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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 15:26

Au sortir de la guerre de 39-45, le Peuple français avait réussi à imposer des institutions littéralement révolutionnaires qui mirent à mal le mode de production capitaliste. Les ouvriers plus particulièrement, avaient compris que le nerf de la guerre n'était pas l'argent, mais le Travail. Non seulement la maîtrise de l'outil de production, mais aussi celle de la production du salaire. Ils avaient compris que l'important n'était pas la répartition des richesses, mais la production de la valeur. La création du régime de sécurité sociale en fut la pleine illustration, tout comme l'invention de la Fonction Publique, relevant d'une conception du Bien Commun qui n'a cessé depuis de faire défaut à nos « penseurs ». Rappelons qu'en 1946, le régime général était géré par les travailleurs, et qu'en fait de gestion, ces travailleurs avaient réussi à mettre la main sur pas moins du tiers de la masse salariale ! Soit la création d'un outil d'ampleur macro-économique ! Capable de peser lourdement sur l'économie, dont on sait ce qu'elle fut au cours des Trente glorieuses, et grâce à cette pesée sociale : l'époque du plus grand enrichissement du pays. Une victoire portée essentiellement par la CGT à travers des luttes très dures, sinon souvent héroïques. Car non moins évidemment, dès 47 on devait assister aux attaques en règle de la bourgeoisie, souvent « socialiste », contre cette auto-organisation ouvrière. Imaginez un peu ce qu'il fallut de courage pour imposer le code du travail ! Pour imposer le contrat de travail à des bourgeois qui se refusaient à n'être que des employeurs, tenus par des principes, simples «contributeurs» à la production de la valeur économique. Imaginez le renversement cognitif rétrospectif que commandent aujourd'hui la récapitulation de ces actions souveraines, quand aux yeux de nos médias et de leur clique politique seules comptent les «richesses» prétendument créées par «les patrons» ! Imaginez cette époque, si lointaine désormais pour nous qui avons accepté que la qualification soit attachée au poste de travail et non à la personne qui l'occupe ! Imaginez deux secondes ce qui s'était levé soudain et nous avait collectivement enrichis, cette socialisation salariale de la valeur !

Dans les années 1980, sous l'égide des socialistes, s'est levée l'immense offensive néolibérale. Une offensive qui a porté sur la production de la valeur, justement. Tandis que les syndicats s'enferraient dans le tragique déplacement du terrain des luttes, à réclamer une meilleure répartition de la richesse (scruter les miettes), et non la revendication de la maîtrise du salariat. En prétendant combattre l'austérité, en faisant de ce combat le centre de leur pensée, ils n'ont cessé alors de nous enfermer dans l'impuissance politique. Avant Macron, ils ont emboîté son pas : regardez-le triompher à exiger la baisse des cotisations sociales, quand il faudrait au contraire les augmenter, refuser le système des complémentaires, de la CSG, du RSA. Car il ne faut jamais oublier que la cotisation est un élément du salaire. Or, qu'avons-nous obtenu ? De baisse des cotisations en baisse des cotisations, c'est au final le salaire qui a fini lui aussi par baisser. Entre 1960 et 1990, le salaire d'embauche a été divisé par deux ! Ce qui a permis de nous faire avaler la pilule du petit boulot plutôt que le chômage. Mais là encore, on a eu et la précarisation et le chômage ! Et la misère de masse en sus !

Il faut entendre Bernard Friot dresser les comptes et dévoiler le visage tristement imbécile de la Macronie, qui est la mise à mal de la cohérence de notre appareil productif -on l'a vu avec l'affaire des masques, des test, de tout le système sanitaire français réduit à rien. Macron, c'est la mise à mal de la finalité de cet appareil productif, qui a fait de la France le pays le plus désindustrialisé d'Europe, et donc le plus vulnérable, à l'orienter uniquement vers la production de dividendes. Car l'économie française n'est rien d'autre qu'une immense pompe à fric qui ne cesse de faire ruisseler l'argent des pauvres vers les riches. Alors quel est l'enjeu ? Bernard Friot en pointe un certain nombre -il ne saurait être exhaustif : une révolution n'est pas le fait des penseurs, mais d'un Peuple enfin debout. Produire tout d'abord, en faire l'expérience, en dehors des normes néolibérales. Conquérir ensuite ce droit de la personne, non celui du profit : c'est la personne qui doit être reconnue comme productrice de valeur, et en conséquence, il faut lier le salaire à la qualification de la personne, non à celle du poste qu'elle occupe. Et refonder la dynamique qui a conduit à l'invention de la Fonction Publique. Il faut en quelque sorte centrer la démocratie sur le travail. Sans doute créer des caisses de salaire pour que l'entreprise ne paie pas ses salariés, mais se contente d'y cotiser. Créer aussi des caisses d'investissement pour se débarrasser des crédits usuriers proposés par les banques. Car «Attendre ses ressources des aléas d'un marché qu'on ne maîtrise pas : (est accepter une) inutile violence».

Bernard Friot, Vaincre Macron, éd. La Dispute, collection Travail et salariat, novembre 2017, 130 pages, 10 euros, ean : 9782843032899.

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 16:06

C'est surtout de l'inégalité patrimoniale dont il est question ici. Une inégalité peu étudiée, alors que 10% des terriens possèdent 70% du patrimoine mondial, les 50% les plus pauvres n'en possédant que... 2% ! Or ce patrimoine est désormais central dans la construction du statut social des individus, à l'heure où se paupérise la société salariale. Des transferts générationnels aux appuis familiaux, dans le contexte de domination sociale qui est le nôtre, on le sait : disposer de solidarités familiales est crucial. C'est en effet à la famille qu'incombe l'essentiel du soutien financier des entrants, comme des sortants de la vie salariale, que ce soit pour l'entrée dans la vie active, la retraite où les périodes de chômage. Sans parler de l'investissement familial pour les études, de plus en plus lourd. On assiste ainsi à la remontée du poids des héritages dans l'économie, à une époque où le rendement du Capital est plus élevé que le rendement du travail. L'héritage est même devenu central dans la dynamique des sociétés capitalistes contemporaines, une sorte de retour aux lois saliques !

Or, les écarts de richesse entre les hommes et les femmes n'ont cessé de croître en France, d'année en année. Au cœur de ce dispositif : la famille, où des mécanismes souterrains empêchent les femmes d'accumuler des biens ou les privent de la partie la plus structurante de l'héritage pour ne leur laisser que celle des compensations. L'étude a porté sur le dépouillement massif d'actes notariés, où se formalisent les arrangements familiaux. Nos auteurs y ont découvert que ces comptabilités intégraient des normes genrées, jamais explicitement exprimées, qui favorisaient les hommes.

Mais l'intérêt de cette étude va bien au-delà. Elle nous force à nous interroger sur les approches sociologiques de Durkheim à Bourdieu, qui fondaient principlament l'étude de la famille sur les liens qu'elle abritait, non ses biens. L'intimité familiale excluait par exemple le rapport marchand de la famille à elle-même. L'héritage était ainsi d'abord perçu comme culturel avant que d'être économique. Mais la famille de Durkheim ou de Bourdieu n'existe plus aujourd'hui. Elle est devenue une institution économique qui contrôle les richesses, les produit et les évalue. Le salariat nous avait donné l'illusion qu'elle était hors jeu économique. Les années 2000 auront finalement battu en brèche le grand récit familial construit par les sociologues des siècles passés. Voire les approches économiques des penseurs d'aujourd'hui : le Capital de Piketty par exemple, ne s'intéressait qu'aux ménages, non à ce qui se passe à l'intérieur du ménage. Or, en France, au bas de l'échelle sociale, les sans-dents ont un visage : celui d'une femme !

Le Genre du capital, comment la famille reproduit les inégalités, Céline Bessière, Sibylle Gollac, La Découverte, collection l'envers des faits, décembre 2019, 326 pages, 21 euros, ean : 9782348044380.

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 10:23

Une histoire, celle de sa vie, une vie entière passée à Aubervilliers, ex banlieue rouge. Qu’est- devenue cette banlieue rouge ? En 1917, son grand-père anarchiste avait débarqué dans la banlieue nord. Arrêté en 1918, emprisonné, il avait fait deux ans de travaux forcés à Toulon, avant d’y revenir. Enfant, Didier Daeninckx avait vécu dans la bicoque que ce grand-père avait bâtie de ses propres mains sur un terrain acheté à un copain. L’autre grand-père avait été maire de Stains. Lui, aujourd’hui, a quitté cette banlieue qui n’est plus rouge. Aubervilliers. Charles Tillon en fut le maire au sortir de la guerre de 39-45. Une ville que Laval avait dirigée ! Prévert et Kosma était venus aider Tillon. Aujourd’hui, d’y songer, c’est comme un rêve : à quoi ressemblent nos élus ? En 46, ces élus avaient soutenu et présenté un documentaire à Cannes : «Aubervilliers». Partout sortaient de terre des écoles sous la poussée d’un fort mouvement populaire.  Des stades, des bibliothèques, des théâtres, des cinémas d’art et essai, des centres de vacance. Le Conseil Municipal dotait les plus pauvres de croquenots, de culottes de velours, de pulls. Que sont devenues nos villes de banlieue ? Sans attendre le Grand Soir, partout dans la ceinture rouge la vie avait pris ses quartiers. On intégrait les populations immigrées. On n’excluait pas. Une contre-société s’était même mise en place, à travers les maisons de jeunes, les clubs de sport. Une forte solidarité reliait le monde civil au monde du travail. Une fraternité de combat, détruite depuis.  L’Espagne était dans le cœur de tout le monde, l’Algérie, le Vietnam. Lui, aujourd’hui, part, soulagé. Qu’est devenue la banlieue rouge ? Terre de solidarité, de lutte, de réflexion, d’expérimentation…

2014 : l’année de la bascule à ses yeux.  Mars 2014 même pour être précis : les municipales.  Avec un candidat pris de boulimie immobilière, protégé par une milice de voyous. Ancien ministre, ancien sénateur, ancien député… Une agglomération de 90 000 habitants. 28 000 inscrits sur les listes électorales, 70% d’abstention. Qu’à cela ne tienne : la Constitution lui remettait le Pouvoir, un pouvoir qui ne représentait rien. Que lui-même. Un maire élu avec 5% des voix ! Ses clients... Didier Daeninckx décrit cette politique de clientélisme, qui est la réalité du politique en France. Les 5% fidèles à leur patron. Les autres ? Il s’en fout : la Constitution donne le pouvoir, pas la souveraineté du peuple.  Aubervilliers aujourd’hui : une poignée de factieux tiennent tous les pouvoirs, symptôme de l’effondrement éthique de la France. Une poignée de factieux qui n’a laissé aux autres que l’économie souterraine pour survivre. «Ce qu’ils ont fait à ce territoire est indigne», écrit Didier Daeninckx. On peut l’extrapoler à l’étendue de tout le pays. Et puis l’Affaire, qu’il se rappelle : cette gamine d’Aubervilliers morte le 17 octobre 1961. On ne saura jamais combien d’algériens furent assassinés ce jour là. Son père avait été contraint de signer un PV en français, langue qu’il ne savait pas lire. Fatima Bedar avait 15 ans. On avait fait croire à sa famille qu’elle s’était suicidée. Cette même famille n’avait pas eu le droit de voir le corps. Jamais, jamais depuis, la vérité n’a pu éclater. Daeninckx se rappelle la plaque dans sa rue à la mémoire de Thomas Elek, du groupe Manouchian. Mort à 19 ans. Il avait fait sauter boulevard Saint-Germain une librairie fasciste, en posant sa bombe dans un gros bouquin évidé : Das Kapital.

Didier Daeninckx, Municipales Banlieue naufragée, éd. Gallimard, collection Tract, n°13, 3.90 euros, février 2020, ean : 9782072-894145.

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 12:00

Tchernobyl est en feu. Maîtrisé, nous dit-on. Mais un feu qui a de nouveau libéré et diffusé sur toute l'Europe ses particules radioactives... Aujourd'hui encore, des années après l'accident de 1986, la radioactivité est d'un niveau identique à celui qu'il était en 86 autour de la centrale... Les catastrophes nucléaires ne sont jamais ni circonscrites à un lieu, ni à une époque. Fukushima : un tiers des océans pollués. Quid du nucléaire en France ? Dans le parc le plus vieux du monde mais, tente-t-on de nous convaincre, le plus sécurisé au monde... C'est bien connu : les catastrophes n'arrivent qu'aux autres. Mais la Parisienne Libérée en relève huit au total, dont deux en France, passées sous silence il y a bien des années, tandis qu'on exhibait partout le Rapport Rasmussen affirmant que la probabilité d'une catastrophe majeure dans le nucléaire mondial était de 1 fusion non contrôlée tous les 17 000 ans... On serait donc statistiquement paré pour les 136 000 prochaines années... Soyons sérieux. Mais les états ne le sont jamais en ce qui concerne le nucléaire, la France moins que les autres, qui continuent d'affirmer que le nucléaire c'est l'avenir, quand son parc non seulement date des années 1970 mais, mieux : a été conçu dans les années 50... Sauf l'EPR, conçu... dans les années 90 -et dont personne ne veut plus dans le monde, tant son coût est faramineux. Faramineux toujours, le coût d'entretien de ce parc qui tombe en ruine et dont nous savons qu'à très brève échéance il va falloir nous en débarrasser... Comment ? Nul n'en sait rien : la France, qui a développé le parc nucléaire le plus imposant au monde, a fini par voir partir à la retraite ou a licencié tous ceux qui avaient développé une expertise à ce sujet... Si bien que pour le démantèlement de ce parc en ruine, nous allons devoir payer des experts étrangers... Et vite : le nombre d'incidents relatés par la Parisienne Libérée, discrètement avoués par EDF, est colossal : quasiment tous les jours. Et tous les trois mois nous passons de justesse à côté d'un accident majeur... Tout cela à cause de l'entêtement d'EDF et de quelques technocrates débiles qui n'ont rien trouvé de mieux que d'affirmer que pour garder notre indépendance énergétique il fallait continuer de rapiécer (littéralement, on en est là), les centrales nucléaires françaises... La transition écologique, c'est pas pour demain ! Non plus qu'un authentique débat sur le sujet. Du reste, dès ses origines, le nucléaire s'est soustrait à toute décision démocratique. La création du Haut Commissariat à l'Energie Atomique (le CEA), ne fut l'objet que d'une ordonnance (n°45-2563). En 1974, pareillement, Pompidou décida des grands chantiers de construction de ce fameux parc, vieux dès la naissance dans sa conception. Pourtant les solutions existent, qu'explore la Parisienne Libérée. Nombreuses. D'alternatives durables à cette combustion imbécile -les centrales ne sont à la vérité que de grosses bouilloires... Alternatives égrenées dans son ouvrage avec une intelligence folle. Comme ses journaux télévisés rythmés, dont il est dommage qu'elle y ait y mis fin. On la regrette !

Le Nucléaire c'est fini, La Parisienne Libérée, éditions La Fabrique, décembre 2019, 224 pages, 13 euros, ean : 9782358721875.

https://www.youtube.com/user/lilas14

https://www.youtube.com/watch?v=BhcHVGclVUk

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 10:20

Une enquête sur les sociétés Albert Frère et Paul Desmarais. Dans l'un et l'autre cas, des héritiers associés à des banques d'affaires, Le premier est belge. Enfin domicilié en Belgique, car la Belgique, il s'en fiche. Et quant à y être vraiment domicilié, c'est toute la question : seules ses entreprises déficitaires le sont, les bénéficiaires, elles, sont domiciliées ailleurs, loin, là où les impôts ne les atteindront jamais. Dans les paradis fiscaux. Et quant aux déficits des entreprises dudit groupe domiciliées en Belgique, ce déficit est programmé, calculé, arrangé pour qu'elles le restent pour l'éternité : celles domiciliées dans les paradis fiscaux absorbent tous leurs bénéfices. De sorte que les rentes des sociétés Albert Frère se font sur le dos du contribuable belge. Et c'est pareil pour Desmarais : seules les entreprises déficitaires sont domiciliées en France. Et tout cela est légal, voire encouragé par nos législations et la mise au pas des politiques nationales. Remarquez : Frère plume aussi la France. Frère ? C'était l'un des convives du Fouquet's. Son poulain, à l'époque, s'appelait Sarko. Puis Hollande. Puis Macron. Jadot demain ? Il s'en fiche du reste, ce ne sont que des gugus qu'il met en place : seules comptent ses rentes. Il ne prend ainsi jamais aucun risque : tant que les médias seront à la botte du patronat, aucune chance de voir un trouble fête l'emporter sur cette écurie de bras cassés qu'il pouponne. Grâce aux médias. Grâce aux instituts de sondage. Grâce aux grandes institutions liberticides : l'Assemblée Nationale, le Sénat et on en passe. Tout un monde stipendié qui lui assure ses arrières. Les milliardaires ne courent jamais aucun risque. Solidaires pour anéantir la société civile. Restaurer son esclavage. Une solidarité telle que l'on peut s'étonner de voir nos auteurs poursuivre leur essai par le portrait des deux milliardaires mis en cause. A quoi bon ? Les milliardaires sont tous pareils et ne se distinguent en rien les uns des autres. Aucune personnalité : ils sont vides. Regardez Bernard P. Entendez le vide sidéral de ses propos, regardez celui de ses expressions. Ces types ne respirent aucunement l'intelligence, mais la nullité la plus crasse. Pourquoi donc s'attarder sur leur carrière ? Leurs débuts ? A la fin, ce sont toujours les mêmes qui perdent : nous. Tout le reste n'est qu'une fable de magazine people pour nous faire croire que ces gens sont des acteurs de notre vivre ensemble. Et finalement, l'ouvrage se présente comme un gros livre écrit comme un roman qui ne sert à rien. Sinon quand même lever le voile sur les possibilités de manipulation qu'un système politique comme le nôtre offre à des individus qui n'ont aucune envergure en réalité.

Les Prédateurs, des milliardaires contre les états, Catherine Le Gall, Denis Robert, éditions du Cherche Midi, sept. 2018, 300 pages, 21 euros, ean : 9782749155937.

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27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 10:27

Non pas le retour des années 30, mais une interrogation : qu’est-ce qui les a rendues possibles ? En avons-nous fini avec le nazisme, le fascisme, le totalitarisme ? De haute ou de basse intensité, comme ce qui se trame à peu près partout en Europe aujourd’hui et particulièrement en France, où la dérive autoritaire prend un tour carrément totalitaire –sous couvert de protéger l’état, le pays, non le Peuple et sa souveraineté… Qu’est-ce qui pointe, de ces années, dans la lente transformation du néolibéralisme en illibéralisme ?

L’année 38 donc. Celle des accords de Munich. Celle du choix du déshonneur et du renoncement. Pourquoi cette lâcheté ? Les démocraties l’étaient-elles vraiment ? Etaient-elles vraiment «indécises» ? Comme frappées par un mal qui leur est propre ? L’étude de Michaël Foessel vient scruter ce consensus trop vite adopté contre les prétendues faiblesses du système démocratique, quand en réalité, ce sont les attaques contre ce système qui nous ont conduit tout droit à la faillite morale du pays…

Ecrit en 2018, l’ouvrage prend au l’année 1938 pour fil conducteur d’une réflexion sur ce que nous devenons. Un Parallèle. Qui ne manque pas de pertinence, à prendre pour mesure l’état de la presse en 1938, placé en miroir de celui des médias français en 2020…

Cela commence le 12 mars 1938, avec l’annexion de l’Autriche. Rien dans la presse au lendemain de l’Anschluss… A peine un article pour s’interroger vaguement sur ses conséquences. C’est que la presse ne veut pas mobiliser contre l’Allemagne nazie.

Le 10 avril, Daladier devient Président du Conseil. Le 15 avril, le premier numéro de «Je suis partout», l’organe de presse fasciste, raciste, titre : «Il faut mettre les français au travail». Ce sera désormais le mot d’ordre de Daladier, des parlementaires et de la presse. Daladier va se consacrer à promulguer ses Lois scélérates sur le Travail, entrelardées de décrets félons sur le statut des étrangers… La France raciste exulte. Toute la presse l’y encourage.

La «chute» de Léon Blum, au demeurant, s’est faite aux cris de «les Juifs au ghetto !», proférés en pleine session parlementaire. La presse française n’y a vu qu’un sursaut vertueux «que tous attendaient », unanime qu’elle est à souhaiter une «mobilisation morale» des français… Le débat français portera donc exclusivement sur ce «sursaut moral»,  à l’endroit de la question du travail et de celle des étrangers. C’est qu’il faut reconquérir la confiance du Capital… Les français se seraient trop longtemps installés dans l’oisiveté… Et déjà, partout, la presse s’en prend aux colporteurs de «fausses nouvelles», concernant l’Allemagne et le nazisme… Contre le «laxisme» des dernières années, toute la presse se dresse pour exiger plus d’autorité. Peut-être même faudrait-il «suspendre» à ses yeux les élections, pour n’avoir plus à redouter les égarements du vote populaire… Entre eux les médias se disputent ce bout de gras, chacun y allant de sa demande d’une «République autoritaire».

Un Peuple au travail, régénéré par l’exclusion des étrangers et de leur fainéantise congénitale… Les riches s’emportent dans les colonnes des journaux contre les miséreux qui osent encore rêver d’un Front Populaire pour soulager leur paresse…

Daladier s’attaque alors à toutes les avancées que le Front Populaire, sous la pression du Peuple Français, a dû initier. On débat des retraites par exemple. Blum voulait faire de l’année 1938 celle des vieux. Mais aux yeux des riches, l’état des finances publiques ne le permet pas. Il faut au contraire soutenir le Capital, accroître la fortune des riches qui, par ruissellement, permettra d’améliorer le sort des pauvres… Daladier multiplie les attaques contre la journée de travail, impose aux métallos 5 heures de travail supplémentaire contre une dérisoire hausse de leur salaire : c’est qu’il faut casser la semaine de 40h.

Les Lois travail sont votées dans un climat de terreur, toujours précédées d’une campagne de presse stigmatisant les dérives de la démocratie. Ses «faiblesses»…  Daladier taxe donc les bas salaires, augmentent les impôts des classes moyennes, autorise le licenciement de ceux qui refusent les heures supplémentaires, supprime les aides sociales, diminue le nombre de fonctionnaires qu’il remplace par des agents contractuels engagés sur des contrats civils temporaires. Il fait voter des Lois essorant les finances des départements, augmente les taxes sur les produits de consommation courante, le prix des tickets de métro s’envole, et il finit par abolir un samedi chômé sur deux.

Le 25 novembre, la CGT appelle à une grève nationale pour le 30 novembre 1938. Une formidable répression s’abat. La presse, unanime, fustige la CGT. Le gouvernement réquisitionne les fonctionnaires, fait arrêter les délégués syndicaux, les meneurs. Le matin du 30, les gardes mobiles sont partout. 1 000 manifestants sont arrêtés dans Paris. On emploie les gaz, 10 000 ouvriers grévistes sont licenciés. Toute la presse applaudit à l’échec de la CGT, embrayant le pas à l’extrême droite qui demande sa dissolution. Daladier et la presse française reçoivent le soutien de Hitler, qui se réjouit lui-même officiellement de cette défaite. Fin 38, l’Ordre règne sur la France. Mais la défaite est celle de la République Française. Défaite morale, politique, sociale. Le pays désormais sera gouverné par la force, non par le Droit.

Récidive 1938, de Michaël Foessel, PUF, avril 2019, 174 pages, 15 euros, ean : 9782130817505.

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28 janvier 2020 2 28 /01 /janvier /2020 09:05

La Terreur… Celle de 1793. Admise une fois pour toute et sans procès, comme l’abomination sinon l’horizon d’attente de toute révolution populaire… Celle qui débuta en fait avec les massacres de septembre 1792, dont nos commentateurs avisés oublient commodément les raisons. Celle qui décapita le roi de France, le 21 janvier 1793, et dont ces mêmes commentateurs oublient combien il aura été félon. 1789, matrice du totalitarisme ? Nombreux sont ceux qui ont connu les parallèles outranciers de Marc Fumaroli, et ceux du bicentenaire confié à François Furet pour défaire l’imaginaire de la Révolution Française. Il y aurait eu la «bonne» Révolution (1789 à 1790), celle de Condorcet et de Sieyès), et la «mauvaise»… Dont il ne faudrait conserver que l’image de  l’horreur. Quelle horreur ? Comment la France des années 80, celle de l’individualisme fanatique, aurait-elle pu comprendre, elle qui avait fait religion de défendre l’individu contre la nation, que la Révolution, elle, s’était enquis de protéger d’abord le Peuple souverain, menacé aux frontières, menacé dans son propre pays par toutes ces grandes fortunes qui ne rêvaient que de ré-asseoir au plus vite leur dictature ?

Eté 1793. Marat vient d’être assassiné. Les parisiens sont sous le choc et découvrent ces forces réactionnaires qui tentent de défaire ce qu’ils ont gagné sans parvenir encore à l’établir. Ils comprennent qu’il va de nouveau falloir «engager les corps» pour sauver le Droit, condition de leur Liberté. Le 10 août, les Tuileries sont prises. Le roi n’a pas désarmé les gardes suisses alors qu’il savait leur combat perdu d’avance. Le roi n’a pas voulu empêcher le carnage. Alors le peuple en armes s’est une nouvelle fois ré-emparé de cette Révolution dont on n’a cessé de vouloir le défaire. L’Assemblée est juste informée de cette prise. Le désaveu est total cette fois encore ! Le Peuple sait qu’il ne peut compter que sur lui pour faire avancer les choses. Tout comme pour la nuit du 4 août : il sait qu’il n’aurait jamais obtenu l’abolition des privilèges sans sa féroce ténacité. Août 1793 : les troupes étrangères se massent aux frontières pour venir restaurer la monarchie. Aucune réponse constitutionnelle n’est apportée au Peuple. En 1792 déjà ; le Peuple avait réclamé que l’on déclare «la patrie en danger». Mais, et ce n’est pas nouveau, toute la représentation française demeure dans l’ambiguïté.  Les massacres de septembre, à tout prendre, n’auront été ni aveugles ni barbares : le Peuple s’est vengé, parce qu’on lui refusait sa souveraineté. « Le peuple a le droit de reprendre le glaive de la Justice lorsque les juges ne sont plus occupés qu’à protéger les coupables et à opprimer les innocents » (Marat). Robespierre lira correctement ces massacres de septembre comme un acte de souveraineté du Peuple. Alors certes, on opposera la Loi des suspects du 17 septembre 1793, la création d’un tribunal Révolutionnaire… C’est le mérite de l’essai de Sophie Wahnich que de les mettre en perspective : il s’agissait de remettre de l’ordre, de limiter au contraire les massacres, d’éviter un bain de sang généralisé. Et si l’on veut jouer à dénombrer les victimes, on découvrira bien assez tôt qu’elles furent beaucoup moins nombreuses que l’imaginaire réactionnaire ne le laissa entendre. La Terreur de Robespierre, au final, a d’abord contraint les députés à pleinement reconnaître la Souveraineté du Peuple et à construire des bornes à la violence populaire. « Soyons terribles, affirmait Danton, pour dispenser le Peuple de l’être». Le souci de voir le Peuple se réaliser dans sa souveraineté n’était pas un combat gagné d’avance, ni une simple déclaration de principe. Son logos politique avait émergé dès les Cahiers de Doléances, mais les représentants de l’ancienne nation ne cessaient de l’empêcher de devenir le véritable acteur de sa souveraineté –ce dont nous avons hérité aujourd’hui, nous, les héritiers de Thermidor, qui enterra l’idée de souveraineté populaire.

Sophie Wahnich, La Liberté ou la mort, essai sur la Terreur et le terrorisme, La Fabrique édition, janvier 2003, réédition juin 2017, Paris, 112 pages, ean : 9782913372252.

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26 janvier 2020 7 26 /01 /janvier /2020 13:52

Il tue (Rémi, Adama, Zineb, Steve, Cédric, etc. …), mutile, éborgne, édente, ouvre les crânes, casse les jambes, les bras, les os, déchire les poumons, gaze les bébés, les enfants, les femmes, les vieillards, les hommes, frappe, cogne, bouscule, insulte et jouit, littéralement, de son impunité. Ses actes de cruauté, il n’en interroge jamais l’histoire : il est en dehors de l’Histoire. En dehors du lien social : par ses actes de cruauté, il est sorti de la communauté des hommes pour entrer dans celle des barbares. Bête féroce à tête humaine, il est littéralement devenu un être monstrueux.  Et il le sait : il cache son RIO, il dissimule son visage sous une cagoule, ses exactions par la haie de boucliers que ses « camarades » lui offrent. Il sait. Non qu’il en ait honte : il ne fait que se prémunir de toute action de la Justice à son encontre. Car il sait. Il a conscience de sa faute. D’une faute dont il ne sait pourtant trop dans quel ordre la situer, si c’est une faute morale ou une faute de goût. Mais il sait.

Il cache son Rio, dissimule son visage, s’engouffre dans les recoins des portes cochères pour martyriser ses victimes. Non qu’il ait honte : il veut échapper à son image, à cette image dégradante qu’il donne de lui et dont il sait qu’elle peut lui être préjudiciable. Il sait, il masque son Visage, l’escamote parce que ce Visage porte la marque de l’Absolu qui règle et désigne notre relation à autrui. Parce que le Visage (lisez Lévinas) EST l’expérience d’autrui. Alors intuitivement, il gomme ce Visage, pour ramener cette expérience au niveau de barbarie voulu. Il déshumanise son propre Visage pour mieux dégrader sa victime et la porter au même niveau d’obscurité que lui. Il sait, il se travestit parce qu’il a conscience d’être en dehors du Droit et jouit de sa cruauté –il n’a pas conscience d’être injuste : ce serait adopter un point de vue moral sur son comportement et ça, il ne le peut pas. Cela nuirait à sa jouissance. Cela provoquerait une rupture des équilibres conscient / inconscient. Lui nage en eau trouble, la condition de sa jouissance.

La violence policière, quand elle se prend pour sa propre fin, conduit la communauté des hommes à disparaître. Au-delà de toute régression animale que la jouissance de l’accomplir procure, elle signe cette dialectique redoutable qui conduit un peuple libre à l’esclavage. Par cette violence impunie, le flic s’arrache au discours de la Loi et œuvre à disloquer la société dont il ne fait plus partie. Détruite, déjà, par le niveau des violences acquises et leur impunité, chaque flic est ainsi encouragé à prendre sur lui l’initiative de la terreur. Chaque flic est appelé à jouir d’être devenu effrayant. D’être devenu une chose effrayante. Effarante. Une figure de l’effroi dans sa tenue de combat. Une figure de l’effroi qui repousse les limites du sacré : celle de la vie humaine. Quand l’impunité règne, il n’y a plus d’interdits. Or le sacré ne survit que protégé par des interdits.

L’impunité policière encourage chaque flic à franchir personnellement, individuellement devrions-nous dire, car ce faisant il abandonne toute dimension de « personne », engage donc chaque flic à franchir cette limite où plus rien n’est sacré, pour s’aventurer dans l’illimité de la régression où la violence n’a plus même de marques, n’est plus même un marqueur, n’est plus même une violence mais le lieu où exterminer devient possible. Dès le premier pas franchi, l’impunité ouvre à tous les autres, jusqu’au bout de l’horreur. Par sa puissance sur les corps qu’il martyrise, le flic impuni fait du corps humain le lieu où peut s’exprimer une jouissance sadique. Par ses actes de cruauté, le flic impuni détruit l’existence « juste ». Il dépouille le citoyen de ses Droits, de son identité politique, de son corps politique, pour transformer ce corps en matière biologique, quasi fécale : un déchet qu'il peut traiter à sa guise. Or le corps de tout Homme incarne la Déclaration de l’Homme et du Citoyen. Dépossédé de son existence politique pour être ramené à sa matière biologique, ce corps ne peut survivre. Ce n’est donc rien moins que le Salut Public qui est en jeu aujourd’hui : l’impunité policière dissout le lien social et politique. Il faut déclarer La Patrie en Danger ! La Loi outragée ! Car le fondement de la vie Publique ne peut être que politique, et cette impunité sort la police du politique pour la verser au registre du barbare.

photo recomposée d'après celles de Magnin / Lucas.

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 09:29

Avec un grand entretien abusivement titré : «A bas la propriété», alors que jamais Piketty ne s’est avancé jusque-là et pour cause : son projet n’est pas révolutionnaire, mais la tentative de sauver ce qui peut être sauvé, dans un «dépassement» du capitalisme qui ne le remettrait pas fondamentalement en cause. Au centre du compte rendu d’Alternatives économiques, l’immense et dernier ouvrage de Piketty : Capital et idéologie (seuil, 2019), fruit d’une vingtaine d’années de travaux menés par une équipe de chercheurs dans nombre de disciplines de ce que l’on considérait déjà comme feu les sciences sociales –j’ai encore en mémoire la réflexion d’un directeur de laboratoire du Collège de France qui me rétorquait il y a une bonne vingtaine d’années : «ça existe encore ce machin» ? Eh bien oui, et plus que jamais, Piketty leur donnant un surcroît de sens en ouvrant sa propre discipline aux apports de l’histoire, de la philosophie politique, de la géopolitique, de la sociologie et on passe, un chapitre entier de son essai, gros comme un livre, renouvelant les possibilités de l’analyse électorale ! On ne saurait donc trop conseiller de ne pas s’arrêter à ce dossier que propose Alternatives économiques, pour se plonger dans la lecture, sinon l’étude, d’un livre majeur de la production éditoriale française.

Sur quoi donc Alternatives économiques a centré son analyse ? Principalement l’idée que Piketty faisait le bilan de la dynamique des inégalités sur une longue période, oubliant peut-être un peu trop au passage l’ouverture géographique de l’essai, particulièrement vivifiante et qui permet de réévaluer les solutions imaginées en France depuis la Révolution française. L’autre volet crucial abordé, et dans l’article et dans l’ouvrage, est celui qui témoigne de l’engagement intellectuel et finalement politique de Piketty : l‘abandon par les partis de  «Gauche» des classes défavorisées -et non l‘inverse : les ouvriers n’ont pas déserté la «Gauche française», c’est elle qui les a expulsés de son champ de manœuvre électorale… Comment le PS est-il devenu le parti des diplômés ? Voilà sur quoi repose tout l’engagement de Piketty, je reviendrai sur cette question plus loin. Toute société, analyse pragmatiquement Piketty, construit sa légitimation des inégalités qu’elle va approuver. La nôtre s’est redéployée autour de l’idée mensongère de méritocratie, par exemple. Et d’un thème plus ancien sans cesse actualisé : celui que Piketty nomme l’idéologie propriétaire, qui s’est mise en place dès la Révolution Française, au moment où le Peuple en fut dépossédé par ses vibrants orateurs… Un discours confinant à la fable, que celui de la propriété comme mode central de régulation des relations sociales, présenté même comme source d’émancipation individuelle. On a vu le résultat : un propos aujourd’hui échoué sur l’injonction lamentable de Macron : devenir tous milliardaires… Piketty rappelle au passage que cette foi dans l’idéologie propriétaire a été telle, qu’au moment de l’abolition de l’esclavage, nos députés ont pensé à voter une indemnisation pour les propriétaires esclavagistes, pas pour les esclaves… L’analyse est fine, convaincante, tout comme le sont les propositions de Piketty pour réaménager le Capitalisme, ce qu’il appelle son «dépassement». Car il y a urgence, nous rappelle-t-il, si l‘on veut éviter une insurrection, voire une Révolution, toujours hasardeuse quant à ses lendemains. On en est arrivé crucialement là avec Macron, mais cela faisait un moment que la France était en marche vers l’affrontement des «élites» contre son Peuple, depuis 1981 très exactement, c’est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir des socialistes… Là a commencé l’abandon des classes défavorisées par les partis dits de «Gauche». Le résultat c’est qu’aujourd’hui, eh bien l’INSEE vient d’en témoigner en publiant hier ses statistiques sur l’étendue de la pauvreté en France : son taux a explosé, avoisinant les 15% de la population quand, dans le même temps, la fortune des plus riches explose elle aussi… Quant aux solutions explorées, elles sont toutes jouables, dès le cadre national, demain. De bons sens, d’équité qui ne grèverait pas beaucoup les plus fortunés, au fond celles de feu l’état Providence, certaines rappelant l’héritage gaulliste, ce «vieux truc gauchiste» du Général de Gaulle, comme disait Pompidou à propos de son idée de «Participation», approfondie ici, pour faire des salariés les propriétaires pour moitié de leur outil de production. Rien qui ne soit impossible donc. Seule condition : gagner les élections… Et c’est là que le bât blesse. D’abord parce que notre système électoral ne peut être analysé uniquement dans le cadre des institutions électorales : les médias par exemple, sont l’un de ses acteurs les plus décisifs. Tout le monde se rappellera l’injonction de Libération au matin du second tour : «Votez pour qui vous voulez, mais votez Macron»… Aux moments cruciaux, tous les médias auront à cœur de faire perdre l’élection à ce front de Gauche qu’espère Piketty, si tant est qu’il puisse exister : on se rappelle aussi que la candidature Hamon, que soutenait Piketty, fut l’obstacle majeur à l’élection de Mélenchon… Mais encore : la répression sociale féroce mise en place par Macron est aussi l’une des composantes du système électoral français et doit être analysée comme telle. Tout comme la désertion électorale des classes défavorisées. Enfin, Macron, dans l’analyse qu’en fait Piketty, dépasse le cadre de son électorat «inégalitaire-internationaliste», soit ce fameux quart qui l’a fait élire : son OPA sur le camp de la Droite classique est en passe de réussir, tout comme son OPA sur la droite réactionnaire, voire son OPA sur les terres de l’extrême droite. Macron rassemble autour de lui désormais le «camp bourgeois», auquel s’est ralliée cette gauche socialiste qui a expulsé les classes populaires de son champ électoral… Un camp qui va des socialistes à l’extrême Droite ! Mais qui maintient l’épouvantail de l’extrême Droite comme possibilité non seulement de repoussoir, mais de solution temporaire : ce camp pourrait bien faire élire l’extrême Droite, à sa botte également, juste le temps de rappeler les français à l’ordre bourgeois, tout comme Hitler représentait aux yeux des sociaux-démocrates de Weimar une solution : après l’épisode de l’extrême Droite au pouvoir, même un Sarkozy pourrait y revenir…

Le Monde selon Piketty, Alternatives économiques, octobre 2019, n°394, 4.90 euros.

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 09:01

Une enquête. Qui commence par de formidables planches dessinées, signées Baudoin. Pour raconter cette histoire triste à mourir : jusqu’à peu, l’Internationale demeurait hors du domaine public et il fallait payer des droits pour la chanter ! Imaginez ! L’hymne des travailleurs, poussé à tue-tête dans le monde entier, accompagnant presque toutes les luttes sociales ! L’hymne écrit et composé par Eugène Pottier et Pierre Degeyter, qui finirent tous les deux dans la plus extrême misère… L’enquête est passionnée, édifiante. On y découvre toute la biographie de Pottier, celle de Degeyter et de son frère, la confusion qui s’en suivit au niveau de la paternité de la musique et qui nous valut de devoir des droits à la Sacem pour « l’exploitation » du chant… On y apprend aussi dans quelle condition fut créée puis recomposée l’Internationale, ses versions successives au fil des âges, sa carrière, houleuse en France, la trahison socialiste à l’œuvre pour en saborder la nature, déjà… Et ces dernières années, l’Internationale confisquée par une mystérieuse entreprise de droit privé, collectant discrètement ses recettes : la Sacem n’a pas voulu révéler l’identité des entrepreneurs… Mais nos enquêteurs, têtus, ont fini par découvrir à qui appartenait le copyright, qui prit fin le 1er octobre 2017…

Les fantômes de l’Internationale, Baudoin, Elisabeth Thiébaut, édition La Ville brûle, septembre 2019, 128 pages, 19 euros, ean : 9782360121113.

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