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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 05:38

 

bidonville-nanterre.jpgDès les années 30, la France se mit en tête d’importer massivement des travailleurs issus de l’Empire colonial. Préférant les surveiller plutôt que les protéger, les ficher plutôt que de les aider à s’insérer dans la métropole. On créa ainsi immédiatement une police chargée de leur surveillance, la Brigade Nord-Africaine, qui opérait des rafles régulières pour alimenter ses fichiers.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées. Mais très vite elle développa un répertoire issu des colonies. Dissoute à la Libération en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée dès l’après-guerre pour surveiller durant les Trente Glorieuses ce sous-prolétariat colonial constitué de manière officielle, dans le plus total mépris du Droit français. Un sous-prolétariat "sélectionné" : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés, installés dans des garnis puis sur des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, où ils eurent le "droit" de bâtir leurs bidonvilles…

En 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces bidonvilles : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA.

On compta jusqu’à 90 bidonvilles en France, qui prirent peu à peu de l’importance, les laissés pour compte des Trente Glorieuses venant gonfler les rangs des travailleurs surexploités. Et bien évidemment, des unités spéciales furent mises sur pied pour anéantir toute tentative d’organisation sociétale de ces bidonvilles, ainsi que toute velléité de révolte.

abdelmalek.jpgLe sociologue Abdelmalek Sayad a étudié tout particulièrement les méthodes déployées par ces unités dans le bidonville de Nanterre, une colonie de près de 14 000 habitants en 1960 !

La surveillance administrative et sanitaire de ces bidonvilles était constante, mais en fait de surveillance sanitaire, la mission des brigades déployées sur le terrain était exclusivement répressive. Des unités de choc opéraient tous les jours pour harceler les habitants des bidonvilles. Il s’agissait d’encercler, d’enfermer, de terroriser des populations fragiles. Ces unités, dirigées par des spécialistes de la répression algérienne, dont la Brigade Z de Nanterre, appelée la brigade des démolisseurs, avaient importé les méthodes du quadrillage de la casbah d’Alger pour mieux cerner leur périmètre d’exaction : les portes des cabanes étaient numérotées à grandes coulées de peinture. Intervenant par surprise, elles entraient dans les cabanes quand cela leur chantait, fouillaient sans retenue, terrorisaient les populations. Mais il s'agissait aussi pour elles de paralyser toute vie sociale balbutiante, pour soumettre "la subversion nord-africaine", ainsi que se plaisait à le commenter Maurice Papon, en charge de cette répression et grand architecte de cette police d’exception. Elle détruisait ainsi tout commerce, café, salle publique, crèche, local social et toutes les solidarités visibles que les habitants des bidonvilles tentaient désespérément d’inventer. Les bulldozers entraient périodiquement défoncer le terrain et déposer des montagnes de terre battue devant les places qui voyaient le jour ainsi qu’aux carrefours stratégiques que les habitants réussissaient à percer. Des palissades étaient édifiées pour gêner la circulation à l’intérieur du bidonville, des chevaux de frise empêchaient l’accès aux secteurs soupçonnés d’abriter des leaders. Au plus fort de cette répression sauvage, on triait, on déplaçait, on incendiait et on assassinait les meneurs.

Cette répression a constitué, de l’aveu du chercheur Mathieu Rigouste, le laboratoire et les soubassements de la doctrine contre-insurrectionnelle française, synthétisée en Algérie : enclavement et harcèlement permanent, qui culminera le 17 octobre 1961, la Police mettant en œuvre le Plan DIT : Défense Intérieure du Territoire.

Après la Guerre d’Algérie, les bidonvilles seront rasés et leurs habitants logés dans les fameuses banlieues françaises. La Cité deviendra à son tour le lieu du transfert de ces dispositifs de surveillance mis au point dans les bidonvilles, et le marché public de la concentration et de la domestication des damnés de la Terre, où la France a poursuivi sa guerre coloniale.

L’Etat français aura ainsi institutionnellement prémédité sur un très long terme l’exclusion des damnés intérieurs, sinon leur meurtre. Aujourd’hui, avec près de 9 millions de pauvres, on attend toujours l’élan institutionnel qui viendra oser un geste d’humanité plutôt que la poursuite du traitement pénal et policier de la pauvreté traditionnellement privilégié en France.

  

 

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

La Double Absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Abdelmalek Sayad, Seuil, 1999, coll. Liber langue, 437 pages, 22,30 euros, ISBN-13: 978-2020385961.

Images : le bidonville de Nanterre dans les années 60.

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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 05:01

 

enfants algeriens 1945L’essai de Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, ne porte pas directement sur l’histoire de la répression des minorités en France, mais d’une manière plus générale, sur la domination policière des indésirables : pauvres, immigrés, insoumis. Toutefois, pour une très large part, son étude décrit un système policier enraciné dans les pratiques de surveillance et de répression mises au point dans les anciennes colonies françaises, formant un répertoire inédit qui valut à la France sa réputation, en particulier dans le traitement des minorités, sociales ou ethniques, les cadres des anciens d’Algérie ayant largement contribué à diffuser ce savoir sans pareil dans le monde contemporain.

Maintenir l’ordre est donc une spécialité française, comme l’affirmait à juste titre Michèle Alliot-Marie… A un point tel que les spécialistes ont pu pointer là une dérive et une faiblesse spécifiques à nos services de renseignement, par tradition tournés depuis des siècles vers la surveillance du peuple souverain.

Mais la domination des indésirables s’est vue changer de nature avec l’irruption sur la scène nationale des colonisés, ouvrant un champ de bataille contraignant la police à se réorganiser rationnellement pour produire une violence spécifique, tournée vers les immigrés. Contrôles au faciès, fouilles au corps, quartiers occupés, rafles (et celle du Vél’ d’Hiv’ emprunta beaucoup à une expérience solidement ancrée dans la tradition française), techniques d’immobilisation, sélection des corps devant lesquels user de violence arbitraire, etc., la violence policière, structurée dès le XIXème siècle pour faire face aux révoltes ouvrières, fit des quartiers populaires les nouvelles réserves de chasse de la République. Avec un répertoire empruntés à la France coloniale : c’est qu’il fallait désormais maintenir la ségrégation des damnés en métropole même, où l’on importait massivement une main d’œuvre fragile.

Dès 1930 fut créée en France une police officielle des colonisés, la BNA : Brigade Nord-Africaine, dont la vocation était de quadriller les quartiers "musulmans" de Paris pour y opérer des ralles périodiques, alimentant les fichiers de surveillance politique et sociale des immigrés.

Cette police puisa tout d’abord son répertoire d’actions dans les méthodes historiquement liées à la surveillance des mendiants, des sans-abri et des prostituées ! Mais très vite elle développa le répertoire issu des colonies, recrutant les fonctionnaires des colonies pour le mettre en place. Dissoute à la Libération sans bruit en raison de son caractère explicitement raciste, elle fut reformée peu après, dans le but explicite de fournir à l’industrie des travailleurs soumis et bon marché, issus de nos colonies. Durant les 30 glorieuses, les travaux les plus éprouvants furent ainsi confiés aux colonisés, créant un sous-prolétariat colonial de manière officielle, et contraire au Droit français !

Un sous-prolétariat sélectionné avec soin dans les colonies : on importait de préférence des individus non alphabétisés qui étaient transportés puis installés dans des garnis ou les fameux foyers de la Sonacotra, et quand furent remplies toutes ces possibilités "d’hébergement", on leur "offrit" des terrains vagues aux abords des grandes agglomérations, leur livrant des planches mal équarries et des bouts de cartons pour y bâtir leurs bidonvilles.

rigousteEn 1953, la Préfecture de Police créa une unité d’inspiration coloniale pour surveiller ces immigrés : la BAV, Brigade des Agressions et des Violences, calquée sur la BNA. Elle mit l’accent sur "criminalité" des colonisés pour en justifier l’existence, contournant avec l'aide des médias l’idée d’une police raciste, mais laissant largement se diffuser l’idée qu’il s’agissait de mettre un terme à une nouvelle criminalité surgie en France, "nord-africaine"…

Cette police, de fait, ne s’occupait exclusivement que des travailleurs arabes de Paris et de sa région. Deux sections d’enquêtes furent créées, et deux autres de voie publique. Leur mission était explicitement de traquer le FLN et la criminalité ethno-culturelle. On recruta les anciens des bataillons des colonies pour superviser le travail. Ceux-ci appliquèrent les techniques mises au point en Algérie : quadrillage des quartiers dits "criminels", exclusivement peuplés de travailleurs nord-africains, pour y faire du "flagrant délit". Les escadrons déployés intervenaient de nuit, occupaient le terrain, pénétraient le milieu nord-africain grâce à l’utilisation d’agents bilingues français - arabe. Par la suite, une mission plus politique leur fut confiée : ils devaient enquêter sur les agissements "révolutionnaires" des colonisés, la brigade se transformant, déjà, en brigade anti-terroriste, délaissant la délinquance de rue pour assumer pleinement sa fonction politique de police des colonisés. Des unités "endocoloniales" furent alors créées, dont les effectifs gonflèrent au fil de la Révolution algérienne. Les archives de la BAV, étudiées par Mathieu Rigouste, mettent en évidence les agissements de ces brigades, qui par exemple ouvraient systématiquement le feu contre les algériens qui leur semblaient menaçants, s’enfuyaient à leur approche ou refusaient l’interpellation… Un ancien policier de la BAV raconte même son histoire en terme de guerre systématique dans les rues de Paris, contre les algériens…

En 1958 la BAV fut coordonnée à la 8ème brigade territoriale, une unité de police judiciaire, et des unités spéciales. Dès 1959 on leur adjoignit des forces de police auxiliaires, les FPA, et l’on plaça le tout sous la direction du SCAA, le service de coordination des affaires algériennes, qui forma des générations de policiers entraînés à contrôler les arabes et les "misérables", sur le mode de la "pacification coloniale". Si la BAV se montra réticente à l’utilisation de la torture, sa logique étant formée au croisement des répertoires de la police coloniale, de la police politique et de la police des indésirables, il n’en ira pas de même avec les unités spéciales, qui ouvrirent rue de la Goutte d’or des caves de torture au plus fort de la Révolution algérienne.

  

 

 

La domination policière : une violence industrielle, Mathieu Rigouste, éd. La Fabrique, nov. 2012, 260 pages, 15 euros, ISBN-13: 978-2358720458.

Image : archives, enfants algériens raflés en mai 1945.

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 05:10

 

susan.jpgUne fiction. Bien que les données soient avérées. Une fiction dans l’air du temps, l’heure étant à la liquidation de la démocratie dans les sociétés néolibérales. Le rapport Lugano II n’existe certes pas. Il n’existe pas non plus de groupe de travail chargé de réfléchir au mieux les étapes de cette liquidation. Mais l’idée est bien réelle et le bilan démocratique des sociétés européennes en particulier, bien sombre. Le point de départ de la réflexion de Susan George est cependant autre : elle part du bilan écologique du capitalisme libéral. Une double erreur de perspective à mon sens, d’abord parce que nous sommes dans une société néolibérale et non libérale, qui a justement rompu les amarres avec la philosophie libérale, ses fondements, ses projets. Ensuite parce que le stress climatique n’est pas une cause suffisante, bien au contraire, pour en finir avec les liquidateurs de la démocratie : la société néolibérale saura fort bien instrumentaliser la contrainte écologique pour imposer une liquidation plus rapide et plus ample de la démocratie au prétexte de l’urgence à suivre les recommandations des experts, seuls capables de nous dire comment gérer au mieux le sauvetage de la planète.

Les analyses abondent, de la compatibilité des idéologies fascistes et écologistes, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, ainsi que le démontra l’essai de Peter Staudenmaier : Fascist ecology : the "green wing" of the Nazi Party and its historical antecedents.

ecofascio.jpgUn fascisme pur et dur, renforcé dans ses légitimations par l’intégration des préoccupations écologiques imposant ce régime d’experts que l’UE voudrait mettre aujourd’hui en place sous le couvert des contraintes financières qui pèsent sur les pays de la zone euro. Il est intéressant de ce point de vue de voir combien Susan George fait fausse route encore, quand elle évoque l’"accident" boursier majeur survenu en 2008 : il n’y a pas eu d’ "accident" financier : le risque de l’effondrement financier est en réalité l’arme qu’utilisent les néolibéraux pour soumettre les peuples.

Le potentiel catastrophique du déséquilibre écologique est un élément de langage que le néolibéralisme peut parfaitement déployer pour approfondir son autorité, et ce n’est qu’en intégrant la crise écologique dans son contexte social et politique que l’on pourra lutter efficacement contre la dérive des administrations "expertes", tentées de confisquer le pouvoir souverain au nom de l’efficacité du raisonnement scientifique. Il faut rétablir l’ordre des priorités politiques, car en l’état, l’inquiétude écologique ne peut que renforcer le contrôle administratif des peuples et la domination mondiale. Enfin, il est hasardeux de croire, comme elle le fait, que le néolibéralisme est "fragile" : il est doté de ressources plus extraordinaires qu’on ne l’imagine, comme on l’a vu en Europe, où la Gauche elle-même s’est portée "objectivement" à son secours…

  

 

Cette fois en finir avec la démocratie, le rapport Lugano II, Susan George, Seuil, oct. 2012, 194 pages, 17 euros, ISBN-13: 978-2021086409.

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 05:27

 

stone.jpgUne conversation sur le monde contemporain tel qu’il s’est construit, plongeant ses racines dans l’Histoire, celle de la Première Guerre mondiale en particulier, qui constitue aux yeux de Tariq Ali et Oliver Stone le tournant constitutif du monde contemporain. Une conversation qui a surtout le mérite de revenir sur la très forte tradition du militantisme ouvrier aux Etats-Unis, anéantie dans un bain de sang, au cours d’une véritable guerre (on envoya en effet la troupe massacrer les ouvriers en lutte), sauvage, exterminatrice. Qui se rappelle ces répressions féroces ? Amnésie commode, nous rappellent nos deux interlocuteurs, pour reconstruire a posteriori une histoire de l’Amérique plus glamour, et tellement différente de la nôtre… Des mouvements auxquels les dirigeants américains décidèrent d’opposer la religion, instituée symboliquement en quasi religion nationale en 1950, date à laquelle fut apposée sur la monnaie américaine le fameux "In God we trust". L’Etat se mit alors aux emblèmes religieux, aidant massivement à la diffusion du sentiment religieux aux Etats-Unis.

Il n’est resté de ces mouvements ouvriers, commentent-ils encore, que la possibilité des luttes transversales, celles des contre-cultures américaines, ambiguës certes, mais qui firent peut-être la force de la contestation américaine. Et de rappeler les mouvements de révolte des Gi’s dans les années soixante, sans précédent dans l’histoire mondiale sinon celles des révoltes françaises de 1917.

Quant à la classe dominante, réécrivant à son profit cette histoire plus glamour des Etats-Unis, l’un et l’autre nous rappellent le soutien systématique qu’elle organisa sous couvert des organismes internationaux à Hitler, et la fascination qu’elle nourrissait autant à l’égard de ce dernier que de Mussolini…

  

 

 

L'histoire non dite des Etats-Unis, Tariq Ali, Olivier Stone, traduit de l’anglais par Sylvette Gleize, éd. Galaade, nov. 2012, 100 pages, 15,90 euros, isbn 13 : 978-2351761809.

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 05:44

 

devoileralgerie.jpgSujet on ne peut plus délicat dans la France d’aujourd’hui, à propos de l’héritage ambigu des mouvements féministes, dont sont soulignés ici les affinités avec le projet impérial et leur aveuglement volontaire face à l’oppression raciale dont furent victimes les Peuples de l’Empire Français…

Le voile, le hijab, la polygamie, l’excision, le sujet est en effet on ne peut plus délicat tant les arguments les plus vertueux s’énoncent dans un climat qui ne l’est vraiment pas, incitant Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem à reposer la question de l’instrumentalisation du féminisme contemporain à des fins racistes.

La thèse de l’ouvrage est bien évidemment historienne –c’est aussi sa faiblesse au fond, car il paraît difficile de rabattre purement et simplement les revendications féministes actuelles sur les pratiques du passé. Tout y est en tout cas, des conjonctions d’intérêts des féministes françaises de la première heure avec les politiques racistes de la France coloniale. C’est que l’agenda émancipateur des suffragettes par exemple, exploitait la logique impériale pour faire avancer leurs idées, sans jamais chercher à remettre en cause la structure coloniale. Mettant sur pied leurs œuvres féminines, elles pensaient, tout en accomplissant la mission "civilisatrice" de l’Empire, inculquer une "civilisation supérieure" sensible à la condition de la femme…

Déjà elles dénonçaient l’islam, l’homme arabe, coupable de tenir la femme musulmane en esclavage, déjà elles brandissaient le voile comme sujet de prédilection… Le plus piquant de cette perspective, c’est de mesurer à quel point ces féministes ont pu bénéficier du soutien de l’Administration coloniale qui sans rire, se mit elle aussi à prétendre sauver la femme algérienne par exemple, "cloîtrée", "humiliée", décrivant le comportement de l’homme algérien comme celui d’un barbare. Des cohortes d’assistantes sociales furent envoyées aux fins fonds des villages les plus reculés de l’Algérie française pour aider les féministes dans leur mission civilisatrice. Par la suite, plus piquant encore, durant cette sale Guerre d’Algérie dont la métropole refusait le nom, Mesdames Salan et Massu firent campagne pour la femme algérienne, aux côtés des féministes… Aidant à la constitution de mouvements de solidarité féminine ou d’associations de propagande enseignant la bonne tenue de sa maison aux algériennes, la juste éducation de leurs enfants… En attendant l’apothéose : l’année 1958 et ses cérémonies du "dévoilement"…

feministes-blanches.jpgLes meneurs du putsch d’Alger aidèrent alors massivement ces dames, transportées dans les hélicos de l’armée, à mettre en scène d’incroyable cérémonies dites du "dévoilement" : des groupes de femmes voilées devaient marcher en parade jusqu’à la place centrale de la ville ou du village élus, escortées par les fanfares de l’armée, tandis que sur l’estrade les militaires et les dignitaires attendaient de prononcer leurs discours enthousiastes. Puis ces femmes, dans un geste évidemment gracieux, se dévoilaient et jetaient leur voile à la foule sous les hourras… Sauf que… ces dévoilements se sont depuis avérés la plupart du temps forcés, une enquête minutieuse ayant fini par en établir la supercherie : réquisitionnées par l’armé française, les jeunes algériennes n’avaient guère d’autre choix que de se dévoiler en public. Les femmes des militants algériens torturés en particulier, jetées ainsi en pâture à la foule…

Certes, la stratégie des féministes pouvait se "comprendre" : l’Algérie se constituait comme le lieu où elles allaient pouvoir prendre en charge… leur incapacité à faire entendre leur voix, en métropole. Le cadre impérial permettait ainsi de promouvoir le Droit des femmes, pourquoi ne pas en abuser ? L’ennui, c’est que par la suite les mouvements féministes ne se sont jamais interrogés sur cette dimension de l’émancipation humaine. Et nos auteurs de donner pour preuve l’ostracisme dont furent victimes, dans les années 70, la Coordination des Femmes Noires, qui introduisait de sacrées nuances dans les discours féministes de l’époque. Tout comme, selon eux, ce nouveau racisme qui prolifère derrière la dénonciation féministe de l’obscurantisme musulman…

On le voit, sujet sensible, dans un livre portant des accusations injustes sur certains leaders des causes minoritaires, mais soulevant, en effet, le problème du recyclage des discours et des pratiques d’oppression sous le couvert du déploiement des rhétoriques volées aux mouvements d’émancipation.

 

 

 

Les féministes blanches et l'empire, Félix Boggio Ewanjé-Epée, Stella Magliani-Belkacem, éd. La Fabrique , oct. 2012, 110 pages, 12 euros, isbn 13 : 978-2358720434.

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 05:48

 

indigenes-copie-1.jpgLa société néolibérale est une société outrageusement inégalitaire. Jamais les inégalités sociales ne se sont autant creusées que sous ce régime d’exception. Jamais les riches ne se sont autant enrichis. Jamais les pauvres ne se sont autant appauvris. Il suffit de lire les tableaux publiés par l’INSEE depuis une trentaine d’années pour en prendre connaissance. Et la fameuse théorie du ruissellement à fait long feu : la politique de cadeaux fiscaux accordés aux riches n’a servi qu’à enrichir les riches et appauvrir les pauvres.

La société néolibérale est une société sécuritaire, pénale, répressive, où la régulation des classes pauvres passent non par un traitement social, mais pénal. Les comportements délinquants y sont en outre artificiellement extraits de la trame des rapports sociaux où ils font sens, pour nourrir son fantasme d’ordre électoraliste.

La société néolibérale est celle de l’Etat partisan, où ce dernier n’a pas en charge le Bien Commun, mais les prises de bénéfice des riches et la surveillance du Peuple doté d’une souveraineté factice : électorale. Le spectacle de la répression du peuple souverain est même constitutif de son idéologie : le racisme social.

La société néolibérale est une société nécessairement raciste. Une société dont les fondements culturels sont le racisme. Racisme social, on l’a vu avec le traitement accordé aux pauvres, racisme tout court, anti-arabe, anti-musulman de préférence, trope unificatrice d’un populisme qui transcende largement le clivage Gauche / Droite.

Car le soit-disant danger que représentent les réfugiés et autres immigrés en errance sur les sols nationaux, avec leur mode de vie et de pensée supposés, permet la diffusion d’une culture raciste qui exclue peu à peu du champ de la citoyenneté des millions d’enfants, de femmes, d’hommes, pour la plupart de plein droits citoyens de l’Etat français, par exemple.

Mais la généralisation du racisme social qui a accompagné la formidable montée en puissance des inégalités en France, corrélation nécessaire à la montée en puissance de l’insécurité salariale et sociale, discipline même du salariat précaire et de la vie à bout de souffle de masses de plus en plus importantes de la population française, s’est d’abord traduit par l’abandon des populations françaises issues des anciennes colonies, enfermées dans de véritables "ghettos" -le mot est celui-là même employé par une commission formée de députés de Gauche et de Droite, dans un rapport qui s’est vu aussitôt enterré dans les archives de l’Assemblée nationale, il y a moins de 3 ans.

Andre-Helle-1931.jpgLa France reste donc un état colonial.

C’est sur cet état de la France que l’ouvrage fait le point, ainsi que sur l’Appel des Indigènes de la République, lancé en janvier 2005. Un Parti politique aujourd’hui, dont beaucoup, à Gauche surtout, décrient la formation. Or force est de dire que la relecture qu’ils proposent de cette pseudo république néolibérale, à travers les conflits qui la traversent et en s’appuyant sur une catégorie particulièrement fondée de "racisme social" est pertinente, bien au-delà de la simple compréhension de la situation désespérée dans laquelle se trouvent aujourd’hui les fameux "quartiers".

Elle témoigne en outre de l’émergence d’une nouvelle conscience politique, reflet d’une radicalisation en cours, qui fait que nombre de citoyens ne se reconnaissent plus dans le clivage Gauche / Droite jeté en pâture électorale à nos exigences de vie.

Il s’agit, dans leur cas précis, de n’être plus un objet exotique de la politique française, mais son sujet, qui aurait autre chose à dire désormais que sa seule souffrance.

Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école, aux loisirs, ces populations françaises issues des anciennes colonies sont toujours victimes de l’exclusion sociale et de la précarité. Il n’est que de consulter encore une fois les statistiques nationales, elles abondent sur la question !

Les populations des "quartiers" sont indigénisées, relégués aux marges de la société, enfermées dans un discours que l’on connaît à présent : celui des zones de non-droit qu’il faudrait reconquérir, dans le langage sécuritaire de cette société néolibérale !

Cinquante années de politiques inefficaces, et l’on s’étonne de voir nos Indigènes renoncer aujourd’hui au cadre républicain pour installer un territoire politique incongru dans le paysage culturel français !

Les "quartiers", tout au long de ces cinquante années d’asservissement, n’auront pas témoignés d’un dysfonctionnement de la République, mais d’une logique propre à son fonctionnement. Il faut, aujourd’hui en France, poser le problème de la question raciale à l’intérieur de la question sociale. Plus que jamais sans doute, avec le surgissement de cette société néolibérale qui fait du racisme le fondement de sa foi. Il n’est que de lire les mises en garde officielles, pour débusquer le vocabulaire dont elles procèdent, avec ses espaces peuplées de hordes ensauvagées, qui ne feraient plus formellement partie de la République : même vocabulaire en effet, comme le soulignent les auteurs de ce livre, que celui employé au XIXème siècle à l’égard des populations qu’il fallait "civiliser "…

Mais s’il existe une matrice républicaine du racisme d’Etat en France, ainsi qu’ils le montrent à satiété, la III République ayant réussi ce tour de force culturel de différencier les citoyens français de plein droit des "indigènes" de la république, sanctionnant par là l’idée d’une infériorité raciale, si ce racisme juridique et étatique français constitua bien la condition de possibilité d’un imaginaire raciste français que l’on voit boutonner aujourd’hui avec hargne, sans doute devrions-nous aussi prendre conscience de ce tournant néolibéral qui en systématise l’ambition dans le dessein d’asseoir sa domination sur tout l‘ensemble du corps social. La Cause des Indigènes de la République est devenue la nôtre, il n’est plus permis d’en douter.

 

 

Nous sommes les indigènes de la république, Houria Bouteldja, Sadri Khiari, éd. Amsterdam, Hors collection, octobre 2012, 440 pages, 17 euros, isbn 13 : 978-2-35480-113-7.

 

Image : André Hellé " L’exposition coloniale ", dessin pour les enfants (1931). Source : couverture de "La Famille Bobichon à l’exposition coloniale" (éd. Berger-Leyraud), Bibliothèque Vert et Plume, reproduite dans " La Misión etnográfica y lingüistica Dakar-Djibouti ", éd. De l’Université de Valencia Espagne, 2009.

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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 05:38

 

Couv_punirpauvres.jpgL’étude de Loïc Wacquant est relativement ancienne : elle date de 2004. Mais avec le recul, elle s‘avère extraordinairement éclairante du déploiement de la logique néo-libérale dans le monde, à un point même que son auteur n’a peut-être pas imaginé. Largement centrée sur ce laboratoire que constituait alors les Etats-Unis dans la montée en puissance des discours sécuritaires, Loïc Wacquant tentait de comprendre les raisons de cette construction à bâtons rompus de l’Etat sécuritaire.

Les chiffres parlaient d’eux-mêmes : les Etats-Unis étaient entrés dans une frénésie d’incarcération, jamais on avait autant emprisonné que depuis les années 80, jamais autant de noirs, jamais autant de pauvres, jamais autant de chômeurs : l’Etat carcéral surgissait sur les ruines de l’Etat "charitable". La régulation des classes populaires semblaient devoir passer par l’Etat pénal, plutôt que le redéploiement des richesses du pays. De Bush à Sarkozy, la geste sécuritaire affirmait partout son bien-fondé. Et partout selon une même rhétorique visant à produire du spectacle sécuritaire pour le constituer en enjeu idéologique. La scène sécuritaire, partout, se ritualisait, les mêmes éléments de langage fleurissaient de part et d’autre de l’Atlantique, matraqués à longueur de journée pour nous les faire entrer dans le crâne, enchaînant pêle-mêle les mêmes figures : l’insécurité, dans le métro, dans les banlieues, le danger que représentaient les réfugiés et autres immigrés en errance sur les sols nationaux, le laxisme des juges, le Droit des victimes, les chiffres des batailles menées contre la délinquance de rue, érigée au statut de fléau national. Partout il fallait obtenir que le traitement pénal se substitue au traitement social. Le manège sécuritaire se mit dès lors à extraire artificiellement les comportements délinquants de la trame des rapports sociaux où ils faisaient sens, pour nourrir les fantasmes d’ordre d’un électorat poussé de plus en plus à droite.

Parallèlement à l’affaiblissement de la Puissance Publique, à la perte de sa souveraineté face à la Finance, on ne parlait que de reconquérir les zones de non-droit : il s’agissait de restaurer symboliquement l’autorité de l’Etat là où il pouvait encore évoquer sa souveraineté, qu’il perdait partout ailleurs, surtout en Europe. Le spectacle de la répression du Peuple souverain permettait d’exhiber les signes de l’autorité d’un Etat de plus en plus labile.

Et "curieusement", on cibla presque exclusivement l’approche sécuritaire sur la délinquance de rue et les zones urbaines en déclin, alors que dans le même temps la délinquance en col blanc et celle de la Finance explosaient.

garnier-217f5.jpgLongtemps on a pensé que la transformation politique majeure de notre monde contemporain venait du fait que notre modèle social était en faillite, alors qu’en vérité, il ne s’agissait que d’accompagner idéologiquement l’avènement du néolibéralisme, dont le seul horizon était de mettre fin à cet Etat Providence, et à plus long terme, de mettre fin tout court à l’Etat de Droit, comme on le voit en Grèce, laboratoire européen des derniers obstacles au triomphe du néolibéralisme.

On a ainsi assisté, impuissants ou complices, à l’explosion des populations carcérales, les prisons, françaises en particulier, connaissant désormais un taux d’occupation indigne d’un Peuple civilisé. Partout on a accepté dans la foulée l’extension continue de la mise sous tutelle judiciaire, la prolifération des banques de données plus ou moins criminelles, sans jamais essayé de corréler par exemple ces logiques à celle qui présidaient à la chute drastique de l’aide aux démunis, transformant peu à peu cette aide en travail forcé, ni moins encore avons-nous été attentifs à la diffusion d’une culture raciste, excluant peu à peu du champ de la citoyenneté des hommes et des femmes demeurant pourtant de plein droit des "nationaux".

L’Etat pénal qui a vu le jour dans le sillage de ces discours sécuritaires ne répondait en fait en rien à la montée de la criminalité, qui resta stable de tout ce temps. Car en réalité il ne faisait que répondre aux dislocations provoquées par le désengagement social et urbain de l’Etat, en France comme aux Etats-Unis, ou par l’imposition d’un travail de plus en plus précaire, en France comme en Allemagne, devenu la norme nouvelle de citoyenneté pour les classes populaires et aujourd’hui, à leur tour, pour les classes moyennes.

Mais contrairement à ce que Loïc Wacquant pouvait percevoir en 2004, l’Etat sécuritaire n’aura pas été une réponse "détournée" à la généralisation de l’insécurité sociale, il aura été son fondement même : surveiller et punir est la discipline du salariat précaire que le néolibéralisme installe un peu partout dans le monde, refusant désormais de socialiser les classes pauvres pour les abandonner à leur misère, et produisant pour un temps encore, à l’adresse des classes moyennes et riches, un leurre puissant destiné à rendre invisibles les problèmes sociaux. Il ne s’agit plus simplement de punir les pauvres, mais d’entraîner tout le corps social dans l’abîme sécuritaire et raciste que pointe l’horizon néolibéral.

 

 

 

Punir les pauvres, le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, de Loïc Wacquant, éd. Agone, coll. Contre-feux, février 2004, 352 pages, 20 euros, isbn 13 : 9782748900231.

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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 05:37

 

lignes-39.jpgSauvons le Peuple Grec de ses sauveurs !

Depuis mai 2012, la Banque centrale européenne (BCE) prête aux banques privés notre argent au taux de 0,75%. L’article 123 du Traité de Lisbonne de 2007 (refusé par referendum en France), interdisant aux Etats de financer leurs besoins auprès de la BCE, les banques privées prêtent depuis mai 2012 notre argent public à l’Espagne à plus de 7%, à l’Italie à plus de 6% et à la Grèce à plus de 8%. Sur le marché secondaire, ces mêmes banques revendent ces titres à 15%.

Il faut vraiment sauver le peuple Grec de ses sauveurs ! L’appel lancé par les Grecs en février 2012 est plus que jamais d’actualité ! Mais les sauver de quoi ? De cette politique de guerre en réalité, menée par l’UE et dont le résultat concret est qu’aujourd’hui 30% de la population de la Grèce vit au-dessous du seuil de pauvreté… Mais malgré cela, de nouveaux plans d’austérité sont à l’étude.

A quoi servent les plans de sauvetage ? Creusée par des taux usuraires, comment la dette de la Grèce pourrait se résorber ?

La Grèce a vu la création d’un compte bloqué, exclusivement destiné au remboursement de la Dette. Toute l’économie du pays est orientée vers ce fameux remboursement. Ne voit-on pas qu’il s’agit en réalité d’un pillage systématique, ordonné, mesuré, d’un pillage éhonté, de court terme, de toutes les richesses du pays ? Ne voit-on pas qu’il s’agit de différer le plus longtemps possible la faillite du pays, pour rapatrier le plus d’argent possible dans les poches des banques européennes ?

La Grèce a vu le droit anglais supplanter le sien, sous décision de l’UE, tout simplement parce que ce dernier était plus favorable aux créanciers, ordonnant de les rembourser prioritairement !

La Grèce est ainsi le premier pays européen à être sorti du cadre de la souveraineté populaire. L’UE a fait d’elle un véritable laboratoire du changement social européen, au terme duquel la démocratie aura disparu. Sus à l’Etat de Droit ! Voyez déjà comment la règle d’or, inscrite dans les Constitutions, nous placent désormais sous la tutelle de l’UE ! Un tournant dans les régimes parlementaires, où il s’agit d’installer partout des gouvernements d’experts, avec la complicité de nos représentants politiques, qui s’apprêtent à confier les brides de la décision politique à des cabinets d’économistes à la solde des milieux financiers. Un coup d’état parlementaire !

L’objectif est clair, trivial : l’aggravation artificielle des Dettes souveraines est l’arme imparable pour prendre d’assaut des sociétés entières. Nous sommes au point de non retour : le fonctionnement des marchés financiers est fondé sur une politique néo-coloniale de domination des pays les plus riches sur les plus pauvres, l’appropriation des richesses nationales et l’appui inconditionnel aux mécanismes les plus répressifs de ces régimes d’experts, soustraits à la souveraineté populaire.

  

 

Le Devenir Grec de l’Europe néolibérale, Lignes 39, octobre 2012, 230 pages, 20 euros, isbn 13 : 9782355281138.

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 08:17

 

economistes-gages.jpgLe changement, c’est maintenant ! Mais il n’est possible que dans le cadre néolibéral, répondent en cœur les "experts" de la classe politico-médiatique, dont la mission est de démontrer au bon peuple que nous serions, qu’il n’y a pas d’alternative à l’ordre néolibéral et que seuls quelques aménagements et de grands sacrifices nous sauveront de la crise… dans laquelle nous a jeté ce même néolibéralisme, non par accident, mais par conviction mercantile…

L’ouvrage publié par les Liens qui Libèrent a le mérite de nous aider à ouvrir les yeux sur la ronde des pseudos experts qui se succèdent à notre chevet, de Libération au Monde, en passant par France 2 et France Inter, révélant les liens que nos prétendus experts en économie (mais pas en neutralité), sollicités jour après jour par les médias français, entretiennent avec les milieux de la Finance. Des experts qui appointent sans excuse possible aux institutions mises en cause dans cette crise qui ne peut pas finir, auréolés de leurs titres universitaires. Le listing est effarant. Une farce, en particulier en ce qui concerne ces universitaires et autres directeurs de recherche au CNRS, qui siègent dans les grandes Banques ou sont membres de cabinets de gestion du patrimoine des grandes fortunes et se piquent de nous donner des leçons de responsabilité dans les colonnes des quotidiens ou sur les antennes nationales. Des experts sans neutralité qui bénéficient de jetons de présence dans les conseils d’administration des grandes sociétés, percevant chaque fois qu’ils font semblant de sauver le monde des mandats chiffrés à plusieurs dizaines de milliers d’euros… Des experts sans impartialité qui ont privatisé l’expertise et qui sévissent jour après jour pour déverser leur pédagogie de la souveraineté nécessairement limitée, dissolvant à longueur de chroniques le social dans le Marché et collaborant sans sourciller à l'ordre néo-libéral qui les a enfantés.







Economistes à gages, de Serge Halimi, Frédéric Lordon, Renaud Lambert, éd. Les Liens qui Libèrent / Le Monde Diplomatique, coll. Prendre parti, novembre 2012, 80 pages, 7,50 euros, isbn 13 : 979-1020900104.

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 05:14

 

peillon.jpgCommençons par la fin, tant l’histoire est savoureuse. Le 12 avril 2012, trois semaines après la première parution du livre d’Antoine Peillon, le Parquet de Paris désignait (enfin) un juge d’instruction pour mener une information judiciaire sur l’évasion fiscale en France.

Le 17 avril, ce même Peillon était (enfin toujours) auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur l’évasion fiscale. L’auteur exposa ce que tout le monde désormais savait, le livre publié : c’est que la police et la Justice françaises disposaient d’une masse invraisemblable d’informations sur la question -dont elles n’avaient jamais rien fait. Et pour cause : le 23 mai 2012, le Juge témoignait à son tour devant la même commission sénatoriale, pour révéler l’existence d’un verrou politique : il devait attendre une plainte du Ministre du Budget pour instruire officiellement son enquête. Jamais aucun ministre du Budget, en France, ne s’était soucié de porter plainte contre l’évasion fiscale. Ce que l’on comprend rétrospectivement : imaginez que ce même Ministre soit le trésorier d’un parti de pouvoir passablement embarrassé par ses problèmes de financement…

Le 15 juin 2012, des cadres de la Banque UBS France, licenciés pour avoir révélé les agissements illégaux de leur employeur, se voyaient réintégrés dans leurs droits par la Justice pour licenciement abusif.

Le 3 juillet 2012, Jean-Marc Ayrault promettait de régler une fois pour toute la question de l‘évasion fiscale.

Le 24 juillet 2012, la commission d’enquête sénatoriale livrait ses conclusions : 50 milliards font illicitement défaut au Budget de la France. La commission faisait 59 propositions pour contrôler cette évasion fiscale. Le rapport de ladite commission devait être remis au Ministre de l’économie et proposé à l’Assemblée nationale dans le cadre du débat budgétaire.

On attend. La Crise, elle, n’attend pas, qui commande de récupérer ici et là dans nos poches ces milliards qui nous sont dus. Or, toutes les discussions sur la crise ont toujours achoppé sur un point aveugle, que personne ne s’est encore soucié de lever, un véritable tabou, qui est celui de la finance fantôme. Une finance délinquante dont les mécanismes, les procédés, les stratégies sont connues désormais, grâce à cet essai.

On inscrit dans la Constitution la règle d’or, mais on refuse de mettre un terme à la fraude fiscale. Une fraude qui est, aux yeux de l’auteur et non sans raison, un facteur majeur de la crise économique contemporaine, avec au cœur de ces agissements l’UBS, banque suisse, artisan majeur de l’évasion fiscale dans le monde. Il faut lire l’essai, incroyablement documenté, pour mesurer la colère qui devrait être la nôtre aujourd’hui…

  

 

Ces 600 milliards qui manquent à la France : Enquête au coeur de l'évasion fiscale, Antoine Peillon, Points, novembre 2012, 184 pages, 6,30 euros, isbn 13 : 978-2757830901.

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