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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 10:18

25 000 êtres humains meurent chaque jour de faim dans le monde. Martin Caparrós en dresse l’état des lieux, pays par pays, au plus près des êtres qu’il a vu mourir. Il raconte ainsi cet hôpital de fortune, cette femme soulevant son enfant pour l’attacher sur son dos comme le font les mères africaines pour porter leurs enfants. Sauf que là, l’enfant est mort et ce qu’elle ramène, c’est son cadavre. Martin Caparrós raconte nos compassions oubliées : le Biafra dans les années soixante. Nos promesses oubliées : l’Occident promettait d’éradiquer la faim. Il le pouvait. Mais aujourd’hui, on ne parle plus des enfants affamés du Tiers-monde, qui ne s’appelle du reste plus ainsi. Ils n’existent même plus, même s’ils sont des milliers à mourir chaque jour : leur famine est devenue routinière. La disette, chronique. Comme au Sahel, en Somalie, au Bengale, etc. … Des centaines de millions d’êtres humains, pas loin du milliard, vivent au quotidien la famine. On ne sait combien exactement. On ne compte plus. Il en meurt beaucoup, voilà tout. C’est trop loin de nous, sur le plan de l’imaginaire. Peut-on imaginer une vie où il n’est pas possible de concevoir si l’on pourra manger demain ?  Peut-on imaginer une vie qui se ramène à rien ? Juste trouver à manger. Pas grand-chose au demeurant. Jamais un vrai repas. Impossible à imaginer n’est-ce pas : c’est tout juste si on se demande comment se nourrissent les migrants en France, les mineurs abandonnés dans nos propres rues. Ceux qui n’ont aucune visibilité dans notre monde de communication. Près d’un milliard d’êtres humains meurt de faim. Ces mots ne revêtent aucun sens. « Mon livre est un échec », affirme Martin Caparrós. Un échec parce qu’il ne sert à rien. Parce que ces 900 millions d’êtres humains ne seront pas sauvés. Ils vont mourir. Ils meurent. Toutes les 5 secondes, 1 enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Tandis que dans son état actuel, l’agriculture occidentale est capable de nourrir 12 milliards d’êtres humains. Comment parvenons-nous à vivre en sachant que ces choses existent ? Pays par pays, Martin Caparrós étudie les structures de la faim. Au Niger, c’est simple : tracées par l’occident, les frontières ont dessiné le pays le plus désolant de la planète, où les ¾ des terres sont stériles… Martin Caparrós a également enquêté auprès des médecins : c’est quoi, avoir faim ? Que se passe-t-il quand on a faim ? La réponse est terrifiante : un corps affamé est un corps en train de se manger lui-même. Sucre, graisse, masse musculaire. Tout y passe. Sans compter que cet affaiblissement généralisé l’expose à tous les virus. La peau elle-même servira de combustible. Elle se fendille, le corps se recroqueville et chaque étape fait mal. Mais il n’en a pas fait le sujet de ses réflexions. Le sujet de la faim n’est pas la faim, mais celui de l’humanité des hommes. Aïcha, Ismaïl. Ils sont 2 milliards en réalité, dans le monde, à souffrir d’insécurité alimentaire. Et 900 millions à en mourir. Dont 20 millions de nourrissons qui naissent avec des carences. Car les femmes représentent 60% des affamés. Des mères sous-alimentées qui nourrissent des bébés sous-développés. Martin Caparrós rapporte des témoignages précis, des noms, par milliers, des personnes qu’il a rencontrées. Hussena, Marïama, Abdelaziz. Des millions, qui vivent dans des régions pour lesquelles le FMI a décrété un jour que les états ne devaient plus subventionner leurs paysans. Concurrence oblige. Ni leur garantir un prix d’achat minimum. Ni réguler les prix. C’est cela, la réalité de notre responsabilité. Entre 1980 et 2010, la part de l’aide internationale accordée à l’Afrique agricole est passée de 17% à 3%. Dans le même temps, l’Amérique et la France par exemple, subventionnaient leur agro-agriculture en y investissant 300 milliards de dollars par an. Et cette agriculture industrielle rachetait les terres en Afrique, liquidant là-bas, loin, les exploitations familiales : il fallait mieux utiliser les terres agricoles, affirmait-elle, les mettre au service du commerce mondial du café, du thé, du soja OGM, etc. … L’Afrique, peu à peu, devint l’otage des marchés internationaux contrôlés par les multinationales occidentales. Si bien qu’entre 1980 et 2010, brutalement, la production locale fut remplacée par des denrées alimentaires importées d’Occident… Privés de débouchés, des millions d’agriculteurs africains furent jetés dans la plus extrême misère. Parmi les 50 pays les plus pauvres, 46 achètent aux pays riches plus de denrées alimentaires qu’ils ne leur en vendent. Alors que pendant plus d’un siècle, l’Afrique était exportatrice net de denrées alimentaires. Mais la logique de la mondialisation libérale était à ce prix. John Block, secrétaire agricole de l’administration Regan n’avait-il pas affirmé que : « l’idée selon laquelle les pays en voie de développement devraient se nourrir eux-mêmes est anachronique. Ils doivent plutôt s’en remettre aux produits étasuniens, dans la plupart des cas moins coûteux »… Les africains devaient ainsi abandonner cette activité, alors qu’aux 2/3, ils étaient paysans… Pouvons-nous encore parler de famine dans ces conditions ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un génocide de basse intensité parfaitement orchestré par les pays occidentaux ? Où la bourse de Chicago, créée il y a une vingtaine d’année, et où les denrées agricoles sont cotées en bourses comme des valeurs quelconques, tient lieu d’arme de destruction massive ? Songez : on gagne 50 fois plus d’argent à spéculer sur le blé qu’à le produire. C’est ça la réalité de notre responsabilité.

La Faim, Martin Caparrós, traduit de l’espagnol (argentin), par Alexandra Carrasco, Buchet-Chastel, octobre 2015, 782 pages, ean : 9782283028865.

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7 mars 2018 3 07 /03 /mars /2018 07:57

Résultat d’une enquête menée sur deux cohortes, l’une de la génération 1998, l’autre de celle de 2010, à travers un dispositif mis en place pour les suivre sur dix ans de vie professionnelle. Et les résultats de cette étude sont plus troublants que ne le donnent à penser leurs analyses... Celles-ci montrent par exemple que paradoxalement, l’inquiétude a grandi pour la génération 1998, diminué pour celle de 2010. Est-ce parce que la conjoncture économique lui paraît plus favorable ? Eh bien non, pas du tout ! Les jeunes de 2010 sont «moins inquiets», parce qu’en fait ils ont intériorisé comme une fatalité la dégradation de la conjoncture économique, du marché de l’emploi et donc de leur propre avenir ! Il n’y a pas lieu de se réjouir devant un tel sentiment ! D’autant qu’on y découvre qu’ils ressentent un vrai soulagement à décrocher un emploi… précaire ! Ils se sont ainsi habitués à la précarité, qui leur est devenu un mode de vie normal ! Cela, quel que soit le niveau de diplôme, qui ne semble plus en mesure de garantir leur sécurité professionnelle. On découvre ainsi que même les docteurs demeurent majoritairement inquiets quant à leur avenir professionnel. Et bien évidemment, cela n’étonnera personne, les femmes sont les plus inquiètes, conscientes qu’elles sont de la discrimination à l’emploi qui continue de peser sur leur vie ! Cette inquiétude en outre ne change pas avec l’ancienneté dans l’entreprise. Il est frappant de découvrir qu’aux yeux de tous, la détérioration des conditions de travail est intégrée comme un signe normatif, tout comme l’absence de perspectives professionnelles  et la crainte du déclassement statutaire. Un trouble que renforce la législation du travail, perçue comme globalement anxiogène.  Sans oublier que les effets délétères du comportement au travail se traduisent aussi en termes de performance ou d’engagement, à mille lieux du discours néolibéral ambiant…

D’une génération à l’autre : l’inquiétude des jeunes en question, Céreq, Bref n°361, février 2018, issn : 2553-5102.

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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 10:01

Ultime réforme du baccalauréat ? Pas sûr, chaque nouveau ministre voulant laisser son empreinte dans une histoire trop ancienne pour qu’elle s’en lasse... Une réforme donc, sans nouveaux moyens ni guère de réflexion sur les espaces chargés de la mettre en œuvre : les écoles, les collèges, les lycées… On fera avec l’existant, et qu’importe si l’existant dit tout le contraire de la réforme… L’occasion alors de s’interroger aussi sur ces espaces dont nous avons besoin, enseignants, élèves, parents, pour étudier dans de bonnes conditions. Il est loin certes, ce temps où l’on construisait des bâtiments de carton qui prenaient feu au moindre souffle, et où la République logeait les enfants dont elle se détournait hypocritement. Reste qu’on nous demande de penser à l’intérieur de cadres architecturaux souvent dépassés.

Une salle de classe peut-elle modifier un état d’âme ? Tout comme un bel édifice. Mais qu’est-ce qu’un bel édifice ? Alain de Botton en déroule l’histoire depuis la Renaissance : qu’est-ce qu’un bel édifice ? Interrogation majeure dans l’histoire des civilisations, qui donna lieu chez nous à la réalisation d’une architecture oscillant entre le sublime et le ridicule. A partir de quoi construire ? Depuis l’ornement ou bien pour répondre à telle disposition d’esprit ? John Ruskin pensait que nous attendions tous deux choses de nos bâtiments : nous voulions qu’ils nous abritent, et qu’ils nous parlent. De quoi parlent les établissements scolaires ? Ne répondons pas trop vite à cette question. Pas, en tout cas, avec la hâte des spécialistes qui font et défont au gré de leurs convictions. De quoi nous parle la salle de classe ? Qu’est-ce que sa frontalité ordonne ? On sait qu’elle voudrait nous parler de choses importantes. L’enseignant est justifié à nous le rappeler. Mais touchantes ? Dans quelle vision d’eux-mêmes les espaces scolaires maintiennent-ils les élèves ? Les entretiennent-ils d’une vision décidable d’eux-mêmes ? On sait les valeurs que ces lieux voudraient encourager. Mais les aspirations ? Alain de Botton évoque dans son essai cette expérience troublante dans la cathédrale de Westminster : «Au bout de dix minutes dans la cathédrale, des idées qui auraient été inconcevables à l’extérieur commençaient à paraître raisonnables»… L’Eglise, tout comme la République, ont pensé les lieux d’apprentissage comme des lieux de dévotion, capables de nous rendre meilleurs… Peut-on croire en de tels lieux ? Leçon visuelle et droiture morale, il y aurait beaucoup à dire des cartes de géographie accrochées dans les salles de classe, par exemple… Mais passons. L’école de la République était la gardienne d’un état d’esprit au fond. Voici qu’elle veut aujourd’hui consacrer la maturité comme une sorte de nouvelle vertu républicaine…

Tout enseignant peut adhérer à l’idée de travailler à rendre ses élèves plus matures. D’un élève qui «échoue», ne dit-on pas volontiers qu’il est «immature» ? Il s’agirait ainsi, comme l’évoque Freud, d’aider chaque élève à dépasser «les résidus de (son) enfance»… Mais la maturité est-elle une notion biologique ou psychologique ? Et dans quelle cadre l’école va-t-elle la faire entrer ? Dans son analyse de la maturité, Edmond Marc en évoque la définition coutumière, qui en fait un aboutissement, une stabilité, l’achèvement biologique d’un processus de développement… Tout en soulignant que la psychologie n’a jamais vraiment fait sienne ce terme, emprunté et renvoyé plutôt à sa compréhension biologique. On sait ce que Foucault pensait de l’effacement des catégories politiques au profit des catégories biologiques... Mais admettons que seul son emploi métaphorique prévaudrait. Au lycée, il ne s’agirait donc plus seulement d’instruire, mais d’interroger le point de développement «normal» d’un enfant ? Sommes-nous toujours dans le pédagogique, là ? Ne sommes-nous pas plutôt déjà dans l’idéologie ? Car qu’est-ce que le bon développement de la personne ? On rejoint ici le questionnement sur l’architecture scolaire en France, qui dit tout, sauf le souci du développement de la personne. Comment y naître à soi ? Quand en outre, comme le rappelle Edmond Marc, «l’individu ne porte pas en lui-même, comme pour ce qui relève de l’instinct, un schème de développement fixé par avance». Faudra-t-il que l’école lui en fixe d’autorité les termes ? Cette école dont l’architecture, précisément, relève la plupart du temps d’une logique de panoptique et où les adultes semblent justement missionner pour surveiller les élèves et les dissuader d’explorer une vision décidable d’eux-mêmes ?

A lire, sur la maturité, le très intéressant article d’Edmond Marc : le mythe de la maturité :

https://www.cairn.info/revue-gestalt-2010-2-page-33.htm

 

Alain de Botton, L’architecture du bonheur, Le livre de poche, coll. Références, juillet 2016, 338 pages, 8,30 euros, ean : 9782253126843.

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13 février 2018 2 13 /02 /février /2018 09:28

Même lorsque l’espérance nous concerne au plus intime de notre être : car comment pourrions-nous espérer sans aussitôt prendre soin de l’espérer d’autrui ?

Nous avons exclu, dans notre société, l’espérance des pauvres. L’économie néolibérale nous impose de tourner le dos non seulement à leur espérance, mais d’abandonner aussi toute forme de justice sociale. Il faudrait abandonner les déshérités, les réfugiés, lâcher des territoires entiers, des villes, des quartiers, précariser toutes les activités humaines marquées par le souci de l’autre, déposséder des communautés entières et finalement nos vies de leur puissance d’espérer, «c’est-à-dire de leur capacité de se comprendre», affirme non sans force Frédéric Boyer. Une déraison sur laquelle il nous faudrait méditer longuement dans une société dont «on» défait les coutures jour après jour, dont «on» saccage jour après le jour le Vivre Ensemble pour feindre de nous étonner que personne n’y comprenne plus personne… A longueur d’ondes, «on» nous rabâche le discours mortifère de la prétendue realpolitik qui commande que les mêmes, toujours, consentent à leur propre sacrifice et à celui de leurs enfants. Face aux réfugiés, aux sans-papiers, aux déshérités du monde, ce refus d’accueillir leur espérance dégouline comme l’injurieuse philosophie d’un monde indigne. Pourquoi donc notre société refuse-t-elle tant l’espérance ?, s’interroge Frédéric Boyer. Parce qu’elle est, justement, une dignité refusée ? Parce qu’une vie qui espère est aussitôt une vie qui agit ? Qui ne renonce plus à elle-même ? Une vie qui se libère ? L’espérance, nous dit-il, est la catégorie du commencement politique et son temps est le présent, non le futur. Creusant dans l’aujourd’hui un chemin de vie et non de mort. Et donc, certes, il n’y a pas d’espérance sans révolte. Entendons-nous : nous parlons de cette sorte d’espérance libérée de toute platitude, où espérer est se confronter au démesuré. Où espérer n’efface pas le pire, mais l’habite. Où espérer est renoncer à la triste défaite des lendemains qui devraient chanter et dont on sait qu’ils ne chantent jamais. Car ce n’est pas cela, espérer. Ce n’est pas attendre les prochaines élections, ni saluer la victoire de Mitterrand naguère, qui sut tourner le dos à nos espérances et trancher dans ce gras de l’espoir que son élection avait promu. Espérer, c’est agir notre capacité à vivre ici, et maintenant. C’est une façon non pas d’attendre, mais de prendre à bras le corps sa vie, d’ouvrir, ici, dans l’adversité, un possible dont on ne sait rien et dont la réalisation n’importe pas encore. Espérer, c’est un appel, un souffle dans lequel on sait différencier l’acte d’espérer de l’objet de l’espérance : car c’est la promesse qui seule peut ouvrir à sa réalisation. Espérer, c’est faire advenir notre puissance d’être et cette vie meilleure que nous nous promettions. C’est s’exercer à ce Bien que nous réclamons tant, c’est se lier à ce dont on nous prive. Non annoncer des lendemains qui chantent. Et c’est sans doute la raison pour laquelle, cet élan déjà là, on voudrait le voir s’éteindre à tout jamais dans l’immonde déraison néolibérale. Frédéric Boyer a raison d’affirmer que nos sociétés néolibérales se caractérisent par la désertion de l’acte même d’espérer. Car l’espérance inquiète. Car l’espérance intrigue la vie parce qu’elle est une reconnaissance fondée sur la gratuité. Et parce qu’elle a la sagesse d’introduire l’incertitude dans l’horizon de sa gratuité : espérer, c’est se laisser guider par ce que nous ne connaissons pas encore. C’est, d’abord, la contestation aveugle du tragique de la destinée humaine, un projet radical, grandiose, en vue d’une vie véritablement humaine, portée par de vraies valeurs, où l’être humain serait une fin et non un moyen. Et c’est pourquoi elle est, déjà, libération contre toute attente. Sans même se préoccuper de produire le monde à venir, elle est ce monde déjà advenu, dans l’effraction du monde présent. Espérer, c’est habiter le maintenant de l’événement et non tirer des plans sur la comète. C’est accueillir ici et maintenant la venue d’un temps qui jamais ne s’achèvera, c’est une forme de l’action politique qui ne repose pas sur un idéal abstrait mais exige un travail sur soi constant, et sur l’aujourd’hui exécrable qu’on voudrait nous voir épouser.

Frédéric Boyer, Là où le cœur attend, P.O.L., septembre 2017, 188 pages, 15 euros, ean : 9782818043769.

http://www.joel-jegouzo.com/2018/02/la-ou-le-coeur-attend-frederic-boyer.html

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30 janvier 2018 2 30 /01 /janvier /2018 08:59

On savait la pollution atmosphérique, le gaspillage scandaleux sinon criminel de l’eau dans des régions qui en manquent, les millions de tonnes de déchets qui font de l’Himalaya la poubelle la plus haute de la terre, les pollutions innombrables et ces invraisemblables croisières vendues comme un loisir non seulement de détente mais de santé, sur des bateaux gigantesques sur les ponts desquels la pollution est supérieure à celles des villes les plus polluées du monde… On savait les violences faites aux cultures baptisées d’exotiques et condamnées au folklore le plus abject, en pays Dogon par exemple. On savait qu’à défaut de redistribution des richesses on assistait en fait à la marchandisation du monde, des cultures et des êtres, les produits dits ethniques manufacturés en Chine désormais. On savait qu’on nous vendait partout des fac-similés à défaut d’originaux : Lascaux 1, Lascaux 2, Lascaux 3, demain vendus comme objet de consommation et implantés dans n’importe quelle partie du monde. On savait que ce monde récréatif qu’on nous propose n’était qu’une attraction payante au plus vil prix. Mais ce qu’on ne savait pas, c’était que le tourisme était réellement une arme de destruction massive des peuples et que les outils de cette destruction avançaient sous le couvert d’une fausse protection. Celle de l’UNESCO en particulier, et de son fameux Patrimoine Mondial de l’Humanité, qui marchandise des villes entières : voyez le mont Saint-Michel, voyez Saint-Emilion, Carcassonne, Avignon, ramenés à de déprimantes mono-activités. Voyez le canal du midi et voyez le Tibet avec ses faux monastères en béton. Voyez, justement, le Xinjiang chinois et sa route de la soie, qui a permis à la Chine de siniser des régions non chinoises pour recouvrir les civilisations islamiques qui la gênaient. Prenez l’exemple de Kashgar, cette vieille ville musulmane dont des quartiers entiers ont été détruits et les maisons restantes confisquées, avec leurs familles, pour faire place à un tourisme lissé, après sa labellisation. Voyez son centre-ville à péage, détruit à 85%, où la culture «authentique» est devenue une attraction payante, où les familles subsistantes sont sommées d’ouvrir leurs portes aux touristes, sommées d’exhiber un mode de vie plus traditionnel qu’il ne l’a jamais été. Voyez comme on y a folklorisé de force les habitants qui ont pu y rester. Et rappelez-vous les émeutes de cette même population dans les années 2009, refusant sa déportation, sa folklorisation : elles ont fait plus de 200 morts, tandis que le monde entier se réjouissait de voir Kashgar classée au patrimoine mondial de l’humanité ! Voyez ce qu’il en reste aujourd’hui, les rares habitants tenus en laisse et vendus dans les packages touristiques offerts aux étrangers… Et interrogez-vous sur la chose. Comment est-ce possible ? Le label ne vaut pas protection ? Non ! Au contraire : il expose, fragilise, condamne et vend aux plus offrants lieux et populations. C’est sans doute la raison pour laquelle cette hypocrisie est si bien orchestrée et qu’au Comité du Patrimoine Mondial, seuls 21 pays ont le droit de siéger. Occidentaux évidemment, pour la plupart ! C’est peut-être la raison pour laquelle à la tête de la Commission Nationale française du Patrimoine Mondial de l’Humanité on trouve une directrice d’agence de pub et un banquier d’affaires venus tout droit de chez Rothschild… Ouvrez vos yeux : le tourisme n’est pas une activité culturelle. Le type d’échange qui s’y joue repose sur le mensonge, la vénalité et l’esclavagisme…

Le Tourisme arme de destruction massive, Jean-Paul Loubes, édition du Sextant, juillet 2005, 164 pages, 18 euros, ean : 9782849780497.

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 09:18

Il s’agit des deux textes de conférences données par Alain Badiou au lycée Henry IV et à l’ENSBA. Devant les élèves d’Henry IV, Badiou évoque tout d’abord ce conte de l’aventure humaine, vieille d’à peine 200 000 ans… Qui ne fait donc que commencer. Une histoire, assurément, dont il ne convient pas de désespérer : elle balbutie. On le voit bien, répétant ses soubresauts infantiles, ou prétendant arrimer l’espèce à on-ne-sait quel égoïsme fondateur qui lui serait consubstantiel. Une histoire dont il ne faut pas désespérer, tant l’humanité a montré, en si peu de temps, qu’elle pouvait bouleverser sa trajectoire. A l’intérieur de cette histoire minuscule, celle du capitalisme. Microscopique à l’échelle humaine, infinitésimale à l’échelle de l’univers. Avec son ordre social dominant dont on nous dit fort puérilement qu’il est la fin de l’histoire humaine, qu’il est indépassable, du moins le moins pire de ce que l’on pouvait espérer… Vous parlez d’une philosophie ! Un ordre dédié à la jouissance d’une caste étriquée, qui a réservé à des milliards d’individus le seul espace de la survie... Une histoire dont on nous dit qu’il ne faut pas la contrarier, que cela pourrait être pire. Alors c’est justement là, nous dit Badiou, qu’il faut taire notre pessimisme et faire preuve de persévérance. Car c’est là que se joue le fait que l’humanité n’est qu’au tout début de son existence historique. Voyons les choses autrement : cette histoire obtuse du capitalisme victorieux, nécessairement victorieux, n’est pas à la hauteur des potentialités de l’humain. Nous en sommes tous convaincus. Elle n’est qu’un développement momentané de notre trajectoire, une maladie infantile qu’il nous faut surmonter. Et tous nous savons que nous avons besoin d’une nouvelle révolution comparable à celle du néolithique, pour avancer enfin décisivement. Mais dans l’ordre de l’organisation sociale de l’humanité cette fois. Car nous savons tous que nous avons besoin d’un nouvel élan qui liquiderait l’énormité du motif que nos sociétés exhibent désormais sans pudeur : ces inégalités qu’on nous assure indépassables. Alors bien sûr, au niveau de chacun d’entre nous, cet espoir d’autre chose n’est pas sans appel. Reste en effet, pour chacun d’entre nous, un  long chemin à parcourir, à travers en particulier l’inévitable confrontation à l’autre. Pour nous aider à nous remettre en marche, Badiou nous livre quatre textes qu’il nous faudrait réfléchir. Quatre auteurs : Hugo, Sartre, Lacan, Hegel. Pour réfléchir où ça commence : espérer. Où ça commence : agir. Où ça commence, la relation à l’autre.  L’autre, cet énigme centrale du discours de Lacan, qu’Hugo pensait résoudre simplement à prétendre que le partage n’était au fond qu’une simple impulsion évidente. Cet autre dont Sartre a fait moins l’enfer que ce point de bascule de ma conscience et qu’Hegel, enfin, dans la dialectique du maître et de l’esclave, a saisi comme une histoire qui devait s’écrire dans la rencontre de deux consciences. Voilà le point essentiel : cette rencontre, cette institution de la conscience dans une rencontre biaisée où le maître, in fine, ne parvient jamais à être autre chose qu’un état infantile de la conscience, stade qu’il ne dépassera jamais, tandis que l’esclave déjà campe sur les rives de la réflexion. Voilà où poursuivre notre histoire, qui est à bien des égards celle des dominés, sinon des esclaves d’une caste imbécile. Notre histoire qui, d’être celle des dominés, invite nécessairement à créer les nouvelles figures de la pensée qui sauveront l’humanité de ses balbutiements criminels. Car l’invention ne peut être que du côté de celui auquel le maître a tenté d’extorquer une reconnaissance factice : seul l’esclave «devient», dans l’altérité au maître, qui ne sait, lui, que camper dans le camp retranché de son déploiement immature.

Je vous sais si nombreux, Alain Badiou, éditions Fayard, coll. Ouvertures, 25/10/2017, 72 pages, 5 euros, ean : 9782213705330.

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 13:45

La tragique histoire de l’agriculture en France depuis la guerre de 14-18… Une agriculture rattrapée d’abord par de grandes crises, dont celle du doryphore dans les années 30, qu’elle sut pourtant combattre et gagner par des traitements que nous qualifierions aujourd’hui d’écologiques. Mais ce devait être la dernière fois. Après la guerre de 39-45, on ne laissera pas les agriculteurs développer de traitement naturel, on passera au DDT. C’est que les pontes de ce qui deviendra l’INRA se sont entichés des manières industrielles développées par les américains, expérimentées sur les survivants des camps ! La France regarde donc avec fascination ce qui existe à Chicago depuis 1893 : ces abattoirs mécanisés où passent la moitié du bétail américain, ou ces champs immenses aux rendements magiques. Très vite, des dynasties familiales se jettent dans la bataille de la «modernisation» de l’élevage et de l’agriculture française. Telle la famille Dabatisse, à l’origine de l’impulsion des JAC (Jeunesses Agricoles Catholiques), proche de de Gaulle et farouche partisane de ce qu’elle nomme le progrès agricole : la mécanisation, le remembrement et l’emploi massif du DDT dans les champs… En 1961, Edgard Pisani, proche des mêmes, impose ce modèle unique, en déclarant par exemple le 20 février 1965 : «La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande»… L’INRA, dont la direction est entièrement composée d’amis des grandes dynasties agro-industrielles (déjà), fournit la justification scientifique : les pesticides ? Quoi de plus utile au peuple français… L’agriculture française ne sortira plus de ce modèle. Les collusions entre les instituts scientifiques, l’administration de l’état et les intérêts privés y veilleront : les paysans seront sommés de déverser des tonnes de produits toxiques dans leurs champs. Il en va du rang de la nation dans l’agriculture mondiale. La FNSEA viendra achever le verrouillage, entre les mains de multinationales interdisant toute sortie de ce modèle, avec la bénédiction de l’état français. Le désastre agricole national est assuré,  désormais les terres agricoles sont objet de spéculation et ses produits, à vrai dire si peu comestibles, n’intéressent que pour les bénéfices qu’ils permettent d’engranger. Du désastre on s’apprête à franchir une étape supplémentaire, celle de l’épouvante alimentaire, une bombe à retardement qui devrait exploser dans les prochaines générations...

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, Fabrice Nicolino, édition Babel, coll. Essai, octobre 2017, 98 pages, 6,50 euros, 9782330086565

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 06:21

Dans son fantastique essai de géopolitique de la tomate concentrée, Jean-Baptiste Malet revisite l’histoire, telle qu’écrite par les historiens à la solde du libéralisme. Heinz donc, qui est resté l’opérateur principal de cette sale histoire du concentré de tomate qui déferle aujourd’hui sur le monde. L’occasion pour J.-B. Malet de revenir sur ces trop belles pages écrites à la gloire de l’entreprenariat américain. Une histoire qui débute à Pittsburgh, berceau mondial de l’agro-agriculture industrielle, dès la seconde moitié du XIXème siècle, et avec elle, l’histoire mythifiée des Etats-Unis d’Amérique, à travers la saga de la famille Heinz, partie de rien, arrivée au sommet à force de travail et d’abnégation… En oubliant d’emblée la hargne de Heinz à l’égard de Pittsburgh, que Jean-Baptiste Malet rappelle. Pittsburgh, ville ouvrière qui, l’été 1877, connut un immense mouvement social qui conduisit à la formation d’une Commune de Pittsburgh, six ans à peine après l’exemple parisien ! Commune oubliée, rayée des manuels d’histoire, vaincue dans un bain de sang par l’armée. Une Commune dont Heinz tira pour conclusion qu’il valait mieux employer des populations fragiles dans ses usines, à savoir : des femmes, si possible de moins de 14 ans… Tant les ouvriers avaient montré qu’ils étaient capables de se passer des patrons pour faire tourner leurs usines… Pour éviter les grèves, raconte l’histoire officielle, Heinz promut une direction «paternaliste»… Qui se concrétisa par la création, dès 1890, au sein même de ses usines, d’un département de sociologie d’étude des comportements ouvriers ! Le volet paternaliste sans doute...

Car pour le reste, face à ces cohortes de gamines, il mit en place des milices composées d’ouvriers mâles méritants… Des milices dont la mission était de faire régner l’ordre par la force et l’endoctrinement des ouvrières. Avant Ford, toujours, Heinz mécanisa ses chaînes de production, les rationalisa en chronométrant le premier ses ouvrières et en observant leurs gestes pour les discipliner au mieux des attentes de  sa production.  Ford s’en inspirera. Pionnier de la production de masse, Heinz créa la première multinationale de l’histoire du capitalisme. Sur le dos des femmes qu’il employait. Et dont ses milices n’hésitaient pas à tuer les meneuses. Les conserveries de Heinz apparaissent ainsi aujourd’hui non seulement comme incontournables de l’histoire de la condition ouvrière féminine aux Etats-Unis, mais de la condition ouvrière tout court : tout ce qui était expérimenté sur ces populations fragiles (imaginez : des jeunes filles de moins de 14 ans !), fut ensuite étudié et développé à l’échelle internationale. Etudié : on doit aux conserveries de Heinz cette fantastique étude de sociologie, la première, sur la condition ouvrière : la Pittsburgh survey (1907-1908), qui, par la bande, conduisit au grand dam de ses promoteurs à rendre visible le travail des enfants… Une fresque de l’état de misère totale dans laquelle se trouvaient jetées les ouvrières des usines Heinz, tableau de l’exploitation ahurissante de ces femmes travaillant jusqu’à 72 heures par semaine et dont beaucoup furent marquées dans leur chair : le rapport dénombre par centaines ces jeunes filles aux mains brûlées, aux bras coupés… Mais dans l’imaginaire américain, Heinz a su imposer une autre image de sa réussite : celle d’un produit universellement reconnu et d’une gamme capable de satisfaire tous les goûts, du bébé au vieillard.

L’Empire de l’or rouge, Jean-Baptiste Malet, Fayard, avril 2017, 286 pages, 19 euros, ean : 978-2-213-68185-6.

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 08:38

La séquence électorale la plus lamentable de la 5ème République s’achève. Un coup d’état. Jamais l’expression n’aura été plus juste. Un coup d’état préparé de longue date par les Gattaz, les Hollande, les médias et l’ex PS, le Parti des vendus. Une séquence électorale qui nous achève sur un taux d’abstention record. Mais qu’importe aux yeux d’un Macron, qui ne représente pas plus de 10% du corps électoral français. Faites le compte, en retranchant les non-inscrits, les abstentionnistes, les nuls, les blancs et tous ceux qui n’ont pas voté pour lui… La France n’a de démocratie que la pétition de principe. Une république bananière. Son président hilare du bon tour joué, à la tête d’une chambre pas même « godillot », mais inepte, assemblage imbécile de crétins et de lobbyistes… Un asile de déments qui ne compte pour rien : Macron vient d’infliger à la Nation française non seulement sa plus sévère défaite, mais la pire humiliation de son histoire récente en laissant élire une représentation nationale déshonorante, vide de sens, sans précédent là encore dans cette 5ème déjà passablement masochiste du point de vue de la représentation nationale. Infligeant au passage une humiliation identique à la société civile, discréditée par l’élection de députés idiots. On y retrouve en effet ces candidats qui nous ont tant faire rire à force d’ignorance. Infligeant à notre société l’humiliation d’une chambre dont le premier acte sera de voter son suicide, puisqu’elle va aussitôt déléguer son pouvoir de légiférer au gouvernement… Les députés ? Des jeanfoutres à qui Macron n’assigne qu’une ambition : s’occuper de leurs prébendes. Au frais de la Nation.

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 06:54

La tomate d’industrie… Celle dont on fait du concentré. Par milliards de tonnes et pour des milliards de dollars de bénéfice. La tomate oblongue, modifiée génétiquement, à la peau nécessairement dure pour être convoyée d’un bout à l’autre du monde sans dommage. Celle dont la consommation ne cesse de croître, qui entre dans la composition de tous les plats préparés, de toutes les sauces, celle qui est partout dans notre alimentation jungle food, sans qu’on le sache. Celle dont personne ne savait, jusqu’à cette enquête, d’où elle venait. Tomate de Chine désormais, que le peuple ouïgour (musulman) ramasse chaque jour à la tonne. Des millions de tonnes, le sac de 25 kg payé 30 centimes d’euros. Celle que les familles de cette minorité musulmane s’échinent à collecter chaque jour, bourrée d’hormones, arrosée de pesticides interdits dans l’UE. Celle que les industriels ne lavent pas : à peine est-elle poussée par des jets d’eau puissants qui ne prétendent pas même la débarrasser de ses pesticides, pour être précipitée dans des cuves qui vont la broyer et en sortir une pâte épaisse. Celle qui sait n’emmagasiner que très peu d’eau. Compacte. Pour donner une pâte bien épaisse. Ramassée par des cohortes d’enfants de moins de dix ans. Dociles. Ou des femmes enceintes. Ou des mères dures au labeur, harnachées de leur bébé sur le dos, à genoux entre les plants de l’aube à la tombée de la nuit. Celle que les gamins ont le droit de dévorer si elle est à moitié pourrie en bordure de la zone de « cueillette ». Drôle d’expression au demeurant, pour évoquer ce fruit douteux gorgé de fongicides, de défoliants, de DDT, d’exfoliants, de napalm… Les bras des enfants cueilleurs brûlés par cette chimie meurtrière. Tomate sans jus destinée à nos pizzas, à nos sauces, au fameux ketchup de Heinz. Des milliards de tomates oblongues chargées nuit et jour par des norias de camions. Déversées par milliards dans ces usines qui les transforment en pâtes insipides : le goût viendra après, fabriqué selon les saveurs préférées des pays de destination. La tomate chinoise donc. Ou de Californie. Deux régions qui ne peuvent se passer des populations fragiles pour cultiver (le terme est impropre) leurs tomates industrielles, mortellement saturées de chimie. Un marché de rapines, de dérégulation et d’agriculture toxique. Un marché sur lequel l’armée chinoise a fait main basse !

Il faut lire cet essai, d’un bout à l’autre passionnant et ahurissant. Où tout commence dans la région de Wusu, en Chine. Le Kazakhstan n’est pas loin. Les travailleurs clandestins nombreux. Des femmes, des enfants. C’est ça, le ketchup : l’esclavage moderne des enfants. A genoux dans d’immenses champs aspergés jours et nuits de produits chimiques. Juste la fatigue et la mort qui rôde sous un soleil de plomb. C’est ça, le bon goût du hamburger, des pizzas industrielles, des sauces préparées : des femmes accompagnées de leurs petits qui suivent leur progression dans ces champs de la mort, pour 1 euros par jour. C’est ça qu’il faut comprendre, d’abord ! Des ouïgours essentiellement. Peuple musulman méprisé par Pékin.

Derrière les champs il y a les grandes firmes internationales qui se battent pour les milliards de bénéfice que ce commerce génère. Discrètes. Secrètes. Il a fallu mener une enquête de plus de dix ans à l'auteur pour parvenir à suivre ce circuit de la tomate industrielle dans le monde. Depuis ces fruits impropres à la consommation jusqu’à ces usines sans scrupules qui, en France par exemple, rachetées par des chinois les répandent sur le marché français sous formes de concentrés divers…

Parmi ces firmes, Cofco Tunhe. La numéro 1 mondiale. Chinoise. Entre les mains de l’armée de Pékin. Elle fait partie des 500 plus puissantes multinationales dans le monde. De celles qui dictent nos lois. La tomate l’a enrichie et depuis, elle a étendu ses activités au pétrole, aux céréales, aux denrées agricoles –le terme est impropre : cette agriculture-là n’a rien à voir avec la terre nourricière. La Cofco, c’est 15 usines géantes en Chine. La plupart au Xinjiang. Pauvre. Elle fournit les champs et la main d’œuvre. Pauvre. Et livre ses tonnes de pâtes de tomate à Heinz, Campbell, Nestlé, Mc Cormik, Ducros, Vahiné, etc. … Et accessoirement son sucre à Coca-Cola et son lait à Danone. A toute épreuve ce lait, chimiquement parlant bien sûr… Et pour ce qui est de la tomate, elle fournit le tiers de la production mondiale de concentré de tomate, à destination de 80 pays. Dans les champs qu’elle supervise, les enfants ont le droit de travailler dès 5 ans. Ceux de plus de 13 ans sont considérés comme des travailleurs adultes et traités comme tels. C’est ça qu’il faut savoir, quand on balance son ketchup sur ses frites.

Et ça, c’est le miracle chinois. Industriel uniquement ? Pensez-vous ! La Chine est devenue le 1er producteur mondial de blé, de riz, de pommes-de-terre (irradiées). Et voilà qu’elle s’attaque à la tomate… Chacune de ses usines produit plus de 5 200 tonnes de concentré de tomate par jour. Championnes du super concentré même. De la pâte conditionnée en baril, exactement comme le pétrole… Du coup, son appétit ouvert, la Chine s’est mise en quête de rachats partout dans le monde. A Camaret-sur-Aigues par exemple, Cofco a racheté une usine de production de concentré de tomate : Le Cabanon. La principale usine de production de sauce tomate pour la France. Qui désormais nous revend sous son appellation provençale les tomates du Xinjiang bourrées de pesticides, en toute légalité et sans qu’il lui soit fait obligation de le mentionner sur ses étiquettes. Au Cabanon, les ouvriers ont vu un jour débarquer des généraux chinois en grand uniforme. Ils venaient racheter leur outil de production. Depuis, silence radio : les barils made in china sont cachés dans un coin discret, les ouvriers ne savent pas de quoi cette pâte est faite, dont ils doivent sortir de jolies sauces provençales. Partout dans le monde, les militaires de Cofco ont pour mission de racheter les conserveries nationales, pour les mener manu militari vers la grande victoire économique finale de Cofco, bien au-delà des 28 milliards de dollars de chiffre d’affaire annuel de l’entreprise...

L’Empire de l’or rouge, Jean-Baptiste Malet, Fayard, avril 2017, 286 pages, 19 euros, ean : 978-2-213-68185-6.

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