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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 05:06

contes-rroms.gifUn recueil de contes et légendes tirées semble-t-il de la collection de textes rroms établie par  Heinrich von Wislocki qui, au détour d’un voyage à travers la Hongrie, en 1883, décida de consigner tout ce qu’il pouvait recueillir des traces orales d’un peuple qu’il découvrait avec passion. Dès 1888, une société américaine, la Gypsy Lore Society, se mit à publier ces textes traduits du rromani, en langue anglaise. La sélection que nous présentent les éditions Flies couvre un vaste périmètre, avec tout de même pour cœur de ce corpus les textes en provenance d’Europe Centrale. Un corpus organisé selon une thématique plutôt disparate, ouvrant aux cosmogonies rroms et rabattant malheureusement l’ensemble sur le prétendu emblématique thème du violon, dont on a vu par ailleurs qu’il n’offrait que des occurrences mineures dans l’ensemble de la littérature rrom –il fallait sans doute sacrifier à l’attente d’un public convaincu du contraire… On y trouve en tout cas un rayonnant conte sur l’origine des hommes «blonds», à mille lieux de tout ostracisme supposé, et une belle leçon sur les raisons de cette vie si courte accordée aux hommes: Dieu, agacé de voir l’Homme éternellement insatisfait alors qu’il se proposait de lui accorder deux vies plutôt qu’une, ramena les comptes à une seule vie, convaincu que mille n’auraient de toute façon pas réussi à combler le désert d’ennui dans lequel il entendait vivre. Sage. Très sage… 

 

Aux origines du monde, Contes et légendes tziganes, éditions Flies, réunis par Galina Kabakova, traduits par Galina Kabakova et Anna Stroeva, oct. 2010, 204 pages, 20 euros, isbn : 978-2-910272-67-8.

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 05:35

odeur-sang - copieEcrit en 1979, après un infarctus, Parise avait tout d’abord rangé son roman dans un tiroir. Il le ressortit en 1986, pour une relecture qu’il n’acheva pas, deux mois avant de mourir. Le roman naît d’un rêve originaire : une fellation pratiquée par Silvia, la femme du narrateur, sur un jeune voyou romain. La scène hantera désormais le texte, tandis qu’une odeur âcre, ferrugineuse, envahit peu à peu la narration : l’odeur du sang. Odeur de lymphe, de sécrétions, d’eau et de poisson talé.

Silvia a la cinquantaine. Lui est plus âgé. Le couple vieillissant croyait vivre dans une symbiose parfaite. Peu à peu, un amour chaste s’était installé entre eux. Lui, devinait sa nature animale vaincue par les scrupules de la raison. Elle, se réfugiait dans le rite érotique de la fellation, symbole du dévouement maternel aux yeux de l’auteur, et du besoin de nourriture. Dans ce délitement charnel, organique, du couple, ne subsistaient que des étreintes impuissantes, désespérées. Pas même la consolation des amants plus jeunes, tandis que le lien platonique qui les liait, trouve son expression la plus cruelle dans leur sommeil d’enfants, endormis chastement l’un dans les bras de l’autre. Psychanalyste, il ne cesse d’interroger la vérité de son rêve. De sonder son récit dans une sorte de "narcose de la volonté et de l’intelligence". Puissance du Phallus contre puissance de l’Esprit. Le récit s’épuise lui-même dans cette pantomime. Une vraie tragédie, où la recherche de la vérité se transforme en volonté de mort.

L’odeur du sang, Goffredo Parise, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, préface de Cesare Garboli, coll. Les grandes traductions, Albin Michel, 280p, mai 2000, 19 euros, isbn : 2226115900

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 05:13

partageSur un paquebot, quatre personnes font route vers la Chine : trois hommes et une femme. Mesa, passablement tourmenté, ne peut cacher l’irrésistible passion qui le porte vers Ysé, une femme mariée que son couple ennuie et qui, tour à tour, sera l’amante des trois.

Là où L’Echange donnait à voir la dispersion du Moi en quatre figures symétriques, Le Partage introduit une asymétrie fondatrice : le moi s’égare à chercher dans l’amour une réponse à sa solitude égologique, mais il ne peut faire autrement : son site est là, désormais. Sur fonds de révolte (des Boxers) et de massacres, l’incomplétude où nous nous rencontrons ne peut offrir à nos passions qu’un périmètre clivé – c’est du moins la leçon provisoire de Claudel.

Mesa s’éprend d’Ysé, à qui il confie que Dieu n’a pas voulu de sa vocation. Dès lors, que le péché s’ajoute à son rabaissement lui paraît presque une consolation. Largement autobiographique, ce texte qui retentit tout entier de la fièvre du jeune Claudel enlevant lui-même une femme mariée (Rosalie Vetch), se déplace ainsi sans cesse entre le banal et le sublime qui bornent son horizon.

L’adultère qu’il met en scène est ce moment où, comme il le dit lui-même, "la chair désire contre l'Esprit". Désir qu’il renverse tout d’abord, plaidant jusqu’à la folie de la raison l’Esprit pressé de descendre dans cette chair au plus vite, pour s’y accomplir pleinement. Mais Ysé tergiverse et Mesa se retire, blessé, s’adressant de nouveau à Dieu, sarcastique et misérable, portant à bout de bras son aventure comme un sacrifice qu’il offre à ce Dieu grimaçant qui n’a pas su anticiper la folie où l’Incarnation de l’Esprit dans la chair allait précipiter les hommes.

Mais voici que les protagonistes de cette comédie se métamorphosent, d’entrer si profondément dans le vif de leur incarnation, de pousser si loin dans la chair, réalisant soudain leur être profond de cette traversée que seule la passion permet, et qui conduit l’âme à son vrai terme.

Rien n’est simple pourtant, et moins encore l’écriture de ce drame : ce Mesa que griffonne Claudel, en charge de son pitoyable Moi, il lui fait dès lors détourner son regard d’Ysé vers un désir qu’il voudrait plus absolu –débarrassé de toute chair. Comme s’il s’agissait de se rendre, lui, Claudel, ou plutôt de célébrer quelque réconciliation impatiente : sa fausse libération des contingences de l’amour charnel, au terme de laquelle l’Esprit pourrait alors s’affirmer "vainqueur, dans la transfiguration de Midi". Oubliant Ysé, il combine sur les planches une transe pour sa dernière apparition, la fait errer, elle à qui il avait tant promis et à qui il finit par tout refuser, pour qu’elle disparaisse dans l’aube qu’il espère. Sous la dépouille des mots il n’y a plus Ysé mais Claudel déchirant Ysé de ses propres mains, en prétendant l’accomplir dans une bien étrange assomption qui n’est autre que celle de l’écriture poétique, et dont nous savons aujourd’hui que l’auteur ne s’est jamais remis. Après cela, il se verra contraint de répéter encore et encore l’infini questionnement où chacun tombe quand il s’agit d’aimer aussi brutalement : Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout d'un coup sur le bateau ?

Alors oublions Claudel, oublions cet ordre imaginaire qu’il invente pour y ranger chaque chose à sa prétendue place et faire place nette à l’ordre sacré qu’il tient pour seul vrai – sans jamais parvenir à s’en assurer.

Rosalie Vetch, la femme qu'il aime, avec laquelle il a vécu, mais dont il a dû se séparer sans cesser de vouloir la rejoindre et qui s’en est allée, elle, vers d’autres bras moins encombrants, Claudel n’a pu la transfigurer comme il l’a cru d’Ysé. Qu’est-ce qui s’est refusé à lui ? Claudel n’y revient pas, s’égare encore : bientôt il poursuit une autre femme, qui se dérobe à son tour. Alors il s’arrête, écrit Le Partage de Midi. Comme un fou il empile les versions. C’est qu’il cherche une issue, qu’il croit parfois trouver dans l’expiation mystique. Une expiation effrayante : de cet effondrement personnel, le cosmos lui-même doit pâtir ! Enfin il croit pouvoir affronter les silences qui se sont accumulés : l’abîme, d’où rien n’est dépliable. Il rédige encore, finit par remplir la réalité vécu de l’écriture qui prend sens et ordonne, seule, le chaos qu’il croit avoir traversé enfin. Claudel se fait poète, pour n’avoir pas à supporter la chair et ses clameurs pressentes. Une clôture, pour ne plus devoir affronter l’épreuve de la chair, l’ouvert de l’ouvert, cette jonque immense et bouffonne, ronde des infimes absolus où l’abîme pourtant se dissout.


Le Partage de midi , version de 1906 suivie de deux versions primitives inédites et de lettres également inédites à Ysé, de Paul Claudel, éd. Gallimard, Folio Théâtre n°17, septembre 1994, 320p., ISBN 2070388859

 

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 05:18

SimmelAu cours du XIXème siècle,la conception de l’amour subit de profonds bouleversements. Dans un monde où le mariage n’avait qu’une fonction de régulation sociale, les Romantiques, George Sand notamment, furent les premiers à défendre l’idée du mariage d’amour. Emerge alors une production littéraire nouvelle : le roman d’amour, qu’on accuse de corrompre les mœurs et dont le scandale est énorme. Madame Bovary, de Flaubert, est au nombre de ces romans ; il connaît un pharamineux succès. Mais ces nouvelles idées, le droit à l’amour-passion dans la vie du couple, sont farouchement combattues, non seulement par les conservateurs mais aussi par la Gauche naissante qui, comme c’est le cas avec la misogynie d’un Proudhon, considère le mari comme l’être éclairé qui sait définir ce qui est bon pour son épouse. Ainsi les femmes, rejetées de ces débats sur leur libération, ne parviennent-elles que très minoritairement à s’organiser. Cette contradiction traversera tout le XIXè siècle. Malgré une réalité réglée par le poids des conventions sociales, les femmes contribueront tout de même à la formation d’un nouvel imaginaire amoureux, au sein duquel l’individualité s’épanouira dans ses choix intérieurs, comme pure revendication subjective.

Lentement mais avec obstination, cet imaginaire va accélérer l’effondrement de la logique patrimoniale du mariage. Dans la logique conjugale qui se dessine, l’égalité des conditions existentielles devient désormais majeure ; l’affect détermine le choix. Mais cette liberté à vivre ses passions ne va-t-elle pas mener l’amour à de nouvelles difficultés ? Dans cette voie, analyse le sociologue Georg Simmel à la veille du XXè siècle, «l’amour relève du tragique le plus pur : il enflamme seulement par rapport à l’individualité et se brise par rapport à l’invincibilité de cette individualité». 

 

Philosophie de l'amour, de Georg Simmel, préface de Georg Lukacs, Rivages Poche, coll. Petite Bibliothèque, n° 55, Grand format, 200 pages, paru le : 01-10-1991, 9.00 €, GENCOD : 9782869304925, I.S.B.N. : 2-86930-492-7

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 05:00

amour-crime.jpg Qu’est-ce que j'attends de cet étrange énoncé: «Je t’aime» ?
Et que me veut autrui, de pareillement m’interpeller ?
La demande d’amour, affirme J.-C. Lavie «est un des ressorts secrets de nos façons d’être et de nous manifester» à autrui, autant qu’à nous-même.
Un ressort tout de même bien singulier dirait-on dans ce cadre de compréhension psychanalytique, extorquant autant qu’il se dérobe, se mérite ou se mendie. Ou se fait attendre. Et du temps, certes, il en faut pour que les aspérités de l’un et l’autre amoureux apparaissent.
Offre ou demande, la force de la déclaration ne serait pas dans ce qu’elle désignerait, mais dans ce qu’elle renseignerait : ce dire qui se déploie, dissimule et détourne, dans le geste avant le mot, le souffle avant la bouche. «Je t’aime» serait au fond un mot de passe. Pour preuve, ce qu’en son nom chacun inflige ou endure. L’amour serait le crime parfait : qui l’énonce énoncerait un Droit inaliénable. L'amour aurait ainsi la troublante qualité de justifier à l’avance tout ce qui se manigancerait en son nom. De l'empressement à la caresse, du dépit à la fureur, il serait sa seule justification. Qui vous aime est sans recours et vous expose au pire, comme au meilleur.
Ici, c’est le point de vue psychanalytique qui construit la perspective. Et curieusement, pris dans ces filets, l’Amour s’énonce à mi-distance «du masochisme ou du sadisme dont (il a) l’apparence, les modes de nous faire aimer répét(ant) indéfiniment l’archaïsme qui les a institués». C’est même dans la relation à la mère et la conscience de l’enfant souffrant découvrant que grâce à cette souffrance il devient l’objet d’une attention, que l’auteur fonde le terrain propice à la compréhension de la demande d’amour. Et la rapprochant de la technique analytique, convoquant l’intuition freudienne de ce que le discours de la cure prenne forme de prière, sinon de chantage, Lavie construit un sujet qui s’énoncerait comme un piège, plutôt qu’un autre (rimbaldien).


L’amour est un crime parfait, de Jean-Claude LAVIE, Folio essais, nov. 2002, 203 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2070423804

 

 

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 05:17

huston.jpgVéra s’est ouverte un beau jour d’automne à la contemplation du monde. Une feuille morte s’envolait, une autre achevait sa longue descente ondulée. Il y avait cette sensation de fraîcheur et l’enfant qui brusquement ouvrait les yeux comme penché sur le rebord du monde. Tout ce qui vit doit mourir, lui commentait son père. Véra le découvrait en effet, mais c’était  au-dessus de ces forces que de devoir le réaliser... De la philosophie de la vie, les enfants ne posent jamais que les seules questions importantes. Nancy Houston nous le rappelle avec conviction et dans une belle évocation furtive des interrogations de Virginia Woolf dans son Mrs Dalloway. Les feuilles mortes… L’une bouge mais elle est morte, qui lorsqu’elle vivait frétillait à peine… Un jour, elle a donc eu sept ans. L’âge de raison dit-on.  Et son grand-père est mort. Et son père lui a dit que c’était ça la vie, cette perte dont nul ne sait que faire. Et puis il y a eu le froid du cimetière, l’aplomb du cercueil dont on voudrait lui faire croire qu’il est le juste aboutissement de la vie et toutes les explications encore, d’une humanité effaré par ce vide creusé dans la terre sous ses pieds. Jusqu’à ce que son père comprenne enfin et tente son propre éclaircissement, lui qui ne croit guère en un quelconque au-delà. Il restait la mémoire des morts, lui affirma-t-il, ce secours mémoriel que chacun porte à son prochain, qu’il soit ou non vivant et qui nous justifie tant.  Le conte est beau et fragile, l’écriture, sensible. Avec très logiquement ces réflexions qui le prolongent, d’une petite fille sur ce qu’il en était d’elle, avant de venir au monde.

Véra veut la vérité, de Léa et Nancy Huston, éd. L'Ecole des loisirs, collection : Mouche, 13 janvier 1994, 69 pages, ISBN-13: 978-2211018791.

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 05:31

 

caravageCela fait un an, jour pour jour, que mon frère est mort et cet improbable présent me retient auprès de lui, dans l’étrangeté du monde minéral où il repose désormais. 

Je me rappelle Jacques qui soutenait jour après jour le regard d’un homme en proie à son existence, ramassant d’un air entendu les rires de l’enfance et l’ironie de ne jamais savoir. 

Philosopher, c’est apprendre à mourir, disait Montaigne. Je n’ai pas appris grand-chose. Sinon ce poids de chair sans lequel le Verbe n’est rien, la forge des poumons qui fonde l’usage de la parole, et nos lèvres humides dans la dilection des sons que les mots nous prodiguent.

«Sous mes yeux vient ramper une nuit de Ténèbres» (Alceste, d’Euripide). Ma voix est comble de cette clameur insatiable d'une terre qui se dérobe toujours. Nous pleurons de ce côté-ci de la rive n’est-ce pas ? Tandis que là-bas devant le vieux rocher quelqu’un l’a entraîné. Ne voyez –vous pas ?

L’œil en biais effritant les photos béantes je soupèse leur silence. Jacques repose sous la neige. Et dans ces moments où je pense à lui avec tendresse, je crois trouver la paix. Je n’hésite plus : il est heureux dans la pensée que je me forme de lui. Son visage m’apparaît. Il sourit. C’est le visage d’un enfant espiègle. Dans ces moments je le revois tel que nous partagions nos heures -ses battements d’ailes immenses. Si peu de paroles depuis : le léger sifflement de la courbure des temps.

L’immémorial geste vacant de sa mort m’enveloppe d’un calme narcotique. Fermer le livre, les registres, souffler toutes les bougies d’un coup tandis qu’à l’étage l’horloge rafle la mise. Quelque chose suit son cours.

Je l’entendais rouler dans sa gorge le grain ancestral de nos voix, «ce certain ton lentement élaboré et mûri par une famille» qu’évoque Claudel. Une langue plombée d’inquiétudes, déferlante mille fois rebattue. Jacques plié, courbé, tentait de soupeser le mouvement de nos âmes et devenait le moins sage d’entre nous dans cette parole incroyable qu’il habitait. Mais c’est bien lui, le bègue, qui seul d’entre nous a réalisé l’idéal scolastique auquel j’avais songé, d’une inspiration poétique entée dans le concupiscible et l’irascible, qui sont les seuls vrais lieux où parler.

Jacques n’a jamais su ranger les mots, les aligner, les trier, et cela caracolait sous sa langue. J’entends encore cette cavalcade. Quelle force démente dans ce langage qui ne servait en rien l’usage d’un monde bien-disant. Et tellement délectable. Cette façon qu’il avait de vouloir se saisir du sens avec les dents ! Cette manière qu’il avait d’en embarrasser votre propre parole, donnant de l’esprit comme du clairon dans la parfaite intelligence de ce qu’il voulait dire, de ce qu’il s’abandonnait à dire en désertant chaque fois les mots sans songer à leur porter secours. Le reste est littérature, l’abus du langage et de la pensée sur l’épaisseur réelle de la vie.

Par la mort, écrivait Rilke, «nous regardons au-dehors avec un grand regard d’animal». Non. Pas d’animal. Même si de ce regard qui ouvre notre chemin vers l’inconnu nous ne connaissons rien. Car tapis dans la grâce infinie d’être humains, nous révélons en ce regard effaré notre souveraine condition, pour nous faire peut-être «ces espions de Dieu» auquel songeait Shakespeare dans le Roi Lear, mystérieux détenteurs d’une connaissance indécidable.

Jacques s’en est allé émerveiller l’humanité que nous portions sans le savoir en nous.

 

image : détail Caravage, l'incrédulité de Saint Thomas

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 05:15

scerbanenco.jpgBanlieue de Milan, dans les années soixante. Des tours en construction entre des chemins de charretiers. La boue, l’énorme lassitude partout. Deux gosses veulent voir la mer. Ils ne verront qu’une immense flaque au milieu de leur cité. Les années passent, ils ont grandi dans ce décor sordide, au sein duquel les filles perdent leur virginité dans des caves crasseuses. Un jour, Duilio et Simona finissent par préparer un mauvais coup. Un casse minable : piquer la recette du garage d’à côté. Alors tout bascule : le garagiste tire et tue Simona. Duilio s’enfuit au volant d’une voiture volée. Le même soir, Edoarda quitte Milan. Edoarda, une femme quelconque à qui l’on ne parle plus que par déférence, démonétisée, en qui personne ne voit la femme qu’elle est toujours. Pourquoi ne pas aller à Rimini ? Voir la mer. Pendant que Duilio roule, le cadavre de Simona repose dans le coffre. Il la conduit à la mer lui aussi, grande consolatrice des années soixante. Sur la plage, Duilio tient la main imaginaire de Simona. Il lui raconte les vagues, les foules allongées sur le sable. Mais on lui vole l’alfa dans laquelle se trouve le cadavre de la jeune fille. La voiture finit en rase campagne, où des motards de la police la découvrent. Edoarda songe de son côté qu’elle aimerait tomber amoureuse. Elle croit l’être d’Ernesto. Au volant de sa voiture, elle tombe sur Duilio, défait sous un soleil accablant. Il délire, lui raconte tout. Elle lui porte secours, le cache chez Ernesto. La boucle se referme. L’événement est trop grand pour les deux protagonistes de ces rêves ratés et appelle soit à plus de compassion et de lucidité entre les êtres, soit au mensonge.
Roman d’une lucidité bienveillante, Ernesto s’engagera dans son amour pour Edoarda et Duilio s’en ira reprendre son chemin jusqu’à la mer, avant de se livrer à la police.
Dans ce texte poignant où souffle une vraie empathie, la violence sourd d’une grande tristesse, celle, par-delà le naufrage que l’on sent poindre, d’une humanité lasse de sa condition. Dans cette écriture sensible aux détails de la rue, de la vie, des êtres, c’est aussi un autre visage de l’Italie que nous offre Scerbanenco : celle d’un peuple méthodique, froid, rationnel, acculé à des gestes de désespérés, qui ne peut trouver de rédemption que dans cette fraternité qui s’effrite pourtant et promet de disparaître bientôt entièrement.


Giorgio Scerbanenco, les amants du bord de mer, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Rivages / noir, mars 2005, 170p., 7 euros, isbn : 274361398X

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 05:57

le-collier.jpgDans sa réflexion sur le caractère indépassable mais parfaitement impraticable du capitalisme, Hakim Bey proposait des pistes de résistance. Parmi ces pistes, l’amitié érotique, comme d’un espace qu’il serait possible de soustraire aux passions tristes d’une société qui a fini par nous donner le goût de nos défaites. Défaites devant la vie, nos vies en tout premier lieu, résolues en quelques accords conclus à court d’histoire.

Défaites masquées par de pitoyables contorsions, au rang desquelles, étonnamment, radicalement, à contresens de tout ce qui se pense aujourd’hui, Hakim Bey place l’ambition artistique, le devoir artistique pourrions-nous dire, tel que la société du spectacle, avide de créativité, nous l’a prescrit. Tous originaux, singuliers, à battre des deux mains devant des œuvres trop bien ficelées pour être dérangeantes, ne soyons plus en rien originaux, conseille Hakim Bey. Désertons l’art et son spectacle flatteur. Ne jouons plus aux subjectivités radicales, refusons d’être artistes, que notre désir ne nous revienne plus dans la figure sous les traits d’une vulgaire marchandise ! Et si pour réussir il faut «être vu», cachons-nous : «le vrai plaisir est plus dangereux que le braquage d’une banque !».

C’est dans le cadre d’une pareille stratégie de recouvrement de soi qu’il faut tenter de comprendre ce que Hakim Bey veut nous signifier quand il évoque cette fameuse amitié érotique comme seule alternative aux passions tristes.

Refuser l’obsession de l’amour, cette romance obligée où chacun écume toujours trop à la hâte ses désirs.

Avec une érudition implacable, Hakim Bey reconstruit en quelques pages toute l’histoire du sentiment de romance, tel qu’il nous est revenu du lointain monde musulman par les Croisades. Déformé évidemment, perverti. Et nous livre au passage des notes somptueuses sur le soufisme et la manière dont il érotisa la littérature sentimentale, ouvrant une vraie tension irrésolue en le désir et sa satisfaction. Il montre avec talent comment l’amour romantique s’est ensuite emparé de cette tension pour reconstruire tout autre chose sur les décombres du seul désir insatisfait, creusant sous nos pieds la tombe de la séparation plutôt que de l’union, qui ouvre à cette langueur amoureuse où consumer nos temps. Une langueur qui, justement, a fourni le genre de cette convention envahissante : la romance. Une convention délestant notre héritage musulman du mystère de la sublimation, en rien réductible à cette seule langueur exaspérée de la romance.

Il nous rappelle alors avec force que dans la tradition musulmane, le désir fut construit en dehors des catégories de la reproduction, pour trouver à se libérer et libérer du même coup mille objets possibles. Et piste ensuite comment, en Occident, s’est fabriquée l’idée selon laquelle l’esprit et la chair devaient occuper des positions antithétiques, idée réinscrite à l’intérieur même de l’intuition musulmane de la nécessité d’exaspérer nos sens en les articulant à l’exaltation de l’émotion qui repousse, mais pas indéfiniment, le moment de la satisfaction pour en creuser l'appétit –et au passage, permet d’accéder à une conscience non ordinaire.

collier-colombe.jpgHakim Bey retrace pour nous en quelques lignes toute la bibliothèque du désir libertin, de l’Iran aux troubadours occitans, via les Croisades, voyageant jusqu’à la Vita Nuova de Dante, doctrine de la sublime chasteté qui conduisit maints amoureux au bord de l’abîme. Revenant à son sujet, il analyse enfin ce qu’est devenu le sentiment amoureux sous le joug de l’esprit du capitalisme, au sein duquel l’être aimé est symboliquement une marchandise parfaite, dont nul jamais n’est parvenu à jouir. Car en retirant le plaisir du désir, le capitalisme a inoculé du désespoir dans la relation amoureuse. Il y eut bien certes des stratégies menées pour lutter contre les impasses de l’amour dans le monde occidental, comme celle des Surréalistes, tentant de combiner la sublimation musulmane à l’appétence tantrique de consommation de la jouissance. Mais elles furent bien vite repliées sur la romance.

Il faut autre chose aujourd’hui, affirme Hakim Bey. Parce que «l’amour romantique est une maladie de l’ego et de sa relation à la propriété» (Mackay). Parce que nous crevons de si mal aimer aimer. Il faut, affirme Hakim Bey, substituer à cette conception de l’amour celle de l’amitié érotique, libre de toute relation de propriété, fondée sur la générosité et non la langueur. L’amitié érotique comme amour entre égaux autonomes, dans l’union libre, voire, à ses yeux, dans cette stratégie pourtant souvent pitoyable mise en place par l’homme contemporain : l’adultère, où éprouver un peu de gratuité dans sa vie sentimentale et sexuelle… Car l’héritage de la langueur est devenu autodestructeur. Pour autant, avec prudence, Hakim Bey réfléchit évidemment aux dérives d’une amitié érotique qui ne s’inscrirait en définitive que dans sa seule énonciation dionysiaque, où le plaisir n’aurait d’autre finalité que le plaisir. Il y introduit un zeste d’éros apollinien : jouir de la séparation comme ajournement de l’union,où viser encore le désir dans le plaisir et non sa seule satisfaction, pour éprouver ces états non ordinaires depuis lesquels, seulement, l’être peut surgir à lui-même, faire surrection, advenir. Loin de cette langueur qui ouvre pourtant bien elle aussi à un état mystique qui n’a besoin que d’un soupçon de religion pour se cristalliser, réintégrer, commande-t-il, l’ordre du Bonheur comme une fête, où le plaisir ne peut, dès lors qu’on lui a donné cette place dans notre société, que revêtir une dimension festive, sinon insurrectionnelle ! 

 

Zone interdite, de Hakim Bey, éd. De l’Herne, Collection : Carnets de l'Herne, traduit de l’américain par Sandra Guigonis, 80 pages, 5 janvier 2011, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2851979292. 

Ibn Hazm 944-1064, Le Collier de la Colombe De l'amour et des amants), traduit de l’arabe par Gabriel Martinez-Gros, éditions Actes Sud, novembre 2009, 251 pages, 8, 50 euros, ean : 978-2-7427-8828-6.

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 05:38
chloe.jpgLa raison d’être de la fiction, non de la littérature, c’est la composition. L’autofiction n’y échappe pas, qui sait ruser avec la succession des émotions et des événements. Sa logique interne est celle de l’ordre, dans lequel, justement, les distribuer. Sinon les réquisitionner, la réquisition formant l’horizon ultime de l’écrivain à la poursuite du recommencement (du prochain opus), non d’un texte qui aurait la force de rompre la répétition du même. La composition donc, dans cette forme ultime du conte où la fin n’achève en rien les commencements mais les autorise plutôt, pour ouvrir de nouveau la lecture à son appel. La structure des contes, cette machinerie attrayante, est assez connue pour qu’on se passe ici d’y revenir. Sauf que dans le cas de cette Femme sans personne dedans, la figure du désordre est la stabilité de départ que le conte présuppose toujours. Au départ donc, il y a ce suicide pour état stable sur lequel édifié son récit. Un suicide qui ne fait en rien événement, mais autorise la mise en abîme du roman tout entier : une post-adolescente s’est crue chloé delaume. Elle lui a fait parvenir son manuscrit, une sorte de double mimant ses grimaces, ses tics, ses trucs, son style. Un manuscrit dont le personnage chloé delaume n’a su que faire. Sinon lui dire qu’il n’était peut-être pas des meilleurs… De quoi chloé delaume est-elle le nom ? Voici qu’elle épelle ce nom dans cette mise en abîme : le personnage chloé delaume rencontre son simulacre sous les traits d’un autre personnage, celui d’une jeune fille incapable d’accéder à sa propre fiction et qui finit par décider d’en finir avec ses jours, d’autant plus navrants qu’elle a dû en affronter la nullité : une besogneuse fiction. Et qu’importe ici que ce suicide ait été réel ou non : il n’est qu‘une matière, inerte pourrait-on dire, informe, impropre, grossière, que l’auteure a ramassée dans la rue quasiment pour la mettre enfin dans une forme digne, accomplissant la destinée de cette femme sans destinée autre que d’appartenir à la fiction chloé delaume. Qu’importe ? Rien n’est moins certain cependant : chloé delaume ne cesse de jouer sur la réalité de l’événement. Il serait vrai. La presse, en son temps, l’a attesté. La presse… cette autre machine à fabriquer du leurre… et l’auteure, venue à la rescousse de son personnage chloé delaume, pour en avancer la foi. Une vraie mort tragique. Dont se dessine ici la raison d’être, c’est-à-dire la fonction : l’irruption d’un réel au sein d’un conte dont on nous dit à la fois qu’il n’est qu’un conte et qu’il doit bien être plus que cela, pour fonctionner –retenir l’attention, si vous voulez. Cette fonction d’empathie au demeurant, propre aux mauvais romans de gare et à toute cette littérature romantique du XIXème siècle, où les auteurs n’avaient de cesse d’affirmer haut et fort, pour ainsi dire : «Mme Bovary, ce n’est pas moi»… La presse donc, convoquée au chevet du lire et l’auteure elle-même ne se faisant pas faute de nous signaler que le suicide a réellement été. Que cette matière inerte, informe, grossière, avant que d’être disposée en un certain ordre a d’abord été le désordre pathétique d’une jeune femme souffrante, infiniment. Etrange rappel au vrai de la chose pour enrôler l’empathie du lecteur. Mais un simple effet de réel, rien de plus. Dont chloé delaume use pour relancer l’attention, tout comme elle use d’une autre variété d’effets de réel : ses embardées qui nous font saluer le joli trait de plume dont elle dispose. 2maillant le texte quand il perd de son souffle. Rien d’étonnant alors à ce que la figure de style centrale de cet écrit soit l’anaphore («dans la tour elle est seule », convoquant à juste titre l’imaginaire de la princesse), relançant chaque fois la lecture d’un nouveau chapitre pas moins circulaire que les autres. Avec en fin de course, l’appel au lecteur, le seul esseulé à vrai dire, à sortir du livre qu’elle soupçonne de n’être pas dévoré assez et de lui être tombé des mains par trop souvent, à déserter son œuvre pour s’adonner à l’écriture de sa propre autofiction. Non merci, serions-nous tentés de répondre au souvenir du premier chapitre, ouvert au suicide, justement, d’une lectrice présomptueuse qui s’est crue capable d’opérer seule à ce soulèvement… Appel moins à l’insurrection du reste qu’écho d’une fausse candeur postulant cet improbable mouvement de soulèvement comme salvateur. Que mille autofictions s’épanouissent… Comme si chacun pouvait courir la chance d’écrire avec le talent de chloé delaume et menacer du coup d’arrêt de mort son œuvre. Retour à la case départ, qui ajourne rétrospectivement la prise de pouvoir du lecteur, comme si tout le texte n’avait été qu’une mise en demeure du lecteur tenu de garder sa place. Le reste est littérature. Celle d’une souffrance qui «permet juste de se noyer avec grâce», à laquelle chloé delaume ne manquera pas d’offrir de nouvelles chances –un nouvel opus : le treizième reviendra et ce sera encore le premier… Il n’y a pas d’issue, quand il n’y a que soi pour seule issue au monde… Chloé Delaume ne le sait que trop bien. Et l’histoire de ses nombreuses morts et de ses non moins innombrables résurrections n’est en fin de compte que celle des prouesses langagières qu’elle doit accomplir pour durer. Ces notations désabusées, bien vues, bien dites, avec un peu de chair autour, tout entière au service du je me suis tant aimé, chloé delaume égrenant sans fin le nom de l’idiotie d’une souffrance dans les filets de laquelle elle compte bien prendre encore ses lecteurs à venir, et qui est le nom si incertain de l’empathie que sa demande d’amour ne parvient pas à épuiser. Qui nous ferait presque oublier que cette femme avec personne dedans n’est pas tant chloé delaume que cette jeune vraie suicidée qui attendait trop de la littérature. Comme quoi, avec l’autofiction, il ne faut pas en attendre tant…
 
 
Une femme avec personne dedans, Chloé Delaume, Points Seuil, 19 septembre 2013, 134 pages, 5,70 euros, ISBN-13: 978-2757835999.
 
 
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