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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 04:19

action-poete---copie.JPGLe dernier numéro d’action Poétique vient de sortir. Une intégrale, comprenant un CD-rom donnant l’accès à la collection complète, de 1950 à 2012. 62 années de publication. Une somme. Qui prend fin aujourd’hui pour aucune mauvaise raison, ni financière, ni politique, ni moins encore idéologique ou intellectuelle. Mais aucune bonne raison réelle non plus. Sans raison particulière donc, si ce n’est celle de son initiateur à vouloir mettre un terme à 62 années de publications au service d’une certaine idée qu’il se faisait de la poésie. Le temps serait venu en somme, avoue Henri Deluy dans l’entretien qui en signe la préface. Peut-être la fatigue, la lassitude, semble-t-il avouer : il n’est plus aussi évident que par le passé de collecter des textes, susciter des écritures, fabriquer ou diffuser de la poésie en France. Une décision mûrie aux allures solitaires. La marque d’un homme ? Il y a de ça. D’une génération du moins, l’aventure inaugurée d’un retour de Tchécoslovaquie, d’une rencontre : celle de Gérald Neveu tout particulièrement, d’un engagement aussi, celui de vouloir changer la vie, changer le monde. Une aventure personnelle "très élargie" tout de même, conteste Deluy, en rappelant tous ceux qui l’ont accompagnée. Nombreux depuis Neveu et Jean Malrieu, depuis cette poésie d’immédiat après-guerre proche des révoltes, affirmant sa violence et travaillant la langue avec brutalité. Une génération très politisée. Basculant bientôt dans le goût de l’errance nocturne, de bar en bar, activistes des rues abjurées, des proférations brisées. Une génération qui a su pourtant se tourner vers les poésies étrangères pour retrouver un peu de ce souffle qui finissait par nous manquer. Changer de monde quand on ne peut changer le monde. Mais une génération ouverte à la diversité, poreuse aux expériences, méfiante des théories, des hégémonies, franche dans ses choix, de la Beat generation aux troubadours du patrimoine. Une génération sur le départ, s’effaçant plutôt que cédant sa place, à l’heure où revient aux nouvelles générations de créer leurs propres outils, comme le dit Deluy.

 

 

Action poétique, L’intégrale, dernier numéro, printemps 2012, avec 1 cd-rom comprenant l’intégrale 1950-2012, 304 pages, 21 euros, ean : 9782854632101.

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 07:36

dolar_unevoix.jpgMaden Dolar, philosophe, psychanalyste, fondateur de l’école de Lubljana, dont est issu Slavoj Žižek, spécialiste de Hegel et de psychanalyse, de musique, de cinéma, s’est intéressé dans son dernier essai aux métaphores de la Voix, telles qu’elles ont irriguées et irriguent encore nos sociétés occidentales.

A la voix du psychanalyste en tout premier lieu, silencieuse, aphone, qui ne dit rien et ne peut être dite, mais qui résonne comme un appel à répondre. A la voix qui sourd sous la parole, interpellation ratée souvent, autrui ne sachant jamais entendre complètement son adresse. Ou bien n’écoutant dans son grain qu’un autre son auquel je n’aurais pas pris garde et prenant à son esthétique une part inopportune. Mais écoutant peut-être ce qui seul importe, cette source que le sens abuse et qui ne se dissout jamais vraiment dans le sens que la voix est supposée se contenter de porter. Jamais neutre, la voix. Jamais blanche. Jamais clos sur lui-même, ce sens, ouvert à tous les vents par le grain de cette voix dont on ne sait trop dans quel être elle persiste.

Maden Dolar médite sur ce grain de la voix, une perturbation, commente-t-il, où s’origine le travail de l’analyste plus que celui du philosophe, mais que ce dernier ne tarde bientôt pas à rejoindre pour tenter une théorie, une théorie de la Voix, improbable et cependant incontournable, quand cette voix ne s’offre aussi à l’esprit que sous les espèces d’une perturbation de la pensée, de celle qu’un Walter Benjamin avait naguère ressentie, ainsi que Giorgio Agamben s’en étonna : "la recherche de la voix dans le langage, c’est cela la pensée ?"

Où donc la Voix s’effectuerait-elle ? En quel lieu de sens hors de la pensée ? Qu’est-ce qui la distinguerait des autres sons au demeurant, réfléchit Maden Dolar ? Son rapport au sens ? Mais tout ne fait-il pas sens dans la voix, y compris son grain ? La voix n’est-elle pas profondément récalcitrante à sa dissolution dans le sens ? Quel serait alors le sens de cette résistance ? Rendant l’énoncé possible, la voix ne s’y dissout jamais. Or, elle ne devrait en toute logique pas concourir à l’effet de signification, au risque de rendre cette signification plus obscure qu’elle ne l’est déjà bien souvent. Ça rate si souvent, parler. Est-ce faute d’un excès de langage ou bien faute de sens ? Et puis d’abord, le signifiant ne devrait-il pas posséder sa logique propre et ne découler que de cette seule logique ?

Mais qui osera ici affirmer que la science du langage est parvenue à se débarrasser de la Voix ? Que la charge dévolue par elle à la phonétique est une réussite ? Le phonème, dépourvu de substance, réductible à sa seule forme, quasi mathématique, survit-il longtemps à sa profération ? N’avoue-t-il pas, ou ne laisse-t-il pas échapper, sitôt éructé, tout un bazar de surplus qui vient en brouiller la logique ? La linguistique elle-même, n’a-t-elle pas fini par l’admettre, qui a voulu ensuite codifier ce surplus : la prosodie, l’intonation, la mélodie, comme s’il était possible de crypter la Voix et de la faire entrer dans la mathématique d’un système clos… Que le signifiant n’ait besoin de la Voix que comme support, nous en conviendrons tous. Mais convenez que cette opération ne cesse de produire des restes et des excédents : le timbre, l’accent, l’ironie, la détresse, toutes ces nuances qui ont gagné le registre linguistique sans parvenir à rabattre la voix sur ses seuls énoncés linguistiques…

 

 

 

Dolar, Une voix et rien d’autre, traduit de l’anglais par Christine vivier, éd. Nous, coll. Antiphilosophique, mars 2012, 270 pages, 22 euros, ean : 9782913549647.

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 04:45

fremeaux-art-tribal.jpgQuid des objets de l’art tribal d’aujourd’hui ? Relèvent-ils de la création ou du répertoire ? Relèvent-ils de l’art ou de l’artisanat ? Patrick Frémeaux, dans cette conférence donnée au musée d’Art moderne de Troyes à l’occasion de l’exposition "collections croisées", pose les bonnes questions. De celles qui embarrassent parce qu’elles interrogent autant notre regard sur un art que nous nous refusons toujours à reconnaître, que sur les préjugés qui façonnent assidûment notre représentation de l’art occidental, que ce soit celui de l’âge classique ou celui de l’âge moderne, voire de l’art contemporain, sur la question de la signature par exemple, ou celle de l’unicité de l’œuvre, dont un Walter Benjamin avait pourtant magistralement scellé le sort, croyait-on, dans son fameux article sur l’œuvre d’art à l’âge de la reproductibilité.

L’idée centrale de cette conférence, c’est bien évidemment le mépris, la méconnaissance, l’arrogance sinon la condescendance des institutions autant que du public à l’égard de l’art tribal d’aujourd’hui, perçu comme une besogne d’artisans, plutôt que la création d’artistes s’inscrivant dans une histoire artistique que nous n’avons jamais songé à écrire… Avec beaucoup d’à propos, Patrick Frémeaux met en évidence trois préjugés très forts qui structurent ce mépris : ceux, avant tout, de l’antiquaire pourrions-nous dire, et de l’ethnologue, construisant deux stratégies faites pour éviter d’avoir à poser la question de savoir comment décoder cette forme d’art…

La règle de l’antiquaire n’attache de valeur à l’objet tribal qu’à sa condition d’ancienneté. Il est le dépositaire d’une époque, qu’il signe formellement. Au mieux, l’habileté de l’artisan copiant un répertoire identifié permettra de solder un objet d’aujourd’hui à bas prix. Quant au musée, il n’agit pas autrement, sanctionnant un registre dûment authentifié et daté par les historiens.

Le préjugé ethnologique, lui, dénie plus clairement encore toute dimension artistique à l’objet en question, comme le masque par exemple, qui ne prend sens que dans la perspective de sa fonction : sa vérité formelle ne se justifie que dansée.

Et l’un et l’autre se conjuguent pour convoquer une fois de plus le préjugé de la pureté, l’objet tribal ne gagnant d’une part en réputation qu’à la condition de n’avoir pas été exposé aux cultures autres, de présenter la plus petite surface d’acculturation possible, et d’autre part, qu’à la condition d’être décrit par les mots de l’ethnologue, capables de retrouver la trace des origines, non celui du critique d’art contemporain…

  

 

Préjugés occidentaux sur l’art tribal Conférence de Patrick Frémeaux, en présence d'Olivier Le Bihan, directeur du Musée d'Art moderne de Troyes, et de Jean Luc Rio, directeur de la librairie Les Passeurs de textes. A l' occasion de l'exposition " Collections croisées " (Collections nationales Pierre et Denise Levy et Collection Sargos), Label: Fremeaux&Associes, avril 2012, 2 CD-rom MP3, ASIN : B007WAY95S.

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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 04:16
klein-anthropo-princesse-elena.jpgJe suis là, où je ne devrais pas être
 
Je suis là, ma Mère me regarde,
Curieuse, au-dessus de moi,
Aigle statufiée, distante et proche,
Sans un sourire.
 
Déesse lointaine
Venue de lointains paysages
Femme mystérieuse
Que je peux amener dans tous mes rêves
Mère, rêve d’enfant
Femme ciel découpé
Dans les lames 
D’une montagne douloureuse
Jamais je ne la saurai.
Mais son regard
M’a transmis le sel
D’une vie à côté,
La certitude
D’un corps droit
L’obstination
D’une tête haute.
 
Je suis là, où je ne devrais pas être
 
Anthropometrie-suite.jpgJe suis là, mon Père me regarde,
Sans questions, il me regarde.
Sûr, certain que je ne trahirai,
Sûr des chemins qui seront les miens.
Sans peine, sans chagrin,
Mon Père me regarde.
Ses larmes sont les miennes
Je partagerai avec lui
Le souvenir du lendemain
 
Je suis là, où je ne devrais pas être
 
Je suis encore dans les vers fugitifs
Dans les vers énigmatiques, purs
Sur le tapis du Rêve qui va partir
Vers l’Infini
Dans le mot que, faible, s’évanoui de peur
De peur de dire ce qu’il devrait dire
Et qui n’arrive pas à le dire
 
Je suis là, où je ne devrais pas être
 
klein-anthropo.jpgDans les yeux de l’assassin quand il tue
Dans la main de celui qui signe sa peine
Dans les muscles rageurs du policier qui frappe
Dans les doigts experts de celui qui torture
Dans la direction que le soldat a choisi
Pour envoyer la balle
Dans le sourire jouissif de celui qui humilie
Dans la bouche du chef qui envoie l’autre
Vers la misère
 
 
Je suis là, où je ne devrais pas être
Dans la voix de celui qui menace
Et qui par tous les moyens
Cherche à arracher la Vérité
Même si ce n’est qu’un mensonge
 
Je suis là, où je ne devrais pas être
 
Je suis quelqu’un de bien élevé,
De bonnes familles, cultivé,
Sympathiquement sympathique,
Aimablement aimable
 
J’ai déjà été la femme si sympathique
D’un politicien si prometteur
Qui ne promettait que du bien
Et Pour les riches
Et Pour les pauvres
Qui volait le plus possible
Les caisses de la Nation
Et
Qui ne sera jamais jugé
 
 
      anthropo.jpgJe suis là, où je ne devrais pas être
 
J’ai déjà été un fils sans Mère ni Père
J’ai déjà été riche et misérable
Courageux et peureux
Heureux et désespéré
J’ai déjà été aimé et détesté
Je suis là, où je ne devrais pas être
 
  
 
J’ai toujours été un autre que moi
     
 
images : détails, les anthropométries de Yves Klein.
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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 04:42
mauvaise-nouvelle.jpg"Comment penser correctement son problème, quand le problème, c’est justement la façon de penser?"
Le père de Patrick vient de mourir. Ce n’est pas une si mauvaise nouvelle que cela, après tout… Sauf que son fils doit récupérer le corps à New York pour le rapatrier à Londres. Sixième avenue, Quarante-deuxième rue, l’hôtel Chelsea, fréquenté par les pouilleux du monde entier : Patrick arpente comme un égaré les rues de la grosse pomme. Dans ce pays dont les habitants, accrocs à la diététique, visent l’immortalité, il explore les paysages de nos terreurs inavouées. Ville de tocards agressifs à ses yeux, bourrés d’amphétamines, de speed et de toutes les drogues imaginables. Impossible de rester propre dans ce ramassis d’opinions ressassées. A la morgue, il trouve son père emballé dans un papier de soie, comme un joli cadeau d’anniversaire. Il lui paraît nettement moins désagréable qu’à l’accoutumée. Patrick commande une incinération et pour tuer le temps, retrouve de vieux amis. Son revendeur de drogue, par exemple. Celui-ci vient de passer huit ans en HP : il avait fini par se prendre pour un œuf. Pendant huit ans, des infirmières l’ont nourri, lavé, habillé, sans jamais se douter qu’elles prodiguaient leurs soins à un œuf. Glorieuse démence : il a quitté l’hôpital psychiatrique sain d’esprit, pris un jour de panique à l’idée qu’on le casse par mégarde. Patrick récupère les cendres de son père dans une boîte qu’il trimballe dans les rues de New York, puis d’une soirée l’autre. Pour se rendre compte que les dépravations de la haute société ne l’amusent plus. Mais St Aubyn trouve le ton juste pour les stigmatiser.

 

Mauvaise nouvelle d’Edward St Aubyn, traduit de l’anglais par Sophie Brunet, (trilogie Patrick Melrose, t.2), éd. 10-18, coll. domaine étranger, juin 2000, ean : 978-2264028525.

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 04:25

billy.jpgManchester. Billy Micklehurst, costume dépenaillé, chaussures sans lacets, fantôme du Cimetière sud où loge plus d’un million de tombes. Billy les a comptées. Il les connaît toutes, a lu toutes les pierres tombales, leur peu de mots qu’il reste aux morts. Billy les connaît tous, de toutes tailles, poids, conditions sociales. Il les connaît tous, ces désespérés qui ne savent où aller et qui tournent en rond du nord au sud en tentant désespérément de fuir ce lieu qu’ils ne comprennent pas. Ils virent comme lui danse ses valses au milieu du cimetière, une canette de bière à la main pour consoler les âmes qui ne comprennent pas pourquoi on les a abandonnées là. Billy l’escogriffe, gargouille vigilante, "la vie vécue incarnée" dont témoigne Tim, béatifié en quelques pages sublimes dans cette architecture de perdition, vrai bagne de briques rouges. Un temple vide, barré des stigmates d’un commerce ancien, géométrie de fers et de pavés qu’un manque étreint crûment. Manchester, espace vaincu dans son décor de cheminées hauturières et Billy, seul gardien d’un monde où il demeure déjà. Manchester à la rupture, avant qu’on ne la livre aux bulldozers. Et Billy donc, l’équivalent psychique de ce paysage dévasté de l’Histoire. Rompu, rauque, bombardé, calciné, empli d’obscurité. La partie est finie, la ville meurt, Billy court en zigzagant entre les stèles avant de se pendre à une croix, devançant sa mort d’un jour ou deux.

"On l’enterra dans une tombe d’indigent", raconte Tim. Une ballade avec Billy, ce baladin du monde occidental encerclé de spectres qu’il ne peut délivrer, joueur de flûte usant d’un trop vieil air pour nous libérer de nos tourments. Dérisoire mais précieux, dans ce texte festonné d’images barbouillées au cœur de cette île absolue qu’est le monde -forgetting human words…

 

 

La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 64 pages, éditions Allia, mai 2012, coll. TRES PETITE COL, ean : 978-2844855688.

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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 04:30

ethiopie.jpgCommémorer la fin de l'esclavage est certes prendre acte publiquement et politiquement de notre responsabilité face à l'Afrique. Mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a quelque chose de vain dans cette commémoration, qui ne fait que prendre acte de notre culpabilité à l'intérieur même des catégories de pensée qui sont les nôtres, replaçant ainsi notre faute passée dans l'orbite de la célébration de soi. Que signent d'autres, en effet, ces cérémonies qui ouvrent à la supériorité des catégories mentales occidentales capables de rappeler à l'ordre un occident fautif ? Mais au bout du compte, que vise-t-on quand on commémore sans réciprocité, c'est-à-dire sans tenter de pointer notre ignorance ni nous contraindre à nous ouvrir à cette altérité que l'esclavagisme gommait ? Cette altérité, précisément, fut la production d'un savoir original, concurrentiel du nôtre et inédit dans l'histoire de l'humanité. Un savoir qu'aujourd'hui encore nos brillantes universités ignorent. Que vise-t-on alors, avec ces commémorations bien vite enterrées, sinon le silence des archives et non les plis de la mémoire au présent ? Que vise-t-on quand nous refusons toujours de nous poser la question de savoir ce que nous voulons vivre, aujourd'hui, de cette mémoire meurtrie ?

Que savons-nous, du reste, de cette histoire du savoir sur le continent africain, nous qui en écartons les bibliothèques, de peur qu'elles ne deviennent peut-être trop éclairantes sur nous-mêmes ?

Alors plutôt que de commémorer à la hâte, peut-être pourrions-nous simplement tenter de mieux comprendre, justement, en quoi l'Afrique pourrait bien nous éclairer sur nous-même.

 

Dès le Moyen Age, des universités se sont ouvertes sur le continent africain, à Djenné, Gao, Tombouctou… Dès le Moyen Age, des manuscrits ont circulé à travers tout ce continent, où s’établit très tôt un commerce du livre autour d'ouvrages savants qui proposaient des commentaires sur la logique formelle d’Aristote par exemple –l’exemple a son importance.

L’alphabet arabe joua bien évidemment le même rôle dans ces régions du monde que le latin pour nous.

Aujourd’hui, des fonds d’archives importants existent, au Mali, en Mauritanie, au Sénégal, au Nigeria, en Ethiopie… Le plus intéressant peut-être de cette histoire, c’est que de très nombreux groupes ethniques de l’Afrique noire participèrent aux controverses qui agitèrent la pensée de cette époque, si bien que cette dernière fut aussi productrice de savoirs aux côtés de l’Afrique musulmane, en logique, médecine, agriculture, grammaire, droit, rhétorique, Belles lettres, éthique, histoire, astronomie, mathématiques, etc. …

Des systèmes d’enseignement y furent très tôt mis en place, diffusant ce savoir et ces controverses. Si bien qu’on en trouve des traces écrites dès le IXème siècle, africains et arabes discutant âprement de l’universalité des concepts, de la pertinence de la rationalité classique, du relativisme linguistique, bref, ouvrant déjà, à travers une critique des universaux, à la question de l’altérité… Et en s’emparant d’Aristote et de sa reformulation du concept de Mimèsis, instruit, à l’opposé de Platon, dans une praxis et non une théorétique, ils purent défricher les fondements d’une possible raison orale, inscrite désormais dans le champ du savoir et non seulement de la poétique, où l’Occident a voulu, elle, l’enfermer.

L’Afrique sut ainsi défricher d’autres modèles de pensée, et sans revenir à cette fameuse bibliothèque éthiopienne en langue guèze, que décrit si bien Anthony Mangeon dans son essai, entrant dans une relation de recréation de la pensée européenne, une littérature s’inventa que nous aurions intérêt à explorer de nouveau aujourd’hui.

penséenoireDans son essai justement, Anthony Mangeon met en avant l’interculturalité précoce de l’Afrique sous les espèces d’une bibliothèque curieuse du reste du monde, ancrée dans un dialogue avec les bibliothèques autres. Grande leçon pour nous : les africains construisirent très tôt la nécessité d’une réciprocité de l’Histoire, ce qui est loin d’être notre cas. Une exigence et un regard, instruisant au passage une histoire africaine de l’Occident dont le moins que l’on puisse dire, hormis quelques traductions, c’est qu’elle n’a pas intéressée beaucoup l’Occident, peu pressé de se dévisager dans ce regard critique…

De nos jours, nombre de penseurs africains s’approprient les concepts dominants de la modernité occidentale en les critiquant et en refusant de se soumettre à l’ordre qu’ils supposent. Non seulement celui de l’ordre des mots, mais aussi celui de leur ordre politique. De ce point de vue, la négligence des historiens face aux apports de la "pensée nègre" à la Révolution (des jacobins noirs à la Tragédie du roi Christophe), paraît infiniment désinvolte, sinon coupable. Comme le signale toujours ce dernier, les révoltes noires de la Martinique, de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, des Antilles, véritables laboratoires d’un nouveau monde politique, nous auraient évité bien des dérives si on leur avait accordé davantage d’importance : elles ancraient en effet l’idée moderne de la Nation dans une problématique raciale pour la dépasser évidemment, et tenter de fabriquer une identité déconnectée de la race, à savoir : une identité riche d’ancestralités multiples, plutôt que de l’enfermer dans une filiation relevant du mythe de la pureté nécessaire des origines.

    La conclusion de son essai, affirmant que s’il n’existe pas de pensée noire mais un penser noir en tension avec la modernité occidentale et s’affirmant comme son lieu de dépassement dans l’affirmation d’une identité plurielle héritée des insurgés noirs du XVIIIème siècle est forte et riche d’enseignements pour nous, même s’il faudrait peut-être poursuivre ou reprendre du côté de la pensée noire et non plus exclusivement d’un penser noir. Mais au fond, déjà, l’essai d’Anthony Mangeon apparaît incontournable en ce sens qu’il montre aussi que les penseurs africains contemporains, en utilisant les mêmes outils conceptuels que nous pour donner à entendre ce qui résiste à leur réduction dans nos catégories, ne font rien moins que de tenter de construire une rhétorique de l’altérité qui ne serait plus fondée sur la frauduleuse opposition cultivé / ignorant, mais ouvrant droit aux vraies différences, enfin.

 

La pensée noire et l’Occident – de la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Anthony Mangeon, éd. Sulliver, coll. Essai, sept. 2010, 302 pages, 22 euros, ean : 978-2-35122-068-9.

Les Jacobins noirs, Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, par P. I. R. James, traduit de l’anglais par Pierre Naville., 1949, Gallimard. Titre repris par les éditions Amsterdam, coll. Histoires atlantiques, octobre 2008, 401 pages, 18 euros, EAN : 9782354800321.

Une page de la version éthiopienne (guèze) du livre d'Enoch (British Museum MS. Orient. No. 485, Fol. 83b)

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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 04:41

sayed.jpgUne histoire vraie. Celle de Mehdi Sayed. Celle d’un autodidacte parlant l’arabe, le français, l’italien, le roumain. Celle d’un autodidacte cultivé. Qui a fui la Tunisie en 1983. Qui a connu la misère dès sa sixième année. Qui a été arrêté à sept ans. Habitant ici, puis là, abandonné à la violence ordinaire, faisant le coup de poing pour y échapper, livré, sans cesse, à la brutalité d’un monde injuste. C’est l’histoire d’un gamin privé de scolarité et contraint de vivre seul. Moins libre que livré à lui-même. D’un môme qui a dû se construire dans l’adversité, de petits boulots en petits boulots, exploité par tous, exposé dès son plus jeune âge au rêve français que les touristes exhibent sans pudeur. C’est l’histoire d’une vie déposée très tôt, confrontée à la violence de la convoitise, qui finit par se jeter à l’eau pour traverser la Méditerranée à la nage. C’est l’histoire d’un gamin qui échoua sur une plage italienne à la poursuite du rêve européen. A la boussole. Jeté bientôt dans les affres du travail clandestin dont les patrons ne sont jamais avares. C’est l’histoire d’un gamin qui voulait vivre et qui a survécu, qui a grandi et dont le calvaire ne changea pas, devenu jeune homme. C’est l’histoire d’une vie clandestine en France éclairant d’une lumière crue toute l’économie souterraine qui profite aux patrons véreux, aux politiciens crapuleux, aux caïds de la drogue. Marseille, Toulon. Toulon : une ville où l’on vote massivement FN et où l’on accueille volontiers les clandestins pour les exploiter jusqu’à plus soif.

Mehdi vécut une première fois sept longues années en France, d’une traite, avant de se retrouver en prison et d’être renvoyé dans un pays dont il avait fini par devenir étranger. C’est l’histoire d’un sans papiers contraint de vivre au jour le jour, plongé dans l’impossibilité de construire quoi que ce soit de durable. Ni réussir ni mourir, juste durer. Comme durent les choses. C’est l’histoire des logements insalubres que l’on réserve aux clandestins. Une histoire méditerranéenne. Une histoire de tempêtes bien réelles, de naufrages et de survie au milieu de la mer, à boire au goutte à goutte l’eau de refroidissement du canot à moteur sur lequel on dérive. C’est l’histoire de l’argent facile, des flics pourris, des êtres fragilisés exposés à toutes les vindictes, toutes les brutalités, toutes les exactions. C’est l’histoire d’un peuple souterrain dont l’existence révèle l’hypocrisie, les mensonges, la violence de la République française. Un peuple épris d’une liberté refusée. C’est l’histoire d’une survie âpre, à fuir les chasses qu’on organise pour vous tuer. C’est l’histoire d’un homme qui a fini par grandir et devenir adulte et, nettoyé jusqu’à l’os, au terme d’une dérive de 33 ans, a compris que sa dérive n’était rien moins que celle d’une humanité vaine, à la peine avec elle-même.

 

 

Ma vie de clandestin en France, 17 ans d’errance dans la France d’en dessous, de Mehdi Sayed et Virginie Lydie, nov. 2011, éd. La boite à pandore, coll. La boîte à Pandore, 224 pages, 16,95 euros, ean : 978-2960074185 .

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 04:39

Samuel_Fuller--1987-w.jpg"Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion", affirme Samuel Füller dans Pierrot le fou (1965, Jean-Luc Godard).

 

C’était un dimanche soir, sur Arte. Il y a des années de cela. Samuel Füller racontait son débarquement en Normandie. Omaha beach. Conteur fabuleux, prenant sans cesse la distance du récit, surplombant le sien de part en part, amusé, effronté, n’oubliant rien, pas même de comprendre l'histoire que l’on voulait mettre en place en l’interrogeant encore sur cette histoire pourtant déjà tellement codifiée.

C’est ce qui me retiendra ici : ce fantastique travail, non de mémoire, mais de réflexion, sur les lieux d’une mémoire dont le dessein se trouble, quand de constructions en reconstructions, ce qu’elle attise n’est rien d’autre que le retour de la violence, Samuel Füller achevant son témoignage sur cette note effrayante, d’un récit ouvert désormais, à de nouvelles possibilités de violence.

peniche-en-mer.jpgCet événement, expliquait-il tout d’abord, dans sa réalité, était proprement invivable. Des milliers d’hommes jetés sur une plage. Le fracas de la mitraille, les éclats d’obus, les tirs incessants, le bruit, le feu, le souffre, le sable et la mer jetés l’un contre l’autre, les barges qui ne cessaient d’affluer, les hommes qui ne cessaient de tomber, courir quelques mètres et tomber, le prochain un mètre de mieux que le précédent et tomber toujours, la plage jonchée de corps, de cadavres, de cris, de souffrance, de peur. Utah, Omaha, Gold, Juno, Sword. A Omaha, les américains qui descendaient des barges ne purent disposer du soutien des chars amphibies. La houle était trop forte, les duplex drive ne pouvaient y résister. De fait, sur les 29 chars mis à l’eau, 3 seulement purent gagner la rive… Les autres coulèrent dans la Manche. Sur la plage, les 270 sapeurs qui devaient ouvrir en moins de 30 minutes la quinzaine de passages pour permettre aux véhicules de traverser les 500 mètres qui séparaient la mer des positions allemandes, œuvraient sous le feu incessant de l’ennemi, à découvert, si bien qu’en moins de 25 minutes, 250 étaient morts déjà. Un seul passage fut ouvert. Samuel Füller débarque. Le feu le cloue aussitôt à terre. Tous sont déjà morts autour de lui. Une seconde vague est déversée sur la plage. Hébété, il ne comprend rien, ne voit rien, ne peut ni respirer ni bouger. L’expérience qu’il vit, rien ne l’y a préparé. Peut-être, si, celle des soldats engagés dans les tranchées de 14-18. Mais il ne la connaît pas. Tout n’est pour lui, comme cela l’était déjà pour eux, que cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des armes, jurons, râles. Certains se redressent après avoir repris leur souffle, font quelques mètres et tombent. L’espace s’est effondré. Le temps s’est arrêté. Son être semble faire organiquement corps avec la plage. Il n’y a pas d’issue. Le sable et le sang giclent de toute part. Partir. Fuir. Sortir. Rien n’est possible. La terre, déjà éventrée, s’éventre encore. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce qu’il vit. La solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance. Tout n’est alors qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvient pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdit non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre de la matière nue. C’est cela que raconte Samuel Füller. Qui ne sait plus comment il est sorti de sa terreur, de son trou, l’arme à la main et a survécu. Il ne lui reste pour souvenir que l’hébétude, longtemps après que le dernier coup de feu a été tiré.

debarquent.jpgAutour de lui, quatre silhouettes. Leur uniforme. Américain. Ils se regardent et se taisent, incapables du moindre mot. Longtemps comme ça, dit-il. Sans savoir combien de temps exactement. Une heure, deux heures. Les survivants. Une poignée. Et puis les premiers mots. Lesquels, il n’en sait rien. Rien ne concernant ce qu’ils venaient de vivre en tout cas : la réalité était inassimilable. Elle n’était que confusion, non-visibilité absolue du sens des actions, la clôture de l’expérience sur un présent sans fin.

C’est cela que Samuel Füller raconte. Tout comme il comprend que la seule manière de faire sienne cette expérience aura été, ensuite, après coup, d’en élaborer la fiction. En commençant par éliminer toute la réalité du monde. Les cris, l’hystérie à bien des égards, ces tranchées dans lesquelles les soldats américains se jetaient sauvagement et tuaient sans le vouloir d’autres soldats américains. Car le réel est idiot. Voilà ce qui est déterminant : le réel est idiot. Seule la fiction nous permet de nous emparer d’un événement pour l’intégrer. Car sans fiction, aucune émotion ne peut se vivre. Voilà ce qu’affirmait Samuel Füller.

omaha_beach_soldats_herisson_tcheque.jpgEnsuite sont venus d’autres temps. Les survivants ont d’abord élaboré ensemble, avec peine, improvisant, explorant, hasardant une bribe, deux, un récit, plusieurs, mille esquisses se chevauchant, se contredisant, pour arriver un jour à une solution satisfaisante qu’ils partagèrent sans même s’en rendre compte, parfois dans les mêmes mots, les mêmes expressions véhiculant à la longue comme un modèle du genre récit de débarquement. Puis vint encore un autre temps, celui de leur récit relayé par d’autres voix étrangères à l’événement, faisant subir à leur récit un nouveau glissement, vers un modèle assumant cette fois une fonction plus idéologique que psychologique. Mais un récit qui faisait retour dans le leur, le transformait, l’augmentait et le diminuait tout à la fois, forçant leur propre mémoire, la pliant devant des usages qui n’étaient pas les leurs tout d’abord, mais avec lesquels ils finirent par se familiariser. Le roman, le cinéma vinrent donner forme à tout cela. Une mémoire collective du débarquement se mit en place. Qui transformait, codifiait, esthétisait l’événement si loin déjà. Un événement dont la violence finit par devenir acceptable. On put de nouveau l’assumer. Elle circulait dans de nouveaux espaces, se chargeait de sens, en appelant déjà au retour de la violence réelle, comme dans un mouvement de balancier, s’étant enfin rendu souhaitable de nouveau, si l’on voulait bien en disposer encore. C’est cela que racontait Samuel Füller.

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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 04:37

hollande.jpgC’est maintenant que tout commence. Maintenant qu’il faut convaincre, poser les actes symboliques qui lèveront les craintes, mobiliseront les volontés, soulèveront les ferveurs. C’est maintenant qu’il ne faut rien recommencer. Surtout pas mai 81 ! Car c’est maintenant qu’il faut rompre, aussi, avec cette ancienne fausse droite affublée d’un gros nez rose, qui nous a tant coûté. La Droite est à reconstruire. La Gauche aussi. Ce que le Président Hollande semble avoir compris, lui qui n’a eu de cesse, tout au long de sa campagne, de chercher les nouvelles narrations politiques capables de pointer cet horizon nouveau où cesser de désespérer. Lui qui n’a cessé de placer la question du pouvoir et de son exercice au cœur du débat politique français. Le Président Hollande a parfaitement compris que le candidat sortant avait abîmé la gouvernance républicaine, au point qu’avec lui, l’Etat n’était plus identique à la société –et ne cherchait du reste pas même à la représenter. Le Président Hollande a parfaitement compris que tout le problème, effectivement, était désormais de poser les cadres institutionnels qui sauraient limiter la Puissance Publique pour en garantir l’efficacité et l’orientation fondamentale, celle de la Justice, qui est l’essence même du caractère démocratique de nos sociétés.

C’est pourquoi l’électorat devra récupérer encore, demain, sa capacité à donner de la voix. Car il est temps de réaliser que le quinquennat qui s’achève aura tout fait pour faire voler en éclat la sphère du citoyen, et nous faire oublier que le citoyen vivait dans le champ politique de l’engagement public pour le Bien Commun, à l’inverse du bourgeois ou du bobo, qui ne sont que des usuriers du droit commun.
Contre les discours égoïstes, contre les discours de haine, contre les discours de peur, les travaux que le Président Hollande devra entreprendre sont énormes : le candidat sortant abandonne un pays ravagé. Un pays qu’il a ravagé. Il lègue aux français son désastre. Economique tout d’abord, avec ce qui apparaît désormais comme la présidence la plus dispendieuses de toute l’histoire de la Vème République. Un désastre politique ensuite, qui n’aura cessé de propulser sur le devant de la scène le Front National, au risque de briser la Droite républicaine et de la faire tomber entre des mains nauséabondes. Un désastre moral encore, le candidat sortant ayant réussi ce tour de force de faire du mensonge la rhétorique de l’Etat français, de faire de la division la rhétorique de l’Etat français, de faire de l’exclusion la rhétorique de l’Etat français. Un désastre idéologique. Un désastre civique. Un désastre culturel. C’est maintenant que tout commence. Sur ses ruines.

 

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