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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 05:46

emmaDes bribes. Najmeh, étoile en persan. Son nom d'enfance. En prison, on l’avait nommée Nasserine. Elle commença plus tard à écrire sous le nom de Homa Dejam, avant de s’exiler en France pour prendre le nom de son mari et à la mort de celui-ci, celui d’Emma, en souvenir de l’Emma Bovary de Flaubert. C’est un peu ce chemin de Najmeh à Emma que ces fragments de vie nous content, dans le flottement constant d’une identité qui a vacillé un jour en Iran. Des parcelles de terres promises, celles de l’enfance en particulier, sauvées du désastre entre l’ici et un ailleurs qui n’existe sans doute pas, plus. Avec en outre sans cesse la nécessite  de se recréer soi-même. De l’enfance de Najmeh en Iran, pourtant, de minces écarts nous différencient. La bourgeoisie iranienne ne vivait guère autrement que nous à Paris. Tout juste les quartiers pauvres de la périphérie paraissent à peine plus indigents que les nôtres. Pour le reste, la même légèreté d’une enfance privilégiée, le même appétit de savoir et l’école pour rythmer les jours. Vision sereine d’un ordinaire arrimé à la fluidité du récit. Peut-être tout juste cette tradition de se marier jeune, le rêve prématuré bien souvent de quitter au plus vite les terres de l’enfance quand chez nous on y campe indéfiniment. Mais bientôt le paysage politique change, arrachant les familles à elles-mêmes. Partout Najmeh côtoie des enfants de prisonniers politiques. L’exil ouvre ses tranchées, engloutit les vies dans l’éparpillement des amis de jeunesse. Déjà s’avance l’âge des regrets. Il ne reste bientôt que les bribes de la mémoire recomposée, des instants échoués, le compte des temps révolus, des amis perdus. Et l’exil, l’inquiétude pour les siens restés au pays, le dur labeur d’avoir à vivre l’espoir dans une autre langue que la sienne.  

 

 

Eclats de vie – Histoires persanes, Emma Peiambari, L’Harmattan, février 2014, 124 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-343-02670-1.  

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 05:25
hunt.jpgL’Amérique au XIXème siècle. Au milieu du siècle. Le Sud de cette Amérique, modeste et humble, travailleuse, esclavagiste. Où rôde encore le souvenir des batailles sanglantes pour la conquête de la Fédération. L’Amérique des cabanes, des grandes propriétés foncières qui se mettent en place à coups de fouet et de pendaisons maniaques. L’Amérique de la grande misère humaine. Un couple de fermiers. Whasp. Modestes encore, mais bien décidés à s’enrichir. Ils travaillent moins dur cependant qu’ils ne mènent une vie effroyable à leurs cinq esclaves noirs. L’horreur accorte de l’Amérique raciste. De celle des élevages de porcs, où la vie des porcs importait plus que celle des noirs qui aidaient à bâtir des fortunes. Le porc comme allégorie d’une Amérique blanche et glauque. Et puis Horace, Ulysse, Cleome, Zinnia et Alcofibras, «leurs» noirs. Enfin, les témoignages, des deux femmes surtout, deux voix saisissantes qui s’entrecroisent. Ennemies sanglées de violences. Mais plus vraiment de méchanceté. L’une blanche, l’autre noire. La blanche a fait payer très cher à la noire d’avoir été l’objet sexuel de son mari pendant des années. Pendant des années elle lui aura fait vivre un véritable martyre, jusqu’à la mort de Linus, le mari en question, tué un jour d’un croc de boucher dans la nuque. Alors l’esclave noire s’est retournée contre sa maîtresse, pour lui infliger à son tour une violence inouïe.  La blanche raconte. Ces quelques jours de son calvaire. Dans un récit qui met à plat toutes les perspectives. Les faits. Simplement. Sans jugement de valeur. Sans même une plainte légitime. Les faits. Ce qu’elle endure. Quelques jours d’une atroce vengeance.  Elle vit dans l’Indiana aujourd’hui, où l’autre, la noire, son ancienne esclave, viendra un jour sonner à sa porte pour savoir. Et s’en ira sans avoir rien appris de décisif sur cette femme qui l’avait tant martyrisée. Cinquante ans plus tard donc, se remémorant ce comté de Charlotte où l’on pendait les noirs aux arbres presque par amusement. Entre elles, deux cadavres. Celui d’un esclave noir tout d’abord, le frère de Zinnia, Alcofibras, que Linus, le mari de la blanche, songeait à donner à manger à ses cochons. Et le cadavre de Linus, attablé une semaine entière à la table familiale, se décomposant sous les yeux de sa femme, qui le haïssait depuis des années. «La haine ne rend que la haine», mais l’Amérique d’alors n’était qu’un lieu de douleur et de meurtre. En particulier pour les noirs, dont nul ne saura jamais ce que c’est que d’avoir été dans les chaînes. C’est ce corps supplicié de la mémoire noire que Hunt nous restitue avec une force incroyable. Dans une écriture souvent en retrait de toute émotion, d’une émotion qui de toute façon n’atteignait en rien les consciences d’une Amérique qui n’a jamais rien expiée. Impossible conscience, cinquante ans plus tard, quand la blanche ne sait que se retrancher derrière sa bonne conscience niaise : «mes parents étaient de bons chrétiens», qui torturaient par habitude les noirs du comté de Charlotte.
Les Bonnes gens, Laird Hunt, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut, Actes Sud Editions, collection Lettres anglo-américaines, 5 février 2014, 242 pages, 21,80 euros, ISBN-13: 978-2330027513
 
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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 05:53

 

Radnoti-Miklos.jpgMIKLÓS RADNÓTI écrivit son dernier recueil de poèmes alors qu’il se trouvait dans un camp de travail. Fuyant l’avancée soviétique, les nazis poussèrent leurs prisonniers dans une marche forcée qui dura des mois. Une marche de l’épuisement.

«La mort, dans la poussière / ardente de la Voie Lactée /, marche et poudre d’argent / ces pauvres ombres qui trébuchent.»

Une marche imposée par le boucher nazi vers une destination de longtemps mûrie, celle de la mort bestiale. A la première halte, 500 prisonniers sont massacrés. Il en reste 400. Les tueries se succèdent.

«Toujours en quelque lieu l’on tue : au sein d’une vallée aux cils clos, sur une montagne fureteuse, n’importe…»

MIKLÓS RADNÓTI écrit encore, les pieds ensanglantés : 

«Du mufle des bœufs coulent sang et bave, / tous les prisonniers urinent du sang, / nous piétinons là, fétides et fous, (…)», et meurt. 

 

Marche forcée, MIKLÓS RADNÓTI , Œuvres 1930 – 1944, traduit du hongrois et présenté par Jean-Luc Moreau, éd. Phébus, avril 2000, 190p., 19 euros, EAN : 9782859406080

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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 05:26

pongenotes.gif"Parler les choses", dit Ponge, et non parler des choses. 

Reprendre ce parti pris des mots connaissant la clôture du langage, dans l’illusion de dire les choses, sans rajouter à leur monde le raccommodage du nôtre, ravaudé au fondement du mot. Pour n'exprimer peut-être ni vérité ni quelque souffrance, et se contenter de travaller simplement la langue dans son matériau, comme dans cette sorte de peu mallarméen -que Mallarmé finit par disperser au-dessus de nos têtes ("ce n’était donc que cela, la création littéraire, un pur jeu formel ?").

A quoi relier le langage ?

Ou bien chercher, à l’intérieur du même, dans ses recouvrements bêlants, une épaisseur,

creuser jusqu’à la matière sensible, l'analogue inaccessible des choses ?

N’y aurait-il que du tragique à prendre le parti des mots ?

(Quid de la jouissance ?).

ponge-visuel.jpgMieux vaut retourner les mots encore, défigurer le beau langage comme le conseillait Ponge.

Refuser la fermeté péremptoire des cénotaphes.

Le parti pris des choses, donc. Qu’un galet nous remonte au Déluge -(Paulhan s’en agaçait, prétendait que Ponge confondait (il le dira), poésie et méditation).

Méditer, alors.

Méditer l'appel des choses dans leur secret mot d’ordre, loin du ravissement citadin, comme si les mots pouvaient avoir partie liée avec la nature. Le brin d‘herbe, le coquelicot, que risquer à le dire ? Il faut de toute façon s’arracher à la rumination langagière ambiante.

Ponge situait le lieu où les choses étaient au Chambon-sur-Lignon, croyant toucher à l’illumination rimbaldienne en caressant le rhum des fougères, ces fougères, enracinées dans son regard.

Ni ceci ni cela pourtant, la conscience épouse par trop la raison pour occulter les choses et le sensible de l’émotion. (Moins panthéiste qu’on a voulu le croire cependant, l’ami Ponge, plus chrétien qu’il ne l’a avoué dans ce renversement des arrogances quand refait tout le chemin de l’évolution vers la cellule, en réserve de l’humain).

Les façons du regard alors. Ponge dit l’œil, cette supplication "aux muettes instances que les choses font qu’on les parle pour elles-mêmes, en dehors de leur signification".

Ne resterait qu’à se lancer, décrire la sympathie universelle comme il l’écrit en 1953, cette "motion que procure le mutisme des choses qui nous entourent". Franciscain, Ponge. S'épinglant au premier brin d’herbe venu pour découvrir qu’il n’y a rien à entendre : la feuille ne dit que l’arbre.

ponge-folio.jpgParler les choses, s'y efforcer, et jouir de l’énoncé.

Parler les choses, non pas décrire leurs qualités –cela, c’est l’affaire des botanistes. Mais contempler leur reflet en nous. Peut-être même pas : se reposer en elles, accomplir cette sorte de retour vers la douceur immanente des choses, que Ponge appelle raisons de vivre.

En 1947, Ponge donne une conférence : "tentative orale", au cours de laquelle il fomente une forêt dont les "troncs gémissent, (… les) branches brament". Elle rend un son, cette forêt. Alors Ponge de se rappeler Malherbe, qui savait muer la raison en réson. La résonance. Dans quel vide de pensée la faire tenir ? L’arbre de Ponge nous en dit-il quelque chose ? Que la forêt ne soit plus une métaphore ! Le sens se donne et se retire, dans sa copieuse foliation.

Mais son De natura rerum, au fond, bruissait peut-être encore de trop de l’infime manège du verbe des salons. L’évasion en fin de compte, plutôt que la contemplation, voilà ce qu'il nous faut : le poème comme phénomène, exclu de la Cité.

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 05:03

lingua franca   

Pendant des siècles, les échanges entre riverains de la Méditerranée se firent dans une langue étonnante : la lingua franca. Méprisée, ignorée par les universitaires. Les travaux de Jocelyne Dakhlia (EHESS) viennent aujourd’hui en révéler l’importance. Cette langue a surgi dans un contexte complexe, au sein de cet espace méditerranéen fragmenté en mille familles linguistiques, romanes, sémitiques, slaves, etc., articulant des clivages religieux sévères. Elle apparut semble-t-il dès le XIIème siècle, au Proche-orient, pour connaître son apogée à l’époque moderne. A quoi devait-elle son succès ? A la simplicité de son apprentissage, certes, indique Jocelyne Dakhlia, mais tout en soulignant ce qui, au fond, était sa caractéristique majeure et pour nous la plus intéressante : l’absence de dimension identitaire dans sa structure même, laissant le grain des voix filer comme il le voulait entre les rives de ces mondes allochtones.

otsiémi-boucheAucune des cultures concernées ne se l’appropria. Essentiellement parlée, sa forme resta labile, ouverte aux apports, sans cesse renouvelés. Une langue qui ne connut pas non plus le phénomène de la créolisation. Mais pour le monde cultivé d’alors, un jargon. Dépréciée mais efficace, avec son socle roman, franco-provinçal plus exactement, italien sur les versants du Levant, espagnol au Maghreb, s’enrichissant de mots arabes, turques, etc. Il n’est pas jusqu’à Molière qui ne s’en soit fait l’écho dans ses pièces, comme dans Le Bourgeois gentilhomme.

Une langue dont l’usage, étudie Jocelyne Dakhlia, ne se limitait en outre pas aux seuls échanges entre maîtres et esclaves, comme on a pu le croire longtemps, mais partagées entre esclaves razziés de tous les coins du monde, l’apprenant pour communiquer entre eux, elle permit d efaire surgir un espace où témoigner de leur condition. Langue des marchands et des populations urbaines, elle poussa même ses mérites jusque dans les négociations diplomatiques.

C’est la colonisation française qui mit fin autoritairement à cette expérience linguistique. Au départ, on fournit aux soldats de l’Expédition d’Alger (1830) des lexiques en lingua franca. Mais très vite son usage fut interdit, pour être remplacé par celui du français. Ironie du sort, de nos jours, une lingua franca s’invente de nouveau en Algérie, dans les relations marchandes entre algériens et… chinois. Ailleurs, en Afrique par exemple, un français s’invente, truculent, comme dans le cas des romans de Janis Otsiémi, spectaculaires, véritable indigénisation de la langue française, la déployant dans de nouvelles ressources langagières, trépignant de trouvailles, inventives à l’extrême et ne gaspillant jamais son français en formulations marmoréennes. Une chance pour nous qui parlons trop souvent notre mauvais français d’apparat : l’espoir d’un monde plus complexe !

 

 

J. Dakhlia, Lingua franca. Histoire d’une langue métisse en Méditerranée, Actes Sud, 2008, 591 pages, EAN13: 9782742780778.

Article du Monde du 17 février 2010, sur l’usage d’une langue cassée entre chinois et algériens.

NRP, septembre 2010, n°619, issn : 1636-3574, 7,50 euros

Janis Otsiémi, La Bouche qui mange ne parle pas, éditions Jigal, septembre 2010, 15 euros, ISBN 978-2-914704-73-1

 

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 05:08

rimbaud-ferou.jpgRimbaud l’Ardennais doublait son appétit de savoir d’une féroce volonté d’exploration. Tout l’atteste dans ses écrits, le jeune Arthur déjà, défiait le grand espace vacant des plaines autour de lui et cette absence où il voyait, lui, affleurer partout un paysage étoilé. L’étroite vallée de la Meuse, la succession des forges qui font comme un écho au vacarme des enclumes, Rimbaud très loin dans les chemins déjà, allé… Heureux marcheur, rêveur à l’entrelacs des rivières et des forêts, contemplateur de leur ordre secret. La grande route par tous les temps, déroulant devant lui sa géographie sentimentale.

La société savante des géographes lui a donc consacré un colloque. Penchée sur ses écrits, elle a tenté pour nous d’en débusquer les paysages, savourant l’hydrographie des océans, de la Meuse ou de la flache, cette mare des forêts sombres où Rimbaud volontiers s’oubliait. Les géographes se sont disputés ses mérites, jusqu’à s’entendre sur le vrai sens de cette pulsion exploratoire toujours à l’œuvre dans sa vie, et qui offrit à la poésie son seul vrai horizon : non l’assurance de quelque bon mot, mais l’annonce d’un verbe enraciné au plus profond de l’être, jaillit pour «trafiquer dans l’inconnu» (lettre du 4 mai 1881).  Rimbaud finalement en possession d’innombrables paysages, des plaines de Souabes à Jérusalem. Croyant un instant qu’il allait devenir géographe pour de bon, s’y employant avec méthode, la société de géographie se montrant même disposée à l‘aider. Rimbaud géographe ? Aucun doute pour les uns, une matière savante somme toute pauvre pour les autres. Rimbaud pourtant dont le nom se fait connaître d‘abord en Italie de son vivant, dans le milieu des explorateurs, qui ne savent rien de son passé poétique. Il partait simplement explorer les confins, osait des routes où personne avant lui ne s’était risqué. Et entre deux courses, rêvait d’écrire un ouvrage érudit sur le Harar ou les Gallas. Il publiera du reste un premier mémoire remarqué sur l’Ogadine. D’autres publications suivront, en Italie, en France, avant que sa renommée ne s’affirme avec la relation de son grand voyage de Tadjourah à Entotto, et de là à Harar et Zeilah, alors plaque tournante du commerce des armes et le plus grand marché aux esclaves d’Afrique. C’est que Rimbaud avait eu l’audace de défricher des routes encore inconnues. mur-rue-Ferou.jpgPartout en outre sa réputation le précède : il connaît toutes les langues pratiquées dans ses régions ! Rimbaud l’infatigable. «Un grand et sympathique garçon qui parle peu et accompagne ses courtes explications de petits gestes coupants de la main droite, et à contretemps», note de lui son employeur, Alfred Bardey. Rimbaud qui sera bientôt l’un des premiers à comprendre le positionnement géostratégique de Djibouti, à l’époque où ce n’est pas même encore un village. Il en fera part dans son deuxième rapport beaucoup plus étoffé que le précédent, publié le 20 août 1887 dans la revue Le Bosphore égyptien, à propos de son voyage du Choa à Harar. Il est alors entré enfin vraiment «au royaume des enfants de Cham», comme il l’avait écrit dans Une saison en enfer. «La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère», qu’importe la géographie désormais, Rimbaud voyage, partout trop à l’étroit. «Je ne puis rester ici, parce que je suis habitué à la vie libre. Ayez la bonté de penser à moi». («Rimbaud, Poste restante, Caire, jusqu’à fin septembre » (lettre 26 août 1887)). Nous l’avons, Arthur, cette bonté.

 

 

Société de Géographie, Colloque du 9 octobre 2004, retranscrit dans La Géographie, n°1519 bis, janvier 2006.

images : le bateau ivre, sur le mur de la rue Férou, à Paris.

 

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 05:32
haikus.jpg«La vieille tuile / Saigne d’un rouge frais : / Eclat d’obus) (B. Hirami, Epernay, 13 juin 1917). Quelques syllabes pour dire l’énormité de la guerre, son incongruité. Il y a dans la fulgurance du trait une sorte d’héroïsme. Juste pourtant ces événements minuscules de la vie, une patte d’oiseau, deux flocons de neige qui tardent à toucher le sol, l’événement de la temporalité spasmodique des corps tétanisés. Comment expliquer le choix d’une forme si brève ? La préface à l‘ouvrage n’en dit rien. Tous les poèmes n’ont pas été écrits pourtant pendant la guerre elle-même. Souvent après, dans ces temps où la parole cherchait à revenir, dans ces temps du dépassement de la solitude effarante de l’esprit répondant à celle des corps terrés dans leur propre ignorance. Ceux de ces poilus emmurés vivant dans les tranchées qui peaufinaient jour après jour leur lent travail d’ensevelissement, cette déglutition inouïe. «L’oiseau grelottant, / Boule emplumée sur le toit, / Rêve au nid défunt» (B. Hirami, 1919). Tout est fini mais il reste le décompte, la perte absolue des proches que l’on ne sait encore dans quelle langue pleurer. «Je n’irai pas au cimetière / Je cherche son souvenir, / Et non son cadavre.» (René Monblanc, 1919). Il reste, longtemps après, la difficile mise en forme de la langue pour évoquer ce chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. «Le feu sur nous, le feu !» (Anonyme). Le feu où se tenir, grelotter, terrifié, seul sans rien d’autre que cette solitude immense que suppose la forme des Haïkus, pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul «être» du poilu. «Un trou d‘obus / Dans son eau / A gardé tout le ciel.» (Anonyme. Quelques syllabes pour franchir enfin l’abîme. Pour rapporter la démesure. Quelle autre scansion sinon celle d’un souffle court lorsque l’être se voit tout près de basculer dans le vide qui l’épouvante ? «Côte à côte l’hiver / Deux buissons de fils barbelés ; / En mai, l’un fleurit d’aubépine.» (Henri Durart, 1er mai 1923). Ces poussières de poèmes (titre d’un recueil de poésie publié par Georges Sabiron en mars 1918), auront fini par aider à surmonter le contingent charnel de cette boue qui bestialisait le soldat et l’enfermait dans son inhumanité souffrante. Mais à quel prix ? «Quelques vivants épars sur la foule couchée / Le général met du rouge / A ceux qui n’ont pas saigné.» (Jean-Paul Vaillant, poèmes inédits).
 
 
En pleine figure, Haïkus de la guerre de 14-18, éditions Bruno Doucey, anthologie établie par Dominique Chipot, préface de Jean Rouaud, 31 octobre 2013, 176 pages, 16 €, ISBN :978-2-36229-056-5.
 
 
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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 05:31

Isabella-Rossellini-by-Robert-Mapplethorpe« Diotima, ô bienheureuse !  

Âme sublime, par qui mon cœur

Guéri de l’angoisse de vivre

Se promet la jeunesse éternelle des dieux !

Il durera, notre ciel !

Liés par leurs profondeurs insondables,

Nos âmes, avant de se voir,

S’étaient déjà reconnues. »  

 

(Hölderlin, Diotima – 1795-1798)

 

 

 

 

 

image : Isabella Rosselini par Robert Mapplethorpe

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 05:33

rocard.jpgMoins un regard sur le XXème siècle au demeurant que le bilan d’un social-démocrate converti de bonne heure au libéralisme social. Son regard sur le XXème siècle se borne à quelques considérations il est vrai pertinentes, sur un siècle de «méchanceté» où la volonté de tuer aura surtout été le fait d’une intelligentsia cultivant avec un rare zèle l’art d’exterminer en masse, de Auschwitz à Hiroshima. Ou bien ces remarques d’un homme né en 1930, qui aura connu l’ère de la traction animale et vu s‘éteindre six mille ans d’histoire, que symbolisait alors le laboureur armant toujours dans les campagnes françaises sa charrue d’un soc romain.

 

Pour le reste, c’est de ce grand virage à droite dont nous parle Michel Rocard. Un grand virage dont il aura été l’artisan résolu, et ce dès la création du PSU et malgré les malentendus qui entourèrent cette création : classé à l’extrême gauche de l’échiquier politique français parce qu’il s’opposait à la Guerre d’Algérie, le PSU n’était en fait qu’un parti de scission, qui tentait d’actualiser les thèses socialistes des années 46 pour convertir les socialistes aux lois du Marché. La confusion, certes, lui permit de grossir très vite ses rangs en recrutant principalement des chrétiens de gauche dont les exigences sociales poussaient constamment les cadres du Parti plus à gauche qu’ils ne le souhaitaient. Car en réalité ces cadres étaient plutôt, à l’instar de Rocard lui-même, proches d’un idéologue américain comme James Burnham, lui-même artisan de la conspiration mise en place par les américains au sortir de la guerre de 39-45 pour convertir l’Europe au libéralisme. Reste qu’à décrypter pareille confusion, Rocard passionne de si bien dessiner le paysage politique français depuis une bonne cinquantaine d’années, à travers par exemple les relations qu’il entretint avec François Mitterrand, si méfiant à son égard, converti bientôt lui aussi aux pseudos contraintes du Marché. On retiendra du portrait de Mitterrand qu’il nous dresse la juste compréhension de son jacobinisme : cette volonté de tout ramener au politique et à la décision parlementaire et gouvernementale, sans jamais croire au dialogue social. Nous en sommes toujours là avec Hollande, malgré les travestissements qu’il déploie. Aux yeux de Mitterrand nous dit Rocard, le dialogue social n’avait pas de sens. Seul le champ parlementaire comptait. Calculs, tactiques politiciennes, on connaît ces dérives qui nous ont tant coûté, provoquant aujourd’hui le déficit démocratique que l’on sait. Dans ce passage à droite, Rocard aura tenté, affirme-t-il, de maintenir quelque chose de cette longue tradition chrétienne de gauche échouée désormais, soucieuse du dialogue social, de légalité républicaine et des institutions de la République, les meilleurs outils de gouvernance à son sens, qui ont fait de Matignon un vrai centre de pouvoir et d’organisation de la vie nationale, et dont il loue les vertus malgré les dérives que ces mêmes institutions autorisent. On découvre du reste un Rocard peu critique de la présidence Sarkozy, et in fine très attaché à cette Vème défaillante, crispée, arrogante et autoritaire qu’il ne songe pas à réformer. De son regard sur le monde d’aujourd’hui, une idée forte transparaît, celle de l’issue «verte» pour seule dynamique mondiale. Notre monde, Rocard le voit engagé dans une course contre la montre tant les menaces, principalement écologiques, se sont accumulées, imprévisibles, irréversibles, fomentant partout leur effet de seuil. Aucune nation ne pouvant par essence apporter de réponse, la vraie idée forte de cet entretien c’est au fond le sentiment que seule une gouvernance mondiale pourrait nous sauver et qu’il nous faut en conséquence dépasser le cadre des souverainetés nationales. Loin des identités chétives, ouvrir en grand un débat neuf sur le sens du devenir humain. Et c’est très intelligemment qu’il propose qu’au fond ce soit le levier sécuritaire qu’il nous faille travailler pour y parvenir, celui-là même qui partout dans le monde est en train de refermer son orbe funeste. Sécurité climatique, financière, alimentaire, identitaire, nous avons besoin de construire en effet les instruments qui permettront aux hommes de vivre demain, sous peine de voir s’éteindre, tout simplement, toute vie sur la planète.

MICHEL ROCARD, Une Histoire du XXème sicèle, entretiens avec claude imbert, FREMEAUX & ASSOCIES, PRODUCTION : CLAUDE COLOMBINI FRÉMEAUX , ÉDITORIALISATION : LOLA CAUL-FUTY , Nombre de CD : 4, isbn : 3448960543125.

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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 05:42
Edward_Charles_Pickering-s_Harem_13_May_1913.jpgDes femmes. Engagées par Pickering, directeur de l’observatoire de Harvard de 1877 à 1919, pour jouer les petites mains et dénombrer les étoiles dans le ciel. 222 000. A l’époque. Des femmes qui finirent par s’instruire beaucoup en restant sous-payée, pour traiter mathématiquement ces quantités d’informations que les étudiants masculins d’Harvard ne voulaient pas s’abaisser à traiter. Williamina Flemming, Annie Jump Cannon, Henrietta Swan Leavitt, Antonia Maury... Des femmes à qui l’on confia une tâche qui paraissait ingrate, quand en réalité elle était ardue et que personne ne savait vraiment comment s’y prendre. Les Harvard Computers, comme on les appela ainsi à l’époque. Pudiquement. Des calculatrices humaines. Dont la première d’entre elle fut la femme de ménage de Pickering : Williamina. Recrutée non sans dédain par ce dernier. Des femmes qui permirent à Pickering de publier en 1890 son premier catalogue raisonné, dit Henry Draper, classifiant plus de 10 000 étoiles. Des femmes oubliées, qui rassemblèrent leur intelligence, réfléchirent, trouvèrent des solutions auxquelles les savants de Harvard n’avaient pas même songées et permirent d’établir une classification plus pertinente que celle qui existait. Cette classification fut publiée en 1897, mais elle demeura ignorée, parce qu’elle était l’œuvre de femmes. Pickering, engagera par la suite un nouveau bataillon de petites mains pour classifier les étoiles de l’hémisphère sud. Parmi elles, Cannon, qui à son tour rééditera l’exploit des pionnières et inventera un nouveau système qui demeure jusqu’à nos jours celui que l’on utilise… Toutes restèrent rémunérées au niveau des salaires les plus bas de la main d’œuvre non qualifiée. Des femmes dont on ne trouve plus trace dans la plupart des textes d’astronomie. Tout comme celles qui les avaient précédées, dont Hildegard von Bingen (1099-1179), qui pensa bien avant Newton la gravitation universelle. Et tant d’autres encore. Car l’histoire des sciences s’écrit au masculin. Pourtant, au moment où Pickering recruta ces femmes, l’astronomie n’en était qu’à tenter de s’établir comme discipline scientifique à part entière. Pickering bidouillait. Tant administrativement qu’intellectuellement. Il cherchait à lever des fonds privés, qu’on ne lui accordait qu’à la condition de l’exactitude des calculs qu’il mettait en œuvre pour déterminer la position des objets célestes. Pickering bidouillait, sans trop savoir comment s’y prendre. Sa femme de ménage trouva la solution, non pas en reprenant ses études, mais en posant avec force rationalité le problème dans toute son étendue, pour en partager la réflexion avec ce bien singulier collectif que formaient les femmes du harem de Pickering, tel qu’on le baptisa non sans mépris.
 
 
Benjamin Shearer , Femmes remarquables dans les sciences physiques : A Biographical Dictionary.
Image : un second tirage de cette photo a été trouvée dans un albumapaprtenant à Annie Jump Cannon . L'impression a été daté en traçant le numéro de série HCO de la collection de photographies astronomiques de la Harvard College Observatory . Les femmes ont été identifiés par comparaison à d'autres photographies où leurs noms avaient été notés. On voit sur l’image Edward Charles Pickering , directeur du HCO (1877-1919). Elle a été prise le 13 mai 1913 à l'avant du bâtiment C , qui fait face au nord . A cette époque, c'était le bâtiment le plus récent et le plus grand de Harvard College Observatory.
 
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