustement comme c’est le cas dans le discours néolibéral, s’est ainsi mis à espérer qu’il pouvait tenir sa place dans la vie politique française en tentant de la recomposer sur des clivages plus républicains (version Vème, à savoir donc très peu républicains) –mais lui aussi contraint de distiller dans son discours des éléments de langage propre à satisfaire un électorat proche de l’extrême droite. Ce qui évidemment est sans compter sur le pouvoir de nuisance de Sarkozy, lequel s’est empressé d’envoyer ses idiots utiles disperser la clientèle électorale de Bruno Lemaire...

Lemaire, Macron, NuitDebout, la recomposition du paysage politique

La translation du bloc de Droite vers l’extrême Droite a eu pour conséquence d’entraîner dans son sillage peu glorieux le PS : l’effet Valls… Valls s’affirmant un rival sérieux, Hollande a dû dégoupiller Macron pour lui ravir sa superbe. Macron, en bon idiot utile, a donc lancé son mouvement, carrément en marche sur les terres des Républicains, contraignant Valls à se bannir à l’extrême droite. Ce faisant, Hollande libérait une place, infime mais bien réelle, à sa gauche. Une place que n’est pas parvenu à combler le Front de gauche. C’est là que campe le Mouvement NuitDebout, ouvrant un large espoir qui pourrait lui permettre non seulement de reconquérir l’électorat disponible à la gauche du PS, mais encore une frange de cet électorat évaporé des déçus de la Vème, qui voudraient bien croire encore qu’un changement est possible, au moindre coût : c’est-à-dire en faisant l’économie d’une insurrection.

Lemaire, Macron, NuitDebout, la recomposition du paysage politique

NuitDebout est un mouvement réformiste. Ses origines sociologiques s’actualisent par exemple dans cette place accordée à la «parole légitime» : celle des universitaires qui tentent d’en structurer la pensée. En témoigne également ses lieux d’occupation : des Places, symboliques, mais gentrifiées. En témoigne aussi ses réticences à ouvrir un vrai débat sur le statut de la violence, qui est le lieu même de fracture entre les classes moyennes et les classes pauvres, isolant ces dernières dans le cercle pourri de la violence d’état –qui n’est pas que policière, mais aussi politique, économique, sociale, sanitaire, etc. En témoigne enfin le statut accordé à la prise de parole en AG, conçue comme espace d’échange au sein d’une agora qui renvoie au fond à son étymologie latine : celle du forum comme «marché». Un marché au sein duquel tout énoncé non académique se voit démonétisé, privé littéralement de toute valeur d’échange. La régulation optimale des échanges verbaux s’y conçoit ainsi dans l’horizon de discours construits (de préférence sur le modèle universitaire), sinon experts, maîtrisés à tout le moins, ou de harangues sublimes, celles d’un Lordon. Un type de production qui ouvre droit à la reproduction et la circulation au sein de cette agora, rêvée sur un modèle où transparaît l’idéalisation de la justesse du propos (tant) attendu. Un modèle qui entretient une relation très ambivalente du coup avec le processus du rapport marchand, au sens où le champ (libéral) du politique définit l’économie comme une rationalité de l’espace public, conçu comme espace d’échange entre des acteurs légitimes.

On ne peut cependant réduire l’expérience NuitDebout à cette seule perspective réformiste. Les volontés qui s’y manifestent sont plus éparses et au demeurant, si la finalité espérée du mouvement est de se convertir rapidement en termes politiques, électoralistes pour tout dire, il doit élargir au maximum son discours pour construire son potentiel électoral. L’élargir à Gauche évidemment, au-delà du discours du «vrai changement cette fois»… Raison pour laquelle l’espérance qui court tout au long de ces nuits s’aventure aux portes du désir de Révolution. Un désir qu’on ne peut mépriser, car il est au fond le lieu le plus authentique du fait politique. Nuit Debout, à vrai dire, est un monde politique indécidable encore. Les jours qui viennent nous diront décisivement ce que ces nuits excluent pour demeurer. Jusque-là, le flou, l’équivoque, l’ambiguïté resteront la règle. Quelques jours. Où tout peut basculer.

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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 13:11
NuitDebout : Cette dimension du sens que nous sommes

«L’Histoire, c’est la dimension du sens que nous sommes», disait le grand historien Marc Bloch, avant d’être fusillé par les nazis. La dimension du sens que nous voulons être. De cette volonté qui se dessine, aujourd’hui, dans ces NuitDebout qui fleurissent partout en France et dont nul ne sait encore sur quoi elles déboucheront. Ce que d’aucuns lui reprochent. Brouillonnes, certes, elles le sont –justement-, et cependant extraordinairement organisées. Brouillonnes parce que gourmandes de cette parole retrouvée, confisquée depuis tant et tant de décennies ! Et cependant organisées dans une perspective infiniment pertinente : celle de la Convergence des luttes. D’une convergence que l’on voit chaque jour se dessiner un peu mieux et dont il ne faudrait pas anticiper trop tôt la logique du reste. Etudiants, lycéens, hier les agriculteurs bio, des cheminots, les personnels de santé… Tout ce monde venu parler, débattre. Bourillon ? Vraiment ? Ces prises de parole qui oscillent entre la réflexion et le témoignage, avec ou sans recul, sur la vie, sur nos vies, sur leurs vies…

Il fallait commencer par là en fait, pour donner un jour des chances à ce sens commun d’émerger. Là, dans ce qui fonde ce rapport tout à la fois individuel et collectif au sens. Et chercher à comprendre, sereinement, lentement, comment ce sens s’inscrit dans le présent de nos vies individuelles, tout comme dans celui de notre histoire commune. S’y inscrit ou s’y absente. Et marteler que depuis trente ans au moins, seul le refus du sens était perceptible dans le champ clos de la Nation française (défunte).

Il fallait commencer là : nous avions voté socialiste, les socialistes nous avaient trahis. Le changement français, en fait, c’était Valls : une marche à tombeau ouvert à la rencontre de l’extrême droite.

Il fallait commençait là, depuis ces colères qui se faisaient jour, que chacun raconte Place de la République, sans façon, sans détour, chacun témoignant des révoltes fragiles, inattendues, qui commencent d’éclater. Il fallait raconter, d’abord, que des insurgés étaient morts par exemple, tués par le pouvoir socialiste (Rémi Fraisse). Ou que partout nos échecs politiques, sociaux, nous faisaient mal. Il fallait commencer très exactement là, non pour redire, mais dire enfin que nous avions assez de voir partout s’étaler le mépris de cette fausse gauche. Et qu’il était grand temps d’en finir avec elle. Grand temps de la laisser, seule, s’échouer, avec sa fausse morale républicaine, la même qui naguère jeta les français dans les bras de Pétain. Il était grand temps de nous mettre à l’écoute du monde, qui bruissait de ces colères qui nous retenaient au chevet les uns des autres, grand temps de nous mettre à l’écoute de ces soulèvements dont on sentait monter la houle immense. Et qui partout cherchaient leur sens. Un vide béant s’était ouvert sous nos pas, qui nous avait fait voter Hollande pour nous sauver de Sarkozy. Ou demain Juppé de Le Pen. C’est dire le dégoût qui a fini par être le nôtre. Nous avions touché le fond. Désormais ce qui est en jeu, c’est de savoir ce qui justifie nos vies. Quelque chose qui est de l’ordre du regard que l’enfant pose sur le monde. N’importe quel enfant du reste, saurait ouvrir les yeux sur la nullité éthique de la société néolibérale. Il nous restait à construire ce regard d’un premier matin. Comme il nous revient à présent de construire notre soulèvement. Ethique. Car ce qu’il faut construire, c’est une autre idée de la vie ensemble. Où habiter chacun pleinement sa vie, ses relations à l’autre plutôt que de devenir l’entrepreneur désespéré d’une vie pour soi. Il n’y a au fond peut-être pas de société à détruire, comme l’affirmait le Comité invisible : il n’y a que nous et l’ensemble des liens par lesquels nous tenons à ce «nous» qui mérite que nous agissions. Un grouillement de mondes. C’est cela, la Commune de la Place de la République. C’est cela, cette dimension du sens que nous sommes, où actualiser un certain niveau de partage qu’il faut inscrire dans un espace déterminé pour ajouter au territoire la profondeur de l’humain.

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