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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 08:04

 

euro dictature2Il faut cesser de croire qu’il n’existe pas d’Europe politique. L’Union Européenne EST un régime politique. Et le pire qui soit, celui que les faucons américains nous envient, laboratoire du plus fabuleux rapt des valeurs démocratiques modernes qui soit, un régime néo-libéral autoritaire, articulé par le mépris des classes dirigeantes à l’égard des peuples européens. Derniers exemples en date : les grecs n’auront pas droit à leur référendum, tandis que les italiens verront s’accomplir le règne des experts, sans qu’aucun débat démocratique n’ait jamais permis d’en décider.

Mieux, si l’on peut dire : l’UE, dans ce que sa gouvernance révèle, n’est ni plus ni moins que la main mise d’une oligarchie au service du seul objectif qui lui importe : la promotion de la liberté des marchés financiers.

Elle est l’expression la plus tragique de la structure oligarchique du monde néo-libéral. Voyez la farce des consultations bafouées, comme en France, anticipée par la bouffonnerie de médias stipendiés –qui se rappelle Colombani fustigeant son lectorat parce qu’il désavouait une Constitution qui livrait l’endettement public aux marchés privés ?

Leur Europe devrait-on écrire, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas, est celle qui est venue à bout de la souveraineté politique des nations européennes par des pratiques économiques qui sont, il n’en faut pas douter, une manière redoutablement contemporaine de faire de la politique autrement, à savoir, sans l’embarras démocratique qui préside encore –si peu- au destin des nations qui la forment.

vieux nouveauObservez, avec Perry Anderson, l’historien le plus averti de cette Europe stipendiée, scrutant au scalpel les institutions de l’UE pour en dégager le sens profond, observez comment s’équilibrent les forces institutionnelles au sein de cette UE : une Commission Européenne, son exécutif, où siègent des fonctionnaires nommés par les Etats membres, sans aucun mandat démocratique donc. Un Conseil des Ministres transformé en instance législative délibérant secrètement, un Conseil européen des chefs de gouvernement convoquant les récalcitrants, les maladroits, pour leur dicter ses décisions…

L’UE est un pseudo exécutif nous dit à juste titre Perry Anderson. Un pseudo législatif, une pseudo démocratie, l’imitation historique de l’absolutisme prussien, où le processus de décision est télécommandé par des entrepreneurs ayant avalisé une construction politique autoritaire et volontairement parcellaire : le Parlement européen, seule instance "populaire" élue démocratiquement, ne dispose d’aucun pouvoir fiscal, d’aucun pouvoir budgétaire, d’aucun contrôle sur les nominations, d’aucun réel droit législatif, sinon celui d’amender à la marge ou d’opposer son veto. Il n’est, selon la belle expression de Perry Anderson, qu’une façade rituelle symbolique, un corps législatif d’un autre âge, car dans cette histoire, le pouvoir est confisqué en réalité par le Conseil des Ministres, coiffé par Le Coreper, comité des représentants permanents fixe, et le Conseil européen des chefs d’Etat, lui-même à la solde de l’Allemagne.

Une violation constante du principe de séparation des pouvoirs constitutionnels, un déficit démocratique sans précédent, auquel même les faucons américains n’ont jamais osé rêver.

L’UE est en outre l’affaiblissement volontaire du politique. Voyez la Grèce, voyez l’Italie, voyez la France. Voyez où se discutent l’essentiel de notre avenir et comment. Voyez qui prend les décisions et comment, et ce que ces décisions concernent : des questions qui étaient autrefois débattues au sein des parlements nationaux : nos emplois, notre couverture sociale, nos impôts, etc.

Or, à Bruxelles, ces questions sont débattues dans le secret, comme des négociations diplomatiques. On convoque le premier Ministre grec ! On lui ordonne de renoncer à son référendum ! Le traitement de ces questions, observe avec pertinence une fois encore Perry Anderson, est celui que l’on réserve d’ordinaire aux Affaires Etrangères ou militaires !

Et quand ces questions paraissent ne devoir être que l’apanage des experts, voyez ce qu’elles impliquent, voyez comment les taux d’intérêts organisent le déplacement de la politique macro-économique vers Bruxelles. Avec à la clef, encore une fois, nos vies et notre avenir : emplois, impôts, protection sociale…

L’Union Européenne, aujourd’hui, c’est enfin l’état minimal tel qu’aucun ultra-libéral ne saurait l’espérer : une fonction publique réduite à néant –20 000 fonctionnaire !- des dépenses étranglés, un contrôle impossible, bref : la démocratie vidée enfin de sa substance !--joël jégouzo--.



Le Nouveau Vieux Monde, sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre américain, Perry Anderson, traduit d el’anglais par Cécile Arnaud, éd. Agone, coll. Contre-feux, octobre 2011, 738 pages, 30 euros, ean : 978-2-7489-0143-6.

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 09:04

emprunt-14-18---copie.JPGIl faut cesser de nous faire croire qu’on pourrait moraliser les milieux financiers, mieux, qu’ils pourraient, par eux-mêmes, le vouloir un jour. Déjà, en 1914, la finance dévoilait son seul vrai visage, qui est celui du dividende à tout prix, du bénéfice à n’importe quel prix, celui de millions de morts, par exemple…

Et déjà, à l’époque, l’on évoquait une sorte de fatalité, sans employer le vocable de crise, blanchissant le "drame des finances françaises" tombé de nulle part… Un drame, la belle affaire : de drame, seuls les poilus en vécurent ! La finance, elle, insouciante des hommes, les envoya se faire tuer.

Car l’affreuse saignée de 14-18 fut très largement le fait d’investissements financiers plus que douteux, encouragés par un personnel politique corrompu et un état-major insouciant, n’hésitant pas, à l’exemple du Général Galliéni, à lever la classe 1917 –des adolescents dont certains n’avaient pas 18 ans- et remettant au soir de cette grande victoire de la conscription, le dossier qui le lui avait permis en commandant à ses collaborateur de le "serrer" contre leur poitrine, parce qu’il resservirait bientôt à lever la classe 1918 : les 16, 17 ans…

L’Etat français fit ainsi assumer au peuple français une charge confondante, obérant par sa politique de gabegie au profit des milieux financiers l’avenir même de la nation. Cela, quelques décennies à peine après le désastre de 1870 et la lourde rançon des 5 milliards du traité de Frankfort. La bourgeoisie, dont le règne domina la seconde moitié du XIXème siècle, savait compter sur le soutien inconditionnel de l’Etat pour assurer sa prospérité. Et que lui importait que Paris fut devenue une place financière de seconde zone (les dépôts bancaires y atteignent 5 milliards de francs-or en France à la veille de la guerre, tandis qu’ils atteignent 31 milliards pour l’Angleterre et 29 milliards pour l’Allemagne) : elle a placé tout son argent en valeurs étrangères, par crainte d’une situation intérieure peu sûre, entendez : la classe ouvrière s’y montrait trop rétive devant sa misère…

Alors qu’en réalité, c’était pour d’autres raisons bien sûr : le revenu des valeurs étrangères était de 4,28%, contre 3,21% pour les valeurs françaises… Et en 1914, de 5,74% pour les actions et 4,32% pour les obligations étrangères. Voilà qui explique tout…

Le Temps du 29 avril 1906 en témoigna en ces termes : pour lui, la règle d’or du bourgeois français était de "placer son argent en valeurs étrangères ", parce que cela équivalait à lui "faire franchir la frontière… assurance contre les risques intérieurs grandissants"… (encore une fois : les revendications jugées par trop irresponsables d’une classe ouvrière réduite à la misère…)

A la veille de la Grande Guerre, les capitaux français se mirent ainsi à couler vers l’étranger. Le Crédit Lyonnais avança plus de 300 millions de francs à la Deutsche Bank. La Société Générale, l'Union Parisienne, la Banque de Paris et des Pays-Bas en firent autant. La prospérité du port de Hambourg leur dut tout et, situation cocasse, la Nord-Deutsche Llyod et la Hambourg-Amerika purent ainsi concurrencer avec cet argent nos propres lignes.

Mieux : les capitaux français servir à financer directement l’effort de guerre allemand. Et cela, quand bien même l’Etat pouvait exercer son contrôle sur les emprunts étrangers.

Ainsi, au lendemain d’Agadir, un emprunt d’un milliard failli être émis, à partager entre l’Autriche et la Hongrie. Emprunt explicitement destiné aux armements austro-hongrois. Il ne fut évité que grâce à l’intervention d’un journaliste intègre, l’un des rares, André Cheradame, du Petit Journal, qui le paya de sa carrière.

emprunt-2---copie.JPGOu bien encore : à la veille de lancer son propre emprunt pour la défense nationale, le gouvernement français autorisa deux emprunts turcs – dont les Turcs feront le meilleur usage aux Dardanelles… Mieux, si l’on peut dire : une partie de cet emprunt servie à offrir une ristourne à l’Allemagne, débitrice de la Turquie, de sorte que la France se mit à rembourser littéralement les créances de son ennemi direct…

La même année, alors que l’effort de guerre s’annonçait terrible, l’Etat français consenti à lancer un emprunt bulgare, un emprunt grec et un emprunt chinois…

Les responsabilités politiques, on le voit, furent effarantes. Et tout au long de cette guerre, et ce jusqu’au dernier mois, les gouvernements français ne cessèrent de peser sur les banques françaises pour qu’elles mettent à la disposition des nations étrangères une partie de l’épargne nationale… C’est que le rendement était meilleur… Et tant pis si, on le sait aujourd’hui, ces décisions contribuèrent tragiquement, en 1918, à la prolongation de la guerre… L’or français faisait couler le sang français, ainsi que finit par le constater Le Temps qui, dans son éditorial du 5 août 1918, écrivait : "les Etats étrangers ont, à la veille de la guerre, pris à notre épargne l’argent qui a été refusé à la France pour sa défense"…

Et n’évoquons ici même pas le plus connu de tous ces emprunts, le fameux emprunt russe, si ruineux pour l’épargne française, mais largement encouragé par les banques françaises et la presse à leur solde. La manne française coula ainsi dans un pays pétri de corruption -15 milliards de francs-or pour renflouer les caisses de Nicolas (II)…

Au total, la France aura investi dans cette période (des années 1910 à 1918) plus de 50 milliards en titres étrangers. Dans le même temps, elle ne devait investir que 4 milliards de francs-or dans la totalité de ses colonies, qui lui en rapportait évidemment bien plus… Emigrés en Suisse et en Belgique, ces capitaux français refluèrent en masse vers l’Allemagne…

Qu’on ne nous dise alors pas qu’il serait possible d’introduire de la morale dans une histoire qui ne peut s’avouer qu’immorale. –joël jégouzo--.

 

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 06:49

tirailleurs.jpg"Dans les tranchées, tout n’était qu’un immense chaos où l’être déversé ne parvenait pas à se saisir, où le flux héraclitéen des événements interdisait non seulement toute compréhension de la chose, mais toute connaissance de soi, voire toute sensation de ce moi charrié sans ménagement dans le désordre et la confusion de la matière nue. Ce n’est qu’après-coup, après la guerre, la mort, l’éventrement, ce n’est qu’après-coup, après les cérémonies organisées pour les français, les médailles données aux français, les drapeaux français déployés, ce n’est qu’après le deuil immense de la nation française, ce n’est que dans cet après-coup de la reconstruction du sacrifice des fils de la patrie éplorée mais victorieuse, que ce qui n’était dans l’instant où les soldats le vivaient qu’un non événement barbare, prit enfin son sens et son nom. Pour eux. Non pour nous, tenus à l’écart de toutes les cérémonies commémoratives. Mais jusque là, les bonshommes ne savaient rien : ils se tenaient seuls sans rien d’autre que cette solitude et leur peur pour faire face à l’immanence qui les encerclait, avec la boue pour seule essence, comme seul "être du poilu".

Plus tard, parmi les survivants, dans le bled, certains trouvèrent les mots. Ces mots ne disaient rien de l’abîme franchi, ils n’étaient pas même un pont jeté par dessus cet abîme, tout juste une rambarde de l’autre côté, où circonvenir la tentation d’un regard en arrière. A quel même rapporter la démesure ? Quels mots lorsque l’être se voit tout prêt de basculer dans le vide qui l’épouvante ? L’expérience des tranchées ne relevait ni de l’initiation mystique ni de l’intuition poétique. Elle n’était que la forme du contingent charnel, de la viande livrée à son enfermement corporel : la boue, toujours la boue, qui n’est pas la terre mystique dont Allah fit l’Homme, qui n’est pas l’argile d’une solidarité que les bonshommes des tranchées ne connaissaient pas, ou peu, qui n’est pas le signe d’une appartenance à son humanité mais la boue et seulement la boue qui bestialise le soldat et l’enferme dans l’inhumanité d’un corps souffrant.

Ainsi Mohamed apprit-il, à Verdun, les bras ballants et le regard vide, que dans les tranchées son humanité était plus vile encore que celle qu’on lui avait faite dans l’Algérie occupée. Il n’avait guère été qu’un corps frappé de stupeur et vivant l’effroi et la fascination de son supplice charnel." Kamel Laghouat

  

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18. (extraits)

photos : l'embarquement des troupes.

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 06:39

8-tirailleurs.jpg"Verdun, la pluie, la boue, le froid qui bestialise le corps, l’enfouit dans cette terre où l’on ne combat pas et ne fait que subir le vacarme meurtrier des marmitages. La pluie ou bien la neige, la grêle encore, le froid, la sauvagerie de la boue recouvrant toute chose et barbouillant toutes les silhouettes humaines en un identique bonhomme d’argile rappelant vaguement un Adam empêtré dans la glèbe d’un paradis en ruine. La nuit, la boue, la pluie tourmentent sans cesse l’escouade de Mohamed, tout entière occupée non pas à combattre mais à s’arracher à la succion visqueuse de la tranchée. Le dos rond sous le barda, pataugeant jour et nuit dans une eau pourrie, les mollets enfoncés dans la fange, l’escouade marche dans la confusion d’un grand troupeau de bêtes égarées.

Cris, gémissements, ordres incompréhensibles, fracas des bidons et des gamelles, jurons, râles, ils vont sans comprendre ni rien voir, la masse des "bonshommes" habillée de guenilles, comme autant de poupées de chiffons montées sur des ressorts distendus, en file indienne collée au dos d’un guide qui ne sait même pas lui-même où il va et n’avance que poussé par les ballots qui le suivent. Parfois, en de brusques mouvements de reflux, des colonnes se cognent sans que jamais personne ne tente de savoir si la colonne que l’on vient de heurter ou que l’on coupe est du même camp. Ils marchent et se fichent de savoir où ils vont, car tout autour d’eux l’horizon est identique. Ils marchent parce qu’il n’y a plus d’espace où aller mais seulement du temps à parcourir. Le corps meurtri, enfoui dans la glaise, recouvert de terre, de sang, de sueur, d’urine, il est presque impossible d’arracher les blessés à la vase qui les aspire. Il faut s’y mettre à trois, à quatre, les harnacher et les haler dans un effort invraisemblable. Tous ces êtres font désormais organiquement corps avec le sol où ils évoluent. Ils appartiennent à une géographie et non à une histoire, ce sont des "pays" et non des "patriotes", le paysage même, que l’histoire martyrise. S’ils veulent sauver leur peau, il leur faut sauver la terre qu’on ravage, en solidarité avec cet autre bonhomme qui fait front dans la tranchée ennemie. Et parce qu’il n’y a pas d’issue dans cette folie, rien d’autre n’est possible que de se ruer contre cet autre soi-même dans les effrois de la boue et du sang qui giclent de toute part." Kamel Laghouat

 

Kamel Laghouat a vingt ans. A paraître, novembre 2011, éditions Turn THEORIE, Un tombeau pour 1323 algériens morts pour la France en 14-18.  (extraits)

image : carte postale de 1914.

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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 07:30

 

guillotine.jpg"Paris. 17 octobre 1961.

Quand ils sont tombés les uns après les autres, la langue des morts s’est déchirée.

Mais bien avant cela déjà : Mers-el-Kébir, la baie d’Oran. Le fort des Cigognes.

A quoi ressemblait la chambre de Kateb Yacine, le jour où il est mort ? Les hommes pleuraient-ils de n’avoir su l’entendre ?

A l’automne 1961, Frantz Fanon, algérien d’adoption, vivait seul à New York, où on soignait son cancer. Il mourut le 6 décembre de cette même année, sans revoir sa famille, ses amis. Sous sa voix nichaient des millions d’autres, opprimées.

17 octobre 1961. Paris. Des centaines. Morts. On ne saura jamais.

Mais avant cela, Barberouse, sur les hauteurs d’Alger.

La prison des martyrs de la cause algérienne.

Car avant cela, la guillotine française tranchait nos têtes.

Celle d’Ahmed Zabana, à Barberouse.

Cotty lui refusa sa grâce.

Tout comme à Ferradj.

Zabana fit résonner les murs de la prison ce jour là de son cri : "je meurs, mes amis, mais l’Algérie vivra !"

Ferradj, terrorisé, fut traîné à l’échafaud.

Ferradj, l’ouvrier agricole qui ne connaissait pas Alger, ni la grande ville.

Ferradj, L’ouvrier agricole qui avait passé toute sa vie dans une ferme de la Mitidja. Le 19 juin 1966, on l’a traîné vers la mort. Coupable de rien. D’être arabe. Habillé de poussière.

baberouseLes familles des condamnés à mort se rendaient chaque matin devant Barberouse où chaque matin on placardait la liste de ceux qui allaient être exécutés.

Car avant le 17 octobre 1961, l’Etat français exécutait les algériens. Il en avait pris l’habitude en quelque sorte.

Car pour jeter dans les rues de Paris des milliers d’algériens le 17 octobre 1961, hommes, femmes et enfants tremblants de peur et de colère, il en avait fallu de la souffrance, de l’indignation et de l’exaspération.

17 octobre 1961. On ne saura jamais combien sont morts. Cette ignorance est déjà un crime.

Mais avant cela, on envoyait les nationalistes algériens à la guillotine.

Car avant cela, le pouvoir politique français avait accepté que des pouvoirs "dictatoriaux" fussent accordés à Guy Mollet.

Car avant cela, il ne faisait de doute pour personne qu’il fallait recourir aux exécutions capitales pour guérir les algériens de leurs velléités d’indépendance.
Il y eut donc Ahmed Zabana, rendu infirme par ses blessures, exécuté le 19 juin 1956 à 4 heures du matin, et Abdelkader Ferradj, exécuté sept minutes plus tard.
Et la justice française, qui prononça plus de 1 500 condamnations à mort, exécuta 222 militants du FLN, le plus souvent au terme d’une parodie de justice.

Bien avant le 17 octobre 1961. "

Kamel Laghouat.

 

 

Photographie : la prison Barberouse à l’époque coloniale.

Photo de la guillotine d’Alger, la vraie, utilisée dans le film italo-algérien La bataille d’Alger, réalisé par Gillo Pontecorvo. Long métrage en noir et blanc tourné en 1965.

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 07:51

17oct1961-e2274.jpgAllons-nous cette fois encore commémorer le 17 octobre 1961 dans le vide ? Comme une date sortie du chapeau de l’Histoire, un voyage de mémoire les yeux fermés, saisis de scepticisme et de lassitude ?

Où engager un travail de mémoire à peine entamé sous le couvert des devoirs qui l’encombrent, quand déjà on voudrait qu’il laisse place à quelque attrayant spectacle, déposé de gerbe solennel, ronde des discours convenus avant de céder la place, demain, à quelque autre journée commémorative ?

17octobre1961.jpgQue devient cette mémoire algérienne de la France ? Quels enjeux recouvrerait-elle, quand partout dans le monde, et à commencer par la France, l’un des pays les plus zélés dans cette cause crapuleuse, le racisme anti-arabe n’aura jamais connu autant de succès ?

L’étude d’Edward Saïd parue en 1997, actualisée quelques mois avant sa mort, n’ouvrait-elle pas à un constat plus éprouvant que celui d’une commémoration les yeux fermés, quand le regard porté sur l’Islam par les médias, les hommes politiques, n’aura cessé de gagner en manichéisme brutal, en hostilité, et en bêtise ?

Quel devoir de mémoire nous épingler cette fois ? Y aurait-il par exemple un enjeu éthique à gagner dans cette commémoration ? Ou politique, intéressant notre situation dans le monde contemporain et dont on pourrait dire qu’il pourrait, au fond, l’informer durablement ?

De quoi s‘agirait-il aujourd’hui ? De savoir ce que devient cette trame mémorielle dont on voit bien qu’elle n’est pas capable de nous soustraire à l’inquiétude de voir, demain, un nouveau massacre (Syrte ?) s’affirmer dans l’indifférence générale ?

17oct61Que s’agit-il d’affronter, dans cette nouvelle commémoration ? L’aventure difficile d’interrogations vites tues, posées déjà dans cet ailleurs de la transmission muette d’une histoire dont les livres, seuls, se chargeraient ?

Mémoire collective et/ou mémoire individuelle ? Mémoire savante ou mémoire populaire ? Mémoire officielle ou mémoire privée ? Mémoire sociale ou mémoire identitaire ? Mémoire politique ou mémoire éthique ?

Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas, cette fois encore, de réitérer les cris d’orfraie habituellement poussés sur le décorum républicain dont on accommode la mémoire du 17 octobre 1961. Ici et là, les archives d’une survie ancienne seront diffusées, empruntant, déjà, les voies de l’assomption du spectateur pour taire que des centaines d’arabes pourraient bien être encore jetés demain dans un fleuve, pourvu qu’il ne soit pas la Seine et ce, dans l’indifférence générale. Or il faudrait, justement, ouvrir cette journée à une réflexion inédite, celle de la pleine signification sociale et politique des raisons de commémorer le 17 octobre 1961. Loin de la déploration, dans l’inquiétude d’une histoire qui est encore la nôtre aujourd’hui. Et nous interroger vraiment sur le fait qu’il n’y ait pas, pour paraphraser Arendt, d’histoire plus difficile à raconter dans toute l’histoire de la France contemporaine que celle-là, semble-t-il.

OCTOBRE_1961_PH-17_20.jpgIl s’agirait de lui reconnaître une place "politique", au sens fort de ce que doit être le lien social. "L’histoire, écrivait Marc Bloch, c’est la dimension du sens que nous sommes". Il faudrait alors instruire ce sens, convoquer à travers son fragile surgissement la forme de cette cité éthique capable de se réaliser dans les conditions de la nature sensible de l’homme. Et nous défiant d’une commémoration de plus, d’une commémoration pour rien, prodiguer une vraie leçon de politique : vivre ensemble. --joël jégouzo--



Le collectif 17 octobre 1961, dont font partie le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié des peuples (Mrap) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH), a demandé, comme chaque année que “les plus hautes autorités reconnaissent les massacres commis par la police parisienne”.

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 04:34
said.jpgLes éditions Sinbad publient une étude d’Edward Saïd parue en 1997, fort heureusement actualisée quelques mois avant sa mort. Or de 97 à nos jours, force lui aura été de constater que le regard porté par les médias sur l’Islam a gagné en manichéisme brutal, en hostilité et en bêtise. Au point que l’Islam incarne aujourd’hui la menace suprême, la seule –un vrai complot contre l’humanité. Les préjugés orientalistes, révèle Saïd, les suivant au mot près pour en dresser le relevé méticuleux, balayés naguère au terme d’un effort lui-même déjà impensable, ont fait un fracassant retour et jouissent d’une popularité effarante. Rien ne lui échappe, des discours sur la pseudo mentalité arabe (comme si les mondes arabes étaient "un"), à ceux sur la religion et la culture musulmane, subsumées toutes deux sous le même générique (c’est médical) d’un Islam nécessairement radical. Or l’Islam, rappelle Saïd, ne définit qu’une petite part du monde musulman, fort de plus d’un milliard d’êtres humains, est-il bon de rappeler ! Et cet Islam, en outre, n’est pas soluble dans le terrorisme…
Aucun autre groupe religieux ni culturel, démontre Saïd, n’est soumis de nos jours à pareil régime. Et de pointer les intellectuels complices de ce laisser-faire, alors que dans le même temps, depuis 1991, aux Etats-Unis même, un groupe de recherche a été formé, doté de moyens conséquents –on l’imagine !-, qui vient de publier une première conclusion à ses travaux, et en cinq volumes encore, avouant qu’au vrai, toute définition plausible du fondamentalisme est impossible, et qu’on ne saurait l’associer à l’Islam qu’abusivement et en toute ignorance de la diversité des mondes musulmans et arabes… Mais non. Rien n’y fait. L’Islam demeure associé à la haine de toute pensée politique, à l’idée de ségrégation sociale, à celle d’infériorité civilisationnelle, à celle du déficit démocratique, etc. A croire ces médias, l’Islam serait une religion psychotique, dissimulant à grand peine une idéologie néo-fasciste, violente, irrationnelle. Bref, intrinsèquement et parce que ce serait inscrit dans son histoire comme un horizon indépassable (ses gènes, pour un peu !), l’Islam serait une menace pour le monde libre. La dernière même, c’est promis, couvrant les Unes, remplissant les vides éditoriaux. Le tout sans le moindre débat. Chacun y allant de son poncif, de son mensonge, de ses approximations douteuses quand bien même ce chacun appartiendrait à la communauté scientifique. Du reste, observe Saïd, on n’a jamais connu, dans l’histoire des sciences humaines, un tel débordement de bêtise dans le monde universitaire.
Aristotle001Qu’y a-t-il donc derrière une telle unanimité ? Qu’y a-t-il donc derrière cette insistance à souligner le caractère menaçant de la foi, de la culture, des populations musulmanes, sinon un fol aveuglement qui nous détourne de réaliser que les Etats-Unis bombardent, envahissent, occupent les pays musulmans et n’ont cessé d’être en guerre, depuis la Libération, contre les Peuples du monde pour asseoir leur domination !
La couverture médiatique de l’Islam, au fond, obéit à une logique suicidaire, au moins pour les pays qui se sont placés dans le giron des Etats-Unis, sinon génocidaire, à force de construire le musulman comme l’autre de l’humain.
Arabes, islamistes, musulmans, constituent désormais une seule et même cible qui articule une composante fondamentale de la politique de domination américaine. Placer ainsi les musulmans, comme le font les américains, au centre d’une attention thérapeutique et punitive, ne peut qu’inquiéter, ne devrait qu’inquiéter ce monde soit disant libre, qui ne sait faire la part des choses. --joël jégouzo--.
 
Edward W. Saïd, l’islam dans les médias, éd. Sinbad, Actes Sud, traduit de l’anglais (américain) par Charlotte Woillez, sept. 2011, 282 pages, 24 euros, ean : 978-2742-782406.
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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 10:06

WILLIS.jpgComment les enfants d’ouvriers finissent-ils par obtenir des boulots d’ouvriers ?

Paul Willis s’en est posé la question dans une étude magistrale, enfin édité en France…

Comment et non pourquoi : car le pourquoi, on le connaît, tant ont proliféré les études sur la reproduction sociale à l’école. En revanche, en explorant le comment, c’est à l’ethnographie de la classe ouvrière anglaise que s’est contraint Willis, tout autant que ce comment lui imposait d’analyser les discours de coercition que l’école met en place quand elle rencontre une opposition aussi systématique.

Pour y parvenir, Paul Willis a construit son étude depuis "le banc du fond de classe", dix-huit mois durant immergé au cœur du bassin industriel le plus dur d’Angleterre, les Midlands. Et quelle intelligence n’y a-t-il pas rencontrée, ainsi qu’en attestent les nombreux entretiens publiés dans l’étude ! Car s’il explicite bien des parcours individuels d’auto-damnation, l’on aurait tort de s’arrêter à cet aspect des choses, ainsi que le font nos préfaciers. D’une part parce que cette réponse n’est pas si inappropriée que cela –elle construit la sociabilité dans laquelle il leur faudra bien vivre-, et ensuite parce que cette confrontation à l’idéologie méritocratique de l’école en dévoile l’hypocrisie avec une pertinence rare. Rappelant, comme le fait l’un de ces gamins indisciplinés, que le pouvoir de l’école repose en fin de compte sur la loi et la coercition de l’Etat (la police finit toujours par entrer dans l’école pour résoudre les problèmes qu’elle ne sait aborder), l’essai nous montre des gaillards parfaitement conscient du fait que l’école troque très vite et sans vergogne son paradigme pédagogique contre un paradigme moral, pour en appeler à la responsabilité des individus quand sa pédagogie et ses programmes n’offrent plus de prises sur eux. Mystification suprême dans cette forme de l’échange social entre deux mondes sociaux inégaux, que celle qui voit l’objectivité pédagogique disparaître derrière le brouillard du devoir moral, de l’humanisme abstrait et du discours de la responsabilité sociale.

Prodigieuse intelligence aussi de cette contre-culture sauvage, qui sait parfaitement pointer le champ de prédilection de l’école comme étant celui de la zone du formel, auquel opposer nécessairement la zone de l’informel, c’est-à-dire non pas celle du concept et du savoir, de l’ordre des mots et de la pensée, mais au contraire, contre les règles du langage et de la pensée coercitives, glander, sécher, rigoler pour arracher un espace physique et symbolique à l’institution et à ses règlements. La mauvaise conduite en maraude, en quelque sorte, qui pose la question de la légitimité de l’école en tant qu’institution, incapable d’offrir aux enfants d’ouvriers un cadre plus adéquat de formation intellectuelle. C’est enfin la manière dont l’école façonne la culture du travail manuel dans la société anglaise que l’essai explicite avec beaucoup de rigueur. --joël jégouzo--.

 

 

Paul Willis L’école des ouvriers, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions Agône, Collection L'ordre des choses, 438 pages, septembre 2011, ean : 978-2748901443.

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 08:51

rosanvallon.jpg(Le PS entre Pastorale des égaux et gestion des inégalités ?)

 

 

Paru fin août au moment où le PS se réunissait à La Rochelle, l’essai de Pierre Rosanvallon, bien que salué par la Une de Libé, a bien vite été enterré semble-t-il. Il faut changer la société, tançait l’historien, quand la Gauche préférait s’affirmer en bonne gestionnaire d’un pays en crise. Il faut changer la société, sommait l’historien, argumentant avec une folle ambition, documentant son essai avec rigueur et fougue, au point de réécrire au fond toute notre histoire contemporaine, arrimée aux malentendus provoqués par des disputes universitaires d’où il était abusivement ressorti, à la suite d’une lecture hâtive de Tocqueville, que le vrai débat dans nos sociétés démocratiques s’articulait autour du couple problématique égalité-liberté. Dans cette tension insurmontable gisait l’idéal démocratique : l’égalité tuait la liberté et cette dernière, nous assurait-on, compromettait irrémédiablement l’idéal d’égalité. Et voici que déboulait enfin un historien pour tordre le cou à cette idée saugrenue, une antienne reprise par des générations d’étudiants soucieux de plaire à des professeurs complaisants.

 Mais résolument, la Gauche tourna le dos à ce débat d’idées. Au projet de civilisation, rien moins, une révolution culturelle à tout le moins, à laquelle Pierre Rosanvallon tentait de donner un corpus sinon corps, le PS opposa un profil plus modeste mais réalisable, demain, sitôt la page électorale tournée. Un projet de gestion. Dont on voyait sans mal se dessiner les grandes lignes communes malgré le grand écart d’un Valls ou les valses hésitations des uns et des autres : une fiscalité plus juste, des marchés sous contrôle, le capitalisme financier dans le collimateur. De la technique donc, au service d’un engagement politique clair, plutôt qu’un engagement politique au service d’un idéal toujours nécessairement abstrait.

Certes, dans son principe, cette société des égaux proposée par Pierre Rosanvallon a bien de quoi séduire. Qu’il faille refonder l’idée d’égalité, qui le contesterait ? Que l’égalité formelle, juridique de tous les citoyens ne soient pas, en France, une réalité, il ne viendrait guère qu’à l’idée des plus réactionnaires de le contester.

socialistes.jpgEcrit dans une perspective tout à la fois historique et théorique, l’essai de Rosanvallon nous aide à reconstruire la généalogie d’une idée malmenée, en France. Il n’a pas tort quand il affirme que les réponses à la crise que nous traversons sont avant tout sociales. Tout comme il n’a pas tort de convoquer Sieyès pour affirmer avec lui que seule une société de semblables pourrait faire que nous appartenions à la même humanité. Ses définitions de l’égalité sont justes et pertinentes. Et son essai se fait même carrément passionnant quand il se mêle de décrire les tournures que prit le vote citoyen dans notre Histoire, ces procédures quasi physiques du vote délibératif lors des fêtes de la votation qui transformaient magiquement les individus en citoyens. Il n’a pas tort non plus de refuser de se laisser enfermer dans une critique morale de l’individualisme contemporain, véritable impasse pourtant aux tragédies que ce monde affronte. Il a raison de dénoncer en revanche derrière cette volonté d’être quelqu’un plutôt que simplement un "semblable", derrière cette idéologie du mérite qui a fini par séduire les gens de gauche, une idéologie de l’arrangement dissimulant avec peine son infamie. Séduisante est l’ébauche qu’il tente, des conditions culturelles, sinon civilisationnelles, d’une société des égaux au sein de laquelle la diversité serait l’étalon de l’égalité, d’une égalité qui serait la condition et l’exigence de la diversification des libertés.

Mais le PS a choisi de mener son combat sur un autre front, de real politik disons, où prouver qu’il saura, techniquement, mettre en place des solutions tout à la fois plus justes et plus efficaces, construire le vrai terme d’une alternative à cette monstruosité économique qu’est devenu le capitalisme financier, qui emporte tout sur son passage, les individus, les peuples, les Nations.

Jugement.jpgLa Gauche, écrit Rosanvallon, "ne peut se réduire à être celle qui corrige à la marge". Il faut changer la société. Sauf qu’elle nous a déjà fait le coup de l’utopie créatrice -changer la vie et ce genre de mot d’ordre dont on ne revient jamais que sérieusement cabossé. On la préfère donc en gestionnaire désabusée mais efficace, plutôt que sacrifiant à la gloire des idées.

"Le peuple est retranché de l’humanité par la misère", affirmait Proudhon. Ne le retranchons pas une seconde fois en lui jetant de vaines incantations à ronger. Mais pour échapper au mode de l’incantatoire, il faut aussi interroger les techniques du pouvoir et du gouvernement. Là gît la vérité de l’action politique. Certes, la politique que la Gauche au pouvoir mettra en œuvre témoignera de sa volonté de faire rendre gorge aux inégalités qui n’ont cessé, sous le règne de Nicolas Sarkozy, de s’accroître. mais elle pourrait bien être tentée, cette fois encore, de ne corriger qu’à la marge pour gérer ces inégalités avec plus de malignité que l’on en prévoit déjà. Du coup, seul le passage d’une rationalité politique à une rationalité économique pourra nous sauver des belles promesses que l’on ne tient jamais. La Gauche devra gérer. Dans l’acte de gestion se consument tous les principes d’égalité. Contre le triomphe de l’économie et du gouvernement, il lui faudra démontrer, dans les faits et non les discours, que toute économie est avant tout une construction sociale. Dans les faits, c’est-à-dire tout aussi bien dans sa pratique gouvernementale. Car il nous faut nous situer désormais sur le plan de la pratique et des techniques du gouvernement des hommes, plutôt que sur celui des idées. L’enjeu sera donc aussi celui du fonctionnement du dispositif gouvernemental, que la visée pastorale (de l’égalité) ne recouvre pas, et sur lequel, au fond, on a peu entendu nos candidats s’exprimer. –joël jégouzo--.

 

 

La société des égaux, de Pierre Rosanvallon, éditions du Seuil, coll. Les Livres du Nouveau Monde, sept. 2011, 430 pages, 22,50 euros, ean : 978-2-02-102347-4.

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 06:43

pena-ruiz.jpgQu’est-ce que la laïcité, quelles en sont les raisons historiques, les principes philosophiques ainsi que les traductions juridiques, pour l’Etat, l’école et la société ? Henri Pena-Ruiz, professeur de philosophie, s’est attaché à nous l’expliquer en quelques propositions claires, comme volonté de la République de ne pas distinguer les personnes entre elles. La laïcité, commente-t-il, fonde notre cadre politique sur trois principes indissociables qui ne visent à rien moins qu’unir les êtres humains et les faire vivre ensemble de la façon la plus juste qui soit. Premier de ces principes, celui de la liberté de conscience, nécessairement articulé au principe d’égalité des droits de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions spirituelles, principe auquel la Puissance Publique assujettit sa vocation : l’Etat, qui est la communauté de droit de tous les citoyens, n’est dans son rôle que lorsqu’il vise l’intérêt commun et non l’intérêt particulier de certains.

On comprend bien ce que pointe Henri Pena-Ruiz, qui dans l’Histoire de notre pays s’est construit non sans tumulte comme la garantie d’un fonctionnement plus juste de la Puissance Publique. Mais si l’on comprend le sens historique de ce combat, en revanche, là où le philosophe peine, c’est à sortir de l’approche historico-philosophique pour nous expliquer en quoi, aujourd’hui, la défense de la laïcité telle qu’elle s’est formulée dans les Lois récentes, s’avérait nécessaire… Définir en outre, comme le fait Henri Pena-Ruiz, notre époque comme celle des crispations communautaristes, en en rejetant la faute sur ces minorités visibles tellement dérangeantes aujourd’hui, paraît pour le moins problématique : c’est la question de l’inégalité républicaine du traitement des personnes, dans les faits et non dans les principes, qui a mobilisé ces minorités, naguère escamotées non seulement de l’espace public, mais du Droit Républicain ! Les propos sur la défense de la laïcité s’avèrent ainsi biaisés : les lois récentes ne visaient en réalité pas à défendre la laïcité, mais à stigmatiser des populations, à distinguer, à différencier, c’est-à-dire à produire exactement l’inverse de ce que l’on énonce ici concernant ce soit disant idéal républicain construit trop théoriquement pour être honnête. Certes, il est bon d’avoir des principes et à ce niveau, on ne trouvera pas grand chose à redire. C’est enfoncer des portes ouvertes et convoquer sans nouveau frais l’Histoire. Au mieux, une piqûre de rappel, peut-être utile, mais pas vraiment nécessaire : nul ne songe sérieusement à confessionnaliser l’Etat français, et moins encore ses nations… Cela posé, dire que la Puissance Publique ne peut s’assujettir à la croyance des uns ne peut être suffisant : la Puissance Publique construit des croyances convenables, des pratiques du moins, qu’elle exhibe sans pudeur en stigmatisant d’autres pratiques comme incultes, sinon barbares. Henri Pena-Ruiz n’est ainsi plus à sa place quand il évoque le voile comme le symbole de l’oppression féminine… On connaît assez cette rhétorique et ses effets dévastateurs pour ne pas y sacrifier de nouveau.joël jégouzo--.

 

La Laïcité, Histoire d’un fondement de la République, Henri Pena-Ruiz, éd. Frémeaux et associés, août 2011 Collection Lectures, 1 cd-rom, ean : 356-1302535128.

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