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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 06:01
simone.jpgL’histoire d’une fidélité à l’éthique de la dignité humaine, quand la France sombrait dans le chaos de Vichy.
Juin 1940. Sur la petite ville de Saint-Martin déferle le flot des réfugiés. Simone a quinze ans. L’immense pagaille d’une humanité piteuse, jetée sur les routes dans ses habits du dimanche désormais en lambeaux, lui soulève le cœur. Humanité en loques, s’épuisant à traîner derrière elle tout un bardas dérisoire d’objets inutiles, emportés dans un geste de panique au moment du départ. Simone vit dans la famille de son oncle, patron d’une entreprise de transport et d’un dépôt d’hydrocarbure, qui en font l’un des hommes les plus riches de la ville. C’est le frère de son père, mort héroïquement d’avoir passé sa vie à combattre l’injustice. Simone ne comprend le monde que dans la fidélité à cette mémoire, qu’elle n’a de cesse de réhabiliter. Un jour le pont du Serein, seule voie d’accès à la ville, est mitraillé. On dénombre des dizaines de morts. Traumatisée par l’incident, elle découvre sans d’abord vouloir le croire, que son oncle est plus occupé à préserver sa fortune, quitte à se compromettre avec les allemands, qu’à sauver du désastre ces milliers de réfugiés à qui il refuse son essence et ses camions. Contre son propre oncle, elle accomplira bientôt le seul acte de résistance notoire de Saint-Martin.
Ainsi, tout repose symboliquement dans ce roman sur les épaules d’une jeune fille immature, qui offre la seule réponse d’importance à l’Occupation. Ecrit en 1943, alors qu’il fuit lui-même sur les routes françaises de l’exil, Feuchtwanger nous restitue dans cet ouvrage l’atmosphère de la drôle de guerre avec une rare profondeur. --joël jégouzo--.
 
Simone de Lion Feuchtwanger, traduit de l’allemand par Dominique Kregler, éd. Fayard, février 2001, 322p., ean : 9782213601453
 

 

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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 06:05

distinction-3.jpgSoyez éclectique, ou vous ne serez pas…

Dans le prolongement des études de Bourdieu et Pastoureau, Philippe Coulangeon a cherché à comprendre ce que devenait leur fameuse Distinction et quelles en étaient les formes aujourd’hui. Un essai qui ouvre à une réalité plus complexe qu’on ne saurait l’imaginer, où la France de Sarkozy, si méprisante de la culture, aura joué le rôle d’allié "objectif" de la culture populaire enfermée dans la condescendance des cultures savantes… C’est donc d’abord dans le divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir que l’auteur a cherché à inscrire la compréhension de cette collusion pour le moins inattendue. Un divorce entériné par l’attitude du plus inculte des présidents de la Vème République, emblématique du triomphe de la culture de l’argent, annoncé sans bruit une décennie plus tôt par la montée en puissance des bobos.

Cette culture si ouvertement anti-intellectualiste, partagée par les nouvelles élites financières, aura en effet contribué à brouiller davantage les repères, aidant à l’éclatement des normes de la validité culturelle et ouvrant à la possibilité d’une pluralité des échelles d’excellence, à laquelle la culture populaire avait, elle, autrement préparé le terrain.

L’éclectisme triompherait ainsi, promu négativement par l’anti-culture des cercles du pouvoir actuel et positivement par les contre-cultures de la rue, ennemies de ce même pouvoir… L’éclectisme triompherait et serait le nouveau deal de la légitimité culturelle. Mais attention : un deal qui continue cependant de s’inscrire à l’intérieur des espaces symboliques scarifiés entre les classes, à l’intérieur de hiérarchies culturelles qui, elles, non seulement subsistent mais se renforcent. Les enquêtes sur les pratiques culturelles des français le montrent à l’envi : les écarts dans les structures de consommation des postes "loisirs et culture" se sont creusés, et sont plus importants en 2006 qu’ils ne l’étaient en 1979 ! Se renforcent et se spécifient : dans tous les groupes sociaux, à l’exception des cadres supérieurs, les taux de non-fréquentation des équipements culturels s’accroissent.

vitry05.jpgEt si les formes anciennes de la légitimité dans l’espace des pratiques culturelles paraissent perdre de leur valeur distinctive, au profit de nouveaux opérateurs de la domination symbolique tel que l’éclectisme, cet éclectisme n’est pour autant pas celui de la relativité du goût de tout le monde, la légitimité ne pouvant décidément se poser en ces termes. Non : le "profit de distinction" va aux personnes qui manifestent cet "éclectisme" à l’intérieur d’un bon goût dont le périmètre est prescrit exclusivement par les cadres supérieurs et leurs ordonnances. Alors cet éclectisme peut bien s’enticher du "mauvais goût" des classes inférieures, exhibé avec drôlerie, on le voit, il traduit moins une ouverture qu’une forme nouvelle de domination. Indigénant le Kitsch de la culture de masse, le cadre supérieur sait, mieux que les masses, juger de sa valeur culturelle. Là s’arrête aussi l’impact du sarkozysme sur la notion du Beau. Lui est vulgaire. Quant à la rue, elle le redevient tout aussi vite dans la pensée de nos élites. On l’observe par exemple à la faveur de l’entrée dans les musées des arts de la rue, celui des graphes par exemple : celui qui classe se tient à l’intérieur du musée, à l’intérieur de l’institution légitimante, non dans la rue. Et il classe d’une main sûre, produisant en retour un effet de déroute en légitimant telle forme au détriment de telles autres, jusqu’à remodeler les canons d’une expression qui n’a bientôt plus rien de populaire. --joël jégouzo--

 

Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712.

Photos : D-nozor. Vitry-sur-Seine (près du RER des Ardoines).

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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 06:44

finky.jpgRien ne va plus dans le camp des élites. Naguère structurées par le modèle du Courtisan dont Baldassar Castiglione avait définit avec talent les usages et les formes, aujourd’hui, un nouveau type d’élites émerge, qui se moquent éperdument de ce vieux modèle poussiéreux du courtisan disert, celui des élites de la finance. Des élites moins obséquieuses (l’obséquiosité était le fait des élites culturelles) que brutales, cyniques, impudentes. Et le monde de l’art et de la culture ne s’y est (presque) pas trompé, qui depuis l’élection de Sarkozy s’est plus fortement mobilisé que dans les vingt décennies précédentes, contre l’anti-intellectualisme de l’Etat français. Un anti-intellectualisme évidemment plus particulièrement affiché par notre cher Président, décomplexé au possible, et de loin le plus inculte de tous les présidents que toutes les républiques françaises aient produit… Un président qui n’aura eu de cesse de ridiculiser la langue française, l’esprit français et sa culture. Il est piquant, de ce point de vue, d’observer dans le même temps que ce désarroi des intellectuels se sera d’abord traduit par une véritable curée aux prébendes, en ralliements plus pitoyables les uns que les autres, pour s’assurer chacun une part de la plus méprisable gaufre que l’histoire de la petite cuisine gouvernementale à la française ait fourbie… Le Président bling-bling au parler douteux, à la culture étriquée, si ouvertement méprisant à l’égard du savoir et de l’expertise scientifique, plus particulièrement quand il s’agissait des sciences sociales et humaines, aura ainsi largement aidé nos élites intellectuelles à conjuguer le grotesque au scandaleux, dévoilant au passage –c’est son seul mérite- leur peu de crédibilité… Sarkozy, la médiocrité française incarnée, triomphe absolu du philistin aura dans le même temps permis à ces pseudos intellectuels de passer pour perte et profit les inégalités culturelles, qui se sont spectaculairement creusées ces vingt dernières années.

Ce divorce entre les élites de savoir et les élites de pouvoir, pourtant, affirme Philippe Coulangeon dans son dernier essai, est au fond une aubaine. Car la violence symbolique de la culture est toujours plus difficile à contrer, tant elle paraît plus acceptable que la violence de l’argent. En gros, la ploutocratie serait préférable à la distinction, du point de vue des luttes sociales. Si bien que ce divorce pourrait se traduire par une vraie opportunité : le desserrement des arguments symboliques de la domination pourrait laisser filtrer de nouvelles révoltes qui, elles, auraient enfin des chances de réussir. La domination de l’argent roi, moins sournoise que celle de la culture, est en effet un accélérateur de révolte. Sans doute. Reste à méditer sur la domination par la culture, sitôt l’effet ploutocrate gommé. --joël jégouzo--.

 

 

Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction. Inégalités culturelles dans la France d'aujourd'hui, Paris, Grasset, coll. " Mondes vécus ", 2011, 168 pages, 15 euros, ean : 978-2246769712

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 06:10

scudery.jpgNi ostentation, ni affectation, l’art de se ballader amoureusement en fait, le seul vrai talent que l’écriture devrait se reconnaître… "Un je ne sais quoi de doux et d’amer tout ensemble", où se congédier sans amertume.

Si l’on connaît Madeleine de Scudéry pour sa Carte du Tendre, ou Clélie, le roman qui fut le plus grand succès de librairie de son siècle, on ignore généralement ses autres œuvres, dont les volumes de ses conversations, pourtant si essentielles à la compréhension de la singularité du modèle français de sociabilité des élites, et sa Promenade de Versailles, subtile thématisation de l’art du récit et de la fonction de la description au sein de cet art.

Le Mercure de France nous en a offert une introduction (seule est publiée en effet la première section de la promenade) qui, il faut le regretter, n’a pas su encourager les éditeurs à rééditer l’ensemble de l’œuvre de Madeleine de Scudéry.

"Il faut poser pour règle générale que l’Art embellit la nature", affirme-t-elle. Le baroque français, tout d’équilibre et de tensions dans l’exhibition de ses ornements, déployant la variété dans la redondance et déclinant subtilement ses dissymétries dans l’astreinte de régularités fictives, trouve dans le style de Madeleine de Scudéry le parfait écho de ses formes. Ses phrases, volontiers galantes, cheminent sans affectation, s’étirent sensuellement, étageant les perspectives en horizons ni trop vastes ni trop bornés, avec juste cette dilection désinvolte du courtisan qui sait enchanter l’imagination sans ostentation, ni lui sacrifier les vertus de l’exacte rigueur cartésienne. Mais au passage, quelle hardiesse à théoriser ce qu’écrire pourrait bien vouloir dire, à changer de focale au creux de ses longues périodes, pour y inscrire, dans la structure même de sa phrase, ce système des valeurs qui ont fondé cette sociabilité des intellectuels français, si détestable par ailleurs… --joël jégouzo--.

 

 

 

La promenade de versailles, Madeleine de Scudéry, Honore Champion, janvier 2002, coll. Sources Classiques, ISBN-13: 978-2745305916, épuisé.

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 06:10

logo-europgroupeLes dirigeants européens ne peuvent plus masquer la réalité de cette Europe dont ils avaient pris tant de soin à travestir les vrais enjeux, dessinant au passage une géographie morale du continent en question à tout le moins insupportable, au service de la grande Finance Internationale, Goldmann Sachs en tête. Ce faisant, ils nous rappellent opportunément que cette Europe qu’ils ont voulue, eux et non nous, n’aura jamais était une histoire des Peuples européens : l’Europe aura toujours été l’affaire des Etats, une construction anti-démocratique par excellence, dont les peuples sont aujourd’hui les prisonniers.

Et ce dès les origines, dans l’esprit même de son "Père" fondateur, Jean Monnet, dont la biographie mériterait d’être dépoussiérée ! Un Monnet qui sut en effet dès le début ne s’entourer que de technocrates pour penser notre destin. Car même si dans le projet de la CECA, la base sociale de cette Europe fut élargie à ces couches que l’on avait ignorées jusque là dans les sphères de pouvoir, les paysans, les ouvriers, l’Europe resta la grande affaire des nantis et… des américains. Qui se rappelle en effet que notre cher Jean Monnet était un proche de la famille Dulles, dont Alan fut le fondateur de la CIA ? Qui se rappelle ce Monnet, proche des sphères du pouvoir américain, côtoyant dans les années 50 le groupe Harvard chargé de réfléchir une construction européenne favorable aux Etats-Unis ? Qui se rappelle le jeune banquier accomplissant toute sa carrière dans la finance internationale, soupçonneux des exigences démocratiques des peuples et ne songeant qu’à se délester au plus vite des forces sociales tout comme des frontières nationales pour mieux asseoir sa vision capitaliste de l’Europe ? Peu attachée au cadre de l’Etat Nation, cette carrière paraît aujourd’hui emblématique du destin européen que les banquiers nous ont fabriqué. Une Europe méprisant les électorats populaires, une Europe dictant ses conditions aux Etats membres, une Europe construite autour de la notion d’allégeance plutôt que de consensus, relevant non pas de la participation civique mais de l’adhésion coutumière. Une Europe dont la force repose sur la faiblesse politique de ses peuples. Et plus que jamais, une Europe autoritaire exaltant la suspicion de Monnet, cherchant toujours à contourner les volontés populaires dans son processus de constitution. Une Europe qui se fabrique avec un faible soutien social, tour de force administratif que les faucons américains nous envient tant elle est un modèle du genre, pour des régimes que leur démocratie embarrasse désormais.

Et pour calmer toute fronde anti-européenne, une Europe au sein de laquelle les élites volent au secours des banquiers pour convoquer une longue et belle histoire cousue de fil blanc. Une histoire qui nous raconte par exemple que cette Europe est née de deux grandes unifications, chrétienne puis celle, humaniste, de la Renaissance, en oubliant volontairement que dans la réalité, chacune de ces unifications s’est conclue par l’émergence de forces centripètes qui ont produit beaucoup de résistances et de diversifications, laissant surgir de nouvelles singularités qui mirent chaque fois à mal cette fameuse unification européenne décidée par le haut. Il existe ainsi en Europe, en permanence, des mécanismes qui produisent des différences et font obstacle aux mécanismes d’unification.

monnet-dullesJean Monnet ne l’ignorait pas, lui, qui chercha toute sa vie à faire sortir la question européenne du champ symbolique pour la faire entrer dans celui des techniques politiques.

Mais aujourd’hui, on est arrivé à la limite de ce processus qui faisait l’Europe à l’insu des européens.

Le danger est double du reste, celui de voir éclore une technocratie toute puissante, tout comme celui de voir un imaginaire social réactionnaire fleurir sur les décombres de cette Europe stipendiée, laissant s’épanouir des replis identitaires des plus funestes.

Face à ce double danger, qui aura le courage, en particulier, d’évoquer le rôle de l’immigration dans le processus de construction de l’Europe ?

Qui aura le courage de dépasser les aspects purement démographiques de cette question, qui n’expliquent que partiellement le rôle joué par ces groupes face à leur communauté d’accueil ? Qui saura affirmer que les aspects économiques sont insuffisants à nous permettre de penser cette question ?

Qui saura dire que les aspects politiques témoignent le plus souvent de constructions négatives destinées à provoquer l’infléchissement des politiques budgétaires des pays receveurs, via l’instrumentalisation éhontée de cette question ?

Qui saura affirmer les aspects culturels nous permettant une meilleure compréhension de l’immigration comme processus d’intégration européenne ?.

Qui saura montrer que l’émigration reste le révélateur fort des transformations et des avancées sociales dans un pays donné ?

 Qui saura écrire en somme cette histoire, en prenant appui sur celle, comparative, de la circulation des œuvres littéraires et de leurs traductions, seule histoire culturelle au fond, permettant d’écrire une vraie histoire de l’Europe ? Au lieu de nous infliger de nouveau un débat honteux sur la question du droit de vote des immigrés ! --joël jégouzo--.

 

Photos : De gauche à droite, Jean Monnet, John Foster Dulles, Kirk Spieremburg, Dwight D. Eisenhower, David Bruce, Franz Etzel, William Rand. A Washington, Juin 1953.

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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 06:35

contes.jpgPublié à l’occasion de l’exposition éponyme conçue pour la BNF par Véronique Meunier il y a quelques années déjà, le catalogue co-édité par le Seuil et la BNF est sans conteste une remarquable réussite éditoriale. D’abord parce que c’est un superbe objet jusque dans la conception de la maquette, qui rassemble une iconographie tout à la fois pittoresque et savante. Ensuite parce qu’il nous livre des collaborations particulièrement éclairantes sur la constitution et l’histoire du genre. De Perrault à Andersen, en passant par Crébillon et la peu connue Madame Leprince de Beaumont, c’est vraiment l’occasion d’en découvrir toute l’étendue et toute la richesse. L’occasion de redécouvrir également un univers sans grands équivalents. Par sa structure métisse en effet, mystifiant les distinctions entre les genres, le conte merveilleux a su non seulement produire un nombre incalculable de récits, mais générer une énorme vitalité littéraire. Tolkien, bien qu’il ne soit pas directement rattaché au genre mais qui en fut le lecteur passionné, en est la meilleure illustration. Sans doute est-ce parce que le pacte de lecture qu’il suppose ouvre autant à l’autonomie de l’œuvre qu’à celle du lecteur. Flaubert s’étonnait de voir les français préférer Boileau à Perrault. Espérons avec lui que les adultes sauront retrouver non pas le chemin d’une lecture enfantine, mais celui de l’imagination créatrice ! --joël jégouzo--.

 

 

Il était une fois les contes de fées, sous la direction d’Olivier Piffaut, Paris, Seuil / Bibliothèque nationale de France, mars 2001, 573 pages, ean : 978-2020491846

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 06:10

bestiaire.jpgUn livre illustré pour la jeunesse. Un livre splendide, d’un raffinement insolite, imprimé tout en pages sérigraphiées. Un livre pour les parents, de poèmes tamouls à montrer autant qu’à lire aux enfants. Un bel objet au style délicat, pointant à l’horizon du Beau un accord infini, celui, peut-être, des berges du Gange où les crocodiles poursuivent l’ombre taciturne des rivières. Un livre à lire avec passion, en sentinelle d’un monde que l’on sait encore partager, les belles heures de l’enfance comme au premier matin réfugiées dans la chambre des enfants. Un livre, cet objet de partage, entre l’un, à l’autre jeté par dessus les abîmes du temps, un lieu ouvert sur les mondes qui ne se dérobent jamais. D’une page l’autre le syllabaire exquis convoque ici le héron perché sur sa dernière patte, là l’écrevisse en aplat rouge conjuguant à l’étonnement du bec du premier le regard ébloui d’un garçon de quatre ans. Les yeux mirés sur la page qu’un bleu Giotto dessille, ravissent le ciel de pluie battante qui surplombe le Gange de son dessin virtuose. Partout l’eau, cet élément complice d’un rêve trop intime pour que l’enfant veuille nous le confier entièrement, battement d’on ne sait trop quel cœur, laissant éclore sur les rivages où les vagues scintillent, le cygne blanc, les fleurs des lotus que son regard embrase encore. J’ouvre les yeux, "Le monde est encore intact ; il est vierge comme au premier jour, frais comme le lait !" (Paul Claudel, L’Art Poétique). --joël jégouzo--.

 

 

Bestiaire du Gange, Rambharos JHA, Actes Sud Junior, Hors collection, oct. 2011, 22x35, 32 pages, traduit de l'anglais (Inde) par : Jade ARGUEYROLLES, 21,50€, ISBN 978-2-7427-9870-4

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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 06:10

aux-urnes-etc.jpgLa volonté du peuple, affirme-t-on, ne peut , dans les démocraties modernes, s’exprimer que sous une forme politique. Le suffrage universel en serait même l’ultime et seule expression acceptable. Or, l’histoire a (trop) largement démontré que le suffrage universel ne pouvait établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés.

Mieux, ce que l’on ne cesse de nous asséner, cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique, était défendue naguère par des théoriciens néo-fascistes tel que Carl Schmitt, affirmant par ailleurs que c’était pure folie que d’approuver la volonté du Peuple… Pour ce même Schmitt, c’était l’identification et non l’identité qui caractérisait le mieux cette relation entre gouvernant et gouvernés. Et pour mieux rejeter toute identité de vues entre gouvernants et gouvernés, Schmitt dessinait les contours d’un pouvoir qui se serait énoncé à la première personne du singulier pour exprimer une volonté à ses yeux plus réelle que celle du Peuple, heureusement introuvable, prétendait-il. Un pouvoir qui aurait su prendre des décisions personnelles et non publiques, pour incarner à travers cette décision privée la volonté populaire enfin révélée à elle-même… Pour se parer de la tyrannie de la majorité, affirmait encore Schmitt, il fallait subordonner l’idéal démocratique à des principes qui lui étaient transcendants, seuls capables de garantir les libertés individuelles, y compris contre l’assentiment du Peuple. Ainsi pour Schmitt, mieux que la décision Publique, la voix du Chef d’Etat seule comptait. Et surtout, espérait-il, qu’aucune astreinte démocratique n’impose de limites à l’exercice de son pouvoir, nécessairement placé au delà des juridictions civiques, car ce n’est qu’à ce compte qu’un Chef peut régner et son Parlement fonctionner…

Si l’on y tenait absolument, l’opinion publique pouvait à ses yeux représenter le lieu de la légitimité démocratique, plutôt que ces formes archaïsantes pour lui, trop complexes sinon chaotiques de l’expression populaire, qu'étaient une Constituante, ou la rue.

Or, faut-il le rappeler avec Guizot, pour plaire aux libéraux de tous poils (UMP, PS) : la souveraineté de droit n’appartient à personne. Le parlementarisme, lors même qu’il répond à sa vocation première, ce dont il est permis de douter aujourd'hui, ne peut conduire à aucune vérité : sa seule mission est le dialogue.

L’Europe, tout comme l'Etat français, sont aujourd’hui des systèmes qui ne respectent pas ou plus leurs propres principes et nous livrent aux outrages de décisions iniques, autoritaires, prises dans le secret d’officines détachées de toute légitimité publique. Des systèmes qui ne cessent pourtant de mettre en avant une prétendue morale mais qui ont oublié toute morale, qui ont surtout oublié que l’objet de l’intérêt moral, ainsi que l’affirmait Emmanuel Levinas, c'est l’Autre, "en tant qu’il figure non comme un élément à intégrer dans un système de savoir, mais comme un autre sujet ayant sa propre perspective et qu’il faut respecter". 

 

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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 06:10

aux-urnes-etc.jpgLa volonté du peuple, affirme-t-on, ne peut plus désormais, dans les démocraties modernes, s’exprimer que sous une forme politique. Le suffrage universel en serait même l’ultime, et peut-être la seule expression acceptable. Or, l’histoire a (trop) largement démontré déjà que le suffrage universel ne pouvait établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés.

Mieux, ce que l’on ne cesse de nous asséner, cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique, était défendue naguère par des théoriciens néo-fascistes tel que Carl Schmitt, affirmant par ailleurs que c’était pure folie que d’approuver la volonté du Peuple…

Pour ce même Schmitt, c’était l’identification et non l’identité qui caractérisait le mieux cette relation entre gouvernant et gouvernés. Et pour mieux rejeter toute identité de vues entre gouvernants et gouvernés, Schmitt dessinait les contours d’un pouvoir qui se serait énoncé à la première personne du singulier -Moi-je-, pour exprimer une volonté à ses yeux plus réelle que celle du Peuple, heureusement introuvable prétendait-il. Un pouvoir qui aurait su prendre des décisions personnelles et non publiques, pour incarner à travers cette décision privée la volonté populaire enfin révélée à elle-même…

Le décisionisme de notre actuel Président rappelle ainsi à bien des égards celui de Carl Schmitt, penseur du nazisme. Pour se parer de la tyrannie de la majorité, affirmait encore Schmitt, il faut subordonner l’idéal démocratique à des principes qui lui sont transcendants, seuls capables de garantir les libertés individuelles, y compris contre l’assentiment du Peuple. Ainsi pour Schmitt, mieux que la décision Publique, la voix du Chef d’Etat seule compte. Et surtout, espérait-il, qu’aucune astreinte démocratique n’impose de limites à l’exercice de son pouvoir, nécessairement placé au-delà des juridictions civiques, car ce n’est qu’à ce compte qu’un Chef peut régner et son Parlement fonctionner…

Et si l’on y tenait absolument, que l’opinion publique soit le lieu de la légitimité démocratique, plutôt que ces formes archaïsantes, complexes, chaotiques de l’expression populaire, telle une Constituante, ou la rue par exemple.

Or, faut-il le rappeler avec Guizot, que la souveraineté de droit n’appartient à personne ? Le parlementarisme, lors même qu’il répond encore à sa vocation première, ne peut conduire à aucune vérité : sa seule mission est le dialogue.

L’Etat français est aujourd’hui un système qui ne respecte plus ses propres principes et nous livre aux outrages de décisions iniques, autoritaires, prises dans le secret d’officines détachées de toute légitimité publique, celui d’un Etat qui ne cesse de mettre en avant sa prétendue morale mais qui a oublié toute morale, qui a surtout oublié que l’objet de l’intérêt moral c’est, ainsi que l’affirmait Emmanuel Levinas, l’Autre, "en tant qu’il figure non comme un élément à intégrer dans un système de savoir, mais comme un autre sujet ayant sa propre perspective et qu’il faut respecter". --joël jégouzo--

 

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24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 06:43

caryotype-homme-femme.jpgL’hôtesse d’accueil, à la fin de sa carrière, avec ses fesses en forme de chaise, témoigne que si l’homme est Homme, la femme n’est dans notre imaginaire qu’un Homme de sexe féminin… Un homme qui met pourtant au monde la totalité des hommes masculins et féminins, réalité que l’innomé de la locution Homme et notre soumission à son ordre ne saurait dissimuler, sinon au prix d’une phobie dont on serait avisé de mesurer le coût…

Au delà de la drôlerie de l’ambiguïté linguistique, c’est son intériorisation que parcourt avec force Louise Desbrus(ses), auteure P.O.L., renversant tout notre rapport à la psychanalyse freudienne pour lever sous l’hystérie mâle du garçon découvrant avec effarement sa privation d’utérus, les troubles psychiques qui en résulteraient et qui n’ont jamais été sérieusement envisagés dans notre société d’hommes, faites par et pour les Hommes de genre masculin. Comme si au fond le désir du meurtre de la mère relevait d’un tabou plus fort encore que celui du meurtre du père. Ce à quoi Vanessa Place, avec son réconfortant constat d’une société au creux de laquelle vivre c’est y mourir d’ennui, répond par la mise en demeure réjouissante de l’identité mâle, trop souvent exhibée comme la parade fastidieuse de performers aux performances douteuses, compensant leur impuissance à être tout à fait des hommes (masculins) en fabriquant un monde complètement factice. Il vaut la peine de suivre sa démonstration jusqu’au bout, notamment quand elle s’attaque à l’art masculin, déguisant plutôt qu’affirmant, recourant volontiers à l’obscurité (qu’il nomme profondeur), pour dissimuler son besoin de reconnaissance tout entier enrôlé sous la quête de l’autorité, nécessairement transcendante, du Grand Art ou de la Kultur… Et c’est tout l’inconscient hétéro-rhétorique des milieux sociaux dominants qui en prend un coup dans ce repérage intellectuel, tout comme celui de ce langage où se sont imprimés les usages du discours masculin du monde, dont la seule issue est de rater ses énonciations, s’il veut espérer toucher quoi que ce soit de fort. --joël jégouzo--.

 

 

Tina 8, Gender surprise, TINA n° 8 / GENDER SURPRISE, revue de 224 pages, Format : 15 x 21 cm, 24 août 2011, 15 euros, isbn :978-2-915453-87-4

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