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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 04:04

 

 

l'enlèvement d'hylasHercule. Appelons-le comme ça, dans cette langue qui ne renvoie plus guère qu’à ses douze travaux. Douze. Dans l’ordre, etc. … La Pythie veillant, scrupuleuse, et d’autres, qu’il les accomplisse, les hommes qui l’appelle Hercule, justement, battant des deux mains : trop fort Hercule, vraiment trop fort. Le Lion de Némée étranglé pour en faire une fourrure, et la veille du douzième travail, Eurysthée dans l’ennui, ne sachant que lui donner à faire, tandis qu’Héra le poursuit de sa haine. Héra, la femme du Tonnant, la jalouse. Héraklès, sale bâtard. Qu’il ramène donc Cerbère ! Et le bougre de s’exécuter…

Hercule… Il vaudrait mieux l’appeler Héraklès finalement, pour le voir sous les traits d’un Falstaff plutôt que ceux d’un héros besogneux recyclé dans notre mythologie désuète. Le voir en bouffon d’une tragédie shakespearienne, plutôt que sous nos fards habituels. Histrion, baladin, paillard goûtant autant aux joies du ménage qu’aux coucheries d’opportunités, amoureux du bel Hylas, son éromène. Hylas pour les beaux yeux duquel il suivit Jason et embarqua sur la nef Argo. Hylas dont il pleure la disparition et dont il ne sait comment le retrouver, confiant à l’ivresse son tourment. Héraklès fou de douleur, de rage, fou, tout simplement, depuis la mort d’Hylas. Habillé en Auguste depuis, lèvres peintes, maudissant ses parents, Zeus et Alcmène, la petite fille de Persée. Quelle famille, avouez, son propre cousin Eurysthée lui infligeant ces douze travaux assommants. Héraklès bonhomme, les remplissant comme un devoir, tout à sa besogne pour oublier sa douleur, combler ce vide qu’Hylas a ouvert. Héraklès bateleur, saltimbanque, pitre ambulant sombrant sans retenue dans son penchant pour la bonne chair, le bon vin, les plaisirs de la terre. Sacré bon vivant que cet Héraklès, retrouvant le Tragique au faîte de sa carrière quand précipité dans la fureur par la jalousie de Déjouire, sa dernière femme, il tuera femme et enfants. Héraklès, mortel à la tunique mortelle, empoisonnée du sang du centaure Nesus.

Regardez-le dans ce théâtre grec (le Théâtron, qui est littéralement le lieu où l’on regarde). Regardez-le en le dépouillant de ses exploits, ivre de rancœur contre son père qui l’a abandonné (mon dieu, mon dieu, pourquoi, etc.). Fou de rage contre les dieux qui ont fait de lui leur hochet. Il va mourir de la main d’un mort et sait désormais ce qui compte vraiment : non ce qui est vrai, mais ce que l’on croit. Le réel n’est pas ailleurs. La réalité, sans doute, mais elle n'importe pas. Regardez-le, vivant audacieux, dont la folie plaît à Hadès lui-même, soumettant au corps à corps le chien des enfers. Entendez-le hurler et méfiez-vous d’Héra la folle, la jalouse, mortellement jalouse, qui ne peut renoncer à sa jalousie et ne cesse de le poursuivre de son délire. Félonie, jalousie, mépris, course poursuite et contre le temps. Entendez : cela finit en plaintes et dans la passion qui emporte nos vies. La mort d’Héraklès signe le triomphe de la duperie, de l’imposture, de l’hypocrisie, de la jalousie, de la lâcheté, de la duplicité, de la cruauté des puissants, de la rapacité des princes. Héraklès meurt dans les bras de son fils. Personne n’en a fait une piéta, c’est dommage. Car lui avait choisi le camp des hommes. Et s’il périt atrocement, c’est parce qu’il a choisi ce camp. Héraklès s’allonge sur le bûcher et demande à son père, Zeus, de le frapper de ses foudres pour le délivrer enfin de son calvaire. Et ce faisant, il fait de Zeus un dieu impotent, qui ne sait intervenir que lorsqu’il n’est plus temps.

Héraklès, littéralement : la Gloire d’Héra ! Vous parlez d’une gloire ! Une histoire extrêmement pessimiste. Notre histoire. Celle de la condition humaine. Celle de l’auto-révélation pathétique de la vie dans la chair des hommes. Héraklès ? Un Sisyphe, mais en plus radical, en plus excessif, en plus fou dans l’acharnement qu’il met à vivre. Lisez-le dans Euripide, qui ne cesse de mettre en avant sa folie, jusque dans son combat contre la Mort. Saltimbanque ivre livré au risque avec générosité, dans un acte totalement gratuit, s’offrant à lui-même la pure liberté d’agir. Héraklès, cet homme du vrai, attaché à son réel que ne recouvre qu’une piètre réalité, mourant une fois de trop dans notre réception de sa légende.

 

image : l'enlèvement d'Hylas.

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 04:12

 

 

alceste-danseUn homme aimé des dieux obtient un passe-droit qui le dispense de mourir, pour un temps : sa femme s’est portée volontaire pour échanger leur place. Alceste. Qu’un héros à gros bras va chercher chez les morts : Héraklès, empoignant la Mort sans ménagement, pour la défaire. Mais ce combat n’est quasiment pas traité dans la pièce. Rien dans le chant du Chœur, quelques vers, alors que le texte s’étale volontiers sur la victoire de la Mort sur les humains. Héraklès victorieux de la Mort ? Voire… Ce serait bien plutôt Alceste, mais certes plus forte que victorieuse, encore que, cette fois encore : son retour sur terre est infiniment fragile : Alceste de retour ne dit rien, strictement, pour demeurer plus silencieuse qu’une tombe… Est-elle sauvée ? Mais de quoi ? Et si ce n’est pas l’amour qui nous sauve de la mort, ni la Passion, ni moins encore l’amour conjugal, qu’est-ce qui nous en délivrera ?

Je ne résumerai pas cette pièce. J’en évoquerai juste quelques moments. Celui d’Alceste revenant à la vie par exemple, qui n’a plus rien à dire et se tait. Celui de Charon, "le vieux à la roue qui conduit les âmes des morts" (traduction Myrto Gondicas), la main sur la gaffe, Alceste exténuée jetant un œil sur la double rame : "sous mes yeux vient ramper une nuit de ténèbres. Mes enfants, mes enfants, c’est fini, vous n’avez plus de mère…" (traduction Gondicas). Celui d’Alceste, encore et toujours, au moment où elle revit et reste sans voix. Avec en opposition les voix douloureuses des survivants, cette clameur intarissable qui emporte amis et parents quand la terre se dérobe sous leurs pieds. Ou bien celle d’Héraklès déboulant littéralement dans la maison d’Alceste. Un vrai tintamarre cette fois, étrange dans cette atmosphère de deuil, rompant l’économie narrative de la pièce pour la tirer du côté du grand guignol. Nous sommes dans la Grèce antique, à une époque où l’hospitalité est un devoir -et fil conducteur de la pièce. Héraklès vient de finir son troisième travail. Il a combattu les chevaux du Thrace Diomède. Il vient se reposer, prendre du bon temps, faire la fête… Admète l’accueille. Cache sa douleur : l’hospitalité doit triompher malgré le deuil. Héraklès festoie donc. En vrai paillard qu’il est, aviné et poussant ses blagues à deux balles. Tandis qu’Admète cache sa douleur.

A l’origine de la mort d’Alceste, il y a cette sombre histoire de rancune. Apollon vécut caché en berger chez le roi de Thessalie, le père d’Admète. Le jour des noces de ce dernier, Alceste, sa jeune femme, oublia de sacrifier à la déesse Artémis. Celle-ci s’en ouvre à Apollon. Elle veut se venger, demande la peau d’Admète, qui échange sa vie contre celle d’Alceste… Curieux époux qui n’hésite pas longtemps à accepter la proposition qu’Alceste regrette presque aussitôt… Marché de dupes, de pleutres, où l’hypocrisie le dispute à la duplicité…

alcesteUne Tragédie Alceste ? N’allez surtout pas le croire ! Le drame est écrit dans le plus pur style de la satyre grecque… Même si le champ lexical des larmes y est surabondant. Suspect d’être pareillement exploité même, son pathétique ne témoignant que de l’emprise, sur les survivants, de leur pitoyable condition. Nous pleurons parce qu’il est poignant de survivre à l’être aimé. Mais nous pleurons de ce côté-ci de la rive, et c’est bien tout ce que nous pouvons vivre. Nous ne partagerons plus rien, tout comme déjà nous ne partagions pas son agonie, ici celle d’Alceste, quand elle entend "le vieux cocher sur la rive infernale". Elle est bien seule alors, à clamer "quelqu’un m’entraîne, m’entraîne –tu ne vois pas ?". Non, je ne vois pas. Je n’ai jamais pu voir, je n’ai jamais vu cette ombre, même quand elle se glissait sous les paupières de ma mère, ou se ruait sur celles de mon père. La mort est la plus forte et le reste, malgré le mythe, Euripide le sait bien.

Alceste vient mourir sur scène. Or on ne meurt pas sous les yeux du public dans le théâtre grec. Il y a ainsi quelque chose de grotesque dans cette représentation.

Un grotesque que renforce la présence bouffonne d’Héraklès dans la pièce, aviné. Il titube, s’épanche volontiers, dans une diction étonnante, qu’Euripide a travaillée en sonorités bousculant la versification traditionnelle, introduisant même ça et là une rime étrangère à la versification grecque, avec ses assonances, ses anaphores qui renvoient à la faconde de l’homme ivre. L’épicurien grossier qu’est Héraklès s’adonne tout à loisir à sa volubilité absurde et aux plaisirs de la bonne chair, tenant moins le propos philosophique que l’on attendrait dans un tel contexte, que des propos de table. Un comique au goût certes amer, quand Héraklès s’adonne à son ivresse tandis que derrière lui passe le cortège funèbre qu’il ne voit pas…

alceste-myrto.jpgPourquoi le Tragique ne peut s’installer dans Alceste ?

Ou plutôt : pourquoi Euripide ne veut-il pas l’installer ? Alors qu’il n’y a rien de plus tragique dans la condition humaine que la question de la mort ?

Le Chœur se lamente, mais le public sait qu’Héraclès est déjà en train d’affronter Thanatos et qu’il en sort victorieux… Le Chœur se lamente et le public en rit. Il en est même mort de rire de cette ignorance débile du Chœur, que rien ne perturbe de ses jérémiades assidues…

Et la chute ne vient pas dissiper les hésitations du public quant au genre de pièce qu’on lui présente : la scène finale repose sur un quiproquo. Du grand comique… La femme voilée ramenée par Héraclès des enfers est Alceste, le public le sait, mais Admète l’ignore… Comment le public pourrait-il donc compatir à sa souffrance ? Il en rit bien plutôt, gros balourd d’Admète, tandis qu’Héraklès, plus balourd encore, entretient avec malice le malentendu…

Euripide ne cesse dans cette pièce de brouiller les repères habituels de la culture grecque. Tout au long du propos, les ambiguïtés ne cessent de s’additionner. Le public ne sait quelle question se pose en définitive, ou qui plaindre le plus : Alceste, qui en perdant la vie, aurait perdu le plus ? Peut-être pas, tant est sauvage la souffrance de son enfant. Sublime passage où s’épanouit le pathétique des larmes de l’enfant : "Mère, c’est ton petit qui t’appelle et vient s’abattre sur tes lèvres."

Tragédie définitive, que celle de cet être saisi de souffrance. C’est que le mort n’accède pas à la conscience de son malheur, nous dit clairement Euripide, qui ne cesse de nous mettre en garde contre Alceste elle-même, trop portée à insister sur ses mérites, à commencer par celui du sacrifice suprême auquel elle a consenti : prendre la place de son époux. Mais une place qu’elle occupe avec une rancœur suspecte, hypothéquant à tout jamais la vie de ce dernier sur terre, en lui faisant promettre une fidélité qui l’arrachera au cycle des vivants…

De fait, la générosité d’Alceste est souvent démentie dans la pièce. Pas sûr que son geste ait été libre, ni généreux. Son sacrifice, elle l’aura en réalité d’abord conçu comme un devoir, non une liberté. Un devoir accompli à contrecœur, et imposant in fine à Admète une contrepartie exorbitante : que le lit nuptial reste vide. Or, dans la Grèce antique, le lit nuptial était un symbole social plus que sentimental. En condamnant le lit nuptial à rester vide, Alceste commande la mort sociale d’Admète… Et reste muette quant à la question des sentiments, y compris quand elle revient sur terre, puisqu’elle s’y tait désormais…

Faudrait-il alors prendre le parti d’Admète ? Il n’est pas moins ambivalent, ce maître qui traite mal ses serviteurs, son père et se révèle un piètre orateur, bref, tout le contraire des valeurs que la Grèce antique porte et qui, lorsqu’il offre l’hospitalité à Héraklès, ne fait en réalité que la lui imposer, la vidant de tout contenu éthique, quand ce dernier finit par comprendre et la décliner, voyant la douleur qui frappe cette famille.

Toute la logique de la pièce est ainsi portée par cette volonté de brouillage. Et par un double langage. Le propre de la fiction.

art-grec-helenistique.jpgConstruite autour du personnage d’Admète, c’est Alceste qui lui donne son titre. Et si l’on prend l’action, le choix fait par Euripide ne laisse pas que d’interroger : elle débute non pas au moment, tragique, du choix de l’échange des vies, mais au moment où Alceste doit tenir son engagement. Le pathétique l’emporte sur le tragique, et le facétieux sur le sérieux. C’est que la condition humaine n’est guère sérieuse. Elle ne parvient jamais à nous hisser à ces hauteurs où le Tragique pourrait nous transcender. La mort elle-même, notre mort, n’inscrit rien. Vivre est notre drame, tout comme de ne pas savoir mourir, ni renoncer à penser que nous sommes éternels. Mais cette éternité, seule la fiction peut la construire, tout comme le Tragique, qui ne peut trouver en nous pour seule inscription que la fiction. Et à ce niveau seulement, dans cet univers uniquement, s’opère bien un échange. Un échange fictif mais réel. Où la vie rencontre la vie. Dans la fiction. Non dans la vie. Mais par la fiction, dans nos vies. Le Tragique, lui, se dérobera toujours sous nos pieds. Comme il se dérobe dans la pièce d’Euripide. Tout comme ils e dérobe dans nos vies. Reste la littérature, pour en accrocher le réel… Reste ce savoir (mathèsis) dont la Tragédie est porteuse (qui est peut-être la raison pour laquelle Euripide écrit une "tragédie"), qui est un savoir éthique et non théorétique et concerne le cœur même de la vie ordinaire. La mimèsis qui ordonne notre rapport à la fiction opère dans la praxis et non dans le théorétique, car seule la praxis apporte une véritable connaissance des choses.

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 04:41

 

 

filipetti.jpgUn roman. Mais pas vraiment. Une fiction plutôt. Mais pas tout à fait non plus. Longwy n’est pas si loin, inscrivant sa certitude dans le champ même du récit. Un récit donc, aussi. Celui des mines de Lorraine. Défaites. A moins qu’il ne s’agisse de leur défaite ? Le roman tourne un peu court sur ce point. La leur seulement ou la nôtre, collectivement ?

Les vallées de l’orne convoquées avec leurs villes-rues témoins d’une géographie sinistre tracée de la main de quelque commis d’un Etat qui ne songeait qu’à la valeur marchande de ces contrées, alignant sans état d’âme les maisons pour y entasser pêle-mêle les bestiaux, le foin, les hommes.

Un roman donc, qu’une voiture en feu dédicace. Un accident. D’une histoire minuscule d’un seul coup, rabougrie mais sociale, tant la route est chose Publique. Puis bientôt s’égrènent les cortèges funèbres. Une mère perd ses enfants. Une ville son maire. PCF, CGT, Fédérations et Amicales se joignent aux cortèges qui ne sont plus de cris mais de larmes, non de fureurs mais d’abattement. Celui d’une région à son dernier exode, vers la tombe, trimballée dans le cercle trivial de l’enfer domestique. D’une région dont s’obstruent brusquement les origines, cette vieille histoire d’exils, d’immigrations qui ont écrit l’Histoire de France, nous dit-on sagement dans les manuels d’histoire, en descendant héroïquement se consumer dans nos mines.

Une fiction, celle d’une Histoire pelletée à pleine brassées, évacuée manu militari, dont ce roman voudrait nous dire combien elle fut prégnante, digne, féconde, brutale sinon séminale pour les luttes ouvrières en France. Que ce roman nous dit au demeurant, avec beaucoup d’émotion et de réserve, mais sans y réussir tout à fait non plus à mes yeux, bien que tout y soit, des heures de souffrance et de gloire, d’une tragédie que l’on n’a pas voulu écrire dans les années Mitterrand, dont on n’a su que faire à vrai dire, quand la Gauche était plus occupée à se reconvertir qu’à aider tout un peuple de mineurs à se réorienter dans la nouvelle idéologie qui se dessinait alors, pour survivre à la débâcle des valeurs qui étaient les leurs. Des valeurs fossoyées en fait, quand la Gauche prit le pouvoir et prit sa part de ce fossoyage, liquidant la lutte des classes bien avant sa liquidation sociologique, alors même que les néo-libéraux la reprenaient à leur compte, cette lutte des classes, américains et français, pour mener leur guerre sans merci contre les peuples et les masses populaires. Une guerre inaugurée à une époque où Aurélie Filippetti n’était qu’étudiante. Une histoire enterrée donc (prématurément), et dont il ne restait plus qu’à écrire la fiction. Mais qu’Aurélie Filippetti hésite à écrire, publiant un texte qui ne cesse d’osciller entre fiction et documentaire, témoignage et récit.

aureliePourquoi n’a-t-elle pas voulu en faire autre chose qu’un roman ? Pourquoi ce roman au demeurant, qui emprunte avec tellement de goût ce chemin désormais trop commodément balisé par la fiction française qui ne cesse de ré-élaborer la réalité pour mieux la contourner et pratiquer enfin, croit-elle, ses propres artifices ? Le réel d’une fiction serait-il donc plus fort que celui de la réalité ? Plus dramatique, oui, certainement, mais seulement au sens de ce qu’est une construction littéraire dramatique. Et c’est bien dans ce contexte d’énonciation qu’Aurélie Filippetti semble avoir hésité à inscrire son propos. Dans celui de l’énonciation dramatique plutôt que Tragique, cette fois au sens où un W.G.Sebald y a construit par exemple son magnifique Austerlitz, un récit qui oscillait déjà entre confession, témoignage, récit, documentaire, roman, etc. …

L’Histoire donc, époussetée d’une main ferme : celle du romancier qui sait en reconstruire la scène avec brio, composant ses fragments, épars ici, justement, comme à la dérive, ou seulement voguant, tant l’émotion les porte, les grèves, le grisou, la mort, le sacrifice, la misère, la dignité de la classe ouvrière échoués et ballottés dans les plis du récit. Pêle-mêle d’époques entrelacées, de personnages réels coudoyant des personnages fictifs, de lieux surtout, la vraie chair du texte, le lieu inscrivant dans sa densité la certitude d’une réalité parvenue à son point d’accomplissement : il n’existe de lieu que de lieu dit. Et qui transfert à la fiction son poids charnel. Il y eut bien ICI cette bataille, ces morts, que la mort fictive soustrait pourtant à leur réalité, la reconstruisant dans cet ailleurs où nous semblons pouvoir en éprouver enfin le poids : la fiction, poignante, d’une émotion que l’on dit universelle, de ces universaux dont j’ai bien du mal à ressentir la vérité.

La fiction, donc, toujours, comme point de fuite où prendre pied peut-être dans cette Historie révolue. Plus abandonnée me semble-t-il, que révolue : la classe ouvrière n’en finit pas d’agoniser, quoi qu’on en dise.

La fiction, peut-être parce qu’il n’y a plus d’Histoire ou que nous préférons qu’il n’y en ait plus, ayant choisi ses bribes, lâchées comme des ballons ou quelque bouteille à la mer, pour faire signe à la phrase plutôt qu’au réel. Et qu’il ne reste qu’à dresser des stèles à la gloire des mineurs pour achever leur fictionnalisation. Sidérurgistes arrachés aux entrailles de la terre pour venir mourir à l’air libre de lendemains sans gloire, qui sont les nôtres. Et y mourir plus durablement, pêchés comme des proies faciles, par familles entières, cargaison incongrue, exotique, qui est venue un jour se coucher devant Matignon, à l’époque où les socialistes venaient de prendre le pouvoir. Sous les yeux ahuris d’un Ministre socialiste, qui n’en dit strictement mot.

les-remparts-de-longwy-labelises-unesco.jpgUn témoignage au fond, celui d’Aurélie Filippetti, construit avec talent pour évoquer ces régions où l’on parlait toutes les langues européennes ou presque, où l’identité était incertaine, tout comme la nationalité, une fois française, une autre allemande. Un témoignage que j’ai aimé ici et là, goûté, apprécié –mais quel poids ce genre de vocabulaire ? Que j’ai apprécié tout de même, ça et là, je ne peux le nier. Le témoignage d’une région disputée par des Puissances Publiques pour sa valeur marchande, par des patrons se chamaillant le bout de gras au mépris des peuples qui l’habitaient, une sorte de no man’s land humain saisit par des souffrances vertigineuses pourtant. Un siècle de lutte ouvrière donc. Un siècle de mépris d’un côté, de détresse de l’autre, d’exclusion. Un siècle de combats, d’autant plus juste rétrospectivement, qu’ils ont été perdus –dirait-on. Ce sur quoi, encore une fois, le livre ne réfléchit pas. Cette défaite. Ré-enracinée ici dans des trajectoires individuelles, biologiques. Dans son nombre singulier plus que pluriel, signé romanesquement. Car l’exemplarité de la mort qui frappe ici est celle des individus. Tout un symbole : c’est dans la chair de l’homme au singulier que s’éprouve, il est vrai, la finitude historique des hommes. Tout finirait donc dans la biographie. Celle des êtres rendus, congédiés, renvoyés à eux-mêmes, à charge pour l’auteur d’en délivrer un message plus universel, d’ouvrir le champ du symbolique pour en dresser les perspectives fécondes. Je veux bien. Mais je ne peux pas ne pas me prendre à rêver de ce qu’un William T. Vollmann en aurait fait. Sommant les uns, poussant les autres, même livrés à la maladie qui enferme le corps dans sa biologie aveugle, pour nous tirer de notre propre lit plutôt que de nous aider à nous lamenter au chevet des mourants. Mater Dolorosa. L’expression est d’Aurélie. On a en tête cette image d’une mère frappée de douleur tenant sur ses genoux son fils mort. J’aurais aimé une autre expression pour témoigner de la souffrance des mères des mineurs. Celle peut-être encore qu’aurait pu saisir l’effort d’une nouvelle Misère du monde (Bourdieu), pour forcer nos beaux discours sur la disparition de la classe ouvrière à comparaître au pied de cette dernière marche de l’espoir des mineurs de Lorraine, un beau jour de 1984, couchés sur le bitume devant Matignon, et sommer les Charles Fiterman et autres Ministres socialistes d’inventer une autre narration pour témoigner de cette défaite de la classe ouvrière, qui était la nôtre et nous a menés tout droit aux années Sarkozy. Car si ce qui est mort dans ces derniers jours, ce sont bien les hommes en effet, c’est aussi tout ce dont nous avons souffert et payé au prix fort, l’humain, seule justification de nos pensées et de nos gestes, fussent-ils politiques, surtout politiques. Et tout le reste en effet, n’est que littérature (Artaud).

  

 

Les Derniers Jours de la classe ouvrière, Aurélie Filippetti, éd. Stock, coll. Littérature française, sept. 2003, 200 pages, 15,25 euros, ean : 978-2234056398.

image : Aurélie Filippetti et les remparts de Longwy.

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 04:45

idealites_mathematiques.jpgQuestion de vocabulaire… Et du système langagier à l’intérieur duquel ce vocabulaire fonde sa possibilité de sens. Jean-Toussaint Desanti découvrit tardivement les mathématiques, longtemps rebuté qu’il fut par des énoncés et des apprentissages délivrés par des maîtres inféconds, qui se protégeaient derrière les énoncés mathématiques pour mieux en imposer les règles… Certes, les règles ont leur dignité. Mais les mathématiques font un usage curieux de la langue. Récepteur rebelle, le jeune Desanti ne pouvait que s’interroger un jour sur cet usage. En quoi zéro est-il un nombre ? Jusqu’au jour où il tomba sur un vieux bouquin de maths du siècle précédent. Un manuel d’analyse d’algèbre, précise-t-il. Et de s’interroger, jeune normalien, sur cette étrange manière de parler de choses qui n’existent pas. De quoi est-il question dans les énoncés mathématiques ? Ou plus philosophiquement : quelle fonction dans le savoir occupent les mathématiques ? Desanti s’interrogea tout d’abord sur les relations que les énoncés entretenaient avec les propositions, et l’exigence de déploiement historique des contenus que ces énoncés transmettaient. Une singulière relation au temps en fait, la vérité mathématique se soustrayant en permanence à ses prétentions. On dit qu’un théorème est vrai. Formulé dans le temps, il ne l’est qu’à condition de passer infiniment ce temps, l’échelle dans laquelle pourtant s’inscrit sa découverte. Le raisonnement est simpliste, mais c’est en s’efforçant toujours à d’aussi simplistes réflexions que Desanti est devenu un grand philosophe. Et c’est par la médiation d’une réflexion sur le temps et l’Histoire qu’il revint aux mathématiques. Et par la découverte de Cavaillès. Philosophe plus que mathématicien, philosophe des mathématiques, creusant l’idée selon laquelle l’opération mathématique se situe dans une paradigmatique. Qu’est-ce que c’est, à vrai dire, qu’une addition ? Comment en rendre compte dans un langage qui ne soit pas celui des mathématiques ? Comment en parler ? Cavaillès avait vu juste : il fallait parler des propriétés de l’opération elle-même, puis, pas-à-pas, décrire l’enchaînement des opérations qu’il fallait produire pour réussir une opération pareille. L’addition s’offrit d’un coup à Desanti sous les espèces d’un objet dont on pouvait définir les lois, et les écrire. Le jeune normalien décida de fréquenter l’œuvre de Cavaillès plutôt que celles des anglo-saxons, car le premier n’était pas un logicien, à la différence des seconds. C’est-à-dire qu’il refusait le point de vue formaliste des seconds, tout comme la tyrannie de la logique dans le champ de la compréhension des mathématiques. Cavaillès avait réfléchi sur le couple opération-objet et l’enchaînement de gestes créatifs qu’il supposait. Il fallait maintenant trouver un vocabulaire plus adéquat pour traduire cette compréhension dans un langage non mathématique. Et commencer par définir les objets des mathématiques. Leurs idéalités. Des objets qui résistaient mais ne cessaient de s’effondrer si l’opération tardait. Des objets qui mettaient constamment en relation l’implicite et l’explicite, mais ne pouvaient tenir sans activité de visée. cavailles.jpgCar un ensemble, nous dit Desanti, est un abîme s’il ne s’inscrit pas dans une opération qui le fait exister. Il lui fallait donc trouver ce langage et ce vocabulaire qui allait pouvoir faire parler les objets mathématiques. C’est dans Husserl que Desanti alla puiser ce vocabulaire. Dans la phénoménologie, non pour écrire une phénoménologie des mathématiques, mais pour inventer une langue capable de décrire la pratique mathématique. Une langue capable de décrire ce phénomène d’un objet qui englobe toutes les activités qui le font vivre, tout l’horizon à l’intérieur duquel il peut se tenir, bien qu’il ne soit jamais déployé, un infini à l’image peut-être de ce monde fini en déploiement qui est le nôtre. Une langue capable de décrire un monde qui ne peut exister que parce qu’une clôture le contient, mais qui demeure un système toujours nécessairement ouvert, infini dans sa clôture. Un objet capable donc d’évacuer le sujet qui l’exprime (dans son sens le plus trivial), mais dont on sait qu’il ne cesse de hanter les consciences créatrices qui l’expriment et sans lesquelles il ne tiendrait pas une seconde. Comment la conscience peut-elle s'organiser au sein d'un tel système ? Desanti retrouvait Bergson et le problème de la conscience créatrice. Achevant de boucler ses années de construction, devenant alors à son tour philosophe.

 

Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 04:41

indignésRappelons tout d'abord que ce qui est fondamental, dans les démocraties "modernes", c’est la fonction d’opposition.

Quant à l'opinion publique, elle est d'abord la forme prise en France par la nécessité de sauver les thèmes d’une opposition politique capable de garantir la démocratie. On peut en déplorer la construction, les égarements, reste une réelle maturité politique d'une opinion publique moins sotte qu'on ne l'imagine. Même si la fabrique de l'opinion publique, elle, masque les mouvements sociaux, qui sont les minorités morales qui instruisent ces thèmes. Masques trouvant leur raison d'être dans cet effet de filtre qu'exercent les médias, un vrai pouvoir politique capable de les laisser s'épanouir ou de les étouffer pour renforcer la puissance publique aux dépens de la société, comme il en va bien souvent en France.
Car les grands médias français ne comprennent qu’une dimension du politique, celle selon laquelle c’est dans l’Etat que le politique se concentre.
Or s’il est vrai que la politique est orientée vers l’Etat, elle ne peut s’y dissoudre.
En outre, le thème qui décline cette conception de la politique, celui de la légitimité, si souvent repris par les politiciens et leurs commentateurs, est non seulement mauvais mais dangereux, car il réduit de fait la complexité du débat politique.
L’opinion publique est l’expression instrumentalisée d’un tel débat, en réalité porté dans son intégrité et son intégralité par les minorités morales évoquées plus haut. Elle se constitue ainsi en médium où infusent les idées, les impressions, les désirs auxquels les médias vont donner forme.
Car les médias ne transmettent rien : ils structurent les thématiques immergées dans l’opinion publique, "pour" la population – une invention politique pour le coup, que se partagent les médias et les institutions politiques.
Pour rappel, cette idée de population est celle qui, comme l’a clairement explicité Michel Foucault, a pris lieu et place de l’idée de Peuple. Médias et Pouvoir politique, en France, ont tout fait pour liquider le Peuple français, une catégorie relevant du politique, de ce politique qu'ils voulaient confisquer pour ne laisser au lieu vacant de la Démocratie que des populations, à savoir des catégories biologiques ou biologisées (jeunes, vieux, ados, femmes, immigrés, etc.), enfermées dans des dispositifs sécuritaires. Des populations devenues sujets et objets des mécanismes sécuritaires
.

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 04:47

palahniuk.jpgLe roman de l’eugénisme démocratique contemporain, serions-nous tenté d’écrire…

Le road-movie d’une jeune mannequin défigurée, flanquée d’un pote bourré jusqu’aux yeux d’œstrogènes, d’un flic interlope et de parents sympathisants Gays et Lesbiens, le tout commençant et s’achevant dans une apothéose de sang et de chairs grillées.

Quand l’équation identitaire contemporaine invite à penser qu’abattre quelqu’un est l’équivalent de tuer une poupée Barbie, pour sûr, aucun d’entre nous "n’arrivera jamais à l’avenir"… Prisonniers d’identités foireuses, ce dont nous avons tous besoin, c’est d’une nouvelle histoire. Mais ce n’est pas si facile. L’héroïne l’expérimente, qui ne sait l’éprouver qu’en avortant sa vie. Roman de critique sociale ? Voire… Dans ce retournement si caractéristique déjà à "Fight club", Palahniuk ouvre à autre chose, de bien plus redoutable. Ce n’est ainsi pas seulement une icône de plus de notre société occidentale qu’il épingle (le mannequin, la mode, la beauté), mais un lieu de non retour qu’il pointe, celui de la domestication de l’être, où il ne nous reste plus assez d’humanité pour nous fournir ne serait-ce que des raisons de la critiquer socialement. Dans cette nasse s’enferre l’héroïne, appliquée à s’autodétruire consciencieusement. Armé d’un style empruntant largement au découpage du récit dans les pages des magazines, fait de renvois et de sauts à suivre qui organisent puissamment une matière insolente, Palahniuk réussit là un livre d’une force rare, et alarmante…

  

 

Monstres invisibles, De Chuck Palahniuk, réédition Folio Policier, mars 2007, 343 pages, ean : 978-2070343935.

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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 04:45

ferry-nietzsche.jpgVoici un titre qui n’a guère de sens (je parle du mien, non celui du coffret…). A priori, la seule lecture que l’on puisse faire de Nietzsche ne peut être que philosophique. Voire… Nietzsche lui-même n’ayant guère accordé de crédit à la philosophie, coupable de sacrifier au nihilisme des formes transcendantales et autres raisons impériales d’une Vérité saisie dans l’existence humaine comme un touchant horizon de l’esprit, autant que du devenir humain… Si peu de crédit à vrai dire, qu’il lui substitua les nécessités de la généalogie comme seule forme acceptable du discours, d’un discours qui aurait tôt fait de couper court à toute prétention théorique de la pensée.

Sur cet amas de cendres qu’était à ses yeux la philosophie, tout juste pouvait-on sauver la forme du commentaire comme seule acceptable de la disputatio. Commentaire aveugle par principe sur ses propres fondements, même à ne cesser de les creuser, aveugle par frustration puisque ne pouvant prétendre à aucun de ces horizons visionnaires du vrai que l’on agite d’ordinaire dans le champ de la raison.

C’est déjà le mérite de l’exercice auquel se livre Luc Ferry que de nous instruire de ce statut de l’effort philosophique dans la pensée de Nietzsche, coupé de toute ontologie, sabordant jusqu’à son socle de connaissance, pour le détourner de toute recherche abusive de la Vérité et ne s’occuper que de généalogie : un art, plutôt qu’une science.

Art de l’interprétation, sans l’espoir de voir cette interprétation attraper la moindre vérité, sans même l’espoir de voir une interprétation l’emporter sur une autre, toute interprétation pouvant être soupçonnée de n’être que le produit d’une histoire, sinon de l’Histoire dans ce qu’elle a de plus dérisoire, quand elle tente de s’écrire au jour le jour. Aucune interprétation ne pouvant se clore sur un jugement de vérité, à tout prendre, l’interprétation libérale des convictions de Nietzsche ne demeure pas moins critiquable que les interprétations gauchistes de notre passé récent…

Mais une relecture qui nous intéresse ici pour ce qu’elle pointe : les malentendus déployés autour de Nietzsche dans les années soixante, soixante-dix. Malentendus ouvragés par des élites balbutiantes qui prétendaient tirer Nietzsche de leur côté et construire, à partir de ses maximes, un cordial capable de dynamiter les sédatifs accumulées dans le périmètre d’un éphéméride qui tournait cours (celui de l’après-guerre).

Le cœur de ce malentendu, au fond, se serait manifesté dans l’extraordinaire ambivalence des engagements, tant artistiques que politiques, de la génération 68. Une génération qui brandit Nietzsche comme un étendard commode, sans se rendre compte qu’il était, intellectuellement, existentiellement, politiquement, à mille lieux d’elle… Qu’on examine en effet ses positons, sa morale hautaine, son mépris de la pitié, de la miséricorde, de la fraternité, de l’égalité, sa détestation de la démocratie, son horreur de l’anarchisme… Il y a de quoi, en effet, se demander comment nos soixantehuitards ont bien pu l’agréger à leur soif d’émancipation…

C’était bien peu comprendre Nietzsche, aux yeux de Luc Ferry. Car la conception qu’il se faisait du sens de la vie n’accordait aucun place aux revendications d’une vie socialement ou politiquement meilleure. Vie bonne, vie mauvaise, cela n’avait aucun sens pour lui : n’était bon que ce qui, presque dans le sens où Spinoza l’entendait, confortait en chacun sa puissance d’être, la volonté de puissance développée par Nietzsche s’énonçant comme volonté de volonté, à charge pour tout un chacun de trouver ce qui lui irait, littéralement, le mieux. Une volonté en outre conditionnée par la nécessité de combiner les forces qu’ils nommaient réactives aux forces actives : conciliant, pour le dire vite, celles qui poussent à la recherche de la Vérité et sa rationalité si contraignante, si "roturière" dans le vocabulaire de Nietzsche, aux forces actives dont le meilleur principe est celui déroulé par l’art, nécessairement aristocratique, porté non par le plus grand nombre mais quelques rares élus, et qui seul a le pouvoir de poser des valeurs que rien ne justifient et dont il n’a pas à se justifier. Ce qui signifiait aux yeux de Nietzsche que l’homme souverain ne pouvait être celui qui rejetait l’une ou l’autre de ces forces.

Nietzsche.jpgRien n’est vrai que le Beau donc, mais un Beau que l’on aurait soumis à la claire rationalité de l’esprit. Et Nietzsche de préférer l’art classique à celui des romantiques, Corneille plutôt que Hugo, l’embellissement plutôt que le Beau au sens où un Baudelaire voulait le poser. L’embellissement comme mise en harmonie de tous les équilibres, soumettant les passions à l’intellect, nécessairement clair et raffiné...

Quant à la vie, elle ne valait d’être vécue aux yeux d’un Nietzsche que dans l’intensité de ces moments dont on ne peut que souhaiter l’éternel retour, où l’être ne cherche plus à transformer le monde mais à coïncider avec lui dans l’un de ces moments de grand style dont nous savons bien, allez, de quoi ils sont faits !

On le voit : rien n’était plus éloigné de Nietzsche que l’esprit de la Révolution.

La génération 68 se serait donc fourvoyée à faire de Nietzsche son héraut. Pas si sûr, on l’observe aujourd’hui, ses thuriféraires ayant tous fini par accéder au pouvoir pour reconstruire leurs bastilles, solidement gardées par des gardiens d’un temple qui nous ont laissés sans voix devant l’Histoire… Mais peut-être a-t-il raison en ce sens que l’instrumentalisation de Nietzsche aura été la forme hypocrite, ou malencontreuse, de la conservation d’un pouvoir qui n’osait dire son nom…

Reste, sur le plan de la méthode, la déconstruction généalogique à laquelle Nietzsche invite. Une méthode plus révolutionnaire que Luc Ferry ne le pense, et dans sons sens le plus trivial même, capable de déboulonner les usages de la pensée et de l’ouvrir à ses assignations politiques, toute pensée ne pouvant que s’offrir comme telle, non pas tant au sens du tout politique galvaudé des années 68 justement, que de celui de l’inscription de toute pensée dans la cité, dans le dialogue, dans le partage des uns aux autres.

Réassigner au fond la pensée de Nietzsche dans le corpus philosophique, comme le fait Luc Ferry, c’est oublier qu’une génération de penseurs, en la déplaçant vers le champ du littéraire, n’ont cessé d’y produire des effets proprement révolutionnaires, sociaux, politiques. Mais certes, l’intérêt de la lecture libérale de Luc ferry est peut-être aussi de nous contraindre à nous interroger sur le sens de nos engagements. L’art d’aujourd’hui est peut-être l’expression la plus forte des ambivalences que pointe Luc Ferry, élitiste quand il se veut égalitariste, conformiste quand il se prétend agitateur, décoratif quand il se veut créateur…

  

 

NIETZSCHE : UN COURS PARTICULIER DE LUC FERRY, coll. L'OEUVRE PHILOSOPHIQUE EXPLIQUEE, direction artistique : PATRICK FREMEAUX & CLAUDE COLOMBINI Label : FREMEAUX & ASSOCIES Nombre de CD : 3, Réf. : FA5233.

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 04:59
desanti-copie-1.jpgLa question fut posée à Jean-Toussaint Desanti en 1986, au cours de l’émission proposée par Jean-Luc Guichet à France Culture, dans le cadre de l’émission Les Chemins de la connaissance.
Elle revenait à ses yeux à poser tout d’abord moins la question du savoir que celle du désir : que désirer savoir ? Voilà la question. Et quant au philosophe, lui qui désire tant savoir, voudrait plutôt saisir une vue satisfaisante et fondée sur les choses, tout en acceptant de ne jamais vraiment y parvenir. De ce point de vue, n’importe qui peut aussi bien philosopher, dès lors qu’il accepte d’affronter certaine inquiétude de l’être, dont celle d’être face aux autres, face à soi, au monde. Pour autant, l’on n’est pas philosophe d’avoir su aller au devant d’une inquiétude qui devrait à ses yeux être universellement partagée. Devenir philosophe suppose autre chose encore : une accointance avec le chemin que la philosophie a patiemment mûri tout au long des siècles. Une accointance que l’on ne peut gagner que d’avoir su rencontrer tout d’abord de l’écrit, de la parole, des êtres, des visages. Car avant même d’entrer dans le chemin de la philosophie, il faut avoir su faire ces rencontres décisives. Ensuite seulement l’on essaiera de rencontrer ces textes, ces paroles, ces êtres, ces visages, qui se montrent pour philosophiques. Les rencontrer, c’est-à-dire entendre ce que la philosophie a à nous dire. Dans une relation personnelle, intime. Il faut en effet qu’elle puisse s’adresser à nous, confie Desanti. Elle peut bien sûr s’adresser de mille façon à soi, mais il faut qu'elle s’adresse, qu’il y ait une adresse. Alors, lorsque l’on est sensible à cette adresse, on peut enfin s’engager sur son chemin. Certes, on peut ensuite en rester au stade culturel. Aimer lire les philosophes, aimer leur fréquentation, sans l’être soi-même. Ou bien la professer. On ne devient philosophe qu’au moment où l’on éprouve l’exigence irrépressible de refaire ce qui a été fait déjà, de creuser un sillon déjà défriché.
desanti-flambeur.jpgOn a son philosophe en quelque sorte, portier d’une aventure unique, qui tout à coup vous bouscule. Un texte suffit, qui étonne et inquiète. Curieux comme Desanti met en avant l’inquiétude dans cette histoire. Et le langage. Comment cela peut-il se dire ? Comment cela s’est-il énoncé ? Comment cela pourrait-il s’énoncer autrement et ce faisant, quelles portes s’ouvriraient alors, quel nouveau chemin de pensée ?
La formation, elle, est institutionnalisée. Il n’en a pas toujours été ainsi : les philosophes de la Grèce antique ont parcouru un autre chemin. Pourtant le leur aussi était balisé par des écrits, des discours qui concernaient déjà les modes d’être des hommes dans leurs lieux : ceux de la mythologie. Un corpus au sein duquel il ont logé leurs pas. C’est cela la philosophie à ses yeux au fond : un mode d’installation dans le savoir. Ensuite il s’agira de produire de la philosophie. Car la philosophie se produit, s’exhibe, se montre, se risque dans une autre forme qui l’identifie clairement : le philosophe doit être dans sa parole, qui devient quelque chose de plus collectif, de plus dialogique au fil du temps. L’identité culturelle du philosophe se constitue dans l’échange, dans le heurt à l’autre. Il doit donc accueillir ces réponses autres, sous peine de disparaître. La philosophie est toujours affaire d’altérité.
Son chemin à lui, Desanti le révèle sans façon : Bergson éveilla son désir de se mettre en posture de comprendre la façon dont il avait conscience. Une invitation à se réapproprier sa conscience. En se posant la question de l’accès à la vie intérieure : de quoi dépend cet accès ? Comment sommes-nous installés dans le flux de la vie ? La rencontre avec Merleau-ponty acheva d’en faire un philosophe. De Merleau-Ponty, il apprit l’exigence de ne jamais dire une chose dont on ne puisse comprendre pourquoi elle est là et comment elle s’adresse à nous. Vinrent ensuite les mathématiques. Une histoire que d’autres avaient commencée, qu’il reformula d’abord en partant d’un questionnement simple, essentiel : pourquoi les hommes ont-ils eu besoin d’utiliser ce détour par la mesure, par la démonstration ?
 
 
Jean-Toussaint Desanti, L'anthologie sonore (enregistrements 1969 - 2000), Frémeaux & associés, 3 Cd-roms, réf. : 3561302523927.
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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 04:51

Puisant aux sources d’un parler populaire, dans une langue familière, négligée, teintée d’archaïsmes aussi bien que de néologismes à la mode, Pasek (1636-1702) écrit à bâtons rompus, passe du coq à l’âne, nous perd en digressions avant de revenir au seul sujet qui l’anime : lui-même, en gentilhomme polonais…
Tandis que Cosaques et Suédois mettent le pays à feu et à sang, il guerroie pour son propre compte, invective ses voisins et se fend de quelques proverbes singuliers : «Quand on ferre le cheval, la grenouille tend la patte.» Il tue, fait main basse sur de menus butins, combat tout de même pour la Pologne,  sans jamais se lasser de provoquer en duel quiconque croise son chemin, et prodigue ses conseils à sa troupe : «Buvez mes gaillards, et quand vous aurez votre content, feu dans les rues ! Nous passâmes ainsi la nuit à godailler.» Un soudard !
Avec son humour bourru et ses récriminations mesquines, il incarne à la perfection le hobereau polonais situé exactement à mi distance du rustre et de l’aristocrate. Un sarmate !
Le sarmatisme est alors l’idéologie politique de la Pologne du XVIIème siècle, liant l’idée de Patrie à celle de maisonnée. Or cette idéologie est celle du liberum veto, qui donne le droit à n’importe quel délégué de faire échouer laDiète (le Parlement), car seule l’unanimité fait force de Loi dans cette étrange assemblée des nobles polonais de l’époque. Une anarchie institutionnalisée, où l’unanimité nobiliaire se délite dans la tolérance envers l’excès individuel…
Une ligue de hobereaux campagnards se révoltant contre la hauteur d’esprit !
La szlachta (noblesse) polonaise, qui avait à la fois l’arrogance de l’aristocratie et la bassesse de la populace, ne vivait alors que dans la méfiance vis-à-vis du pouvoir central, plus jalouse de sa liberté que de celle de l’état polonais. Or pas moins de10% de la population était noble… A côté des magnats fleurissait ainsi une aristocratie pauvre, de «sillons», laquelle, suivant une plaisanterie répandue à l’époque, lorsque ses chiens se couchaient sur ses terres, voyait leurs queues empiéter sur celles du hobereau voisin…
Faisant grand cas de sa loutre apprivoisée, qui refuse de toucher à la viande le vendredi, Pasek ramène exactement sur le même plan ses affaires privées et celles de l’Etat. Il fait ainsi périodiquement inscrire aux délibérations de la Diète ses soucis domestiques. Médiocre, égoïste, cupide, vaniteux, premier orateur de son canton, ce presque « parfait crétin » avec son érudition de collège, ne s’embarrasse pas de l’Histoire.
Son instinct de rapine le porte du reste, au niveau de son œuvre littéraire, à faire pareillement main basse sur tout ce que la langue autorise. Et dans une totale liberté, il mêle les genres et les littératures. Peu lui importe les lourdeurs, les surcharges ; réflexions, vindictes, interrompent constamment le fil de son récit, qui prend du coup l’allure d’une satire, voire, littéralement, d’une authentique farcissure textuelle. C’est que Pasek joue à écrire. Et sa langue se fait protéenne, change sans cesse de sens et d’opinion, caracole sur des chemins douteux dans l’oubli de ses propres intentions.
Ce n’est pas en vain que ses mémoires furent le livre de chevet de Gombrowicz ! Elles mettent en œuvre tout ce que ce dernier revendiquait. Littérature sowizrzalska (baroque si l’on veut), adaptée des Eulenspiegel allemands importés en Pologne dès le début du XVIème siècle, Gombrowicz la mania comme une arme contre la littérature romantique polonaise, qui entendait subordonner l’écriture à l’énoncé d’une vérité supérieure. Contre Mickiewicz, le Grand Homme des Lettres Polonaises, qui assimilait le métier d’écrivain à un apostolat, Gombrowicz brandit soudain Pasek, la gratuité de sa forme, une écriture du présent consommée hic et nunc dans la jouissance du seul instant d’écrire. Pasek donna naissance à un genre : la Gaweda, sorte de roman autobiographicisant, marqué par la présence insistante du lecteur dans l’ombre de chaque phrase, conçu comme interlocuteur retors que le narrateur doit confondre. Gombrowicz en comprit l’intérêt, pour nous offrir des siècles plus tard, une très joviale leçon de littérature !


Mémoires, Jan Chryzostom Pasek, traduit du polonais et commenté par Paul Cazin, Les éditions Noir sur Blanc, mars 2000, 300p, ISBN : 9782882500915

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 04:15

ouverture.jpgL’Euro de football va déferler sur nous et convier à ce regard sans pareil sur des régions d’Europe dont on s’étonne qu’elles soient encore si mal connues : l’Ukraine, la Pologne. Les commentateurs iront exhumer ces visions des guides touristiques d’un autre âge pour en parler, et parler de coutumes, de mentalités, de traditions qui n’existent plus ou qui peinent à survivre. Qu’importe : l’Europe doit plonger ses racines dans le vieux monde à tout prix, puisqu’elle l’est. Et la Pologne demeurer fidèle à sa réception, exotique, étrangère, incarnant quelque génie campagnard défunt chez nous. On nous montrera sans doute des charrettes tirées par des chevaux de traits, comme on n’en peut voir que dans les coins les plus reculés du pays. J’espère me tromper, mais je n’en suis pas certain, tant la volonté d’agiter le mythe des origines est fort encore, ou l’idée de la pureté des nations. Alors, tant qu’à exhumer des vieilleries, sombrons de suite, en ce qui concerne la Pologne, dans ces belles pages oubliées d’une littérature de terroir aux usages désormais triviaux. Littérature de hobereau campagnard, telle qu’elle existait dans les années de l’entre-deux guerres. Arrêtons les pendules, le compte européen ne sait que soustraire le temps au temps. La Pologne éternelle donc, demain l’Ukraine pittoresque, puisqu’il faut bien ne rien apprendre, même si Wanda mérite mieux que son enterrement de seconde classe. Et enfuyons-nous en courant : l’Europe est au prix de notre fuite, notre gueule entre les mains, aurait dit Gombrowicz.

 

wanda"J’ai passé le jour des Morts presque tout entier au cimetière.

Le soleil brillait, mais il y avait du vent et il faisait froid. Les dernières feuilles jaunies et pourries, qui avaient recouvert les tombes étaient déjà balayées et ramassées en tas. De temps à autre, l’une d’elles entraînée et chassée par le vent courrait, courrait avec un doux bruissement par les sentiers sablonneux, jusqu’à ce qu’elle tombât au pied des murs du cimetière (…).

Profond silence. Silence et abandon. Les vivants sont partis. Ils ont laissé aux morts d’humbles marques de souvenir. Sur plus d’une tombe tremble et vacille la lueur débile d’une lampe en verre de couleur ; sur l’herbe morte de plus d’une tombe tranche une fraîche couronne de sapin. Quelqu’un a apporté un bouquet de fleurs en papier et l’a enfoncé dans la fente d’une croix qui penchait vers la terre (…).

J’ai aussi apporté mes couronnes. Je les ai tressées, en me piquant les doigts aux branches des pins que Téos m’avait procurées la veille. Je les ai étalées de manière à presque recouvrir les épitaphes aujourd’hui noirâtres et effacées.

(…) Si le passant veut savoir qui sont ceux qui reposent dans ce caveau, il peut lire en s‘approchant une longue suite de noms dont quelques uns ne résonnent plus que dans quelque vieux corps attendris.

(…) On devine, plutôt qu’on ne lit, les derniers mots.

(…) Ainsi je portais ce deuil étrange et laid ; la robe trop étroite, l’étoffe rugueuse, avec mon visage mince et pâlot, je ressemblais à une orpheline d’asile. Mes cheveux étaient lissés sur le front avec une brosse mouillée pour les empêcher de friser.

(…) Pendant cet automne triste et gris, qui se prolongea, interminable, jusqu’au milieu de l’hiver, je me sentis un être digne de pitié.

(…) Le Jour des Morts est le plus douloureux souvenir de mon enfance, car ce fut ce jour (que) la mort de ma mère tomba sur moi comme la foudre d’un ciel serein.

(…) Elle se tut et porta son regard sur moi. N’avais-je pas mauvaise mine ?

cimetiere-toussaint.jpgAu commencement du mois d’octobre, elle restait de préférence dans sa petite chambre, assise dans le fauteuil que tante Euphémie avait ordonné d’y porter.

(…) ses phrases se perdaient dans le fond de la maison.

Vers le crépuscule, ma mère avait des joues vermeilles. De temps en temps elle relevait la tête et de ses yeux brillants fixait la clarté du jour qui s’éteignait derrière la fenêtre, puis elle reportait son regard sur moi.

(…) Je m’enfuis en courant (…). Je ne savais au juste ce que je redoutais le plus, (…) cette horrible vision peut-être, d’un malheur suspendu au-dessus de ma tête comme un voile noir, prête à tout moment à tomber et balayer devant mes yeux la lumière du jour…

(…) Le seul changement apporté par la dernière semaine du mois d’octobre, fut que ma mère garda le lit.

(…) Désormais elle demeura silencieuse, résignée, les mains croisées sur la couverture. Si je restais trop longtemps dans la chambre, elle m’engageait à sortir.

(…) Et puis tout devint subitement calme dans la maison."

  

 

La Pendule arrêtée, de Wanda Miłaszewska, éditions Perrin, 1929, 258 pages, sans mention du traducteur. Jamais ré-édité à ce jour.

Wanda Miłaszewska (1894-1944) fut l’une des grandes figures de la littérature polonaise de l’entre-deux guerres, cultivant àloisir cette littérature de manoir que Gombrowicz méprisait tant. Une littérature pourtant charnelle, de hobereau campagnard, saisie par les paysages, les arbres et les forêts, le terroir certes, mais au-delà de ce paysage, par sa force d’être, l’esse qui remontait de la Terre quand il venait à nous manquer. Une écriture en quête de sa chair. Wanda avait d’ailleurs fait des étude d’arts plastiques à l’Académie de Peinture de Cracovie. Mariée à Stanislaw Miłaszewski, essayiste, traducteur, elle trouvera la mort avec son mari lors de l’insurrection de Varsovie.

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