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19 septembre 2018 3 19 /09 /septembre /2018 06:11

Ex-président du Parti du Peuple, Selahattin Demirtas est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 dans une prison de haute sécurité, à Erdine, en Turquie. Il s’est mis depuis à écrire. Des textes évidemment censurés pour la plupart, des nouvelles dont l’éditeur a réussi à en recueillir six, pour les publier enfin dans cet opus. L’Aurore fait référence au journal où Zola publia son fameux J’accuse (1898). Selahattin y raconte la dureté de la prison turque, ces cours de quatre mètres sur huit dont on ne finit jamais de faire le tour, la solitude à tout prendre meilleure que la brutalité des liens qui peuvent s’y tisser. Et puis le monde tel qu’il va en Turquie. L’histoire de Seher, le récit ahurissant d’une jeune fille violée que sa famille préfère assassiner plutôt que d’avoir à en reconnaître la tragédie. Il raconte l’effroi d’une culture ramenée un siècle en arrière, à dessein. Nazo, pris malgré lui dans la nasse d’une manifestation chargée avec une extrême violence par la police. Nazo coupable, sur son lit d’hôpital, forcément coupable, d’avoir voulu traverser cette manif au mauvais moment. Selhahattin raconte les violences policières, les blindés lancés à l’assaut des manifestants, les tirs à balles réelles. L’impunité totale des flics. Il raconte son pays livré à la misère, aux inégalités féroces. Il raconte ces contrats de chantier qui précarisent tout le monde et transforment tout le monde en esclave. Pour finir par sa lettre, pleine d’humour et d’intelligence, à la Commission de censure du courrier de la prison, s’inquiétant du métier que ses employés y pratiquent. Une longue lettre dans laquelle il raconte son enfance, dans un pays qui n’existe plus, et ce rêve qu’il a fait : le premier de la classe lui rendait visite, en prison, avant de se suicider.

L’Aurore, Selahattin Demirtas, édition Emmanuelle Collas, nouvelles traduites du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, 14 septembre 2018, 76 pages, ean : 9782490155064.

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18 septembre 2018 2 18 /09 /septembre /2018 06:52

Le titre porte à confusion : il s’agit en fait moins des boulots «à la con» que des emplois inutiles. Une confusion à laquelle David Graeber s’affronte depuis 2013 et qui l’oblige, cette fois encore, à passer beaucoup de temps à expliquer ce que ces «bullshit jobs» ne sont pas… C’est que… de l’autre côté de la rue n’existent que des boulots à la con, ou d’esclaves, -et encore, quand ils existent : rappelons que la France ne génère que 600 000 emplois selon l’INSEE, alors qu’elle compte 6 millions de chômeurs !-, et que nous sommes nombreux à le savoir ou à les vivre. Que sont donc ces emplois inutiles ? L’ouvrage en construit la définition et la typologie. Qu’est qu’un bullshit Job ?  Un travail inutile qui ne peut permettre au salarié de justifier son existence, écrit David Graeber, et dont la disparition ne se ferait même pas remarquer. Définition subjective ; mais tous ceux qui sont confrontés à de tels jobs le savent bien. Passons sur les exemples. Des boulots inutiles, on en trouve à la pelle dans les cabinets ministériels : ces consultants, ces pseudos experts qui n’ont d’autre fonction que de produire des écrans de fumée pour masquer la réalité de l’action gouvernementale. Et donc dans la communication. Paradoxalement, ils n’ont cessé de fleurir dans la société néolibérale, et bien davantage encore dans le privé que dans le public !  C’est que, comme l’explique l’auteur, «sur toute la planète, les économies sont devenues de gigantesques machine à produire du vent». Nous le savons bien tous, que par exemple le consumérisme forcené ne mène nulle part. Des machines à produire du vent… Enfin, oui et non : il y a une grande supercherie à croire que nous sommes entrés dans l’ère de la société post-industrielle : étudiant, chiffres à l’appui, les courbes de l’emploi industriel à la surface de la planète depuis 1945, David Graeber démontre aisément qu’en réalité, non seulement l’emploi industriel n’a pas disparu, mais qu’il a même progressé. Nous n’avons fait que délocaliser cet emploi,  créant au passage une nouvelle classe d’esclaves bien loin de nos portes mais pas moins réellement soumis à des rapports d’esclavage. Alors certes, nos sociétés occidentales semblent être entrées dans une nouvelle ère économique, celle de l’économie de services. Mais là encore, à ses yeux, courbes à l’appui, l’économie de service n’est qu’une vaste fumisterie : elle ne représente même pas 20% des emplois aujourd’hui. En réalité, ce sont les emplois dits de l’information qui n’ont cessé de croître. Mais jusqu’à ce jour, aucune étude sérieuse n’en a fait ni le tour ni le bilan. Des emplois liés à la montée en puissance du capitalisme financier. Des emplois utiles ? En fait le détour par les graphiques proposés par Graeber nous ouvre les yeux : depuis les années 70, la courbe de la productivité a fait un bon tout simplement hallucinant. Tandis que celle des salaires s’est mise à stagner. Cette augmentation de la productivité est telle, qu’en réalité nous pourrions ne travailler que 15 heures par semaine, sans que cela ne change rien à l’état de l’économie des pays avancés. Mais alors, pourquoi nous contraindre à travailler toujours plus désormais, et toujours plus longtemps ? Les raisons, nous dit l’auteur, sont morales et politiques, plutôt qu’économiques. Depuis les années 70, les nantis ont bien compris qu’offrir du temps libre aux classes dominées pouvaient être dangereux. Le travail est un outil de domination, non d’émancipation, dans nos sociétés occidentales. Voilà pourquoi nos éditorialistes, à longueur d’ondes, en prêchent la nécessité. Ceux-là ne sont en fait que les prédicateurs hypocrites chargés de taire la violence psychologique inouïe du travail tel que conçu dans nos sociétés occidentales, pour mieux nous y assujettir. Mais d’autre part, et c’est là qu’on retrouve l’idée d’une création massive d’emplois inutiles, les masses d’argent tout à fait ahurissantes générées par les bénéfices de ces nantis, ont fini par leur ouvrir un appétit de domination nouvelle. On croit d’ordinaire et on veut bien nous obliger à le croire, que la société néolibérale est obnubilée par le souci de l’efficacité et de la rentabilité. Observez-la fonctionner : c’est tout l’inverse qui arrive. La gabegie est partout avec elle. La gabegie et la sottise : la financiarisation de la société en est la preuve. On évoque les algorithmes de trading à haute fréquence, «si complexes» nous assure-t-on, que seuls des polytechniciens peuvent comprendre de quoi il retourne et construire les bénéfices qui demain ruisselleront pour nous faire mieux vivre, quand dans la réalité, l’essentiel des bénéfices de la finance lui vient des Dettes artificielles que législature après législature, ces nantis s’emploient à générer artificiellement. «Le secteur de la finance est une vaste escroquerie», affirme David Graeber, avec raison. Ce capitalisme financier donc, n’a cessé de produire une bureaucratie parasite : administrateurs, consultants, experts... Une structure en réalité féodale, dépensière, dont le seul but est de maintenir à flot un système néo-féodal d’allocation de la richesse : le fameux ruissellement ne concerne qu’une poignée de la population enrôlée au service, ou plutôt à la cour de nos quelques nantis, un système au sein duquel l’argent est déversé pour des motifs politiques et non économiques. Ce qui explique entre autres les monstrueux salaires accordés à certains, quand même ils auraient ruiné l’entreprise qu’ils manageaient… En cascade, l’emploi n’a aucune autre vocation que celle de discipliner, d’enfermer ou d’inféoder. On le voit, la création d’emplois inutiles est une nécessité pour l’Ordre nouveau qui s’est mis peu à peu en place, une nécessité dans laquelle s’est enfermé cet Ordre Nouveau, au risque de tout détruire, l’humanité comme la planète.

Bullshit Jobs, David Graeber, éditions LLL, septembre 2018, traduit de l’anglais par Elise Roy, 410 pages, 25 euros, ean : 9791020906335.

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 08:38

Le berlusconisme, pas Berlusconi, ni le Cavaliere, malgré la force de la propagande centrée sur sa personnalité, qui l’a porté et maintenu au pouvoir pendant près de vingt ans ! Vingt ans de marketing politique dont nous commençons, en France, à découvrir les effets délétères. Vingt ans «d’entreprise Italie», comme on nous exhorte aujourd’hui à célébrer l’entreprise France. C’est dire l’intérêt d’un tel ouvrage. Non pas tant pour révéler cette idéologie que nous connaissons bien, celle du fric, simplissime dans sa communication sinon grossière, mais pour mieux comprendre ce dont cet amoralisme est le nom. Le berlusconisme donc, que l’on aurait tort de prendre à la légère ou d’oublier sitôt disparu. Quelle idée républicaine (on ose à peine employer ce terme) recouvrait-il à travers son mépris affiché, assumé, revendiqué, des règles républicaines ? Même si l’ouvrage est passionnant pour les perspectives qu’il ouvre sur l’histoire italienne, ou au travers de ses études méticuleuses du lectorat berlusconien, il m’est apparu, certes dans une lecture orientée, plus passionnant encore dans son examen de la transformation des fondements du politique en Europe, dont il propose une explication inquiétante à travers l’épopée berlusconienne, depuis l’effort des néo-libéraux pour stériliser la vie politique nationale, jusqu’à la montée en puissance de l’hégémonie de la classe politico-médiatique. Explication que l’on peut sans la trahir appliquée à la France : à Droite, à Gauche, depuis Sarkozy, il n’a plus été question que de reprendre en main ces partis constitués pour en faire des outils de contrôle du haut vers le bas, aptes à rompre définitivement avec ce qu’ils auraient dû être dans une démocratie fonctionnant sainement : des outils de représentation de la base vers le sommet. Avec Macron et son mouvement, on a l’ultime caricature de ce qui se pratique en Europe désormais pour  geler le débat d’idées. C’est le point de bascule de toutes ces pseudos démocraties qui ont dérivé déjà vers ce «libéralisme d’extrême droite» que décrit si bien l’auteur, en enterrant définitivement le but qu’un Popper fixait au politique dans un régime démocratique : celui de privilégier la question de savoir comment contrôler celui qui gouverne, plutôt que celle du prochain Caudillo à suivre. Quant au berlusconisme, au fond, il n’aura pas été un échec si on lit bien l’ouvrage de Giovani Orsina, en ce sens qu’il n’a jamais cessé de peaufiner son Plan B : l’héritière du berlusconisme, c’est l’extrême droite.

Le Berlusconisme dans l’histoire de l’Italie, Giovani Orsina, Les Belles Lettres, préface et traduction de Frédéric Attal, mai 2018, 328 pages, 21 euros, ean : 9782251448312.

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 08:53

Daté, Marx ? Henri Pena-Ruiz s’emploie à démontrer brillamment le contraire. Pour le comprendre, il faut partir de son analyse des trois âges du capitalisme. Marx fut le contemporain de ce que l’on a coutume d’appeler le Capitalisme primitif, ou le premier âge du capitalisme. Un capitalisme sans complexe, débridé, partant triomphalement à la conquête des marchés selon sa seule logique de profit maximum. Fort du triomphe de la bourgeoisie au sortir de la Révolution Française, aucun droit social ne venait alors limiter sa course. Par millions, les travailleurs ruraux s’exilèrent pour venir mourir dans ses fabriques. La bourgeoisie conquérante détruisait tout, pour ne laisser entre les hommes que «le froid intérêt», supprimant «la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange», et se livrant à l’exploitation «ouverte, éhontée, brutale», des hommes et de la nature. Réduisant les rapports humains à de simples rapports marchands, Marx expliquait comment les marchés emportaient tout et détruisaient tout sur leur passage, à commencer par les traditions les plus ancrées, pour bouleverser les rapports sociaux existants à leur seul avantage. Très vite, les travailleurs, les ouvriers, comprirent que sans leur résistance, le déferlement de la fureur capitaliste allait être non seulement pour eux-mêmes, mais pour l’humanité et la nature, le plus effroyable saccage que la terre ait connu. L’entrée dans le deuxième âge du capitalisme se fit sous la pression des masses ouvrières, entre 1870 et 1970 pour le dire vite, qui par leur volonté, leur sacrifice et leur intelligence limitèrent les effets meurtriers de ce capitalisme sauvage. Le capitalisme fut obligé de composer avec d’autres exigences, sociales, et pour tout dire humaines. Mais de nouveau à la fin des Trente Glorieuses, dans les années 1970, le capitalisme fort du capital accumulé grâce à la rente pétrolière principalement, se mit en tête de lever tous les freins à son exploitation cynique du monde. Le néolibéralisme n’a cessé depuis de partir à l’assaut des conquêtes sociales, au point que nous connaissons aujourd’hui le plus fantastique assaut jamais orchestré dans le monde contre notre humanité, rien moins. La mondialisation financière a vu le triomphe idéologique du néolibéralisme, avec l’immense complicité des médias. Et l’on retrouve finalement aujourd’hui cette sauvagerie que Marx dénonça en son temps, à travers la plus ahurissante régression politique et sociale jamais accomplie depuis des siècles. «La Loi du dividende maximum caractérise notre monde», affirmait Marx en 1848. La bourgeoisie, continuait-il, qui ne peut exister sans jeter l‘ensemble des rapports sociaux dans «l’insécurité perpétuelle», s’est lancée à l’assaut du monde pour faire de ce monde un vaste marché artificiel et «tout mettre en exploitation». Après avoir «enlevé à l’industrie sa base nationale», voici que le credo du libéralisme, celui du prétendu libre échange, ne cache même plus sa vérité : cette «liberté d’écraser le travailleur». Le ressort du capitalisme est le même aujourd’hui qu’il y a deux siècles ! Avec cette différence qu’aujourd’hui, c’est une vraie guerre qui est menée contre les peuples et les individus. La mondialisation est une guerre de domination définitive, antihumaniste, effroyable. Ce «Capitalisme inhumain» que dénonçait Marx dans les années 1848, nous le voyons tous les jours à l’œuvre, aux yeux duquel l’homme n’est qu’un moyen, un «résidu facultatif d’une logique d’enrichissement qui ne se connaît pas de limite». Et aujourd’hui de nouveau, «le rapport de force est outrancièrement favorable au capitalisme». Ne nous cachons pas les yeux, même si partout la colère gronde. Destruction du code du travail, des services publics, des Communs, le visage du capitalisme mondialisé a réintroduit de nouvelles  de figures de la misère, de la pauvreté, tant son «succès éclatant s’assortit de la régression sociale la plus terrible». Marx parlait d’Hubris capitaliste, qui procède par la destruction systématique de tous et de tout, y compris de la nature. Prédateur de l’homme, il l’est également de la nature. Nous y sommes. L’urgence et notre responsabilité sont d’affirmer notre humanité face à sa furie dévastatrice. Et cela en sachant qu’il n’y aura pas de «quatrième âge» du capitalisme, mais sa fin, ou la nôtre.

Karl Marx, philosophe de l’émancipation, un cours particulier de Henri Pena-Ruiz, Frémeaux & Associés, direction artistique : François Lapérou, Claude Colombani et Jules Frémeaux. 4 CD.

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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 07:10

Quelle est la finalité de l’Education ? Eduquer ou Instruire ? Instruire, répond Luc Ferry : l’enseignement relève de la sphère publique, l’éducation de la sphère privée. L’élève d’un côté, l’enfant de l’autre. Mais certes, on ne peut instruire sans éducation préalable. Mieux : l’instruction est impossible sans ce préalable. Convaincant quand il nous dresse le tableau des discours en jeu au fil des siècles, Luc Ferry l’est moins quand il tente d’asseoir son raisonnement sur une philosophie du «travail», de l’effort si l’on préfère, qui aurait subi le contrecoup des pédagogies post-soixante-huitardes, privilégiant à l’excès le jeu au travail scolaire. Moins convaincant, parce que toutes les pédagogies expérimentées, voire désormais mises en œuvre par le ministère lui-même, comme la classe inversée, ne se résument pas à jouer en classe… Peu convaincant en outre, parce que le sacro-saint modèle du mérite républicain qu’il défend mordicus, ne peut aujourd’hui cacher l’hypocrisie et le vide sidéral qui en forment la matière et la réalité. Il manque ainsi à son propos une réflexion pédagogique plus pertinente sur ces modèles qu’il met en cause et qui nous éloigneraient du goût de l’effort, tout autant qu’il manque à son discours la réalité des chiffres, dans une France plus inégalitaire que jamais. Pour autant, le constat qu’il dresse des «difficultés» du système scolaire français reste en partie pertinent et inquiétant : 35% des élèves qui sortent du primaire sont en grandes difficultés de lecture ! La faute à notre laxisme face à l’enseignement de la grammaire par exemple, qui est à ses yeux un patrimoine (oubliant au passage qu’au XVIIème siècle, les réformes de la langue française et de sa grammaire avaient pour point commun de les rendre compliquées, afin d’écarter les gueux de leur maîtrise), un héritage qui commande un apprentissage rigoureux, loin des fadaises de l’auto-construction des savoirs. On veut bien… D’autant que Luc Ferry songe à des causes plus profondes, qu’il nous explicite enfin. La racine du mal se trouve à ses yeux dans un vrai changement épistémologique qui affecte l’humanité tout entière. Elle tient dans ce paradigme qui est devenu la puissance d’unification de l’Esprit, qui structure en profondeur notre relation au monde et à nous-même, celui de l’innovation permanente, ou pour reprendre la formulation de Schumpeter qu’il affecte tout particulièrement : celui de la destruction créatrice. Le nouveau balaie l’ancien, doit le balayer même dans nos sociétés néolibérales capitalistes fondées sur l’impératif de consommation de masse, qui commande le renouvellement incessant des usages que nous faisons du monde, de ses objets tout comme de nos vies.  L’homme contemporain ne peut y échapper, son salut, dans cet environnement indépassable qu’est le capitalisme global passe par son adhésion à cet impératif. Impératif qui du coup provoque une sorte de schizophrénie de l’électeur de Droite –Luc Ferry emploie le terme-, attaché aux valeurs de la tradition, mais contraint de faire tourner la machine capitaliste, qui a besoin d’un peuple de consommateurs, plutôt que d’un peuple réfléchi… Et qui donc impose la destruction des traditions, de toutes les traditions, à commencer par celles qui fondent la vie scolaire bonne… Quels remèdes dans ces conditions ? Et c’est là qu’on ne peut plus suivre du tout Luc Ferry : il y aurait d’un côté la bonne destruction créatrice, de l’autre, la mauvaise destruction créatrice… Si bien que l’on pourrait choisir et que cette liberté qui nous est offerte in fine ruine son argumentation : la destruction créatrice n’est donc pas un paradigme structurant notre épistémê. Bien… Voilà qui laisse de l’espoir à la critique des discours néolibéraux : le monde peut tourner autrement. Attelons-nous à le transformer !

Politique et Philosophie de l’Education, Luc Ferry, Frémeaux & Associés, livre audio, Direction artistique : Lola Caul-Futy Frémeaux, durée totale d’écoute : 2h33 minutes, 5 novembre 2015, 2 CD MP3, ASIN: B01CUWT79U.

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15 juin 2018 5 15 /06 /juin /2018 06:34

Simmel avait déjà démontré, en son temsp, que l’aide fournit aux pauvres, sous couvert d’assistance, n’avait de raison d’être que de subvenir à leurs seuls besoins vitaux, se présentant in fine comme une série de mesures techniques de maintien des pauvres dans l’exclusion.

"L’assistance publique occupe, dans la téléologie juridique, la même place que la protection des animaux", observait-il. Personne, par exemple, n’est puni pour avoir torturé un animal, mais pour l’avoir fait ouvertement. Idem des pauvres : personne n’est punissable, car personne ne les malmène ouvertement.

Par ailleurs, Simmel observait l’absence de droit des pauvres à être aidés : le pauvre n’a aucune légitimité à porter plainte. Il n’existe pas de droit opposable du pauvre en cas de défaillance de l’assistance, tout comme il n’existe pas de droit opposable du sans-papier plongé pourtant dans une situation de précarité telle, qu’elle menace sa vie. Cette élimination du pauvre de la chaîne juridique est ainsi ce qui peut se concevoir de pire du point de vue des Droits de l’Homme. Si bien que le pauvre, en tant que pauvre, peut bien certes appartenir à la réalité historique de la société, juridiquement, il est "sans âme". Et placé de force en dehors des espaces auxquels, pourtant, il appartient : ceux du milieu historique réel. Cette négation l'enferme de fait dans une totale négativité de son être, le renvoyant à la typologie du lien social conflictuel. Le devoir d’assistance, après le discours de Macron, ne sera plus un devoir de secours mais de stigmatisation du pauvre, dans le seul but d’en contrôler les déplacements avant de les nier purement et simplement pour l’enfermer là où sa vie prend son seul sens possible aux yeux des néolibéraux : son élimination.

 

Georg Simmel, le Pauvre, éd. Allia, traduit de l’allemand et présenté par Laure Cohen-Maurel, janvier 2009, 92 pages, 6,10 euros, EAN : 978-2-84485-300-4

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 06:50

De quoi avons-nous peur ? L’entrée en matière du philosophe Pierre-Henri Tavoillot promettait un beau questionnement :  la peur était, à l’entendre, le principal sujet de la philosophie. De la peur de la mort à celle de l’avenir, voire à celle du passé qui nous hante. J’attendais, à entendre son introduction, Tavoillot évoquer Homère, le moment Calypso de la rupture du grand poète avec la mythologie pour entrer de plain-pied dans la réflexion philosophique sur la Vie Bonne. Mais non, Tavoillot poursuivait, de convention en banalité, une réflexion de classe de terminale, évoquant l’homme sage, capable de   s’arracher à ses peurs. Rien de bien nouveau, de la philosophie de comptoir solidement arrimée à ses poncifs. Et puis très vite, le propos a tourné à l’aigre. C’est que Tavoillot entendait nous parler de cet apparent paradoxe d’une société, la nôtre, qui n’aurait jamais été aussi sécure et cependant jamais aussi apeurée. Et de dérouler le fil de ces «grandes et petites peurs» de nos concitoyens, devant l’emploi, la nourriture, les boissons, le climat, etc. Une infinité de peurs insignifiantes à ses yeux, alors que nous vivrions une époque «formidablement» sécurisée – et Tavoillot d’évoquer ces assurances prises sur le chômage, l’éducation, la santé, que sais-je encore, pour balayer nos peurs vétilleuses d’un geste las, préférant à ces anxiétés misérables l’évocation de l’épouvante millénariste qui confinerait au grotesque dans le cas du catastrophisme écologique, une autre superstition écartée d’un revers méprisant de la main comme une diablerie contemporaine… Tavoillot devait pourtant en rajouter sur ce chapitre, tant la peur millénariste lui paraissait digne d’intérêt, pour évoquer cette fois la construction de nouveaux «diables» dans ces dénonciations de l’industrie agro-alimentaire dont nos contemporains comploteurs jurent qu’elle «conspire secrètement à nous empoisonner»… Allons bon : Monsanto voudrait nous empoisonner ? Le glyphosate, dangereux ? Une farce, à ses yeux, que celle de méchants laboratoires pharmaceutiques et autres Bayer, jadis occupés à expérimenter sur des êtres humains dans les camps de concentration ces médications de rêve qui allaient déferler sur nos sociétés, soit disant engagés aujourd’hui dans un complot mondial contre notre santé… Ces dénonciations, affirmait-il, ne seraient que procès en sorcellerie, alors que, objectivement, «on aurait tous des raisons de se réjouir ». Ben voyons… Mieux : à l’entendre, dans cette société d’assurance et de confort qui est la nôtre, la peur serait devenue un impératif, tenez-vous, encouragé par des médias, critiques de notre situation sociale et politique… La peur serait même devenue une vertu, un devoir, inscrit dans la faconde du déclin de l’occident… Alors que, tenez-vous toujours, il est «possible de vivre sereinement» dans nos démocraties... Sereinement ? Oui, devait-il nous assurer, mais à certaines conditions. Et là, cela vaut son pesant d’or de l’écouter : à la condition de ne pas remettre trop en cause l’Etat, le Marché et l’Assurance (un concept fourre-tout qu’il s’est forgé pour évoquer sans doute ce qu’il reste de feu l’état providence), ces trois «sécuriseurs» (dans le texte) de nos existences. Vous avez bien lu : les trois piliers sans lesquels notre sécurité vacillerait… Entendez bien : la condition de notre vie bonne serait de ne pas les remettre en cause, voire de ne pas trop leur en demander puisque c’est tout ce qu’il nous reste et qu’à tout prendre, ce reste, même ramené à sa part congrue, n’est pas pire que… quoi au juste ? Vivre au Moyen Age, empoigne-t-il en exemple… Quelle fumisterie ! Il faudrait donc simplement «mieux combiner» ces trois sécuriseurs, plutôt que de vouloir mettre autre chose à la place, désir qui, de toute façon, n’exprimerait à ses yeux qu’une «nostalgie infantile»… Les bras nous en tombent… Dans quel monde Tavoillot vit-il ? Les peurs qui s’expriment en France seraient illégitimes, déraisonnables, irrationnelles ? Vraiment ? Le chômage de masse, la misère de masse, la précarité de masse et on en passe, de ces lois qui jour après jour détricotent justement ce pilier de «l’assurance» qu’il nous refile enrobée d’un vague tissu de ratiocinations philosophiques… Les peurs des français seraient infondées ? Et que dire de son mépris des mises en garde que jour après jour nous discernons, ahuris, devant la catastrophe écologique qui se prépare ? Ah, mais c’est que Tavoillot n’a voulu prendre pour interlocuteurs que ces illuminés prophètes de la fin du monde… Sérieux ? Quand la leçon de Fukushima n’est pas de faire en sorte que cela n’arrive plus, mais de nous y habituer ? On pourrait multiplier à l’infini les raisons de ne pas écouter Tavoillot se faire le chantre d’une Marche béate vers la soumission au Marché et s’en détourner, décillé. Mais quand le même prétendu philosophe ne sait même pas se documenter convenablement et ignore par exemple les études d’un Robert Hunter Wade sur les mesures de l’étendue réelle de la pauvreté dans le monde, ou celles d’un  David Dollar, ou les réflexions des Agamben, Critchley, Springer sur la Démocratie et ses typologies, on ne peut qu’en être scandalisé qu’il faillisse à ce point à sa tâche de philosophe. A moins qu’il ne se soit fait lui-même idéologue de cette terreur dissimulée qui déferle sur le monde et qui a nom néolibéralisme.

La peur, du point de vue philosophique, Pierre-Henri Tavoillot, éd. Frémeaux & Associés, mai 2018, 3 CD MP3, durée d’écoute : 3h 34 minutes, 29,99 euros, ASIN: B07CRN5CPZ

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 07:38

Jusqu’à la réforme de 2014, les contributions obligatoires (le fameux 0,9%) finançaient les OPCA. Depuis, les versements conventionnels ne représentent plus qu’un quart des besoins de financement des formations… Du coup la recherche de compléments de financement est devenue un enjeu économique pour ces OPCA, changeant profondément la nature de leur métier et leur imposant de nouvelles stratégies de développement, voire de survie tout court. Et bien évidemment, la logique de service public a dû là encore céder le pas à la logique marchande. A priori, tout le monde s’entendait à y voir un bienfait : les OPCA allaient devoir se remettre en cause plutôt que de gérer la simple collecte fiscale. De fait, aujourd’hui cette collecte ne représente pas plus de 10% de leurs activités. De moins en moins banquiers, de plus en plus «conseillers», on  imaginait qu’ils allaient mettre en place des structures cohérentes et pertinentes sur les objectifs à long terme de la formation en France. Dans la réalité, les OPCA ont basculé vers une logique commerciale de court terme, destinée à satisfaire les attentes les plus immédiates des entreprises, lesquelles, pour une grande part, ne réfléchissent guère plus loin que le bout de leur nez… Là encore, la logique de l’intérêt général, évacuée, n’a pas donné lieu à une puissante réflexion sur le long terme dans le financement de la formation en France…

Profonde mutation de l’offre des services des OPCA, Céreq, Bref n°362, mai 2018.

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 08:58

Aucun régime n’a la force qu’on lui prête. Rappelez-vous l’URSS, rappelez-vous le mur de Berlin, rappelez-vous le vieil Est s’effondrant comme un château de cartes sous son propre poids. L’assaut donné par Macron à l’intelligence, aux acquis sociaux, ses millions de grenades lancées pour tuer, mutiler, terrifier, ses sbires lâchés dans les rues contre les migrants, contre les Rroms, contre toutes les populations fragiles n’y feront rien. Tout cela s’évanouira sous son propre fardeau et malgré sa tentative de réinsertion d’une classe politique au bout du rouleau. Car plus personne ne croit leurs mensonges, ni les discours fumeux d’une classe médiatique discréditée à vie. Mais dans le même temps, à l’heure où notre survie sociale, politique, voire notre survie tout court en tant qu’espèce est menacée, il est temps de comprendre, comme l’explique Simon Springer dans son essai, «qu’une politique fondée sur l’attente du changement ne libérera jamais personne de quoi que ce soit». L’action prévaut, ici, et maintenant, pour ouvrir demain à autre chose que la nuit qu’ils nous promettent. Chaque instant de l’expérience du changement a lieu aujourd’hui même, comme la ZAD de NDL l’a démontré, sa répression ne témoignant que du danger que représente son expérience salvatrice. Refuser l’oppression quotidienne, non pas vivre l’espoir comme un futur improbable mais réconfortant, mais l’arrimer aux gestes qui déjà nous propulsent ailleurs. Alors commençons donc de rompre définitivement avec la litanie des fausses promesses. L’ordre néolibéral est un vide sidéral. Nous savons que nous pouvons transformer le monde, qu’«il suffit d’un geste  de courage, de bienveillance, de solidarité». De solidarité… Ce que partout l’on voit fleurir et s’épanouir dans cette géographie fragmentée des luttes qui ne cessent de témoigner de la vérité de notre situation et non de cette fixité myope d’un monde battu que les médias voudraient nous faire avaler par commodité et par hargne. Il est temps, oui, de relire, comme nous y invite Simon Springer, Elisée Reclus et Pierre Kropotkine, quand plus que jamais la possibilité de la liberté passe par cette prise de conscience : rendre possible des liens non hiérarchiques entre nous, contre la violence du souverain. Il est temps de renforcer ces liens de solidarité, de redonner sens aux Communs. Le Capitalisme, indépassable ?  Le néolibéralisme, la seule issue politique ? La société néolibérale investit beaucoup d’énergie et d’argent pour rendre cette idée vraisemblable –et très peu à tenter de le vérifier. A bien y regarder, rien ne tient de ses promesses. Alors oui, «le changement commence toujours n’importe où et partout, ici et maintenant, car demain n’arrive jamais s’il n’est pas déjà là» (Simon Springer).

Pour une géographie anarchiste, Simon Springer, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, éditions Lux, collection Instinct de liberté, mai 2018, 304 pages, 18 euros, ean : 9782895962618.

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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 09:35

Depuis le fameux mensonger Make the Planet great again, une pluie de rapports s’est abattue sur la France de la transition écologique repoussée aux calendes, ainsi que sur les formations, étrillées pour mieux réaliser cette forfaiture… Car il est bien entendu en macronie que ce n’est pas seulement des couleuvres et du glyphosate qu’En Marche nous fera avaler, mais l’arrogance de tout un système littéralement criminel, destiné à faire rendre gorge à notre humanité. Quid donc de la formation promise dans ces conditions ? La réalité, étudiée par le Céreq, c’est qu’en matière d’écologie, l’offre est restée négligeable. C’est-à-dire non seulement dérisoire, mais qu’aucun effort n’a été fait pour en cadrer les savoirs. Elle se caractérise donc par une grande «diversité» (quelle pudeur) et une grande instabilité des savoirs proposés, entre expertise élevée et n’importe quoi. Et bien évidemment, aucun moyen financier n’a été prévu pour améliorer cette situation… Voire même : la belle hypocrisie gouvernementale a confisqué la majorité des budgets alloués au secteur pour lancer ses comm’ mensongères, chargées de masquer son énième trahison. Bien sûr, tout cela est révélé à mots très très couverts par le Céreq, qui ne veut pas voir son maigre pécule rogné encore et ses missions réduites à néant… Alors parlons «savoirs». Peu de référentiels existent, nous dit le Céreq. Ce qui n’étonnera personne, car sous Hulot, il n’est pas question de faire le moindre pas en direction d’une agriculture plus saine par exemple… Les formations, explique pudiquement le Céreq, «peinent à trouver leur modèle économique». En clair, cela signifie que faute de financement public, elles doivent se tourner vers le marché. En conséquence, aucun corpus de savoirs stables n’est disponible. Le flou règne, qui a l’avantage d’autoriser le gouvernement à le mettre en avant pour invoquer un frein théorique à sa volonté de développer ce type de formation. La boucler est bouclée, le tour est joué. L’ignoble et le cynisme ont de beaux jours devant eux… L’enquête «Former Vert» le confirme, qui montre que pour l’essentiel, notre transition écologique est confiée à des organismes privés. Or, cette même enquête révèle qu’il existe une vraie demande de formation dans la jeunesse, ainsi qu’au niveau des demandeurs d’emploi. Qu’à cela ne tienne : nombre d’entreprises se sont positionnées pour capter cette conscience écologique et proposer des formations coûteuses, sinon bidon, qui ne débouchent sur rien. Si : flouer des jeunes prêts à débourser des sommes folles par souci écologique de notre avenir...

Les différents visages des formations continues à visée écologique, Céreq n°363, 1er trimestre 2018, bulletin du Centre d’étude et de Recherche sur les qualifications, issn 2553-5102.

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