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16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 08:47

Karl Kraus l’apocalyptique. Les Derniers jours de l’humanitéDie Fackel, son monumental journal ! Kraus bataillant jour après jour contre cette «journaille» à la solde des puissants –ô combien nous aurions besoin aujourd’hui d’un Karl Kraus ! Dénonçant sans relâche la fabrique du consentement, l’immense fourvoiement des faux démocrates de la fausse liberté d’informer, dénonçant, déjà, cette mensongère liberté de la presse qui ne fait que dissimuler un discours de domination construit à l’exacte mesure des trahisons de la République socialiste de Weimar. Kraus l’Autrichien, combattant sans relâche le nazisme, traquant les phraséologies creuses des démocrates allemands, la profusion mesquine des scandales de leur vie politique, la commercialisation de la pensée… Kraus l’infatigable, pointant ces jours sombres où l’homme a succombé à sa famine intellectuelle sous le poids de médias indigents, fabricants d’opinion. Kraus démontant inlassablement les rouages de cette presse dite libre. Walter Benjamin dresse le portrait de cet homme qui toujours s’est engagé non pas au nom d’une idée, mais de son humanité. S’engager envers soi-même autant que l’on s’engage auprès d’autrui. Sa maxime, Kraus dissertant comme personne sur la question de l’autorité et qui avait fait de la presse son combat. Cette presse qui aujourd’hui révèle sa vraie nature : non pas analyser les événements du monde, mais les fabriquer. Cette presse à l’identité de toujours intrigante. Il faut bannir la presse, affirmait Kral Kraus, parce que son horizon n’est pas la vérité, mais l’opinion. La presse est l’idéologue au service du Pouvoir. Toujours. Elle qui s’est hissée au-dessus du monde, de la société, des hommes, elle qui, par essence, est une corruption. Il n’y a pas de compte rendu impartial, nous dit Kraus et nous ferions bien de l’entendre enfin : tout journal est d’abord un instrument de Pouvoir, qui ne tire sa valeur que du pouvoir qu’il sert. Et quand il s’agit du pouvoir libéral, même dans sa version sociale-démocrate, martèle Kraus, la seule vocation de la presse est de retirer de la circulation les idéaux qui lui nuisent, en tout premier lieu, celui de la dignité de l’homme. Kraus dont Benjamin nous dresse un portrait sans complaisance. L’homme n’était pas vertueux. Ni Saint Just ni un personnage «éthique». Un vaniteux, un homme en colère, cruel, moqueur et certainement pas un philanthrope. Son humanité ?, s’interroge Benjamin. Elle aura été tout simplement d’avoir su convertir sa méchanceté en une sophistique au service d’une idée de la Justice qui, littéralement, empoisonnait son existence. Kraus était un homme du Droit, plein de rage, toujours à se tenir sur «le seuil du Jugement dernier», irrécupérable procédurier inculpant l’ordre juridique lui-même, incapable de défendre la moindre notion de Justice.

Karl Kraus, de Walter Benjamin, éditions Allia, traduit de l’allemand par Marion Maurin et Antonin Wiser, mars 2018, 90 pages, 7 euros, ean : 9791030408416.

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 09:38

La librairie l’établi a tiré son nom du livre éponyme de Robert Linhart, véritable chef d’œuvre de la littérature française, L’établi, publié aux éditions de Minuit en 1978. Des années 1967 aux années 1973, de jeunes intellectuels se sont établis en usine, pour marcher à la rencontre d'une classe ouvrière qu'ils idéalisaient, mais ne connaissaient pas. Ils y sont allés armés de l’idée naïve qu’ils constituaient une avant-garde éclairée, seule capable d’organiser le mouvement ouvrier dans son désir de libération. Et du sentiment généreux qu’ils avaient quelque chose à apprendre à son contact. Un paradoxe dont ils revinrent le plus souvent décillés, tel Robert Linhart découvrant que les ouvriers pouvaient parfaitement s’organiser sans lui. De ce mouvement il n’est resté qu’un livre. Celui de Robert Linhart. Moins un témoignage qu’une épreuve féconde. Le livre L’établi, à lui seul, constitue un aboutissement qui a transcendé largement son objet. Peut-être tout écrivain est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’un livre, à la rencontre d’un monde qu'il croyait transformer et que son ouvrage a peut-être en effet transformé, là où il n'attendait plus rien...

Peut-être tout comédien est-il jeté sans le savoir dans ce même mouvement, dont il ne restera à terme qu’une lecture… Hier soir, le comédien du studio-théâtre de Vitry, Guillaume Gilliet, nous en a administré la formidable preuve, au travers d’une interprétation tantôt malicieuse, tantôt grave de l’établi. Et ce qui était frappant dans cette lecture, c’était sa capacité à faire ressortir le caractère poignant de l’expérience rapportée par Robert Linhart qui a su, mieux que tout autre, saisir ces conditions d’humiliation faites aux hommes dans les sociétés libérales. C’est jusque dans le détail des vies, au plus intime des gestes qui nous fondent, que Robert Linhart est allé débusquer ce que vivre veut dire, bien au-delà des circonstances historiques ou sociologiques du travail à la chaîne. Hier soir, Guillaume Gilliet nous a littéralement jetés dans cette condition humaine qu’ils sont trop nombreux à considérer comme fâcheuse, préméditant sa lecture pour nous engager, chacun,  à en relever en nous les exigences. Nous ravissant peu à peu, au fil d’un texte souvent ironique dont sa lecture soulignait avec allant le ton moqueur, Guillaume Gilliet nous a offert la chance d’éprouver l’émotion de cette incertitude qui pesa dans l’usine Citroën et que Linhart rapporte au moment de relever la tête, et celle d’éprouver le frémissement libérateur quand la lutte s’énonce, où puiser non seulement la force d’être enfin, mais sa générosité. En une heure de temps, nous avons pu éprouver la mesure d’un monde fait pour broyer les vies et partager la joie de déposer le renoncement auquel nos sociétés nous ont tant réduits, à travers une lecture facétieuse et juste.

Prochaine lecture à la médiathèque de Vitry-sur-Seine.

A suivre : Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre,

vendredi 23 mars, samedi 24, dimanche 25 et lundi 26, par la Compagnie Trois-six-trente, direction : Bérangère Vantusso.

En mars 1979 commençaient d'émettre l'une des premières radios libres françaises, autour des luttes dans le bassin sidérurgique de Longwy. C’est cette histoire que la pièce raconte.

contact@studiotheatre.fr

tél 01 46 81 76 50

L’établi, Robert Linhart, éditions de Minuit, poche n°6, 180 pages, 6,50 euros, ean : 9782707303295. Première publication aux éditions de Minuit en 1978.

Librairie L’établi,  8 Rue Jules Cuillerier, 94140 Alfortville

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13 mars 2018 2 13 /03 /mars /2018 10:04

En 2007, Pierre Douillard-Lefevre perdait l’usage d’un œil, touché par un tir de flash-ball… Il était lycéen et participait à une manifestation autorisée, lycéenne. Quand le vieux monde se meurt, écrivait Gramsci, avant qu’un  autre ne surgisse, on lâche les chiens. Lui a compris que c’est ce temps-là que nous vivons : la décomposition de l’état français, qui s’accompagne d’une violence inouïe, programmée, délibérée. A Sivens, Rémi Fraisse est tué. Les forces de l’ordre utilisaient alors et continuent d‘utiliser des armes de guerre. Des armes faites pour tuer. Comme à Nantes. Comme à Rennes. Comme à Paris. Au lendemain de la mort de Rémi Fraisse, le pouvoir socialiste ordonna des assauts très violents contre les manifestants venus demander des comptes. C’est ça la réalité de l’état français. Un état aux abois, qui mord ses vrais opposants avec une rage pathologique. Un état dans lequel manifester est devenu périlleux. Moins d’une semaine après la mort de Rémi Fraisse, un étudiant nantais était frappé d’une balle en caoutchouc en plein visage. Comme en Palestine. La classe politico-médiatique n’y trouva rien à redire. Une commission parlementaire fut bien mise en place pour étudier cette violence d’exception, mais elle écarta de son audit tout ce qui n’appartenait pas à l’appareil répressif de l’état, pour livrer des conclusions ahurissantes le 28 mai 2015 : l’arrestation préventive des individus considérés comme «suspects», sans que l’on sache quoi mettre derrière ce vocable… Voilà qui rappelle les Lois scélérates du XIXème siècle… Le Pouvoir socialiste parachevait ainsi l’avènement de l’état policier. On sait désormais que l’on peut tuer des manifestants sans provoquer le moindre remous… Les médias y veillent. Pas une ligne sur la militarisation des forces de l’ordre. Alors Pierre Douillard-Lefevre a enquêté. Le Flash-ball ? Une arme de la famille du Rubber-Bullet utilisé en Irlande du Nord par l’armée britannique ! La marque est déposée à Saint-Etienne. D’abord réservé aux situations extrêmes, le Flash-Ball a commencé par équiper la BAC de Mantes-la-Jolie. Dès 1998, un père de famille perdait un œil. Il s’appelait Alexis Ali. L’arme est redoutable : un fusil d’épaule d’une portée de 50m, à canon rayé et viseur holographique. Développé par Eotech, dans le cadre de l’ingénierie militaire. En 2008, lors des émeutes de Villiers-le-Bel, on décida de le diffuser massivement dans les rangs de la police, alors qu’il était classé dans la catégorie A : «arme à feu à usage militaire». Potentiellement létale. Incontournable désormais dans les manifestations. Sa précision est légendaire : impossible de toucher quelqu’un sans l’avoir visé. En 2012, 2485 LBD 40 était en service. Depuis, la courbe de sa mise en circulation est devenue exponentielle. Du coup les tirs au visage se sont multipliés. En 2010, Mostefa Ziani meurt après avoir été touché au niveau du cœur par un projectile tiré par un LBD 40. 40 plaintes ont été déposées entre 2007 et 2015 à l’encontre de son usage. Seuls 2 policiers ont été suspendus. Pour épauler le LBD 40, les grenades offensives, qui contiennent 76 grammes de TNT… Arme d’exception là encore, militaire, dont l’usage est théoriquement encadré. Mais à Marseille, en 2010, un homme en est mort. En 2011 un ado de 17 ans perdait un œil à la suite de la projection de bouts de métal provenant de l’une de ces grenades jetées dans la foule. A Corbeil, une fillette de 9 ans, en juin 2011, fut touchée indirectement par ce projectile. Trois semaines de coma, pronostic vital engagé. Elle en porte désormais les séquelles à vie. Chaque année, des milliers de ces grenades sont utilisées en France. Avec des conséquences dramatiques, redessinant le paysage français des gueules cassées. Mains arrachées, yeux éclatés, crânes perforés… Nous sommes dans une logique de guerre. La doctrine de répression des manifestations est aujourd’hui en France celle d’une logique de guerre. La France est même devenue en quelques années la championne du monde de la répression civile. Partout on lui envie son savoir. Il est vrai constitué au temps de la Guerre d’Algérie et qui lui a valu d’asseoir depuis son expertise auprès des pires dictatures, de Pinochet à Ben Ali, en passant par la Turquie d’Erdoğan... Partout dans le monde la France a livré les moyens militaires et les stratégies policières aptes à faire et gagner ces guerres de basse intensité contre les populations civiles. Des populations vouées au massacre. En France, plus le corps des policiers est sanctuarisé, plus celui des manifestants est déshumanisé. Nassé, gazé, estropié, mutiler celui qui se dresse sur le chemin de la police est devenu la norme. En France il est possible de mettre en joue un manifestant. Le tir tendu est devenu une pratique acceptable. Les stratégies d'encagement, de saturation en gaz, sont devenues coutumières. La répression des mouvements populaires y est féroce. Sauvage. Sans doute parce que la fabrique du consentement a échoué et que la classe politico-médiatique sait qu'elle ne peut plus compter sur sa légitimité : il lui faut maintenant conserver le pouvoir à n'importe quel prix. C'est pourquoi dès 2012 les socialistes décidaient de généraliser l'emploi du LBD 40 : "A ceux qui avaient tout trahi, il ne restait que la police."

L’Arme à l’œil, Violence d’état et militarisation de la police, Pierre Douillard-Lefevre, éditions Le Bord de l’eau, collection Altérité critique, 84 pages, mai 2016, 8 euros, ean : 9782356874641.

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8 mars 2018 4 08 /03 /mars /2018 10:18

25 000 êtres humains meurent chaque jour de faim dans le monde. Martin Caparrós en dresse l’état des lieux, pays par pays, au plus près des êtres qu’il a vu mourir. Il raconte ainsi cet hôpital de fortune, cette femme soulevant son enfant pour l’attacher sur son dos comme le font les mères africaines pour porter leurs enfants. Sauf que là, l’enfant est mort et ce qu’elle ramène, c’est son cadavre. Martin Caparrós raconte nos compassions oubliées : le Biafra dans les années soixante. Nos promesses oubliées : l’Occident promettait d’éradiquer la faim. Il le pouvait. Mais aujourd’hui, on ne parle plus des enfants affamés du Tiers-monde, qui ne s’appelle du reste plus ainsi. Ils n’existent même plus, même s’ils sont des milliers à mourir chaque jour : leur famine est devenue routinière. La disette, chronique. Comme au Sahel, en Somalie, au Bengale, etc. … Des centaines de millions d’êtres humains, pas loin du milliard, vivent au quotidien la famine. On ne sait combien exactement. On ne compte plus. Il en meurt beaucoup, voilà tout. C’est trop loin de nous, sur le plan de l’imaginaire. Peut-on imaginer une vie où il n’est pas possible de concevoir si l’on pourra manger demain ?  Peut-on imaginer une vie qui se ramène à rien ? Juste trouver à manger. Pas grand-chose au demeurant. Jamais un vrai repas. Impossible à imaginer n’est-ce pas : c’est tout juste si on se demande comment se nourrissent les migrants en France, les mineurs abandonnés dans nos propres rues. Ceux qui n’ont aucune visibilité dans notre monde de communication. Près d’un milliard d’êtres humains meurt de faim. Ces mots ne revêtent aucun sens. « Mon livre est un échec », affirme Martin Caparrós. Un échec parce qu’il ne sert à rien. Parce que ces 900 millions d’êtres humains ne seront pas sauvés. Ils vont mourir. Ils meurent. Toutes les 5 secondes, 1 enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Tandis que dans son état actuel, l’agriculture occidentale est capable de nourrir 12 milliards d’êtres humains. Comment parvenons-nous à vivre en sachant que ces choses existent ? Pays par pays, Martin Caparrós étudie les structures de la faim. Au Niger, c’est simple : tracées par l’occident, les frontières ont dessiné le pays le plus désolant de la planète, où les ¾ des terres sont stériles… Martin Caparrós a également enquêté auprès des médecins : c’est quoi, avoir faim ? Que se passe-t-il quand on a faim ? La réponse est terrifiante : un corps affamé est un corps en train de se manger lui-même. Sucre, graisse, masse musculaire. Tout y passe. Sans compter que cet affaiblissement généralisé l’expose à tous les virus. La peau elle-même servira de combustible. Elle se fendille, le corps se recroqueville et chaque étape fait mal. Mais il n’en a pas fait le sujet de ses réflexions. Le sujet de la faim n’est pas la faim, mais celui de l’humanité des hommes. Aïcha, Ismaïl. Ils sont 2 milliards en réalité, dans le monde, à souffrir d’insécurité alimentaire. Et 900 millions à en mourir. Dont 20 millions de nourrissons qui naissent avec des carences. Car les femmes représentent 60% des affamés. Des mères sous-alimentées qui nourrissent des bébés sous-développés. Martin Caparrós rapporte des témoignages précis, des noms, par milliers, des personnes qu’il a rencontrées. Hussena, Marïama, Abdelaziz. Des millions, qui vivent dans des régions pour lesquelles le FMI a décrété un jour que les états ne devaient plus subventionner leurs paysans. Concurrence oblige. Ni leur garantir un prix d’achat minimum. Ni réguler les prix. C’est cela, la réalité de notre responsabilité. Entre 1980 et 2010, la part de l’aide internationale accordée à l’Afrique agricole est passée de 17% à 3%. Dans le même temps, l’Amérique et la France par exemple, subventionnaient leur agro-agriculture en y investissant 300 milliards de dollars par an. Et cette agriculture industrielle rachetait les terres en Afrique, liquidant là-bas, loin, les exploitations familiales : il fallait mieux utiliser les terres agricoles, affirmait-elle, les mettre au service du commerce mondial du café, du thé, du soja OGM, etc. … L’Afrique, peu à peu, devint l’otage des marchés internationaux contrôlés par les multinationales occidentales. Si bien qu’entre 1980 et 2010, brutalement, la production locale fut remplacée par des denrées alimentaires importées d’Occident… Privés de débouchés, des millions d’agriculteurs africains furent jetés dans la plus extrême misère. Parmi les 50 pays les plus pauvres, 46 achètent aux pays riches plus de denrées alimentaires qu’ils ne leur en vendent. Alors que pendant plus d’un siècle, l’Afrique était exportatrice net de denrées alimentaires. Mais la logique de la mondialisation libérale était à ce prix. John Block, secrétaire agricole de l’administration Regan n’avait-il pas affirmé que : « l’idée selon laquelle les pays en voie de développement devraient se nourrir eux-mêmes est anachronique. Ils doivent plutôt s’en remettre aux produits étasuniens, dans la plupart des cas moins coûteux »… Les africains devaient ainsi abandonner cette activité, alors qu’aux 2/3, ils étaient paysans… Pouvons-nous encore parler de famine dans ces conditions ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un génocide de basse intensité parfaitement orchestré par les pays occidentaux ? Où la bourse de Chicago, créée il y a une vingtaine d’année, et où les denrées agricoles sont cotées en bourses comme des valeurs quelconques, tient lieu d’arme de destruction massive ? Songez : on gagne 50 fois plus d’argent à spéculer sur le blé qu’à le produire. C’est ça la réalité de notre responsabilité.

La Faim, Martin Caparrós, traduit de l’espagnol (argentin), par Alexandra Carrasco, Buchet-Chastel, octobre 2015, 782 pages, ean : 9782283028865.

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7 mars 2018 3 07 /03 /mars /2018 07:57

Résultat d’une enquête menée sur deux cohortes, l’une de la génération 1998, l’autre de celle de 2010, à travers un dispositif mis en place pour les suivre sur dix ans de vie professionnelle. Et les résultats de cette étude sont plus troublants que ne le donnent à penser leurs analyses... Celles-ci montrent par exemple que paradoxalement, l’inquiétude a grandi pour la génération 1998, diminué pour celle de 2010. Est-ce parce que la conjoncture économique lui paraît plus favorable ? Eh bien non, pas du tout ! Les jeunes de 2010 sont «moins inquiets», parce qu’en fait ils ont intériorisé comme une fatalité la dégradation de la conjoncture économique, du marché de l’emploi et donc de leur propre avenir ! Il n’y a pas lieu de se réjouir devant un tel sentiment ! D’autant qu’on y découvre qu’ils ressentent un vrai soulagement à décrocher un emploi… précaire ! Ils se sont ainsi habitués à la précarité, qui leur est devenu un mode de vie normal ! Cela, quel que soit le niveau de diplôme, qui ne semble plus en mesure de garantir leur sécurité professionnelle. On découvre ainsi que même les docteurs demeurent majoritairement inquiets quant à leur avenir professionnel. Et bien évidemment, cela n’étonnera personne, les femmes sont les plus inquiètes, conscientes qu’elles sont de la discrimination à l’emploi qui continue de peser sur leur vie ! Cette inquiétude en outre ne change pas avec l’ancienneté dans l’entreprise. Il est frappant de découvrir qu’aux yeux de tous, la détérioration des conditions de travail est intégrée comme un signe normatif, tout comme l’absence de perspectives professionnelles  et la crainte du déclassement statutaire. Un trouble que renforce la législation du travail, perçue comme globalement anxiogène.  Sans oublier que les effets délétères du comportement au travail se traduisent aussi en termes de performance ou d’engagement, à mille lieux du discours néolibéral ambiant…

D’une génération à l’autre : l’inquiétude des jeunes en question, Céreq, Bref n°361, février 2018, issn : 2553-5102.

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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 10:01

Ultime réforme du baccalauréat ? Pas sûr, chaque nouveau ministre voulant laisser son empreinte dans une histoire trop ancienne pour qu’elle s’en lasse... Une réforme donc, sans nouveaux moyens ni guère de réflexion sur les espaces chargés de la mettre en œuvre : les écoles, les collèges, les lycées… On fera avec l’existant, et qu’importe si l’existant dit tout le contraire de la réforme… L’occasion alors de s’interroger aussi sur ces espaces dont nous avons besoin, enseignants, élèves, parents, pour étudier dans de bonnes conditions. Il est loin certes, ce temps où l’on construisait des bâtiments de carton qui prenaient feu au moindre souffle, et où la République logeait les enfants dont elle se détournait hypocritement. Reste qu’on nous demande de penser à l’intérieur de cadres architecturaux souvent dépassés.

Une salle de classe peut-elle modifier un état d’âme ? Tout comme un bel édifice. Mais qu’est-ce qu’un bel édifice ? Alain de Botton en déroule l’histoire depuis la Renaissance : qu’est-ce qu’un bel édifice ? Interrogation majeure dans l’histoire des civilisations, qui donna lieu chez nous à la réalisation d’une architecture oscillant entre le sublime et le ridicule. A partir de quoi construire ? Depuis l’ornement ou bien pour répondre à telle disposition d’esprit ? John Ruskin pensait que nous attendions tous deux choses de nos bâtiments : nous voulions qu’ils nous abritent, et qu’ils nous parlent. De quoi parlent les établissements scolaires ? Ne répondons pas trop vite à cette question. Pas, en tout cas, avec la hâte des spécialistes qui font et défont au gré de leurs convictions. De quoi nous parle la salle de classe ? Qu’est-ce que sa frontalité ordonne ? On sait qu’elle voudrait nous parler de choses importantes. L’enseignant est justifié à nous le rappeler. Mais touchantes ? Dans quelle vision d’eux-mêmes les espaces scolaires maintiennent-ils les élèves ? Les entretiennent-ils d’une vision décidable d’eux-mêmes ? On sait les valeurs que ces lieux voudraient encourager. Mais les aspirations ? Alain de Botton évoque dans son essai cette expérience troublante dans la cathédrale de Westminster : «Au bout de dix minutes dans la cathédrale, des idées qui auraient été inconcevables à l’extérieur commençaient à paraître raisonnables»… L’Eglise, tout comme la République, ont pensé les lieux d’apprentissage comme des lieux de dévotion, capables de nous rendre meilleurs… Peut-on croire en de tels lieux ? Leçon visuelle et droiture morale, il y aurait beaucoup à dire des cartes de géographie accrochées dans les salles de classe, par exemple… Mais passons. L’école de la République était la gardienne d’un état d’esprit au fond. Voici qu’elle veut aujourd’hui consacrer la maturité comme une sorte de nouvelle vertu républicaine…

Tout enseignant peut adhérer à l’idée de travailler à rendre ses élèves plus matures. D’un élève qui «échoue», ne dit-on pas volontiers qu’il est «immature» ? Il s’agirait ainsi, comme l’évoque Freud, d’aider chaque élève à dépasser «les résidus de (son) enfance»… Mais la maturité est-elle une notion biologique ou psychologique ? Et dans quelle cadre l’école va-t-elle la faire entrer ? Dans son analyse de la maturité, Edmond Marc en évoque la définition coutumière, qui en fait un aboutissement, une stabilité, l’achèvement biologique d’un processus de développement… Tout en soulignant que la psychologie n’a jamais vraiment fait sienne ce terme, emprunté et renvoyé plutôt à sa compréhension biologique. On sait ce que Foucault pensait de l’effacement des catégories politiques au profit des catégories biologiques... Mais admettons que seul son emploi métaphorique prévaudrait. Au lycée, il ne s’agirait donc plus seulement d’instruire, mais d’interroger le point de développement «normal» d’un enfant ? Sommes-nous toujours dans le pédagogique, là ? Ne sommes-nous pas plutôt déjà dans l’idéologie ? Car qu’est-ce que le bon développement de la personne ? On rejoint ici le questionnement sur l’architecture scolaire en France, qui dit tout, sauf le souci du développement de la personne. Comment y naître à soi ? Quand en outre, comme le rappelle Edmond Marc, «l’individu ne porte pas en lui-même, comme pour ce qui relève de l’instinct, un schème de développement fixé par avance». Faudra-t-il que l’école lui en fixe d’autorité les termes ? Cette école dont l’architecture, précisément, relève la plupart du temps d’une logique de panoptique et où les adultes semblent justement missionner pour surveiller les élèves et les dissuader d’explorer une vision décidable d’eux-mêmes ?

A lire, sur la maturité, le très intéressant article d’Edmond Marc : le mythe de la maturité :

https://www.cairn.info/revue-gestalt-2010-2-page-33.htm

 

Alain de Botton, L’architecture du bonheur, Le livre de poche, coll. Références, juillet 2016, 338 pages, 8,30 euros, ean : 9782253126843.

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13 février 2018 2 13 /02 /février /2018 09:28

Même lorsque l’espérance nous concerne au plus intime de notre être : car comment pourrions-nous espérer sans aussitôt prendre soin de l’espérer d’autrui ?

Nous avons exclu, dans notre société, l’espérance des pauvres. L’économie néolibérale nous impose de tourner le dos non seulement à leur espérance, mais d’abandonner aussi toute forme de justice sociale. Il faudrait abandonner les déshérités, les réfugiés, lâcher des territoires entiers, des villes, des quartiers, précariser toutes les activités humaines marquées par le souci de l’autre, déposséder des communautés entières et finalement nos vies de leur puissance d’espérer, «c’est-à-dire de leur capacité de se comprendre», affirme non sans force Frédéric Boyer. Une déraison sur laquelle il nous faudrait méditer longuement dans une société dont «on» défait les coutures jour après jour, dont «on» saccage jour après le jour le Vivre Ensemble pour feindre de nous étonner que personne n’y comprenne plus personne… A longueur d’ondes, «on» nous rabâche le discours mortifère de la prétendue realpolitik qui commande que les mêmes, toujours, consentent à leur propre sacrifice et à celui de leurs enfants. Face aux réfugiés, aux sans-papiers, aux déshérités du monde, ce refus d’accueillir leur espérance dégouline comme l’injurieuse philosophie d’un monde indigne. Pourquoi donc notre société refuse-t-elle tant l’espérance ?, s’interroge Frédéric Boyer. Parce qu’elle est, justement, une dignité refusée ? Parce qu’une vie qui espère est aussitôt une vie qui agit ? Qui ne renonce plus à elle-même ? Une vie qui se libère ? L’espérance, nous dit-il, est la catégorie du commencement politique et son temps est le présent, non le futur. Creusant dans l’aujourd’hui un chemin de vie et non de mort. Et donc, certes, il n’y a pas d’espérance sans révolte. Entendons-nous : nous parlons de cette sorte d’espérance libérée de toute platitude, où espérer est se confronter au démesuré. Où espérer n’efface pas le pire, mais l’habite. Où espérer est renoncer à la triste défaite des lendemains qui devraient chanter et dont on sait qu’ils ne chantent jamais. Car ce n’est pas cela, espérer. Ce n’est pas attendre les prochaines élections, ni saluer la victoire de Mitterrand naguère, qui sut tourner le dos à nos espérances et trancher dans ce gras de l’espoir que son élection avait promu. Espérer, c’est agir notre capacité à vivre ici, et maintenant. C’est une façon non pas d’attendre, mais de prendre à bras le corps sa vie, d’ouvrir, ici, dans l’adversité, un possible dont on ne sait rien et dont la réalisation n’importe pas encore. Espérer, c’est un appel, un souffle dans lequel on sait différencier l’acte d’espérer de l’objet de l’espérance : car c’est la promesse qui seule peut ouvrir à sa réalisation. Espérer, c’est faire advenir notre puissance d’être et cette vie meilleure que nous nous promettions. C’est s’exercer à ce Bien que nous réclamons tant, c’est se lier à ce dont on nous prive. Non annoncer des lendemains qui chantent. Et c’est sans doute la raison pour laquelle, cet élan déjà là, on voudrait le voir s’éteindre à tout jamais dans l’immonde déraison néolibérale. Frédéric Boyer a raison d’affirmer que nos sociétés néolibérales se caractérisent par la désertion de l’acte même d’espérer. Car l’espérance inquiète. Car l’espérance intrigue la vie parce qu’elle est une reconnaissance fondée sur la gratuité. Et parce qu’elle a la sagesse d’introduire l’incertitude dans l’horizon de sa gratuité : espérer, c’est se laisser guider par ce que nous ne connaissons pas encore. C’est, d’abord, la contestation aveugle du tragique de la destinée humaine, un projet radical, grandiose, en vue d’une vie véritablement humaine, portée par de vraies valeurs, où l’être humain serait une fin et non un moyen. Et c’est pourquoi elle est, déjà, libération contre toute attente. Sans même se préoccuper de produire le monde à venir, elle est ce monde déjà advenu, dans l’effraction du monde présent. Espérer, c’est habiter le maintenant de l’événement et non tirer des plans sur la comète. C’est accueillir ici et maintenant la venue d’un temps qui jamais ne s’achèvera, c’est une forme de l’action politique qui ne repose pas sur un idéal abstrait mais exige un travail sur soi constant, et sur l’aujourd’hui exécrable qu’on voudrait nous voir épouser.

Frédéric Boyer, Là où le cœur attend, P.O.L., septembre 2017, 188 pages, 15 euros, ean : 9782818043769.

http://www.joel-jegouzo.com/2018/02/la-ou-le-coeur-attend-frederic-boyer.html

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30 janvier 2018 2 30 /01 /janvier /2018 08:59

On savait la pollution atmosphérique, le gaspillage scandaleux sinon criminel de l’eau dans des régions qui en manquent, les millions de tonnes de déchets qui font de l’Himalaya la poubelle la plus haute de la terre, les pollutions innombrables et ces invraisemblables croisières vendues comme un loisir non seulement de détente mais de santé, sur des bateaux gigantesques sur les ponts desquels la pollution est supérieure à celles des villes les plus polluées du monde… On savait les violences faites aux cultures baptisées d’exotiques et condamnées au folklore le plus abject, en pays Dogon par exemple. On savait qu’à défaut de redistribution des richesses on assistait en fait à la marchandisation du monde, des cultures et des êtres, les produits dits ethniques manufacturés en Chine désormais. On savait qu’on nous vendait partout des fac-similés à défaut d’originaux : Lascaux 1, Lascaux 2, Lascaux 3, demain vendus comme objet de consommation et implantés dans n’importe quelle partie du monde. On savait que ce monde récréatif qu’on nous propose n’était qu’une attraction payante au plus vil prix. Mais ce qu’on ne savait pas, c’était que le tourisme était réellement une arme de destruction massive des peuples et que les outils de cette destruction avançaient sous le couvert d’une fausse protection. Celle de l’UNESCO en particulier, et de son fameux Patrimoine Mondial de l’Humanité, qui marchandise des villes entières : voyez le mont Saint-Michel, voyez Saint-Emilion, Carcassonne, Avignon, ramenés à de déprimantes mono-activités. Voyez le canal du midi et voyez le Tibet avec ses faux monastères en béton. Voyez, justement, le Xinjiang chinois et sa route de la soie, qui a permis à la Chine de siniser des régions non chinoises pour recouvrir les civilisations islamiques qui la gênaient. Prenez l’exemple de Kashgar, cette vieille ville musulmane dont des quartiers entiers ont été détruits et les maisons restantes confisquées, avec leurs familles, pour faire place à un tourisme lissé, après sa labellisation. Voyez son centre-ville à péage, détruit à 85%, où la culture «authentique» est devenue une attraction payante, où les familles subsistantes sont sommées d’ouvrir leurs portes aux touristes, sommées d’exhiber un mode de vie plus traditionnel qu’il ne l’a jamais été. Voyez comme on y a folklorisé de force les habitants qui ont pu y rester. Et rappelez-vous les émeutes de cette même population dans les années 2009, refusant sa déportation, sa folklorisation : elles ont fait plus de 200 morts, tandis que le monde entier se réjouissait de voir Kashgar classée au patrimoine mondial de l’humanité ! Voyez ce qu’il en reste aujourd’hui, les rares habitants tenus en laisse et vendus dans les packages touristiques offerts aux étrangers… Et interrogez-vous sur la chose. Comment est-ce possible ? Le label ne vaut pas protection ? Non ! Au contraire : il expose, fragilise, condamne et vend aux plus offrants lieux et populations. C’est sans doute la raison pour laquelle cette hypocrisie est si bien orchestrée et qu’au Comité du Patrimoine Mondial, seuls 21 pays ont le droit de siéger. Occidentaux évidemment, pour la plupart ! C’est peut-être la raison pour laquelle à la tête de la Commission Nationale française du Patrimoine Mondial de l’Humanité on trouve une directrice d’agence de pub et un banquier d’affaires venus tout droit de chez Rothschild… Ouvrez vos yeux : le tourisme n’est pas une activité culturelle. Le type d’échange qui s’y joue repose sur le mensonge, la vénalité et l’esclavagisme…

Le Tourisme arme de destruction massive, Jean-Paul Loubes, édition du Sextant, juillet 2005, 164 pages, 18 euros, ean : 9782849780497.

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 09:18

Il s’agit des deux textes de conférences données par Alain Badiou au lycée Henry IV et à l’ENSBA. Devant les élèves d’Henry IV, Badiou évoque tout d’abord ce conte de l’aventure humaine, vieille d’à peine 200 000 ans… Qui ne fait donc que commencer. Une histoire, assurément, dont il ne convient pas de désespérer : elle balbutie. On le voit bien, répétant ses soubresauts infantiles, ou prétendant arrimer l’espèce à on-ne-sait quel égoïsme fondateur qui lui serait consubstantiel. Une histoire dont il ne faut pas désespérer, tant l’humanité a montré, en si peu de temps, qu’elle pouvait bouleverser sa trajectoire. A l’intérieur de cette histoire minuscule, celle du capitalisme. Microscopique à l’échelle humaine, infinitésimale à l’échelle de l’univers. Avec son ordre social dominant dont on nous dit fort puérilement qu’il est la fin de l’histoire humaine, qu’il est indépassable, du moins le moins pire de ce que l’on pouvait espérer… Vous parlez d’une philosophie ! Un ordre dédié à la jouissance d’une caste étriquée, qui a réservé à des milliards d’individus le seul espace de la survie... Une histoire dont on nous dit qu’il ne faut pas la contrarier, que cela pourrait être pire. Alors c’est justement là, nous dit Badiou, qu’il faut taire notre pessimisme et faire preuve de persévérance. Car c’est là que se joue le fait que l’humanité n’est qu’au tout début de son existence historique. Voyons les choses autrement : cette histoire obtuse du capitalisme victorieux, nécessairement victorieux, n’est pas à la hauteur des potentialités de l’humain. Nous en sommes tous convaincus. Elle n’est qu’un développement momentané de notre trajectoire, une maladie infantile qu’il nous faut surmonter. Et tous nous savons que nous avons besoin d’une nouvelle révolution comparable à celle du néolithique, pour avancer enfin décisivement. Mais dans l’ordre de l’organisation sociale de l’humanité cette fois. Car nous savons tous que nous avons besoin d’un nouvel élan qui liquiderait l’énormité du motif que nos sociétés exhibent désormais sans pudeur : ces inégalités qu’on nous assure indépassables. Alors bien sûr, au niveau de chacun d’entre nous, cet espoir d’autre chose n’est pas sans appel. Reste en effet, pour chacun d’entre nous, un  long chemin à parcourir, à travers en particulier l’inévitable confrontation à l’autre. Pour nous aider à nous remettre en marche, Badiou nous livre quatre textes qu’il nous faudrait réfléchir. Quatre auteurs : Hugo, Sartre, Lacan, Hegel. Pour réfléchir où ça commence : espérer. Où ça commence : agir. Où ça commence, la relation à l’autre.  L’autre, cet énigme centrale du discours de Lacan, qu’Hugo pensait résoudre simplement à prétendre que le partage n’était au fond qu’une simple impulsion évidente. Cet autre dont Sartre a fait moins l’enfer que ce point de bascule de ma conscience et qu’Hegel, enfin, dans la dialectique du maître et de l’esclave, a saisi comme une histoire qui devait s’écrire dans la rencontre de deux consciences. Voilà le point essentiel : cette rencontre, cette institution de la conscience dans une rencontre biaisée où le maître, in fine, ne parvient jamais à être autre chose qu’un état infantile de la conscience, stade qu’il ne dépassera jamais, tandis que l’esclave déjà campe sur les rives de la réflexion. Voilà où poursuivre notre histoire, qui est à bien des égards celle des dominés, sinon des esclaves d’une caste imbécile. Notre histoire qui, d’être celle des dominés, invite nécessairement à créer les nouvelles figures de la pensée qui sauveront l’humanité de ses balbutiements criminels. Car l’invention ne peut être que du côté de celui auquel le maître a tenté d’extorquer une reconnaissance factice : seul l’esclave «devient», dans l’altérité au maître, qui ne sait, lui, que camper dans le camp retranché de son déploiement immature.

Je vous sais si nombreux, Alain Badiou, éditions Fayard, coll. Ouvertures, 25/10/2017, 72 pages, 5 euros, ean : 9782213705330.

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 13:45

La tragique histoire de l’agriculture en France depuis la guerre de 14-18… Une agriculture rattrapée d’abord par de grandes crises, dont celle du doryphore dans les années 30, qu’elle sut pourtant combattre et gagner par des traitements que nous qualifierions aujourd’hui d’écologiques. Mais ce devait être la dernière fois. Après la guerre de 39-45, on ne laissera pas les agriculteurs développer de traitement naturel, on passera au DDT. C’est que les pontes de ce qui deviendra l’INRA se sont entichés des manières industrielles développées par les américains, expérimentées sur les survivants des camps ! La France regarde donc avec fascination ce qui existe à Chicago depuis 1893 : ces abattoirs mécanisés où passent la moitié du bétail américain, ou ces champs immenses aux rendements magiques. Très vite, des dynasties familiales se jettent dans la bataille de la «modernisation» de l’élevage et de l’agriculture française. Telle la famille Dabatisse, à l’origine de l’impulsion des JAC (Jeunesses Agricoles Catholiques), proche de de Gaulle et farouche partisane de ce qu’elle nomme le progrès agricole : la mécanisation, le remembrement et l’emploi massif du DDT dans les champs… En 1961, Edgard Pisani, proche des mêmes, impose ce modèle unique, en déclarant par exemple le 20 février 1965 : «La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande»… L’INRA, dont la direction est entièrement composée d’amis des grandes dynasties agro-industrielles (déjà), fournit la justification scientifique : les pesticides ? Quoi de plus utile au peuple français… L’agriculture française ne sortira plus de ce modèle. Les collusions entre les instituts scientifiques, l’administration de l’état et les intérêts privés y veilleront : les paysans seront sommés de déverser des tonnes de produits toxiques dans leurs champs. Il en va du rang de la nation dans l’agriculture mondiale. La FNSEA viendra achever le verrouillage, entre les mains de multinationales interdisant toute sortie de ce modèle, avec la bénédiction de l’état français. Le désastre agricole national est assuré,  désormais les terres agricoles sont objet de spéculation et ses produits, à vrai dire si peu comestibles, n’intéressent que pour les bénéfices qu’ils permettent d’engranger. Du désastre on s’apprête à franchir une étape supplémentaire, celle de l’épouvante alimentaire, une bombe à retardement qui devrait exploser dans les prochaines générations...

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture, Fabrice Nicolino, édition Babel, coll. Essai, octobre 2017, 98 pages, 6,50 euros, 9782330086565

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