Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 05:56

300px-Virginia_Woolf_by_George_Charles_Beresford_-1902-.jpgA Virginia Woolf, pour ses myriades d’idées saugrenues…

 

 

Dans la Grèce antique, le rhapsode était une sorte de conteur (bonimenteur) qui, de village en village colportait les nouvelles, quelques marchandises frelatées, les menus objets de ses larcins. Tout un monde de savoir en somme, qu'il savait pouvoir vendre, et raconter. Ce n’est pas tant qu’il savait d’ailleurs, ou qu’il en avait le talent. A la vérité, c’est qu’il avait le don de placer son auditoire juste à l’aplomb de ce double horizon à l’intérieur duquel chaque être humain cherche son rythme et sa course. Roublard, il incarnait précisément cette articulation problématique entre le sensible et l’intelligible qui est le lieu même où le poème s’écrit.

L’œuvre poétique se déplace en effet entre le banal et le sublime, au long d’un axe patelin. L’Histoire en somme, bricolée avec les matériaux ramassés tout au long de nos routes, un récit douteux, aussi vrai qu’inexact.

Il va sans dire qu’à la tombée de la nuit on le chassait sans ménagement, tant son babillage était devenu insupportable.

Certes, il y a quelque malice à choisir l’image du rhapsode pour figure tutélaire des raisons d’être en littérature : mais c’est un peu comme ça que ce commentaire est écrit et l’on voit bien comment il se relance de lui-même. En outre, c’est affirmer le caractère d’inanité de tout projet d’écriture : il y a une vérité irréductible de l’œuvre elle-même, dont la perception s’est tantôt déployée, tantôt reployée dans la corporéité du texte lui-même. Le poète invite quiconque, au fond n’importe qui, à soutenir son regard. Mais il ne s’agit que d’une invitation et il ne se fait aucune illusion : il sait qu’on finit toujours par jeter le rhapsode comme un malpropre hors des limites du village dont le malheureux prétendait ouvrir l’horizon. Alors pourquoi pas lui ? Mais il sait également –petite consolation- qu’on l’accueillera de nouveau à bras ouverts lorsqu’il repassera par là. Sait-on jamais…

Ce n’est pas tant qu’on sache d’ailleurs, ou qu’il ait le talent de nous aider à savoir. A la vérité, c’est qu’il a le don de nous placer juste à l’abrupt de cet horizon à l’intérieur duquel chaque être humain cherche le rythme de sa course. L’œuvre poétique se déplace en effet entre le banal et le sublime, au long d’un axe dont l’objet et les moyens relèvent pour une grande part d’une connaissance confuse, à la différence de la logique par exemple, qui est, elle, formellement parfaite. A tout moment le poète est confronté à cette double limitation. Il peut tenter de l’ignorer, s’en moquer, biaiser en écrivant par ruse ou bien avec ses tripes, tôt ou tard, il comprend que cette charge lui revient dans sa totalité, qu’elle est pénible et jubilatoire, mais que c’est là seulement qu’il puise sa raison d’être. –joël jégouzo--.

 

image :  Virginia Woolf par Charles Beresford (1902)

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Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 05:41

guyotat.jpgLes éditions Léo Scheer publient les cours donnés par Guyotat à l’Institut d’Etudes Européennes de 2001 à 2004. Des cours sur la langue française, certes, mais toujours installée dans un espace de compréhension plus ample, celui des cultures européennes, des interactions qui ont nourri ces différentes cultures, tout autant que dans d’autres cultures plus lointaines, aux mêmes époques, arabes et chinoises surtout.

Des cours magistraux très peu académiques, qui débutent par la lecture d’une lettre de Roland de Lassus, musicien, écrite en 1572 et dont on ne saura jamais vraiment ce qu’elle inaugure. Une missive d’un membre de cette élite polyglotte qui peuplait alors les cours de France et de Navarre. Une petite lettre pas très intéressante, ni par le fond ni par la forme. Mais un courrier d’artiste plutôt que d’écrivain, pour mieux servir la détestation que nourrit Guyotat à l’égard du vocable d’écrivain, par trop corporatiste à ses yeux. Une lettre qu’il ne commente pas. Qu’il lit, simplement. Pour passer à autre chose. C’est que Guyotat veut raconter une histoire. La sienne d’abord, digressant longuement sur son propre rapport aux mots, à la littérature, à la culture. Evoquant longuement son amour de l’Histoire comme science. Attentif au lexique, à ces quelques mots qu’il finit par prélever ici et là et dont il tente de décrire succinctement la trajectoire, s’excusant de si mal le faire : Guyotat n’est pas linguiste, ni grammairien, ni philologue. Il le sait, le rappelle à tout moment. C’est autre chose qu’il vise, sans que l’on sache trop quoi tout d’abord. Sinon que le lieu de son approche pourrait être l’Histoire. Qui est "tout à fait autre chose" que la littérature. Sans se faire pour autant historien, et moins encore celui de la langue. Au fil des cours, Guyotat brasse une masse énorme de textes, souvent long, qu’il lit longuement sans s’en faire l'exégète. Pour imager son cours plutôt qu'un propos, et moins encore pour expliquer. C’est qu’il n’a rien à expliquer mais beaucoup à montrer, à faire entendre. Dans ce fil décousu, rhapsodique, ses lectures sont ponctuées brièvement de commentaires filiformes : "c’est bien", "c’est amusant", "beau texte". Ou bien il évoque sobrement son propre rapport à la création poétique, son refus des mots abstraits. Lui veut figurer. Les actes, les émotions, les sentiments. Mais confronte sans en avoir l’air notre culture à d’autres, aux mêmes périodes historiques. Scrute le balbutiement du monde européen opposé au raffinement de la poésie islamique. Poésie de tente et de caravane argumentée à la marge : "on le voit très bien, ça se sent"… Pour nous offrir en définitive une ballade, un parcours dans la langue française, au plus près de sa cantilène, n’achevant jamais ni ne l’enfermant dans aucune explication convaincante. Ce qu’il nous offre, c’est de l’entendre. Ses textes. Beaucoup. Qu’il a choisi. Et tout reste à faire. Sinon qu’on a entendu ces textes. Des mots, des langues, des rythmes qui ont creusé comme un vide en nous, un appel, le désir d’une "recherche d’une chose qu’on n’a pas", d’une chose que pourraient peut-être nommer les grammairiens, les philologues, les professeurs de littérature, mais qu’il n’importe pas de nommer. C’est peut-être cela, l’entrer en poésie qu'il voulait nous faire ressentir. Comment entrer dans les Lettres ? Guyotat s’en approche lentement, ignorant, offrant une anthologie intime, personnelle, ouvrant le sens plutôt que le refermant. --joël jégouzo--.

 

Leçons sur la langue française, Par Pierre Guyotat, éd. Léo Scheer, décembre 2011, 681 pages, 25,00€, EAN: 9782756103228.

 

 

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Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 06:00

lire-1-.jpgLévinas, dans ses lectures talmudiques, affirmait ceci : "Un amateur, pourvu qu’il soit attentif aux idées, peut tirer, même d’une approche superficielle de textes difficiles (…) des suggestions essentielles pour sa vie intellectuelle sur des questions qui inquiètent l’homme de toutes les époques (…)."

Ô l’impatience du concept… Qu’est-ce que lire, qui serait ne pas tenter de conformer sa lecture à l’exigence supposée de clarté de l’esprit français, par exemple ?

Mais ne vous souciez pas tout d’abord de savoir formuler quoi que ce soit à ce sujet, tout comme à celui du livre que vous venez de lire : vous aurez bien le temps, d’arriver à l’expression.

Il faut en attendant poursuivre au creux de sa propre solitude le dialogue que tout texte inaugure, ce chemin épars : lire. Et ne pas s’inquiéter d’une quelconque mesure, ne pas réduire le texte à la mesure d’un même que l’on aurait bâti à la hâte pour le reporter autant de fois qu’il paraîtrait nécessaire à l’achèvement du texte que l’on prétend découvrir…

Le dire borde le Même et l’Autre. Une ligne de crête disons, où s’accomplit leur rapport sous la forme d’une tension que rien ne peut jamais résorber. Et sans doute est-ce le propre du langage, son ironie, que d’être porteur tout à la fois de la continuité et du vide, de la clarté et de l’obscurité. Ainsi le langage chiffre-t-il plutôt qu’il ne déchiffre, la parole ne consistant, derrière son chiffre, qu’à porter sans cesse secours au signe émis.

Il ne faudrait alors s’inquiéter que d’une chose : de n’être pas, ou plus, de n’être jamais assez l’exégète curieux, attentif, de ses propres lectures. Car "Quand la voix de l’exégète s’est tue, le texte retourne à son immobilité", écrit encore Lévinas. Et ce texte qui n’est plus engendré par aucune lecture personnelle redevient étranger.

Certes, on aimerait savoir, à l’avance, confisquer l’aventure, ne jamais s’y risquer. Mais on ne sait pas. Il faut simplement gagner non pas une quelconque transparence du texte à lui-même, ni moins encore l’évidence d’être parvenu au commun de sa langue, mais l'événement d’un sens dont le fil est fragile et ne relie qu’à force d’obstination au souci qu’on lui porte.

La connaissance d’un texte se préserve des choses de l’Esprit à juste raison, et pour la préserver mieux encore, il reste le désintéressement, la cavalcade des approximations circonspectes, le pardon qu’il faudrait à chaque ligne de lecture s’accorder de si mal comprendre ce pour quoi un texte est fait.

Et ce sera de toute façon encore un acte de connaissance que de risquer ce dialogue inintelligible. Quelque chose comme l’énigme de la rencontre d’autrui, que rien ne garantit à l’avance, et qui a quelque chose à voir avec l’énigme de la rencontre de la sensation et du sens. Rencontre et non réconciliation, puisque rien ne doit a priori garantir sa réussite : la rencontre est devant, non derrière. --joël jégouzo--.

 

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Dimanche 22 janvier 2012 7 22 /01 /Jan /2012 06:21

Emile-Cohl.jpgL’Autre, celui que je ne comprends pas, qui m’oblige à inventer un parler, à l’inventer avec lui et non dans quelque géniale solitude qui me serait propre. A l’inventer comme le trait de notre génie, dans l’échange que nous tentons. Et cela tout en sachant que face à lui, ce qui est énoncé peut ne l’être que dans un lieu incertain : on parle dans une relation. Et tout cela tout en sachant que toute rencontre est une formidable aventure. Celle de l’enfant sur le seuil de sa chambre. Ou comme peut l’être le désir. C’est peut-être la même chose au fond. Quand le désir d’échanger avec l’autre s’énonce depuis ce fonds de tendresse qui nous relie les uns aux autres et nous incline à filer à nouveau vers l’enfance ouvrir quelque porte dérobée.

Non. Ce n’est jamais cela. Il faut recommencer, tout reprendre du début, changer de ton peut-être. La chambre d’enfant. Ici l’étang, là le chemin. Ici la forme d’un ciel quelconque, le bord d’un sentier montagneux, le souvenir d’une petite école perchée sur la colline et puis de grands orages d’été. L’enfant ramasse tout ce qu’il trouve sur son chemin : des cailloux, des plumes d’oiseaux, des petits bouts de bois qu’il recèle dans le commandement de sa chambre. Et de la chambre à son seuil il n’y a ni route ni sentier, seulement ces instants d’éternité qu’il dessine et pourchasse de ses gestes. Une Chorégraphie qui porte trace de toute son histoire chargée à tout moment sur ses épaules. Voire du chemin qui s’ouvre, celui qu’il lui faut parcourir pour aller à l’Autre sans se perdre.

L’autre… Y aller ?

La nuit, les étoiles inventent des cartes où ses regards se perdent.

Aller à l’autre et risquer de se perdre dans les confins du couloir, au seuil où l’être s’égare avant de réussir à se retrouver pour recouvrer enfin sa singularité et la force d’y tenir.

Dans la petite rivière qui court sans hâte entre les champs, l’enfant prétend nager : il se tient droit la tête hors de l’eau, le gros orteil de son pied gauche malicieusement posé sur le lit caillouteux. C’est décrire un rythme que d’affirmer cela. Aller à l’autre sans se perdre soi-même est une question de rythme sans doute, comme l’est le fait de lire, quand le souci de ne pas troubler les rythmes de l’autre motive un tact tout particulier, à l’écoute de cette respiration grâce à quoi une parole est proférée.

Sur le rebord des mots. Assis. Ex-sistere : assis au dehors, sur le seuil de sa maison. De son être. Exister, qui est aussi apprendre une langue étrangère que l’on ne sait jamais pouvoir parler partout. (Le langage des groupes est toujours un langage blessé, quand il n’est pas blessant).

L’enfant nage, étend les mains à l’horizontale. Au fond de la rivière parfois il marche comme un somnambule, avant de remonter à la surface de l’eau, pousser des épaules contre le courant, ses pieds cherchant un appui sur l’arête déconcertante de cette masse liquide. Plus tard il apprendra à jeter des cailloux qui troueront les vagues. Et longtemps il croira qu’il suffit d’étendre les bras pour recouvrer le monde.

La chambre de l’enfant balance entre le monde du sens et le monde de la valeur. Elle est une mémoire, matériellement, physiquement disponible, apte à tous les montages, au déploiement défiant tous les modèles, mathématique du foisonnant, l’adresse de l’absolu qui déborde du sens que l’enfant brave, protège, expérimente, la vraie présence de l’Origine à sa parole balbutiante, dans le défi d’exister, présent à soi-même, la chambre s’éveillant à lui-même, lui-même éveillé, prodigieusement. –joël jégouzo--

 

deux dessins de Emile Cohl (1857-1938), cinéaste français : Frantasmagorie (1908)

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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 06:03

uburoi.jpgFaire et défaire le roi, tels auront été les battements de l’invention démocratique à la française. Faire et défaire le roi. Car nous savions que la politique était empreinte de malhonnêteté. De duplicité. Que cette duplicité lui était consubstantielle. Nous savions que le Pouvoir était de l’ordre de l’enfant-roi devenu un faux adulte. Voyez Nicolas, écoutez-le, regardez-le : enfant-roi accroché à ses désirs, qui ne se rend même plus compte que seule sa toute puissance momentanée (disposer du pouvoir) permet de le conserver comme être du désir. Petite machine précaire. Limitée. Dont la trahison est le vrai moteur, dont la trahison est l’inconscient même.

Faire et défaire le Roi. Pour rompre avec la duplicité de la philosophie politique telle que nous l’avons héritée de Hobbes, où l’unité se faisait sous le couvert de l’illusion et de la nécessité.

Mais il est temps, peut-être, de passer à une autre adresse. D’en finir avec cet assujettissement aux discours de domination au sein desquels, dans le pacte qui nous était proposé, la hauteur était la bassesse. Bassesse du renoncement. Comme de parvenir à nous faire accepter l’idée que pour donner de la profondeur morale à la machinerie politique, il fallait commencer par déposer beaucoup et se désister au profit d’un tiers tout-puissant ! Celle de parvenir à nous faire accepter l’idée de la main invisible façonnant le Marché. Celle de parvenir à nous faire croire que ce modèle produisait de l’être commun.

Il faut préférer l’illusion lyrique de la révolte au réalisme politique du renoncement.

Et de la même façon, cesser de croire que le savoir peut occuper la position du Maître dans les démocraties modernes.

Le lieu de la souveraineté ne peut être occupé. Le Prince n’est pas le Pouvoir. Le Marché n’est pas le Pouvoir. Le lieu de la volonté générale doit toujours resté vacant. De cette vacance du Peuple, hoï polloï que l’on ne peut envisager que comme un lieu d’errance et non identitairement clos.

Il faut donc cesser de croire aux vertus apaisantes du théâtre politique, voire même à cette catharsis selon laquelle la démocratie serait une conjuration symbolique du totalitarisme –qui ne fait que nous livrer à la tyrannie de l’enfant-roi. --joël jégouzo--.

 

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