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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 11:15

Si vous ne connaissez pas ce formidable écrivain tchèque, à l’humour aussi noir que débridé, lisez de toute urgence de lui La Guerre des Salamandres, L’année du jardinier, ou La Fabrique d’absolu, Hordubal, sans oublier son fantastique R.U.R. dans lequel il inventa le mot de Robot, dont on connaît la fortune !

Dans Voyage vers le Nord, Čapek est en route, en 1938, vers les grands espaces du Nord de l’Europe. Il ne se fait guère d’illusions sur l’avenir de cette Europe portée au suicide et s’accorde un temps de méditation loin de la folie et de la lâcheté des hommes. Il mourra à son retour, échappant à cette guerre qu’il prévoyait hallucinée. En voyage, Čapek se fait le contemplateur de ces paysages fantastiques du Nord. «Les yeux sont la meilleure partie du cerveau», affirme-t-il d’emblée non sans raison : les philosophes eux-mêmes n’ont-ils pas fait de la claire vision l’horizon de la sagesse humaine, sinon d’une connaissance supérieure ? Son carnet de voyage est clairsemé de petits dessins au crayon. Superbes plutôt que naïfs, comme on a bien voulu le dire. Dessins épurés, juste une ligne le plus souvent pour marquer les plis de la terre. Voyage physique, mettant en jeu le corps, son dernier. Il le sait. A la rencontre des paysages, des forêts, des glaciers de cette «Europe de minuit», comme il la nomme.

Il commence par le Danemark, ce petit pays de prés verts, de jeunes filles aux yeux bleus, de gens «lents et réfléchis» et qui ne semble rien d’autre qu’une «vaste exploitation divine», écrit-il. La mer lisse et claire, parsemée de petits bateaux. Un pays doux, propre, où les vaches dans les champs n’ont l’air de n’y être «que pour faire joli». Čapek pousse jusqu’à Elseneur, la citadelle du Hamlet de Shakespeare. N’y reste qu’un soldat qui  scrute d’un regard menaçant l’immensité des rives de la Suède. Un pays trop beau pour être vrai, où il ne reste que le suicide quand on y est mal. La Suède donc. Une immense forêt plombée par le jour boréal qui n’en finit jamais. Un pays où l’on ne sait jamais «s’il fait déjà jour ou encore jour»… Ici toutefois, l’homme peut encore avoir confiance dans son prochain, affirme-t-il, non comme en Allemagne, hantée par ses abîmes.

La Norvège enfin, toute de forêts battues par les tempêtes. Plus effrayante, plus sauvage que tous les pays qu’il a traversés, où il croise un peuple «pas tout à fait à l’aise»… Plus haut encore, le Nord et le lichen, l’aube en pleine mer, les fjords silencieux. De là-haut, il entend à peine l’écho lointain de la guerre qui s’annonce : «Il paraît que les nations s’arment et que les peuples s’entretuent» déjà. Čapek pousse jusqu’au cercle polaire et son paysage lunaire, et note : «on tourne en rond toute sa vie, et lorsqu’on en sort enfin, on s’endort. (…) Le monde est terriblement déconcertant ». Ne demeurent que les Lofoten, ces blocs de pierre chauves et bruns, un «bouquet de montagnes», où l’Europe finit un peu tristement.

Retour. Ne resterait-il à sauver que les claires fougères qu’il croise ? «Notre voyage, écrit-il ultimement, ne prendra fin qu’à l’annonce de la première nouvelle abominable, inhumaine», que la Guerre d’Espagne a inauguré à ses yeux, où déjà les populations civiles ont été massacrées.

Voyage vers le Nord, Karel Čapek, préface de Cees Nooteboom, les éditions du Sonneur, traduit du tchèque par Benoît Meunier, septembre 2019, 266 pages, 18 euros, ean : 9782373851915.

http://www.joel-jegouzo.com/article-cultiver-son-jardin-118693107.html

 

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