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13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 06:20

Painter.jpgEn 1959 paraît en Angleterre la première biographie exigente, fondée, argumentée, de Proust, signée de Painter.
L’ouvrage ne sera traduit en France qu’en 1966.
Le texte est capital, car il pose la pierre angulaire de la transfiguration de l’auteur, qui va permettre sa réception dans les nouveaux milieux intellectuels français alors en vogue.
L’écho est immédiat : Barthes écrit sur Proust, rendant possible la récupération de l’auteur par l’intelligentsia de gauche, via le filtre des sciences humaines, psychanalyse en tête et structuralisme à l’appui pour verrouiller le discours.
Proust devient alors un objet savant, l’affaire des érudits, sans que nul ne prête attention à l’ironie d’une sanctification orchestrée à l’âge de la société consommation, au fond confortée par cette disponibilité proustienne au loisir de soi…
proust-deleuze.gifDès 1962, l’œuvre est consacrée par l’étude que Deleuze lui accorde - Proust et les signes. C’est le grand tournant de sa réception et le vrai début de sa canonisation… Avec l’entrée en scène de Deleuze, les études proustiennes vont connaître un essor sans précédent. Revel aura beau tenter une sorte de contre-Deleuze pour arrimer Proust à un autre univers intellectuel, son Sur Proust proférant par trop trivialement, aux yeux de l’intelligentsia dominante, que Proust n’est pas le grand écrivain de l’intériorité mais celui de l’extériorité, rien n’y fait : lire Proust, c’est l’élever dans l’assomption des signes qu'il faut interpréter pour appréhender le monde qu’il a reconstruit. C’est-à-dire explorer, selon la belle formule deleuzienne, les différents mondes de signes qui s’affrontent dans La Recherche.
L’œuvre de Proust n’a ainsi plus grand chose à voir avec un travail de la mémoire, ou plutôt, elle fait son affaire du travail que revêt le sens du terme a-léthèia des grecs anciens (le Léthè est le fleuve de l’oubli), agglutinant la Réalité à la recherche de la Vérité (a-léthèia désigne les deux champs), tâche, précisément, du philosophe tels que les grecs l’entrevoyaient. Une fonction qu’endosse avec talent Deleuze, qu’il active ici à travers son souci de La Recherche, le conduisant à l’interpréter comme une recherche construite sur la manipulation des signes et dont l’objet, encore une fois, n’est pas la reconstitution du passé, mais la compréhension du réel, établie sur la distinction du vrai et du faux.
Enfin, les années 70 verront dans le sillage de Deleuze les commémorations se multiplier à l’infini. Pour les seules années 71 et 72, pas moins de 600 publications voient le jour, dont celle, magistrale, de Tadié : Proust et le roman.
joël jégouzo--.

Proust et les Signes, de Gilles Deleuze, Presses Universitaires de France – PUF, nov. 2003, Coll. Quadrige Grands textes, 224 pages, 12,50 euros, ISBN-13: 978-2130539520

Marcel Proust , George D. Painter, éd. Tallandier, coll. Texto, mars 2008, coffret 2 volumes, 15 euros, isbn : 284734506X

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 06:15

andrea-mantegna-saint-sebastien.jpgIl faudra attendre l'après 1945 pour que la France, et pas seulement sa prétendue élité intellectuelle, se mette à s’intéresser à cet auteur que les anglo-saxons portent aux nues.
Proust fait donc retour, mais il nous revient par des chemins de traverse : Illiers, où dès 47, la Société des Amis de Marcel Proust rachète la fameuse maison pour en faire un musée.
C’est le Proust de Combray que l’on célèbre alors. Or cette célébration formule une opération particulièrement intéressante dans la construction de l’imaginaire des Lettres françaises : celui de l’asservissement de la fiction à une pseudo réalité : celle de l’œuvre romanesque !
C’est, après Balzac, la seconde fois que la mémoire française opère à une telle supercherie : l’œuvre de Proust va modéliser la réalité. A Illiers, on reconstruit plutôt qu’on ne restaure, une maison telle que Proust l’a décrite dans son œuvre, non telle qu’il l’a vécue… Du coup, La Recherche devient une sorte de fonds biographique dans lequel puiser.
De 1955 à 1960, Combray devient donc le passage obligé, non seulement de la reconnaissance de l’œuvre, mais de sa fortune, en particulier dans les manuels scolaires. Mais c’est aussi la période du grand tournant de la réception de l’œuvre en France, qui s’opère sous la pression de l’admiration anglo-saxonne et la découverte des Cahiers et autres manuscrits. On publie alors Jean Santeuil (son premier roman), et le Contre Sainte Beuve, qui mettent fin à la légende d’une vie d’abord consacrée aux mondanités avant de s’être tournée vers l’écriture. Car ce que l’on découvre en effet, c’est que Proust écrivait depuis toujours, qu’il n’avait jamais cessé d’écrire, de modifier, remanier, réécrire des milliers de pages d’une œuvre foisonnante. Un tâcheron ! Un gratteur infatigable, opiniâtre, si bien que sa réception, en prenant acte, se voit contrainte de le placer dans une série nouvelle, un lignage pour le coup plus habituel, sinon très français, renvoyant à un thème littéraire enfin exploitable par la critique nationale : celui du salut par l’écriture que modélise, entres autres, La Nausée de Sartre. En mixant cette nouvelle lecture française avec les lectures anglo-saxonnes, la France «découvre» finalement en lui un critique de la mondanité et en fait une sorte de Proust célinien, l’homme d’une nouvelle critique sociale. Du coup, toute l’œuvre se voit réévaluée, ainsi que tous les aspects de la personnalité de son auteur. L’homosexualité de Proust par exemple, est cette fois mise en orbite autour de celle de Genêt, pour devenir pour le coup acceptable désormais -mais il est rvaiq ue l'époque a bien changé.
joël jégouzo--.

Image : Le Martyre de saint Sébastien, de Andrea Mantegna, 1456-1459, que l’on peut admirer au Musée du Louvre.

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 06:46

1934Dans les années 30, les choses ne s’arrangèrent pas, surtout après la publication de la fameuse enquête d’Alfred Tarbes, qui visait à identifier le sentiment national au sein de la jeunesse française, pour mieux en affirmer l’idéologie, forcément nationaliste.

L’enquête paraîtra dans sa version intégrale en 39…

Alfred Tarbes et Henri Massis, les auteurs de cette grande manipulation d’opinion, de celles que l’Etat français aime à fabriquer de loin en loin, livrèrent leurs conclusions dans les colonnes du journal L’Opinion, qui avait très innocemment commandité l’affaire.
Ils dessinèrent alors le portrait d’une génération nationaliste, religieuse, sportive, et bien sûr très à droite. L’enquête deviendra l’épicentre d’une vague nationaliste qui submergera la France. Evidemment, les réponses publiées ne reflétaient que très acessoirement les réponses collectées : n’étaient retenues en gros que celles qui exaltaient le nationalisme français. On fabriqua ainsi de toute pièce une mentalité générationnelle qu’on offrit clé en main à une génération de jeunes intellectuels qui n’eurent plus ensuite d’autre liberté que d’y adhérer…

Dans ce contexte, Proust apparut comme un écrivain dévoyé, sinon dangereux. Massis n’hésita du reste pas à tirer le meilleur parti possible de cette situation en publiant en 36 un ouvrage intitulé Le Drame de Proust -qui n’aurait été autre à ses yeux que son homosexualité. Proust était malade, l’homosexualité une maladie (on a vu récemment un dirigeant politique français penser de même), restait à plaindre l’homme et à en détourner la jeunesse française.

De 1930 à 1939, la pauvreté de la critique proustienne en France est alors non seulement pitoyable, mais fait peur… Fort heureusement, le reste du monde le découvre. Proust est alors l’objet d’une reconnaissance étrangère : anglais et allemands en tête, de Spitzer à Beckett.

C’est qu’il vient d’être traduit en Angleterre, où il devient, tout comme aux Etats-Unis, le sujet de séminaires universitaires. Se met dès lors en place le schème d’une écriture proustienne venant clore le XIXème siècle.

En France, les critiques ne parviennent pas à publier leurs réflexions sur Proust. Albert Feuillerat devra ainsi y renoncer pour publier son Proust aux Etats-Unis (1935), et jusqu’en 45, les rares thèses françaises sur Proust ne permettront pas aux quelques thésards aventureux qui les soutiennent de faire carrière.—joël jégouzo--.

image : 1934, parade nazie à Nuremberg...

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 06:10

nrf-1923---copie.jpgReprenons : dans les années 20, Gide n’aimait pas Proust, qui le lui rendait bien. Mais en 1920, la position de Gide était beaucoup plus en vue que la sienne. D’autant que dans le même temps, les Quatre « M » des Lettres françaises ne le prisaient guère non plus : Mauriac, Maurois, Montherlant, Morand.
Ajoutez que les surréalistes le détestaient (pour l’anecdote, le jeune André Breton corrigea les épreuves des textes de Proust chez Gallimard), que les existentialistes prirent le relais de cette détestation, Malraux en tête, puis Sartre, qui voyait en lui un romancier de la psychologie (dans Les Temps Modernes, Sartre affirmera que : «son œuvre continue de répandre le mythe de la nature humaine»), et qu’enfin la phénoménologie, alors en vogue dans les années 30, l’ignorait superbement...
Quant à Céline, s’il saluait volontiers l’intelligence du comique proustien et son sens de la dérision humaine, il l’abominait lui aussi tout aussi cordialement.
Bref, tous les courants de la littérature française des années 20/30 demeurèrent hostiles à Proust, malgré sa garde de fidèles : Gaston Gallimard et Rivière, qui lui consacra le premier numéro spécial de la NRF, en janvier 1923 (Proust est mort en novembre 22).
corresproustgallimard.jpgUn numéro spécial qui, évidemment, vit se bousculer les contributions, pas tant à cause de Proust qu’à cause de la gloriole d’une parution dans la prestigieuse revue (excepté Aragon, qui refusa d’y collaborer ; mais Aragon il est vrai, n’avait pas besoin d’y signer un article pour asseoir sa notoriété).
Le tout donna un curieux mélange où presque tous les auteurs (sauf Daudet) y allèrent de leurs pincettes de peur de se compromettre, soit à l'avoir par trop flagorné , soit au contraire de l'avoir mignoté.
Gaston Gallimard avait beau faire, Proust demeurait en France persona non grata. Gaston se mit alors en tête de publier un Proust convenable, découpé en morceaux choisis, comme un grand classique. Un Proust édulcoré parut, celui de Combray, celui des souvenirs d’enfance, bref, un Proust soigné et endimanché. Sans doute s’agissait-il alors de couper court à la réputation sulfureuse qui affectait l’œuvre après la publication d’Albertine disparue, le magistral coming out de Proust. Mais rien n’y fit : Proust passait pour un pédéraste mondain, les donneurs de leçon s’en donnaient à cœur joie : cet auteur était décidément infréquentable…
--joël jégouzo--.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 06:21

derniere_proust.jpgEn 1913, Un amour de Swann est tiré à 1750 exemplaires.
De 1913 à 2000, son tirage sera inférieur à 2 millions, tandis qu’A L’Ombre des jeunes filles en fleur connaîtra un tirage à peine supérieur au million d’exemplaires.
Par comparaison, L’Etranger de Camus connut un tirage pour le seul livre de poche supérieur à 7 millions d’exemplaires, soit autant que Le Petit prince.
Mieux : de 1919 à 1940, Swann ne sera pas édité à plus de 80 000 exemplaires…
Pour quelles raisons une si piètre diffusion et finalement, une si laborieuse reconnaissance en France, quand aujourd’hui on ne trouve personne pour contester la puissance de cette œuvre ?
Pour nombre de commentateurs, cela aura tenu en fin de compte au fait que Proust n’aurait avant tout guère proposé de vision sociale du monde à une intelligentsia en quête d’une offre sur le sujet, lui permettant de thématiser ses propres justifications sociales. L’œuvre aurait au contraire exhibé une classe sociale désuète, étalant des personnages qui ne travaillaient pas, excluant Dieu et toute transcendance, n’ouvrant aucune perspective sereine sur le plan de l’amour, et pour finir, exhibant un personnel beaucoup trop masculin. Une œuvre «fécondée», transcendée par aucun «civisme» pour conclure, dans un pays où le civisme se devait d’être une valeur, au moins pour les gens de Lettres –qui n’avaient certes pas nécessairement à l’être, mais devaient du moins le donner à lire…
Mais alors, comment expliquer ensuite sa montée en puissance dans l’imaginaire cultivé ?
En tentant de prouver que cet imaginaire ne puisait désormais plus aux fontaines du «civisme» ?
joël jégouzo--.

Image : manuscrit de la dernière page du temps retrouvé.

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 08:17

alternatives-eco.jpgLa très libérale revue Alternatives Economiques publie un volumineux dossier dans son numéro de janvier, consacré au bilan de la Présidence Sarkozy. L’heure des comptes a donc sonné, y compris dans le camp libéral, qui voit sans bonheur le chef de l’Etat briguer un second mandat. Car qu'il s'agisse d'éducation, d’emploi, de pauvreté, de sécurité ou encore des finances publiques, le moins qu’avouent les éléments les plus lucides de son camp, c’est que ces comptes ne sont pas bons. Mais alors, pas bons du tout… Ils sont tellement mauvais même, qu’à leurs propres yeux il faudrait être sacrément myope pour ne pas voir que la crise n’y est pour rien, ou si peu, dans ce désastre, autant moral que politique, social ou économique. Et pour la revue, ce sont avant tout les politiques conduites depuis 2007 qui sont en cause. Des "erreurs" s’efforce-t-elle d’excuser. On voudrait bien le croire, n’était une volonté politique très sûre au contraire, qui aura par exemple joué en toute connaissance de cause du bouclier fiscal contre la Nation pour enrichir le camp de celui que des sociologues avertis ont qualifié à juste titre de Président des riches.

Il suffit au fond de lister les engagements de campagne et de les comparer aux résultats en fin de mandat pour s’en rendre compte. Le président a beau tenté de s’abriter aujourd'hui derrière la crise pour expliquer une situation particulièrement dégradée, avec la récession qui s’apprête à camper dans notre futur, 4,8 millions de personnes inscrites à Pôle emploi (un record pour la Vème), une dette publique de près de 1 700 milliards d'euros (500 de plus qu'en 2007), sa responsabilité est totale…

Et c’est bel et bien le programme qu’il a mis en place dès le printemps 2007 qui a dégradé le pays. Il n’est pas même la question de la sécurité qui n’y échappe : le bilan est là aussi nul, aucune amélioration n’a été constatée sur le terrain.

Aux yeux de la revue, c’est évidemment surtout en matière de finances publiques que les décisions de Nicolas Sarkozy auront été les plus pénalisantes pour la Nation. Et le numéro de constater qu’en fait, c’est le modèle social tant vilipendé par le président des riches qui a, dans les faits, permis d’amortir le choc de la crise ! Les RTT en particulier, qui ont permis aux entreprises de limiter la casse en jouant sur l’aménagement du temps de travail ! Le monde à l’envers ! Toutes les mesures prises par le chef de l’Etat ont, de ce point de vue, joué contre l’emploi : c’est l’exemple de la défiscalisation des heures supplémentaires, cassant le marché. Si bien que le gouvernement lui-même a dû revoir précipitamment cette fumeuse copie de campagne et revenir sur la plupart des dispositions prises en début de mandat : abolition du bouclier fiscal, révision du régime social des heures supplémentaires, etc… Révision au demeurant avortée, pour des raisons idéologiques, belliqueuses à n’en pas douter, mais dans un combat mené contre la Nation, comme celle du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant en retraite, dont on mesure aujourd’hui combien il a aliéné durablement la structure de la gestion publique, renvoyant l’Administration française à ses heures les plus sombres… L’Ecole ? Détruite. La Santé ? Détruite. L’Emploi ? Détruit. Ne reste que l’austérité en guise de politique, qui ne fait, aux yeux des spécialistes, qu’aggraver la crise plutôt que la résoudre… Mais le plus dommageable aura été sans doute cette stigmatisation des étrangers et du monde arabe, ouvrant une béance dans les mentalités et créant les conditions d’une rupture civique si grande qu’elle est aujourd’hui lourde d’une menace atterrante, dont nous sommes loin de pouvoir évaluer toutes les conséquences. --joël jégouzo --.

 

Alternatives Economiques n° 309 - janvier 2012

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 08:52

the-wire-essai.jpgDes universitaires français se sont toqués pour la série américaine diffusée par Canal Jimmy en 2004. Un engouement qui nous vaut un ouvrage étonnant, ne proposant aucune synthèse d’ensemble mais désarticulant au contraire la perspective que l’on aurait aimé avoir sur la série. Chaque contributeur est ainsi appelé à présenter les principaux personnages comme bon lui semble, traitant à sa guise les grandes lignes de la série et pour compliquer le tout, chacun ne s’affairant que de sa saison sans l’articuler aux autres, le plus souvent dans une approche formelle de l’esthétique mise en place par le réalisateur, au risque de rejeter l’explication socio-politique aux calendes et cela, bien que la série soit clairement identifiée ici comme l’une des plus incroyables qui ait jamais été proposées, composant littéralement la diagnose du monde dans lequel nous vivons. Mais une diagnose syncopée, détraquée elle-même, que chaque essayiste saisit comme il le peut, sans éviter les divergences avec les autres contributeurs, exhibant même à loisir sa différence d’interprétation, voire les contradictions qui aboutissent au fond à nous présenter six versions de The Wire… Fuck le savoir, la science, l’unité d’un texte qui prétendrait surplomber cet étrange objet télévisuel !

saison-1-episode-4.jpgLa saison 1 est d’ailleurs tout entière appréhendée sous cet angle. Fuck Baltimore. L’une des villes les plus riches des Etats-Unis. Où rôde la plus sauvage misère. Baltimore où s’ouvre la boîte de pandore : un meurtre vieux de six mois. Caméra à l’épaule, documentaire. Le dossier de police mentionne un certain Dee, neveu d’Avon Barksdale. Deux inspecteurs lui colle aux fesses, bien que le crime ait été perpétré en dehors du périmètre de leur juridiction. D’où la nécessité de monter une équipe spéciale pour cette opération très spéciale. Episode 4, saison 1. La scène est médusante. Aphone. Lourde de son silence. Au-delà de tout ce que les séries savent faire. La reconstitution, théâtrale : The Wire n’est pas une série d’enquête policière. Fuck les Experts, si prévisibles. Mais c’est aussi le Fuck des flics sur la scène de crime, disant l’ennui d’être là, la déception d’une piste qui mène à l’impasse, l’horreur d’un théâtre urbain aussi parfaitement compulsif.

Les flics enquêtent sur un réseau de trafic de drogue dirigé par Avon Barksdale et son bras droit, Stringer Bell. Intouchables. Fuck. On en compte pas moins de 66 dans l’épisode. Dédaigneurs ou vengeurs. Dans un spectacle parodique de tout l’univers du polar américain. Un Fuck adressé en somme à tout ce que la série ne veut pas être, de FBI porté disparu aux Experts. Refusant leur narrations naïves. Fuck le show des fictions, marmonné par des comédiens trouant de part en part leur personnage sous la pression de l’odieux qu’ils doivent animer.

thewireCar The Wire refuse la fiction plus encore que les habitudes de la fiction policière, et fait de son refus un effet. Fuck. Une grande série ironique donc, cabotine peut-être. Entre le plain-pied documentaire, le reportage et l’épaisseur de l’esthétique télévisuelle. Une série difficile à suivre par le nombre de ses personnages, de ses intrigues, dont elle ne cesse de ré-élaborer les effets dans le temps, cultivant à l’envi sa volontaire illisibilité –mais le monde n’est-il pas comme ça, après tout ?

Et pourtant The Wire ne cesse de dresser le portrait d’une vraie ville, Baltimore, pour y démonter les rouages du politique, du social. Une diagnose, oui : celle d’un monde en perdition, le nôtre, de plus en plus brutal, de plus en plus cynique, corrompu au-delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer, et où la soif de justice a définitivement tourné court. Et cela sans démonstration, dans un fonctionnement narratif qui est pourtant celui du journalisme, s’efforçant de restaurer ainsi, dans la fiction télévisuelle, ce que nous avons perdu dans la réalité de la Polis : la question du vrai. Narrer le vrai. Restaurer le royaume de l’information, tellement biaisé désormais, factice dans ces médias qui n’ont eu de cesse de nous tromper, de nous leurrer, de nous aliéner à l’encan du profit. The Wire ? Une machine à fabriquer de la bonne télévision en somme. Mais une série qui fracture la structure du savoir, montrant plus qu’elle ne démontre par des artifices conceptuels, que le savoir est nécessaire et impossible tout à la fois, disponible et inutilisable désormais. Une série animée de la volonté de dire le politique aujourd’hui, au sein duquel la chaîne de commandement somme de se détourner de toute exigence de Vérité. The Wire est ainsi une fable à la recherche d’une morale introuvable –plus introuvable encore que ne le serait ce fameux Peuple passé il y a peu pour pertes et profits par la classe politique, en attendant que son retour ne nous submerge ici et là. --joël jégouzo--.

 

The Wire, reconstitution collective, sous la direction d’Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, éd. Les Prairies ordinaires / Capicci, sept. 2011, 174 pages, 16 euros, ean : 978-2-35096-004-3.

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 06:18

Hollande.jpgMais le changement jusqu'au bout !

 

 

Une centaine de jours nous séparent de l’élection présidentielle. Nous serions même à une centaine de jours de pouvoir initier un "vrai changement", ainsi qu’y invitait hier François Hollande dans son adresse aux français, publiée dans Libé. On aimerait le croire. On devrait le croire même, lui plus que tout autre au fond, en ce sens que sa candidature à lui porte pragmatiquement la possibilité d’en finir avec Sarkozy. Tout comme on croit volontiers avec lui que ce scrutin interviendra, comme il l’écrit encore, "dans un contexte que rarement notre pays aura connu depuis le début de la Ve République", recouvrant un enjeu tel qu’il est peut-être celui de la dernière chance, avant que le pays ne bascule dans l'horreur d'un dernier virage, à l’extrême de la Droite cette fois, tant la rupture civique est grande aujourd’hui et lourde de cette menace atterrante.

François Hollande a donc raison d’écrire que "Pour la première fois depuis longtemps dans notre histoire nationale, ce choix dépassera, et de loin, les seules questions politiques et partisanes". Il a raison d’y voir une date clef de notre histoire contemporaine. Il a raison d’affirmer que "ce qui est en jeu dans cette élection et dans le choix que feront les Français, c’est plus que la seule élection d’un président, plus que la désignation d’une majorité, plus que l’orientation d’une politique". Mais il n’est pas certain que cet enjeu soit celui qu’il désigne : "l’indispensable redressement de la Nation". Ou bien alors oui, à condition de soutenir que ce redressement ne pourra s’arrêter aux frontières de l’économie, voire du social ou de la politique politicienne. Car il exige bien plus encore, revêtant un enjeu civique et politique. Un enjeu que traduit le scepticisme bien naturel qui mine aujourd’hui la démocratie française, si mal nommée. Non pas tant que nous ne puissions plus "vivre ensemble", ainsi qu’une certaine Droite voudrait nous le faire croire, montant les français les uns contre les autres selon une vindicte raciste, mais parce que cette démocratie là n’a de démocratique que le nom, vidé de sa substance politique élection après élection.

la-5eme-en-image.jpgEt là, on aimerait bien croire, avec lui, "que la gauche et la droite, ce n’est pas la même chose". Mais nous avons trop à l’esprit cette Gauche qui nous a précipité dans les bras de cette Droite autoritaire et folle… Pour le dire autrement, nous avions tant besoin d’une vraie opposition de Gauche au néo-libéralisme que son défaut nous a diminués. Enormément.

C’est là que le bât blesse. Car cette gauche qui s’apprête à revenir au pouvoir n’a pas su trouver encore les narrations politiques capables de nous décrire ce monde du refus qui a fini par se dessiner hors de son champ d’influence. Des narrations qui n’ont cessé de poser la question du pouvoir comme la plus urgente à poser : il faut redéfinir la démocratie française et les contours de sa République.

Mais le sujet est éludé. Il y a tant à faire de plus urgent. Voire… D’autant qu’il est peut-être évité uniquement parce que nos candidats n’ont, pour l’un (Sarkozy) pas envie de remettre en cause l’opportunité constitutionnelle qui lui a permis de gouverner la France aussi autoritairement et de façon si partisane, et pour l’autre (Hollande), parce que son camp peine à penser la question, ne disposant plus des moyens adéquats pour décrire la société dans laquelle nous vivons.

Comment la décrire au demeurant ? Avec quels outils théoriques ?

Le problème serait-il par exemple toujours celui d’une régulation des rapports entre France d’en haut et France d’en bas ? A les entendre, on le croirait…

Mais depuis 1789, l’Etat n’est plus identique à la société. En clair, cela veut dire qu’il ne la représente pas. Ce que semble ignorer François Hollande, ce que veut nous faire ignorer Nicolas Sarkozy. Et parce que l’Etat n’est plus identique à la société, tout le problème aura été celui de la limitation de son pouvoir. Or c’était en divisant ce pouvoir entre gouvernement et opposition qu’on avait fini par trouver une possible réponse.

La vérité d’un état démocratique réside là : dans la nécessité d’un sommet contingent, labile.

Cette déstabilisation fondatrice de la puissance suprême est même constitutive de l’essence du caractère démocratique de nos sociétés, qui inclut dans le pouvoir politique la particularité de valeurs nécessairement opposées.

constitution-1958De sorte que ce qui est fondamental, en politique, c’est la fonction d’opposition.
Or si l’on considère le passé politique récent d’un pays comme la France, force est de constater que cette fonction n’a pas été assumée par la Gauche socialiste. A peine cela fait-il surface de nouveau aujourd’hui, mais dans le contexte d’une lutte électorale, frappée au sceau de la politique politicienne…

Mais que l’on ne se méprenne pas : cette fonction d’opposition est si indispensable qu’aucune société démocratique ne peut en faire l’économie. Ainsi en France où, longtemps, l’électorat dut la récupérer, errant d’une Droite l’autre Gauche, contraignant les uns et les autres à cohabiter –jusqu’au moment où le calendrier électoral vint vider la démocratie de sa substance. Mais si ce n’est l’électorat (l’abstention en est un signe, sinon un usage politique), l’opinion sait prendre le relais, ou la rue, tôt ou tard…
Si bien que la question est simple aujourd’hui : cette Gauche que Hollande veut ramener au pouvoir, saura-t-elle y accéder en s’opposant réellement à ce qui a été défait par Sarkozy ? Comment y croire, quand la social-démocratie de la Gauche de pouvoir, celle d’un DSK par exemple, n’aura été qu’un libéralisme en trompe-l’œil ? Que faire aussi de cette Gauche qui avait cru que la classe moyenne avait définitivement triomphé non pas de la misère, mais des pauvres ? Et qui déjà rêvait de conduire une politique soustraite du fardeau des indigents… Que faire de cette Gauche dont l’idéal s’est mesuré à l’aune de la poussée de la précarité en France et de son acceptation : la dissolution du peuple de gauche. Dissolution aidée, accentuée par les médias, lesquels, pareillement, n’ont plus voulu assumer leur fonction d’opposition pour goûter à leur tour aux ors du pouvoir...

Faut-il alors ne pas s’en poser la question au prétexte de risquer de faire perdre Hollande ? Mais suffit-il de changer les rôles pour changer de société, quand échanger les rôles, fussent-ils présidentiels, ne sera pas changer la société…

La grammaire du changement que François Hollande s’emploie à écrire aujourd’hui ne me convainc pas encore…

état françaisCertes, il y a bien dans sa lettre de quoi retrouver quelque chose comme l’envie d’agir. Mais quid de la Volonté du Peuple, quand les démocraties modernes prétendent que cette volonté n’a le droit de s’exprimer qu’à la faveur des opportunités politiciennes ? Car c’est de cela qu’il s’agit aussi dans le suffrage universel pointé comme seule expression politique acceptable de cette volonté. Quand, par parenthèse, l’histoire a démontré passablement que le suffrage universel ne cherchait jamais à établir une identité entre la volonté des gouvernements et la volonté des gouvernés…

Comment donc cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique ouvrerait-elle au vrai changement ? Surtout quand l’Etat français est aujourd’hui un système qui ne respecte plus ses propres principes, nous livrant jour après jour aux décisions les plus iniques. A-t-il assez compris, le candidat Hollande, que de cet Etat nous ne voulions plus ?…Car il n’est qu’une Dictature moderne, subordonnant le politique à la politique, et dont l’autoritarisme est paré d’une façade démocratique symbolique.

Prenez l’équilibre des forces institutionnelles sous la Vème République : la séparation des pouvoirs semblent, sur le papier, garantie. Mais dans les faits, accentués par le calendrier électoral, l’Assemblée Nationale est vidée de sa substance, au point que le Parlement français apparaît comme l’un des Parlements les plus faibles du monde, à l’égal des républiques bananières, et qu’il rappelle fortement la chambre d’écho qu’il fut sous le Premier Empire.

La France est une dictature moderne, en ce sens que ce qui la fonde est un régime d’allégeance plutôt que de consensus politique.

Devons-nous alors croire qu’en changeant d’allégeance nous pourrions changer la société dans laquelle nous vivons ?

Pas le moins du monde. Il nous faudra, avant, interroger les techniques du pouvoir et du gouvernement qui régissent l’Etat français pour nous convaincre qu’un changement est possible. Là gît la vérité de l’action politique : dans l’acte de gestion politique se consument tous les principes d’égalité, de liberté et de fraternité. Contre le triomphe du gouvernement sur la société civile il faudra démontrer, dans les faits, que toute économie est avant tout une construction sociale. Dans les faits, c’est-à-dire tout d’abord dans les pratiques gouvernementales que l’on mettra en place. L’enjeu sera donc aussi celui du fonctionnement du dispositif gouvernemental, que la visée pastorale de l’égalité ne recouvre pas et sur lequel, au fond, on entend peu nos candidats. Rien d’étonnant de la part d’un Sarkozy. Mais de la part de François Hollande, on peut attendre autre chose. Certes, la tâche est énorme. Hors norme. Mais ce n’est pas d’un candidat hors norme dont nous avons besoin : c’est d’une volonté publique qui sache s’affranchir de l’appareil d’Etat pour que ses décisions soient prises au terme d’un processus réellement démocratique. Car dans son essence, l’appareil d’Etat répond à une logique non démocratique, passant pour pertes et profits la question du fondement des choix publiques. De sorte qu’en vérité, la justification étatique ne coïncide que très rarement avec la justification publique. L’Etat français n’est ainsi pas la solution aux difficultés que nous traversons, il est un élément du problème. François Hollande aurait tort de négliger cet aspect de la Chose Publique : la liberté et l’égalité de tous établit en réalité une hiérarchie qui impose des limites au gouvernement démocratique. De même que le parlementarisme ne mène pas à la vérité mais à la nécessité du dialogue. Là réside la légitimité de l’Etat, et non ailleurs, encore moins dans l’idée que la Raison d’Etat pourrait se hausser au dessus de l’Histoire que nous sommes.

Sarkozy appelait de ses vœux une société fermée. Que François Hollande en appelle alors vraiment, dès sa campagne, à une société ouverte à ce qui fait aujourd'hui sens dans son Histoire plutôt qu'à tout ce qui la replierait sur un passé fantasmatique. Une société au sein de la quelle nous pourrions pleinement affirmer chacun notre humanité dans ce qu'elle a de singulier, d'unique, de différent, afin que l’Histoire redevienne enfin cette dimension du sens que nous devons être collectivement et dont aucune histoire humaine ne saurait faire l’économie. Ce n’est qu’à travailler à ce sens que l’on peut convoquer les citoyens aux urnes. --joël jégouzo--.

 

 

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 06:21

pessoa.jpg«Notre époque est celle où tous les pays, plus matériellement que jamais, et pour la première fois intellectuellement, existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe. Il suffit d’un quai européen quelconque – même ce quai d’Alcântara- pour avoir toute la terre en condensé.» (Fernando Pessoa, in Orpheu n°1, Lisboa, 1915)

 

Sublime intuition de Pessoa ! Mais combien aujourd’hui des politiques stupides nous en éloignent !

Le quai d’Alcântara, cela aurait pu être cette portion de rue qui s’étend du feu rouge du croisement des rues Oberkampf et Saint-Maur dans le XIème arrondissement, à celui qui borde la place Ménilmontant, si l’on avait été moins affairé à bouleverser un paysage urbain plus riche que soupçonné. Il y avait alors en condensé une mosaïque incroyable de langues, de cultures, de parcours sociaux et culturels, de variétés ethniques, affectives, de rebords intellectuels et existentiels, des chômeurs en voie de désaffiliation aux bobos satisfaits, en passant par les artistes les plus fascinants de la capitale, voire de la planète, comme cet acteur japonais fétiche de Peter Greenaway, co-propriétaire de l’un des bars les plus branchés de la rue Oberkampf. Des espaces contigus les uns aux autres, loin de l’image que les urbanistes voulaient forger d’une ville strictement hiérarchisée et découpée selon des modèles sociaux qui la rendrait immédiatement lisible. Des espaces dont seule une poétique de la ville savait rendre compte, offrant une diversité littéralement magique, façonnée par de multiples et déroutantes discontinuités -cela dit sans tomber dans l’illusion d’une ville rêvée comme le reflet d’un vivre-ensemble idyllique. Des espaces affirmant le ferme refus de ce qui se trame en fait de Grand Paris, à travers ce recours par trop prompt d’un Etat planificateur trop soucieux de fabriquer le citoyen dont il a besoin pour se maintenir.

Le Quai d’Alcântara, voilà ce qui peut-être plus jamais ne nous sera permis, tant la ville est tombée entre des mains rusées.

Mais malgré tous les déboires qu'on nous prédit, relevons ce pari sous l’inspiration d’un Pessoa, qu’il est possible de repenser un autre développement humain loin des politiques étriquées, depuis ces contiguïtés qui savent maintenir assez d’élégance et de magie pour ne pas nous faire tous périr sous les effrois du Même.

Retravailler le corps urbain, la rue, questionner sans faiblir l’esthétique architecturale en la confrontant aux valeurs républicaines présumées en fonder le sens. Ne jamais oublier que revaloriser un espace urbain c’est d’abord reformuler un accord républicain sur l’espace en question. C’est d’abord mettre à jour le système des représentations symboliques qui fécondent cet espace avant d’orienter prématurément tout nouvel accord. C’est redonner du sens à la ville par le souci de l’Autre, relayé par des règles institutionnelles qui le garantiraient enfin.

Notre morale est celle où tous les pays existent tous au-dedans de chacun, où l’Asie, l’Afrique et l’Océanie sont l’Europe, et existent tous dans l’Europe…--joël jégouzo--.

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 06:14

Le muret, l’arbre Renaissant sur la gauche. Torses penchés - au contrebas de l’esplanade, ce que l’on ne voit pas. La colline sur la droite sous le ciel fissuré, et leurs regards que l’on ne peut scruter mais que l’on imagine, deux amis de dos, leurs regards d’hommes libres aperçus à l'origine de l’œuvre. Ils ne sont plus la proie des choses. Pas même celle du peintre à qui ils tournent le dos. Ils accueillent un événement infime, s’en délectent sans trouble, sereins. Dans cette pleine tranquillité de l’âme -ἀταραξία (ataraxie)-, la vie a pris sens. Ils se tiennent par le bras, bienveillants et intimes - ce qui est la définition même de l’amitié selon Aristote. Leur regard dénombre le monde, un regard tellement effectif en fin de compte, dans sa présence invisible, jamais révélé à notre vue baignant au cœur du silence qui se déploie dans ce moment vacant, le ciel vide, moins démonstratif qu'étendu dans la douceur toscane. Ils ne font rien, qu’être là. Où faire n’entre pas. Détendus. Oisifs.


Le temps perdu engage l’ouvert de l’Homme

ponctué d’instants domestiques, on l’imagine volontiers, avant ou après l’instant pictural, à chiner les boutiques ouvertes sur la rue, le boulanger, le libraire, le fleuriste élevant la vue. L'amitié dans le regard d’un passant,

considérable.


Ils sont amis, pelotonnés dans ce déversement de douceur si dense et si réelle, qui ne se manifeste pourtant ne se déploie jamais aussi pleinement que dans ces ébauches, la touche d'un regard, l’esquisse d'un geste, l'amorce d'un sourire. Jamais aussi présente que dans ce vide entre les corps où s'invente le mouvement par lequel un homme vient à surgir, embrassant bientôt sur le rebord des cils un regard, pour l’exposer à l'injonction la plus intime de son être.


Il n’y a pas d’issue quand il n’y a d’autre issue que soi au monde.

Qui le découvre franchit l’immensité.

 

L'amitié, contour fécond où prend forme et nom la personne, à travers cet autre qui la regarde et qui la voit, qu’elle accueille et qu’elle convie. Non pas dans ce face à face stérile du dispositif de la conversation française, mais dans cette circulation de la parole qu’énoncerait par exemple le cinéma japonais lorsque, enfin, on se décide à parler "avec" quelqu’un, plutôt qu’à. A côté donc, plutôt que devant. L’amitié comme parole en partage, fragile, offrande mutuelle d'autant plus noble qu'elle est gratuite.

 

La philia (φιλία), pour tout dire, en ce qu’elle fait l’économie de l’intérêt servile -elle ne manque de rien, puisqu’elle est joie d’aimer dans l’ouverture de soi au monde.

Et puis enjamber les siècles pour croiser Saint Paul, enrichissant la philia
de l’agapè -ἀγάπη- qui plus profondément encore est don non contingent, pur lègue au crédit d’une dépense sans retenue. L’agapè dont nous avons perdu le sens, creuset de toute chaleur, qui nourrit le désir de l'ecclesia, cette communauté au sens encore où Saint Paul l'entendait, qui rend la cité enfin possible, dans l'égalité des êtres, cette égalité que les grecs refusaient - et là ça change tout : bras par dessus l’épaule dans la mirée du monde que l’on découvre enfin vraiment. Monde dans lequel désormais mon prochain peut être n'importe qui au sein de l'ecclesia qui se définit comme un monde démocratique et non plus aristocratique - celui des grecs juchant l'amitié sur les épaules du même. Il faut donc croire à ce sourire de l'esprit qui élève l’être, mais y croire dans un horizon qui n'est plus celui des grecs mais celui inventé par les chrétiens des premiers siècles, où l'amitié peut s'énoncer pleinement et pleinement accomplir ce pour quoi on la voulait faite : la foi de l'homme en son humanité. --joël jégouzo--.

 

   
Détail, Domenico Ghirlandaio (1449-1494), Visitation de la Vierge à Sainte Elisabeth, Basilique S.M. Novella.
 

Bonne année, heureuse comme un temps à partager, un moment affectueux - agapètiko.

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