Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 05:56
imagecurtisPendant trente ans, Curtis s'est attaché à dresser l'inventaire de la vie des tribus indiennes au début du XIXème siècle. Il commence en 1900. Il ne restait alors quasiment plus d'Indiens aux Etats-Unis après leur génocide. Ce qui n'empêcha pas Curtis de prendre, pendant 30 ans, 300 000 cichés. Une oeuvre déchirante plus que somptueuse, suspecte, infiniment, Curtis se refusant à photographier ce que les indiens étaient vraiment, ni moins encore ce qu'ils devenaient. Seule l'intéressait cette pureté indienne qu'il avait en tête, cet état soit-disant  "primitif" que les américains commençaient alors de consigner. Et comme les Indiens de l'Est des Etats-Unis ne répondaient pas à ses critères d'authenticité, il alla chercher à l'Ouest du Mississipi des tribus que la civilisation n'avait pas encore corrompues... Quel mirage ! Curtis posa dans le vide anhistorique d'un monde originel et pur les sujets qu'il photographiait, fixant à tout jamais pour l'homme occidental cette mémoire d'indien perché à contrejour sur des collines désertiques. Des êtres sauvages contemplant l'immense horizon, des hommes seuls, perdus dans l'immensité muette du monde. Le souci documentaire, Curtis le subsuma tout entier sous l'impératif de nostalgie qui le frappait alors. Nostalgie d'un monde libre, sauvage, où l'être n'était pas encore passé dans l'Histoire et vivait pour ainsi dire en symbiose avec l'univers. Images pénétrées d'un sentiment proprement océanique... Vanishing race, comme on le disait alors : une race en voie d'extinction. Une race. A peine des hommes. Figés dans leur éloignement mutique. Des êtres qui ne semblent pas dotés de la parole. Qui vivent dans des campements déserts. Comme si une immense soitude frappait leur "race". Des êtres qui ne tiennent au final que par nous, que par le regard que nous portons sur eux. Rien d'étonnant à ce que le regard de Curtis sur ces indiens soit aussi extérieur à son sujet. Et rien, bien sûr, concernant de près ou de loin dans ces images les derniers massacres que les indiens ont subis. Comme à Wounded Knee, où l'armée déploya ses fameuses mitrailleuses Hotchkiss pour liquider toute trace du monde indien, enfants, femmes, vieillards. Poursuivant les fuyards affamés pour les assassiner. Au moment du massacre, Curtis vivait à Seattle et formait le projet de devenir photographe. Avec l'argent de ses parents, il monta un commerce photographique : scènes de genre, portraits en pieds. Le goût de ses clients ouvrait à la photo romantique, à l'horizon chimérique. Pas la vie telle qu'elle est. Surout pas.  Curtis s'y adonne, réussit, développe son commerce, son art si l'on veut.  Il multiplie les images de paysages romantiques, collabore à diverses revues : l'image est vendeuse.  Elle fascine, séduit. A cette condition : pas le monde tel qu'il est. Mais dans cet écart esthétique où l'être n'a plus à se soucier du réel. Curtis a tôt fait de comprendre le parti qu'il va pouvoir tirer des indiens. Il les prend à contrejour, les plante dans des décors brumeux, féériques. Il voit s'ouvrir une niche artistique. Il sera le photographe des Indiens. Un secteur sans concurrence. La Conquête de l'Ouest débuta presque en même temps que déferla le daguerréotype en Amérique. Curtis, 60 ans plus tard, affronte un marché élargi. Les indiens ne sont pas encore de "bons sujets" artistiques. Il faut travailler leur image, Curtis s'y attaque. A l'époque, seuls les Indiens "pacifiés" se laissent photographier. Les autres demeuraient occupés à se révolter. On n'aura pas leur image. En vérité, les Indiens avaient cessé de vivre comme ceux que nous montre Curtis. Il lui fallut alors organiser de véritables mises en scène. Accentuer le côté sauvage, primitif. Qui justifiait  du reste leur extermination : décidément, ces indiens n'étaient pas de vrais êtres humains. Sanguinaires, sales, inférieurs, n'étaient-ils pas raisonnablement destinés à disparaître ? c'était au demeurant la théorie qui avait cours dans ces années où Curtis les exhibe : Manifest destiny. La preuve par l'image que les indiens n'avaient plus rien à faire dans notre monde. Ce qui est troublant, c'est de "voir" combien les scènes de Curtis sont "contaminées", l'une avec ces indiens arborant un crucifix qui a échappé à l'oeil du photographe, l'autre une étoffe manufacturée. Pourtant Curtis ne cessait de retoucher en studio. Il recadrait, éclairait (à la recherche de l'éclairage dit Rembrandt pour illuminer ses scènes primitives), ne cessant de manipuler en laboratoire ses indiens. Les Peaux-Rouges suscitaient des  sentiments complexes, un fort mépris, de la haine, du dégoût et une fascination aussi. Il fallait pouvoir renvoyer cette image d'une époque révolue, fabriquer le Old Time American life... curtisOn commençait d'ailleurs de les exhiber dans des cirques, des shows. Nobles sauvages parés de plumes. Le Times pouvait titré, à propos de cette oeuvre de Curtis, aujourd'hui encore une référence mondiale : "il transforma l'Indien dégénéré d'aujourd'hui en un prince fier et libre"... sans rendre compte du travail cosmétique acharné du photographe, qui parcourait l'Amérique avec sa caisse pleine de perruques, de coiffes traditionnelles, de tuniques colorées et mille autres accessoires dont il revêtait les indiens qu'il croisait sur sa route, pour les faire enfin ressembler à eux-mêmes... On cherchera bien sûr en vain l'affreuse misère que vivaient ces figurants. Curtis la voyait bien pourtant, mais il ne voulait pas en faire d'image. C'est qu'il lui fallait achever la démonstration humanisante à laquelle il s'était attachée. Notre hypocrisie pour tout dire. A la fin de son parcours, trente ans plus tard, il ne restait plus d'indien à photographier. Curtis dut se résoudre à les prendre, qui avec sa cravate, qui avec sa voiture. Ces dernier clichés sont les plus authentiques. Mais les moins connus.
 
Edward S. Curtis , Photo Poche, édition Nathan, juin 1999, 129 pages, ISBN-13: 978-2097541093.
 
Repost 0
Published by texte critique - dans DE L'IMAGE
commenter cet article
10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 05:13
finances-machinesjpg.jpgQuel est l’intérêt de nous faire croire que les valeurs en bourse reflètent la santé d’une entreprise, a fortiori d’une économie nationale ? «Il est appréciable que le peuple de cette nation ne comprenne rien au système bancaire et monétaire», affirmait Henry Ford. «Car si tel était le cas, ajoutait-il, nous serions confrontés à une révolution avant demain matin». Nous sommes plus que jamais dans ce cas de figure. Les évolutions funestes, aux yeux mêmes de ceux qui les ont programmées, des marchés financiers, se trouvant résolument tues par des médias stipendiés. Comment fonctionnent les marchés financiers, aujourd’hui ? Tout le monde le sait en fait, du moins dans les sphères du Pouvoir économique autant que Politique, sinon médiatique. Mais nul ne veut, parmi ces dirigeants élus et ces hommes d’affaires sans scrupule, l’évoquer publiquement. On peut dès lors se demander si notre Ministre des Finances est bien à sa place dans le fauteuil que le Président de la République Française lui a confié, voire si ce dernier, élu du Peuple, en charge de ses intérêts, y est vraiment lui aussi à sa place. L’essai, anonyme, Le Soulèvement des machines, constitue de ce point de vue la diagnose la plus cinglante d’une époque politique qui n’en finit pas d’agoniser, mais qui jusqu’au bout aura parié sur l’insane et la trahison avec un culot qui n’appelle qu’à la révolte la plus profonde des peuples qui la subissent. Alors à quoi ressemblent ces marchés aujourd’hui ? Leur évolution s’est accélérée ces six dernières années, à la faveur d’une pseudo crise orchestrée un en fantastique complot néo-libéral contre les sociétés et les peuples. L’ouvrage en décrit les étapes, qui sont celles de l’informatisation et de la privatisation d’un marché originellement décisif pour l’évolution des économies publiques. C‘est du coup toute l’histoire de la Bourse qui nous est livrée là, et celle du CAC 40 (Cotation Assisté en Continu), dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée en nous faisant croire, précisément, qu’il n’est que le reflet de la santé de notre économie ! Mais lisez l’ouvrage, tellement documenté sur cette évolution décryptée phase après phase : il n’aura jamais été question, dans les hautes sphères de la société comme on dit sans vergogne, que de faire sauter le filtre humain pour libérer les profits à des hauteurs inconnues dans toute l’histoire de l’humanité. Qui sait par exemple que depuis 2007, les marchés financiers sont en réalité détenus par les banques ? Qui connaît Getco ou Tradebot, ces sociétés privées de technologies financières qui y font la pluie et le beau temps ? Qui parle de ces plateformes électroniques inventées par les banques pour générer des profits monstrueux sur le dos des sociétés civiles ? Comme Turquoise, créée en 2008 par BNP-Paribas, la Société Générale, Citigroup, le Crédit Suisse, la Deutsche Bank, Goldman Sachs, où le marché n’est plus qu’un réseau de machines interconnectées calculant nuit et jour les profits qu’il est possible de tirer des failles des législations des pays européens ? Qui a entendu parler de NYSE Euronex, une entreprise privée en fait, mais l’une des places financières la plus importante en Europe, où se joue le destin de nombre de nos entreprises ? Ou bien Chi-x Europe, deuxième marché financier européen, détenue par le Crédit Suisse, Morgan Stanley, Deutsche Bank, Morgan Chase, etc. ?...
HFT-Stock-skynet.jpg
Jusque-là, les marchés étaient neutres et enregistraient en effet la bonne ou la mauvaise santé des entreprises. Mais aujourd’hui, ils sont devenus d’immenses jeux d’adresse, où les titres boursiers changent de propriétaires toutes les 25 secondes ( !) en moyenne, pour générer des profits complètement déconnectés de l’économie réelle. Il ne s’agit plus de distribuer du capital aux entreprises, mais de le faire tourner artificiellement pour empocher au passage, en empilant les centimes d’euros dans une rotation portant sur des volumes effarants (22 milliards de cotations par jour au New York Stock Exchange), des dividendes conséquents. On le voit : le but de ces marchés financiers n’est pas du tout de guider l’évolution des économies, mais de jouer sur les failles du marché, voire de les provoquer artificiellement pour empocher un maximum d’argent. Comment cela ? Un exemple entre autre de ces  pratiques soigneusement analysées dans l’essai, déployées par des algorithmes qui se livrent une concurrence forcenée au sein de ces marchés pour faire baisser de quelques dixième de centimes une action, l’acheter et la revendre dans des temps ne dépassant pas quelques secondes, après avoir pesé sur son cours à la hausse, bien évidemment… Toutes ces pratiques tournent autour des mêmes principes, autant celle du layering (empilements d’ordres), du spoofing (émission d’ordres trompeurs), des flash orders que toutes celles qui relèvent du bourrage d’ordres, consistant à submerger le marché d’ordres aussitôt annulés, pour que les algorithmes concurrents se ruent dessus pour les analyser, leur faisant perdre quelques secondes précieuses pendant lesquelles l’acteur du bourrage en profite pour procéder en toute tranquillité (relative) à une vraie opération… Le gagnant de la course, au jour le jour, est celui qui possède l’algorithme le plus puissant et le plus rapide. Pour le reste, il ne s’agit que d’un vulgaire jeu de stratégie, où il faut savoir avancé masqué et feinter l’adversaire pour empocher de substantiels bénéfices…  Voilà le type de jeu auquel se livrent désormais ceux que l’on appelle les traders «haute fréquence»… Le but des marchés financiers, on le voit, n’est plus du tout de guider l’évolution de l’économie. La prise de pouvoir des machines sur les opérations financières, ce « soulèvement des machines », est du reste le nom même donné par la Réserve Fédérale américaine pour désigner ce mécanisme dont les plus grands initiateurs de ce jeu ont récemment conclu, en 2012, à Paris, qu’il était devenu infiniment dangereux…  Bat Global Market s’en souviendra, dont le titre entré en bourse le 23 mars 2012 fut anéanti en quelques secondes par le travail d’algorithmes malveillants. Mais rien n’y fait. Les traders à haute fréquence s’exercent jour après jour à opérer tout près d’une nouvelle débâcle financière mondiale. Avec en outre un cynisme éhonté : Guérilla fut ainsi le nom donné à un algorithme particulièrement agressif, créé le 3 septembre 2012 par la Banque de Crédit Suisse First Boston, une banque d’investissement. Une guérilla que se livrent les mathématiciens encouragés par les grandes banques mondiales à générer de nouveaux algorithmes destinés à espionner ou annihiler leurs concurrents, jusqu’à l’effondrement inéluctable du marché (« ça va arriver, c’est imparable ») prédit, par les mêmes. Où sont les ennemis de cette Finance-là ? On les cherche encore…
6, Le soulèvement des machines, anonyme, traduit de l’anglais par Ervin Karp, Zones Sensibles Editions, 16 février 2013, 111 pages, 12,06 euros, ISBN-13: 978-2930601069.
 
 
Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 05:29

Ari_Sitas.jpgI.

Je me suis fait sangler par eux à un siège et ils ont soulevé mon corps gonflé, pourrissant au soleil

et ils m'ont porté le long de chemins âcres, sinueux

pour me descendre à la mer.

 

Ils vont nous compter après le déluge et nous serons

toujours deux

je pensais

après le déluge, nous serons comptés deux par deux

je pensais

mais au fond de moi je savais que l'Afrique avait des

façons plus sages

et sur la route, l'os et l'arbuste coupaient profondément

mon âme

 

ils vont nous compter un à un à califourchon sur nos lits

isolés

sinon ils ne vont pas nous trouver quand le décompte

commencera

et nous allons nous éloigner avec juste notre souffle

putride

et nous allons tailler le paysage

sans charrue, ni fleur ni coeur

                             non, avec une hache.

 

 

traduit de l'anglais par Katia Wallisky et Denis Hurson.

 

Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3. 

 

Repost 0
Published by texte critique - dans poésie
commenter cet article
8 janvier 2014 3 08 /01 /janvier /2014 05:05

vonani-bila.jpgPas de blessure, pas d’histoire… Le titre de l’opus est à prendre avec des pincettes et pourrait même paraître douteux à laisser entendre qu’au fond, l’Histoire ne pourrait s’écrire que dans la douleur… D’autant que le pays dont il est question en a supporté plus qu’à son tour, qui commence tout juste de s’affranchir de l’apartheid. La poésie d’Afrique du Sud se dévoile ainsi, pleine d’énergie, d’inventions, d’intentions. Diversifiée à l’extrême plutôt que partant dans tous les sens, couvrant tous les registres, du plus intime au plus collectif de l’être, articulant le social au personnel, le politique au quotidien, sans jamais se délester des sommations des questions d’identité.

histoireAfrik-sud.jpgFin 80, tout commençait alors. C’est là qu’elle semble plonger ses racines, son renouveau, davantage que dans la période spécifiée ici, difficile et confuse, en particulier celle des années 1996– 1998, qui vit la mise en place de la fameuse Commission Vérité et Réconciliation, rouvrant les tombes, captant les témoignages, les voix, arrachant des mains spoliées ou sanguinaires le chagrin et la clémence qu’appelait Mandela (Antjie Krog) en un immense travail de mémoire que peu de nations ont osé affronter. C’est que l’humain faisait alors de nouveau surface, s’offrant enfin au surgissement de l’Histoire dans un moment infiniment, intimement politique. Un temps au cours duquel on lisait des poèmes pendant les audiences de la Commission ! Comme si la poésie avait été la seule langue dans laquelle ouvrir un vrai débat collectif, la seule à savoir prendre la mesure de la tâche qui attendait l’Afrique du Sud ! Bourreaux et victimes assis sagement pour entendre cette poésie s’énoncer et exhorter Mandela à ne jamais oublier que le combat n’est jamais fini. Cette même poésie qui, en 2008, prendra à sa charge la lutte contre la xénophobie qui fit de nouveau irruption dans le pays. Chargée de tout le malaise que procurait une présidence incapable d’enrayer la corruption galopante, les vieilles habitudes des nantis qui refaisaient surface. Cette même poésie qui vint frayer son jour sous les paupières presque closes de Mandela, dans cet étrange suspens du temps de son agonie. Le regard vigilant, à scruter l’impact énorme de la situation historique sur la vie intime des êtres.

amandla.jpgLe poète africain s’est fait critique, passeur. Et parce qu’il nourrissait un grand espoir pour les êtres de cet étrange contrée, il conservait dans le même temps une fabuleuse exigence pour les dirigeants du pays. Le combat n’est jamais fini. Les poètes sud-africains ne voulaient pas imaginer que les choses pouvaient en rester là. Nous aimons-nous comme cela ?, interrogeaient-ils. Une question qu’il serait bon de voir la France se poser… Ils convoquèrent cette mémoire marquée au fer rouge. L’apartheid les avait blessés. Durablement. Cristallisant le politique dans l’intime de chaque chair. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, à lire cet ensemble, on y éprouve tant de proximité, d’intimité : la pleine mesure du poids du monde balançant entre le trivial et le sublime, qui sont les vrais lieux du poème.

Cette poésie, Denis Hirson la scrute avec passion. Il l’a lue, ressentie, étudiée enfin. Il l’a scrutée et a observé comment elle s’est libérée de ses chaînes formelles. Il observe avec une rare acuité comment la question du temps y est vrillée. Un temps enfin libéré, démultiplié en temporalités distinctes où le plus lointain du passé africain remonte avec force pour féconder l’aujourd’hui. Tout le contraire de ce temps assiégé, investi, enfermé, cadenassé sous l’apartheid. Mais un passé en construction, s’ouvrant à tous les possibles de ses étendues pour former peu à peu une mémoire enfin collective, partageable enfin, réellement et non quelque idiome à l’usage des seuls nantis. Les Africains ont traversé les montagnes, les continents, les mers, les époques et le pire de l’humain. Et ce flux incroyable de voyageurs nés fait retour ici, pour nous offrir un territoire qui n’est plus borné mais s’offre à penser comme monde ouvert à l’ouvert. Pour preuve, le fourbissement des langues qui traversent cette anthologie : pas moins de onze, souvent chevillées au cœur d’un même poème, comme le pratique un Vonani Bila, passant de l’anglais au tsonga, du tsonga au sotho du nord ou au zoulou. Un élan incroyable a envahi cette poésie sud-africaine, contrainte, faute de traducteurs, de se traduire elle-même, de chercher les voies pour le faire, entre l’argot des townships et les poèmes à forme orale, entre l’arabe, le russe et le français, pour fomenter une langue infiniment jouissive, inventive, révélant la seule chose qui compte : l’intimité des relations humaines, dans un pays où jusque-là on lançait les uns à la figure des autres.

 

Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.

 

Vonani Bila : http://www.joel-jegouzo.com/article-silence-de-vonani-bila-afrique-du-sud-117993216.html

 

Ari Sitas :http://www.joel-jegouzo.com/article-ari-sitas-biennale-internationale-des-poetes-118111052.html

 

http://www.joel-jegouzo.com/article-afrique-du-sud-une-traversee-litteraire-118239782.html

 

Gcina MHLOPHE :http://www.joel-jegouzo.com/article-souviens-toi-president-121922952.html

image : Vonani Bila, invite d ela librairie L’établi, à Alfortville (94400)

 

 

 

Repost 0
Published by texte critique - dans poésie
commenter cet article
7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 05:14

Le muret, l’arbre Renaissant sur la gauche. Torses penchés - au contrebas de l’esplanade, ce que l’on ne voit pas. La colline sur la droite sous le ciel fissuré, et leurs regards que l’on ne peut scruter mais que l’on imagine, deux amis de dos, leurs regards d’hommes libres aperçus à l'origine de l’œuvre. Ils ne sont plus la proie des choses. Pas même celle du peintre à qui ils tournent le dos. Ils accueillent un événement infime, s’en délectent sans trouble, sereins. Dans cette pleine tranquillité de l’âme -ἀταραξία (ataraxie)-, la vie a pris sens. Ils se tiennent par le bras, bienveillants et intimes - ce qui est la définition même de l’amitié selon Aristote. Leur regard dénombre le monde, un regard tellement effectif en fin de compte, dans sa présence invisible, jamais révélé à notre vue baignant au cœur du silence qui se déploie dans ce moment vacant, le ciel vide, moins démonstratif qu'étendu dans la douceur toscane. Ils ne font rien, qu’être là. Où faire n’entre pas. Détendus. Oisifs.


Le temps perdu engage l’ouvert de l’Homme

ponctué d’instants domestiques, on l’imagine volontiers, avant ou après l’instant pictural, à chiner les boutiques ouvertes sur la rue, le boulanger, le libraire, le fleuriste élevant la vue. L'amitié dans le regard d’un passant,

considérable.


Ils sont amis, pelotonnés dans ce déversement de douceur si dense et si réelle, qui ne se manifeste pourtant ne se déploie jamais aussi pleinement que dans ces ébauches, la touche d'un regard, l’esquisse d'un geste, l'amorce d'un sourire. Jamais aussi présente que dans ce vide entre les corps où s'invente le mouvement par lequel un homme vient à surgir, embrassant bientôt sur le rebord des cils un regard, pour l’exposer à l'injonction la plus intime de son être.


Il n’y a pas d’issue quand il n’y a d’autre issue que soi au monde.

Qui le découvre franchit l’immensité.

 

L'amitié, contour fécond où prend forme et nom la personne, à travers cet autre qui la regarde et qui la voit, qu’elle accueille et qu’elle convie. Non pas dans ce face à face stérile du dispositif de la conversation française, mais dans cette circulation de la parole qu’énoncerait par exemple le cinéma japonais lorsque, enfin, on se décide à parler "avec" quelqu’un, plutôt qu’à. A côté donc, plutôt que devant. L’amitié comme parole en partage, fragile, offrande mutuelle d'autant plus noble qu'elle est gratuite, mais aurpès de laquelle il faut sans cesse se tenir pour lui porter secours. 

La philia (φιλία), pour tout dire, en ce qu’elle fait l’économie de l’intérêt servile -elle ne manque de rien, puisqu’elle est joie d’aimer dans l’ouverture de soi au monde.

 

   
Détail, Domenico Ghirlandaio (1449-1494), Visitation de la Vierge à Sainte Elisabeth, Basilique S.M. Novella.
 

Bonne année, heureuse comme un temps à partager, un moment affectueux : agapètiko.

 

Repost 0
Published by texte critique - dans Amour - Amitié
commenter cet article
6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 06:36

 

blessures.jpg"(...) Souviens-toi Président

des femmes et des hommes qui souffrirent longtemps

de la perte de leur dignité

pense au très jeune et au très vieux

à la faim avec laquelle ils apprirent à vivre

dans un pays d'abandondance

Souviens-toi Président

que tu te tiens désormais à un carrefour historique

boussole en main

le bâton de marche du vécu de ton peuple

t'aide à repérer les nids de poule

quand tu montres le chemin

Souviens-toi Président que corruption et mensonges

doubleront sûrement la peine qu'ils connurent autrefois

s'il te plaît, souviens-toi, la trahison fait bien plus de mal

que la piqûre d'un millions de scorpions (...)"

 

Gcina MHLOPHE

poète sud-africain,

traduit de l'anglais par Michèle Métail.

 

 

Pas de blessure pas d'histoire, Poèmes d'Afrique du Sud 1996-2013, édition dirigée par Denis Hirson, collages A.D. Sauzey, Bacchanales n°50, Maison de la poésie Rhônes-Alpes, Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, nov. 2013, 228 pages, 20 euros, isbn 13 : 978-2-36761-002-3.

 

 

Repost 0
Published by texte critique - dans poésie
commenter cet article
6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 05:50

boxeur.jpg

(A François Hollande, incapable de comprendre la détresse et la souffrance de millions de ses concitoyens)

 

 

 

 

 

 

C’est peut-être une histoire de souffle,

Du manque de souffle de l’histoire plutôt,

ou celle d’une agonie inaudible,

l’attente d’un second souffle

quand la misère sociale,

suspendue dans le vide des corps souffrants de l’antique nation

fait déjà,

malgré elle,

l’expérience d’un monde autre,

indécidable encore.

 

 

 

Cinémathèque française, collection des appareils

Repost 0
Published by texte critique - dans poésie
commenter cet article
30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 05:27

pertus4Près de 500 000 immigrés, imaginez !

En une nuit ! 500 000… 500 000 qui profitèrent des grandes gelées de l’hiver 406 pour traverser le Rhin à pied et débarquer en Gaule. La plus grande vague d’immigration que connut l’Empire romain, fort de 25 millions d'âmes –une paille à l’échelle de la seule population française actuelle ! Des Vandales pour la plupart, certains marchant jusqu'à l'Espagne pour s’établir ensuite en Tunisie, tandis que les autres faisaient souche chez nous (cela veut-il dire quelque chose ?) et inventaient ce qui n’existait pas encore : demain la France.

Des Vandales et des Francs, du norois Frekkr : hardi. Germains en fait, nos ancêtres, aussi sûrement que les gaulois. Ah ces gaulois… Ancêtres mythiques, relevant d’une construction historiographique rudimentaire qui supposait qu’avec eux, la France avait déjà implicitement conscience d’exister comme Nation… Une reconstruction a posteriori de l’Histoire française comme (grande) marche de la nation vers son accomplissement «français». Il vaut la peine d’en décrypter les présupposés, tournant toujours autour de deux grands axes : celui de la constitution de la Nation autour des rois d’Ile-de-France puis de l’Etat centralisateur (autorisant la construction d’un thème national articulé par la notion de Peuple), celui de l’évolution de ce Peuple vers une République de citoyens façonnés par l’Instruction Publique (autorisant la construction d’un thème démocratique articulé par l’idée de Nation républicaine).

Le tout savamment localisé par le tracé d’une géographie impeccable, nous calfeutrant à l’intérieur de frontières prétendument «naturelles». Mais en France moins que partout ailleurs il n'existe de frontières naturelles :  les Alpes ouvrent de grands boulevards avec leurs vallées transversales, le Rhin, bien qu’impétueux, offre de multiples occasions de traversée et quant aux Pyrénées, elles sont elles-mêmes déchirées par de grandes coulées qui autorisent bien des passages (parlez-en aux Basques).

Quelles frontières naturelles, dès lors, d’autant que, paradoxalement, le seul fleuve à «faire frontière» en France fut le Rhône… Alors pensez : les Gaulois… Mais certes, quel bel outil de réconciliation nationale… Quel levier de fabrication et d’estampillage made in France, de cette France articulée secrètement par l’idée de l’Etat-Roi gommant toutes les coutumes et tous les droits… De sorte qu’écrire l’Histoire de France n’a jamais été, et ô combien nous le vérifions aujourd'hui, qu’écrire l’histoire de la Volonté de l’Etat-Roi français.

 

Image : anonyme. Dans cette troublante iconographie, remarquons que l’imaginaire de l’invasion barbare ouvre à l’idée de son retrait, une fois l’invasion repoussée (tôt ou tard). Sauf qu’en ce qui concerne cette invasion, nombre d’entre eux s’établirent dans le pays "envahi" pour y faire souche et enrichir le fait local de leur propre culture…


Repost 0
Published by texte critique - dans IDENTITé(S)
commenter cet article
24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 05:22

nagalingaPremière anthologie de littérature tamoule traduite en français, l’ouvrage propose des nouvelles d’auteurs contemporains.

Une introduction tardive au tout début des années 2000, dans un contexte littéraire hexagonal frileux. Car si cette littérature possédait une existence déjà bien établie en Angleterre, en France on l’ignora au prétexte qu’il ne pouvait exister de littérature en Inde que d’expression anglaise. Hé bien non, et tant pis pour les théorisations abusives. L’élite littéraire tamoule, à l’image de cet Asian bit qui déferla il y a peu sur la scène musicale londonienne, s’exprime avec force et originalité.

La nouvelle qui ouvre le recueil et lui donne son titre en démontre l’évidence. Elle décrit une négociation de dot. La famille de la jeune mariée, accablée de misère, doit sacrifier à la tradition et la pourvoir financièrement. Tandis que d’humiliantes tractations s’ouvrent en sa présence, celle-ci ne cesse de se plonger dans la contemplation de l’arbre nâgalinga. Sous son immense ramure, c’est toute la tradition tamoule qui s’épanouit. Superbe d’émotion contenue et de violence rentrée, la métaphysique hindoue se mêle ici à la quête malicieuse de notre modernité. Les auteurs du recueil paraissent du reste ne jamais ignorer le regard ironique que l’Occident pose sur leurs traditions. Jamais dupes de leur fausse immobilité, leur écriture ne cesse de mettre en abîme le romantisme de l’irrationnel hindou, et paraît bien restaurer le monde, là où nous croyons l’avoir dégluti.

 

L’arbre nâgalinga, nouvelles d’Inde du Sud, choisies et traduites du tamoul par François Gros et Kannan M., avant-propos et postface de François Gros, éd. De l’Aube, janvier 2002, 278p, ISBN : 2876786877

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 05:02

habitants-des-bidonvilles.jpgDans les années 60 commença la grande résorption des bidonvilles en France, plus particulièrement ceux de la région parisienne, qui restèrent visibles jusqu’au milieu des années 70.

En 2002, ils étaient de retour.

En 2005, un nouveau plan fut conçu pour les éradiquer. Vous lisez bien : les détruire, et non prendre à bras le corps le problème du logement, dont on sait tous ce qu’il est devenu avec la spéculation immobilière : 1/3 des SDF sont des salariés pauvres. L'INSEE comptabilise 8 650 000 êtres humains en situation de pauvreté en France...

Et aujourd'hui la chasse est ouverte, qui vise cette fois les "campements" des populations rroms. On veut les détruire, par des opérations de police, sans avoir si possible à reloger leurs habitants, comme à Montpellier, où la ville se dédouana de jeter à la rue des milliers d'êtres humains en se contentant d'en reloger une poignée, alors que la loi européenne impose de trouver chaque fois une solution de relogement, et en violation de la circulaire inter-ministérielle du 26 août 2012 qui prévoit un diagnostic et un accompagnement... Au fond, la logique dans laquelle s’inscrivent ces actions relève de la seule gestion des indésirables... 

Cette focalisation raciste sur une prétendue question Rrom autorise en outre, par l’ethnicisation de la pauvreté, d’éviter à avoir à interroger les causes structurelles de l’augmentation de la précarité en France, ni moins encore l’apparition de formes nouvelles d’exclusion sociale (chômage de masse vertigineux, salariat pauvre, précarité galopante, etc.), qui précipitent des populations entières dans l'habitat de la grande misère.

On communique donc sur les "campements illicites".

On gomme l’ancien vocabulaire de la misère. Le mot de bidonville est effacé des communications officielles. La presse porte de ce point de vue un secours très utile au Pouvoir politique. Peu nombreux sont les journalistes à enquêter sur la situation des travailleurs pauvres contraints de vivre dans des abris de carton, par exemple.

On entonne massivement le couplet des "gens du voyage", des "nomades" poussant l’insécurité aux portes de nos villes, saisies il est vrai par la grâce d’une gentrification accélérée qui s’accommode mal de la présence des pauvres dans leurs rues... Et partout en Europe, on criminalise la pauvreté et persécute les roms. 

La logique publique ne déploie ainsi que le seul instrument de la répression brutale, éhontée, abjecte, pour faire face au scandale des inégalités et de la pauvreté. Il faut punir les pauvres, les chasser toujours plus loin, les disperser. Et instrumentaliser cette pauvreté dont on sait qu’elle est massive désormais, en organisant la chasse aux Rroms, objets d’une communication politique intensive. Manuel Valls persiste et signe, agitant le chiffon de la peur si la Bulgarie et la Roumanie venaient à faire leur entrée, sans réserve, dans l'espace Schengen en janvier 2014, quand toutes les études publiées partout en Europe ont montré que l'ouverture des frontières n'avaient jamais provoqué aucun afflux massif des rroms nulle part... Il y a là une véritable volonté de persécution qui s'exprime haut et fort... Une volonté ahurissante, intolérable, qui fleure désormais son relent génocidaire.

 

Image : des habitants des bidonvilles photographiés par Le Parisien…

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article

Présentation

  • : La Dimension du sens que nous sommes
  • La Dimension du sens que nous sommes
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories