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22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 05:44

Inventé en 1874, et bien qu'expression malingre du génie mécanique, le barbelé a conservé jusqu’à aujourd’hui sa redoutable efficacité pour délimiter les espaces.
De la prairie américaine où son brevet fut déposé, aux camps de concentration, en passant par les tranchées de 14-18, Olivier Razac en étudie l'histoire avec une autorité tout à fait sûre.
Dans la lignée du Foucault analysant la montée en puissance du biopolitique dans les sociétés démocratiques, en particulier dans le nouveau clivage qu’il trace entre l’idéal d’un «peuple» encore politisé et sa dégradation en «populations» de plus en plus enfermées dans leur destin biologique, ou dans celle d'Agamben prolongeant cette réflexion, il nous offre une leçon de philosophie de l'histoire très convaincante - outre que l’étude explore avec une acuité parfaitement épouvantable l’invention des fameuses torsades biseautées et de leur nécessité.
La guerre du barbelé marqua tout d'abord la fin d'une civilisation : celle des Indiens d'Amérique. En découpant, fermant, individualisant l'espace, le barbelé brisa la structure communautaire de la société indienne. En 14-18 on le vit s'inscrire dans une esthétique du désastre, comme composante symbolique essentielle d'un cauchemar peuplé de cadavres désarticulés. Avec le camp de concentration, le symbole s'accomplit, semble-t-il, dans sa plénitude, permettant d'identifier durablement le paysage concentrationnaire. Révélateur puissant de son dessein caché, le barbelé avouait alors enfin la finalité de sa raison d’être : séparer l'humain de celui à qui on ne veut plus reconnaître d’humanité. Le barbelé congédie ainsi vers un extérieur «antique» des franges entières de populations «déshumanisées», ouvrant dans le même temps ce qu'il entoure sur un abîme. Opérateur actif entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir, il trace définitivement l'extérieur effroyable de ce que nous voulons retenir comme civilisation "nôtre".



Histoire politique du barbelé : La Prairie, la tranchée, le camp, de Olivier Razac, éd. La Fabrique, avril 2000, 111p, ISBN-10: 2913372066, ISBN-13: 978-2913372061.

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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 05:49
faim.jpg
Le XXème siècle avait innové, en jouant de la faim comme d’une arme stratégique à l’échelle des populations, éparses ou ciblées dans le cas des crimes génocidaires. Mais le XXIème promet de faire mieux encore, cette fois à l’échelle de continents entiers : l’Afrique noire, avec d‘autant plus de facilité que la famine est sortie de nos cultures. A Dachau, Auschwitz, elle était  méthodique, pensée au sommet de l’Etat. C’était un moyen d’administrer les populations, de contrôler leurs flux, de gérer les forces utilisables. La faim y apparaissait comme un instrument disciplinaire efficace. Aujourd’hui, cette gestion s’étend aux continents. 960 millions d’êtres humains meurent de faim actuellement dans le monde, un volume que nous ne connaissions plus depuis les années 60, 70… L’accaparement marchand des denrées agricoles  fournit en fait d’inquiétantes similitudes avec le souci nazi des flux alimentaires. Le Grand Jeu géopolitique actuel, d’accaparement des terres agricoles en Afrique, par les Etats-Unis, la Chine, la France, pour y produire des «bio-carburants», détournant du cycle alimentaire des millions d’hectares d’où sont chassées en masse les populations qui les cultivaient et que nos productions intensives ne permettent même pas d’employer, ou bien, comme dans le cas de la Chine en 2008, la confiscation des stocks de riz, qui constitue la base alimentaire de la moitié de la population mondiale, aux seules fins de spéculation, provoquant artificiellement des famines ahurissantes, renvoie d’une façon nette à cette conception d’une gestion totalitaire de la production alimentaire mondiale.
L’étude d’Olivier Assouly fait froid dans le dos. Elle montre que l’explication naturaliste de la faim tient moins que jamais. Bien que le fatalisme en soit répandu, masquant commodément nos responsabilités politiques. La faim dans le monde n’est rien moins que l’expression d’une volonté économique abjecte, qui se traduit par l’asservissement éhonté de populations à une échelle jusqu’alors inconnue. Car la famine ne s’explique que rarement par le manque de nourriture. Les nazis l’avaient compris mieux que les autres, qui en firent un outil d’extermination et de contrôle des populations redoutablement efficace. En 1941, Himmler commanda une étude sur le sujet au Commissariat pour la consolidation de l’ethnie allemande. Un scénario fut réfléchi, pesé, argumenté, d’une politique alimentaire répressive à l’égard de la future Europe de l’Est. Le scénario prévoyait d’exterminer une partie de la population par la faim… Une partie seulement : exterminer la totalité de ces populations aurait été contreproductif. Il s’agissait pour le Reich de s’accaparer les terres agricoles de ces régions, pour le Reich et non l’économie locale. Le plan prévoyait de découper les espaces en aires de production agricole et en aires de famine. On imagina même de recomposer le maillage des villages et d’évaluer le nombre d’habitants admissibles pour chacun de ces villages en fonction de leur orientation productive, avec autour de ces villages des campements de main d’œuvre d’esclaves slaves… La modernité de ce plan était de conjuguer l’action répressive à la rationalisation économique. La Fonction Publique allemande tentait alors de penser l’administration des populations sur le très long terme, sur la base d’une planification alimentaire rigoureuse. Dans le rapport remis à Himmler, la famine était explicitement décrite comme un outil de sélection des races.  On en vantait aussi la puissance d’asservissement inouïe. Olivier Assouly décrit par le menu cette pensée et celle de la bureaucratie allemande, tatillonne, rationnelle, évaluant scientifiquement la résistance à la faim et les effets de la privation sur la capacité de révolte ou de travail en fonction du nombre de calories administrées, autorisant en particulier de maintenir en survie une classe de «sous-hommes», que l’on pourrait ensuite retraiter au titre de déchets organiques. Il n’est pas jusqu’aux carcasses des déportées qui n’ait été évaluées sous leur angle marchand : les os et les cendres furent par exemple vendus à la société Strem pour recyclage en engrais, qui permirent à la production laitière de l’Allemagne nazie de se porter mieux. Entre 1943 et 1944, dans les archives de cette société on trouve trace de 100 tonnes d’ossements acquis à Auschwitz.
famine.jpg
Aujourd’hui, l’usage criminel de la famine se passe de nouveau sur le terrain des races et de l’économie, en période de paix, au sein de l’économie de marché tellement vantée pour les bienfaits qu’elle nous apporte. Cette organisation criminelle de la faim répond à un plan, une administration, une idéologie, des responsables et des exécutants. La nouveauté, c’est l’imbrication des strates politiques, géopolitiques, culturelles, économiques, idéologiques et la totale opacité de nos responsabilités dans ce problème. Les motivations racistes (les noirs), tout comme les motivations sociales (les pauvres), sont tellement masquées que nul n’y voit rien à redire. Rien ne doit troubler l’ordre du marché, fût-il criminel, et même si, de fait, le monde cette fois est déjà découpé en aires de production agricole et en aires de famine.
 
 
L’organisation criminelle de la faim, Olivier Assouly, Actes Sud, coll. Essais sciences, 9 octobre 2013, 128 pages, 20 euros, ISBN-13: 978-2330024680.
 
 
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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 05:51

Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !

Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer la Diète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque «parfait crétin» avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.
Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges. Réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, changeant sans cesse de sens et d’opinion, caracolant sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gawęda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, ses très joviales leçon de littérature.


   

Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915

 

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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 05:24

sivan.jpgFrançois Hollande a donc lui aussi rallié la cause mille fois entendue de deux états pour la Palestine… La cause de la partition, donc, celle dont on nous rebat les oreilles depuis des siècles (c’est une métaphore aujourd’hui, bientôt une réalité) et qui, sous couvert de négociations en cours, justifie le maintien d’une situation littéralement invivable. Eric Hazan et Eyal Sivan militent, eux, pour un état commun. Pour le partage plutôt que la partition. A première vue, il y a de quoi surprendre. L’idée de partition est tellement ancienne, tellement ancrée dans les esprits, pensez : elle remonte à l’année 1937 et au rapport de la commission Peel. Après les révoltes arabes, on pensait que les deux peuples ne pourraient d’aucune façon s’entendre jamais. Mais ces deux états promis dès 1937 n’existent toujours pas. Pourquoi ? Parce que, expliquent Hazan et Sivan, il ne s’agit que d’un «discours de guerre drapé dans une rhétorique de paix». Personne n’en veut. A commencer par les Occidentaux. Qui veulent au contraire perpétrer ce provisoire qui laisse les coudées franches à Israël. Et Hazan et Sivan d’énumérer les raisons de cette volonté, à commencer, en effet et quoiqu’en dise François Hollande, par celle qui consiste à rendre l’annexion des territoires acceptable, à l’usure, tout en gardant l’image d’une nation, Israël, contrainte de se défendre contre une bande de terroristes que le balai diplomatique ne parviendrait pas à soumettre. Ce qui légitime le caractère militaire de l’état d’Israël et les discriminations qui, à l’intérieur de cet état, affectent ses populations arabes. Les litiges quant à eux, qui autorisent des négociations sans fin, ne font qu’entretenir la machine bien huilée du balai diplomatique et couvrent l’état de guerre sans fin qui s’est installé en Palestine. Côté palestinien, Hazan et Sivan observent que cette situation d’un provisoire éternel a généré une bourgeoisie d’affaire corrompue qui ne tient guère à voire ses prérogatives dénoncées, et un statut de VIP internationaux pour les officiels de l’Autorité, qui a fini par suspendre toute démocratie en Palestine. Enfin, la persistance des négociations sauve les apparences pour le reste du monde. On est dans le temps de la négociation. Qu’importe si on y est depuis 70 ans… Israël poursuit sa colonisation, créant de nouveaux litiges qui nécessitent de nouveaux rounds de négociation. L’histoire est sans fin.

Un vrai état palestinien n’est donc plus possible. 1/3 seulement des palestiniens l’habiteraient : les autres sont en exil. En outre les colonies ont littéralement disloquées le territoire palestinien, peuplés de 500 000 colons désormais. Enfin, la circulation des populations et des marchandises dépend exclusivement du bon vouloir israélien. Mais un état juif n’est pas possible non plus, affirment Hazan et Sivan. D’abord parce que du point de vue du droit international, il pose de sérieux problèmes : quid des nationalités non juives au sein de cet état ? Qu’est-ce qu’un état laïc qui distingue nationalité et appartenance religieuse en donnant la priorité à cette appartenance ? 20% de la population israélienne est arabe, mais relève de 4 statuts différents… Dont nombre d’entre eux excluent les arabes, citoyens hébreux, de l’Administration Publique… Quid du renforcement du caractère juif de l’état israélien ? Interdisant par exemple que les populations arabes commémorent leurs propres tragédies. A bien y réfléchir, nos auteurs finissent par conclure qu’au fond, l’état de guerre permanent est le vrai garant de la cohésion nationale. Et qu’une sortie de cet état serait en fin de compte périlleuse pour la société juive d’Israël. Reste la solution d’un état commun. Ni juif, ni musulman. Un vrai laboratoire pour la démocratie mondiale ! Qui balaierait l’argument ethnographique trop souvent déployé, la fin de la souveraineté étatique juive ne signifiant pas la fin de la présence juive dans cette région. Un état commun est possible, nous disent Hazan et Sivan, d’autant que la partition reste source de violence. Mais cela demande de la part de la diplomatie mondiale une maturité politique qu’elle n’a pas.

 

 

Un état commun entre le Jourdain et la mer, Eric Hazan, Eyal Sivan, La Fabrique éditions, coll. La Fabrique, 24 mars 2012, 67 pages, 14 euros, ISBN-13: 978-2358720335.

 

 

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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 05:56

cif.jpgL’étude d’Abdellali Haijat et Marwan Mohammed est particulièrement intéressante sur ce sujet. On pense généralement que la montée en puissance de l’islamophobie est liée aux attentats perpétrés par Al Qaïda et/ou l’émergence d’une religiosité musulmane dans les populations immigrées, mais il n’en est rien. A creuser les archives racistes françaises, nos deux chercheurs ont découvert  qu’à l’origine de ce grand mouvement de fond il y avait l’Administration Française. Plus spécifiquemernt : les rangs de la Haute Fonction Publique au sein du Ministère du Travail, qui abritait alors nombre de rapatriés d’Algérie, pleins de ressentiment devant la perte de leur colonie. Dès les années 60, ces fonctionnaires produisirent de nombreux rapports sur la maîtrise des flux migratoires. Leur cible : les populations algériennes. A leurs yeux, les musulmans représentaient un danger pour la norme de l’homogénéité nationale. Le glissement s’opéra ensuite naturellement, du thème de l’immigration au «problème» musulman. Et là, tenez-vous bien, ce n’est pas l’année 89 qui en popularisa l’expression, autour de la première affaire du voile ou des versets sataniques, mais bien avant, l’année 82, dans le contexte des grèves ouvrières dans les usines Citroën. C’est là que prit corps la formule du «problème» musulman. 1982… Les socialistes étaient alors au pouvoir… PSA se chargea de diffuser largement auprès de la presse ces images d’ouvriers «étrangers» faisant leurs prières dans les usines occupées, interprétant le conflit comme une manipulation des musulmans. Selon PSA toujours, dont nos chercheurs ont compulsé les archives, les notes internes de la direction en particulier, il existait désormais en France un «problème» musulman, légitimant l’intervention des  forces de l’ordre et des reconduites aux frontières. Le Ministère du travail, dans le même temps, produisait des notes similaires adressées aux politiques de l’époque. Gaston Deferre vint à la rescousse des patrons de PSA pour dénoncer ces «guerres saintes» dans les usines françaises, et Pierre Mauroy insista sur l’action de musulmans séditieux que la République ne pouvait accepter... Les médias pouvaient dès lors diffuser àl'envi leurs images de musulmans en prière dans les usines occupées : la lutte des classes bradées, la France entrait dans l’ère islamophobe. Dans la foulée, de pseudos savants rallièrent la cause raciste. Bruno Etienne, de Sciences Po, affirma ainsi que les musulmans n’étaient pas intégrables (discours repris aujourd’hui au plus haut sommet de l’Etat à propos des rroms). Voire même, selon ses dires, qu’ils constituaient une menace pour la laïcité. islamophobieLa logique nationale de la stigmatisation des musulmans pouvait se développer à plein. Un genre littéraire apparut : celui du "problème" musulman. Nos chercheurs ont recensé un nombre tout simplement ahurissant de titres en relevant… Enfin l’Islam devint une variable électorale à forte rentabilité, l’islamophobie créée par les élites, largement diffusée par les médias ayant fini par prendre corps dans la société française, révélant aux yeux de tous cette effarante convergence idéologique de nos élites, au point que le "problème" musulman en est devenu l’un des vecteurs d’unification. Jusqu’à peser de tout son poids sur le Droit français, l’orientant peu à peu vers un régime d’exception. Puisque les musulmans devaient faire l’objet d’une discipline particulière, on légiféra en soumettant de plus en plus de situations sociales aux exigences de la nouvelle norme laïque : école, services publics, espaces publics, transports, entreprises privées (premières cibles : les crèches de droit privé)… Le privilège du droit national finit par s’imposer désormais dans le droit français.

 

 

Islamophobie : Comment les élites françaises fabriquent le « problème » musulman, Abdellali Haijat, Marwan Mohammed, Editions La Découverte, coll. Cahiers libres, 26 septembre 2013, 302 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2707176806.

 

 

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 05:00

basquiat.jpgAu XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque, dans la vie animale disait-on, infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa ptétendue stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.

La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces "monstres" de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.

Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.

C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…

ourika.jpgDans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.

La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux.

 

http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html

Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux. Photo : évidemment Basquia...

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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 05:20

schistes.jpgLa France a refusé l’exploitation du gaz de schiste. Or elle dispose a priori des plus grandes réserves en Europe. Erreur ? Thomas Porcher passe en revue les raisons, bonnes et mauvaises, de refuser ou au contraire d'en accepter l'exploitation, dans une argumentation serrée, des problèmes de Droit d'abord que ce genre d’exploitation suscitent, le droit minier étant actuellement un droit sans juriste, à la création d’emplois, dont partout dans le monde où de telles exploitations sont en fonction, dont on observe qu’il ne s’agit au mieux que d’emplois précaires, la gestion d’un site, une fois la production en place, n’occupant guère… qu’une personne ! Mais le plus passionnant de l’ouvrage, c’est son volet santé, impact sur l’environnement. A ce jour, deux études seulement existent, l’une émanant de l’université du Colorado, l’autre d’une université canadienne. Deux études qui mettent en avant les dangers tant pour la santé que pour l’environnement, conduites toutes les deux non sans mal, tant les résistances auront été importantes. Il est ainsi impossible d’évaluer exhaustivement tous les impacts de ce genre d’exploitation, faute d’accès aux informations, jamais transmises, ni par les sociétés à qui ont été confiées les exploitations, ni les Etats en charge pourtant de leur évaluation ! Aucune surveillance de la contamination des nappes phréatiques n’a été ainsi mise en place, cette révélation, à elle seule, ayant de quoi effarer. Rien non plus, évidemment, sur les conséquences pour l’agriculture du détournement massif des sources liés à la fameuse technique de fracturation de la roche. Les conclusions de ces études restent cependant inquiétantes : augmentation des cancers, toxicité importante tout au long de la mise en place de l'exploitation et destruction d'emplois dans l'environnement immédiat des mines ouvertes... De quoi y réfléchir en effet à deux fois !

Le mirage du gaz de schiste, Thomas Porcher, Max Milo éditions, 2 mai 2013, coll. Essais document, 64 pages, 4,90 euros, ISBN-13: 978-2315004669.

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15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 05:42

republique.jpgComment concevoir un monde juste ? Surtout à l’heure où les idéologies de la justice semblent avoir fait faillite…

Sans même évoquer ici les doctrines marxistes, voire anarchistes, il existe dans la tradition libérale, dont John Rawls fut le père fondateur, idéologie massivement dominante aujourd’hui jusque dans les rangs des socialistes de pouvoir, une idée selon laquelle la justice entre les citoyens d’une même nation doit être pensée sous la forme du "Maximin soutenable des possibilités".

Qu’entendre par là ? Prenez la liberté de mouvement des capitaux, à laquelle notre classe politique, Droite, Gauche confondues, reste tellement sensible. Le capital est libre de circuler partout ou presque dans le monde. On encourage même ses migrations, dont on nous dit qu’elles nous seront un jour profitables, selon cette bonne vieille théorie du ruissellement d'après laquelle le trop plein des riches finirait par se déverser dans nos bourses... Ou pour le dire autrement, on nous dit que pour réaliser la justice mondiale à long terme, que l'on fait curieusement dériver de l'enrichissement de tous, il faut d'abord accepter cette libre circulation du capital. Au nom de l’efficience économique globale, on nous demande d’accepter les sacrifices "ponctuels" provoqués par ce déplacement du capital, et de l’emploi vers les pays du Sud… Au nom de la justice sociale mondiale, on demande aux travailleurs "riches" de consentir au sacrifice momentané de leur emploi -quelques décennies, une paille dirait-on à les en croire. Cette rigueur apparaît comme la politique la plus juste pour l’humanité, la seule qui lui permette de trouver un souffle nouveau.

Au nom d’un principe prétendument "juste" sur le long terme (et du seul point de vue néo-libéral), celui de l’élévation du niveau de vie de tous (acceptons-en le mensonge provisoirement), on introduit entre les nations un état de concurrence tel qu’il précipite dans la misère des milliards d’individus. De fait, les mouvements des capitaux financiers se traduisent par l’appauvrissement des travailleurs du Nord, non par l’enrichissement des travailleurs du Sud.

Il faudrait pouvoir corriger cela à la marge, affirment les néo-libéraux socialistes. Ajuster. Simplement ajuster… Encadrer les mouvements financiers par une législation qu'on attend toujours, hypocritement puisque tout le monde sait que leur logique intrinsèque est la quête de profits immédiats, qui les empêcherait de porter atteinte à l’environnement économique et social des nations. Mais ce que l’on vérifie, c’est que la seule vertu de la recherche du profit n’entraîne qu’une augmentation des inégalités. Non cette réduction truquée que l'INSEE voudrait nous faire avaler dans son dernier rapport 2013, ayant soigneusement ôté de ses calculs les revenus du patrimoine qui constituent en France l'essentiel de la bascule des inégalités, contrairement aux Etats-Unis où les inégalités des salaires est constitutive de cette bascule... 

Le Maximin que j’évoquais plus haut ne devrait donc pas être calculé comme Maximin soutenable des états ou des firmes —ce qui est le cas aujourd’hui—, mais comme Maximin soutenable des personnes. Car la mobilité anarchique du capital érode la capacité de chaque nation à assurer une répartition équitable à tous ses citoyens. Dans la guerre financière qui est livrée par les banques aux Etats, dont les conséquences sont par exemple la prétendue "nécessité" de baisser le niveau des prestations sociales au nom du principe selon lequel ce qui est prélevé sur le territoire national n’a vocation qu’à servir de force de frappe économique "nationale", on le voit, ce qui est privilégié n’est ni plus ni moins que le consentement à l’extermination des pauvres. L’expression paraîtra excessive, sinon scandaleuse, mais si l’on y réfléchit bien, il ne s’agit de rien d’autre : la privation d’activité économique, qui s’accompagne statistiquement par la mise en danger physiologique des populations concernées, n’est que l’expression d’une politique consciente d’exclusion radicale des populations les plus fragiles, une exclusion qui se traduit par une mort réelle, souvent prématurée, et non le simple effacement de ces populations de la statistique nationale, qui sait mieux qu’aucun autre outil politique les rendre invisibles...

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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 05:01
islamophobie.jpgUn bilan. Où en est-on, en Europe et en France tout particulièrement, de la lutte contre le racisme anti «musulman» ? L’Education nationale semble avoir donné le ton en la matière, en contradiction avec ses propres principes et le Droit International : elle exclut… Et nos auteurs de révéler le très édifiant exemple de Sirine, chassée de son collège le 4 avril 2013, sans que Vincent Peillon ait trouvé à redire quoi que ce soit, pour avoir porté des vêtements qui apparaissaient vaguement comme des signes religieux ostentatoires : un bandeau et une jupe longue… Au niveau européen, l’étude révèle qu’un musulman sur trois est l’objet de huit incidents discriminatoires chaque année… Depuis 2008, le nombre d’agressions s’est envolé vertigineusement. Le phénomène est en outre «genré», influencé par des rapports sociaux de sexe : les femmes musulmanes ou supposées telles, sont les plus touchées par ces agressions racistes, non parce qu’elle porte le voile, mais parce qu’elles sont supposées "islamistes" : une enquête menée au niveau européen révèle en effet que la multiplication des agressions n’est pas corrélable au port du voile ! Entre 2005 et 2011, les actes d’islamophobie ont été multipliés par 5. 77% des victimes en 2012 étaient des femmes. Les témoignages recueillis des jeunes françaises récemment converties à l’Islam sont sur ce point particulièrement édifiants : toutes se sentent désormais littéralement exclues de "la race blanche"… Regards, mépris, insultes, coups. Les discriminations affectent le vécu quotidien. Comment vivre avec ces expériences quotidiennes ? Dans la plupart des cas, les agressés ne font pas face. Beaucoup trouvent dans leur foi de quoi surmonter cette peste. Mais beaucoup d’autres vivent dans la peur de l’espace public. L’étude du travail effectué par les organismes chargés de mesurer les actes islamophobes est elle aussi éclairante : la statistique pénale occupe une place centrale dans ce dispositif. Or peu nombreux sont les agressés à porter plainte… La discrimination aveugle de l’appartenance supposée à l’islam est en outre telle, qu’elle concerne tous les aspects de la vie en société : études, logement, emploi… . L‘islamophobie est ainsi devenu un fait social total. Accumulation de discours islamophobes, climat idéologique hostile, on a même pu trouver sous la plume d’un responsable d’un centre de recherche de Sciences Po, l’école dédiée à l’étude des faits sociaux et politiques, cette phrase  hallucinante : «deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels»… Un fait social qui engage la totalité des institutions de la République, de l’école à la Défense. Or, contrairement à ce qu’il se passe dans les pays angolphones, il n’existait aucuns grands travaux universitaires sur la question. Celui-ci est le premier du genre : une sociologie de l’islamophobie qui permet de comprendre les transformations de la société française dans sa totalité, nous renseignant au passage sur le fonctionnement de ses champs politiques, médiatiques, juridiques, culturels et autres. Et ce à quoi force est de conclure, c’est à l’engagement de cette société dans un processus complexe de racialisation, au sein duquel la solution envisagé paraît être l’édiction inquiétante d’une discipline des corps des présumés musulmans…
 
 
Islamophobie : Comment les élites françaises fabriquent le « problème » musulman, Abdellali Haijat, Marwan Mohammed, Editions La Découverte, coll. Cahiers libres, 26 septembre 2013, 302 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2707176806.
 
 
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13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 05:59
louves.jpgUn manteau de louve jeté sur les épaules, l’enfant dans ses bras, le corps du prêtre pendu dans son église… Les gens des montagnes sont rudes, sinon hagards quand décline le jour. Quand cesse-t-on d’être un enfant ? Peut-être le jour où l’on ne peut plus croire aux histoires… Comme Célia, qui porte la débâcle de ses parents sur ses épaules, de retour sur les lieux de sa petite enfance avec sa mère à moitié folle, insouciante, plus ado que elle, ne le sera jamais. Comment les choses ont-elles donc commencé ? Sa grand-mère était morte, sa mère avait tiré les volets et s‘était enfermée dans cette tombe étrange qu’était devenue la demeure familiale. Catherine, cette mère jadis gloire littéraire, incapable d’écrire aujourd’hui la moindre ligne, s’était semble-t-il pourtant remise au travail, mais de la plus odieuse des façons : en racontant l’histoire douloureuse dont sa fille était l’héroïne… Sa fille Célia, qui se rappelle ses longs étés de solitude dans le village hostile, avec les gamins qui ne cessaient de la houspiller et les livres qui lui tombaient des mains : à quoi bon lire, si les livres sont juste des miroirs ? Dans le village, un lourd secret hantait toujours les familles. La sienne tout particulièrement, et celle qui habitait depuis toujours le vieux moulin, où Célia a fini par retrouver Alice, son amie d’enfance. Peut-être folle elle aussi, cloîtrée, murée, tenue au secret par un père bousculé. Alice qui joue au loup la nuit, claudicant entre les légendes et les récits de fillettes assassinées. Alice qui se fait louve, arpentant dans ce peu d’espace la liberté qu’on lui refuse, rôdant, épiant, embarquant Célia avec elle à la faveur de chaque nuit. Vagabondant dans ces bois où les fillettes sont mortes. Que faire de cette réalité sordide, quand on est un enfant ? Pour Alice désormais, seuls les animaux sont tout le réel du monde qu’elle veut bien partager. La fantasmagorie du loup dès lors, ne renonçant jamais à collecter la mémoire haineuse des hommes. Déterrer leurs immondes secrets. Le monde des adultes est pathétique, sinon pitoyable. Alice l’a fui. Célia l’affronte. Tandis que dans la vallée un climat de terreur s’est installé, de haine, de chasse à l’homme. Célia enquête, rouvre les vieilles mémoires, au creux desquelles l’on voit sa grand-mère agiter l’arbre des morts, soigner les gens et découvrir les sales secrets de leur vie. L’on raconte ici et là que le grand-père était l’assassin. Que dans leur famille de Célia on ne donne naissance qu’à des filles, toutes folles, toujours, et dont les maris meurent étrangement tôt. Fuir. Fuir cette mère vacillante, le village et ses histoires ignobles. Mais à la faveur de leur retour, les vieilles jalousies ont explosé, frappant Célia de plein fouet. De battues en battues, on chasse un homme peut-être coupable, sans doute innocent. Les voix se mêlent dans l’affreuse douleur qui étreint Célia, sa peau de louve jetée par-dessus ses épaules, sans parvenir à la sauver de la malédiction qui pèse sur elle. Superbe roman que ce cœur des louves, écrit dans la fiévreuse passion d'une écriture volontiers onirique.
 
 
Le cœur des Louves, Stéphane Servant, Editions du Rouergue, 17 août 2013, coll. DoAdo, 541 pages, 17,50 euros, ISBN-13: 978-2812605581.
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