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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 05:22

chloe-copie-2.jpgArrêt sur image. Chloé avait planifié son énième suicide, Daniel lui envoyait un e-mail. Partenaire, se proposait-il. Cela tombait assez bien dans la vie de la première. Le fil pouvait reprendre. Celui de la vie. Elle décrocha alors la corde qui la tenait au plafond.  L’amante aux lèvres roses, pourquoi pas ? Partenaire de l’ordre bourgeois de Daniel, tout de même. S’installer avec un vieux bobo allergique… Qui certes venait de se faire plaquer. Cela lui conférait un peu de profondeur. Alors essayer ça encore. Tandis qu’elle, Chloé, vivait dans le luxe subventionné de la villa Médicis : très peu d’art, beaucoup de mondanités.  Daniel pas si loin de ce luxe en fin de compte, ce notoire homme intègre de la télévision française. Pseudo résistant. Super souris. Le nom qu’elle lui donne. Super souris écrit en complément ce livre à quatre mains du reste. Exhibant son charme discret de bourgeois effronté auquel on n’accroche guère. Arrêt sur image. Sur son image. Le dernier : j’avoue que j’ai tourné ses pages pour leur préférer le portrait décapant que Chloé en faisait. Tennis le dimanche, ballades en vélo. Daniel vomit Paris pour sa violence, depuis son appartement du XVème arrondissement…  Chloé m’attirait davantage, son regard sur la rue de Crimée par exemple, et cette «France qui ne se lève pas d’être déjà à terre, l’espoir enseveli déjà décomposé». On pouvait sauver ça. Porter cela à son crédit.  Tout comme d’étaler le grand écart des bobos parisiens.  Elle est drôle Chloé.  Savoureuse. Incisive.  Faux dialogues, faux entretiens, la virtuosité de circonstance, Chloé sautille comme à l’accoutumée de gamineries en réflexions tenaces à défaut d’être profondes. Chloé raconte, digresse, embrasse et embarrasse le récit surchargé du compte raisonné d’un risque calculé, d’une écriture ne risquant plus grand-chose à vrai dire. J’étais quand même sur le point de refermer le livre, ennuyeux de tartiner pareillement deux egos à l’accolade, quand un léger changement de ton me fit ouvrir les yeux. Chloé parlait de son enfance. Le Liban. Sa famille. Le style était devenu moins brillant, moins virtuose, plus ingrat, plus pauvre. A peine déchiré çà et là des envolées habituelles. On sentait l’effort, la besogne pour mettre à distance l’émotion. La famille Abdallah. La sienne. Papa a tué maman d’un coup de fusil puis a retourné l‘arme contre elle, la petite Nini, avant de se tirer une balle dans la tête. Pas Chloé. Nini, celle qu’elle était avant. Ce fusil donc, qu’elle n’a cessé de lui reprendre des mains. La scène originaire. Nini se suicidera treize fois ensuite. Jusqu’à ce que Chloé nous parle de Georges Ibrahim Abdallah, l’oncle terroriste qui menaça un jour la France et qui croupit toujours dans une geôle française sans guère de raisons, de preuves de sa culpabilité. Aujourd’hui encore, Valls lui refuse son extradition.  Au nom de… Rien.  Des présomptions. Valls en a pris l’habitude. Beyrouth donc, Kobayat. Le récit prend une autre direction, celui du Nord-Liban. La plaine de la Bekaa. A décrypter son histoire, voilà que Chloé nous passionne et tire le récit vers autre chose. Une rupture. Une rupture narrative. Le récit d’une famille aux prises avec le réel, ce réel qu’elle fait entrer en grand dans son récit. La France des années 80. Les attentats de 84. Les bombes dans Paris et la classe politique inaugurant le racisme d’Etat à grande échelle : la faute aux arabes.  Chloé raconte l’histoire d’un nom, du nom qu’elle est, de celui qu’elle a abandonné pour se donner une autre identité. Mais au passage elle récupère une mémoire forte, en épelle l’héritage. C’est compliqué de prendre conscience.  Elle s’y affronte.  On oublie Daniel. On oublie Chloé Delaume. On oublie l’autofiction. Le réel cogne à la porte. Elle fut la nièce de l’ennemi public n°1, devenu le nom de la peur des français. Non : celui de la panique de l’Etat français, qui somma alors le Peuple d’avoir peur de Georges. L’histoire fascine. Ses montages pitoyables, Pandraud avouant «nous n’avions aucune piste».  Georges bientôt disculpé pour les attentats, mais condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. On a oublié Daniel. Et l’autofictionneuse. On est ailleurs, dans cette France pitoyable dont nous avons héritée. La suite intéresse moins, Mehdi Belhaj Kacem, EvidenZ, la fiction d’une bande d’intellectuels qui croyaient pouvoir mener de nouveau une révolution autoritaire, se faire l’avant-garde loin des masses qu’ils voulaient porter à bout de bras. Le reste intéresse moins. Son «que reste-t-il du monde ?» date trop, Chloé Delaume n’en sait rien éprouver. Reste ce livre, de transition, une fin d’autofiction, car désormais ses papiers civils porteront le nom de son personnage. L’enfance enfin tuée.  

 

Où le sang nous appelle, Chloé Delaume, Daniel Schneidermann, Seuil, septembre 2013, coll. Fictions & Cie, 358 pages, 21 euros, ISBN-13: 978-2021084696.Chloé Delaume (Auteur)

 

Consulter la page Chloé Delaume d'Amaz

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 05:10

 

Financiarisation.jpgThelonious K. Lecinsky observait, dans son essai Democracy and Conspiracy , publié en 2010, que les démocraties occidentales, au fond, loin de combattre la mafia, la laissait au contraire croître, car les flux d’argent que le crime organisé reversait dans les secteurs clefs de l’économie libérale (banques, pétrole, armement, immobilier) permettaient à cette économie de survivre à ses crises. L’accumulation du capital mafieux trouvait ainsi, à ses yeux, sa justification dans ces systèmes complexes que ces démocraties avaient mis en place, de confiscation du pouvoir populaire par l’intermédiaire du droit législatif et procédural. De la poudre aux yeux que ce droit législatif, destinée à camoufler le vrai horizon de la logique néo-libérale, qui est la seule accumulation de Capital. Une accumulation qui a changé de nature ces dernières années. De vitesse plutôt, car dès la fin des Trente Glorieuses, le Capital sonnait déjà le glas des sociétés civiles. L’accumulation avait été telle, qu’il ne trouvait plus de lieux où s’investir : la société n’était pas assez riche, investir dans la santé, l’industrie ou les services ne pouvait suffire à résorber l’immense richesse dégagée. Alors l’argent des riches trouva d’autres lieux où garantir sa croissance démesurée. Avec pour la France, par exemple, la complicité des socialistes dans les années 80, qui furent les premiers à «libérer» les marchés financiers pour permettre aux banques d’inventer les formes arithmétiques de gains colossaux. Les groupes de pression s’organisèrent, lobbies multiples, intellectuels, politiques, économiques, qui ne visaient qu’à aider le Capital à concentrer ses intérêts sur le court terme, au mépris du développement du Bien Commun. Des flux de richesses colossales furent ainsi détournés de la société réelle vers le secteur financier, provoquant l’appauvrissement généralisé des économies -et de la citoyenneté, ne l’oublions jamais. Des milliers de milliards de dollars envolés, désertant brusquement le commerce et l’industrie, la financiarisation de l’économie leur faisant prendre le chemin de la spéculation financière et du vol des richesses naturelles du monde (aujourd’hui, le grand jeu est celui du rachat des terres cultivables à des fins de spéculation). Plutôt que la mondialisation, cet immense élan de destruction massive des économies mondiales conduisit d’abord à la désindustrialisation du monde occidental. Une désindustrialisation qui achevait en outre le grand rêve revanchard des capitalistes : écraser enfin, liquider les classes laborieuses, coupables désormais de s’accrocher aux piètres protections sociales qu’elles avaient gagnées… Les villes elles-mêmes durent se plier à leurs nouvelles exigences de gentrification. Les quartiers de la classe ouvrière furent transformés en ghettos, tandis qu’une élite sans foi ni loi développait ses produits financiers, dérivés de dérivés de dérivés de la vraie richesse. L’industrie financière était née, où l’argent se reproduisait comme par miracle. Des générations d'économistes et de politiciens nous ont enseigné depuis plus de trente ans que ce modèle, seul, devait nous sauver. Un modèle mathématique élégant, qui n’a cessé depuis de ruiner nos vies. Mais un modèle dont les conséquences politiques ont été considérables et qui s’est traduit par une démocratie entièrement vidée de son sens.

 

 

Thelonious K. Lecinsky, Democracy and Conspiracy, Samanthowatan University Press, 2010

 

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 05:24

Masque-a-gaz.jpgVoilà que de nouveau on en appelle aux civilisations bornées...

L'occasion d'en explorer un peu les fondements...

A l’origine, le poids de la frontière grecque n’était pas politique. 

Seule la polis inscrite dans les limites du cœur de la Cité l’était.

Mais c’est de ce schéma spatial de la Cité grecque réduite à son cœur qu’est issue notre rhétorique de sacralisation des frontières.

Or pour les grecs, la frontière était d’abord une "fange pionnière", profonde et perméable, moins un lieu politique qu’un espace ouvert à d’autres possibilités de l’être. Ce n’est que tardivement qu’on l’a assimilé à une ligne que l’on ne devait plus franchir : les eschatiaï grec étaient plutôt, par excellence, l’espace des échanges pluri-ethniques et culturels, terres d’attribution incertaines, bouts du monde, confins ouverts parcourus d’altérité.

Pas vraiment sauvages, ces eschatiaï relevaient d’une géographie qui, sans appartenir en propre à la cité, lui revenait pourtant. Domaine des bergers et des apiculteurs, des charbonniers et des bûcherons, ces civilisateurs isolés et silencieux, une sorte de jachère abandonnée aux friches de la connaissance. On y construisait néanmoins des sanctuaires communs !

lignemaginotantitank.jpgMystérieuses, ces terres mal délimitées géographiquement et conceptuellement, formaient ainsi le lieu idéal des frottements civilisationnels, un espace riche de rencontres et de heurts. La tombe d’Œdipe s’y trouve, et bien d’autres de ce genre, ouvrant à la nécessité de comprendre ce qui fonde le sens de l’humain. Artémis y demeure, et les éphèbes par exemple y tenaient garnison, eux qui, après avoir perçu leur bouclier rond et leur lance, devaient se jeter dans l’aventure de la construction de soi –à remarquer : ces éphèbes n’y assuraient pas à proprement parler la défense du territoire. Peripoloï, ils parcouraient, en reconnaissance, ces confins placés hors de toute connaissance assurée.

Sans entrer dans le détail de l’organisation stratégique et géopolitique du territoire grec, peut-être n’est-il pas indifférent d’avoir à l’esprit sa hiérarchisation, ce territoire se composant d’abord de celui, strictement démarqué, de la cité (l’asty), entourée de champs labourés (la chôra) volontiers abandonnés aux envahisseurs, et de confins (les eschatiaï). Le tout formait un espace politique parfaitement hétérogène – en d’autres termes : la cité, discriminée de son territoire, était seule revêtue d’une importance stratégique. Mais si, de fait, cette discrimination témoignait de ce que la dimension politique de la vie humaine paraissait la seule à devoir être défendue avec acharnement, il est cependant important d’avoir à l’esprit que cette dimension politique n’épuisait en rien les autres contenus humains, l’affectif en particulier, que justement ce monde double, trouble, troublant des eschatiaï recelait.

tranchees.jpgC’est le nationalisme des Etats modernes du XIXème siècle qui est parvenu à enfermer les cultures dans des frontières politiques, par une action d’évidemment culturel conjuguée à une action de spécifications nationaliste des cultures, à commencer par leurs littératures. Et que leur importait que partout aient surgi de sérieuses contradictions entre cette construction nationaliste et le droit des ethnies…

Le néologisme de frontière, lui, fut forgé en 1773. Il ne parvint à s’imposer que très tard encore une fois, car jusqu’au XIXème, deux vocables coexistèrent pour désigner ce que l’on souhaitait entendre par là : celui de frontière et celui de "ligne". L’un et l’autre ne parvenant pas à dissimuler, ainsi que Lucien Febvre le fit observer, leur vieux sens militaire. Comment oublier en effet que la frontière, dans le vocabulaire militaire, n’a jamais désigné autre chose qu’un ordre de bataille ?

Quant à ce qu’il désigne aujourd’hui, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que longtemps, la maîtrise de l’espace n’est pas passée par l’établissement de lignes continues de fortification : on avait les Marches pour cela. Et jusqu’à Louis XIV, on disposait de portes d’entrées en terres étrangères. Tactique militaire là encore, ces "portes", ces "avenues", étaient censées nous permettre de couper les "rocades" des armées ennemies. Ce n’est qu’au terme des sévères échecs de la stratégie militaire française que l’on abandonna ces concepts offensifs de frontière, pour celui de la ligne frontalière défensive, dont on confia à Vauban la fortification.

Déjà la France songeait à s’enfermer dans ses quatre pitoyables murs. Un vieux réflexe national, en somme…

 

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1996_num_140_2_15625

Frontières et Contacts de civilisation. Colloque universitaire franco-suisse, sous le patronage du Comité français des Sciences historiques et de la Société générale suisse d'Histoire (Besançon-Neuchâtel, octobre 1977). Avant-propos de Louis-Edouard Roulet. Introduction de Michel Devèze, Collection Le Passé Présent (Etudes et Documents d'Histoire). Neuchâtel, Editions de La Baconnière, 1979. In-8, broché, couverture illustrée à rabats, 240 pp. Illustrations hors texte.

Voir aussi la Périégèse ou les Arkadika de Pausanias.

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 05:06

contes-rroms.gifUn recueil de contes et légendes tirées semble-t-il de la collection de textes rroms établie par  Heinrich von Wislocki qui, au détour d’un voyage à travers la Hongrie, en 1883, décida de consigner tout ce qu’il pouvait recueillir des traces orales d’un peuple qu’il découvrait avec passion. Dès 1888, une société américaine, la Gypsy Lore Society, se mit à publier ces textes traduits du rromani, en langue anglaise. La sélection que nous présentent les éditions Flies couvre un vaste périmètre, avec tout de même pour cœur de ce corpus les textes en provenance d’Europe Centrale. Un corpus organisé selon une thématique plutôt disparate, ouvrant aux cosmogonies rroms et rabattant malheureusement l’ensemble sur le prétendu emblématique thème du violon, dont on a vu par ailleurs qu’il n’offrait que des occurrences mineures dans l’ensemble de la littérature rrom –il fallait sans doute sacrifier à l’attente d’un public convaincu du contraire… On y trouve en tout cas un rayonnant conte sur l’origine des hommes «blonds», à mille lieux de tout ostracisme supposé, et une belle leçon sur les raisons de cette vie si courte accordée aux hommes: Dieu, agacé de voir l’Homme éternellement insatisfait alors qu’il se proposait de lui accorder deux vies plutôt qu’une, ramena les comptes à une seule vie, convaincu que mille n’auraient de toute façon pas réussi à combler le désert d’ennui dans lequel il entendait vivre. Sage. Très sage… 

 

Aux origines du monde, Contes et légendes tziganes, éditions Flies, réunis par Galina Kabakova, traduits par Galina Kabakova et Anna Stroeva, oct. 2010, 204 pages, 20 euros, isbn : 978-2-910272-67-8.

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 05:35

odeur-sang - copieEcrit en 1979, après un infarctus, Parise avait tout d’abord rangé son roman dans un tiroir. Il le ressortit en 1986, pour une relecture qu’il n’acheva pas, deux mois avant de mourir. Le roman naît d’un rêve originaire : une fellation pratiquée par Silvia, la femme du narrateur, sur un jeune voyou romain. La scène hantera désormais le texte, tandis qu’une odeur âcre, ferrugineuse, envahit peu à peu la narration : l’odeur du sang. Odeur de lymphe, de sécrétions, d’eau et de poisson talé.

Silvia a la cinquantaine. Lui est plus âgé. Le couple vieillissant croyait vivre dans une symbiose parfaite. Peu à peu, un amour chaste s’était installé entre eux. Lui, devinait sa nature animale vaincue par les scrupules de la raison. Elle, se réfugiait dans le rite érotique de la fellation, symbole du dévouement maternel aux yeux de l’auteur, et du besoin de nourriture. Dans ce délitement charnel, organique, du couple, ne subsistaient que des étreintes impuissantes, désespérées. Pas même la consolation des amants plus jeunes, tandis que le lien platonique qui les liait, trouve son expression la plus cruelle dans leur sommeil d’enfants, endormis chastement l’un dans les bras de l’autre. Psychanalyste, il ne cesse d’interroger la vérité de son rêve. De sonder son récit dans une sorte de "narcose de la volonté et de l’intelligence". Puissance du Phallus contre puissance de l’Esprit. Le récit s’épuise lui-même dans cette pantomime. Une vraie tragédie, où la recherche de la vérité se transforme en volonté de mort.

L’odeur du sang, Goffredo Parise, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, préface de Cesare Garboli, coll. Les grandes traductions, Albin Michel, 280p, mai 2000, 19 euros, isbn : 2226115900

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 05:13

partageSur un paquebot, quatre personnes font route vers la Chine : trois hommes et une femme. Mesa, passablement tourmenté, ne peut cacher l’irrésistible passion qui le porte vers Ysé, une femme mariée que son couple ennuie et qui, tour à tour, sera l’amante des trois.

Là où L’Echange donnait à voir la dispersion du Moi en quatre figures symétriques, Le Partage introduit une asymétrie fondatrice : le moi s’égare à chercher dans l’amour une réponse à sa solitude égologique, mais il ne peut faire autrement : son site est là, désormais. Sur fonds de révolte (des Boxers) et de massacres, l’incomplétude où nous nous rencontrons ne peut offrir à nos passions qu’un périmètre clivé – c’est du moins la leçon provisoire de Claudel.

Mesa s’éprend d’Ysé, à qui il confie que Dieu n’a pas voulu de sa vocation. Dès lors, que le péché s’ajoute à son rabaissement lui paraît presque une consolation. Largement autobiographique, ce texte qui retentit tout entier de la fièvre du jeune Claudel enlevant lui-même une femme mariée (Rosalie Vetch), se déplace ainsi sans cesse entre le banal et le sublime qui bornent son horizon.

L’adultère qu’il met en scène est ce moment où, comme il le dit lui-même, "la chair désire contre l'Esprit". Désir qu’il renverse tout d’abord, plaidant jusqu’à la folie de la raison l’Esprit pressé de descendre dans cette chair au plus vite, pour s’y accomplir pleinement. Mais Ysé tergiverse et Mesa se retire, blessé, s’adressant de nouveau à Dieu, sarcastique et misérable, portant à bout de bras son aventure comme un sacrifice qu’il offre à ce Dieu grimaçant qui n’a pas su anticiper la folie où l’Incarnation de l’Esprit dans la chair allait précipiter les hommes.

Mais voici que les protagonistes de cette comédie se métamorphosent, d’entrer si profondément dans le vif de leur incarnation, de pousser si loin dans la chair, réalisant soudain leur être profond de cette traversée que seule la passion permet, et qui conduit l’âme à son vrai terme.

Rien n’est simple pourtant, et moins encore l’écriture de ce drame : ce Mesa que griffonne Claudel, en charge de son pitoyable Moi, il lui fait dès lors détourner son regard d’Ysé vers un désir qu’il voudrait plus absolu –débarrassé de toute chair. Comme s’il s’agissait de se rendre, lui, Claudel, ou plutôt de célébrer quelque réconciliation impatiente : sa fausse libération des contingences de l’amour charnel, au terme de laquelle l’Esprit pourrait alors s’affirmer "vainqueur, dans la transfiguration de Midi". Oubliant Ysé, il combine sur les planches une transe pour sa dernière apparition, la fait errer, elle à qui il avait tant promis et à qui il finit par tout refuser, pour qu’elle disparaisse dans l’aube qu’il espère. Sous la dépouille des mots il n’y a plus Ysé mais Claudel déchirant Ysé de ses propres mains, en prétendant l’accomplir dans une bien étrange assomption qui n’est autre que celle de l’écriture poétique, et dont nous savons aujourd’hui que l’auteur ne s’est jamais remis. Après cela, il se verra contraint de répéter encore et encore l’infini questionnement où chacun tombe quand il s’agit d’aimer aussi brutalement : Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout d'un coup sur le bateau ?

Alors oublions Claudel, oublions cet ordre imaginaire qu’il invente pour y ranger chaque chose à sa prétendue place et faire place nette à l’ordre sacré qu’il tient pour seul vrai – sans jamais parvenir à s’en assurer.

Rosalie Vetch, la femme qu'il aime, avec laquelle il a vécu, mais dont il a dû se séparer sans cesser de vouloir la rejoindre et qui s’en est allée, elle, vers d’autres bras moins encombrants, Claudel n’a pu la transfigurer comme il l’a cru d’Ysé. Qu’est-ce qui s’est refusé à lui ? Claudel n’y revient pas, s’égare encore : bientôt il poursuit une autre femme, qui se dérobe à son tour. Alors il s’arrête, écrit Le Partage de Midi. Comme un fou il empile les versions. C’est qu’il cherche une issue, qu’il croit parfois trouver dans l’expiation mystique. Une expiation effrayante : de cet effondrement personnel, le cosmos lui-même doit pâtir ! Enfin il croit pouvoir affronter les silences qui se sont accumulés : l’abîme, d’où rien n’est dépliable. Il rédige encore, finit par remplir la réalité vécu de l’écriture qui prend sens et ordonne, seule, le chaos qu’il croit avoir traversé enfin. Claudel se fait poète, pour n’avoir pas à supporter la chair et ses clameurs pressentes. Une clôture, pour ne plus devoir affronter l’épreuve de la chair, l’ouvert de l’ouvert, cette jonque immense et bouffonne, ronde des infimes absolus où l’abîme pourtant se dissout.


Le Partage de midi , version de 1906 suivie de deux versions primitives inédites et de lettres également inédites à Ysé, de Paul Claudel, éd. Gallimard, Folio Théâtre n°17, septembre 1994, 320p., ISBN 2070388859

 

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Published by joël jégouzo - dans Amour - Amitié
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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 05:18

SimmelAu cours du XIXème siècle,la conception de l’amour subit de profonds bouleversements. Dans un monde où le mariage n’avait qu’une fonction de régulation sociale, les Romantiques, George Sand notamment, furent les premiers à défendre l’idée du mariage d’amour. Emerge alors une production littéraire nouvelle : le roman d’amour, qu’on accuse de corrompre les mœurs et dont le scandale est énorme. Madame Bovary, de Flaubert, est au nombre de ces romans ; il connaît un pharamineux succès. Mais ces nouvelles idées, le droit à l’amour-passion dans la vie du couple, sont farouchement combattues, non seulement par les conservateurs mais aussi par la Gauche naissante qui, comme c’est le cas avec la misogynie d’un Proudhon, considère le mari comme l’être éclairé qui sait définir ce qui est bon pour son épouse. Ainsi les femmes, rejetées de ces débats sur leur libération, ne parviennent-elles que très minoritairement à s’organiser. Cette contradiction traversera tout le XIXè siècle. Malgré une réalité réglée par le poids des conventions sociales, les femmes contribueront tout de même à la formation d’un nouvel imaginaire amoureux, au sein duquel l’individualité s’épanouira dans ses choix intérieurs, comme pure revendication subjective.

Lentement mais avec obstination, cet imaginaire va accélérer l’effondrement de la logique patrimoniale du mariage. Dans la logique conjugale qui se dessine, l’égalité des conditions existentielles devient désormais majeure ; l’affect détermine le choix. Mais cette liberté à vivre ses passions ne va-t-elle pas mener l’amour à de nouvelles difficultés ? Dans cette voie, analyse le sociologue Georg Simmel à la veille du XXè siècle, «l’amour relève du tragique le plus pur : il enflamme seulement par rapport à l’individualité et se brise par rapport à l’invincibilité de cette individualité». 

 

Philosophie de l'amour, de Georg Simmel, préface de Georg Lukacs, Rivages Poche, coll. Petite Bibliothèque, n° 55, Grand format, 200 pages, paru le : 01-10-1991, 9.00 €, GENCOD : 9782869304925, I.S.B.N. : 2-86930-492-7

 

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 05:00

amour-crime.jpg Qu’est-ce que j'attends de cet étrange énoncé: «Je t’aime» ?
Et que me veut autrui, de pareillement m’interpeller ?
La demande d’amour, affirme J.-C. Lavie «est un des ressorts secrets de nos façons d’être et de nous manifester» à autrui, autant qu’à nous-même.
Un ressort tout de même bien singulier dirait-on dans ce cadre de compréhension psychanalytique, extorquant autant qu’il se dérobe, se mérite ou se mendie. Ou se fait attendre. Et du temps, certes, il en faut pour que les aspérités de l’un et l’autre amoureux apparaissent.
Offre ou demande, la force de la déclaration ne serait pas dans ce qu’elle désignerait, mais dans ce qu’elle renseignerait : ce dire qui se déploie, dissimule et détourne, dans le geste avant le mot, le souffle avant la bouche. «Je t’aime» serait au fond un mot de passe. Pour preuve, ce qu’en son nom chacun inflige ou endure. L’amour serait le crime parfait : qui l’énonce énoncerait un Droit inaliénable. L'amour aurait ainsi la troublante qualité de justifier à l’avance tout ce qui se manigancerait en son nom. De l'empressement à la caresse, du dépit à la fureur, il serait sa seule justification. Qui vous aime est sans recours et vous expose au pire, comme au meilleur.
Ici, c’est le point de vue psychanalytique qui construit la perspective. Et curieusement, pris dans ces filets, l’Amour s’énonce à mi-distance «du masochisme ou du sadisme dont (il a) l’apparence, les modes de nous faire aimer répét(ant) indéfiniment l’archaïsme qui les a institués». C’est même dans la relation à la mère et la conscience de l’enfant souffrant découvrant que grâce à cette souffrance il devient l’objet d’une attention, que l’auteur fonde le terrain propice à la compréhension de la demande d’amour. Et la rapprochant de la technique analytique, convoquant l’intuition freudienne de ce que le discours de la cure prenne forme de prière, sinon de chantage, Lavie construit un sujet qui s’énoncerait comme un piège, plutôt qu’un autre (rimbaldien).


L’amour est un crime parfait, de Jean-Claude LAVIE, Folio essais, nov. 2002, 203 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2070423804

 

 

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 05:17

huston.jpgVéra s’est ouverte un beau jour d’automne à la contemplation du monde. Une feuille morte s’envolait, une autre achevait sa longue descente ondulée. Il y avait cette sensation de fraîcheur et l’enfant qui brusquement ouvrait les yeux comme penché sur le rebord du monde. Tout ce qui vit doit mourir, lui commentait son père. Véra le découvrait en effet, mais c’était  au-dessus de ces forces que de devoir le réaliser... De la philosophie de la vie, les enfants ne posent jamais que les seules questions importantes. Nancy Houston nous le rappelle avec conviction et dans une belle évocation furtive des interrogations de Virginia Woolf dans son Mrs Dalloway. Les feuilles mortes… L’une bouge mais elle est morte, qui lorsqu’elle vivait frétillait à peine… Un jour, elle a donc eu sept ans. L’âge de raison dit-on.  Et son grand-père est mort. Et son père lui a dit que c’était ça la vie, cette perte dont nul ne sait que faire. Et puis il y a eu le froid du cimetière, l’aplomb du cercueil dont on voudrait lui faire croire qu’il est le juste aboutissement de la vie et toutes les explications encore, d’une humanité effaré par ce vide creusé dans la terre sous ses pieds. Jusqu’à ce que son père comprenne enfin et tente son propre éclaircissement, lui qui ne croit guère en un quelconque au-delà. Il restait la mémoire des morts, lui affirma-t-il, ce secours mémoriel que chacun porte à son prochain, qu’il soit ou non vivant et qui nous justifie tant.  Le conte est beau et fragile, l’écriture, sensible. Avec très logiquement ces réflexions qui le prolongent, d’une petite fille sur ce qu’il en était d’elle, avant de venir au monde.

Véra veut la vérité, de Léa et Nancy Huston, éd. L'Ecole des loisirs, collection : Mouche, 13 janvier 1994, 69 pages, ISBN-13: 978-2211018791.

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 05:31

 

caravageCela fait un an, jour pour jour, que mon frère est mort et cet improbable présent me retient auprès de lui, dans l’étrangeté du monde minéral où il repose désormais. 

Je me rappelle Jacques qui soutenait jour après jour le regard d’un homme en proie à son existence, ramassant d’un air entendu les rires de l’enfance et l’ironie de ne jamais savoir. 

Philosopher, c’est apprendre à mourir, disait Montaigne. Je n’ai pas appris grand-chose. Sinon ce poids de chair sans lequel le Verbe n’est rien, la forge des poumons qui fonde l’usage de la parole, et nos lèvres humides dans la dilection des sons que les mots nous prodiguent.

«Sous mes yeux vient ramper une nuit de Ténèbres» (Alceste, d’Euripide). Ma voix est comble de cette clameur insatiable d'une terre qui se dérobe toujours. Nous pleurons de ce côté-ci de la rive n’est-ce pas ? Tandis que là-bas devant le vieux rocher quelqu’un l’a entraîné. Ne voyez –vous pas ?

L’œil en biais effritant les photos béantes je soupèse leur silence. Jacques repose sous la neige. Et dans ces moments où je pense à lui avec tendresse, je crois trouver la paix. Je n’hésite plus : il est heureux dans la pensée que je me forme de lui. Son visage m’apparaît. Il sourit. C’est le visage d’un enfant espiègle. Dans ces moments je le revois tel que nous partagions nos heures -ses battements d’ailes immenses. Si peu de paroles depuis : le léger sifflement de la courbure des temps.

L’immémorial geste vacant de sa mort m’enveloppe d’un calme narcotique. Fermer le livre, les registres, souffler toutes les bougies d’un coup tandis qu’à l’étage l’horloge rafle la mise. Quelque chose suit son cours.

Je l’entendais rouler dans sa gorge le grain ancestral de nos voix, «ce certain ton lentement élaboré et mûri par une famille» qu’évoque Claudel. Une langue plombée d’inquiétudes, déferlante mille fois rebattue. Jacques plié, courbé, tentait de soupeser le mouvement de nos âmes et devenait le moins sage d’entre nous dans cette parole incroyable qu’il habitait. Mais c’est bien lui, le bègue, qui seul d’entre nous a réalisé l’idéal scolastique auquel j’avais songé, d’une inspiration poétique entée dans le concupiscible et l’irascible, qui sont les seuls vrais lieux où parler.

Jacques n’a jamais su ranger les mots, les aligner, les trier, et cela caracolait sous sa langue. J’entends encore cette cavalcade. Quelle force démente dans ce langage qui ne servait en rien l’usage d’un monde bien-disant. Et tellement délectable. Cette façon qu’il avait de vouloir se saisir du sens avec les dents ! Cette manière qu’il avait d’en embarrasser votre propre parole, donnant de l’esprit comme du clairon dans la parfaite intelligence de ce qu’il voulait dire, de ce qu’il s’abandonnait à dire en désertant chaque fois les mots sans songer à leur porter secours. Le reste est littérature, l’abus du langage et de la pensée sur l’épaisseur réelle de la vie.

Par la mort, écrivait Rilke, «nous regardons au-dehors avec un grand regard d’animal». Non. Pas d’animal. Même si de ce regard qui ouvre notre chemin vers l’inconnu nous ne connaissons rien. Car tapis dans la grâce infinie d’être humains, nous révélons en ce regard effaré notre souveraine condition, pour nous faire peut-être «ces espions de Dieu» auquel songeait Shakespeare dans le Roi Lear, mystérieux détenteurs d’une connaissance indécidable.

Jacques s’en est allé émerveiller l’humanité que nous portions sans le savoir en nous.

 

image : détail Caravage, l'incrédulité de Saint Thomas

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Published by texte critique - dans Amour - Amitié
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