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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 06:56

AAA.jpgLe verdict est tombé. On l’attendait depuis des semaines. La France perd son triple A. Avec pour conséquence non seulement un poids plus grand d’une dette qui n’est pas la nôtre, mais l’aggravation du déficit démocratique qui caractérise l’abominable entrée dans ce XXIème siècle décidément pourri.

Demain on nous répétera que le marché reste le moyen le plus efficace pour réguler la vie sociale. Un président en exercice viendra nous l’expliquer, appelant au sacrifice, de la Nation en fait, puisque l'idée de décider démocratiquement sous quelles lois nous voulons vivre est devenue déraisonnable. Sarkozy nous resservira la nécessité d’approfondir les réformes comme l’unique moyen de nous en sortir. Il faudra alléger davantage le service public, le privatiser au motif de l'efficacité et des économies à faire.

Demain on nous conseillera de confier la santé, l’éducation, la collecte des impôts, la sécurité à des sociétés privées. On nous demandera de nous délester de ce qu’il reste de l’Administration Publique pour nous offrir un nouvel A.

Demain, nous devrons substituer aux règles de gouvernement public les règles du management privé. Concevoir l'État, ses assemblées représentatives, ses pouvoirs exécutifs, législatifs, comme des établissements soumis au principe d'efficacité des entreprises – et les détacher définitivement du principe de justice qui définissait l’État démocratique…

Il faudra vider les assemblées élues au suffrage universel de leurs substances pour adopter ce nouveau type de gouvernance au sein duquel les techniciens de la Finance, seuls, auront leur mot à dire.

Détruire l’Ordre Public, déconstruire la République. Calquer la gouvernance nationale sur la gouvernance européenne, enfin délestée de la pesanteur du suffrage universel. Abattre l'État politique au profit de l'État technique.

Demain il faudra en finir avec la souveraineté du Peuple. Il faudra soumettre davantage la Constitution aux exigences de cette construction technocratique (voir l’inscription dans la Constitution de la règle d’équilibre budgétaire). Et ne pas sourire de voir des parlementaires fantoches déchirer au coup de sifflet présidentiel le contrat social. De toute façon le peuple est déjà si peu souverain quand la politique se réduit à des dispositions techniques au service du fonctionnement de la machine financière et de la prétendue régulation de l'économie de marché…

Demain nous n’aurons qu’un seul maître : la Finance. Il faut donc parachever le processus de transformation des démocraties en oligarchies et pour cela, ce n’est pas le Mammouth qu’il faut dégraisser, mais les droits politiques fondamentaux des citoyens qu’il faut lessiver, au kärcher sans doute… --joël jégouzo--.

 

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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 06:41

van-dyck.jpgAnton Van Dyck

Douce fierté des coeurs, grâce noble des choses,
Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois ;
Beau langage élevé du maintien et des poses
Héréditaire orgueil des femmes et des rois !

Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,
Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,
Dans toute belle main qui sait encor s'ouvrir...
Sans s'en douter, qu'importe, elle te tend les palmes !

Halte de cavaliers sous les pins, près des flots
Calmes comme eux, comme eux bien proches des sanglots ;
Enfants royaux déjà magnifiques et graves,
Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,
Et bijoux en qui pleure, onde à travers les flammes,
L'amertume des pleurs dont sont pleines les âmes,
Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;
Et toi par-dessus tous, promeneur précieux
En chemise bleu pâle, une main à la hanche,
Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,
Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux :
Debout mais reposé dans cet obscur asile
Duc de Richmond, ô jeune sage ! - ou charmant fou ? -
Je te reviens toujours... -. Un saphir à ton cou
A des feux aussi doux que ton regard tranquille.

 

 

 

image : Van Dyck, Dédale et icare...

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 06:11

voyelles.jpgLes sciences humaines ont ainsi arraché Proust au silence, à l’indifférence, voire au mépris ou l’hostilité qui entouraient son œuvre jusque là.
De 45 à 70 en effet, leur montée en puissance (sous la poussée du paradigme linguistique), n’a cessé d’accompagner la découverte ou la redécouverte d’œuvres dites ensuite majeures, l’accord autour de leur notoriété prouvant en retour le bien-fondé du procédé interprétatif mis en place.
Au point qu’il est permis de se poser la question de savoir si, au fond, cette montée en puissance ne visait pas d’abord à affirmer un objet nouveau -celui de l’intellectuel français et de ses lieux de vénération : dans la librairie française, le rayon noble est désormais celui des sciences humaines (et non plus celui de la poésie)…
La réception de l’œuvre de Proust, quant à elle, aura été en fait à géométrie variable, même après sa sanctification par les sciences humaines. Tout comme celle d’autres œuvres saisies dans cette période et subissant les mêmes réductions, ainsi de celle de Gombrowicz.
La question de fond reste donc aujourd’hui entière : comment lit-on une œuvre littéraire ? Qu’est-ce qui est lu dans un roman ? Voire : c’est quoi, le lisible d’un texte ? Quand donc un livre doit-il nous tomber des mains ? Et quant à l'oeuvre de Proust, on peut aussi s'interroger sur ce Proust deleuzien qui n'est peut-être plus celui de la madeleine, voire du baiser volé à la mère. Mais en définitive, pourquoi ne tenterions-nous pas, aujourd’hui, d’établir des relations de significations entre toutes les séries possibles de réception d’une œuvre littéraire ?
joël jégouzo--.

Images : manuscrit de Rimbaud, Voyelles…

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13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 06:20

Painter.jpgEn 1959 paraît en Angleterre la première biographie exigente, fondée, argumentée, de Proust, signée de Painter.
L’ouvrage ne sera traduit en France qu’en 1966.
Le texte est capital, car il pose la pierre angulaire de la transfiguration de l’auteur, qui va permettre sa réception dans les nouveaux milieux intellectuels français alors en vogue.
L’écho est immédiat : Barthes écrit sur Proust, rendant possible la récupération de l’auteur par l’intelligentsia de gauche, via le filtre des sciences humaines, psychanalyse en tête et structuralisme à l’appui pour verrouiller le discours.
Proust devient alors un objet savant, l’affaire des érudits, sans que nul ne prête attention à l’ironie d’une sanctification orchestrée à l’âge de la société consommation, au fond confortée par cette disponibilité proustienne au loisir de soi…
proust-deleuze.gifDès 1962, l’œuvre est consacrée par l’étude que Deleuze lui accorde - Proust et les signes. C’est le grand tournant de sa réception et le vrai début de sa canonisation… Avec l’entrée en scène de Deleuze, les études proustiennes vont connaître un essor sans précédent. Revel aura beau tenter une sorte de contre-Deleuze pour arrimer Proust à un autre univers intellectuel, son Sur Proust proférant par trop trivialement, aux yeux de l’intelligentsia dominante, que Proust n’est pas le grand écrivain de l’intériorité mais celui de l’extériorité, rien n’y fait : lire Proust, c’est l’élever dans l’assomption des signes qu'il faut interpréter pour appréhender le monde qu’il a reconstruit. C’est-à-dire explorer, selon la belle formule deleuzienne, les différents mondes de signes qui s’affrontent dans La Recherche.
L’œuvre de Proust n’a ainsi plus grand chose à voir avec un travail de la mémoire, ou plutôt, elle fait son affaire du travail que revêt le sens du terme a-léthèia des grecs anciens (le Léthè est le fleuve de l’oubli), agglutinant la Réalité à la recherche de la Vérité (a-léthèia désigne les deux champs), tâche, précisément, du philosophe tels que les grecs l’entrevoyaient. Une fonction qu’endosse avec talent Deleuze, qu’il active ici à travers son souci de La Recherche, le conduisant à l’interpréter comme une recherche construite sur la manipulation des signes et dont l’objet, encore une fois, n’est pas la reconstitution du passé, mais la compréhension du réel, établie sur la distinction du vrai et du faux.
Enfin, les années 70 verront dans le sillage de Deleuze les commémorations se multiplier à l’infini. Pour les seules années 71 et 72, pas moins de 600 publications voient le jour, dont celle, magistrale, de Tadié : Proust et le roman.
joël jégouzo--.

Proust et les Signes, de Gilles Deleuze, Presses Universitaires de France – PUF, nov. 2003, Coll. Quadrige Grands textes, 224 pages, 12,50 euros, ISBN-13: 978-2130539520

Marcel Proust , George D. Painter, éd. Tallandier, coll. Texto, mars 2008, coffret 2 volumes, 15 euros, isbn : 284734506X

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 06:15

andrea-mantegna-saint-sebastien.jpgIl faudra attendre l'après 1945 pour que la France, et pas seulement sa prétendue élité intellectuelle, se mette à s’intéresser à cet auteur que les anglo-saxons portent aux nues.
Proust fait donc retour, mais il nous revient par des chemins de traverse : Illiers, où dès 47, la Société des Amis de Marcel Proust rachète la fameuse maison pour en faire un musée.
C’est le Proust de Combray que l’on célèbre alors. Or cette célébration formule une opération particulièrement intéressante dans la construction de l’imaginaire des Lettres françaises : celui de l’asservissement de la fiction à une pseudo réalité : celle de l’œuvre romanesque !
C’est, après Balzac, la seconde fois que la mémoire française opère à une telle supercherie : l’œuvre de Proust va modéliser la réalité. A Illiers, on reconstruit plutôt qu’on ne restaure, une maison telle que Proust l’a décrite dans son œuvre, non telle qu’il l’a vécue… Du coup, La Recherche devient une sorte de fonds biographique dans lequel puiser.
De 1955 à 1960, Combray devient donc le passage obligé, non seulement de la reconnaissance de l’œuvre, mais de sa fortune, en particulier dans les manuels scolaires. Mais c’est aussi la période du grand tournant de la réception de l’œuvre en France, qui s’opère sous la pression de l’admiration anglo-saxonne et la découverte des Cahiers et autres manuscrits. On publie alors Jean Santeuil (son premier roman), et le Contre Sainte Beuve, qui mettent fin à la légende d’une vie d’abord consacrée aux mondanités avant de s’être tournée vers l’écriture. Car ce que l’on découvre en effet, c’est que Proust écrivait depuis toujours, qu’il n’avait jamais cessé d’écrire, de modifier, remanier, réécrire des milliers de pages d’une œuvre foisonnante. Un tâcheron ! Un gratteur infatigable, opiniâtre, si bien que sa réception, en prenant acte, se voit contrainte de le placer dans une série nouvelle, un lignage pour le coup plus habituel, sinon très français, renvoyant à un thème littéraire enfin exploitable par la critique nationale : celui du salut par l’écriture que modélise, entres autres, La Nausée de Sartre. En mixant cette nouvelle lecture française avec les lectures anglo-saxonnes, la France «découvre» finalement en lui un critique de la mondanité et en fait une sorte de Proust célinien, l’homme d’une nouvelle critique sociale. Du coup, toute l’œuvre se voit réévaluée, ainsi que tous les aspects de la personnalité de son auteur. L’homosexualité de Proust par exemple, est cette fois mise en orbite autour de celle de Genêt, pour devenir pour le coup acceptable désormais -mais il est rvaiq ue l'époque a bien changé.
joël jégouzo--.

Image : Le Martyre de saint Sébastien, de Andrea Mantegna, 1456-1459, que l’on peut admirer au Musée du Louvre.

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 06:46

1934Dans les années 30, les choses ne s’arrangèrent pas, surtout après la publication de la fameuse enquête d’Alfred Tarbes, qui visait à identifier le sentiment national au sein de la jeunesse française, pour mieux en affirmer l’idéologie, forcément nationaliste.

L’enquête paraîtra dans sa version intégrale en 39…

Alfred Tarbes et Henri Massis, les auteurs de cette grande manipulation d’opinion, de celles que l’Etat français aime à fabriquer de loin en loin, livrèrent leurs conclusions dans les colonnes du journal L’Opinion, qui avait très innocemment commandité l’affaire.
Ils dessinèrent alors le portrait d’une génération nationaliste, religieuse, sportive, et bien sûr très à droite. L’enquête deviendra l’épicentre d’une vague nationaliste qui submergera la France. Evidemment, les réponses publiées ne reflétaient que très acessoirement les réponses collectées : n’étaient retenues en gros que celles qui exaltaient le nationalisme français. On fabriqua ainsi de toute pièce une mentalité générationnelle qu’on offrit clé en main à une génération de jeunes intellectuels qui n’eurent plus ensuite d’autre liberté que d’y adhérer…

Dans ce contexte, Proust apparut comme un écrivain dévoyé, sinon dangereux. Massis n’hésita du reste pas à tirer le meilleur parti possible de cette situation en publiant en 36 un ouvrage intitulé Le Drame de Proust -qui n’aurait été autre à ses yeux que son homosexualité. Proust était malade, l’homosexualité une maladie (on a vu récemment un dirigeant politique français penser de même), restait à plaindre l’homme et à en détourner la jeunesse française.

De 1930 à 1939, la pauvreté de la critique proustienne en France est alors non seulement pitoyable, mais fait peur… Fort heureusement, le reste du monde le découvre. Proust est alors l’objet d’une reconnaissance étrangère : anglais et allemands en tête, de Spitzer à Beckett.

C’est qu’il vient d’être traduit en Angleterre, où il devient, tout comme aux Etats-Unis, le sujet de séminaires universitaires. Se met dès lors en place le schème d’une écriture proustienne venant clore le XIXème siècle.

En France, les critiques ne parviennent pas à publier leurs réflexions sur Proust. Albert Feuillerat devra ainsi y renoncer pour publier son Proust aux Etats-Unis (1935), et jusqu’en 45, les rares thèses françaises sur Proust ne permettront pas aux quelques thésards aventureux qui les soutiennent de faire carrière.—joël jégouzo--.

image : 1934, parade nazie à Nuremberg...

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 06:10

nrf-1923---copie.jpgReprenons : dans les années 20, Gide n’aimait pas Proust, qui le lui rendait bien. Mais en 1920, la position de Gide était beaucoup plus en vue que la sienne. D’autant que dans le même temps, les Quatre « M » des Lettres françaises ne le prisaient guère non plus : Mauriac, Maurois, Montherlant, Morand.
Ajoutez que les surréalistes le détestaient (pour l’anecdote, le jeune André Breton corrigea les épreuves des textes de Proust chez Gallimard), que les existentialistes prirent le relais de cette détestation, Malraux en tête, puis Sartre, qui voyait en lui un romancier de la psychologie (dans Les Temps Modernes, Sartre affirmera que : «son œuvre continue de répandre le mythe de la nature humaine»), et qu’enfin la phénoménologie, alors en vogue dans les années 30, l’ignorait superbement...
Quant à Céline, s’il saluait volontiers l’intelligence du comique proustien et son sens de la dérision humaine, il l’abominait lui aussi tout aussi cordialement.
Bref, tous les courants de la littérature française des années 20/30 demeurèrent hostiles à Proust, malgré sa garde de fidèles : Gaston Gallimard et Rivière, qui lui consacra le premier numéro spécial de la NRF, en janvier 1923 (Proust est mort en novembre 22).
corresproustgallimard.jpgUn numéro spécial qui, évidemment, vit se bousculer les contributions, pas tant à cause de Proust qu’à cause de la gloriole d’une parution dans la prestigieuse revue (excepté Aragon, qui refusa d’y collaborer ; mais Aragon il est vrai, n’avait pas besoin d’y signer un article pour asseoir sa notoriété).
Le tout donna un curieux mélange où presque tous les auteurs (sauf Daudet) y allèrent de leurs pincettes de peur de se compromettre, soit à l'avoir par trop flagorné , soit au contraire de l'avoir mignoté.
Gaston Gallimard avait beau faire, Proust demeurait en France persona non grata. Gaston se mit alors en tête de publier un Proust convenable, découpé en morceaux choisis, comme un grand classique. Un Proust édulcoré parut, celui de Combray, celui des souvenirs d’enfance, bref, un Proust soigné et endimanché. Sans doute s’agissait-il alors de couper court à la réputation sulfureuse qui affectait l’œuvre après la publication d’Albertine disparue, le magistral coming out de Proust. Mais rien n’y fit : Proust passait pour un pédéraste mondain, les donneurs de leçon s’en donnaient à cœur joie : cet auteur était décidément infréquentable…
--joël jégouzo--.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 06:21

derniere_proust.jpgEn 1913, Un amour de Swann est tiré à 1750 exemplaires.
De 1913 à 2000, son tirage sera inférieur à 2 millions, tandis qu’A L’Ombre des jeunes filles en fleur connaîtra un tirage à peine supérieur au million d’exemplaires.
Par comparaison, L’Etranger de Camus connut un tirage pour le seul livre de poche supérieur à 7 millions d’exemplaires, soit autant que Le Petit prince.
Mieux : de 1919 à 1940, Swann ne sera pas édité à plus de 80 000 exemplaires…
Pour quelles raisons une si piètre diffusion et finalement, une si laborieuse reconnaissance en France, quand aujourd’hui on ne trouve personne pour contester la puissance de cette œuvre ?
Pour nombre de commentateurs, cela aura tenu en fin de compte au fait que Proust n’aurait avant tout guère proposé de vision sociale du monde à une intelligentsia en quête d’une offre sur le sujet, lui permettant de thématiser ses propres justifications sociales. L’œuvre aurait au contraire exhibé une classe sociale désuète, étalant des personnages qui ne travaillaient pas, excluant Dieu et toute transcendance, n’ouvrant aucune perspective sereine sur le plan de l’amour, et pour finir, exhibant un personnel beaucoup trop masculin. Une œuvre «fécondée», transcendée par aucun «civisme» pour conclure, dans un pays où le civisme se devait d’être une valeur, au moins pour les gens de Lettres –qui n’avaient certes pas nécessairement à l’être, mais devaient du moins le donner à lire…
Mais alors, comment expliquer ensuite sa montée en puissance dans l’imaginaire cultivé ?
En tentant de prouver que cet imaginaire ne puisait désormais plus aux fontaines du «civisme» ?
joël jégouzo--.

Image : manuscrit de la dernière page du temps retrouvé.

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 08:17

alternatives-eco.jpgLa très libérale revue Alternatives Economiques publie un volumineux dossier dans son numéro de janvier, consacré au bilan de la Présidence Sarkozy. L’heure des comptes a donc sonné, y compris dans le camp libéral, qui voit sans bonheur le chef de l’Etat briguer un second mandat. Car qu'il s'agisse d'éducation, d’emploi, de pauvreté, de sécurité ou encore des finances publiques, le moins qu’avouent les éléments les plus lucides de son camp, c’est que ces comptes ne sont pas bons. Mais alors, pas bons du tout… Ils sont tellement mauvais même, qu’à leurs propres yeux il faudrait être sacrément myope pour ne pas voir que la crise n’y est pour rien, ou si peu, dans ce désastre, autant moral que politique, social ou économique. Et pour la revue, ce sont avant tout les politiques conduites depuis 2007 qui sont en cause. Des "erreurs" s’efforce-t-elle d’excuser. On voudrait bien le croire, n’était une volonté politique très sûre au contraire, qui aura par exemple joué en toute connaissance de cause du bouclier fiscal contre la Nation pour enrichir le camp de celui que des sociologues avertis ont qualifié à juste titre de Président des riches.

Il suffit au fond de lister les engagements de campagne et de les comparer aux résultats en fin de mandat pour s’en rendre compte. Le président a beau tenté de s’abriter aujourd'hui derrière la crise pour expliquer une situation particulièrement dégradée, avec la récession qui s’apprête à camper dans notre futur, 4,8 millions de personnes inscrites à Pôle emploi (un record pour la Vème), une dette publique de près de 1 700 milliards d'euros (500 de plus qu'en 2007), sa responsabilité est totale…

Et c’est bel et bien le programme qu’il a mis en place dès le printemps 2007 qui a dégradé le pays. Il n’est pas même la question de la sécurité qui n’y échappe : le bilan est là aussi nul, aucune amélioration n’a été constatée sur le terrain.

Aux yeux de la revue, c’est évidemment surtout en matière de finances publiques que les décisions de Nicolas Sarkozy auront été les plus pénalisantes pour la Nation. Et le numéro de constater qu’en fait, c’est le modèle social tant vilipendé par le président des riches qui a, dans les faits, permis d’amortir le choc de la crise ! Les RTT en particulier, qui ont permis aux entreprises de limiter la casse en jouant sur l’aménagement du temps de travail ! Le monde à l’envers ! Toutes les mesures prises par le chef de l’Etat ont, de ce point de vue, joué contre l’emploi : c’est l’exemple de la défiscalisation des heures supplémentaires, cassant le marché. Si bien que le gouvernement lui-même a dû revoir précipitamment cette fumeuse copie de campagne et revenir sur la plupart des dispositions prises en début de mandat : abolition du bouclier fiscal, révision du régime social des heures supplémentaires, etc… Révision au demeurant avortée, pour des raisons idéologiques, belliqueuses à n’en pas douter, mais dans un combat mené contre la Nation, comme celle du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant en retraite, dont on mesure aujourd’hui combien il a aliéné durablement la structure de la gestion publique, renvoyant l’Administration française à ses heures les plus sombres… L’Ecole ? Détruite. La Santé ? Détruite. L’Emploi ? Détruit. Ne reste que l’austérité en guise de politique, qui ne fait, aux yeux des spécialistes, qu’aggraver la crise plutôt que la résoudre… Mais le plus dommageable aura été sans doute cette stigmatisation des étrangers et du monde arabe, ouvrant une béance dans les mentalités et créant les conditions d’une rupture civique si grande qu’elle est aujourd’hui lourde d’une menace atterrante, dont nous sommes loin de pouvoir évaluer toutes les conséquences. --joël jégouzo --.

 

Alternatives Economiques n° 309 - janvier 2012

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 08:52

the-wire-essai.jpgDes universitaires français se sont toqués pour la série américaine diffusée par Canal Jimmy en 2004. Un engouement qui nous vaut un ouvrage étonnant, ne proposant aucune synthèse d’ensemble mais désarticulant au contraire la perspective que l’on aurait aimé avoir sur la série. Chaque contributeur est ainsi appelé à présenter les principaux personnages comme bon lui semble, traitant à sa guise les grandes lignes de la série et pour compliquer le tout, chacun ne s’affairant que de sa saison sans l’articuler aux autres, le plus souvent dans une approche formelle de l’esthétique mise en place par le réalisateur, au risque de rejeter l’explication socio-politique aux calendes et cela, bien que la série soit clairement identifiée ici comme l’une des plus incroyables qui ait jamais été proposées, composant littéralement la diagnose du monde dans lequel nous vivons. Mais une diagnose syncopée, détraquée elle-même, que chaque essayiste saisit comme il le peut, sans éviter les divergences avec les autres contributeurs, exhibant même à loisir sa différence d’interprétation, voire les contradictions qui aboutissent au fond à nous présenter six versions de The Wire… Fuck le savoir, la science, l’unité d’un texte qui prétendrait surplomber cet étrange objet télévisuel !

saison-1-episode-4.jpgLa saison 1 est d’ailleurs tout entière appréhendée sous cet angle. Fuck Baltimore. L’une des villes les plus riches des Etats-Unis. Où rôde la plus sauvage misère. Baltimore où s’ouvre la boîte de pandore : un meurtre vieux de six mois. Caméra à l’épaule, documentaire. Le dossier de police mentionne un certain Dee, neveu d’Avon Barksdale. Deux inspecteurs lui colle aux fesses, bien que le crime ait été perpétré en dehors du périmètre de leur juridiction. D’où la nécessité de monter une équipe spéciale pour cette opération très spéciale. Episode 4, saison 1. La scène est médusante. Aphone. Lourde de son silence. Au-delà de tout ce que les séries savent faire. La reconstitution, théâtrale : The Wire n’est pas une série d’enquête policière. Fuck les Experts, si prévisibles. Mais c’est aussi le Fuck des flics sur la scène de crime, disant l’ennui d’être là, la déception d’une piste qui mène à l’impasse, l’horreur d’un théâtre urbain aussi parfaitement compulsif.

Les flics enquêtent sur un réseau de trafic de drogue dirigé par Avon Barksdale et son bras droit, Stringer Bell. Intouchables. Fuck. On en compte pas moins de 66 dans l’épisode. Dédaigneurs ou vengeurs. Dans un spectacle parodique de tout l’univers du polar américain. Un Fuck adressé en somme à tout ce que la série ne veut pas être, de FBI porté disparu aux Experts. Refusant leur narrations naïves. Fuck le show des fictions, marmonné par des comédiens trouant de part en part leur personnage sous la pression de l’odieux qu’ils doivent animer.

thewireCar The Wire refuse la fiction plus encore que les habitudes de la fiction policière, et fait de son refus un effet. Fuck. Une grande série ironique donc, cabotine peut-être. Entre le plain-pied documentaire, le reportage et l’épaisseur de l’esthétique télévisuelle. Une série difficile à suivre par le nombre de ses personnages, de ses intrigues, dont elle ne cesse de ré-élaborer les effets dans le temps, cultivant à l’envi sa volontaire illisibilité –mais le monde n’est-il pas comme ça, après tout ?

Et pourtant The Wire ne cesse de dresser le portrait d’une vraie ville, Baltimore, pour y démonter les rouages du politique, du social. Une diagnose, oui : celle d’un monde en perdition, le nôtre, de plus en plus brutal, de plus en plus cynique, corrompu au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer, et où la soif de justice a définitivement tourné court. Et cela sans démonstration, dans un fonctionnement narratif qui est pourtant celui du journalisme, s’efforçant de restaurer ainsi, dans la fiction télévisuelle, ce que nous avons perdu dans la réalité de la Polis : la question du vrai. Narrer le vrai. Restaurer le royaume de l’information, tellement biaisé désormais, factice dans ces médias qui n’ont eu de cesse de nous tromper, de nous leurrer, de nous aliéner à l’encan du profit. The Wire ? Une machine à fabriquer de la bonne télévision en somme. Mais une série qui fracture la structure du savoir, montrant plus qu’elle ne démontre par des artifices conceptuels, que le savoir est nécessaire et impossible tout à la fois, disponible et inutilisable désormais. Une série animée de la volonté de dire le politique aujourd’hui, au sein duquel la chaîne de commandement somme de se détourner de toute exigence de Vérité. The Wire est ainsi une fable à la recherche d’une morale introuvable –plus introuvable encore que ne le serait ce fameux Peuple passé il y a peu pour pertes et profits par la classe politique, en attendant que son retour ne nous submerge ici et là. --joël jégouzo--.

 

The Wire, reconstitution collective, sous la direction d’Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, éd. Les Prairies ordinaires / Capicci, sept. 2011, 174 pages, 16 euros, ean : 978-2-35096-004-3.

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