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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 17:38

muzafer3.jpgjJ : A vous entendre, Muzafer Bislim serait le créateur d’une langue nouvelle, "pour un peuple à qui elle manque", affirmez-vous. Comment diable cette langue pourrait-elle manquer aux peuples Rroms tout d’abord ? Ou alors, qu’est-ce qui, dans son usage, serait venu à manquer ? Pouvez-vous nous expliciter par ailleurs ce travail entrepris par Muzafer Bislim ? Ce lent déchiffrage, l’invention d’un vocabulaire qui n’existait pas, etc. Vous évoquez ces mots construits plutôt que rétablis, à partir d’un vieux lexique rromani dont il se demandait même s’il était seulement fiable…

 

Pierre Chopinaud : La langue manque. Muzafer Bislim a commencé d’écrire des textes poétiques dans sa jeunesse en Serbo-Croate, la langue majoritaire, la langue officielle de la Yougoslavie d’alors. Or cette langue possède une tradition littéraire, administrative, politique. Elle est en quelque sorte prête à un tel usage. Il a lu également de nombreux textes de la littérature universelle en traduction dans cette langue. Puis, à un moment donné, il a éprouvé la nécessité d’écrire dans la langue Rromani. De traduire ses textes déjà existants en Rromani, puis d’écrire directement dans sa langue maternelle. C’est là qu’a commencé à proprement dit son "œuvre". La langue Rromani, n’a jamais été la langue d’un Etat. Or l’écrit a beaucoup à voir avec l’organisation d’un peuple en Etat. Sans doute a-t-il commencé par la nécessité de faire des registres, d’enregistrer des nombres, nombre d’hommes, de bêtes, de terre cultivables etc. … C’est une langue dont les locuteurs sont dispersés et partout en situation de minorité, et du fait de cette situation minoritaire, politiquement menacés. La langue elle-même est sous la menace. Elle a d’ailleurs par exemple été interdite au XVIIème siècle en Espagne. La police mutilait oreilles et langue de ceux qui la parlaient. Les organes de sa circulation. Et cette interdiction a éradiqué la langue Rromani dans ce pays. C’est pour ça que les gitanos d’aujourd’hui ne la parle pas. Bien qu’un mouvement récent de reconquête de la langue ait émergé là-bas ces derniers années. Cela rejoint ce que je disais un peu plus tôt. L’état de la langue est à l’image, ou plutôt est consubstantiel de l’état politique des corps : des membres coupés, des mutilations, le Rromani en est plein, il est plein de ces trous qui sont des amputations, des amputations infligés par les pouvoirs majoritaires dans l’Histoire. Ils sont les traces sanglantes des coups portés par ces pouvoirs. La langue, pour qui que ce soit, et quelle qu’elle soit, n’est pas un médium neutre, elle n’est pas un moyen de communication. Il n’y a que la langue des journalistes, des publicitaires, de la communication politique, qui le soit. La langue est sans doute le vivant dans la chair, une chair sans langue est de la viande, de la chair morte, un temps, puis de la chair pourrie. Ainsi la langue actuelle ou la réduction dans l’espace publique de la langue à la communication, à la transmission de signaux, est le signe ou l’agent d’un dépérissement de la vie dans les corps qui circulent dans cet espace. Son symptôme extrême est la prolifération de la pornographie. L’Italie d’aujourd’hui est très exemplaire à cet égard. Prenez la langue de la Divine Comédie et celle des Hommes politiques actuels, vous verrez dans l’écart le mouvement d’affaissement d’une civilisation.

 

 D’une certaine façon la langue manque toujours, à tous.

 

 Mais dans le cas précis de la langue Rromani et de ce qu’a entrepris Muzafer Bislim, ce qu’il manque, mais est-ce un manque ? C’est donc une tradition, littéraire, politique. Un corpus. Il a pour matière une langue qui a été peu, voire pas écrite. Ainsi même la graphie fait défaut. D’où son écriture manuscrite, lente, où chaque lettre est dessinée méticuleusement et répétée chaque fois selon un dessin identique, comme si une menace pesait sur le signe même, comme s’il menaçait de s’effacer, d’être brouillé, comme si à chaque coup il était marqué pour la première fois. Et puis il y a les trous dont je parle plus haut, trous de lexique, trous de syntaxe qu’il faut combler. Dans le Rromani parlé en place de ces trous il y a des éléments de la langue majoritaire. Or il n’y a pas vraiment d’éléments disponibles pour combler ces trous. Il faut donc les trouver. Et Muzafer Bislim semble les inventer bien qu’il assure les avoir retrouvés par-dessous l’Histoire violente des servitudes du peuple Rrom qui les aurait effacés. Mais leur authenticité est invérifiable. Et la majorité de ces mots trouvés sont totalement ignorés de ceux dont le Rromani est la langue maternelle. Depuis de nombreuses années il consigne ce lexique dans un dictionnaire manuscrit volumineux.

 Pour la traduction, je travaillais avec un petit groupe d’amis du quartier. Nous déchiffrions les manuscrits dont le sens nous était à tous opaque. Nous partagions les mots connus des mots inconnus, les plus nombreux. Puis je me rendais chez leur auteur, la liste des mots inconnus en main, pour en vérifier avec lui leur sens dans ce dictionnaire.

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, un manuscrit de Muzafer Bislim. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 07:46

muzafer2.jpgjJ : Comment travaillait Muzafer Bislim quand vous l’avez rencontré ? "Solitaire, immobile, "créateur enfantin", composant, la main bandée, des textes qu’il rythme en frappant une pièce de bois", écriviez-vous…

 

  

 

Pierre Chopinaud : Muzafer Bislim vit dans un environnement très matériel, brut, et relativement rude, dans un espace très réduit : une seule pièce de 9 m2. Dans cette pièce, sa maison, il habite avec sa femme et ses quatre plus jeunes enfants. Des troubles de santé l’empêchent depuis plusieurs années de se déplacer, il ne quitte donc jamais l’intérieur de cette pièce. Toute la famille vit dans cette pièce. Il faut y préparer les repas, découper viandes et légumes, les cuire, manger, dormir se laver. Tout se passe au sol. Il n’y a ni table, ni chaise. Il y a donc une grande promiscuité, proximité des corps, vivants, qui dorment, s’éveillent, se lavent, sont malades etc.., et morts, corps végétaux, corps animaux, que l’on découpe, cuit, ingurgite, et évacue. Il y a les odeurs de ces corps, leur chaleur, et leur froid, leur fièvre aussi.

C’est au milieu de cet espace domestique saturé, dont il ne sort jamais, que Muzafer Bislim écrit.

Et c’est au milieu de cet espace que je l’ai rencontré.

Il y travaille, on peut l’imaginer, de façon très manuelle, artisanale, très corporelle. Il compose d’ailleurs principalement des chansons, car elle lui rapporte un peu d’argent. Il les vend à des interprètes qui viennent chez lui les commander. Tout se passe de façon très artisanale. Il est assis, en tailleur ou jambes allongées, contre son mur, avec autour de lui, le long de ses jambes, à un emplacement toujours identique, ses instruments : crayons, paquet de cigarette, briquet, et un long bâton qui est l’instrument par lequel il aménage l’espace de sa solitude et de son silence. C’est un bâton que redoutent ses enfants. Et il y a souvent non loin de lui une bouteille de liqueur forte, une liqueur de l’esprit, que sa femme s’affaire tant que possible à tenir à bonne distance.

Je n’ai pas trouvé Muzafer Bislim en train de travailler. Je me suis d’abord intégrer à cette promiscuité, et il a fallu pour cela un temps d’apprivoisement réciproque. Et les premiers temps, le travail de traduction s’est fait dans la méfiance, voire de défiance, réciproque, lui à l’égard de mes intentions, moi à l’égard de sa science, de son discours. Nous avons commencé à travailler comme deux négociants qui font affaire ensemble, qui ont intérêt de le faire, mais un intérêt propre à chacun. Dans une certaine méfiance, donc. Il se méfiait de ce que je ferai des mots que je prétendais vouloir lui prendre et qu’il gardait comme un trésor dans un grand dictionnaire manuscrit. Et je me méfiais de sa pratique, la construction de ces mots, leur origine, et de sa théorie : une histoire imaginaire de la langue et du peuple qui la parle, histoire faite d’affrontements, de captures, de fuites, l’ensemble organisé de façon cohérence, affirmé par lui avec véhémence, et formant une mythologie… Je rêvais souvent qu’il m’envoyait des fantômes, des monstres, des créatures malveillantes. Et dans ce monde les rêves et les fantômes ont leur importance. Le quartier où il habite, et où j’habitais alors chez des amis, est mitoyen d’un très grand cimetière. Les gens du quartier sont très vigilants à l’égard des revenants. Je peux dire que ce travail à commencer dans un état d’hostilité, un champs d’hostilité en présence des morts.

 

 

entretien 1 : http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-entretien-avec-pierre-chopinaud-traducteur-de-muzafer-bislim-1-5-61001467.html

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, le quartier Rrom où vit Muzafer Bislim, poète Rrom, Skopje, Macédoine. Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

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15 novembre 2010 1 15 /11 /novembre /2010 07:46

muzafer1.jpgjJ : Pourriez-vous nous raconter tout d’abord les conditions dans lesquelles vous avez croisé la route de Muzafer Bislim et de la langue rromani ? L’histoire que j’ai lue à ce sujet paraît tellement incroyable ! Que faisiez-vous donc dans les faubourgs de Skopje ?

Pierre Chopinaud : La rencontre de la langue Rromani, je l’ai faite en rêve. L’appel de cette langue, la nécessité d’entrer en elle et de la faire entrer dans moi, me sont venus d’un rêve, d’un endroit très profond. C’est un rêve que j’ai fait à Paris, sans doute entre deux voyages, quelques années après avoir été les premières fois dans les faubourgs de Skopje, comme vous dîtes, et dans une période où j’étais souvent en Roumanie, et en Hongrie également. Mais avant de connaître Muzafer Bislim que je rencontrerai lors d’un nouveau voyage à venir, en Macédoine.

Au cours de ces voyages, j’avais beaucoup fréquenté de gens qui parlaient le Rromani, et je commençais d’en avoir quelques notions, mais très peu.

Puis il y a ce rêve, la sortie de ce rêve plus précisément, dont je me souviens comme d’un appel, un appel des morts, des disparus. Dans le rêve, il y avait des enfants, une petite fille et un petit garçon, un frère et une sœur, si je me souviens bien. Ils étaient dans le fond du dernier wagon d’un train qui quittait une grande ville d’Europe de l’Est, sans doute Bucarest. Eux fuyaient, abandonnés et clandestins, sans ticket, évidemment, et exposés à tous les dangers. Ils étaient seuls et me demandaient en quelque sorte une protection.

A l’éveil de ce rêve, un peu avant, au retour de la conscience, mais avant qu’elle soit tout à fait là, avant que ne se soit dissipé le réel du rêve, ses figures set ses décors, les affects bien réels que l’on éprouve en eux, je tentais de former mentalement le verbe être en Rromani. Et j’échouai et dans le rêve se reformaient figures et décors, j’ai vu alors les corps encore en vie de femmes, et d’enfants dans leurs bras, marcher dans les fumées, derrière les barbelés d’un camp de la mort. Et l’échec de ce verbe dans ma bouche sèche, sur ma langue qui retombait alors lourde et muette… Ma bouche ainsi asséchée devenait en quelque sorte la fabrique de cette injustice, de cette horreur.

Alors la nécessité de connaître cette langue s’est installée, fermement, profondément, elle apparaissait comme la marche vers une sorte de réparation. Non pas au sens moral de la culpabilité, mais, disons, plutôt au sens de l’entrée dans un processus collectif de rédemption.

Avec l’eau de la langue, c’est-à-dire sa mise en circulation organique, son alimentation par les chairs, fibres, vaisseaux, liquides de mon corps vivant je suis entré en chair dans une communauté d’hommes, de femmes, d’enfants dont la communauté est justement le partage de cette langue qui est comme l’enceinte d’un secret commun : le secret de leur destin.

Avec ce verbe qui prenait comme une pousse ou un greffon à même le cœur, les brumes de l’esprit se levaient, l’esprit entier s’ensoleillait, les chairs d’un peuple entier se reformaient, les corps retrouvaient brillance et dignité, force et courage de la marche vers un avenir.

 

 Mais pour revenir à votre question, qu’est-ce que je faisais dans les faubourgs de Skopje ? Je voyageais. J’ai commencé de voyager très tôt.

J’étais là-bas, la première fois, à la fin de l’année 1999, quelques mois après la fin les bombardements de l’Otan sur la Serbie et le Kosovo. J’avais juste dix-huit ans. L’âge où l’on est libre de décider de son sort au regard de la loi, libre de partir.

Après la dernière année dans un lycée que je ne fréquentais plus guère, j’ai décidé de partir vers ces destinations particulières qui étaient alors, pour moi, les lieux du Réel et de l’Histoire. La perspective d’aller entendre des gens parler à l’Université était contraire à ce que je voulais immédiatement de la vie. Alors je me suis jeté dans un inconnu qui devait être nécessairement hors de l’Occident hypnotisé par l’illusion de son propre achèvement, où plus rien ne semblait, depuis la fin du Socialisme à l’Est, vouloir se passer.

J’ai travaillé plusieurs mois, d’abord, sur des chaînes de montage en usine. J’y ai fait l’expérience passagère de la vie des hommes et des femmes de ce qu’il faut encore appeler la classe ouvrière.

J’ai rassemblé l’argent nécessaire au voyage et je suis parti.

Là-bas j’ai travaillé plusieurs mois dans une petite structure "non-gouvernementale" qui s’occupaient de recenser les hommes, femmes et enfants réfugiés en provenance du Kosovo.

Ces réfugiés-là étaient dans leur grande majorité des Rroms et ils s’étaient installés à la bordure du grand quartier rrom de Skopje.

Là, j’ai partagé, dans un orphelinat évangéliste, une petite chambre de prêtre, avec un jeune américain venu enregistrer de la musique. Et c’est par lui que j’ai entendu parler la première fois de Muzafer Bislim dont il enregistrait des chansons. Mais alors je ne l’ai pas connu.

C’est six ans plus tard, lors d’un séjour à Paris de cet ami dont j’avais gardé le contact, qu’il m’a remis des manuscrits, sous forme de feuillets, une trentaine, organisés en recueil. J’ai été frappé par leur graphie soignée, calligraphiée, par l’opacité de leur sens. Le seul moyen de comprendre ces textes étaient d’en rencontrer l’auteur. Je suis donc retourné à Skopje où j’avais encore de nombreux amis pour m’occuper de leur traduction.

 

http://joel.jegouzo.over-blog.com/article-muzafer-bislim-langueur-angor-60933804.html

image de Pierre Chopinaud, collection personnelle, l'entrée de la maison de Muzafer Bislim, poète Rrom vivant en Macédoine (Skopje). Avec l'aimable autorisation de Pierre Chopinaud.

 

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14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 09:53

angor1.jpgLangueur angor pour ensorceler,

Langueur, angor retournent la naja nue,

 

L’éther ouvert ne couvre rien de nudité,

d’angor devinée nues dans une paume

                                                de larmes nées,

 

Simple est le souffle à l’agreste,

même simple la recette de sa vie,

 

Comme la nature vide d’écho

qui ne berce les chantres fidèles,

 

L’adepte a vaincu le lecteur calme

                                                 de ses chansons,

lui révèle la loi du souffle,

 

Et lui ressuscite quelque effroi –

- pour affaiblir son orgueil le poète a gît,

 

Est-ce qu’une larme pleure et le pleur sourit ?

 

Pour que la haine s’enroule dans l’âme,

que la joie s’étouffe de moqueries,

 

Pour que l’angor langueur

menacent le cœur joyeux de suffoquerie,

 

un cabot sous crin de loup en attire les cris-

-afin de périr hardi de ses hurlements feints,

 

Qui pleurera sans larmes !?

Qui chantera la gorge sans voix !?

 

Quel alphabet sans raison d’un bouffon mécanique !

Une fuite dans la force de l’homme,

 

Orphelins bagatelles !

Du calme turbulents !

Langoureuses angorées – vous beautés de chagrin

 

je vous garde dans mon cœur, parmi les délices

je vous garde avec mes rires dont le nom est humain,

 

voici, votre orchestre muet

chant de chagrin, bien que sans son

 

que de vous rien ne reste !

que de vous rien ne reste,

que de vous rien ne reste .. !

 

Traduit de la langue des Rroms par Pierre Chopinaud, avec son aimable autorisation.

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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 09:11

lampedusaTous les soirs à la taverne de la Sirène, Shakespeare venait conter ses fabuleuses histoires, fascinant un auditoire conquis. Dans la foule des habitués, nul doute que s’y tenait Lampedusa, attentif, gouailleur et n’hésitant pas une seconde à lui donner la réplique.

L’ouvrage publié par les éditions Allia résonne de ces bruits de tables, de brocs chahutés et de plaisanteries fusant entre les convives. L’extraordinaire désinvolture avec laquelle Lampedusa juge l’œuvre de William en témoigne. Qu’il s’agisse de dénoncer la médiocrité des poèmes de jeunesse ou la force de certains (et certains seulement) des sonnets qu’il écrivit, pas un seul instant il n’a reculé devant la seule certitude qui le guidait : Shakespeare ? Un homme empêtré dans ses douleurs, mais jamais penaud. Un copain, presque, dans la familiarité duquel il sut lui-même affronter sans faiblir et la littérature et la vie. Car quelle force ne fallait-il pas pour, dans un même mouvement, affirmer la nullité du sonnet 47 et le caractère indépassable atteint dans le 129, qu’aucune production humaine, à son avis, n’a pu surpasser depuis ?

Pesant ses mots, nous gratifiant d’une étude légère mais érudite, Lampedusa survole l’œuvre avec une hardiesse peu commune. Même désinvolture érudite lorsqu’il aborde le théâtre. Titus ? Illisible. Henry VI ? Mauvais. Lear ? « Celui qui lit cette tragédie cosmique se trouve piétiné par elle comme par le galop des Quatre Cavaliers ». Et du Hamlet, il est l’un des rares à rappeler les origines françaises.joël jégouzo--.

 

Shakespeare, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, éd. Allia, traduit de l’italien par Monique Baccelli, août 2000, 125 pages, Petite collection, isbn : 2844850448.

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 08:57

copi.jpgUn spectacle de fin d’humanité qui débuterait sur des hurlements de chiens que l’on ne verrait pas, remplissant tout l’espace du dehors, ponctués de cris brefs de la douleur physique des êtres humains. Des êtres peut-être même plus vraiment humain, plus tout à fait, déjà en passe de ne plus l’être du moins, jetés hors de leur humanité, à peine encore étreinte dans ces quelques cris, brefs témoins de l’expulsion. Même si l’on peut, même si l’on doit entendre dans le lointain d’une mémoire recousue, ce quelque souffle d’une musique agonisante, Bach, Mozart, Purcell certainement, aux voix naguère resplendissantes. En Alaska, au creux d’une mer de glace écrit l’auteur, c’est-à-dire nulle part, de ce nulle part peuplé d’exilés, étranger, relégué comme un décor de sous-sol d’immeuble désaffecté, un ensemble dépourvu de son être-ensemble, le sol jonché de granules de fuel séché. Et sous le niveau de la rue, enferrmées, quatre jumelles en paires furieuses, arpentant les caves aux longs couloirs rampants sous leur éclairage glauque. Le monde replié comme dans quelques tortures barbares. Le monde dont il ne reste rien : ici commencerait le territoire des chiens, un peu à la manière dont la géographie romaine de l’Antiquité signifiait l’absence de sa culture pour désigner les terres inconnues : hic sunt leones… Là où très exactement aurait dû se dresser l’humanité triomphante. C’est l’anniversaire de la sœur de Maria. Leïla déteste. Une piqûre d’héroïne la console. Surgit un autre couple de jumelles, Joséphine et Fougère. Une danse de mort commence : ces quatre-là ne cesseront plus de s’entretuer. Paumées, droguées, elles se foutent sur la gueule, se poignardent, se tirent dessus ("Putain, elle est morte"), étonnées qu’une balle fasse tant de dégâts ou qu’un couteau puisse faire des trous aussi gros. Dans la plus grande désinvolture elles s’assassinent, se massacrent : mourir n’est rien ! Mais du coup vivre non plus. Leur violence s’épanouit sans frein. Vertige : "le parc humain" livré à sa débauche fondatrice. Les dialogues s’enchaînent sur un rythme effréné, pris dans un dernier halètement commun. La pièce est époustouflante, littéralement. –joël jégouzo--.

 

Les Quatre jumelles / Loretta Song, de Copi, Christian Bourgois éditeur, juin 1999, coll. Théâtre, 186 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2267015065.

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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 10:41

jeunes-gens-aujourd-hui.jpgLa littérature comme dimension du sens, voilà ce qui nous fait le plus défaut. Les écrivains ne sont plus occupés que de leur posture –évidemment pas tous, mais l’exagération, ici, ne s’écrit pas sans quelques raisons. Ils écrivent donc vautrés ("mon livre le plus facile"), et nous devrions les lire affalés. En attendant les lendemains de bringue, féroces, nécessairement : la faillite de ce système. Vautrés… Pseudos martyres, enfants terribles, incompris, rebelles de pacotille, des us qui relevaient jadis d’un engagement, dévoyés et recyclés dans l’esprit de la farce bourgeoise. En guise d’aboyeurs, nous avons des miauleurs. Pseudos libertaires de droite, dans la noble filiation célinienne prétendent-ils, quand ils ne font qu’entonner leur sotte louange. Leurs provocations ? Une fiction. En collection Blanche (Wasp). Un anticonformisme de pacotille qu’ils préfèrent à la contestation militante, laquelle pourrait, sait-on jamais si quelque révolution venait à se faire jour, abolir leurs pitoyables privilèges et s’énoncer dans leur vie comme un calvaire. Ne parlons même pas de littérature engagée, il n’y a plus d’instinct pour cela. Se prostituer au marché (accessoirement du livre), voilà le dernier mot d’ordre à la mode.

Aujourd’hui, la société politico-médiatique est une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale. Le populisme noir des années de l’entre-deux guerres paraît de nouveau taillé à notre mesure ! Aucun chemin parcouru dirait-on. Le populisme pour ultime vérité d’un Peuple introuvable. D’un Peuple que l’on ne veut pas trouver. Une pathologie intellectuelle et sociale terrifiante pour bilan, où le monde des citoyens de la France d’en bas a lentement pourri. La France d’aujourd’hui ? Une foule tragique qui somnole. Du sommeil de la défaite voudrait-on nous faire croire. Une foule sans légitimité donc, forclose dans ses gestes de désespérée, qui ne rencontre pour écoute que la vindicte de politiques en proie eux-mêmes à leur manque de légitimité. Un vrai crime pour exclus. Un vrai crime d’Etat, ce dernier ayant depuis belle lurette tranché : qu’on se le dise, il ne protègera que certaines vies, définies sous le manteau de cet ensemble social qu’est le milieu politico-médiatique.

Cette amoralité sordide ne veut accepter l’interférence d’aucune éthique. Et voudrait nous contraindre à entériner son option morale : il n’y a rien de sacré dans la vie humaine. Tenez : quel journaliste s’indignerait réellement du scandale de la misère en France ? Quel journaliste s’indignerait réellement du racisme de tel ou tel écrivain ? L’horreur est donc à venir. C’est peut-être notre seul avenir commun. Il suffit de porter la main à l’oreille pour l’entendre croître sous la précarité de masse, qui est aujourd’hui le vrai destin de la France. Plutôt que ce tournant auquel on voudrait nous faire adhérer : le tournant nationaliste que nombre d’intellectuels ont embrassé avec enthousiasme et qui n’est pas sans rappeler le tournant nationaliste de ces mêmes élites dans les années 1910… Une page peu glorieuse de notre histoire, qu’il vaudrait mieux relire pour servir par exemple de leçon, à l’approche des présidentielles de 2012.

Il est vrai que l’idée nationale est une vieille connaissance des intellectuels français. Prenez ces années du début du siècle passé : il n’était pas jusqu’au débats artistiques qui n’aient été contaminés par la gangrène nationaliste. Le débat sur le Symbolisme par exemple, prenait largement appui sur des fondements nationaux. Et dans le champ scientifique ce n’était pas mieux, sous couvert d’une saine rivalité entre l’esprit français et le manque d’esprit des autres nations. Prenez Pasteur et ses élèves, patriotes à l’envi. Relisez leurs discours qui avaient pour objet d’honorer la science française, convoquez la controverse sémantique autour du terme de microbie que Pasteur défendait becs et ongles contre le terme allemand de bactériologie. Reprenez les disputes sur le choix des langues de Congrès, comme à Heidelberg, en 1911, à propos de l’usage de l’allemand.

L’idée nationale… Une vieille grimace, assurément. L’histoire d’un complexe en fait. Que l’on a voulu faire passer pour une dynamique sociale, politique, intellectuelle, thématisée dans la fameuse enquête d’Agathon (1910). Un montage plutôt que l’enquête annoncée qui, elle, prétendait recueillir le sentiment de jeunes garçons de 18 à 25 ans sur leur relation au monde –encore ne s’agissait-il que d’interroger l’élite khâgneuse ou normalienne. Un montage fabriqué avec la complicité des écrivains les plus en vue de l’époque, et qui n’avait retenu que les voix porteuses du sentiment national. Une manipulation. Diffusée à grands fracas, promue, commentée, relayée par toute la presse disponible qui n’avait plus alors en tête que de convertir le Peuple français à son nationalisme étroit… On a vu ce que ça a donné… Mêmes montages aujourd’hui, même classe d’intellectuels se gobergeant dans l’idée nationale. Mêmes échos massifs pour relayer une seule voix dans l’espoir qu’elle parvienne bientôt à dominer tous les possibles. Et dans le tempo médiatique, même diffusion complaisante des discours ouvertement racistes, discours qui prolifèrent, contaminent tout le corps social. Et nos écrivains, qui hier encore tentait de masquer comme ils le pouvaient leur position de classe en essayant de nous faire croire qu’ils étaient en dehors des classes, à occuper une position intermédiaire entre le Ciel et l’Enfer, nos écrivains de se rappeler subitement leur histoire dans son exact surgissement, au fond, celle d’une alliance qui leur profita bien, à se placer dans le sillage des nantis : la bourgeoisie ne parvint en effet à harmoniser ses valeurs avec celles des aristos qu’avec l’aide de cette cléricature nouvelle qui émergea alors : celle de l’écrivain. Des écrivains qui peuvent aujourd’hui toucher leurs dividendes sans scrupules, en se fichant même de la littérature comme d’une guigne, une littérature qui, du reste, n’a peut-être plus lieu d’être "nationalement" – les relations entre la société, la vie intellectuelle et les sensibilités publiques ne passant peut-être tout simplement plus par le livre, mais à travers des institutions nouvelles qui ne demandent qu’à surgir enfin au grand jour, comme, dansd leur versant négatif, cette grande fête civique qu’on nous prépare, de pogroms anti-arabes.

Nous assistons au fond peut-être à l’avènement d’un nouveau pouvoir spirituel en France. Qui saura confisquer la doctrine de l’enthousiasme des mains des littérateurs d’autrefois. Car déjà, la mission des littérateurs vautrés n’est plus celle du XVIIIème siècle Révolutionnaire, quand la littérature se voulait militante, porteuse de convictions pour assurer la vie et lui montrer le chemin. La foi de l’homme de Lettres s’est désagrégée, l’éducation sensible du genre humain ne signifie rien pour lui. Exit cette littérature qui s’identifiait à l’honneur de l’Esprit, au pouvoir de former des sensibilités nouvelles, à la passion de la disputatio. La littérature ne poursuit désormais que ses moyens, et elle est devenue ce genre de littérature qui ne vise pas l’inventio, mais l’elocutio. –joël jégouzo--.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5729391w.swfv.f6.langFR

Enquête d’Agathon (1910), publiée par Alfred de Tarbes et Henri Massys dans L’opinion (1912), puis sous forme de volume en 1913 : Jeunes gens d’aujourd’hui.http://www.archive.org/details/lesjeunesgensdau00mass

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 08:11

 

 

spean.jpgLa Grande-Bretagne envisage le travail gratuit des chômeurs… Son gouvernement présentera cette semaine son nouveau plan anti-chômage, deux semaines après avoir rendu public un plan de rigueur assassin. Le dispositif présenté par le ministre britannique du Travail, Iain Duncan Smith, affiche un objectif abject : réduire la facture des allocations et casser le cycle de la dépendance… Comme si les chômeurs souffraient d’addiction à la paresse, quand tous ne réclament en réalité qu’une chose : du travail, que ce même Ministre est incapable de leur fournir… Voilà qui pourrait bien inspirer la clique au pouvoir en France… Voilà qui, surtout, convoque un vieux travers anglo-saxon face à la misère du Peuple, que des dirigeants incapables n’ont jamais su régler autrement que par une répression féroce.

 

 Pour mémoire, les débats qui secouèrent l’Angleterre au plus fort de la Révolution industrielle, poussant les patrons à ne se soucier d’un Bien dit commun qu’entendu comme condition d’affrontement des enjeux de la concurrence internationale, à l’exclusion du sort des salariés. En voici un exemple pertinent, dans lequel il ne s’agit rien moins que de demander que soit libéralisé la traite des travailleurs britanniques pour faciliter leur exploitation sauvage… Rhésus Gregg, industriel à Styal (commune de Manchester), parvenait difficilement à recruter de "bons" ouvriers pour ses fabriques. Il réfléchit à la question. Voici ce qu’il écrit à Edwin Chadwick, Secrétaire de la Commission Loi sur les Pauvres :

 

" Manchester, 17 septembre 1834.

Je prends temporairement la permission de m’adresser à vous sur le même sujet que mon ami Ashworth, dont je sais qu’il vous a fait parvenir des conclusions identiques, à savoir, la convenance d'ouvrir un système d’échange entre les espaces où vivent nos "sous-hommes" (underpeople). J’ai le sentiment que ces suggestions sont telles qu’elles méritent d'être rendues opérationnelles immédiatement. Nous considérons même cela comme une coïncidence heureuse, au moment où l’on songe à supprimer ou du moins à diminuer fortement les allocations à une moitié de la population vivant en Angleterre, et au moment où, par ces décisions, une grande partie de cette population risque de se voir précipitée dans une très grande misère du fait du niveau très bas des salaires que l’on connaît aujourd’hui, chute dont nous savons qu’elle pourrait provoquer une bousculade vers l’emploi, qui pourrait introduire une difficulté nouvelle à gérer l’afflux des travailleurs des comtés du nord, où par ailleurs les salaires sont encore beaucoup trop élevés. De cette occurrence, nous devrions pouvoir tirer le meilleur profit. Mais en ce qui concerne le système des Lois sur les pauvres, qui lient encore trop souvent les travailleurs à leurs paroisses respectives, en mode et en degré, je n'ai pas besoin de vous expliquer, surtout à vous, ce que l’établissement d’une libre circulation des travailleurs pourrait nous procurer comme avantages. D’autant que rien, pas même les règlements des Lois sur les pauvres, n’a jamais empêché cette circulation, les travailleurs ne s’étant pas privés de courir d’ici et de là, réduits qu’ils étaient à l’état de glebae d'adscripti (attaché au sol).

Dans mon entreprise, le travail proposé atteint un volume de douze mois non pourvus en travailleurs. Dans un autre moulin, nous ne pouvons pas mettre en marche nos nouvelles machines, pour les mêmes raisons de pénurie d’ouvriers. Si j’en reviens à ma propre demeure, je ne peux constater que ma frustration : mes salons ne sont toujours pas pourvus des portes adéquates, ces dernières ayant été envoyées il y a un certain temps déjà pour être changées, du fait que le progrès de ce travail a été stoppé par un mouvement de contestation d’ouvriers du bois. Le charpentier du village dans lequel je réside ne peut en effet achever ma commande, ayant, comme il dit, été à court de manœuvres toute l'année. Je ferai donc cette suggestion : des voies de circulation devraient être ouvertes officiellement entre deux ou trois de nos grandes villes, par l’intermédiaire de vos bureaux, qui pourraient alors gérer les travailleurs que les paroisses les plus surchargées ne peuvent entretenir, et que vous obligeriez en leur demandant de nous transmettre leurs listes des familles concernées. Les Fabriques en difficulté de recrutement pourraient alors consulter ces listes et choisir soit de faire déplacer des familles vers leur paroisse, soit des enfants en bas âge ou des hommes, des veuves, des orphelins, etc. Si ceci pouvait être fait, je ne doute pas qu’en peu de temps, nous puissions absorber un nombre considérable de travailleurs en surplus dans le Sud par exemple, qui pourraient nous êtes fournis plutôt que de les voir partir en Irlande. Vous devez évidemment comprendre que nous ne pouvons pas mettre en place ce système avec la population de rebuts et les pauvres insoumis qui vivent chez nous. Nous devons donc jouer franc jeu : les ouvriers durs à la tâche, ou les veuves avec leurs familles, qui ont choisi de vivre une vie honnête dans un workhouse, j’en suis confiant, sont certainement en demande d’une telle solution. Je puis ajouter, qu’il me semble que cela pourrait être expérimenté très vite sur une petite échelle. Nous voulons tous du travail. Est-il donc permis d’envisager que l’année prochaine, à moins d’un imprévu, soit une année de croissance de la production de notre fabrique ? Car sans cela, en repoussant plus loin un tel accord, ne redoutez-vous pas que cela ne devienne un encouragement à la débauche, à l’organisation en syndicats de travailleurs protestataires et ne conduise finalement à des revendications d’augmentation de salaire ? Et si, imaginez que la nourriture devienne bon marché, que le désir d’éducation (je ne veux pas dire simplement la capacité de lire et écrire qui, ici, ne concerne que très peu de gens), mais l'éducation capable d’affecter les façons, les morales, et l'utilisation appropriée de leurs avantages, venaient à devenir une revendication, ne pourraient-elles pas aussi, devenir les objets d’une vive déploration ? Je souhaite que le gouvernement ne permettra pas à une autre session de passer sans œuvrer pour que nos projets ne soient mis en place."

 

A mort les pauvres !

Le système de Speenhmaland avait créé une distinction décisive entre la "pauvreté utile", positive car elle motivait les pauvres à trouver à n’importe quel prix un emploi, et "la pauvreté stérile", qui résultait d’une disposition à la paresse, une pathologie en quelque sorte, poussant évidemment au crime. Seuls les pauvres utiles devaient être sauvés. On mit ainsi en place une politique de tranquillité — ce fut son nom—, qui visait à les récupérer (en échange d’un salaire le plus bas possible). Evidemment : l’un des objectifs moins charitables de cette politique de tranquillité visait à ne plus avoir de taxe à payer pour le soulagement des pauvres, cela va sans dire…--joël jégouzo--.

 

Rapport annuel de la Commission des lois sur les pauvres, Manchester, annexe C, numéro 5 (1835). Traduit par mes soins.  

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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 08:49

sartre.jpgSartre s’interroge en 1947. Mais c’est une interrogation de philosophe.

Où trouver l’appui qui l’enracinera dans cette dimension du sens dont parlait March Bloch ?

Qu’est-ce que la littérature, dans cette dimension du sens commun qui la fonde ?

Quand y a-t-il littérature ?

 

 

Faisons vite : la question ne se pose presque plus déjà quand Sartre la pose. Gracq est en passe de lui donner une conclusion deux ans plus tard, dans son pamphlet : La Littérature à l'estomac. Une manière de remettre les pendules à l’heure (d’été), non sans intelligence ni talent, ni raison du reste. Mais avec Gracq, il ne s’agit déjà plus que de partager le gâteau. Les prix littéraires en deviendront la forme la plus achevée : une farce pour les générations futures. Gracq affûte donc une arme redoutable : l’autonomie du littéraire. La transposition, en somme, de la réquisition de Heidegger dans le champ littéraire.

 

Quelle fin poursuit la littérature ? Aucune. Ce qu’elle est réellement ? Demandez à Mallarmé, désabusé : ce n’était donc que cela, la création littéraire : un pur jeu formel… Mais à l’époque de Gracq, cela fait figure de manifeste. Contre Sartre. On trouve l’idée élégante, en plus d’être rassurante. Exit l’Histoire. La littérature dégagée. Il n’y a plus rien à voir, peut-être plus grand chose à lire, il n’y a pas de conscience littéraire, et s’il en existe une, elle ne reflète rien. Si : son potage de lettrines et de poncifs accumulés à la hâte, voire de dissertation scolaire poussive mais aux allures grammaticales coruscantes sur la carte et le territoire. Le tout articulé par une propédeutique de la lecture à combler d’aise les maisons d’édition : enfin un auteur qui va nous faire vendre du bouquin. Car pour Gracq, seule la grâce du lecteur peut fonder le plaisir du texte, comme le dira plus tard Barthes, et seul ce plaisir actualise le pacte littéraire –en attendant que le pacte ne se scelle ailleurs bientôt, hors des usages du texte, sur cette autre scène où se joue l’image de l’auteur. Du coup, la littérature connaît son premier glissement : libérée des gros clous de l’Histoire, elle devient un marché. Enfin… On parle encore, dans les officines, d’une "demande" à laquelle répondre. Réponse faite pour apaiser les consciences dans un pays où la littérature reste un mythe fondateur de l'idée nationale.

D’un côté donc, chacun sa niche : on taille le marché en parts. On promeut même l’élargissement de la cible : pourquoi ne s’en tenir qu’aux seuls lecteurs ? Puisque le livre est un produit, le non-lecteur fournira demain la clientèle de masse de ce marché. Superbe malice. Au terme de laquelle, évidemment, ne survivront que les vedettes de la littérature show-biz. Les chanteurs de charme, comme l’écrivait Pierre Senges. Ce fut le grand miracle de l’après-Sartre. Aux enfants de Gracq, pour faire vite, il ne restait qu’à devenir les actionnaires d’une société de consommation bâtie sur ce vide, et dont la logique ne servirait en fait qu’à redistribuer les dividendes du marché (du livre).

Voilà. On y est. A en toucher le fond bientôt. Rien d’étonnant à ce que le formalisme ait fini par régner en maître dans les Lettres françaises : il n’ouvrait en somme qu’à des querelles de tirages. Et encore, l’époque du formalisme était une époque bénie, du point de vue de la qualité littéraire des textes promus sous leur manière. Restait à mettre en place les hiérarchies : la Blanche, et les autres littératures. Une littérature des élites (?) et des littératures populaires, avant d’en joindre, ultime pied de nez, les deux bouts dans la foirade des Prix.joël jégouzo--.

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8 novembre 2010 1 08 /11 /novembre /2010 08:37

skopje2.jpg"Sans innocence à l’être la vérité sacrera le démon".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Battement de l’âme pour un frère rêvé (extraits)

(…)

Je reconnais même je sais et feins tout d’ignorer

Le rythme du temps – il le fait sien,

Je sais être du silence ignorant de mon âme,

De la foi rancuneuse avec quoi je rends grâce !

Et m’agenouille,

Je nourris la bêtise

Qui me prive des grâces de la sagesse,

Comme corrompre la douceur,

Et de l’amour de l’homme baiser ma seule lèvre,

Voici : je suis sec !

 

 

 Ne pas me hâter (extraits)

Ne pas me hâter,

 

Ne pas me hâter de dire que je suis humain,

La dérision s’étiole le béjaune affolé ;

Et ouais ! Qu’il en soit ainsi !

Ne pas me hâter

De prouver que je suis humain –

- de toute éternité !

 

Né en 1954, à Skopje en Macédoine, dans une société qui ne pratiquait pas l’édition. Aucun texte imprimé connu, sinon par la Biennale Internationale des Poètes en Val de Marne. Poèmes traduits par Pierre Chopinaud.

Image Skopje : vue d’un satellite.

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