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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 08:51

rosanvallon.jpg(Le PS entre Pastorale des égaux et gestion des inégalités ?)

 

 

Paru fin août au moment où le PS se réunissait à La Rochelle, l’essai de Pierre Rosanvallon, bien que salué par la Une de Libé, a bien vite été enterré semble-t-il. Il faut changer la société, tançait l’historien, quand la Gauche préférait s’affirmer en bonne gestionnaire d’un pays en crise. Il faut changer la société, sommait l’historien, argumentant avec une folle ambition, documentant son essai avec rigueur et fougue, au point de réécrire au fond toute notre histoire contemporaine, arrimée aux malentendus provoqués par des disputes universitaires d’où il était abusivement ressorti, à la suite d’une lecture hâtive de Tocqueville, que le vrai débat dans nos sociétés démocratiques s’articulait autour du couple problématique égalité-liberté. Dans cette tension insurmontable gisait l’idéal démocratique : l’égalité tuait la liberté et cette dernière, nous assurait-on, compromettait irrémédiablement l’idéal d’égalité. Et voici que déboulait enfin un historien pour tordre le cou à cette idée saugrenue, une antienne reprise par des générations d’étudiants soucieux de plaire à des professeurs complaisants.

 Mais résolument, la Gauche tourna le dos à ce débat d’idées. Au projet de civilisation, rien moins, une révolution culturelle à tout le moins, à laquelle Pierre Rosanvallon tentait de donner un corpus sinon corps, le PS opposa un profil plus modeste mais réalisable, demain, sitôt la page électorale tournée. Un projet de gestion. Dont on voyait sans mal se dessiner les grandes lignes communes malgré le grand écart d’un Valls ou les valses hésitations des uns et des autres : une fiscalité plus juste, des marchés sous contrôle, le capitalisme financier dans le collimateur. De la technique donc, au service d’un engagement politique clair, plutôt qu’un engagement politique au service d’un idéal toujours nécessairement abstrait.

Certes, dans son principe, cette société des égaux proposée par Pierre Rosanvallon a bien de quoi séduire. Qu’il faille refonder l’idée d’égalité, qui le contesterait ? Que l’égalité formelle, juridique de tous les citoyens ne soient pas, en France, une réalité, il ne viendrait guère qu’à l’idée des plus réactionnaires de le contester.

socialistes.jpgEcrit dans une perspective tout à la fois historique et théorique, l’essai de Rosanvallon nous aide à reconstruire la généalogie d’une idée malmenée, en France. Il n’a pas tort quand il affirme que les réponses à la crise que nous traversons sont avant tout sociales. Tout comme il n’a pas tort de convoquer Sieyès pour affirmer avec lui que seule une société de semblables pourrait faire que nous appartenions à la même humanité. Ses définitions de l’égalité sont justes et pertinentes. Et son essai se fait même carrément passionnant quand il se mêle de décrire les tournures que prit le vote citoyen dans notre Histoire, ces procédures quasi physiques du vote délibératif lors des fêtes de la votation qui transformaient magiquement les individus en citoyens. Il n’a pas tort non plus de refuser de se laisser enfermer dans une critique morale de l’individualisme contemporain, véritable impasse pourtant aux tragédies que ce monde affronte. Il a raison de dénoncer en revanche derrière cette volonté d’être quelqu’un plutôt que simplement un "semblable", derrière cette idéologie du mérite qui a fini par séduire les gens de gauche, une idéologie de l’arrangement dissimulant avec peine son infamie. Séduisante est l’ébauche qu’il tente, des conditions culturelles, sinon civilisationnelles, d’une société des égaux au sein de laquelle la diversité serait l’étalon de l’égalité, d’une égalité qui serait la condition et l’exigence de la diversification des libertés.

Mais le PS a choisi de mener son combat sur un autre front, de real politik disons, où prouver qu’il saura, techniquement, mettre en place des solutions tout à la fois plus justes et plus efficaces, construire le vrai terme d’une alternative à cette monstruosité économique qu’est devenu le capitalisme financier, qui emporte tout sur son passage, les individus, les peuples, les Nations.

Jugement.jpgLa Gauche, écrit Rosanvallon, "ne peut se réduire à être celle qui corrige à la marge". Il faut changer la société. Sauf qu’elle nous a déjà fait le coup de l’utopie créatrice -changer la vie et ce genre de mot d’ordre dont on ne revient jamais que sérieusement cabossé. On la préfère donc en gestionnaire désabusée mais efficace, plutôt que sacrifiant à la gloire des idées.

"Le peuple est retranché de l’humanité par la misère", affirmait Proudhon. Ne le retranchons pas une seconde fois en lui jetant de vaines incantations à ronger. Mais pour échapper au mode de l’incantatoire, il faut aussi interroger les techniques du pouvoir et du gouvernement. Là gît la vérité de l’action politique. Certes, la politique que la Gauche au pouvoir mettra en œuvre témoignera de sa volonté de faire rendre gorge aux inégalités qui n’ont cessé, sous le règne de Nicolas Sarkozy, de s’accroître. mais elle pourrait bien être tentée, cette fois encore, de ne corriger qu’à la marge pour gérer ces inégalités avec plus de malignité que l’on en prévoit déjà. Du coup, seul le passage d’une rationalité politique à une rationalité économique pourra nous sauver des belles promesses que l’on ne tient jamais. La Gauche devra gérer. Dans l’acte de gestion se consument tous les principes d’égalité. Contre le triomphe de l’économie et du gouvernement, il lui faudra démontrer, dans les faits et non les discours, que toute économie est avant tout une construction sociale. Dans les faits, c’est-à-dire tout aussi bien dans sa pratique gouvernementale. Car il nous faut nous situer désormais sur le plan de la pratique et des techniques du gouvernement des hommes, plutôt que sur celui des idées. L’enjeu sera donc aussi celui du fonctionnement du dispositif gouvernemental, que la visée pastorale (de l’égalité) ne recouvre pas, et sur lequel, au fond, on a peu entendu nos candidats s’exprimer. –joël jégouzo--.

 

 

La société des égaux, de Pierre Rosanvallon, éditions du Seuil, coll. Les Livres du Nouveau Monde, sept. 2011, 430 pages, 22,50 euros, ean : 978-2-02-102347-4.

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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 06:43

pena-ruiz.jpgQu’est-ce que la laïcité, quelles en sont les raisons historiques, les principes philosophiques ainsi que les traductions juridiques, pour l’Etat, l’école et la société ? Henri Pena-Ruiz, professeur de philosophie, s’est attaché à nous l’expliquer en quelques propositions claires, comme volonté de la République de ne pas distinguer les personnes entre elles. La laïcité, commente-t-il, fonde notre cadre politique sur trois principes indissociables qui ne visent à rien moins qu’unir les êtres humains et les faire vivre ensemble de la façon la plus juste qui soit. Premier de ces principes, celui de la liberté de conscience, nécessairement articulé au principe d’égalité des droits de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions spirituelles, principe auquel la Puissance Publique assujettit sa vocation : l’Etat, qui est la communauté de droit de tous les citoyens, n’est dans son rôle que lorsqu’il vise l’intérêt commun et non l’intérêt particulier de certains.

On comprend bien ce que pointe Henri Pena-Ruiz, qui dans l’Histoire de notre pays s’est construit non sans tumulte comme la garantie d’un fonctionnement plus juste de la Puissance Publique. Mais si l’on comprend le sens historique de ce combat, en revanche, là où le philosophe peine, c’est à sortir de l’approche historico-philosophique pour nous expliquer en quoi, aujourd’hui, la défense de la laïcité telle qu’elle s’est formulée dans les Lois récentes, s’avérait nécessaire… Définir en outre, comme le fait Henri Pena-Ruiz, notre époque comme celle des crispations communautaristes, en en rejetant la faute sur ces minorités visibles tellement dérangeantes aujourd’hui, paraît pour le moins problématique : c’est la question de l’inégalité républicaine du traitement des personnes, dans les faits et non dans les principes, qui a mobilisé ces minorités, naguère escamotées non seulement de l’espace public, mais du Droit Républicain ! Les propos sur la défense de la laïcité s’avèrent ainsi biaisés : les lois récentes ne visaient en réalité pas à défendre la laïcité, mais à stigmatiser des populations, à distinguer, à différencier, c’est-à-dire à produire exactement l’inverse de ce que l’on énonce ici concernant ce soit disant idéal républicain construit trop théoriquement pour être honnête. Certes, il est bon d’avoir des principes et à ce niveau, on ne trouvera pas grand chose à redire. C’est enfoncer des portes ouvertes et convoquer sans nouveau frais l’Histoire. Au mieux, une piqûre de rappel, peut-être utile, mais pas vraiment nécessaire : nul ne songe sérieusement à confessionnaliser l’Etat français, et moins encore ses nations… Cela posé, dire que la Puissance Publique ne peut s’assujettir à la croyance des uns ne peut être suffisant : la Puissance Publique construit des croyances convenables, des pratiques du moins, qu’elle exhibe sans pudeur en stigmatisant d’autres pratiques comme incultes, sinon barbares. Henri Pena-Ruiz n’est ainsi plus à sa place quand il évoque le voile comme le symbole de l’oppression féminine… On connaît assez cette rhétorique et ses effets dévastateurs pour ne pas y sacrifier de nouveau.joël jégouzo--.

 

La Laïcité, Histoire d’un fondement de la République, Henri Pena-Ruiz, éd. Frémeaux et associés, août 2011 Collection Lectures, 1 cd-rom, ean : 356-1302535128.

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 09:20

espagne-reve.jpgIl faut changer la société, nous dit Pierre Rosanvallon. La Gauche ne peut se contenter de corriger à la marge. Ce à quoi elle incline pourtant, nécessairement, par souci de real politik quand il s’agit avant tout de débarrasser le pays du dispendieux, du funeste Nicolas Sarkozy, quand il s’agit avant tout de rétablir les comptes de la Nation, d’éponger une dette colossale dont on voudrait nous rendre collectivement responsable quand elle n’est que le fait d’une poignée de nantis. Il faut économiser, payer, se sacrifier encore nous promet-on à mots feutrés, tant les dérives du règne sarko auront été monumentales. Au risque d’oublier que la citoyenneté ne peut plus se résumer au vote, à ces journées de dupes de l’urne propriétaire, qui n’a cessé dans notre beau pays de cristalliser cette communauté d’épreuve qu’est devenue la société française.

Comment faire vivre l’idéal démocratique quand le monde politicien n’a cessé d’instruire une citoyenneté politique rapetissée à la votation, au détriment de la citoyenneté sociale qui est là où blesse le bât sous les coups de butoir de l’injustice et des inégalités ? Il y a eu, nous dit Pierre Rosanvallon dans son dernier essai, une spectaculaire rupture du contrat démocratique en France. Une rupture installée par le haut, par un personnel politique plus soucieux de ses privilèges que du Bien Commun, mais à laquelle semble-t-il nous dire, la Nation a elle-même consenti. Un consentement à l’inégalité qui aura fait les (quelques) beaux jours de Sarkozy. Une France convertie à la passion de l’inégalité sous couvert d’une méritocratie qui n’était qu’une légitimation méritocratique des inégalités à la française –voyez la carte scolaire, voyez la conversion des bobos à leur identité résidentielle. Une France qui aura accepté l’affaissement des représentations traditionnelles du juste et de l’injuste. Rosanvallon use de mots forts pour en parler, évoquant la dénationalisation de notre pseudo démocratie, où depuis belle lurette les riches ont fait sécession et les politiciens renoncé à empêcher que naissent de véritables ghettos dans les banlieues –voir à ce sujet le rapport d’une commission parlementaire publiée sous le manteau et aussitôt escamoté dans les archives poussiéreuses de l’Etat, sans susciter le moindre débat alors qu’il livrait des conclusions littéralement stupéfiantes de notre représentation nationale, Droite Gauche confondues…

tunisie1.jpgFaire vivre l’idéal démocratique, dans ces conditions… Nous sommes loin du printemps des révolutions arabes, inventant des procédures quasi physiques de votes délibératifs, réactualisant ces fêtes qui transforment les individus en citoyens…

Il semble pourtant qu’ici et là on ait pris la mesure du vrai écueil de la société française : il faut trouver des réponses sociales pour surmonter la crise, financière, économique, politique, qui secoue notre société. Des réponses sociales, c’est dire quelle importance revêtira alors dans le parcours qu’on nous inflige vers l’urne propriétaire, l’articulation de l’idéal démocratique aux conditions institutionnelles de son effectuation… Mais on a guère entendu les politiques s’exprimer sur les formes techniques que devrait prendre le bon gouvernement des hommes. Or, c’est là qu’il faut agir. Il faut transformer le fonctionnement de la machine gouvernementale. Le triomphe de l’économie ET du gouvernement sur tous les autres aspects de la vie sociale sont insupportables. Il faut toucher à l’ordre fonctionnel de la République, l’enjeu décisif étant le fonctionnement du dispositif gouvernemental. Oui, le gouvernement des hommes est bien l’enjeu majeur de la souveraineté politique, ainsi que l’avait très bien cerné Foucault. L’acte de gouvernement ne peut pas ne pas inclure la liberté des gouvernés. L’Administration Publique ne peut être ce Moloch qu’on nous a imposé. L’idéal démocratique du Peuple Constituant est l’exacte contraire de la pratique du vote secret. Si bien que ces utopies politiques que l’on a vu fleurir au travers du mouvement transnational des indignés par exemple, ou du printemps arabe, ne peuvent être simplement décriées comme les vestiges obscurs déposées sur le rivage d’une civilisation en perdition, auxquels des idéalistes feraient retour nostalgiquement. La Nation, sans la vie publique du Peuple, est-elle possible ? Qu’est au demeurant cette vie publique du Peuple quand elle passe sous la coupe de l’Opinion Publique, sinon la forme contemporaine de l'Acclamation que les médias ne cessent de promouvoir comme une liturgie bien perverse qui vient de nous coûter, déjà, le règne obscurantiste d’un Sarkozy ? Ne livrons plus le pouvoir politique aux mains des experts ou des médias. La Politique est une sagesse, non une science, qui commande d’interroger sans cesse les techniques de gouvernement et de pouvoir, si souvent fatales à l’idéal démocratique. –joël jégouzo--.

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 05:34

sacrifice.jpgSi, pour Max weber, l’Etat moderne s’identifiait entre autre par le fait qu’il disposait légitimement de la violence, l’Etat contemporain, lui, est celui qui a fini par retourner cette violence contre ses propres citoyens. Génocides, nettoyages ethniques, massacres organisés, stigmatisations, la panoplie des infamies est monumentale, qui ne traduit pas un mauvais fonctionnement de l’Etat contemporain, mais son essence même nous dit Paul Dumouchel dans son essai Le sacrifice inutile. Une essence qu’il a trouvé à inscrire dans ses institutions, à l’image de l’Etat français créant un Ministère de l’Identité Nationale…

Violence constitutive donc du vrai topos de ces Etats, au terme qui plus est d’un tour de passe passe sans pareil, identifiant comme adversaire l’ennemi intérieur, à savoir, ces victimes "acceptables" qui concentrent en toute quiétude citoyenne la fureur de la machine étatique, machine dissipant au passage une joyeuse indifférence au sein des populations provisoirement épargnées. Un transfert de violence de l’extérieur vers l’intérieur du pays concentré sur les populations les plus fragiles, ainsi qu’on l’a vu avec les Rroms par exemple. L’ordre politique contemporain se nourrit donc d’une sorte de violence totémique, réactivant l’exutoire du sacrifice archaïque et reposant sur une économie de violence sans pareille (la crise d’austérité que l’on nous prépare en dit long à ce sujet).

Une violence qui traduit au passage une véritable auto-destruction du politique, nous dit Dumouchel. L’Etat vide en effet l’autorité politique de tout contenu moral, libérant sans frein la bonne comme la mauvaise violence : car ce qui la légitime, c’est qu’elle ait lieu, le geste politique par excellence étant de recouvrer une violence par une violence plus grande, établie comme juste dès lors que celui qui l’exerce dispose du Pouvoir, à savoir : l’autorité démocratique. En retour, le simple exercice de cette violence suffit à légitimer celui qui la déploie… Une circularité que Paul Dumouchel décrypte avec talent, inscrivant au cœur de ce fonctionnement tautologique la seule vraie inquiétude qui vaille : dans les régimes démocratiques, il n’y a aucune issue possible, de même qu’il ne peut plus exister de bon ou de mauvais gouvernement : il y a le Pouvoir, et c’est tout. Un Pouvoir auquel nous sommes totalement livrés…

Le retour de la violence au sein de l’espace théoriquement pacifié qui aurait dû être celui des démocraties signe ainsi l’échec des conceptions démocratiques de l’autorité souveraine : le Souverain, dans nos démocraties occidentales, n’est plus le Peuple, ni la Nation, mais l’Etat. Et sa violence n’est que l’expression d’une violence privée : celle de la ligue au Pouvoir. Aucun mécanisme ne peut nous mettre à l’abri de ce dépassement de l’autorité, nous livrant, tous, à la passion victimaire des démocraties contemporaines. --joël jégouzo--.

 

Le sacrifice inutile -essai sur la violence politique, de Paul Dumouchel, éd. Flammarion, coll. Essais, février 2011, 322 pages, 21 euros, 9782081241893.

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 11:48
petrocratie.jpgQu’on se rappelle les grèves de 2010, les raffineries françaises bloquées, les forces de l’ordre réquisitionnées pour les évacuer manu militari et un Premier ministre arguant qu’il en allait de la Sécurité Nationale… Le nucléaire ne nous a pas rendu indépendant vis-à-vis du pétrole, c’est à tout le moins ce que l’on pouvait conclure du discours du Premier ministre ! Mais au delà, l’aveu portait sur un déterminant fondamental des démocraties occidentales et de leur mode de fonctionnement. Car quelle histoire de la démocratie peut-on écrire à l’ère du pétrole, sinon, précisément, celle de son suspens, voire de sa confiscation ainsi que le révéla l’attitude du gouvernement français lors de ces grèves de 2010, et ainsi que le démontre Timothy Mitchell ?
Explorant avec intelligence les conséquences du changement d’énergie fossile et le passage du charbon au pétrole, Mitchell écrit une histoire politique de nos sociétés modernes passablement intéressante, inscrivant le pétrole au cœur de la compréhension de leur histoire récente. C’est tout un type de société qui s’éclaire soudain, au sein duquel les rapports de force ont radicalement changé. Suivre la piste du carbone, c’est ainsi expliquer ce qui s’en est suivi au niveau de leur construction, où non seulement un nouveau modèle d’économie a surgi, mais aussi un nouveau modèle de société.
Prenons l’exemple du mouvement ouvrier : celui-ci a pu s’organiser autour du charbon pour peser d’un pouvoir inédit, parce que le type d’exploitation même de cette énergie fossile incitait aux grands regroupements ouvriers dans les mines et autour d’elles, jusqu’à produire tout un imaginaire social parfaitement identifiable et exportable dans les luttes de l’époque. En revanche, le remplacement progressif du charbon par le pétrole modifia profondément les rapports de force sociaux et politiques. Les flux d’exploitation du pétrole, pipe-line, gisements, etc., permirent de contourner les anciennes zones de concentration prolétarienne et ainsi d’éroder le pouvoir des ouvriers nouvellement construit. Le pétrole limita d’un coup leur pouvoir pour renforcer celui d’une classe nouvelle, celle des experts, des ingénieurs, qui finirent par déposséder tout le monde de tout argument non seulement sur cette question mais aussi sur tout autre, au nom, précisément, de l’intérêt supérieur de la Nation. Façonnant les rapports sociaux, économiques, politiques, le pétrole permit de confisquer le Pouvoir entre les mains des élites, laissant émerger une conception aristocratique de la démocratie qui rompait radicalement avec l’idée que l’on s’en faisait. Exit désormais les grandes luttes ouvrières, plus personne n’avait de prise sur cette énergie qui, indexant la monnaie, devint le principal repère des politiques publiques. Les ouvriers du pétrole, on le voit, n’ont pas réussi à se constituer en une force politique autonome. Du coup, nul ne sait quel type de mouvement de contestation peut émerger dans une société pareillement anti-démocratique. --joël  jégouzo--.
 
Petrocratia, La Démocratie à l’ère du carbone, Timothy Mitchell, traduit de l’anglais par Nicolas Vieillescazes, éd. Ere, coll. Chercheur d’ère, mai 2011, 128 pages, 14 euros, ean : 978-2-915453-81-2.
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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 05:20

Revolution-des-casseroles_pics_809.jpgUne révolution passée sous silence médiatique, et pour cause : opiniâtre, citoyenne, très peu glamour, pacifique mais têtue et incroyablement efficace. Les islandais sont les seuls européens à avoir refusé les conditions que le FMI et la finance internationale leur imposaient. Ces conditions, précisément, que l’Etat grec inflige à ses concitoyens, tout comme l’Etat irlandais, voire espagnol ou français, imposant partout des politiques de rigueur qui pénalisent les populations plutôt que les vrais fauteurs de troubles (financiers). Ce faisant, les islandais ont ouvert en Europe, mine de rien, une voie originale qui ferait bien de nous inspirer, en refusant de payer la dette bancaire à la place des créanciers, contraignant même ces derniers à l’assumer ! La dette des banques islandaises est en effet restée une dette privée ! la seule en Europe ! Evidemment, cela n’a pas été sans mal, le gouvernement islandais s’étant dans un premier temps rangé, comme de juste, aux intérêts internationaux, ceux des banquiers britanniques en tout premier lieu, pour tenter de couper court à toute contestation d’une décision politique pour le moins scandaleuse. Il approuva dans un premier temps les plans du FMI de DSK, conduisant à collectiviser une dette privée ! C’était compter sans la mobilisation du peuple islandais, qui fit circuler une pétition, laquelle réunit bientôt les signatures de l’immense majorité d’entre eux, contraignant le gouvernement de l’île à ouvrir par référendum une consultation nationale. Par référendum, les islandais finirent par interdire à l’Etat de garantir cette dette. Bien évidemment, des aménagements furent demandés. Le FMI "vola une nouvelle fois au secours" des islandais pour leur imposer, comme dans le cas de la Grèce aujourd’hui, de véritables taux d’intérêt d’usuriers. Sous la pression populaire, les islandais obtinrent une nouvelle fois la victoire et des taux d’intérêt très bas. Comme quoi tout est possible ! Les anciennes banques furent mises en liquidation sous une forme originale, que décrypte les économistes atterrés  dans leur étude, séparant les comptes domestiques des comptes hasardeux. On est ainsi passé d’un effondrement réel du système bancaire islandais (la dette était supérieure au PIB) à une cessation de paiement renflouée par le FMI à des taux d’intérêt très bas, le tout grâce à la mobilisation populaire… De quoi méditer face à l’austérité que l’on veut nous imposer ! --joël jégouzo--.

 

Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 07:32

economistes.jpgSitôt entré en vigueur, le Traité de Lisbonne aurait dû être réformé de toute urgence, ne serait-ce parce qu’il interdisait aux pays européens de venir en aide à l’un des leurs… La Banque Centrale européenne s’y refusait et s’y refuse toujours, obligeant de facto les pays endettés à emprunter sur le marché, qui est précisément l’acteur de leurs déficits ! En s’interdisant de jouer le rôle que partout ailleurs les banques centrales jouent, celle-ci a introduit un incroyable effet pervers, encourageant les spéculateurs –des banques pour l’essentiel, européennes qui plus est- à parier contre les pays européens ! On a bien improvisé en catastrophe un Fonds de stabilité financière pour faire face aux dettes de la Grèce, de l’Irlande, etc., en violation du reste avec le Traité de Lisbonne ainsi que l’Allemagne ne s’est pas fait faute de le dénoncer ! Mais un fonds qui a conduit à pérenniser la tutelle des intérêts privés sur les politiques économiques et sociales des Etats européens ! L’obsession néo-libérale des européens, en effet, en imposant aux Etats la discipline des marchés financiers, n’a rien fait d’autre que de les enfermer dans une logique de tutelle. Une logique qui aura au moins permis de révéler une chose : c’est que les marchés ne sont jamais efficients, jamais rationnels et qu’il est aberrant de leur confier sa tutelle économique et sociale ! Aberrant ou bien monstrueux, politiquement, un calcul à tout le moins machiavélique puisqu’il permet aux spéculateurs de ne jamais cesser de s’enrichir, en pariant toujours contre les Etats européens, la crise financière n’ayant d’autre origine qu’une spéculation éhontée des banques européennes elles-mêmes contre l’Europe, provoquant artificiellement le déficit de ces mêmes Etats. Et c’est sur ce marché financier que l’Europe politique exige que l’on finance les déficits qu’il a provoqué ! En Irlande tout comme en Grèce, les plans d’austérité qui ont jeté dans la misère des millions d’européens, ne visaient pas à autre chose que de renflouer des banques pour que leurs frasques ne coûtent pas un centime à leurs créanciers. En Grèce, le FMI de DSK a imposé privatisations, baisse généralisée des salaires, facilités de licenciement, bref une économie de survie pour garantir à ces mêmes créanciers le remboursement de leurs frasques, avec intérêts ! En mars 2011, le Conseil européen n’en a tiré évidemment aucune conclusion lucide, au contraire, les chefs d’Etat se sont entendus pour enfermer l’Europe dans une impasse sous couvert de renforcer le Pacte de stabilité, imposant partout des coupes sombres dans la Dépense Publique. Mais ne voit-on pas que la financiarisation débridée des économies européenne est un crime, ainsi que l’affirment la centaine d’économistes signataires du présent volume, tous experts à des degrés divers auprès de l’UE : celui des peuples européens. Ne voit-on pas la folie, sinon la malhonnêteté qu’il y a à penser que le marché financier peut garantir une quelconque stabilité, la spéculation provoquant par nature des crises et des déficits, des hausses des prix des matières premières et agricoles ? Or que nous demande-t-on en échange, sinon d’être solidaires de cette spéculation et de l’enrichissement des plus riches ? Pour réduire les déficits publics, commentent nos experts, il faudrait au contraire accroître la taxation sur les revenus financiers, sur les plus-values et les hauts salaires, dont le gonflement est l’une des causes de cette crise ! Il est urgent de changer l’Europe, affirment-ils… On veut bien le croire ! --joël jégouzo--.

 

Les économistes atterrés, 20 ans d’aveuglement -L’Europe au bord du gouffre, ouvrage coordonné par Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Henri Sterdyniak, éditions Les Liens qui libèrent, mai 2011, 173 pages, 9 euros, EAN13 : 9782918597322.

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 05:25

recherche-precaires.jpg25% des chercheurs travaillent sous un statut précaire en France… L’enquête menée de décembre 2009 à mi-janvier 2010 par le P.E.C.R.E.S. (le collectif Pour l’Etude des Conditions de Travail dans la Recherche et l’Enseignement Supérieur), avec tout le sérieux d’outils scientifiques élaborés par des chercheurs en poste, est édifiante, qui dresse le portrait robot du chercheur précaire type : une femme de 30 ans, qui enchaîne les CDD depuis plus de 4 ans, sans aucune perspective d’emploi ni de salaire, et touche 1200 euros par mois…

L’emploi précaire, une variable d’ajustement temporaire ? Un dispositif intelligent d’insertion progressive ? La réalité est tout autre en fait, qui révèle, ici dans le milieu de la recherche et de l’université, non plus un statut provisoire mais la seule forme d’emploi que nombre de diplômés connaîtront jamais… L’emploi précaire devient ainsi peu à peu la nouvelle norme française en matière d’emploi, partout. Résultat d’une politique concertée, qui voit dans la normalisation de la précarité une aubaine : car non content d’être une main d’œuvre bon marché, le précaire, fragilisé, s’affirme un employé docile sinon modèle, peu susceptible de s’organiser pour défendre ses intérêts. L’analyse comptable des heures d’enseignement ou de recherche allouées aux labos est de ce point de vue particulièrement parlante, détaillée dans l’ouvrage en dizaine de tableaux : un constat, la multiplication effarante des vacations, payées à l’heure, qui n’autorisent ni de percevoir des congés payés, ni de pointer au chômage en fin de vacation… Le coût pour la recherche en est évidemment stupide : impossible de s’investir dans un projet à long terme, le précaire est ballotté d’équipe en équipe, repartant chaque année de zéro.

La précarité est ainsi devenue une composante structurelle de l’emploi dans la Recherche… Au point de permettre d’identifier de véritables "carrières" précaires marquées par une faiblesse sans précédent des revenus et une insécurité permanente. --joël jégouzo--.

 

Recherche précarisée, recherche atomisée, P.E.C.R.E.S., Raisons d’agir éditions, avril 2011, 146 pages, 8 euros, ean : 978-2-912187-59-6.

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 07:01

la-bombe.jpgLe titre est certainement mal trouvé : ce n’est pas tant les bombardements aériens en général que l’historien décortique, que trois d’entre eux plus particulièrement : celui d’Hiroshima, celui de Nagasaki et celui de Royan auquel il participa au sein d’une escadrille américaine chargée de détruire la ville. Pour autant, comme toujours avec lui, l’historien tire de sa propre expérience des enseignements édifiants. Quels qu’ils soient, quand bien même ils prétendent relever de la précision chirurgicale de frappes sur des objectifs militaires, ces bombardements relèvent à ses yeux du terrorisme d’Etat. Aveugles, cruels (le mot est faible), -on se rappelle les drones américains bombardant par méprise une noce en Afghanistan-, les populations civiles sont le vrai objet de ces bombardements.

Qu’on se rappelle Hiroshima, dont l’inutilité ne fait aucun doute aujourd’hui aux yeux des historiens. Le Japon capitulait, les télégrammes classés secret défense jusqu’à peu le prouvent assez, la guerre était finie, le bombardement ne se justifiait en rien. Tout comme celui de Dresde, comptant des centaines de milliers de morts allemands, des réfugiés pour la plupart. Preuves à l’appui, Zinn démontre que les bombardements n’ont jamais eu d’autres objectifs que d’atteindre ces populations civiles. Chaque fois que la puissance de l’Etat est exercée pour combattre, c’est l’atroce qui commande. La guerre menée par les américains en Afghanistan, celles d’Irak, le montrent assez : à viser de présumés terroristes, on s’autorise toutes les cibles humaines. Car ce n’est jamais une certitude qui provoque l’ordre de tir, mais de simples présomptions. Une simple conviction suffit à déclencher des frappes meurtrières. Les bombardements aériens sont en réalité très rarement des opérations de combat : malgré leur but militaire déclaré, il s’agit avant tout d’anéantir des vies humaines. Pire : il arrive parfois que l’anéantissement terroristes des populations civiles ne soit l’aboutissement que d’une absence d’ordre, voire d’une méprise, ainsi que le montrent les études qui commencent de foisonner sur les bombardements de Nagasaki ou de Royan. A Nagasaki, la machine était en marche, tout simplement, et nul ne songea à l’interrompre… Surtout pas les militaires, qui venaient de lâcher une bombe à uranium sur Hiroshima et tenaient à expérimenter leur bombe au plutonium sur une seconde ville nipponne. Tout comme l’on sait que Royan fut l’occasion d’expérimenter les premières bombes au napalm. Et cette fois encore, sur des objectifs civils. On sait qu’en 42 Churchill conseillait de frapper les quartiers ouvriers allemands pour démoraliser une population déjà démoralisée. A Hiroshima, des experts avaient préconisé de larguer la bombe dans une région non habitée, puisque l’enjeu avoué était d’impressionner les soviétiques, non les japonais. A Nagasaki, un camp de prisonniers américains se trouvait dans le périmètre de largage de la bombe. Prévenus, les hauts gradés repoussèrent l’objection d’un haussement d’épaule. Quelles contorsions morales faut-il accepter pour nous rendre complices de pareilles pratiques ? Après avoir voulu l’intervention en Libye, les intellectuels français ferment désormais les yeux sur ces pratiques meurtrières, sans aucune réflexion sur l’accumulation des moyens de destruction massive par les pays du monde dit libre, et tout en sachant que nos gouvernements ne poursuivent pas les mêmes fins que nous. L’identité de la guerre moderne ne doit plus faire aucun doute, assène Howard Zinn : les populations civiles sont toujours les victimes, mieux : elles sont toujours visées. --joël jégouzo--.



La bombe - De l'inutilité des bombardements, Howard Zinn, traduit de l’américain par Nicolas Calvé, éd. Lux, coll. Mémoire des Amériques, juin 2011, 96 pages, 10 euros, ean : 9782895961208.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 05:37

char-leclerc.jpg12 février 2000, 5h00 GMT, Koweït. Ciel bleu-gris chargé de poussières jaunes. Quelque part dans un cimetière de chars irakiens. Deux Warriors et un char Abrams M1 américains tentent d’échapper à un char Leclerc de l’armée française, lancé à leur poursuite dans les sables du désert à plus de 90km/heure… Dans un tourbillon de sable, le monstre de 50 tonnes les rattrape, les bouscule, les contraint l’un après l’autre à l’immobilisation. De sa tourelle émerge, hilare, un légionnaire  ingénieur mécanicien du 6-12e RC d’Olivet : «Imbattable ! Il est absolument imbattable !» Les combattants américains n’en reviennent pas. De fait, l’exercice «Pearl of the Koweït», au cours duquel koweïtiens et français ont pu tester leur matériel, du 12 au 22 février 2000, a permis au char Leclerc de s’affirmer comme le plus fantastique engin de guerre jamais conçu. De facture classique dans son agencement général, mais plus petit et plus maniable que ses concurrents, le char Leclerc, équipé d’un moteur V8X-1500 hyperbar à huit cylindres en V turbocompressé, apparaît en effet comme un blindé spectaculaire, capable d’accélérations époustouflantes. En outre, le chargeur automatique du canon fait qu'il est le premier, et actuellement le seul, à pouvoir recharger et tirer en mouvement. Un canon qui opère selon un mode tachymètrique     rendant possible la prédiction de la position future de la cible en fonction de sa vitesse. Le canon embarqué est un CN120-26 d'un calibre de 120 mm à âme lisse, chambré pour tirer les munitions standard de l'OTAN, dont l'obus flèche LKE1 tiré à la vitesse de 1790 m/s, l'obus à charge creuse et un obus pénétrateur, en uranium appauvri. Il faut remarquer que le calculateur balistique embarqué à bord comporte les données préenregistrées de nombreux types d'obus étrangers pouvant être sélectionnés au besoin. L'armement est complété par une mitrailleuse coaxiale de 12,7 mm et une antiaérienne de 7,62 sur la tourelle.

leclerc121.jpgSeul problème : son coût d’exploitation… La France possède aujourd’hui un parc de 346 chars Leclerc, qui engloutit annuellement 150 millions d’euros, dont la moitié pour les 15 Leclerc projetés au Liban…

Un coût qui a conduit l’état-major à remiser un grand nombre de ses chars : aujourd’hui, seuls 114 d’entre eux restent opérationnels. Si bien que depuis mars 2011, la France espère vendre les autres, dont une quarantaine au Qatar. A la mi-février, quatre officiers du bataillon blindé qatari sont venu essayer le Leclerc à Canjuers (83).
Nous serions par ailleurs sur le point de conclure la vente de 120 autres chars. L’Arabie Saoudite, approchée, a déclinée l’offre. A remarquer : ce fleuron de la technologie française n’a eu qu’un seul client, les Emirats arabes unis. 
En attendant, si vous êtes intéressés, adressez vos demandes au Ministère des armées, via les Affaires étrangères. Pressés comme ils le sont, ils pourraient n’être pas regardant sur les origines de l’offre. –joël jégouzo--.

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