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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 14:52

Rompre. Une déposition (à prendre alors au sens mystique de la déposition du corps du Christ mort par exemple), plutôt qu'un dépouillement, dans l'incertitude du courage d'être, tant la rupture n'est jamais franche. Un processus -encore que. Certes un retournement, une déchirure. Mais rompre laisse des traces, que Claire Marin explore minutieusement. La rupture encore une fois, non la séparation : rompre, écrit-elle, suppose tout de même de percevoir déjà la silhouette de ce que l'on devient. Mais peut-on rompre vraiment ? Et si ce n'est pas possible, pourquoi le mot s'est-il imposé à nous ? Que nous cache-t-il encore, de ce qui se joue réellement dans la rupture ? Chapitre après chapitre, Claire Marin interroge les champs possibles, de la rupture amoureuse à l'infidélité à soi-même, en passant par le plaisir de la dispersion et de ses ruptures identitaires jouissives, aux ruptures familiales. La naissance, l'être accidenté, la mort, la sexualité, le passé, le présent, toutes les formes de rupture énonce-t-elle, comme tout ce que l'être met en œuvre, consciemment ou inconsciemment, pour se relever ailleurs. Ce qui se révèle, donc, dans les accidents de la vie ou la folie d'être soi, ou encore dans le courage de n'envisager son «Moi» que sous les traits d'une succession de scènes oniriques, tant ce Moi dans lequel on tente toujours de nous enfermer est une fiction coûteuse. Devenir «soi», quand on y songe... Peut-être faudrait-il en effet reconsidérer le problème de la rupture à partir de cette focale amère : Soi. Quand surgit la conscience de n'être pas à sa place, quand l'on devine que notre «identité véritable» ne pourra pas éclore, là. Il faut rompre. Partir, Fuir, là-bas fuir, comme disait Mallarmé, «parmi l'écume inconnue et les cieux »... Fuir l'enfant blessé que l'on a été. Par exemple. Et supporter longtemps, pour ne rien rater, l'angoisse d'être une coquille vide. Prendre le temps, pour ne pas succomber de nouveau à la tentation de  s'enfermer dans une grimace -(Gombrowicz). Des pistes. Claire Marin défriche des pistes. Celle du couple qui se déchire par exemple : une histoire de corps, à tenter de s'extraire de sa matière commune. Elle évoque bien sûr beaucoup la dimension corporelle de la rupture. Chair et voix. Le grain de la voix comme source charnelle de toute parole. Mais curieusement, elle ne dit rien de ce dont la rupture nous signifie au niveau du langage, quand l'autre est parti par exemple : ce qui disparaît, c'est cette langue que nous parlions. Qui devient une langue morte. Importune absence dans un récit qui a choisi le langage pour véhicule. Ce qu'il faudrait explorer encore, donc, au-delà de l'aventure fascinante qu'elle nous propose, de nous interroger sur cette mutation des corps au moment de la rupture. Comment se défait-il, le nœud magique du corps ? Peut-être est-ce dans le langage brusquement moribond qu'il faudrait chercher... On aimerait, en tout cas, beaucoup, rompre avec Claire Marin, tant elle sait en parler !

Claire marin, Rupture, édition L'observatoire, collection La Relève, septembre 2019, 160 pages, 16 euros, ean : 9791032903360.

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