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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 06:35

editee-en-1914.jpgDe 1830 à 39-45, 1.000.000 d’africains sont morts pour la France.

La mention "Mort pour la France" fut accordée en vertu des articles L488 à L492bis du code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, instituée par la loi du 2 juillet 1915 et modifiée par la loi du 22 février 1922 au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Les textes qui ont étendu ultérieurement ce droit sont codifiés dans l'article L.488 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre qui stipule que "doit, sur avis favorable de l'autorité ministérielle, porter la mention "mort pour la France", tout acte de décès d'un militaire ou civil tué à l'ennemi ou mort dans des circonstances se rapportant à la guerre".

Avec cette réserve que la preuve devait être apportée que la cause du décès était bien la conséquence directe d'un fait de guerre.

Par ailleurs, la nationalité française était exigée pour les victimes civiles de la guerre, y compris les déportés et internés politiques.

Aujourd’hui, le Ministère des armées se refusent à donner la liste exhaustive de tous les algériens morts pour la France, au prétexte qu’un tel fichier n’existerait pas, ce qui est évidemment faux, puisque ces algériens ont été recensés ne serait-ce que pour l’attribution de la pension à laquelle la nature de leur mort ouvrait droit.

Sur son site, 1323 mentions seulement ont été retenues, offrant noms prénoms et date de naissance, très rarement le département de naissance de ces morts, mais jamais la date exacte de la mort, ni son lieu.

L’ensemble est regroupé sous la catégorie "Afrique"… 162 310 morts nord-africains pour la France sont officiellement recensés pour la guerre de 14-18. L’immense majorité de ces hommes était algérienne. Sur un décompte de 300 000 morts de l’Armée d’Afrique. 

 

image : une carte postale éditée en 1914...

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 06:44

guerre14-18-tirailleurs-algeriens-1e-reg-embarquement-1911.jpg"Soudain les bonhommes s’entretuent. Mohamed se lance dans l’assaut sans songer à rien, sans intention véritable, mû seulement par la terreur de l’ensevelissement quotidien. Partir. Fuir. Sortir. Juste sortir, courir, hurler, frapper sans savoir ni qui ni quoi sauter dans un trou quand la terre, déjà éventrée, s’éventre encore, s’écorcher sur les barbelés, ramper dans le goulot d’entonnoirs poissant de pisse et de sang, de poudre et hurler dans le vide ouvert par ce congé d’humanité, tandis qu’au loin les cieux s’embrasent et qu’aux lueurs rouges du monde agonisant se mêlent les eaux jaunes de sang et d’urine des bonshommes qui éclatent dans la boue comme des baudruches trop gonflées.

Quand le carnage prend fin, une vague somnolente de gaz moutarde descend paresseusement envelopper le champ de bataille. Les ailes écartées maculées de boue, les oiseaux rampent à leur tour sur le sol avant de s’y noyer. Toute la création tremble, agitée de saccades frénétiques. Le chien de l’escouade bave une salive fétide. Ce n’est pas tant le face à face avec la mort que Mohamed redoute, que les crispations spasmodiques du corps tétanisé, sidéré quand tombe le brouillard mortel, d’un corps qu’il sait stupide, incapable de trouver dans sa mémoire une trace quelconque d’une terreur comparable qui pourrait lui fournir l’appui d’une agonie décente. Pas le moindre petit bout de savoir pour s’arracher à ce cauchemar. Pas le moindre récit pour donner la mesure de ce que l’on vit : la solitude effarante de l’esprit répond à celle du corps, terré dans sa propre ignorance."

    8 tirailleurs"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".

Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.

Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel." 

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

images : cartes postales, embarquement des corps africains, 1911, tirailleur africain.

 

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 06:39

8-tirailleurs.jpg"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.

Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, décembre 2013, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

image : carte postale de 1914.

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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 05:30
mesures.jpgIl ne s’agit plus de critiquer l’ordre mondial existant, mais de le transformer… L’on sent bien, en effet, que partout s’énonce le désir d’en finir. On a donc raison de se révolter, rappellent Hazan et Kamo, comme un clin d’œil au livre publié dans les années 70 par Sartre, Gavi et Victor (Benny levy). Un slogan maoïste ! Alors que nous vivons un véritable basculement historique et que de nouveau nous voyons bien qu’il nous faudra rouvrir une perspective révolutionnaire pour changer un monde qui ne veut surtout pas nous voir le changer. Un monde dans lequel le Pouvoir politique a été réduit  à son expression la plus crue : la tyrannie du Marché. Un monde de promesses jamais tenues, sinon les pires, où notre argent dans les banques par exemple, est resté le coussin destiné à amortir les désastres de la spéculation financière. Le monde d’une société plus inégalitaire qu’elle ne fut jamais, aussi inégalitaire qu’elle l’était sous l’Ancien Régime, ce que nous ne réalisons même pas. Ce n’est du reste pas tant par cécité collective que du fait du verrouillage médiatique, qu’Eric Hazan pointe ici encore avec pertinence. Partout pourtant la révolte s’annonce, massive. Elle traverse de part en part l’Europe, pour peu qu’on veuille bien lui prêter un minimum d’attention. Partout l’on sent bien que les peuples deviennent ingouvernables. Après l’indignation, la colère. Désormais la révolte. Il nous faut maintenant créer de l’irréversible. La réflexion d’Eric Hazan fleure le Lénine du Que faire ? Appréhender autrement l’activité collective, l’organiser autrement, répond-il sans détour. Abolissons la centralité de l’argent : l’économie n’est qu’une science de la richesse des souverains. Elle ne traite que des besoins des puissants. Mettons en place une autre rationalité que celle du Maître. S’il y a un sens à se rassembler, écrit-il encore, «c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé». Inventons donc, sans rien attendre de Paris, sans rien attendre des bataillons d’experts qui n’ont cessé de nous bricoler un avenir sans horizon, sans rien attendre des élites trop soucieuses de leurs rentes. Et l’on voit bien, en effet, d’où nous viennent ces colères qui mobilisent loin de Paris des régions entières. Des révoltes dont le premier effet est de dévoiler le vide du Pouvoir, ces Etats échoués qui partout surnagent dans le dérisoire d’un discours politique de plus en plus pathétique. Reste évidemment, si nous n’agissons pas, l’alternative consternante de voir des états fascistoïdes comme les désignent avec justesse Hazan et Kamo, comploter contre des populations dressées opportunément les unes aux autres. Reste aussi le plus terrible sans doute, le deuxième terme d’une alternative possible, que l’on sent bien plausible désormais avec la venue au pouvoir de cette fausse Gauche à gros nez rouge : celle d’une fin sans fin de ce capitalisme relooké sauvagement, son effondrement éternel, sans explosion, qui maintiendrait éternellement sa domination. L’effondrement comme état stable et rentable, sous couvert d’une crise artificiellement entretenue. Le lieu même du discours de nos deux droites : l’UMP et le PS. Un chaos organisé, égrenant ad nauseam ses zones de relégation…
 
 
Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan, Kamo, éd. La Fabrique, 17 septembre 2013, 80 pages, 8 euros, ISBN-13: 978-2358720496.
 
 
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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 05:44

pole-emploi.jpgPôle emploi annonce le renforcement des mesures de contrôle des chômeurs, dont une poignée serait suspecte de fraudes... L'effet d'annonce, nauséeux, n'est pas sans convoquer le style du précédent quinquennat...

Voilà en outre de quoi réjouir les millions de chômeurs qui cherchent désespérément un travail ! Un vrai travail, pour reprendre l'immonde mot d'ordre du temps de la présidence sarkozy... Un vrai travail... Parlez-en aux millions de travailleurs précaires ! Car ils se comptent par millions, si l'on veut vraiment tenir le discours de la vérité du travail en France. Des millions et non ces statistiques politiciennes qui d'année en année ne visent qu'à exclure de la comptabilité du chômage les salariés désespérés qui viennent grossir les rangs d'une politique honteuse. Des millions de précaires, des millions d'hommes et de femmes exclus d'un marché du travail cassé, saboté, des millions exclus même du moindre secours. "Un suivi plus strict des chômeurs"... Faut-il manquer à ce point de vergogne que l'on puisse s'autoriser d'un tel langage ! Jour après jour, ouvriers kleenex, employés poussés à bout, paysans poussés au suicide, ouvriers poussés à la rue... Un bel exemple de jactence sordide quand le travail n'est devenu que la variable d'ajustement d'une économie prédatrice !

Et ce, partout où le néo-libéralisme s'est imposé à la surface de la planète, soustrayant au monde ses richesses pour n'en faire qu'un village apeuré par une lie infâme. Prenez le Japon pour l'exemple, perclu d'horreur, ravagé par une catastrophe nucélaire dont on ne révèle même plus aujourd'hui la vérité. Prenez ce Japon de Fukushima, passé pour pertes et profits d'une actualité de toute façon immonde sous la plume des éditocrates stipendiés. Prenez le Japon, un jour comme un autre. Dans cet édifiant roman qui dit l'atroce d'une réalité plus horrible qu'on ne saurait l'imaginer.

gratitudeKyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… L'horizon le plus incertain désormais, après Fukushima. La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko qui, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de travail. Ou bien il faut en passer par l’obscénité des petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris de cette réalité morale énoncée à longueur de journée par la brutalité médiatique, Kyoko le plante et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…

Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, mais délié de lui-même, du monde, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Il convoque Oikawa sur le bord de ses souvenirs. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.

Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.

 

Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.

ilmage tirée du site d'analyse critique : celleule de crise : http://cellule-de-crise.tumblr.com/

http://cellule-de-crise.tumblr.com/post/43943116849/la-grande-fraude-de-pole-emploi 

 

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 05:00

mateo-1.jpgO Paluno Krecuno (Le Dernier Noël) – Matéo Maximoff (1917-1999) : 

"(…) Ici, c’était le terrain destiné seulement aux Rroms, à plus de deux kilomètres du centre de la ville. Il n’y avait à proximité qu’un petit ruisseau. Tout le reste, il fallait aller le chercher au village le plus proche." 

Matéo Maximoff raconte alors Noël, les enfants exclus de la Joie, la violence, la solitude. C’est qui le Père Noël ? C’était le premier Noël du petit Milaï. Un enfant rrom. Emu devant le cadeau si mince qui trônait dans la charrette. Son premier. Et dernier : ensuite, il fut déporté." 

 

Il existe une littérature rrom. Ancestrale même. Certes, longtemps orale pour l’essentiel : des contes, des proverbes, des récits de vie. Peu connue chez nous, qui sommes pourtant tellement sensibles à la question des rroms. Dès les années 1920, une littérature apparaît en langue rromani. En URSS tout d’abord. Puis en Pologne et puis dans les années 70, une avant-garde surgit, de rroms serbes d’expression croate. Dans toute cette production attentivement compulsée par Marcel Courthiade, la poésie domine très largement –selon lui, parce que la langue rromani a tardé à se fixer, et que la matière lexicale était du coup plus facilement mobilisable dans la forme du poème que dans celle du roman). 

Sa très belle étude, malheureusement inédite à ce jour, tente d’appréhender les thèmes et les formes que la littérature rrom contemporaine a prise. Littérature plurielle, intéressante pour nous, qui sommes trop souvent enfermés dans nos problématiques nationales, car elle se fit dépositaire d’une identité complexe, traversée par les pérégrinations des territoires arpentés par les rroms. Une littérature salutairement marquée par des identités ouvertes en somme, accueillant subtilement des unités culturelles hétéroclites. Et bien sûr, une littérature qui connut son moment épistémologique disons, celui du regard sur soi ne s’épargnant pas d’inspecter les stéréotypes dans lesquels on enfermait les Rroms : l’amour de la liberté, la virtuosité musicale, la passion amoureuse débridée, la délinquance, l’arriération, la cruauté, l’instabilité…

D’une façon tout à fait intéressante, Marcel Courthiade explore les thèmes identitaires constitutifs de cette littérature. Et contrairement à toute attente, le plus prégnant est celui des origines : l’Inde, "la petite mère noire" (Fikria Fazlia), horizon fantasmatique du grand retour improbable, quête inouïe de la terre des Ancêtres. Une littérature dans laquelle on croise Kali, la déesse tutélaire de Kannauj, vénérée des Rroms, plutôt que la Vierge Noire des Saintes-Maries.  

Si l’Inde en fut l’un des thèmes les plus obsédants, l’exil et le voyage, tout naturellement, soutenaient à bout de bras cet horizon poétique. Un voyage souvent poignant, témoignant de la grande misère des rroms sur des routes d’exil, qui se transformèrent trop vite en chemins de persécutions. Bouleversante allégorie, au demeurant, de notre propre itinéraire en tant que civilisation indo-européenne. Chemin de Croix évidemment, porté dans une langue attachée à une vision du monde ouverte à tout ce qui n’était pas le monde rrom, et c’est sans doute ce qui fait la grandeur de cette littérature.

 

 

 

Marcel Couthiade, La Littérature des Rroms, Compendium à l’usage des étudiants de l’Inalco, section langue et civilisation rromani, INALCO, 2007.

Le prix de la liberté, de Matéo Maximoff, éd. Wallada, avril 1996, ISBN-13: 978-2904201226

Roma (Person) : Django Reinhardt, Ilona Varga, Mateo Maximoff, Paco de Lucia, Romani Rose, Otto Rosenberg, Settela Steinbach, Jose Ant, sous la direction de Bucher Gruppe, Books LLC, juillet 2010, langue : allemand, 176 pages, ISBN-13: 978-1159301057.

Projet éducation des enfants roms en Europe (Document Conseil de l’Europe):

http://www.coe.int/t/dg4/education/roma/Source/FS/6.2_french_corr.pdf

The Politics of Everyday Life in Vichy France: Foreigners, Undesirables, and Strangers, Shannon L. Fogg, Cambridge University Press, nov 2008, 250 pages, langue anglaise, isbn 13 : 978-0521899444.

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 05:59

Barel-Yves-La-Societe-Du-Vide.jpgOn se rappelle la conférence de presse de François Hollande offrant à Léonarda un choix scandaleux et plus piteusement encore, lui proposant de décider là où lui ne savait pas le faire. On se rappelle les annonces puis les reculades du gouvernement Ayrault à propos de la levée d'un nouvel impôt sur l'épargne populaire. Quel contraste, ces tergiversations, avec l'agitation brutale d'un Sarkozy. Ni Chef ni Sauveur, Hollande se mettait à incarner le Pouvoir évaporé, incapable cette fois de dissimuler que son gouvernement n'avait pour seule vocation que de servir les intérêts de l’élite fortunée, avec une mauvaise foi confinant aux œuvres de basse rapine. 

Décidément, l'histoire des libertés ne peut être que celle des luttes et des conquêtes populaires. 

Le changement, affirmait Hollande, c'est maintenant... N'en doutons pas : il arrive. Mais il sera celui qu'un mouvement social enclanchera, dans le prolongement du symptôme que fut son élection à la Présidence de la République : celui de l'attente d'un vrai changement. Non cette farce qui tourne court, inquiète d'éteindre partout les révoltes qui surgissent, loin du trouble même que provoque en France l'émergence, en guise de sentiment national, d'une mentalité déchirée. Une mentalité déchirée plutôt que simplement manipulée, où désormais la nécessité de la désobéissance est devenue une nécessité fondatrice du vouloir vivre ensemble. Car si l’époque moderne a été celle de la Loi, sans doute est-il grand temps de passer à celle de la Justice.

Hollande avait cru pouvoir jouer d'un simple élément de langage pour se faire élire : le changement, maintenant, levant un espoir dangereux aux yeux des élites. Mais voilà qu'il ne veut pas voir que l'espoir levé était en fait le symptôme d'une sourde et puissante revendication sociale qui se cherchait. Pour espérer, on n’a pas besoin de certitudes : on a besoin de possibilités, comme l’invite à le penser le sociologue Luc Boltanski (Critique de la critique). Mais c'est Yves Barel, ce sociologue français oublié, qui pourrait bien avoir eu raison : le silence des «minorités invisibles» a trop été assourdissant en France, pour ne pas bientôt surgir au grand jour.

 

Yves Barrel :

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-dissidence-sociale-et-marginalite-invisible--43604149.html

 

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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 05:49
bonnets_rouges__bretons.jpgNotre sort dépend maintenant du degré de colère que nous pourrons atteindre, pourrait-on dire aujourd'hui, en paraphrasant l'invective de L. Kramer, le 14 mars 1983, (repris dans New-York Native), lors d’une réunion d’Act Up N.Y.
On n'en finirait pas, aujourd'hui, d'énumérer les vagues possibles de colère, de la paupérisation de tout un Peuple pris en otage du monde de la Finance, à la brutalité du traitement dont sont victimes les rroms et les émigrés qu'on laisse mourir en Méditerranée.
Mille questions se posent donc à nous, qu'il nous faudra bien relever...Comme de savoir si devant le danger du mépris qui plombe les revendications sociales, il faut oser de nouveau la colère.
Comme de s'interroger sur le prix à payer pour être entendu par les pouvoirs politiques. Ou de savoir où situer la lutte désormais, quand les Lois de la République invitent pareillement au silence et à la normalisation hâtive de contestations en réalité radicales.
Comme de savoir si du reste la Loi est le meilleur instrument de production d’égalité ou de justice.
Comme de mesurer ce que sont les conséquences, sociales, politiques, de la mise en forme juridique de Lois si peu convaincantes.
Il nous reste à réfléchir, dans la foulée, aux modalités de la construction des problèmes publics.
Il nous revient de redéfinir les égalités à l’origine des revendications qui se font jour.
Et à poser le problème de l’urgence sociale, quand existe un tel réservoir de pauvreté en France.
 
leonarda.jpgQuoi, aujourd’hui, de l’identité de ce sujet collectif : notre misère sociale et politique ?
Faut-il changer le cadre de la légalité républicaine, plutôt que de se contenter de replâtrer l'univers mensonger du discours politico-médiatique dominant ?

La possibilité de la contestation ouverte, revendicative, si l’on en croit le sociologue Boltanski, ne trouve à s’épanouir que dans un horizon où ce désir paraît jouable et non enfermé dans l'étau d'un échec possible. Mais cet horizon ne s’ouvre jamais d'abord que comme espace d’un imaginaire collectif partagé. Quelle visibilité lui donner donc, aujourd’hui, pour qu’il puisse prendre forme dans une société dominée par des médias vendus à l’ordre dominant ? Partout des luttes, des dissidences, des expériences se sont ouvertes, dont il faudrait témoigner enfin : l'espoir à portée de mains, derrière cette colère qui monte.
 
 
 
 
 
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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 05:31

labarricade.jpgL'histoire d'un objet qui a disparu du paysage révolutionnaire, bien que la rue soit restée un champ de bataille. Trois siècles d'histoire en fait, brossés par Eric Hazan, des Guerres de Religion à la Commune de Paris qui en signera le dernier acte, symptôme, peut-être, d'une stratégie de tragédie qu'allaient inaugurer les nouvelles batailles populaires dans Paris et sa banlieue. Une invention parisienne, qui finit par s'exporter partout en Europe, mettant en scène les mêmes ustensiles, les mêmes personnages, avec ses gamins de Paris, ses femmes, ses ouvriers, ses étudiants, un personnel constant d'une œuvre tout autant poétique que politique.

Tout commença le 12 mai 1588, avec les barricades de la Ligue prenant à leur piège les troupes d'Henri III. Eric Hazan en dessine le ferment : une authentique révolte populaire rencontrant des chefs pressés d'en découdre avec l'autorité centrale, et des troupes retournées, refusant de servir une répression injuste. Soit les ingrédients de la réussite de ces barricades victorieuses que Paris ne connaîtra plus trois siècles plus tard. Le comte de Brissac en serait l'inventeur. Saint-Séverin, Maubert, prodiguant ses conseils, il sut gagner la foule à sa stratégie, transformant les barricades en armes offensives, avançant littéralement sur les troupes pour les enfermer dans leur nasse et contraindre le roi à quitter Paris. Le grand mouvement est là, qui dessine son avant et son après : avant, les barricades au fond ne se contentaient pas d'être de simples objets symboliques, elles étaient une arme, offensive, avançant littéralement sur les troupes, séparant les colonnes, isolant leurs chefs, enfermant peu à peu des soldats désemparés dans leur piège parfait. Après, quand le Pouvoir eut compris ce fonctionnement et se mit à élargir les rues pour en rendre le retranchement impossible, elles devinrent défensives, signant la défaite des comités de quartier contre la puissance d'une répression au commandement unique. Car repliées dans l'identité de la rue-village, des barricades de la faim aux barricades de la révolte, partout l'élément spontanée finit par desservir leur cause. La barricade ne sera plus un engin militaire, mais un instrument politique. Le retournement est aussi là. Delacroix ne s'y est pas trompé, qui montre cependant encore le Peuple rassemblé dans l'assaut qu'il prodigue. 1830. L'apogée de la barricade selon Eric Hazan. Dans un grand mouvement offensif, le peuple enfermera une dernière fois les troupes armées, prises au piège de ce Paris des révolutions. Il restera aux Canuts de Lyon l'héroïsme d'écrire les dernières pages fiévreuses des barricades ouvrières, une poignée d'entre eux embusquée derrière elles, mettant à mal 8 000 soldats déconfits. Viendront ensuite les barricades du désespoir, celles de 1848, celles de la Commune de Paris, indéfendables désormais dans le Paris de Hausmann. Désormais écrit Eric Hazan, « toutes les batailles urbaines où l'insurrection fondera sa logique sur la barricade, seront défaites ». Aucune troupe, aucune police ne sera plus jamais pris au piège. De la barricade, il restera sa fonction symbolique, décryptée par l'auteur : le Peuple à l'épreuve de sa solidarité, de sa détermination, édifiant une vraie scène de théâtre, se créant lui-même derrière les pavés de Paris, subvertissant l'ordre physique de la ville, tout autant que son ordre politique, et disposant enfin d'une tribune depuis laquelle interpeller le monde et le Pouvoir en place. La suite sera plus incertaine. De l'héritage des barricades, il reste aux yeux d'Eric Hazan la fonction de blocage. Blocage des voies de communication par exemple, ferroviaires, routières. Et sur leur ruine, peut-être, cette guerre de partisan que les paysans bretons livrent, ou ces incendies de banlieue, invitant sur leur territoire les forces de l'ordre pour les affronter dans un mouvement désespéré, voués à l'échec, certes, mais dans la rage desquels proclamer leur identité confisquée.

 

La Barricade, Eric Hazan, Editions Autrement, collection Leçons de choses, 11 septembre 2013, 169 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2746732858.

 

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 05:25
condorcet.jpgCondorcet fut le premier à concevoir que l’institution du citoyen relevait du Bien commun. Au cœur de cette institution, l’Ecole de la République, dont l’objectif à ses yeux ne pouvait être celui de produire ou de reproduire des citoyens conformes à l’attente des pouvoirs publics, mais au contraire, une école que l’on aurait délibérément placée dans une relation critique à l’égard de la Constitution républicaine. Pour Condorcet "le but de l'instruction n 'est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l'apprécier et de la corriger".
L’idée de République telle qu'elle se fonde chez Condorcet, lecteur de Rousseau et de Montesquieu, insiste ainsi absolument sur la question de la vertu politique dans la République : pas de République sans républicains, et là encore, non ce genre de républicains chers à Sieyès réduisant la citoyenneté à l'exercice d'une compétence technico-politique, mais ce genre de républicains littéralement embarrassants pour tout pouvoir politique, car aptes à combattre les dérives qui veulent faire de la République une simple démocratie gestionnaire au service de l'électoralisme. Condorcet n’avait de fait aucune illusion quant au débat politique confisqué par les politiciens : ce débat politique pouvait connaître une régression électoraliste, destituant le citoyen actif en simple électeur passif. Face à cette dérive, l'exigence républicaine commandait de soustraire la politique aux mains des seuls hommes politiques, afin de ne pas succomber à leur affairisme gouvernemental et de les empêcher de nourrir toute confusion entre pouvoir et autorité.
Enfin, Condorcet subodorait que la citoyenneté pouvait tôt ou tard se voir détourner de ses fins pour n’être plus que l’instrument d’un horizon douteux : celui de l’identité nationale. Ce pourquoi il affirma avec force que la nation ne pouvait être qu’un lien juridique et politique et non celui du sol ou du sang, et que ce lien ne pouvait s’instruire que dans une réaffirmation permanente de la vertu de citoyens engagés volontairement par les pouvoirs publics dans l’affirmation d’une solidarité nationale incluant tous les citoyens de la Nation, et non en opposant certains d’entre eux aux autres, voire en les dressant les uns contre les autres.
Des citoyens engagés volontairement par les Pouvoirs publics… Parce que Condorcet avait compris que ce n’était pas parce qu’il existait des droits institutionnalisés que pour autant il existait des citoyens : il ne pouvait y avoir de citoyens qu’au prix de l’instruction et de l’élévation, intellectuelle, morale : pour Condorcet, la République ne pouvait exister qu’à la condition d’être le régime "où les droits de l'homme sont conservés". Un régime fragile, on le voit, au sein duquel, s’il n’y surgissait pas volontiers "des César ou des Cromwell", il suffisait "d'un médiocre talent et souvent d'un bien petit intérêt pour faire beaucoup de mal".
 
 
Condorcet, Instituer le Citoyen, par Charles Courtel, coll. Le Bien Commun, éd. Michalon, février 1999, 128 pages, 9,99 euros, ean : 978-2841860951.
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