Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 21:01

17_octobre_1961_01.jpgSidi-bel-Abès. Je me rappelle des sons perdus comme une marche nomade, lente et obstinée dans nos mémoires endolories. Tessala, près des coteaux de Mascara. Tessala, Willaya de Bel-Abès. Une nuit d’un 16 au 17 octobre que l’on aurait aimé ordinaire, à contempler l'ici criblé de ses dehors. Le ciel est bleu, noir, bleu comme les ailes des corbeaux. La nuit est fraîche. Je fais quelques pas, m’assieds au pied d’un mur blanchi à la chaux. Tout le monde dort dans le village.

Un chacal passe à une trentaine de mètres. Il ne m’a pas vu mais il s’arrête. Je le vois dresser l’oreille, bouger la tête. Il hume l’air. Il a dû me sentir. Il s’arrête, s’immobilise un court instant, repart, trottine quelques mètres, baisse la tête, revient sur ses pas, s’arrête, repart, intrigué, dresse le museau, me devine et commence à tourner nerveusement autour de ce point qu’il ne parvient pas à identifier.

Je l’observe les yeux grand ouverts dans le noir. Un deuxième chacal le rejoint. Ils se pressent, piétinent, trottent d’un côté, de l’autre, reniflent la nuit, ma présence inopportune. Je les regarde, immobile, assis contre le mur de la maison tandis qu’ils poursuivent leur danse, s’agitent, s’inquiètent.

L’un s’arrête, l’autre s’immobilise. Je vois leurs têtes dressées dans l’ombre. Je vois leurs regards converger vers ce ballot de chiffon d’où émane une odeur chaude. Je vois leurs babines se retrousser. L’un s’arrête, l’autre piétine, fourre son museau dans la poussière, montre les crocs. L’aube des charognards s’alerte, demain, ils fileront leur ivresse, déchirer les chairs nues.

Je marche. La nuit est moins opaque, les étoiles s’éteignent, le ciel blanchit. Je gravis la pente d’une colline. Au bout de quelques centaines de mètres, je m’arrête, m’assieds, contemple le village endormi. Le jour se lève, la nuit se résorbe, tout est sombre encore mais déjà des ombres se découpent : une oliveraie sur ma droite, les panneaux de basket dans la cour de l’école, les gerbes de jasmin au creux de la tonnelle du marchand de pastèques.

Un vent frais disperse les ténèbres. J’entends des oiseaux voleter, des margouillats filer entre les pierres. Puis apparaît cette boule énorme à l’horizon. Elle s’élève sans à-coup, rouge, d’un rouge très sombre, presque bleu, énorme et le galbe de son globe est si voluptueux que je le jurerais à portée de main. Tout s’est tu au moment où elle a surgi. Pas un souffle dans l’air, pas le moindre battement d’ailes. Je suis étourdi : le soleil se lève dans un silence bouleversant. Un fin liserai de lumière blanche en découpe le disque. Lentement, le rouge vire à l’orange. Au-delà des dunes de Tessala, de grandes vagues de clarté refoulent l’obscurité. Le soleil monte, gigantesque ballon d’hélium. Le ciel ne s’est pas embrasé et cependant la gamme des couleurs explose. Enfin, le soleil devient cette incandescence que rien ne peut contenir, ni le regard ni lui-même, et toute cette masse en fusion déborde ses propres limites, m’aveugle et m’oblige à détourner le regard.

Alors j’aperçois une silhouette minuscule qui traverse la place du village. Un gros chat trotte à ses côtés, l’un de ces grands chats algériens perchés sur leurs très longues pattes. La silhouette avance, fragile, chasse gentiment le chat qui tourne entre ses jambes. Farid, l’épicier, me rejoint et me tend cinq figues de barbarie. Puis il allume une cigarette. Nous sommes désormais un 17 octobre. Farid est grave et trop vieux pour n'être pas silencieux. C’était comment, ce 17 octobre ? Farid se tait, contemple son village endormi. A côté de nous est venu se coucher un chien jaune, efflanqué. Un homme approche, Farid se lève pour l’accueillir. Il faudra remettre le monde sur ses pieds. Le jour se lève sur cet autre 17 octobre. Nous vérifions méthodiquement, déliant nos gestes les uns après les autres, que nous pouvons encore convoquer l’Histoire aux arêtes acérées, qui compénétre nos vies et croit pouvoir les soustraire.--joël jégouzo--.

Repost 0
Published by texte critique - dans essais
commenter cet article
16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 16:56

octobreMardi 17 octobre 1961, Paris. Trente mille Algériens manifestent en famille contre le couvre-feu raciste qui leur est imposé par le préfet de police : Maurice Papon. Une répression d'une férocité barbare va s’abattre sur eux. La police a reçu l’ordre de tirer sur la foule. 15 000 manifestants sont raflés, parqués dans des stades, encagés dans des sous-sols d’immeubles, affamés, battus, torturés, assassinés. Nombre d’entre eux seront jetés dans la Seine par des miliciens sortis du plus glauque de l’histoire française, sous le regard complaisant de la police. Jusqu’à aujourd’hui, on ignore le nombre exact des victimes. Officiellement : 300 morts. L'État colonial sait mener sa vile guerre ! Et dès le lendemain, silence radio. Le 17 octobre n’a jamais existé. Il faudra attendre les années 90 pour que, sous l’impulsion de quelques associations et d’une poignée d’intellectuels, le silence soit rompu. Les signataires de cet opus témoignent, pensent, livrent enfin une réflexion que l’on a attendu longtemps. Trop longtemps pour que l’on n’attende pas toujours plus d’explications. Quand donc l’Etat français reconnaîtra-t-il toute l’étendue de son crime ?

Le 17 octobre 1961, une aube de fin d’humanité s’était levée. Des hordes barbares avaient lancé leurs hurlements. Tout Paris fut témoin que le jour s’aventurait en longs cris de douleur. Dans les sous-sols des immeubles, on enfouissait déjà les membres épars des manifestants. Au soir de cette journée, il ne devait rien rester du monde des hommes : ici désormais, au cœur même de l’une des villes les plus célébrées pour sa culture, venait d’être installé le territoire des chiens. A l’assaut d’enfants, de femmes, d’hommes, des hordes barbares avaient assassiné, avaient massacré. Une violence ahurissante venait de s’épanouir en plein Paris, sans qu’aucune belle âme n’y vit rien à redire. Vertige : la France livrée à ses débauches meurtrières. Dans un halètement sauvage, la vie avait reflué. On jetait à la Seine des hommes vivants, pêle-mêle, les cadavres s’amoncelaient, observateurs pétrifiés de la bestialité d’un temps gourd. Où sommes-nous donc morts ce jour-là ?—joël jégouzo--. 

 

Le 17 octobre 1961 : UN crime d’Etat à Paris, collectif, sous la direction de Olivier Le Cour Grandmaison, éditions La Dispute, coll. Essais, août 2001, 282 pages, 19 euros, EAN : 978-2-843030475.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
15 octobre 2010 5 15 /10 /octobre /2010 06:48

Alice-kahn.jpgLe monde comme une image polie trônant sur la cheminée. La narratrice, spectatrice. Paris se dresse devant elle, crédible. Enfin, pas moins qu’elle. Tout comme les passants. Celui-ci. Ou celui-là. Celle-ci qui vient de s’arrêter pour planter ses yeux dans le regard étonné d’Anna. Mais elle, elle n’est pas Anna. Enfin, peut-être pas. Anna. Son rendez-vous : William. Alors la narratrice joue à être Anna, s’y conforme, ne bouge plus. Elle est Anna. A s’y méprendre. A quoi ressemble-t-on de toute façon ? Si bien que William n’y voit que du feu. Peut-être est-elle Anna, après tout. Qu’importe. Elle glisse dans la peau du personnage. William, lui, semble découvrir, ou redécouvrir, Anna. Son Anna. Mais la vraie Anna ? Qu’est-elle devenue ? Qu’importe. Pour l’heure, tenir le rôle. Laisser parler William : après tout, Anna est sa construction. Sa parole le dit assez. Et lui, il semble connaître son propre rôle. Elle, songe qu’il a dû répéter. Il la recouvre trop bien d’Anna. La fait entrer, sans reste ni excédent, dans l’image qu’il s’est forgée d’elle. Mais elle, elle entrevoit sous les mots qu’il profère des espaces où initier de nouveaux degrés de liberté pour ce personnage qu’il a trop bien écrit : "Je vaudrai mieux que son fantasme." Tandis qu’il parle pour combler sa description. Tandis que plus il parle, moins la vraie Anna lui manque. Il en rapièce les vides, même. Bien qu’il s’étonne, de loin en loin, de la physionomie de l’Anna qui lui fait face. Cette supposée Anna qui prend si bien en charge les ficelles qui animent son personnage.

 

 Retour à son rendez-vous. Retour à Anna. A William, qui est photographe. Il croit avoir développé un vrai regard sur les choses, les êtres et le monde. Tout cela parce qu’il est photographe. Artiste. Mais il ne voit pas qu’elle n’est pas Anna. Dont il a pourtant consigné une image, naguère. Qu’importe, ensemble, ils apprennent à se vivre. Lors d’un vernissage, la narratrice, pour faire bonne figure dans les conversations, s’invente une artiste d’elle seule connue : Alice Kahn. Qu’elle promène de soirée mondaine en soirée mondaine. Reprenant les mimiques, les tics, les manières de tous pour mieux leur ressembler. Rien de tel qu’un bon discours stéréotypé pour vous faire accepter. Ici et là, chacun attifé de son Moi Somptuaire, entretenu comme il le peut. Ce Moi somptuaire qui n’ouvre que l’horizon du conditionnel. Peut-être notre seul site désormais. Nous qui en sommes à raccommoder nos territoires, à recoudre nos images, à tenter de classer ce trop plein d’images qui fonde nos vies. Avant de redevenir invisible, comme la pseudo Anna. Qui finit par se fondre ailleurs. Demain une autre. Qu’importe William. Ou son contraire.

 

Et puis le récit tourne, s’ouvre à l’absente de leur propos : la narratrice. Ses souvenirs d’enfance. D’aussi loin qu’elle le peut. Depuis l’enfant qu’elle était et que nul ne remarquait jamais. Qu’on oubliait même, au propre. Jusqu’au jour où elle décida de se faire invisible, pour mieux imiter la vie. Invisible. Piochant dans les biographies des uns et des autres matières à exister. Son père par exemple, réinventé de toute pièce.

denys-le chartreuxQuelle lucidité, tout de même, dans ce personnage ! A décrypter les petites facéties par lesquelles nous tentons d’exister. Pourtant l’ensemble se tient comme sur le seuil d’un questionnement qui achoppe, ou ne sait se trouver. Qu’est-ce que se ressembler ? Un tel effort en vaudrait-il la peine ? On se prend, ici, à songer à Denys le Chartreux (mort en 1471), à convoquer ses textes sur ce même thème : la ressemblance. L’un des auteurs les plus lus du XVème au XVIIème siècle, aujourd’hui totalement ignoré. Denys, si peu à l’aise devant toute forme de manifestation du surnaturelle, reprenant à son compte ce grand genre littéraire du Moyen Age tombé ensuite en désuétude, celui du Miroir. Le Miroir ou l’impossible connaissance, malgré les arts du portrait, les techniques de description de soi. On se plait à songer, sur le même thème toujours, aux Miroirs de Vincent de Beauvais (1256), aux Miroirs exemplaires, aux Miroirs des Princes (Machiavel), voire au Miroir de l’âme pécheresse de Marguerite de Navarre (1531)…

 

Dans ses "Lunettes" -une autre appellation pour le même genre-, la rhétorique déployée par Denys le Chartreux épousait une forme parfaitement codifiée, au sein de laquelle les effets devaient se répondre, ainsi que les voix, multipliant en cascades les jeux de renvois soulignés par une écriture comme enroulée sur elle-même, monomaniaque et abusant d’échos de lectures, de dédoublements, le tout serti d’une réflexion profonde sur la nature humaine prise dans le drame de ses contradictions. L’homme s’y exposait en exilé, éternel pèlerin étranger à son propre monde. Cette étrangeté qui est précisément le lieu de l’écriture annoncé ici. L’homme, cette petite créature indicible, revêtue d’une beauté plus grande qu’elle n’en savait porter et trop souvent attaché à ses reflets et malgré cela, lui le mortel, fait plus qu’aucune autre créature terrestre pour le Vivant. Denys composait l’Imitation comme notre vraie condition. Dans son roman, Pauline Klein articule exclusivement l’imitation aux reflets de l’être. Chez Denys, cette imitation revêt une autre dimension, s’arrache à ces reflets dans l’étendue de la contemplation, prière pure et perfection de la charité -miséricorde pour l’homme dans son infinie petitesse. Un acte si complexe à force de simplicité. Son livre De Contemplatione (1440 – 1445), énorme bouquin jamais vraiment achevé, trace l’horizon de cette vie contemplative. Il ne papillonne pas, l’œil rivé sur quelque inaccessible, lieu le plus incomparable de l’être humain : là où sourdre en son amour, dans le démesuré de ce vaste monde. (Fundis ex dilectione).--joël jégouzo--.

 

Alice Kahn, de Pauline Klein, éditions Allia, août 2010, 126 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2- 84485-355-4.

Denys Le Chartreux, Petit traité de la méditation, traduction nouvelle par Martial Tecxidor, asin : B00185EN40.

 
Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 07:50

berlusconietlesfemmes5.jpg"Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde." Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.

 

Nul besoin de grandes démonstrations, tout le monde sait de quoi il retourne ici. Du reste, chacun d’entre nous a en tête assez d’exemples affligeants pour ne pas attendre de nouvelles preuves de cette vulgarité agressive.

 

Guère d’exemple, en revanche, au sein de notre histoire nationale. Il faut remonter à la (f)Rance de Vichy pour retrouver trace d’une telle vulgarité –Alain Badiou n’avait pas tort de laisser errer le spectre de Pétain dans l’ombre de ce Pouvoir. Et en Europe, il n’y a guère que Berlusconi qui se flatte d’une aussi franche vulgarité. Plus en amont dans le temps, il y eut l’immense trivialité à front de taureau des Maîtres du IIIème Reich.

 

deux larronsLe fin mot de cette séquence de pouvoir sera sans doute celui de la médiocrité de son héros, fort de succès obtenus sur des moribonds (cette Gauche qui avait tant trahi), et de victoires arrachées d’un sûr instinct politique, celui du vautour plutôt que de l’aigle.

 

 Un narcissique pervers, analysait le psychiatre Serge Hefez, dans sa "Petite leçon de psychologie : le pervers narcissique et ses complices". Un chef qui n’aura cessé de mettre en avant son ego, accréditant par le discrédit. Un style, une marque de fabrique.

 

 Inutile de poursuivre sur ce terrain. La seule question digne d’intérêt aujourd’hui, est celle des raisons d’une telle inconvenance. La réponse est contenue en filigrane dans l’ouvrage de Frédéric Lordon (Capitalisme, désir et servitude) : nous vivons dans une société de la crainte généralisée, au sein de laquelle une brutalité économique sans précédent a surgi. Une véritable tyrannie –chantage à l’emploi, chantage à la croissance-, s’est installée, "qui trouve ses conditions de possibilité dans le nouvel état des structures économiques " de ce capitalisme apparu depuis peu. Un capitalisme dont le caractère fondamentalement anti-social s’affirme jour après jour, un capitalisme exprimant avec force son refus de tout engagement durable : les liquidités vont là où elles rapportent le plus, plongeant le salariat dans un monde de terreur. Les mécanismes de ce capitalisme financier sont simples, pour peu qu’on veuille les connaître : la finance n’a que faire de notre force de travail, désormais fongible. Une dissymétrie sans précédent affecte ainsi les rapports de production : le Capital financier a toujours le temps d’attendre, même quand la force de travail entre en rébellion. En revanche, la précarité des salariés est telle, qu’ils ne peuvent engager le bras de fer salvateur qu’au prix d’un effarant sacrifice.

 

vulgaritéLa violence qui pèse ainsi sur le monde du travail n’est plus celle de patrons aux allures fordiennes –ceux-là sont eux-mêmes soumis aux pressions des marchés financiers-, mais celle de la finance, coupées des réalités du monde. La crainte s’est non seulement généralisée, mais intensifiée avec la montée en puissance de ce pouvoir financier.

 

Un pouvoir qui s’est mis en place lorsque l’on nous sommait de ne voir dans la mondialisation que le salut d’économies en fin de course. Mais la globalisation n’aura jamais été d’abord que l’acte de décès de la notion de Peuple (qui était une notion politique), remplacée par celle de Populations (qui est une catégorie biologique, comme l’affirmait si pertinemment Foucault).

La manipulation suprême aura été de transformer à l’occasion et définitivement, le citoyen en consommateur.

 

Car sous le discours de la libre concurrence nécessaire exigeant toujours plus de délocalisations, libre concurrence au service de nos rêves de consommation les plus fous, c’est autre chose qui arrivait : on fermait des entreprises non parce qu’elles n’étaient pas rentables, mais parce qu’elles l’étaient et rapportaient assez de dividendes à leurs actionnaires pour l’investir sous forme de liquidités ailleurs, loin là-bas hors du monde, pour ramasser une mise plus énorme que celle à laquelle ils venaient de rêver…

 

lordonLa vulgarité présidentielle ne traduit ainsi rien d’autre que ce nouveau rapport de force, au sein duquel vient d’émerger un Capitalisme Financier triomphant. Elle n’est rien d’autre que l’expression d’une permissivité sans précédent qui s’est forgée dans la conscience de ces nouveaux capitalistes. L’ivresse dont elle témoigne, son pathétisme vulgaire, n’est l’expression que d’un délire de l’illimité. Tout est possible. Et son représentant légal peut même courir le risque de l’opprobre, pratiquer l’insulte et la menace à découvert : cette radicalisation du gouvernement actionnarial par la crainte est sans précédent dans notre histoire et lui assure l'impunité. Et croyez bien que la finance poussera son avantage partout, tant qu’elle ne rencontrera pas une force de résistance égale à la sienne.

 

C’est peut-être là que le bât va blesser : du politique, puisqu’il s’agit encore de cela, d’un rapport de force politique en fin de compte, même si cette Vème République agonisante est à même de confisquer le pouvoir politique entre de bien indélicates mains. Car malgré la complexité des formes de la domination, empilant les niveaux les uns sur les autres en chaînes de dépendances, une architecture que décrit parfaitement Lordon dans son essai, toute cette belle architecture reste sensible à l’ultime déconvenue d’une déroute électorale qui signerait le désaveu dans le camp même du Président -il faut disposer du Pouvoir politique pour manœuvrer sans complexe. A quelques encablures des Présidentielles, un grand séisme social et politique est possible.--joël jégouzo--.

 

 

Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, La Fabrique éditions, septembre 2010, 213 pages, 12 euros, EAN : 978-2-358720137.

Serge Hefez, "Petite leçon de psychologie : le pervers narcissique et ses complices " :

http://familles.blogs.liberation.fr/hefez/2007/05/petite_leon_de_.html#more

Triomphe de la vulgarité : ou le Tout-un-chacun, Marc-Vincent Howlett, éditions de l’Olivier, coll. : ED.L’Olivier, mars 2008, 219 pages, 16,50 euros, EAN : 978-2-879296234.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 16:04

Peac-1018.jpgL’année du jubilé royal. Celle, aussi, de l’éventreur du Yorkshire, un vrai God’s playground, terrain de jeu sauvage où s’affrontent la police, les journalistes, les truands, le tueur et mille autres démons médiocres – d’autant plus féroces donc. Une grande débâcle en somme, en folles parties de cache-cache dans les rues de Leeds. Au delà de l'histoire, au delà de l'intrigue, au delà des personnages même, un univers glauque où la fange le dispute à l’ignominie, servi par une écriture de pure dénotation qui, de contractions brutales en phrases arides, assène des séquences discursives d’une violence inouïe. Une grande débâcle narrative en quelque sorte : David Peace déserte les conventions d’écriture et par sa double narration, ses contrepoints, ses ruptures, nous projette de plain-pied dans l’Histoire telle que nous l’éprouvons désormais, erratique, indéchiffrable.

1977 se présentait, au moment de sa publication, en 2003, comme le second volume du Red Riding Quartet, tétralogie sinistre que l’auteur consacrait au Yorkshire. Le monde qu’il y dépeignait n’était même pas au bord du chaos : il venait de sombrer dans son abîme et ce monde, comme l’indiquait le titre, était derrière nous. Nous en sommes les héritiers, mieux : les enfants naturels. Légataires d’un monde essoré par les crises économiques, sociales, politiques, à répétition, un monde saturé de violences, mais pas même intéressé à la rage vaine d’une classe ouvrière défenestrée de son destin. Un Grand Monde élisabéthain qui, comme dans l’œuvre de Shakespeare, semble vouloir s’user lui-même jusqu’à la corde. The Time is out of joint. Peace en consignait la tragédie, s’en repaissait jusqu’à la nausée, nous livrant un opus sidérant qu’il faut relire aujourd’hui, pour mesurer combien il était dans le vrai… --joël jégouzo--. 

 

1977 de David Peace, trad. Daniel Lemoine, Rivages / Thriller, fév 2003, 357 p., 21 €, EAN : 978-2-743613815.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 08:21

bensaid.jpgLes derniers entretiens d’un grand militant, et que l’on soit ou non trotskistes (je ne le suis pas), d’un réel penseur du changement social tout court.

Daniel Bensaïd raconte ici sa trajectoire intellectuelle, qui débuta bien avant Mai 68.

Une adhésion aux mouvements révolutionnaires qu’il sait inscrire dans le temps de l’Histoire, celle, en particulier, du mouvement ouvrier en France, tel qu’il voulut ne pas le trahir.

Au delà de Mai 68, c’est une leçon de militantisme qu’il nous livre, ponctuée de réflexions pertinentes, comme lorsqu’il évoque le Sartre de la préface aux Damnés de la terre , abordant sans détour le problème de la violence comme forme de subjectivation de l’opprimé, pour nous pousser à reformuler cette même question sous nos autres cieux : Quid de notre légitime défense face à l’insupportable violence qui nous est faite ?

On découvre ainsi un Bensaïd en forme, pestant contre cette "génération de vieux cabotins qui refuse de sortir de scène" à laquelle il aurait pu appartenir, incapable de solidarité avec le sous-prolétariat intellectuel qui s’est fait jour en France, satisfaite de sa promotion sociale, assurée par une Gauche de compromission des plus détestables. Une Gauche incapable de faire front contre Sarkozy, jetant aux oubliettes la lutte des classes, réactivée pourtant par ce dernier au profit des grandes fortunes françaises… Un Bensaïd pertinent quand il analyse les sommations caractérielles du même Sarkozy, articulant jusqu’à l’obsession Mai 68 en péché originel de la France qui va mal… Pertinent encore dans son analyse de l’échec des deux partis de pouvoir à réduire la vie politique française au bipartisme : l’exception française, cette résistance sociale qui a si souvent fonctionné à l’explosion et qui traduit l’absence d’un vrai dialogue démocratique dans ce pays, ne pouvant que se renforcer de l’effarante paupérisation de la classe moyenne à laquelle la nation a assisté sous ce triste quinquennat. "Il n’y a pas d’apaisement social qui permettrait d’instaurer un jeu tranquille d’alternance en France". Sagesse enfin, dans l’horizon qu’il dessine : si tout est effectivement encore possible, il reste que nous sommes les héritiers de vingt ans de défaites et de reculs sociaux.joël jégouzo--.

 

Tout est encore possible, Daniel Bensaïd, entretiens avec Fred Hilgemann, La Fabrique éditions, sept. 2010, 76 pages, 8 euros, EAN : 978-2-358-720113.

Repost 0
Published by texte critique - dans Politique
commenter cet article
11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 07:29

fabienne.jpgUne boîte de vingt centimètres de profondeur. Remplie de fiches cartonnées. De 1972 à 2002, Fabienne Yvert a rédigé des fiches recto-verso, inventaire de ses désirs, des attraits abandonnés ici ou là aux gestes qui venaient, réflexions diverses, apostrophes, notes en vrac. Des fiches qu’elle envoyait à des abonnés. Du bouche à oreille. Une littérature du couvert, carnet de route, à peine un journal de bord, du bord d’une vie que l’on pousse comme l’on peut. Comment articuler le monde aujourd’hui ? C’est un peu à cela que ces fiches nous convoquent. Situations, sensations. Une boîte de vingt centimètres de profondeur. Tous les mois, Fabienne envoyait ses fiches, imprimées à cent exemplaires, à près de quarante abonnés. Quand le boîte fut pleine, elle arrêta. Voici les fiches aujourd’hui réassignées, dans une chronologie souvent déroutante. Boîte à malice, à merveilles, "il y a des manques de désaffection propres et claires sur les étagères". Un peu l’esprit du temps dont on n’a rien vu venir. Sciemment de trop. Les amis, les voisins, les parents, des proches morts déjà –c’est effarant combien la mort frappe vite et aussi médiocrement. Le jardin, la vie douce et peut-être au fond une conception de la vie Bonne qui surgit au détour des phrases, sagesse à la Sénèque. Discernement, de savoir si bien ne pas attendre l’effondrement, lequel survient toujours trop tôt, dans l’étonnement d’un jour qui n’en finit pas de vouloir si mal tourner la page quand sans arrêt on apprend à vivre, encore et encore, avec de nouveau quelqu’un et l’autre sans cesse, même à seulement suivre la course du soleil ou celle du chat vers le garage ou cette drôle d’affaire : le monde qui tourne. Je regrette de n’avoir pas connu les fiches du temps où elles atterrissaient d’abord au fond de la boîte. Ici désormais c’est autre chose. Un effort s’impose, pour contourner cette présence de l’objet livre, pour laisser vivre, à l’intérieur de soi, une aventure d’avant le livre. Donner des chances à l’encore du monde, plutôt que son encours. joël jégouzo --.

 

Télescopages, fabienne Yvert, éd. Attila, août 2010, 250 pages, 20 euros, EAN : 978-2-917084205.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 10:16

romanes.jpg"Je donne une interview pour la télévision française. Le journaliste commence très fort. "Vous, les gitans, vous êtes des voleurs." Je lui demande s’il est français. Il me dit que oui. Je lui dis : "Vous les français, vous avez volé la moitié de l’Afrique. Curieusement, on ne dit jamais que vous êtes des voleurs".

 

 

 

 De la vie aux poèmes, du poème à l’aphorisme, en quelques notations discrètes dans le dénuement des mots, Alexandre Romanès observe le monde, passant considérable, pour témoigner d’une vision essentielle, la nôtre à vrai dire, pour peu que l’on ait fait profession d’être -humain tout simplement. Et plonge un grand regard surpris dans l’abrupte paysage, son cirque lui-même, dans cette fraîcheur sans cesse renouvelée, à vivre ici entre nous sans façon, et sur la fin du spectacle, le banc familial face au public, leur beau détour et la franchise en plus.—joël jégouzo--.

 

 

Sur l’épaule de l’Ange, Alexandre Romanès, éd. Gallimard, avril 2010, 88 pages, 10 euros, EAN : 978-2070129157.

Repost 0
Published by texte critique - dans poésie
commenter cet article
8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 09:39

coetzee.jpgTroisième volet de l’autobiographie fictive de Coetzee, confiée ici à un jeune universitaire chargé de collecter des témoignages sur l’auteur qui atteint la trentaine et fait retour au pays natal, retrouvant son père vieillissant dans sa maison délabrée du Cap. Nous sommes dans les années 70. Les menaces se sont accumulées aux frontières, tandis que la situation intérieure s’est délitée un peu plus. Des extrémistes tentent d’entretenir la flamme de la civilisation occidentale à coups de discours sécuritaires fanatiques. Certes, l’Etat sécuritaire prend ici sa tournure la plus obsédante. Mais déjà en pure perte : il n’existe pas d’Etat qui puisse se faire durablement sécuritaire. Il n’y a que des discours fielleux dont le seul vrai objet, dissèque avec son talent habituel Coetzee, est d’attiser les haines. Les harangues des blancs s’exhibent ainsi comme un bluff meurtrier tarissant les forces vives de la nation. Et ceux qui voudraient mener la police comme un chasseur sa meute, finissent dans un show minable leurs gesticulations abjectes –on en sait quelque chose en France.

Les chapitres alternent, des femmes témoignent de ce dont elles perçoivent de cet homme tour à tour amant de fortune, bricoleur à la manque, professeur à temps partiel qui aurait aimé se faire bouddhiste pour tuer en lui le désir et la souffrance, le tout encadré de fragments de textes, de notes personnelles de l’écrivain, de considérations sur la littérature et le monde. Une accumulation qui finit par décrire un univers blanc enfermé sur lui-même, tournant en rond dans une circulation malsaine de ses désirs. Les seventies, barricadées dans leur logique de l’illicite-licite, ployant tout de même sous la poussée, sinon l’échappée des femmes, débandant littéralement l’autobiographie de Coetzee pour la confondre dans le nœud des biographies qui l’ont fécondée. Jusqu’à ouvrir une brèche dans ce récit, chausse-trappe peut-être, de celui qui découvre tout à coup le sentiment de sa propre fin. Et c’est un peu ça, ce livre, écrit comme dans l’intuition d’une tragédie dépourvue de tragique. Parce qu’une lassitude habitait déjà cette révélation, celle, tout à la fois commune et personnelle, des enfants d’Afrikaners qui ne croyaient plus du tout en leur histoire et savaient qu’il ne leur restait que l’indécence à piller le monde noir.--joël jégouzo--.

 

J.M. Coetzee, l’été de la vie, éditions du seuil, août 2010, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par catherine Lauga du Plessis, 320 pages, 22 euros, isbn : 978-2-02-1000290.

 

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 09:33

carnets.jpg"De la chair et du sang qui s’accumulent jusqu’à former une montagne de haine dressée toujours plus haute tous les jours plus haute devant nos yeux. Quand, mais quand donc chasserons-nous ces hordes assoiffées de sang de nos terres?" Dang Thuy Trâm

 

 

Les éditions Picquier publient un document exceptionnel : les carnets de Dang Thuy Trâm, jeune médecin vietcong. Ce Journal commence le 8 avril 1968, deux mois avant l’offensive du Têt. Dang a 25 ans. Elle est responsable d’un hôpital de campagne, une centaine de blessés recueillis dans les montagnes aux alentours de Da Nang. Dang est une de ces anciennes élèves du lycée de Hanoï, qui a formé des générations d’intellectuels vietnamiens. Issue d’une famille cultivée, son diplôme en poche, elle fit le choix d’aller au front, diriger un hôpital de fortune, sans électricité, sans médicaments, sans anesthésiant, pour soigner coûte que coûte les siens, soulager les souffrances. Une jeune femme forte et fragile à la fois, ne renonçant jamais à ses émotions. Elle restera de fait –c’est particulièrement sensible à la lecture de ses carnets- une jeune femme submergée par l’émotion, manifestant à tout moment une empathie incroyable à l’égard de son prochain.

 

Fin 65. Les Etats-Unis mettent en œuvre leur politique de la terre brûlée. Ils bombardent sans répit les campagnes, détruisent systématiquement les villages suspectés d’aider l’ennemi. En 67, l’armée US aura ainsi anéanti 70% des hameaux de la zone côtière. La moitié de la population qui vivait là sera jetée sur les routes, nomades errant sans fin d’un bombardement l’autre tandis que les américains rasent au bulldozer leurs villages. Débarque l’Americal, une division spécialement entraînée à cette guerre de sauvages. Colin Powell, commandant du bataillon de la 11ème Brigade d’Infanterie déclarera par la suite n’avoir jamais pu dormir deux nuits de suite dans le même lit, de peur de l’atmosphère barbare qui régnait au sein même de sa compagnie. Le 1er mars 68, une brigade de sa compagnie entre dans Son My, rassemble les femmes, les enfants, les vieillards et en exécute 504. Dang vit dans cette région. Les avions pilonnent les collines, larguent leur défoliant ou des obus au phosphore blanc qui calcinent les corps en deux secondes. En juin 70, l’hôpital de Dang est repéré. La position devient vite intenable : les américains s’acharnent sur l’hôpital en toute conscience de cause. Abandonner les invalides ? Dang le refuse. Le 20 juin, des hordes sauvages de GI’s donnent l’assaut final. Dang est abattue dans sa blouse de médecin, d’une balle dans le front. Ses carnets sont récupérés par les GI’s et confiés à la section d’analyse des documents saisis. L’un des membres de cette section finira par les soustraire à leur destruction promise, pour les restituer en 2005 à la famille de Dang. Publiés pour la première fois à Hanoï cette même année 2005, le succès sera immédiat : près de 500 000 exemplaires vendus, un très fort écho dans la jeunesse, sans doute du fait de l’idéalisme qui traverse l’ensemble des écrits de Dang, et son refus de censurer ses doutes, ses peurs, sa propre souffrance morale. "La Guerre est détestable", affirme-t-elle au moment où, traînant avec elle ses blessés, elle sent passer néanmoins le souffle de la victoire sur leurs têtes : la haine ne peut venir à bout de cet élan de compassion qui soude un peuple tout entier. Peu d’espoir certes, mais les battements d’aile de l’espérance immense.--joël jégouzo--.



 

Les Carnets retrouvés (1968-1970), Dang Thuy Trâm, éditions Picquier, août 2010, 276 pages, traduit du vietnamien par jean-Claude Garcias, introduction de Frances Fitzgerald, isbn : 978-2-87730-0196-8.

Repost 0
Published by texte critique - dans en lisant - en relisant
commenter cet article

Présentation

  • : DU TEXTE AU TEXTE
  • DU TEXTE AU TEXTE
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories