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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 07:38

Jusqu’à la réforme de 2014, les contributions obligatoires (le fameux 0,9%) finançaient les OPCA. Depuis, les versements conventionnels ne représentent plus qu’un quart des besoins de financement des formations… Du coup la recherche de compléments de financement est devenue un enjeu économique pour ces OPCA, changeant profondément la nature de leur métier et leur imposant de nouvelles stratégies de développement, voire de survie tout court. Et bien évidemment, la logique de service public a dû là encore céder le pas à la logique marchande. A priori, tout le monde s’entendait à y voir un bienfait : les OPCA allaient devoir se remettre en cause plutôt que de gérer la simple collecte fiscale. De fait, aujourd’hui cette collecte ne représente pas plus de 10% de leurs activités. De moins en moins banquiers, de plus en plus «conseillers», on  imaginait qu’ils allaient mettre en place des structures cohérentes et pertinentes sur les objectifs à long terme de la formation en France. Dans la réalité, les OPCA ont basculé vers une logique commerciale de court terme, destinée à satisfaire les attentes les plus immédiates des entreprises, lesquelles, pour une grande part, ne réfléchissent guère plus loin que le bout de leur nez… Là encore, la logique de l’intérêt général, évacuée, n’a pas donné lieu à une puissante réflexion sur le long terme dans le financement de la formation en France…

Profonde mutation de l’offre des services des OPCA, Céreq, Bref n°362, mai 2018.

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 08:58

Aucun régime n’a la force qu’on lui prête. Rappelez-vous l’URSS, rappelez-vous le mur de Berlin, rappelez-vous le vieil Est s’effondrant comme un château de cartes sous son propre poids. L’assaut donné par Macron à l’intelligence, aux acquis sociaux, ses millions de grenades lancées pour tuer, mutiler, terrifier, ses sbires lâchés dans les rues contre les migrants, contre les Rroms, contre toutes les populations fragiles n’y feront rien. Tout cela s’évanouira sous son propre fardeau et malgré sa tentative de réinsertion d’une classe politique au bout du rouleau. Car plus personne ne croit leurs mensonges, ni les discours fumeux d’une classe médiatique discréditée à vie. Mais dans le même temps, à l’heure où notre survie sociale, politique, voire notre survie tout court en tant qu’espèce est menacée, il est temps de comprendre, comme l’explique Simon Springer dans son essai, «qu’une politique fondée sur l’attente du changement ne libérera jamais personne de quoi que ce soit». L’action prévaut, ici, et maintenant, pour ouvrir demain à autre chose que la nuit qu’ils nous promettent. Chaque instant de l’expérience du changement a lieu aujourd’hui même, comme la ZAD de NDL l’a démontré, sa répression ne témoignant que du danger que représente son expérience salvatrice. Refuser l’oppression quotidienne, non pas vivre l’espoir comme un futur improbable mais réconfortant, mais l’arrimer aux gestes qui déjà nous propulsent ailleurs. Alors commençons donc de rompre définitivement avec la litanie des fausses promesses. L’ordre néolibéral est un vide sidéral. Nous savons que nous pouvons transformer le monde, qu’«il suffit d’un geste  de courage, de bienveillance, de solidarité». De solidarité… Ce que partout l’on voit fleurir et s’épanouir dans cette géographie fragmentée des luttes qui ne cessent de témoigner de la vérité de notre situation et non de cette fixité myope d’un monde battu que les médias voudraient nous faire avaler par commodité et par hargne. Il est temps, oui, de relire, comme nous y invite Simon Springer, Elisée Reclus et Pierre Kropotkine, quand plus que jamais la possibilité de la liberté passe par cette prise de conscience : rendre possible des liens non hiérarchiques entre nous, contre la violence du souverain. Il est temps de renforcer ces liens de solidarité, de redonner sens aux Communs. Le Capitalisme, indépassable ?  Le néolibéralisme, la seule issue politique ? La société néolibérale investit beaucoup d’énergie et d’argent pour rendre cette idée vraisemblable –et très peu à tenter de le vérifier. A bien y regarder, rien ne tient de ses promesses. Alors oui, «le changement commence toujours n’importe où et partout, ici et maintenant, car demain n’arrive jamais s’il n’est pas déjà là» (Simon Springer).

Pour une géographie anarchiste, Simon Springer, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, éditions Lux, collection Instinct de liberté, mai 2018, 304 pages, 18 euros, ean : 9782895962618.

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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 09:35

Depuis le fameux mensonger Make the Planet great again, une pluie de rapports s’est abattue sur la France de la transition écologique repoussée aux calendes, ainsi que sur les formations, étrillées pour mieux réaliser cette forfaiture… Car il est bien entendu en macronie que ce n’est pas seulement des couleuvres et du glyphosate qu’En Marche nous fera avaler, mais l’arrogance de tout un système littéralement criminel, destiné à faire rendre gorge à notre humanité. Quid donc de la formation promise dans ces conditions ? La réalité, étudiée par le Céreq, c’est qu’en matière d’écologie, l’offre est restée négligeable. C’est-à-dire non seulement dérisoire, mais qu’aucun effort n’a été fait pour en cadrer les savoirs. Elle se caractérise donc par une grande «diversité» (quelle pudeur) et une grande instabilité des savoirs proposés, entre expertise élevée et n’importe quoi. Et bien évidemment, aucun moyen financier n’a été prévu pour améliorer cette situation… Voire même : la belle hypocrisie gouvernementale a confisqué la majorité des budgets alloués au secteur pour lancer ses comm’ mensongères, chargées de masquer son énième trahison. Bien sûr, tout cela est révélé à mots très très couverts par le Céreq, qui ne veut pas voir son maigre pécule rogné encore et ses missions réduites à néant… Alors parlons «savoirs». Peu de référentiels existent, nous dit le Céreq. Ce qui n’étonnera personne, car sous Hulot, il n’est pas question de faire le moindre pas en direction d’une agriculture plus saine par exemple… Les formations, explique pudiquement le Céreq, «peinent à trouver leur modèle économique». En clair, cela signifie que faute de financement public, elles doivent se tourner vers le marché. En conséquence, aucun corpus de savoirs stables n’est disponible. Le flou règne, qui a l’avantage d’autoriser le gouvernement à le mettre en avant pour invoquer un frein théorique à sa volonté de développer ce type de formation. La boucler est bouclée, le tour est joué. L’ignoble et le cynisme ont de beaux jours devant eux… L’enquête «Former Vert» le confirme, qui montre que pour l’essentiel, notre transition écologique est confiée à des organismes privés. Or, cette même enquête révèle qu’il existe une vraie demande de formation dans la jeunesse, ainsi qu’au niveau des demandeurs d’emploi. Qu’à cela ne tienne : nombre d’entreprises se sont positionnées pour capter cette conscience écologique et proposer des formations coûteuses, sinon bidon, qui ne débouchent sur rien. Si : flouer des jeunes prêts à débourser des sommes folles par souci écologique de notre avenir...

Les différents visages des formations continues à visée écologique, Céreq n°363, 1er trimestre 2018, bulletin du Centre d’étude et de Recherche sur les qualifications, issn 2553-5102.

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 08:29

En Marche ? Pour la première fois dans l’histoire de la République française, toutes républiques confondues, un gouvernement a décidé de mettre en place une fiscalité ouvertement dédiée aux riches et à la finance. La Loi finance 2018 n’est en effet pas autre chose qu’une Loi antisociale qui bafoue tous les objectifs de la fiscalité républicaine : financer l’action publique, réduire les inégalités, induire un comportement démocratique. Les libéraux eux-mêmes devraient s’en arracher les cheveux, qui pourraient se rappeler les grands débats philosophiques qui ont présidé à la conception de l’impôt. ATTAC nous le rappelle, en puisant dans les doctrines libérales, de Locke à Montesquieu, la raison d’être de l’impôt et son caractère de consentement démocratique, que les néolibéraux violent jour après jour en prélevant des impôts arbitraires. Dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, l’impôt était conçu comme une contribution commune également répartie en raison de chaque faculté. Commun, l’impôt ne pouvait s’y concevoir que soumis au contrôle citoyen, apte à décider de l’étendue des services publics relevant de l’obligation de l’état, au lieu que nous le voyons désormais défini à partir de prérogatives souveraines. ATTAC rappelle opportunément qu’en outre, ce n’était pas le seul acquittement de l’impôt qui faisait le citoyen, mais la participation de ce dernier à son établissement, sa répartition, son recouvrement, son contrôle et son affectation. Tout ce qui fonde la démocratie en fait, et qui la détruit lorsque l’on vide de son sens la décision souveraine. Faut-il en outre rappeler que dans le système français, l’impôt sur le revenu, le plus juste des impôts, est minoritaire ? Faut-il rappeler que la TVA, le plus inégalitaire des impôts, représente plus de 51% des recettes fiscales de l’Etat et qu’il structure en réalité une société inégalitaire, quand l’impôt sur le revenu en  représente moins de 25% ? Faut-il rappeler que cet impôt est en outre le moins progressif et le plus faible de l’OCDE ? Faut-il rappeler que la fiscalité du Capital, en France, constitue aujourd’hui une forme de redistribution de l’argent aux riches ? Cet impôt qui n’a jamais cessé de baisser et que les lois permettant de minimiser en offrant aux sociétés la possibilité de passer d’un taux apparent de 33,33% à un taux moyen de 15%... Et encore, les très grandes entreprises fixant en réalité elles-mêmes le montant de l’impôt qu’elles entendent payer, via l’optimisation fiscale…

L’impôt est un COMMUN, l’injustice fiscale, un fléau. Il faut le répéter et partout le faire entendre. Il faut partout marteler que la logique fiscale française est une logique de redistribution de l’argent aux plus riches. Il faut partout affirmer que les vrais assistés sont les plus riches. Il faut dire partout que le régime de provision est l’outil le plus ahurissant jamais conçu dans le monde pour permettre à de grosses entreprises de vivre à nos frais. Il faut partout montrer que là encore existent deux poids deux mesures : seules les plus grosses entreprises peuvent se payer ces outils fiscaux. Il faut partout témoigner que nous vivons en réalité le retour des fermiers généraux de l’Ancien Régime. Il faut partout établir que les grandes fortunes, les grands groupes financiers, se comportent comme des prédateurs apatrides. Il faut partout dévoiler que ces élites ont fait sécession, que les lobbies européens pratiquent massivement la fraude fiscale, que les grands groupes localisent leurs bénéfices dans les paradis fiscaux et leurs dettes dans nos nations. Il faut dire que les paradis fiscaux sont en réalité le pivot de la mondialisation financière, qu’ils occupent une place centrale dans ce dispositif de domination des peuples. Il faut montrer qu’en réalité le commerce mondial ne repose sur rien, quand les transactions intragroupes forment plus de 50% de ce commerce (réf. OCDE), à savoir : localiser les bénéfices là où l’imposition est la plus faible et localiser les charges là où l’imposition est la plus forte… Il faut hurler que la Loi sur le secret des Affaires est une loi scélérate et une arme de dissuasion massive et qu’en France, il n’existe plus de contrôle faute de contrôleurs des impôts, la Délégation Générale des Finances Publiques ayant perdu ces dernières années près de 10 000 emplois de contrôleurs…

ATTAC, Toujours plus pour les riches, Manifeste pour une fiscalité plus juste, éd. LLL, janvier 2018, 286 pages, 13,80 euros, ean : 9791020905758.

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31 mai 2018 4 31 /05 /mai /2018 09:29

Notre-Dame-des-Landes, Roybon, Sivens, voire le Grand Paris, Les J.O. 2024… Ce monde des Grands Projets assassins qui porte déjà mémoire du meurtre de Rémi Fraisse, de la main arrachée de Maxime, de ces innombrables mutilés et blessés de guerre dans les manifestations -puisque les armes employées sont désormais des armes de guerre. Le monde des Grands Projets destructeurs des milieux naturels, des milieux humains, de NDL à la vallée de la Suse, de Paris à Rome. Celui de la sauvagerie répressive, de l’énorme bêtise à front de taureau d’un capitalisme à bout de souffle qui ne cesse, pour se relancer, d’imposer ses desseins dévastateurs. A l’horizon d’une répression d’ampleur inédite, ce monde de l’extrême violence a pourtant trouvé en face de lui la levée d’un courage inédit, auxquelles les manifestations, réprimées avec de plus en plus de brutalité, ont donné pour nom le Cortège de tête.  Un cortège fait de citoyens, non de «casseurs», décidés à endosser leurs responsabilités citoyennes malgré la hargne des CRS, malgré la hargne des médias, malgré la hargne des syndicats, malgré la hargne de l’état, malgré la hargne des partis réformistes dont l’échec est si patent qu’ils ont fini par révéler leur vraie nature : la confiscation, comme en 1936, de tout désir de changement réel. Un cortège de tête qui dit ce que nous savons tous, désormais, que toute compromission est impossible, que la confrontation est inévitable avec un pouvoir qui nous mène, tous, à la mort. Au suicide collectif. Un cortège de tête qui ressemble à une ZAD en fait, inventant jour après jour les solutions du basculement nécessaire, ce changement de civilisation sans lequel notre monde est foutu. «Le sentiment que l’humanité est au bord du gouffre est désormais un sentiment largement partagé», écrit Serge Quadruppani. Ne manque que l’explosion de colère contre ceux qui nous ont conduits là : ces réactionnaires réformistes, ces droites, toutes extrêmes en fait, les uns et les autres également porteurs des mêmes discours de haine sociale. Destruction du travail, destruction de la société, destruction de la planète, leur course à l’abîme nous engage. Et déjà, du fond de la terreur qu’ils instruisent partout, des mouvements ont surgi, que Serge Quadruppani a scruté avec attention. De NDL à Suse, de la Charte d’Hendaye au rassemblement de Bruxelles, une nouvelle manière d’être responsable est en train de se forger. Il n’y a pas lieu d’être pessimiste donc, mais lucide, et engagé, pour refuser la leçon de Fukushima par exemple, spectaculaire entre toutes, qui n’est pas d’empêcher les catastrophes à venir, mais de préparer les populations à les subir. Contre ces Grands Projets qui ne sont que des outils de gestion et de soumission des peuples, des mouvements de masse se sont faits jour, détonateurs d’une prise de conscience pour une société réellement nouvelle. Des foyers de créativité, de réflexion, de solutions où se retrouve ce peuple soit-disant introuvable dont on nous priait de faire le deuil. C’est là sans doute, dans ces Assemblées Constituantes mobiles, qu’il faut chercher une issue et des méthodes, plutôt que dans l’épuisement des forces sociales jetées dans l’érosion de la volonté militante à force de mouvements échelonnés.

Le Monde des Grands Projets et ses ennemis, Serge Quadruppani, Voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires, La Découverte, mai 2018, 156 pages, 13 euros, ean : 9782707199225.

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29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 08:25

A quoi servent les contrôles migratoires ?, se demande Claire Rodier. La réponse est sans appel : à faire de l’argent. Beaucoup d’argent. Des milliards d’euros de bénéfice, 450 milliards pour être exact, si l’on y ajoute les activités annexes : la chasse aux migrants, le marché de leur détention, celui des camps de rétention, celui de l’économie sécuritaire, etc. Une constatation sans appel, vérifiée par FRONTEX, l’agence bien connue qui sévit en méditerranée avec la bénédiction de l’UE. L’un des segments économiques les plus moteurs de l’UE. Car selon cette même agence, FRONTEX, les niches commerciales engendrées par l’explosion de la poussée migratoire en 2015, ont fait du marché du migrant l’un des plus remarquables secteurs d’innovations de l’économie européenne. Et de profit. Pour les multinationales s’entend, non les populations. Et toujours si l’on en croit FRONTEX, pour une efficacité nulle. Les franchissements des frontières n’ont jamais baissé. Seul le nombre de morts a augmenté, le nombre de populations terrorisées, ou réduites, réellement, à l’esclavage. Qui a récupéré ces marchés ? EADS, THALES, INDRA, AIRBUS, SIEMENS, etc. Un lobby de la sécurité qui nous vend très cher… du vent ! «Ceux qui ont le plus intérêt à ce que l’Europe soir mal sécurisée sont aussi ceux qui fournissent les équipements de sécurité», dixit Peter Burges, le 19 avril 2015, chercheur à l’Institut de recherche pour la Paix (Oslo). Des milliards donc, prélevés dans nos poches, pour un résultat nécessairement nul : il faut bien que ces multinationales préservent leurs gisements de profit… Tandis que le coût pour les victimes des passages clandestins ne cesse lui aussi d’augmenter sous cette pression économique néolibérale. Car «tout le monde» en profite : dans le sillage des multinationales, des sociétés prolifèrent, telle G4S, 600 000 «employés» dans le monde, qui s’est fait une spécialité de la chasse rémunérée aux migrants, et dont nombre de rapports accablants montrent qu’elle ne s’embarrasse guère de scrupules humanistes à leur égard, les tuant plus souvent qu’à l’occasion, ou bien les retenant en captivité voire les affectant à l’esclavage de travaux forcés dans leurs propres camps. C’est ça et mourir, tandis que les gouvernements de l’UE ferment les yeux sur ces pratiques barbares. Tandis que les médias détournent le regard et nous servent leur rhétorique de la peur du migrant, ces mêmes médias qui sont évidemment entre les mains de magnats qui ont largement investi le filon des flux migratoires…

Xénophobie Business, Claire Rodier, La Découverte, octobre 2012, 192 pages, 16 euros, ean : 9782707174338.

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 09:33

A sa parution, l‘ouvrage avait fait polémique. Il prétendait non seulement réécrire le roman national mais, en replaçant ce récit dans son contexte mondial, l’arracher à ses dérives identitaires. 122 historiens attachés à ce travail. Une entreprise qui n’était pas sans rappeler celle des Lieux de mémoire de Pierre Nora, dont la démarche canonisante avait été à juste titre dénoncée, même si Pierre Nora s’en était défendu en rétorquant qu’à l’origine il avait simplement voulu faire œuvre de renouvellement historiographique. Mais sa démarche n’en restait pas moins «militante», le reproche qu’il adressa précisément à Boucheron, Pierre Nora s’étant saisi, au moment d’ouvrir son chantier, du mal être qui s’emparait d’une France à l’identité vacillante pour tenter de lui ouvrir des réponses capables de la rassurer. Or, lorsqu’on compulse l’immense travail effectué, force est d’admettre que dans le choix même de ses objets, à privilégier ces lieux qui accomplissent la seule mémoire des élites académiques (telle la Khâgne par exemple), le projet relevait d’une intention politique sacrifiant à la visée publiciste traditionnelle de l’enseignement de l’Histoire : la formation de la conscience nationale. Nora devait d’ailleurs dans ses nombreux interviews l’avouer : son travail reprenait en main en quelque sorte le sentiment national, pour l’aider à se ré-ancrer  dans la conscience sociale de la Nation. Rien d’étonnant alors à ce qu’il ait évité les objets polémiques : notre passé colonial, ou à plus forte raison, notre présent post-colonial. L’historien s’était fait idéologue, figeant les éléments de l’identification nationale autour de quelques légendes patrimoniales aptes à raffermir la dévotion nationale (voir le tome consacré à la Nation). Idéologue, en ce sens qu’il ne faisait rien d’autre que de recadrer les figures symboliques autour desquelles le souvenir français était autorisé à tourner. Rien de surprenant alors à ce que, in fine, ce devaient être des Bern ou des Finkielkraut qui allaient prendre le relais pour nous servir cette fois la soupe immonde d’un horizon bêlant. Cadrage idéologique en somme, auquel a répondu des années (trop longues) plus tard, le contre-cadrage de Boucheron. En commençant son histoire à l’heure où la France n’existait pas, c’est tout d’abord rien moins que la sommation téléologique qu’il bat en brèche, pour nous donner à explorer nos discontinuités comme autant de moments mettant à mal la fiction d’un canon culturel unitaire. C’est bien là ce qui heurtait Pierre Nora : l’intention de Patrick Boucheron différait de la sienne, à l’approche des présidentielles de 2017 : sortir du pré carré identitaire. Et pour cela, il lui fallait montrer combien notre histoire était redevable aux interactions avec le monde extérieur –voire combien peu «nationale» elle aura été ! Boucheron a retenu 146 dates pour l’articuler, dont certaines peuvent surprendre. 146 dates qui permettent de porter un regard critique sur ces «grands événements» qui ont fondé notre histoire. Un regard chaque fois documenté, comme celui porté sur l’ouverture de la Sorbonne, lieu de migration de tous les Lettrés d’Europe, ou cette Loi de naturalisation qui bricola en 1927 un millions de nouveaux français en une décennie… C’est donc une France ouverte qu’il nous donne à contempler. Et qui fait de ce livre un projet éditorial passionnant. Et lisible. Par tous. Ouvert au grand public. Les articles sont courts, faciles à lire. Comme un roman.Notre roman national. Appréhendé chaque fois sous un angle décalé : ses repères ne sont plus ceux de l'école primaire. Boucheron prend 719 plutôt que 732, mobilise une conception pluraliste de l'histoire. Rien d'étriqué dans son modèle. Pas de crispation identitaire. Alors oui, cette histoire peut paraître plus émiettée que celle dont nous avons appris à croire qu'elle était nôtre de tous temps. Comme avec ce fil conducteur des Rois de France par exemple, grâce auxquels le projet France a pu assurer sa continuité. Mais c'est en oublier le prix, et les rafistolages... Le résultat ? Un laboratoire, forcément. Comme l'étaient les lieux de mémoire. Inabouti. Un laboratoire, avec des résultats inégaux. Comme toujours avec l'Histoire des historiens. Dans sa version sonore, elle est plus passionnante encore : la lecture qu'en fait Mathieu Buscatto est un régal, prenant le parti du romanesque. On suit chaque péripétie de cette histoire comme à l'écoute d'une intrigue radiophonique. On touche ainsi à cette dimension de l'écriture des historiens à laquelle un Michelet avait su élever l'Histoire de France. Et l'entretien avec Patrick Boucheron vient clore magistralement cette prestation. Une oeuvre au final, assurément à écouter et à conserver.

Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron (collectif), lu par Mathieu Buscatto, suivi d’un entretien avec l’auteur, Audiolib, livre audio 3 CD MP3, livret 8 pages, 16 mai 2018, durée d'écoute : 32h54, 34,50 euros, ean : 9782367626611.

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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 08:47

Karl Kraus l’apocalyptique. Les Derniers jours de l’humanitéDie Fackel, son monumental journal ! Kraus bataillant jour après jour contre cette «journaille» à la solde des puissants –ô combien nous aurions besoin aujourd’hui d’un Karl Kraus ! Dénonçant sans relâche la fabrique du consentement, l’immense fourvoiement des faux démocrates de la fausse liberté d’informer, dénonçant, déjà, cette mensongère liberté de la presse qui ne fait que dissimuler un discours de domination construit à l’exacte mesure des trahisons de la République socialiste de Weimar. Kraus l’Autrichien, combattant sans relâche le nazisme, traquant les phraséologies creuses des démocrates allemands, la profusion mesquine des scandales de leur vie politique, la commercialisation de la pensée… Kraus l’infatigable, pointant ces jours sombres où l’homme a succombé à sa famine intellectuelle sous le poids de médias indigents, fabricants d’opinion. Kraus démontant inlassablement les rouages de cette presse dite libre. Walter Benjamin dresse le portrait de cet homme qui toujours s’est engagé non pas au nom d’une idée, mais de son humanité. S’engager envers soi-même autant que l’on s’engage auprès d’autrui. Sa maxime, Kraus dissertant comme personne sur la question de l’autorité et qui avait fait de la presse son combat. Cette presse qui aujourd’hui révèle sa vraie nature : non pas analyser les événements du monde, mais les fabriquer. Cette presse à l’identité de toujours intrigante. Il faut bannir la presse, affirmait Kral Kraus, parce que son horizon n’est pas la vérité, mais l’opinion. La presse est l’idéologue au service du Pouvoir. Toujours. Elle qui s’est hissée au-dessus du monde, de la société, des hommes, elle qui, par essence, est une corruption. Il n’y a pas de compte rendu impartial, nous dit Kraus et nous ferions bien de l’entendre enfin : tout journal est d’abord un instrument de Pouvoir, qui ne tire sa valeur que du pouvoir qu’il sert. Et quand il s’agit du pouvoir libéral, même dans sa version sociale-démocrate, martèle Kraus, la seule vocation de la presse est de retirer de la circulation les idéaux qui lui nuisent, en tout premier lieu, celui de la dignité de l’homme. Kraus dont Benjamin nous dresse un portrait sans complaisance. L’homme n’était pas vertueux. Ni Saint Just ni un personnage «éthique». Un vaniteux, un homme en colère, cruel, moqueur et certainement pas un philanthrope. Son humanité ?, s’interroge Benjamin. Elle aura été tout simplement d’avoir su convertir sa méchanceté en une sophistique au service d’une idée de la Justice qui, littéralement, empoisonnait son existence. Kraus était un homme du Droit, plein de rage, toujours à se tenir sur «le seuil du Jugement dernier», irrécupérable procédurier inculpant l’ordre juridique lui-même, incapable de défendre la moindre notion de Justice.

Karl Kraus, de Walter Benjamin, éditions Allia, traduit de l’allemand par Marion Maurin et Antonin Wiser, mars 2018, 90 pages, 7 euros, ean : 9791030408416.

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 09:38

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun,  à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.

Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.

A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,

vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.

En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.

contact@studiotheatre.fr

tél 01 46 81 76 50

L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.

Librairie L’établi,  8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville

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13 mars 2018 2 13 /03 /mars /2018 10:04

En 2007, Pierre Douillard-Lefevre perdait l’usage d’un œil, touché par un tir de flash-ball… Il était lycéen et participait à une manifestation autorisée, lycéenne. Quand le vieux monde se meurt, écrivait Gramsci, avant qu’un  autre ne surgisse, on lâche les chiens. Lui a compris que c’est ce temps-là que nous vivons : la décomposition de l’état français, qui s’accompagne d’une violence inouïe, programmée, délibérée. A Sivens, Rémi Fraisse est tué. Les forces de l’ordre utilisaient alors et continuent d‘utiliser des armes de guerre. Des armes faites pour tuer. Comme à Nantes. Comme à Rennes. Comme à Paris. Au lendemain de la mort de Rémi Fraisse, le pouvoir socialiste ordonna des assauts très violents contre les manifestants venus demander des comptes. C’est ça la réalité de l’état français. Un état aux abois, qui mord ses vrais opposants avec une rage pathologique. Un état dans lequel manifester est devenu périlleux. Moins d’une semaine après la mort de Rémi Fraisse, un étudiant nantais était frappé d’une balle en caoutchouc en plein visage. Comme en Palestine. La classe politico-médiatique n’y trouva rien à redire. Une commission parlementaire fut bien mise en place pour étudier cette violence d’exception, mais elle écarta de son audit tout ce qui n’appartenait pas à l’appareil répressif de l’état, pour livrer des conclusions ahurissantes le 28 mai 2015 : l’arrestation préventive des individus considérés comme «suspects», sans que l’on sache quoi mettre derrière ce vocable… Voilà qui rappelle les Lois scélérates du XIXème siècle… Le Pouvoir socialiste parachevait ainsi l’avènement de l’état policier. On sait désormais que l’on peut tuer des manifestants sans provoquer le moindre remous… Les médias y veillent. Pas une ligne sur la militarisation des forces de l’ordre. Alors Pierre Douillard-Lefevre a enquêté. Le Flash-ball ? Une arme de la famille du Rubber-Bullet utilisé en Irlande du Nord par l’armée britannique ! La marque est déposée à Saint-Etienne. D’abord réservé aux situations extrêmes, le Flash-Ball a commencé par équiper la BAC de Mantes-la-Jolie. Dès 1998, un père de famille perdait un œil. Il s’appelait Alexis Ali. L’arme est redoutable : un fusil d’épaule d’une portée de 50m, à canon rayé et viseur holographique. Développé par Eotech, dans le cadre de l’ingénierie militaire. En 2008, lors des émeutes de Villiers-le-Bel, on décida de le diffuser massivement dans les rangs de la police, alors qu’il était classé dans la catégorie A : «arme à feu à usage militaire». Potentiellement létale. Incontournable désormais dans les manifestations. Sa précision est légendaire : impossible de toucher quelqu’un sans l’avoir visé. En 2012, 2485 LBD 40 était en service. Depuis, la courbe de sa mise en circulation est devenue exponentielle. Du coup les tirs au visage se sont multipliés. En 2010, Mostefa Ziani meurt après avoir été touché au niveau du cœur par un projectile tiré par un LBD 40. 40 plaintes ont été déposées entre 2007 et 2015 à l’encontre de son usage. Seuls 2 policiers ont été suspendus. Pour épauler le LBD 40, les grenades offensives, qui contiennent 76 grammes de TNT… Arme d’exception là encore, militaire, dont l’usage est théoriquement encadré. Mais à Marseille, en 2010, un homme en est mort. En 2011 un ado de 17 ans perdait un œil à la suite de la projection de bouts de métal provenant de l’une de ces grenades jetées dans la foule. A Corbeil, une fillette de 9 ans, en juin 2011, fut touchée indirectement par ce projectile. Trois semaines de coma, pronostic vital engagé. Elle en porte désormais les séquelles à vie. Chaque année, des milliers de ces grenades sont utilisées en France. Avec des conséquences dramatiques, redessinant le paysage français des gueules cassées. Mains arrachées, yeux éclatés, crânes perforés… Nous sommes dans une logique de guerre. La doctrine de répression des manifestations est aujourd’hui en France celle d’une logique de guerre. La France est même devenue en quelques années la championne du monde de la répression civile. Partout on lui envie son savoir. Il est vrai constitué au temps de la Guerre d’Algérie et qui lui a valu d’asseoir depuis son expertise auprès des pires dictatures, de Pinochet à Ben Ali, en passant par la Turquie d’Erdoğan... Partout dans le monde la France a livré les moyens militaires et les stratégies policières aptes à faire et gagner ces guerres de basse intensité contre les populations civiles. Des populations vouées au massacre. En France, plus le corps des policiers est sanctuarisé, plus celui des manifestants est déshumanisé. Nassé, gazé, estropié, mutiler celui qui se dresse sur le chemin de la police est devenu la norme. En France il est possible de mettre en joue un manifestant. Le tir tendu est devenu une pratique acceptable. Les stratégies d'encagement, de saturation en gaz, sont devenues coutumières. La répression des mouvements populaires y est féroce. Sauvage. Sans doute parce que la fabrique du consentement a échoué et que la classe politico-médiatique sait qu'elle ne peut plus compter sur sa légitimité : il lui faut maintenant conserver le pouvoir à n'importe quel prix. C'est pourquoi dès 2012 les socialistes décidaient de généraliser l'emploi du LBD 40 : "A ceux qui avaient tout trahi, il ne restait que la police."

L’Arme à l’œil, Violence d’état et militarisation de la police, Pierre Douillard-Lefevre, éditions Le Bord de l’eau, collection Altérité critique, 84 pages, mai 2016, 8 euros, ean : 9782356874641.

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