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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 10:40

7rb7_transport.jpgA l’heure où l’Agence Française de sécurité sanitaire vient de remettre son rapport sur l’impact de la pollution atmosphérique, révélant que toutes les villes étudiées en France présentaient des valeurs de particules et d’ozone supérieures aux valeurs guides recommandées par l’Organisation Mondiale de la santé, peut-être serait-il temps de prendre enfin en compte le problème au sommet de l’Etat, d’autant qu’il se révèle particulièrement dramatique au regard des menaces qui pèsent sur la santé des enfants.

La voiture est devenue quelque chose d’affreusement désagréable. Quelque chose comme une punition ou un plaisir négatif, un peu comme celui du grand fumeur ou de l’alcoolique immobilisé dans la répétition de sa souffrance, provoquant désormais une sorte de vraie gueule de bois collective qui nous fait perdre de vue que les déplacements sont liés au mode d’organisation sociale et économique de notre société. Un aveuglement au fond caractéristique de ces dénis et de ces inconséquences dont le libéralisme est coutumier, incapable qu’il est de penser un problème jusqu’au bout, tout comme les conséquences que sa doctrine génère.

A l’heure où tout semble reposer sur la bonne volonté des usagers, faisant de nouveau peser sur eux la culpabilité d’un mode d’organisation bricolé à la hâte, expiant à longueur d’onde sa faute par des sermons malingres sur le civisme du co-voiturage et les bénéfices du vélib’ quand il faudrait tout revoir de fond en comble, force est de constater qu’il n’y a pas d’érosion du déplacement automobile. On a beau vouloir urbaniser des modes alternatifs, transports en commun, pistes cyclables, rues piétonnes, le partage de la voirie ne s’en trouve que faiblement amélioré.

Alors peut-être ce petit guide technique à l’usage des élus leur permettra-t-il de nourrir cette réflexion que beaucoup évitent sur les raisons de nos cheminements et les voies qu’il faudrait défricher pour venir à bout d’un usage aussi absurde de notre mobilité…

 

 

Transport et écologie, Inddigo, éd. le Passager clandestin, nov. 2012, 144 pages, 10 euros, isbn : 9782916952741.

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 05:55

occupynetwork.jpgPlutôt que de rester les corps souffrants de l’antique rébellion, devenons des corps opaques à cette lecture triviale de notre être que le capitalisme, dans sa mouture néolibérale, propose : entrepreneurs de désirs lisibles en termes d’une dépense économique qui seule déterminerait la valeur de leur être…

Devenons des êtres et non plus seulement des genres, ou des nombres, des êtres réfractaires à l’exploitation de la vie individuelle que le néolibéralisme assigne, acharné qu’il est à traduire les compétences des uns et des autres en termes financiers pour renflouer un marché de la Vie Bonne qui prend l’eau de toute part. Des êtres réfractaires à l’extension du domaine de la domination que le néolibéralisme ordonne, obstiné qu’il est à étendre son emprise sur ces espaces de la vie individuelle qui lui échappent encore et dont il cherche les moyens de les thésauriser pour les forclore.

Recousons ce qui a été déchiré : cette vie relationnelle que le néolibéralisme, promettant le déploiement d’hommes talentueux mais aux relations exclusivement intéressées, a détruit. Et réalisons que le néolibéralisme a beau promouvoir des individus riches, libres, épanouis, dans la réalité, il n’a ajouté aucune valeur à l’être, lui soustrayant au contraire ce qui faisait sens d’être : le politique.

Echappons donc aux règles du néolibéralisme précarisant les individus, précarisant les collectifs, les assignant à des lieux clos sur eux-mêmes, des temps verrouillés pour les rabattre sur l’infime de l’instant, de la performance qu’il saura vendre dans l’enceinte de la galerie, du stade, du temps d’antenne ou d’information exploitable jusqu’à la nausée.

L’expérience nouvelle, aujourd’hui, c’est refuser d’être assigné à un temps ou un espace où vivre des expériences lacunaires, sans lendemain, petites secousses insatiables qu’il faudra demain réitérer pour nourrir l’illusion d’une vie féconde quand elle n’est déjà plus de ce monde mais de cet autre, virtuel, que le néolibéralisme nous alloue bien volontiers, réalité sans esse, sans fondement ni perspective.

giotto.jpgL’expérience nouvelle, c’est déserter l’espace marchand, y compris celui de la culture, pour rendre nos événements publics, illimités, in-assignables. C’est inventer des modèles économiques précaires, incertains, où tenter néanmoins de tisser des résonances et prendre le risque de les déployer le plus largement possible.

Partout s’invente du reste ces échappées belles d’un monde autre déjà. Ici même, sur ces réseaux sociaux si manifestement naissants et malgré les sirènes que les plateformes déploient. Un blog n’est pas une marchandise, quand bien même la structure qui l’accueille voudrait en exploiter l’audience. Un blog n’est pas un savoir universitaire, aujourd’hui monnayé au prix fort. De même qu’un collectif d’artistes, une communauté d’information peuvent être des territoires libérés, quand bien même ce collectif ou cette communauté seraient tentés de devenir la vitrine d’une posture intellectuelle et se verraient bientôt rattrapés par le nom vide (Culture, Création) de toutes ces choses auxquelles nous n’avons plus voulu croire :critique sociale, politique, etc. …

L’essentiel se joue ailleurs : entre les êtres, dans la trans-individualité que ces réseaux, dans leur balbutiement, inventent, et qu’importe la naïveté qu’on y met : il s’y lit, s’y entend des échanges souvent inouïs, une sorte de prise en charge collective des raisons d’exister qui témoignent, peut-être, de ce frémissement d’un autre monde possible. D'un monde qui sait défricher ce qu'il en coûte d'être avec d’autres au monde, non dans le dépassement de la vision politique du monde, non dans le dépassement de l’être-avec de la Polis pour un être-pour maculé de son seul souci du monde, non pour sortir de la vision politique du monde, mais au contraire, pour faire enfin rentrer dans la polis la zoê qu'il lui manque, cette ouverture à la contemplation qui est peut-être la secrète éthique perdue de la préoccupation, que pointait Heidegger.



 

image : Giotto, Padoue, détail, la prière des prétendants...

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 05:58

occupy.jpg"Pour que l’économie fonctionne, (…) il faut qu’il y ait des humains qui acceptent de voir leurs vies conduites par les règles de l’économie", affirment les auteurs du Collectif pour l’intervention.

Des règles qui se sont mises en place à partir des années 1980. Des règles qui changèrent le visage du capitalisme, pour l’orienter non plus vers l’exploitation du travail, mais celle de la vie : il lui fallait désormais contenir les expressions de la vie pour qu’elles restent compatibles avec le maintien de son existence. A savoir : il ne devait subsister que des populations (catégorie biologique), non des Peuples (catégorie politique), des individus plutôt que des masses, entrepreneurs de leurs propres désirs, lisibles en termes de dépense économique. Des individus producteurs des dépenses qui seules détermineraient la valeur de leur être. Excluant toute autre lecture, le néolibéralisme tout comme la social-démocratie, s’employèrent à repérer les compétences des uns et des autres en termes de marchandise potentielle. Et ce n’est qu’en ces termes que la mondialisation balbutiante accepta de lire les parcours individuels, à commencer par ceux des artistes et des acteurs de la culture qui, non content de devenir une marchandise, devint le lieu d’exaspération de ce vide existentiel où nous nous abîmions, le nom de toutes ces choses que nous pratiquions désormais sans y croire : critique sociale, révoltes, révolutions, au point que nos affirmations culturelles devinrent de tragiques fausses idoles. Et quant à la politique, elle devint peu à peu l’art de l’administration experte comme politique sans politique, ainsi que l’analyse avec talent Slavoj Žižek,  tout comme la réalité virtuelle est devenue notre commune réalité, sans l’être (esse).

Et des années 1980 à nos jours, la néolibéralisme, fort de nos renoncements tout autant que de notre enthousiasme à abandonner le front des luttes sociales et politiques, a confisqué toute l’initiative entre ses mains.

collectif-copie-1.jpgLe soit-disant système économique dont on nous rebat les oreilles, loin d’être autonome, n’existe donc que parce que nos conduites le perpétuent. Tout autant qu’il n’existe pas de système capitaliste : il y a des gens à l’origine du capitalisme financier qui nous étrangle.

Ce qu’on appelle économie n’est ainsi en réalité rien d‘autre qu’une politique. Celle d’une classe au pouvoir, que l’on ne peut plus appréhender du reste à l’intérieur d’une vision strictement sociologique mais politique : la classe du pouvoir, la classe politico-médiatique.

Une classe qui n’a cessé de nous faire la guerre et contre laquelle, désormais, se dressent des millions d’humains décidés à récupérer leur être. D’Athènes à Wall street, on sent partout bouger les lignes de cette guerre mondiale.

La crise est politique, il n’en faut pas douter. Non économique.

Et d’Athènes à Wall street, en passant par Notre-Dame des Landes, ce que les révoltes ont en commun, c’est de constater l’épuisement des formes conventionnelles des luttes.

Ce qu’elles ont en commun, c’est de dénoncer le pouvoir de cette classe politico-médiatique à décider de quelle manière les 99% que nous sommes doivent conduire leur vie.

Ce qu’elles ont en commun, c’est de refuser que seul l’Etat ait la possibilité de confectionner notre monde.

Ce qu’elles ont en commun, c’est de dénoncer la fastidieuse mascarade électorale qui nous prive, toujours, de nos droits les plus élémentaires.

Ce qu’elles ont en commun, c’est de contester la séparation entre les luttes politiques et la lutte pour une vie meilleure.

Il faut cependant, ici, nuancer l’analyse : toute la culture des années 60, 70 visait au dépassement du politique pour privilégier la lutte pour l’invention de formes de vie nouvelles, sans attendre de grand soir, voir pour sortir de l’impasse dans laquelle avait fini par sombrer la lutte des classes. Des collectifs organisèrent des formes originales de sécession, d’auto-subsistance pour se passer des médiations du capital, sans s’apercevoir que celui-ci se recomposait et s’orientait désormais précisément vers l’exploitation de la vie, et non plus du seul travail.

Sans doute ces utopistes ont-ils su défricher des territoires neufs. Il faut poursuivre dans cette lignée, nous passer autant qu’il est possible des médiations du Capital.

Mais ce n’est pas suffisant. Il y a aujourd’hui dans le monde une profusion de potentialités révolutionnaires. Des comités, des associations, des regroupements, des collectifs qui forgent peu à peu les outils d’une lutte enfin mature, où concrétiser des choix politiques nouveaux.

Il faut pousser à la roue, élargir la base sociale de nos révoltes, confronter nos discours, nos exigences, et ne jamais perdre de vue, ainsi que les Indignés français l’ont fait, que l’AG n’est pas le terme de la lutte. Il faut nous projeter dans des actions concrètes, prendre en main, collectivement, nos revendications. L’égalité ne peut s’imposer : elle se construit. Construisons-la.

 

 

Communisme : un manifeste, Collectif pour l'intervention, éditions NOUS, hors collection, septembre 2012, 96 pages, 8 euros, ISBN: 978-2-913549-78-4.

 

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 05:38

 

islande.jpgOctobre 2008, une poignée de militants d’un genre nouveau, gauche radicale et ménagères excédées par le comportement des banques et de leurs dirigeants politiques, descend dans la rue, s’empare des réseaux sociaux et lance une pétition nationale exigeant la démission des politiques au pouvoir. Manifs à la louche –de cuisine. La ménagère de plus de cinquante ans, raillée par les médias occidentaux, n’en démordra pas, faisant le siège du Parlement jour après jour. Par deux fois, le peuple islandais va tout d’abord refuser de payer les dettes des banques privées et dans la foulée, réalisant combien il est vain de demander aux politiques d’accéder à ses vœux, va changer le monde, refuser que l’on touche aux acquis sociaux et contraindre ses élus à la démission. Mieux : les islandais vont concevoir -vous avez bien lu : «les» islandais- une sortie de crise démocratique qui tournera résolument le dos aux recettes néolibérales !

Sur le terrain civique, l'exemple est foudroyant. La mobilisation citoyenne de ce pays que l’on avait transformé en laboratoire néolibéral, va opérer un tournant politique sans précédent, faisant de la démocratie participative l’expression  souveraine de sa nouvelle Constitution !

Chronique d’une révolution européenne à nul doute aussi importante dans l’histoire de la démocratie que le fut la Révolution française, l’ouvrage publié par les éditions de la Contre-Allée rend compte de cette expérience unique dans les annales du monde occidental : celle de l’élaboration collective, via les réseaux sociaux, d’une «proposition pour une nouvelle Constitution pour la République d’Islande».

C’est tout le cheminement des consciences qui nous est offert, tout autant que celui, politique et social, de l’élaboration de cette Constitution -qui n’est certes pas encore adoptée officiellement, tant les résistances sont grandes, autant à Droite que dans la Gauche de pouvoir.

Une expérience où l’initiative citoyenne fut un modèle de législation par démocratie directe, introduisant une rupture décisive dans l’histoire du développement du principe démocratique.

Du grand forum national, de son organisation concrète à l’élection d’un Comité Constitutionnel, évidemment conspué par le personnel politico-médiatique, à la mise en place de leur Constituante, un tel processus, une telle maturité politique laissent rêveur… Car tout au long du changement introduit dans la vie politique nationale, c’est assurément un changement des mentalités qui s’est opéré, conduisant à une réflexion collective sur l’identité islandaise qui aura abouti à la production d’un tableau des valeurs fondamentales de la république islandaise (700 pages), base de la délibération qui a permis aux délégués élus du Comité Constitutionnel de rédiger cette nouvelle Constitution !

Ce mécanisme, qui était aussi un processus électoral, s’est mis en place dès l’année 2010. Pétitions en ligne, convocation d’un referendum légal, élection d’une Assemblée Constituante (illégale), scrutin au suffrage universel direct, avec au final une représentativité supérieure à celle des parlementaires en titre ! Vingt-cinq élus en sortiront, quinze hommes et dix femmes. Vingt-cinq délégués qui se mettront aussitôt au travail dans la plus grande transparence, publiant tous les jours leurs discussions, mettant en ligne sur le compte facebook de cette Constituante leurs délibérations, ouvertes jour après jour aux commentaires et suggestions des internautes pour nourrir ce dialogue exceptionnel !

Du document produit, qui est intégralement publié dans l’ouvrage, on retiendra l’affirmation de la propriété collective des ressources naturelles de la nation  islandaise, l’introduction de l’initiative populaire dans l’élaboration des lois, les modalités du contrôle de l’exécutif et du pouvoir législatif enfin remis au corps électoral -ce qui est loin d’être le cas chez nous, par exemple ! Et bien évidemment, la création de commissions indépendantes pour le contrôle du monde de la finance et des banques. Un exemple à méditer !

 

 

La Révolution des Casseroles. Chronique d'une nouvelle constitution pour l'Islande, Jérôme Skalski, éditions La Contre Allée, coll. Un singulier pluriel, octobre 2012, 120 pages, 13,50 euros, ISBN-13: 978-2917817117.

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 05:51

 

nanterre.jpg"A l’une des extrémités du terrain vague, côté gare de triage, de nombreuses cabanes sont la proie des flammes. Quarante ouvriers algériens n’ont plus d’abris. Pas relogés. Où vont-ils dormir ce soir ?"

Vous avez bien lu : on est en France, en 1959, et on parle de gare de triage d’êtres humains.

Monique Hervo a une vingtaine d’années. Elle vient d’être diplômée de l’école des Beaux-Arts de Paris, en même temps que César. Son carnet de commande est déjà plein, mais elle, qui se rappelle ses longues journées passées à attendre en vain le retour de sa famille des camps nazis sur le quai de la gare de l’Est, tourne le dos à la vie d’artiste et de confort qui lui tend les bras pour lui préférer une vie d’engagement social. Monique entre au Service Civil International, une sorte d’ONG avant l’heure, qui s’est donné pour mission de soulager la souffrance des immigrés algériens parqués dans les bidonvilles français.

De 1959 à 1962, elle tiendra le journal de celui dénommé La Folie. A Nanterre. Rue de la garenne. A trente minutes à l’époque de Paris. Où des dizaines de milliers d’algériens survivent et meurent dans des conditions d’effroi quotidien.

Jusque là, les ouvriers algériens mouraient sous les ponts de Paris. Ou bien se terraient dans les champignonnières des environs de la capitale. Des grottes humides et froides. Ils venaient des camps ouverts à la hâte par l’Administration française en Algérie pour accueillir les populations dont l’armée avait rasé les villages. Ou bien des camps français dits "centre d’assignation à résidences" où, derrière des barbelés, des miradors, on avait entassé les algériens récalcitrants ou suspectés d’appartenir au FLN. Dans les années 1950, il en existait de nombreux en France, où des hommes mouraient des sévices et des privations qui leur étaient infligés sous des prétextes jamais vraiment vérifiés, comme à Saint-Maurice l’Ardoise, dans le Larzac ou à Vedenay. Sur simple décision administrative, on vous y déportait en attendant un très hypothétique jugement.

camp.jpgCeux du bidonville de Nanterre étaient pour la plupart des travailleurs salariés, ouvriers des papeteries de la Seine, des usines Simca ou des Entrepôts de tabacs…

Tout un système de servage s’était alors mis en place dans cette France des Trente Glorieuses pour asservir les populations immigrées de l’Empire colonial, celui d’un Etat d’exception qui développait ouvertement sa politique d’exactions.

La presse nationale, quant à elle, servait aux bons français éprouvés par la guerre le mirage des Trente Glorieuses et parlait des "tanières" des nord-africains que la police, fort heureusement, "quadrillait", "ratissait", "nettoyait"… On ne parlait pas des "rafles" qu’elle y perpétrait, elle qui savait si bien, depuis 42, les organiser, Papon aux commandes.

C’est que "les sidis étaient lâchés", affirmait cette presse insane qui parlait d’une "invasion barbare", de sauvages aux appétits sexuels monstrueux. Mais ne disait rien des campagnes de racolage promues par les barons de l’industrie française et leurs sbires politiques, en Algérie même, pour faire miroiter le mode de vie français à des familles algériennes terrorisées dans les camps qu’ont leur avait installés déjà là-bas, et à qui on ne donnait guère le choix qu’entre le pire et l’épouvantable.

La Folie, c’était donc dangereux. Monique Hervo est alors une toute jeune fille. Elle s’y rend seule et va y vivre trois ans sans jamais subir la moindre agression. Les coups, c’est la police française qui les lui assénera, aux yeux de laquelle elle ne peut être qu’une putain de si bien savoir se débrouiller parmi les "ratons"…

nanterre1962.jpg"La Guerre d’Algérie, je l’ai rencontrée dans toute son horreur, ici en France. A Nanterre."

Son témoignage est hallucinant. Et donne envie de vomir. De déchirer pour le coup sa carte d’identité française. Malnutrition, maladies endémiques. La tuberculose sévit dans le camp, sans que l’Administration française ne s’en soucie.

1959. Monique Hervo note dans son journal le quotidien de ces familles abandonnées à une survie aussi affreuse dans cette agglomération de papiers goudronnés. Elle décrit les talus et la pierraille, le large fossé qui encercle le bidonville, un gigantesque cloaque d’eau pourrie, réalisation de l’Administration française.

"12 août 1959. Je traverse le Bois de Boulogne à mobylette. A couvert du feuillage, cinq agents matraquent deux arabes."

Au détour d’une ruelle, Monique tombe sur Fatima, qui joue aux osselets devant la porte de sa baraque. Fatima rêve d’aller un jour à l’école. Le soir, les cars de CRS se rangent le long de la rue de la Garenne. Des projecteurs sont braqués sur le bidonville, allumés en pleine nuit. Une centaine d’hommes font la queue pour puiser de l’eau à l’unique borne fontaine du camp. Les haut-parleurs de la police hurlent leurs ordres. En 59, le pouvoir civil passe la main au pouvoir militaire pour le contrôle et la surveillance du bidonville de La Folie. L’armée entre dans le camp. Monique raconte, les efforts désespérés des gens qui vivent là, ces parents qui ont installé un tableau noir dans un secteur du bidonville pour tenter d’éduquer les enfants. Le courage. La solidarité. L’hospitalité. les petits commerces solidaires, les gens n'ont rien mais le partagent encore. Autour des bidonvilles, là où les enfants viennent jouer, Monique Hervo découvre des pièges à loup posés par les habitants de Nanterre. A trois kilomètres des Champs Elysées. Quelles proies voulaient-ils mutiler ?

Le lendemain, elle est dans un bar de Nanterre, côté "blancs". Un incendie ravage un secteur du bidonville : "qu’ils grillent dans leurs cabanes!", s’amusent les consommateurs.

"Devant eux, chaque jour, ils voient passer les gamins qui vont chercher de l’eau à la borne fontaine, rue de Chevreul. Les gros rires de satisfaction sont terrifiants. Vous laissent impuissants devant tant de haine."

journee-2012.jpgLes hommes, les femmes, les enfants accourent de tous les coins du bidonville pour tenter d’éteindre l’incendie. Sous les regards goguenards de la police et des habitants blancs de Colombes.

La nuit, les bergers allemands de la police sont lâchés dans le bidonville. Les flics, armés jusqu’aux dents, cassent des cabanes, tirent les enfants de leur sommeil. Tirent sans sommation sur des algériens. Les chiens, les projecteurs, les bruits de bottes, les sifflets, les cris, les coups de feu… L’opération de "ratissage" du 11 janvier 1961 ne donnera rien. La police cherchait des armes, elle ne débusquera que des gamins endormis, bousculés sans ménagement tandis que les bulldozers rasent tout un secteur de La Folie. Nul n’ayant le droit de sauver ses affaires, un grand trou est creusé où tout est enfoui…

Le 18 décembre a été décrété Journée Internationale des Migrants. Une date choisie par l’ONU pour promouvoir la convention adoptée par l’assemblée générale des Nations unies le 18 décembre 1990, restée inapplicable faute de ratifications suffisantes - la France ne l’a toujours pas ratifiée...

Cette Convention pour la protection des droits de tous les travailleurs migrants et de leur famille concerne tous les migrants qui ont, qui exercent ou qui vont exercer un travail "pendant tout le processus de migration". Tous. Avec ou sans papiers. Leur affirmant des droits fondamentaux en considération de "la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouvent fréquemment les travailleurs migrants et les membres de leurs familles". Ce devrait être la journée de la honte, pour un pays tel que le nôtre…

 

 

Nanterre en guerre d'Algérie, Chroniques du bidonville 1959-1962, Monique Hervo, préface de François Maspero, éditions Actes Sud, octobre 2012, 256 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2330012854.

Images : photo du camp de Saint-Maurice l’Ardoise et du bidonville de Nanterre.

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 05:18

 

 

petite-histoire.jpgCette petite histoire des colonies françaises est non seulement à se tordre de rire, mais d’une pertinence folle, qui s’ouvre sur notre problématique francité, une création au forceps, avant que de reposer la question de l’immigration à l’intérieur de ce champ identitaire décidément ambigu.

Car en effet, sous l’Ancien Régime, en France, on était bien partout des étrangers… Chacun parlait son patois et les français, pas tous, savaient vaguement qu’il y avait un Roi qui les gouvernait et qui tenait plus ou moins son pouvoir de Dieu et qu’ils pouvaient être tirés au sort pour aller faire ses guerres, et c’était à peu près tout… Ils devinaient qu’ils étaient français parce qu’ils vivaient à l’intérieur de frontières, mais sans trop savoir ce que c’était au juste que ce droit du sol. On habitait là où on habitait, et c’était bien suffisant. A la cour, ça jactait dans vingt-trois langues… Et puis dans la foulée il y a eu un truc très fort : la Révolution. Ça a mieux soudé le sentiment national que toutes ces lois idiotes que les grands de ce monde rédigeaient pour nous contraindre. Plus tard à la capitale, on racontait que les flamandes, à ce qu’on disait, faisaient d’excellentes bonniches. Mais le filon belge s’épuisant, les bourgeois durent se tourner vers les Italiens, qui étaient beaux comme des dieux et fumaient des cigarettes sans filtres, puis des tas d’autres encore… Les choses sérieuses avec les étrangers ont commencé avec la Grande Guerre. D’abord on s’est tous mis à parler français –dommage que la bande dessinée ne se soit pas documentée sur ce moment crucial de l’unité linguistique de la France, qui ne s’est vraiment mise à parler français qu’avec la guerre de14-18… Bref, on a enrôlé des centaines de milliers de nos indigènes des colonies pour les envoyer faire les martyrs au front. Mais en 1918, on savait plus trop quoi faire de ceux qui n’étaient pas morts. Alors on les réexpédia chez eux à grands coups de pied aux fesses, en attendant la prochaine guerre. Dans les années 20, la France était le premier pays importateur d’immigrés au monde, en comparaison à son nombre d’habitants. C’est qu’on en avait drôlement besoin ! Il en venait de tous les coins du monde, et même des américains. Mais eux, c’étaient ceux qui s’intégraient le plus mal et qui causaient les plus grands soucis : ils voulaient pas payer d’impôts, ni les retenues sur leurs salaires. On leur a fait plein de procès, et puis ils ont fichu le camp avec l’argent des français et on n’en a plus parlé. Heureusement qu’on avait gardé nos colonies : nos indigènes étaient plus dociles. Enfin… presque : après 45, ils ont joué un rôle de tout premier plan dans les grèves et autres révoltes ouvrières qui ont saisi la France au sortir de la guerre. Heureusement qu’on avait encore un peu d’armée pour les mater. Ensuite ça s’est envenimé. On avait tourné la page avec les allemands, mais on voulait pas la tourner avec les algériens. On est donc resté en guerre.

Cela dit, très dramatiquement, l’ouvrage rappelle que les immigrés, en France, avant d’être des étrangers, sont des pauvres. Il n’y a pas de problème d’immigration en France : il y a un problème de pauvreté.

  

 

 

Petite Histoire des Colonies Françaises, T. 5 : Les immigrés, Otto T. et Grégory Jarry, éd. FLBLB, Coll. Documentaire, nov. 2012, 128 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2357610422.

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 05:20

 

halimi.jpgEdition revue et augmentée, mais toujours aussi pessimiste quant à nos chances de rompre avec la contre-révolution néolibérale qui a fini par s’imposer presque partout dans le monde.

Monumental, l’essai de Serge Halimi explore les soubassements de cette réussite. Comment a-t-on pu en arriver là ? Les détenteurs du Capital en furent eux-mêmes les premiers surpris. Au cœur de l’ouvrage, la trahison des clercs, des médias et de la Gauche socialiste accompagnant la longue transformation idéologique de la mondialisation depuis les années 1980, relayant sans vergogne les publications de l’American Enterprise Institute de Washington. A Gauche, les clefs habituelles semblaient ne plus pouvoir expliquer le monde contemporain. On jeta donc aux oubliettes de l’Histoire le communisme, le socialisme, puis le keynésianisme enfin, pour se convertir à l’utopie des marchés. Il y avait bien certes ces crises, mais elles n’étaient que des soubresauts nécessaires : demain tout ira mieux, les marchés sauront de nouveau se réguler… C’est aujourd’hui encore le discours de la Gauche socialiste. On a sauvé les banques, démantelé la protection sociale, les services publics, et le Déficit Public est devenu l’arme fatale destinée à paralyser socialement notre société.

Les élites ont abandonné les ouvriers à la haine sociale pour ouvrir nos sociétés aux clivages racistes. Le paysage qu’elles ont construit est sinistre : les fonds de pension ont remplacé les chefs d’entreprise et les agences de notation les gouvernements.

"Les réformes néolibérales ont métamorphosé les collectivités humaines solidaires en syndics de petits propriétaires", affirme très pertinemment Serge Halimi. Et de tenter de comprendre comment tout cela s’est construit : logement, éducation, retraites, les trois piliers du combat néolibéral de ces vingt dernières années, qui ont introduit de véritables changements anthropologiques pour rendre la servitude volontaire agréable et installer le marché dans les esprits.

A-t-on en effet assez relevé le prix de cette révolution immobilière que la France a connu ? L’accession à la propriété transformant des millions de socialistes en bobos attentifs aux fluctuations du marché, le nez rivé sur la cote de leur bien…

A-t-on assez relevé ce que l’éducation était devenue dans un pays comme le nôtre où les frais de scolarité des études supérieures ont explosé, livrant les étudiants aux banques créditrices, amenant ces dernières à peser sur le choix des filières, pour éliminer de notre horizon les humanités, si peu rentables ?

Nous déployons désormais des solidarités dévoyées. L’heure est au découragement semble-t-il, à la défaite. Au basculement du monde, d’un monde dans lequel l’utopie a changé de camp. Certes, pense Halimi, des victoires ponctuelles sont possibles, mais "il faudra que tout change pour que quelque chose change"… Or les dégâts sociaux, idéologiques de cette contre-révolution néolibérale sont immenses : le capitalisme sauvage a libéré le populisme réactionnaire et transformé en panique identitaire le sentiment national. En outre, les médias sont désormais entre les mains des nantis, de Libé au Monde, qui tous sacrifient au réalisme de la Crise. L’anti-terrorisme a pris la place de l’anti-communisme et "la menace islamiste" est devenue l’ambition messianique de la Droite. Sommes-nous donc condamnés à vivre dans ce monde dans lequel nous ne faisons que survivre ?

  

 

 

Le grand bond en arrière : Comment l'ordre libéral s'est imposé au monde, de Serge Halimi, éd. Agone, revue et augmentée, Collection : Eléments Langue, octobre 2012, 896 pages, 16 euros, ISBN-13: 978-2748900514.

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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 05:33

 

aeroport.jpg"Nous avons réussi !", s’exclamaient au petit jour les militants d’Heathrow.

L’avenir est trop sombre. Nous avons besoin de construire, tout de suite, des modèles de sociétés anti-autoritaires et résilientes face aux crises à répétition artificiellement entretenues dans les sociétés néolibérales pour étouffer dans l’œuf toutes nos espérances.

Sur les routes européennes, Isabelle Fremeaux et John Jordan sont partis à la rencontre de ceux qui ont choisi de ne plus attendre et de vivre l’espérance. De ceux qui ont choisi de vivre leur utopie ou très simplement, une autre manière de penser, de manger, d’apprendre, d’aimer, de produire, d’échanger, de lutter.

Mines occupées en Serbie, villages rachetées dans la Drôme, partout des communautés se sont réinstallées pour refaire le monde et faire du monde contemporain un champ d’expérimentation concrète.

L’avenir est trop sombre. Nous avons besoin de réussir ici, maintenant, d’autres gestes, d’autres paroles, d’autres rencontres.

Londres. Aéroport international d’Heathrow. Les autorités britanniques ont décidé de raser des villages, des hameaux, des écoles, d’investir les champs, les bois, les collines pour tracer leurs pistes d’atterrissage géantes.

sentiers.jpgUne poignée de militants ont décidé d’investir les lieux pour y dresser un camp temporaire. L’info a percé jusqu’aux oreilles de la police bien évidemment. Qui est sur les dents. Un camp doit donc être dressé, dans la nuit, et pour dix jours. Un éco-village autogéré. Plusieurs milliers de personnes sont attendues. Pendant dix jours, il sera transformé en lieu de formation, de fête, de débats. Un autre monde est possible. Nous pouvons désobéir. Refuser leur monde. Trois personnes seulement savent exactement où ce camp sera monté. La police enquête, fouine, sans succès. Cent cinquante autres militants attendent l’info. Ils forment le "groupe terrain" et sont prêts à investir les lieux à partir de dix endroits différents. Ils attendent le signal et la localisation du lieu, qui leur sera envoyé par sms. Des camions attendent également loin d’Heatrow, leurs soutes pleines des chapiteaux qu’il faudra monter en un temps record, des cuisines, des sanitaires, des centaines de tentes qui vont recouvrir tout l’espace proposé à la destruction . Et chacun des cent cinquante militants du groupe terrain a en charge de prévenir des dizaines d’autres activistes disséminés dans Londres. Ceux-là sont regroupés par paires. Beaucoup patientent dans le métro. Chaque trajet est différent, les consignes sont claires : il faut partir dans la mauvaise direction, prendre la mauvais quai, monter au dernier moment dans la bonne rame. La police est sur les dents, partout, mais partout elle ne sait où donner de la tête. Des centaines d’activistes marchent déjà. L’opération Singe rugissant est déclenchée. Les barnums sont déchargés. La police reste sur les dents. Elle est partie dans la mauvaise direction dans une belle pagaille, tandis que les militants du groupe terrain montent déjà les chapiteaux. A l’aube, tout est en place. L’équipe média au centre, qui expédie déjà ses communiqués à la presse mondiale. Trois immenses chapiteaux sont en place, les cuisines fonctionnent, bientôt des centaines de tentes se dressent. Les militants d’Heathrow ont quatre objectifs : démontrer que l’empreinte écologique d’un tel camp est dérisoire, se former théoriquement et pratiquement, construire un mouvement radical pour la justice climatique. Un système de quartiers forme la structure du camp. Au centre de chaque quartier, une cuisine, des sanitaires. Ils vont tenir leur pari et dix jours durant, sous les yeux de la police médusée, ils vont argumenter sur cet autre monde que nous pouvons construire.

pays_extramadur.jpgAilleurs, des collectifs rachètent des terres cultivables, mettent en culture des champs, des potagers autogérés, comme à Vitry-sur-Seine, au beau milieu du parc régional. C’est possible. Les utopies ont beau avoir été refoulées dans un monde invisible, elles existent et se développent, ici et maintenant. Partout ces pratiques se démultiplient. Partout on tente de repenser un nouvel ordre mondial. La sécurité ? On la repense ici dans un cadre coopératif. Isabelle Fremeaux et John Jordan ont suivi ces groupes, ces militants d’un autre monde, et nous donnent au passage pour feuille de route de relire l’histoire de la Révolution espagnole de 1936 - 1939, une révolution sociale sans équivalent dans l’histoire contemporaine, brutalement interrompue par les chars et les avions d’une réaction abjecte. Des milliers de villes, de villages, des millions d’espagnols gouvernés par des assemblées réellement populaires. Des grande surfaces agricoles, des pans entiers de l’industrie administrés en autogestion. L’anarchie, ce formidable mouvement populaire gérant alors la vie de millions d’espagnols qui avaient trouvé la force de se gouverner eux-mêmes. Une force enracinée dans une culture réellement populaire, parachevée par trois générations d’éducation et de construction d’un mouvement populaire de libération. Pour des millions de paysans, ce n’était pas une chimère utopiste mais une réalité de leur vie. La mémoire vivante des traditions du village, une longue histoire d’autogestion des communautés rurales, magnifique brèche dans l’histoire du monde contemporain.

Nous avons besoin de croire, d’espérer un autre monde, avant que le leur ne nous engloutisse pour nous digérer sauvagement.

  

 

Les sentiers de l'utopie, John Jordan, Isabelle Fremeaux, éd. La Découverte, décembre 2012, nouvelle édition, coll. Poches, essais, 387 pages, 13 euros, ISBN-13: 978-2707152183.

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 05:38

 

bidonville-nanterre.jpgDès les années 30, la France se mit en tête d’importer massivement des travailleurs issus de l’Empire colonial. Préférant les surveiller plutôt que les protéger, les ficher plutôt que de les aider à s’insérer dans la métropole. On créa ainsi immédiatement une police chargée de leur surveillance, la Brigade Nord-Africaine, qui opérait des rafles régulières pour alimenter ses fichiers.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées. Mais très vite elle développa un répertoire issu des colonies. Dissoute à la Libération en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée dès l’après-guerre pour surveiller durant les Trente Glorieuses ce sous-prolétariat colonial constitué de manière officielle, dans le plus total mépris du Droit français. Un sous-prolétariat "sélectionné" : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés, installés dans des garnis puis sur des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, où ils eurent le "droit" de bâtir leurs bidonvilles…

En 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces bidonvilles : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA.

On compta jusqu’à 90 bidonvilles en France, qui prirent peu à peu de l’importance, les laissés pour compte des Trente Glorieuses venant gonfler les rangs des travailleurs surexploités. Et bien évidemment, des unités spéciales furent mises sur pied pour anéantir toute tentative d’organisation sociétale de ces bidonvilles, ainsi que toute velléité de révolte.

abdelmalek.jpgLe sociologue Abdelmalek Sayad a étudié tout particulièrement les méthodes déployées par ces unités dans le bidonville de Nanterre, une colonie de près de 14 000 habitants en 1960 !

La surveillance administrative et sanitaire de ces bidonvilles était constante, mais en fait de surveillance sanitaire, la mission des brigades déployées sur le terrain était exclusivement répressive. Des unités de choc opéraient tous les jours pour harceler les habitants des bidonvilles. Il s’agissait d’encercler, d’enfermer, de terroriser des populations fragiles. Ces unités, dirigées par des spécialistes de la répression algérienne, dont la Brigade Z de Nanterre, appelée la brigade des démolisseurs, avaient importé les méthodes du quadrillage de la casbah d’Alger pour mieux cerner leur périmètre d’exaction : les portes des cabanes étaient numérotées à grandes coulées de peinture. Intervenant par surprise, elles entraient dans les cabanes quand cela leur chantait, fouillaient sans retenue, terrorisaient les populations. Mais il s'agissait aussi pour elles de paralyser toute vie sociale balbutiante, pour soumettre "la subversion nord-africaine", ainsi que se plaisait à le commenter Maurice Papon, en charge de cette répression et grand architecte de cette police d’exception. Elle détruisait ainsi tout commerce, café, salle publique, crèche, local social et toutes les solidarités visibles que les habitants des bidonvilles tentaient désespérément d’inventer. Les bulldozers entraient périodiquement défoncer le terrain et déposer des montagnes de terre battue devant les places qui voyaient le jour ainsi qu’aux carrefours stratégiques que les habitants réussissaient à percer. Des palissades étaient édifiées pour gêner la circulation à l’intérieur du bidonville, des chevaux de frise empêchaient l’accès aux secteurs soupçonnés d’abriter des leaders. Au plus fort de cette répression sauvage, on triait, on déplaçait, on incendiait et on assassinait les meneurs.

Cette répression a constitué, de l’aveu du chercheur Mathieu Rigouste, le laboratoire et les soubassements de la doctrine contre-insurrectionnelle française, synthétisée en Algérie : enclavement et harcèlement permanent, qui culminera le 17 octobre 1961, la Police mettant en œuvre le Plan DIT : Défense Intérieure du Territoire.

Après la Guerre d’Algérie, les bidonvilles seront rasés et leurs habitants logés dans les fameuses banlieues françaises. La Cité deviendra à son tour le lieu du transfert de ces dispositifs de surveillance mis au point dans les bidonvilles, et le marché public de la concentration et de la domestication des damnés de la Terre, où la France a poursuivi sa guerre coloniale.

L’Etat français aura ainsi institutionnellement prémédité sur un très long terme l’exclusion des damnés intérieurs, sinon leur meurtre. Aujourd’hui, avec près de 9 millions de pauvres, on attend toujours l’élan institutionnel qui viendra oser un geste d’humanité plutôt que la poursuite du traitement pénal et policier de la pauvreté traditionnellement privilégié en France.

  

 

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

La Double Absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Abdelmalek Sayad, Seuil, 1999, coll. Liber langue, 437 pages, 22,30 euros, ISBN-13: 978-2020385961.

Images : le bidonville de Nanterre dans les années 60.

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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 05:01

 

enfants algeriens 1945L’essai de Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, ne porte pas directement sur l’histoire de la répression des minorités en France, mais d’une manière plus générale, sur la domination policière des indésirables : pauvres, immigrés, insoumis. Toutefois, pour une très large part, son étude décrit un système policier enraciné dans les pratiques de surveillance et de répression mises au point dans les anciennes colonies françaises, formant un répertoire inédit qui valut à la France sa réputation, en particulier dans le traitement des minorités, sociales ou ethniques, les cadres des anciens d’Algérie ayant largement contribué à diffuser ce savoir sans pareil dans le monde contemporain.

Maintenir l’ordre est donc une spécialité française, comme l’affirmait à juste titre Michèle Alliot-Marie… A un point tel que les spécialistes ont pu pointer là une dérive et une faiblesse spécifiques à nos services de renseignement, par tradition tournés depuis des siècles vers la surveillance du peuple souverain.

Mais la domination des indésirables s’est vue changer de nature avec l’irruption sur la scène nationale des colonisés, ouvrant un champ de bataille contraignant la police à se réorganiser rationnellement pour produire une violence spécifique, tournée vers les immigrés. Contrôles au faciès, fouilles au corps, quartiers occupés, rafles (et celle du Vél’ d’Hiv’ emprunta beaucoup à une expérience solidement ancrée dans la tradition française), techniques d’immobilisation, sélection des corps devant lesquels user de violence arbitraire, etc., la violence policière, structurée dès le XIXème siècle pour faire face aux révoltes ouvrières, fit des quartiers populaires les nouvelles réserves de chasse de la République. Avec un répertoire empruntés à la France coloniale : c’est qu’il fallait désormais maintenir la ségrégation des damnés en métropole même, où l’on importait massivement une main d’œuvre fragile.

Dès 1930 fut créée en France une police officielle des colonisés, la BNA : Brigade Nord-Africaine, dont la vocation était de quadriller les quartiers "musulmans" de Paris pour y opérer des ralles périodiques, alimentant les fichiers de surveillance politique et sociale des immigrés.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées ! Mais très vite elle développa le répertoire issu des colonies, recrutant les fonctionnaires des colonies pour le mettre en place. Dissoute à la Libération sans bruit en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée peu après, dans le but explicite de fournir à l’industrie des travailleurs soumis et bon marché, issus de nos colonies. Durant les 30 glorieuses, les travaux les plus éprouvants furent ainsi confiés aux colonisés, créant un sous-prolétariat colonial de manière officielle, et contraire au Droit français !

Un sous-prolétariat sélectionné avec soin dans les colonies : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés puis installés dans des garnis ou les fameux foyers de la Sonacotra, et quand furent remplies toutes ces possibilités "d’hébergement", on leur "offrit" des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, leur livrant des planches mal équarries et des bouts de cartons pour y bâtir leurs bidonvilles.

rigousteEn 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces immigrés : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA. Elle mit l’accent sur "criminalité" des colonisés pour en justifier l’existence, contournant avec l'aide des médias l’idée d’une police raciste, mais laissant largement se diffuser l’idée qu’il s’agissait de mettre un terme à une nouvelle criminalité surgie en France, "nord-africaine"…

Cette police, de fait, ne s’occupait exclusivement que des travailleurs arabes de Paris et de sa région. Deux sections d’enquêtes furent créées, et deux autres de voie publique. Leur mission était explicitement de traquer le FLN et la criminalité ethno-culturelle. On recruta les anciens des bataillons des colonies pour superviser le travail. Ceux-ci appliquèrent les techniques mises au point en Algérie : quadrillage des quartiers dits "criminels", exclusivement peuplés de travailleurs nord-africains, pour y faire du "flagrant délit". Les escadrons déployés intervenaient de nuit, occupaient le terrain, pénétraient le milieu nord-africain grâce à l’utilisation d’agents bilingues français - arabe. Par la suite, une mission plus politique leur fut confiée : ils devaient enquêter sur les agissements "révolutionnaires" des colonisés, la brigade se transformant, déjà, en brigade anti-terroriste, délaissant la délinquance de rue pour assumer pleinement sa fonction politique de police des colonisés. Des unités "endocoloniales" furent alors créées, dont les effectifs gonflèrent au fil de la Révolution algérienne. Les archives de la BAV, étudiées par Mathieu Rigouste, mettent en évidence les agissements de ces brigades, qui par exemple ouvraient systématiquement le feu contre les algériens qui leur semblaient menaçants, s’enfuyaient à leur approche ou refusaient l’interpellation… Un ancien policier de la BAV raconte même son histoire en terme de guerre systématique dans les rues de Paris, contre les algériens…

En 1958 la BAV fut coordonnée à la 8ème brigade territoriale, une unité de police judiciaire, et des unités spéciales. Dès 1959 on leur adjoignit des forces de police auxiliaires, les FPA, et l’on plaça le tout sous la direction du SCAA, le service de coordination des affaires algériennes, qui forma des générations de policiers entraînés à contrôler les arabes et les "misérables", sur le mode de la "pacification coloniale". Si la BAV se montra réticente à l’utilisation de la torture, sa logique étant formée au croisement des répertoires de la police coloniale, de la police politique et de la police des indésirables, il n’en ira pas de même avec les unités spéciales, qui ouvrirent rue de la Goutte d’or des caves de torture au plus fort de la Révolution algérienne.

  

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

Image : archives, enfants algériens raflés en mai 1945.

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