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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 11:05

Indignez_vous-Hessel.jpgIndignez-vous du seul gouvernement français qui, depuis les années 40, ait osé publier une circulaire préfectorale ciblant ouvertement une population ethnique, et ne l’a retiré que parce qu’un commissaire européen menaçait de déposer plainte contre lui.

Indignez-vous du racisme anti-arabe qui, aujourd’hui en France, peut s’exprimer en toute impunité.

Indignez-vous.

Indignez-vous d’une justice qui, dans l’affaire Karachi, ne peut faire son travail.

Indignez-vous du sort réservé aux plus fragiles : immigrés, sans-papiers, sdf (a-t-on seulement jamais réalisé qu’un tiers d’entre eux étaient des travailleurs salariés ?), précaires (le chômage baisserait-il, que personne n’évoquerait la montée de la précarité en France).

Indignez-vous d’un Etat incapable de fournir du travail à ses jeunes.

Indignez-vous d’un Etat au sein duquel la comptabilité du chômage, alignée sur celle de l’Europe, par un tour de passe-passe cynique, gomme de ses registres des millions d’hommes et de femmes sans emploi.

Indignez-vous de l’arrogance des riches qui, en quelques années et surtout depuis leur fameuse crise financière, n’ont jamais accumulé autant de profits de leur vie, bien davantage que la génération de leurs parents, quand l’immense majorité de la population française a plongé dans les affres d’un avenir tel, que génération après génération, sa paupérisation s’amplifie.

Indignez-vous d’une école qui est devenue une école privée de la République et ne sert que l’ascension sociale des enfants de riches, au mépris de sa mission républicaine.

Indignez-vous de l’aveu des députés constatant, dans un rapport tout ce qu’il y a de plus officiel, que nos banlieues sont devenues non seulement des ghettos, mais qu’elles le resteront, et qu’au sein de ces ghettos, la situation des jeunes français issus de l’immigration est sans espoir.

Indignez-vous d’un système économique que l’on ne maintient pas sous perfusion financière, contrairement à ce qui peut être dit ici et là, mais que l’on entretient savamment parce qu’il n’aura jamais été aussi favorable à l’enrichissement des nantis.

Indignez-vous des discours fatalistes qui, au nom de ces dettes contractées par les Etats pour servir la finance internationale, recommandent que les populations soit saignées à blanc et sacrifient non seulement leur avenir, mais celui de leurs enfants.

Indignez-vous de ne pouvoir rien offrir de mieux à vos enfants que l’angoisse des années à venir et notre capitulation devant l’horreur qui leur est promise.

Indignez-vous de ne pas oser vous-mêmes ces mots d’horreur économique, de trahison politique, quand tout montre que le libéralisme économique n’aura été qu’une vaste conspiration contre l’humanité elle-même.

Indignez-vous, les raisons sont nombreuses, innombrables et leur nombre seul suffit à révéler l’iniquité, l’injustice, la faillite de la société que l’on voudrait nous voir cautionner, l’imposture d’un Etat qui refuse de dire son nom, d’une économie qui refuse de révéler ses fins, d’une démocratie dévoyée qui a épuisé ses fonctions historiques.

Multipliez les raisons d’être indigné, il sera temps, demain, d’en faire la somme.

Indignez-vous encore du retour de la faim dans le monde, à des niveaux jamais atteints.

Indignez-vous du silence qui accueille, toutes les 5 secondes, la mort d’un enfant privé de nourriture.

Indignez-vous de l’indifférence dans laquelle est accueillie la propagation ahurissante du Sida en Afrique.

Indignez-vous du sort réservé aux Palestiniens, Obama venant de refuser, hier, que l’on mette sur la table des négociations le gel des colonies et comme approuvant déjà par défaut le règlement inique qui semble vouloir se profiler, de créations de ghettos palestiniens avec lesquels Israël pourra vivre en paix, et les palestiniens mourir derrière de hauts murs d’où les cris de leur fin ne nous parviendront plus.

La question Palestinienne, voilà du reste ce qui a motivé le coup de gueule de Stéphane Hessel, 93 ans, ancien Résistant, ancien membre du Conseil National de la Résistance, ancien membre de la Commission ayant présidé à la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, juif critique d’un gouvernement israélien qui n’a pas ménagé ses appuis pour faire taire, à l’extérieur de l’Etat Hébreu, toute opposition à sa politique palestinienne. Stéphane Hessel, poursuivi en justice pour ces strictes raisons, par une invraisemblance ahurissante de l’Histoire !

Un texte court, percutant, plein d’espérance. Un vrai succès de librairie, porté par le seul bouche oreille –et ce seul fait suffit à nous rendre l’espoir : un vent nouveau souffle dans le pays, depuis peu, depuis le mouvement contre le projet de Loi sur les retraites en fait. Et même si une Loi inique a été votée depuis, pas même cette apparente défaite provisoire n’est venue à bout de l’exaspération massive soudain révélée au pays tout entier. L’exaspération et, mieux : l’espoir, oui, l’espoir, que les battements d’ailes immenses de l’Histoire n’ont pas été définitivement anéantis.

Stefan Hessel, debout, toujours, dans cette dernière étape de sa vie, insurgé, pacifiquement : la plus redoutable des insurrections au fond, comme il nous l’explique, parce qu’elle inscrit non pas l’exaspération comme seul horizon, mais une espérance fondée sur une démarche éthique, celle de la Justice.

Que toutes les indignations se fassent jour d’abord, il sera temps, ensuite, d’inventer les usages de leur force. Ne hiérarchisons pas ces indignations, laissons-les, toutes, s’exprimer. Elles portent le même socle. Témoignent des mêmes valeurs de vie. Multiplions les raisons d’être indigné, il sera temps, demain, d’en faire la somme. --joël jégouzo--.

 

Indignez-vous, Stéphane Hessel, Indigène éditions, coll. Ceux qui marchent contre le vent, octobre 2010, 30 pages, 3 euros, ean : 978-2-911939-76-1.

Courriel : editions.indigene@wanadoo.fr

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 12:50

badge.jpgOn se rappelle ces scènes de liesses feutrées lors de l’élection d’Obama, les bobos touchés par la grâce, arborant de superbes tee-shirts "Yes we can", rêvant que cette victoire était la nôtre, celle des forces de progrès, l’espérance d’un monde enfin plus juste… Mais qu’en fut-il réellement de ce Président des beaux discours, tant sur le plan extérieur qu’intérieur ?

Obama a mis fin à la guerre d’Irak, oui mais un an après les prévisions de Bush, et en laissant derrière lui les stigmates de son emprise, des villes militaires américaines fortifiées, entre autres. Il a mis plus ou moins fin à cette guerre donc, mais pour en démarrer une autre, en Afghanistan, où en une année, il lança plus d’attaques que Bush en huit ans…

Et sur cet autre grand dossier où on l’attendait, la Palestine, il y eut certes le discours du Caire, mais le silence après l’attaque israélienne de Gaza, le silence sur la reprise des implantations, l’isolement des cadres politiques palestiniens et l’enfermement de la population, toujours soumise à un blocus criminel. Si bien que ce que l’on voit se dessiner en Palestine, ainsi que l’écrit Tariq Ali, n’est rien d’autre qu’une politique visant à créer "des entités palestiniennes avec lesquelles Israël pourrait vivre et dans lesquelles les Palestiniens pourront mourir", à savoir un règlement pour le moins monstrueux de la question palestinienne…

Sur le front de l’intérieur à présent, prenons la mesure phare de la politique de santé d’Obama : la couverture universelle de santé. A quoi se résume-t-elle en fin de compte ? 8 millions d’américains supplémentaires seront couverts au lieu des 36 millions envisagés. Couverts, réellement ? En fait, cette couverture santé reposera sur des contrats de droit privé et non public, avec pour conséquence immédiate l’augmentation des cotisations des assurés et le maintien d’une pharmacie prohibitive, Obama ayant assuré les pharmaciens américains qu’il défendrait leur leadership sur ce marché… Autre conséquence : les choix et la qualité des soins proposés seront confiés à la discrétion des assureurs privés, lesquels, déjà, envisagent de ne plus couvrir les maladies les plus lourdes, les plus coûteuses, ou bien celles pour lesquelles les chances de survie du patient sont minces… Sacré progrès que cet eugénisme rampant, surtout lorsque l’on sait, études statistiques à l’appui, que les noirs américains par exemple, meurent des douze maladies pour lesquelles un traitement efficace existe aux Etats-Unis !

yes.jpgMais cette approche par le marché, conduisant l’assurance privée à adopter une logique d’élimination des vies "inutiles", aura été présentée en France comme une victoire de l’équipe Obama, les médias occultant dans le même temps les coupes sombres faites dans les crédits de dépistage (-20% par exemple à destination des oncologues)…Présenter comme un progrès social une évolution eugéniste caractéristique du malthusianisme néolibéral qui aujourd’hui a fait école chez les démocrates, voilà qui est un peu fort de café, non ?

Mais il fallait adhérer à l’angélisme d’Obama. A tout prix. A la rescousse, son argumentation spécieuse selon laquelle les forces conservatrices contraindraient à de ponctuels compromis… L’histoire irait dans le bon sens néanmoins –mais on se demande lequel, quand l’Administration Obama a placé à la tête du Comité des Lois sur les médicaments un représentant de la Pharmaceutical manufacture’s Association…

94% des quartiers les plus pauvres aux States sont afro-américains. 93% de l’argent récolté pour la campagne électorale d’Obama venait des zones blanches riches. Le paradoxe n’a ému personne, il fallait bien gagner. Non plus que de découvrir que le Chicago des grandes entreprises l’avait adopté, puisque la population afro-américaine en avait fait de même et qu’en outre, c’était ça, la combinaison gagnante qui allait lui ouvrir les portes de la Maison Blanche. Fin tacticien, Obama promettait de jouer de ces paradoxes pour imposer sa politique sociale, une révolution des mentalités… Mais peut-on encore sérieusement dissimuler qu’Obama n’est qu’une marchandise politique, ainsi que l’écrit Tariq Ali, de qualité certes, mais du capitalisme américain ? Qui a financé Obama ? Exxon, Microsoft, Google, General Electric, mais surtout : Goldman and Sachs, Lehman Brothers, Morgan Chase, des banques, qu’il fallut ensuite renflouer…Des banques qui s’accordaient volontiers de son image de sincérité, de sa rhétorique communautaire, de ses grands plaidoyers humanitaires –ça ne mangeait pas de pain et ça pouvait rapporter gros, la preuve. Car quand il a été question d’agir vraiment, on vit Obama rompre avec le Pasteur Wrigth, devenu infréquentable à force de tonner contre le sort fait aux noirs…Tient-il encore, dans ces conditions, le portrait d’Obama en homme bon dans un monde mauvais ? Veut-on toujours se raccrocher à l’euphorie de la rupture, quand Obama ne parvient plus à dissimuler son conservatisme viscéral ? Que les bobos français aient voulu voir en lui le chef de file d’une nouvelle génération d’hommes politiques, voilà le plus effrayant, qui nous prépare un avenir glaçant à l’ombre de quelque DSK fourbissant la même rhétorique compatissante pour mieux nous endormir et soumettre un système démocratique à bout de force, à l’épreuve de la logique de domination des puissants. Puissants qu’il sert, aujourd’hui au FMI, demain dans le pré carré national. Il n’y a rien à gagner à une pareille élection, sinon à se rappeler que la fonction la plus importante, dans une démocratie, est la fonction d’opposition. Une fonction qu’il nous faut réinventer et prendre à bras le corps. En commençant par rompre avec l’angélisme d’un Obama, ou, au creux même de notre histoire et de notre pensée politique, l’angélisme d’un Tocqueville prédisant la montée en puissance presque mécanique de l’égalité sous la pression de la logique démocratique : ce n’est pas la démocratie qui a permis que davantage d’égalité ne survienne dans notre prétendu Vivre ensemble, ce sont les luttes sociales, seules, qui l’ont permis. –joël jégouzo--.

 

Obama s’en va-t-en guerre, Tariq Ali, La Fabrique éditions, octobre 2010, 178 pages, 15 euros, ean : 978-2-358-720144.

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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 18:33

descartes-meditations.jpgDescartes cherche, à partir du fait autant que de l’expérience personnelle, le droit absolu de ne plus douter que ce qui a été vrai une fois le demeure, lors même qu’on n’y pense plus, et de découvrir, dans la présence du vrai, non seulement les conditions de sa pérennité, mais de son éternité. Comment s’y prend-il ? Par le doute systématique. La fausseté est généralisée, un mauvais génie, même, s’amuse à me tromper. Descartes ne fait pas que suspendre son jugement devant le douteux : il nie. Or, il découvre que cette négation enveloppe toujours une affirmation, celle de celui qui la pense. Le cogito ergo sum pose ainsi, presque malgré lui, la première des vérités possibles, fondant le principe philosophique premier. Mais dans cette opération, Descartes doit reconnaître qu’au passage, Dieu est devenu la source de ce moi dans la superbe de son énonciation. La preuve ontologique est établie comme nécessité à l’existence du sujet pensant. Cette preuve est donnée par l’idée de l’infini parfait : toutes les idées se valent en tant que réalités formelles. Mais une seule d’entre elles exige une cause qui me dépasse totalement : celle de Dieu, cela, à cause précisément de l’idée d’infini qu’elle suppose. La preuve ontologique, c’est Dieu considéré en lui-même, où l’essence y enveloppe l’existence. Dieu devient la source de toute vérité, excluant l’erreur généralisée. Il transcende toute vérité. Cette idée d’une transcendance de l’Esprit conduit du reste Descartes à penser la relation corps-esprit en termes de dualité.

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 08:33

obama.jpgLe président des beaux discours vient de se faire botter les fesses –Obama comprendrait l’allusion, lui qui, dans sa première jeunesse politicarde, désertait volontiers le front de l’invective pour celui du pugilat. La droite, nous dit-on, a failli venir à bout du beau, du talentueux, de l’éloquent, du cultivé, bref, du meilleur président que l’on pouvait souhaiter pour les Etats-Unis d’Amérique, un allié social, presque un homme de justice… Vraiment ? Obama aurait (presque) mis fin à la guerre en Irak… Mais c’est oublier que Bush voulait faire partir les troupes américaines dès juin 2009. Obama n’aura donc pris qu’une année de retard sur ce calendrier. Obama ferme Guantanamo. Mais c’est oublier que dans le même temps il laisse ouvrir des camps de tortures en Afghanistan, dont celui de Bagram, à côté duquel Guantanamo passe pour un centre de vacances… C’est oublier encore qu’en Irak, Obama laisse derrière lui des villes militaires américaines fortifiées, comme celle de Balad, avec son aéroport international et treize autres bases de ce type. C’est oublier toujours que le même Obama n’a de cesse d’élargir, au-delà de l’Afghanistan, la guerre au Pakistan, pour déblayer enfin sa propre zone de conflit communément appelée l’AFPAK

Marchandise politique du capitalisme américain, Obama n’aura ainsi pas mis longtemps à révéler sa vraie nature et conforter le malthusianisme néo-libéral ambiant. Certes, il ne s’est pas encore pris les pieds dans la culture politique démocrate cynique et corrompue de ses pairs. Mais n’ayant nullement l’intention de se libérer du système qui l’a porté au pouvoir, système dominé par les grandes entreprises de Wall Street, on aurait tort de voir en lui un sauveur. Au fait, qui se rappelle encore que seul Jackson, son malheureux rival démocrate, avait prévu des coupes de plus de 25% dans le budget de la Défense ?… Voilà qui donne à réfléchir. L’image de la sincérité passionnée à laquelle nous voulons tant croire masque une hypocrisie sans pareil. Pourtant, les constantes références d’Obama à Reagan aurait dû nous surprendre, non ? D’autant que ses objectifs restent les mêmes : les Etats-Unis sont l’Empire du monde. Les théâtres d’opération restent les mêmes : Bush avait prévu de rapatrier ses troupes vers l’Afghanistan, qui devait devenir le nouveau décor de son théâtre militaire. Obama, en une année, a fomenté plus d’attaques de drones Predator dans cette région que Bush en huit années… Attaques qui ont massivement assassinées des civils…

Et que penser de sa politique Proche-orientale ? Le 27 décembre 2008, Israël attaquait Gaza. Silence radio d’Obama. Ou plutôt, nomination de Rahm Emmanuel au poste de secrétaire général de la Maison Blanche, un farouche allié du camp Netanyahou. En 2009, une semaine après le discours du Caire, dans lequel Obama promettait de s’opposer à de nouvelles implantations, la coalition Netanyahou étendait les constructions de Jérusalem Est. A l’Automne, Hilari Clinton félicitait Netanyahou pour "les concessions sans précédents" que son gouvernement avait faites… Et claquait la porte d’une conférence de presse quand un journaliste osait l’interroger sur les contradictions évidentes entre sa prise de position et le discours du Caire…

L’essai de Tariq Ali, passablement documenté, mérite vraiment notre détour, tant il pointe, derrière Obama et l’obamania, cette politique généralisée de peau de saucisson devant les yeux qui fonde notre relation à un système démocratique dont on voit bien, aux Etats-Unis comme en France, qu’il a épuisé sa fonction historique. --joël jégouzo--.

 

Obama s’en va-t-en guerre, Tariq Ali, La Fabrique éditions, octobre 2010, 178 pages, 15 euros, ean : 978-2-358-720144.

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 11:36

mistero-buffo-locandina.jpgOn n’a plus guère songé au drame haïtien qu’en ces termes monstrueux d’un pays ravagé par le choléra et des séismes à répétition. Une fatalité. Mais une fatalité d’un autre millénaire, le Moyen Âge s’invitant sur le sol de ce pays lointain, à peine une nation souveraine du reste, éternellement sujette aux crispations d’un univers toujours plongé dans le Chaos. Un monde à part, congédié dans la nuit sourde des friches civilisationnelles d’avant l’entrée dans le Temps de l’Histoire, oubliant pour le coup que le pays fut d’abord consciencieusement déstabilisé par les américains et les français pour servir leurs commerces inavouables : germanium, diamants de l’Afrique, drogues des cartels recyclées par la CIA pour financer ses sales besognes.

 

Je me rappelle une pièce de Dario Fo : Mistero Buffo Caraïbe, superbement donnée au Théâtre de la Tempête au tout début des années 2000.

Prix Nobel de Littérature en 1997, Dario Fo, tout au long des vingt-cinq années qui venaient de s’écouler, avait collecté les parleries des jongleurs du Moyen Âge. Dans la mise en scène de Dominique Lurcel, le jongleur était créole (Patrick Womba), et les dires qu’il distribuait constituaient des épisodes de la vie du Christ, savoureusement interprétés au pied de la lettre. Jésus s’affirmait alors comme la voix des miséreux, des pauvres bougres, des hommes simples, des exclus de toute sorte et dans une proximité impertinente avec les vilains qui l’entouraient. Et sous la truculence d’un jeu dépouillé, souvent direct, il se voyait placé au centre d’une agora bavarde, débordant des continuelles disputes de la vie domestique et des paroles amères des déshérités, des laissés pour compte d’une société indifférente. C’était à peine si, dans la confusion et le grouillement des voix affirmant avec force un dire que la société voulait absolument taire, on entendait encore les paroles fortes et grotesques du Christ, incompréhensibles parfois, lumineuses, transcendantes, recouvertes aussitôt par les commérages truculents de quelque matrone houspillant les siens.

En inscrivant ces parleries (européennes) dans les sonorités de la langue haïtienne (il y avait un immense écran LCD pour traduire tout cela en direct), Dominique Lurcel en révélait singulièrement l’ironie, le grotesque, ouvrant comme démesurément le genre du Mystère bouffe à ses résonances les plus intimes, sans céder à l’artifice de l’exotique. Il passait là une force d’interprétation surprenante. Peut-être aussi à cause de la rusticité scénographique : un dispositif scénique fait d‘un rien, obligeant la parole et le geste à endosser l’image plutôt que de la confier au décor. Un espace littéralement public s’ouvrait alors, à l’intérieur duquel les spectateurs et les comédiens se voyaient associés dans une même connivence, celle d’éprouver ensemble la drôlerie du texte et ses fulgurances existentielles. Un théâtre inhabituel certes, dont l’étrangeté était renforcée par ces fenêtres pratiquées par les danses et les chants ponctuant les séquences jouées. Une sorte de réel haïtien déchirant brusquement le spectacle, par où surgissait, si l’on y tient, la différence caraïbe, cette manière d’être ensemble que l’on a voulu taire et subsumer sous l’Annonce d’un Malheur presque ontologique, imputable à quelque défaut de la condition même d’être nègre, et conférant à cette appropriation d’un texte sous une autre réalité que la nôtre, une force d’énonciation peu commune, la langue soudain réellement subversive, poétique, de celles qui réinventent la vie dans ses sublimes possibles.joël jégouzo--.

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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 11:17

negres-rouges1.jpgUn roman du XIXème siècle. Un roman d’aventure. Une réédition. Un regard du XIXème sur la grande marche boitillante du monde occidental. Les sauvages, la nature, la civilisation, bonne et rédemptrice, pourvue qu’elle sache s’accorder de son propre sentiment de la nature…

La baie d’Hudson, le Canada. Villages de trappeurs et chercheurs d’or. Les Nez-Percés attaquent un brick. combats désordonnés, de soudards, abandonnant le feu dès qu’ils en ont l’occasion pour un galon d’alcool frelaté… Des ivrognes, des couards. Des fils d’esclaves ! Bientôt, pour les repousser, de bons indiens, les Chinouks, fiers, courageux, droits : la preuve, ils sont les alliés des blancs…

Poignet-d’acier est un métis. C’est le personnage central du roman. Courageux, un homme du grand air, pétri de bon sens. Les sauvages, ses frères, ayant tué une innocente, il n’aura de cesse de leur faire rendre gorge de leur crime contre-nature. L’occasion de nous promener parmi quelques tribus indiennes du Canada. Celle des Nez-Percés en tout premier, hôtes d’épais villages où les huttes paraissent plantées dans le plus parfait désordre. Les plaines qu’ils cultivent –mal- demeurent stériles. Les hommes vont dépenaillés, les femmes à demi vêtues, les enfants nus… Fort heureusement, au contact de la civilisation et faisant le tampon, ces métis dont le roman est peuplé, qui n’ont de cesse que de vouloir se racheter. De quoi au juste, sinon d’être des bâtards… Mais dans l’univers des sauvages, ils ont la qualité d’être comme un peu d’humanité éclairant leurs ténèbres.

Au loin l’homme blanc, bien évidemment "droit, mince, fier, svelte, de belle prestance. Son visage est agréable, de forme ovale allongée. Le front est découvert et couronné par des cheveux blonds, bouclés. Le nez est bien coupé, les yeux d’un bleu céleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par le hâle. Ses traits respirent l’intelligence, l’affabilité, l’enthousiasme. Sa voix est musicale…"

Les jeunes femmes métis, elles, ne sont belles que de pouvoir disposer, "de par le sang", de toutes les qualités des jeunes femmes de la noblesse, diaphanes et à la beauté mystérieuse…

Mais si l’intelligence des métis, héritée de leur sang blanc, les sauve de la bestialité où se sont enfermés les natives, elle ne leur permet cependant pas d’atteindre ces rives où l’humanité triomphe, qui restent l’apanage de l’homme vraiment blanc. En guise de rédemption, fuyant leurs femmes, ils épousent la guerre, au travers de laquelle ils peuvent espérer servir leur vraie humanité –blanche s’entend.

Présenté comme un roman d’aventure exaltant, par l’éditeur, sans autre regard critique, l’ouvrage détonne dans le champ éditorial : peut-on vraiment publier encore ce genre d’ouvrage sans prendre certaines précautions ?joël jégouzo--.



 

Les nez-percés, Drames de l’Amérique du Nord, Emile Chevalier, éditions Cartouche, octobre 2010, 248 pages, 19 euros, ean : 978-2-915842-69-2.

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 10:00

basquiat.jpgAu XIXème siècle, le métissage s’énonçait comme la contamination des races dites pures, lieu des dégénérescences physiques et mentales. Le métis était un monstre, enfant du péché contre le droit du sang. Il marquait aussi, nous fait remarquer Martine Delvaux, une rupture dans l'économie de la reproduction puisque infécond... Exclu parce qu’incapable de produire du même, intriguant les figures des discours sur la pureté de la race hantés par la question des origines, il était doublement condamnable en ce qu’il révélait aussi très brutalement la fin possible du monde, sa stérilité existentielle n’introduisant à rien d’autre.

La phobie de la mixité fut telle que longtemps, l’on ne songea qu’à la solution de la stérilisation pour empêcher ces monstres de se reproduire, et l’invention d’un espace tiers où les ranger, un peu en marge de notre humanité, mais lui appartenant encore néanmoins.

Pour autant, nombre d’auteurs du XIXème siècle finirent par trouver à ce tiers espace, celui de l’exclusion, certaines vertus : il se révélait un espace d’invention.

C'est ce tiers espace qui intéressa particulièrement Martine Delvaux dans son étude, dont l’approche est volontiers psychologisante. Ce tiers espace, elle l’énonce de fait comme étant aussi un topos de la folie. La folie ne fut-elle pas elle aussi rangée par les soins d’une Doxa prompte à s’amputer des deux bras et des jambes, comme un lieu à part, digne d’études médicales, mais non sans intérêt ? Et l’auteure de remarquer que de ce point de vue, la folie a par ailleurs été aussi envisagée comme l’expression d’une aliénation qui traversait la question de la crispation identitaire, quand elle se faisait lieu de scission du sujet. Or, la folie ne fut-elle pas aussi lue comme l’espace même d’une expression où échapper aux effrois de l’aliénation identitaire ? Le tout par le jeu de traductions et d'altération des identités culturelles ? De quoi méditer à nouveaux frais cette question du métissage…

Dans son étude, Martine delvaux s’est attachée à en comprendre les formulations à travers la lecture de trois personnages de roman : Ourika, une jeune Sénégalaise adoptée par l'aristocratie française du début du dix-neuvième siècle, création de Claire de Duras (1823), Juletane, Antillaise débarquée au Sénégal, imaginée par Myriam Warner-Vieyra (1982), et la narratrice de l’Amant, de Marguerite duras (1984), française née en Indochine.

La folie d'Ourika est clairement liée à son métissage culturel, celui d’une jeune esclave noire élevée au sein d'une société blanche et aristocratique. Objet elle-même, à l’intérieur de ce musée imaginaire construit par ses maîtres, Ourika, en se racontant, finit par conquérir un espace qui va lui appartenir en propre. Dans le second exemple, la narration devient encore le lieu de conquête de soi. Si la vie réelle est le lieu de la folie, l’écriture, thérapeutique, est celui de la liberté. Dans le dernier exemple enfin, le corps de la narratrice, tel qu’il s’écrit dans le fil du récit, s’avère être le lieu de multiples identifications. Avec le Viet-nam d’une part, au travers du vêtement affectionné, mais aussi avec la France, à travers le port d’un simple accessoire, un chapeau, qui va finir par composer "l'ambiguïté déterminante de l'image" de la narratrice qui soudain se voit autre sous cette coiffe étrangère en milieu vietnamien, se voit comme du dehors, introduite par ce dehors dans la circulation de désirs nouveaux. L'Amant se fait ainsi le récit de l'apprivoisement du métissage, affirmant depuis ce lieu improbable du métissage, l’avènement de la jouissance contre la folie, ainsi que l’écrit superbement Martine Delvaux. --joël jégouzo--.

 

http://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP798md.html

Mots Pluriels no 7. 1998 : Le Métis ou le tiers espace de la folie dans Ourika, Juletane et L'Amant , Martine Delvaux.

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 00:00

leibniz_bin.jpgPour Leibniz, la philosophie mécaniste de Descartes était l’antichambre de la vérité. La physique cartésienne, héritière de cette pensée, lui paraissait erronée, en ce qu’elle réduisait la matière vivante à l’étendue inerte. La physiologie cartésienne, motivée par sa conception dualiste, lui semblait également poser maladroitement le problème de l’union du corps et de l’esprit, réalisé pour Descartes en Dieu et par Dieu, et demeurant ainsi un mystère à l’homme et en l’homme. Par ailleurs, le problème de la certitude cartésienne, fondée sur d’incontestables évidences, lui paraissait accorder toujours trop d’importance à l’idée d’intuition. En outre, le souci de Descartes d’unification du savoir pouvait constituer un sérieux obstacle à penser la diversité du phénomène monde. Ainsi du couple identité et non-contradiction, qui impose que toutes les théories scientifiques s’adossent en quelque sorte les unes aux autres dans un alignement impeccable avec les principes de la raison. Mais à prendre le premier exemple venu, comme celui de la vitesse de la lumière, si Descartes, fort de ses principes et de son intuition selon laquelle cette transmission était instantanée, pouvait tenir pour mauvais philosophe quiconque ne partageait pas cette idée, on a vu ce qu’il en est advenu, quand les progrès de l’explication scientifique eurent finalement raison de cette intuition…. L’image que Descartes se forgeait du monde était nécessairement celle de l’unité des phénomènes et des essences, qui permettait de remonter vers un principe premier, fédérateur et organisateur du monde, dépliant ce monde selon un enchaînement logique, mécanique. D’où les Méditations, comme effort pour déployer le système logique du monde. Mais c’est bien la volonté de Descartes de voir le monde unifié qui l’a obligé à poser l’intuition au cœur de son système philosophique. Dans ses principes, la méthode cartésienne reste féconde. Encore faut-il en connaître les limites : le souci cartésien de l’unité du savoir, qui apparaît comme un pur réconfort dogmatique. Où Descartes importe-t-il cependant ? Presque essentiellement dans ce projet de maîtrise du sujet qu’il tente de refonder à n’importe quel prix. Le cartésianisme autorise alors de croire que l’homme peut s’affranchir : son indépendance morale est ainsi conciliée avec sa dépendance ontologique. Reste aussi cette définition de la liberté comme volonté individuelle, et de la vérité comme construction et non révélation. --joël jégouzo--.

 

Image : un manuscrit de Leiniz, calculer…

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 10:12

les-grammaires.jpgUn guide exclusivement centré sur la Gauche radicale donc, à l’exclusion d’un champ de contestations tout de même beaucoup plus ouvert, de la Droite à la Gauche, en passant par le(s) Centre(s). Et c’est du reste un peu dommage, puisque cette appropriation de la contestation par ces nouvelles gauches nous obligent à penser le succès des revendications en termes d’accords et de compromis, voire d’unification d’un front que l’on aurait peut-être intérêt à laisser ouvert et non à subsumer sous une direction unique –ça, c’est la ligne politique des machines fourre-tout, de l’UMP ou du PS, étouffant les contestations susceptibles de les déborder dans l’équivoque d’un pseudo rassemblement…

Quoi qu’il en soit, pour Irène Pereira, l’apparition de ces gauches radicales en France daterait des années 90, 1995 plus exactement, date à laquelle Juppé dut retirer son projet de Loi. Elle marque pour elle la naissance de l’anti-libéralisme en France, relayé en 1999 par l’apparition du mouvement alter-mondialiste, à Seattle.

Depuis, on a assisté à beaucoup d’agitations à la gauche de la gauche de Pouvoir : recomposition du PC, naissance médiatique de Besancenot, réveil d’une gauche radicale et in fine, montée en puissance de Jean-Luc Mélanchon, le tout oscillant entre théorie queer, féminisme et post-colonialisme.

L’étude d’Irène Pereira vise ainsi à clarifier les positions des uns et des autres en les élucidant à l’aulne de trois critères principaux, à savoir : leur rapport à la religion (mais n’est-ce pas enterrer l’Histoire sous la pression de l’actualité ?), leur rapport à la propriété (mais n’est-ce pas penser à l’intérieur d’un vieux schéma marxiste dépassé par ses tenants mêmes ?) et leur rapport aux mœurs. Des critères qui, certainement, devraient être corrigés aujourd’hui, ces distinctions contraignant l’auteur à identifier les options sous des vocables surannés : une gauche anti-cléricale, une gauche sociale et une gauche culturelle.

De ces distinctions, Irène Pereira décline trois grammaires essentielles : une grammaire républicaine sociale tout d’abord, issue de mouvements tel ATTAC ou du Parti de Gauche, maintenant l’idéal politique d’un citoyen installé au cœur d’une démocratie participative chargée de construire une république sociale et non socialiste. Une grammaire socialiste ré-articulant les thématiques du travailleur, du prolétaire, de l’ouvrier, pour restaurer le discours de classe et l’idée de révolution, et dont l’engagement vise à remettre en cause les moyens de production et la propriété privée, pour s’actualiser en grammaire léniniste fédéraliste. Et une grammaire nietzschéenne, issue des minorités, questionnant l’idée d’humanité au sein d’une action militante tournée vers les minorités et non le mouvement de masse. Pas de révolution à l’horizon, mais l’expérimentation de micro-réalisations et libérations d’espaces éphémères de liberté. Aventurant de nouveaux modes de vie à l’intérieur de mouvances autonomes, cette grammaire prônerait plus volontiers la désobéissance civile que la Révolution, et les pratiques écologiques.

Dans une dernière partie, l’essai pointe les défis que ces gauches auront à surmonter si elles veulent dépasser leurs divisions et donner quelques chances de survie à leurs grammaires respectives. Le tout à travers un balayage de questions posées aux unes et aux autres, de manière chaque fois spécifique. Mais peu importe ici que par exemple seules les grammaires républicaines et socialistes aient à se poser la question de savoir s’il faut à tout prix éviter le danger d’une guerre civile, ou quelle peut être la place de la question des droits de l’Homme dans l’espace de la grammaire culturelle, thématique dont on sait qu’elle fut régulatrice d’opinion d’une droite réactionnaire (Finky) peut disposée à dépasser le cadre purement formel commodément fourni par le thème en question pour aborder les vrais sujets sous-jacents à une interrogation de ce type… Toutes ces questions, au vrai, valent d’être posées à tous.

Parmi elles, de nouvelles pertinences, comme celle de savoir s’il faut privilégier les facteurs politiques plutôt qu’économiques, ou de savoir si nous n’accordons pas trop d’importance aux minorités, ou encore s’il faut laisser en l’état le capitalisme et penser l’oppression uniquement en termes culturels.

Revolution.jpgLa question centrale évidemment, reste de savoir comment prendre en compte la pluralité des revendications. Faut-il ouvrir tous les fronts à la fois, ou les hiérarchiser ? Faut-il en quelque sorte réintroduire le vocabulaire de l’ancienne gauche maoïste française (Alain Badiou) et parler de luttes principales et de luttes secondaires ? Qu’on se rappelle : un moment, lors des grèves centrées sur la question de la retraite, d’autres revendications surgirent, d’autres luttes émergèrent, que l’on fit taire. Ce fut peut-être une erreur tactique. Car au fond, si on analyse la stratégie de Nicolas Sarkozy, ne vise-t-elle pas justement à démultiplier les fronts d’oppression pour étouffer toute contestation frontale ? Semaine après semaine, attaquant sur tous les sujets, en isolant chaque fois une catégorie de population, la réponse unitaire parait malaisé. Seul le mouvement des retraites a fini par cristalliser un moment d’unité, encore le permit-il à la faveur de la montée de l’exaspération en France, unanime pour le coup. Mais on le sait, sur la question des retraites également les syndicats ne pensaient pas pouvoir en appeler à la grève générale. Cela, bien qu’il existe un consensus large de l’exaspération, devant les inégalités économiques (dernier mouvement en date, celui initié par Cantona contre les banques), les inégalités politiques (la question des immigrés, celle des étrangers en France qui vont faire l’objet d’une nouvelle Loi inique en janvier 2011), devant l’incroyable poussée du racisme d’Etat (contre les rroms, contre les arabes), etc. Une somme qui, mise bout à bout, montre qu’il nous faut désormais déconstruire toutes les évidences sociales, y compris celles d’une lutte unanime pour la prise du pouvoir politique. Et c’est précisément là que le bât blesse, dans cet essai, qui ne parvient in fine qu’à convoquer les théories américaines de l’intersectionnalité, qui proposent de réaliser un compromis entre les grammaires socialistes et les grammaires nietzschéennes pour ré-articuler les rapports de sexes, de classes, de races. Certes, l’effort est loin d’être vain, mais espérer que l’ensemble puisse passer sous les fourches caudines d’une traduction politique unique censée lui offrir le seul cadre possible non seulement de légitimation mais d’opportunité publique est vain : demain Sarkozy sera battu, il n’en restera pas moins la nécessité de laisser ouvert un champ de luttes démesuré. Or c’est aussi cela qu’il faut penser. L’exemple américain de la venue au pouvoir d’Obama est de ce point de vue instructif. Il n’y a pas de Pouvoir à prendre, il y a du pouvoir à défendre. --joël jégouzo--.

 

Les grammaires de la contestation, un guide de la Gauche radicale, Irène Pereira, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, septembre 2010, 226 pages, 14,50 euros, ean : 978-2-35925-011-4.

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 10:29

guattari.jpgLe rendez-vous est ancien : il date des années 80, et cela se ressent autant dans le vocabulaire déployé par Guattari et Negri pour comprendre les enjeux de la société qui arrivait, que dans les propositions formulées, essentiellement : la mise en dissidence de la subjectivité.

Au tout début des années 80 et sans doute sous l’effet du prisme des luttes anti-nucléaires finissantes, l’un et l’autre voyaient dans l’Etat nucléaire la figure centrale du capitalisme intégré, selon leur formule d’alors, avant que ne s’impose le terme de mondialisation. Une figure intégrant nécessairement et autoritairement toutes les dimensions du social et du politique sous la pression de la terreur qu’inspirait l’énergie nucléaire et sa difficile maîtrise, qui engageait l’humanité dans son devenir même, sur un très long terme. On pouvait en effet imaginer à l’époque que les libertés civiles allaient en pâtir. Mais c’est autre chose qui arriva et ces mêmes libertés eurent à pâtir d’un autre type d’oppression sociale, beaucoup plus redoutable dans la mesure où elle fut partagée sinon promue par une certaine gauche convertie aux sirènes libérales, sous la pression de l’économie dite de marché cette fois, et du déplacement des bassins d’emploi vers d’autres mondes.

Pour autant, si la compréhension est vieille, il en demeure quelques aspects intéressants sur lesquels il conviendrait aujourd’hui de faire retour.

Comme du constat de nos deux penseurs que Mai 68 inaugura essentiellement l’exploration de nouvelles subjectivités collectives. Il n’est que de se rappeler les mouvements de contestation qui foisonnèrent alors, de celui des femmes à celui des prisons, en passant par les gays et les écolos : un morcellement des luttes certes, et la dispersion des revendications. Mais le symptôme d’une société en recomposition, d’une société traversée souterrainement par des failles dont les observateurs avaient tort de croire qu’elles pouvaient trouver rapidement leurs réponses. Au lieu de voir Mai 68 comme un mouvement fermé sur lui-même, sans doute aurait-il fallu l’appréhender comme le début de quelque chose de plus ample et le replacer dans la longue durée d’une histoire peut-être comparable à celle qui bouscula à la Renaissance la société occidentale, pour en mesurer les attentes tout comme les effets. C’est un peu cette longue durée que nous restituent Guattari et Negri.

Et si, pour l’essentiel, l’éclipse révolutionnaire (appelons-là comme cela, pourquoi pas), concerna la lutte des classes, inaugurant d’une sorte de fin de l’éthique du changement social dans la soumission au concept de marché, la nécessité de réinventer les finalités de nos droits et de nos libertés ne fut jamais vraiment perdue de vue.

Du danger de l’abandon de l’éthique du changement social, la pression de l’insécurité de la vie quotidienne, de l’insécurité face à l’emploi, de la fragilité des libertés civiles, firent la démonstration brutale, dont nous mesurons aujourd’hui à peine encore les effets.

Alors il y a bien certes quelque chose de désuet dans le vocabulaire de Guattari à vouloir faire des valeurs de désir qu’elles orientent mieux la production. Mais peut-être pouvons-nous en comprendre les raisons quand, après tout, nous découvrons que le capitalisme financier s’avère radicalement anti-social et qu’il ne relève que de notre volonté qu’il soit réglementé. De même : aujourd’hui l’insécurité est devenue le point d’appui fondamental de la gestion du pouvoir. Mais on voit bien qu’il nous faut aussi assumer une alternative sous peine de nous laisser enfermer dans une conception du pouvoir des plus effrayantes et préjudiciable à nos libertés civiles.

La question serait alors de savoir à nouveaux frais organiser politiquement une nouvelle subjectivité du changement social.

De ce point de vue, les réponses de Guattari et Negri paraîtront formulée dans un vocabulaire trop typé pour nous aider à y voir clair. Leur "multicentralisme fonctionnel" par exemple, ne fait guère écho en nous. Voire. Le front des luttes est innombrable. La formule est inexacte grammaticalement, mais il faut la maintenir. On le sent bien, y compris dans ses traductions politiques, avec l’éparpillement des forces de contestation, autant à gauche qu’à droite.

Il existe ainsi une réelle difficulté à réaliser une synthèse idéologique de toutes les révoltes qui émergent aujourd’hui, voire de toutes les consciences qui se sont fait jour et demeurent une nécessité sociétale.

Le front des luttes ne peut ainsi que se reformuler dans la recherche d’alliances entre les diverses grammaires du changement social. Une recherche qui ne peut pas, en outre, ne pas tenir compte du déplacement de l’éthique du changement social vers de nouveaux acteurs sociaux et politiques, de nouveaux médias et de nouveaux médiums, sous l’impulsion desquels les lieux de résistance (internet par exemple, pour ce qu’il en va de la liberté d’expression et de la possibilité qui nous est offerte de nous soustraire au pouvoir des grands médias d’information), sont aussi devenus des agencements de production de nouvelles réalités sociales et de nouvelles subjectivités collectives. De nouvelles lignes d’alliance sont à tracer, à travers les engagements plurielles des forces sociales, engagements qui ne pourront faire non plus l’économie d’une réflexion en termes de luttes des classes, non plus qu’en termes d’insurrections post-coloniales, si bien que la proposition de Guattari et Negri, de "penser et vivre autrement" dans un "être pour" susceptible de créer les conditions de possibilité de surgissement d’une intentionnalité collective, conserve tout de même encore de sa pertinence. --joël jégouzo--.



Les nouveaux espaces de liberté, Félix Guattari et Toni Negri, éditions Lignes, octobre 2010, 224 pages, 16 euros, ean: 978-2-35526-058-2.

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