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25 mars 2019 1 25 /03 /mars /2019 09:11

Max Weber avait tenté de légitimer la violence policière : dans un état de droit, seul l’état peut en disposer. Et avec lui, juristes et constitutionnalistes s’étaient précipités dans la brèche : les concepts de Droit et de Justice encadraient la violence d’état et la légitimaient. Une violence étatique qui appartenaient aux moyens, nous assuraient-ils, et non aux fins : pour restaurer un ordre menacé par exemple et donc en vue de fins «justes»... Benjamin reprit à nouveaux frais cette réflexion. La violence étatique est-elle morale, même en tant que moyen ? Est-elle légitime ?  Est-elle juste ? Approfondissant ses analyses, c’est dans la Terreur de 1793 qu’il trouva les racines d’une telle légitimation de la violence d’état, et dans les théories du Droit naturel, bâtissant une sorte de darwinisme mal digéré, qui ne voyait dans la violence qu’un critère de sélection naturel. Mais dans le Droit positif, le nôtre théoriquement, nulle part les philosophes ne sont parvenus à en justifier l’usage. La violence n’est que le résultat d’un développement historique. C’est cela que Walter Benjamin analyse. Quelle est la légitimité de l’usage de la violence étatique ? Cette violence peut-elle garantir le Droit ? La Justice ? Sa réponse est sans ambiguïté : non. Non, parce que le Droit lui-même n’a que faire de la Justice. Que sont les Lois ?  Prenant l’exemple du droit de grève, Benjamin nous aide à comprendre qu’il n’est que le résultat d’un rapport de force, une violence accordée aux salariés pour se soustraire à la violence patronale. Par la suite, les puissants virent bien l’intérêt d’un tel droit : éviter une violence plus terrible, celle de la révolte prolétarienne. Ne pas le reconnaître, c’est interdire tout espace de protestation et risquer bien pire : le renversement de l’ordre juridique. Car qu’est-ce que l’ordre juridique, sinon là encore le résultat d’un compromis. Ou d’une défaite. Ou d’une victoire si l’on veut. Le Droit n’est que cela, rien d’universel, il ne fait que sanctionner un état en suspension dans le vide, ce moment où la «paix» sociale a imposé un nouveau Droit. Dans notre situation historique, et cela crève les yeux désormais, la vraie fin du Droit français est la protection des puissants. Il faut le répéter et l’entendre : la paix sociale n’est que la reconnaissance d’un nouveau droit, d’un compromis. C’est la raison pour laquelle il ne peut y avoir de paix sociale en France : Macron est allé trop loin. La violence de rapine mise en place par Macron dévoile son but ultime : la protection des puissants. Une violence de rapine qui en appelle à la violence de la guerre contre la «violence» des Gilets Jaunes qui est, elle, fondatrice d’un nouveau droit. Et c’est parce qu’elle porte en germe les termes d’un Droit nouveau, démocratique, qu’elle constitue une menace essentielle. La soumission exigée des citoyens par la classe politico-médiatique n’a pour seule but que la conservation du Droit ancien, profondément inégalitaire et sans aucun fondement moral. Théoriquement, le droit positif, qui devrait être le nôtre, se devait de favoriser l’intérêt de l’humanité en chaque individu (Kant). Inutile de gloser : du combat pour la planète à celui d’une vie plus juste, il crève les yeux que le Droit français a pour seule origine la violence. Il y a quelque chose de pourri au royaume de France. C’est cette pourriture que les Gilets Jaunes ont débusquée. Mais pas simplement levée : les Gilets Jaunes n’anticipent pas un bouleversement futur : ils le réalisent ! Et c’est en cela qu’ils sont encore plus dangereux. L’économie néolibérale est dévoilée avec eux et partout elle révèle son visage de bête sauvage, folle de rage parce qu’on voudrait lui tourner le dos. La violence du Droit français a introduit dans nos vies une violence sans fin, instituant, pour le dire avec Benjamin, «comme Droit une fin qui, sous le nom de Pouvoir, n’est ni universelle, ni indépendante, ni délivrée de la violence mais lui demeure intimement et nécessairement liée ». La Justice française, mise à nue, n’a plus qu’une obsession : garantir le Pouvoir en place et uniquement ce Pouvoir. Non la Justice. Mettant à nue la vérité d’un énorme mensonge que Georges Sorel avait en son temps révélé : « Le Droit est le privilège des puissants. Sa tâche est de détruire toute menace, toute opposition ». Notre devoir est donc bien celle que dessine la conclusion de Benjamin : «c’est en dépassant le Pouvoir de l’état qu’on édifie un nouvel âge historique».

Pour une critique de la violence, Walter Benjamin, édition Allia, traduit de l’allemand par Antonin Wiser, mars 2019, 64 pages, 6,50 euros, ean : 9791030410532.

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20 mars 2019 3 20 /03 /mars /2019 07:45

Depuis 1990, la France a connu un essor global du niveau d’études et les salaires en début de carrière ont, dans leur ensemble, progressé. Pour tout le monde ? L’étude du Céreq modère les enthousiasmes. S’il reste vrai que globalement la poursuite d’études supérieures garantit l’accès à des salaires plus élevés, le critère de qualité de l’emploi ne semble plus aussi bien arrimé qu’il ne l’était autrefois au niveau d’étude. On assiste même à un effet de ciseau sur les salaires des diplômés. Certes ceux des grandes écoles s’en sortent toujours le mieux et voient même leur bonus s’accroître. Pour les autres, dans leur globalité, les générations étudiés ont vu leur salaire médian progresser de 75 euros… 75 euros seulement, en 20 ans, serions-nous tenté d’écrire ! Une légère augmentation qui en outre n’a pas concerné toutes les catégories de diplômés. Les évolutions n’ont pas été homogènes : les plus diplômés ont même enregistré un recul net de leur pouvoir d’achat, d’environ 220 euros sur ces 20 ans, particulièrement les M1, qui ont littéralement décroché, tandis que la hausse n’a profité qu’aux diplômes en deçà de la licence, et par compensation du retard pris à ces niveaux de rémunération… Evolutions inverses de pouvoir d’achat donc entre le haut et le bas de la hiérarchie des salaires, entre la génération 1992 et la génération 2010. La dégradation de la conjoncture économique et surtout celle du marché de l’emploi l’expliquent principalement. Rappelons le taux de chômage des jeunes français en 2013 : environ 25% ! Un chômage de masse qui a contribué largement à accroître le décalage entre la masse des diplômés et le volume d’emplois disponibles. Ajoutons également le fait que désormais, ce sont 44% des jeunes qui arrivent sur le marché du travail avec un diplôme d’étude supérieure en poche, contre 27% en 1990 ! Et qu’en outre la création salutaire des licences professionnelles depuis 1999, la mise en place du LMD en 2002, le développement de l’apprentissage dans le supérieur ont multiplié les opportunités de décrocher un diplôme de qualité pour des publics qui en étaient autrefois écartés. Il en ainsi résulté un déclassement pour les diplômés du supérieur, qui pèse aujourd’hui sur leur niveau de rémunération. Au final, cette montée en qualification suscitant des attentes légitimes chez les jeunes, risque fort de provoquer un solide sentiment d’amertume générationnelle : que gagne-t-on à se former ? Rien dans la France d’aujourd’hui semble-t-il, du moins pas grand-chose…

Que gagne-t-on à se former, Céreq, Bref n° 372, 1er trimestre 2013, Arnaud Dupray et Christophe Barret, issn 2553-5102.

www.cereq.fr

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18 mars 2019 1 18 /03 /mars /2019 10:12

L’entendez-vous cette clameur ? Celle des pauvres. Ces êtres en souffrance. Ni  «cassos», ni «RSA». Des êtres humains. Non des parias. Non des coupables. Non des malades. Non des paresseux : la manche, ça ne rapporte rien. Les êtres qui vivent dans la rue n’ont pas choisi d’y vivre : il n’y a aucun confort à vivre dans la rue. On y meurt même très vite en réalité. Les pauvres. Des millions. 14% de la population française. Et beaucoup d'autres basculent, qui survivent au SMIC. Le Secours Catholique observe même le cas d’enseignants vivants dans leur voiture… Ou ces retraités de plus en plus nombreux qui viennent mendier une soupe le soir, parce qu’ils ne peuvent plus faire face ! Véronique Fayet pointe du reste les modalités de calcul du seuil de pauvreté en France, que de plus en plus de professionnels dénoncent : tel qu’il est fixé, il n’est plus pertinent pour décrire cette paupérisation dans laquelle le pays s’enfonce. On assiste en fait à une vraie rupture historique dans notre histoire sociale, qui justifie la peur dans laquelle les classes moyennes vivent désormais, elles qui risquent, en effet, réellement, de basculer dans la pauvreté, comme en témoignent certains indicateurs, comme celui de l’état de santé des français, qui ne cesse de se dégrader. A terme, ce qui se joue n’est rien moins que l’avenir de notre démocratie, bousculée, rabotée, sacrifiée à l’ignoble. Depuis 2008, la grande misère n’a cessé de s’amplifier en France. Entendez-vous son exhortation ? Ce cri qui déjà se joint à celui de la planète, de la démocratie, insultée, bafouée, mise en péril par une poignée de nantis égoïstes. Il y a urgence en effet, et sur tellement de fronts !

Véronique Fayet, La révolution fraternelle –le cri des pauvres, éditions Indigènes, 1er trimestre 2019, 36 pages, 4 euros, ean : 9782375950760.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 10:50

L’ouvrage commence par un florilège de macronades, dont celui des femmes « illettrées » et mille autres du même acabit, qui ont très tôt révélé au grand jour ce que Macron pensait vraiment des français. Une brutalité calculée, dès le début de son quinquennat, qui aurait dû nous alerter, tout comme l’insultante indulgence des médias à son égard. Le livre récapitule ensuite toutes les attaques portées par le président contre notre système politique, social, économique. Alors certes, l’ouvrage a été attaqué sévèrement, au prétexte qu’il se présentait comme la dernière enquête des auteurs, alors qu’il n’en était pas une, mais une simple récollection de faits. Certes. Et après ? L’éditeur a bien sûr eu le tort de le présenter comme tel. Il n’en reste pas moins utile, en ce qu’il a le mérite de récapituler justement l’action de Macron depuis son arrivée au Pouvoir -pour le coup, on serait en droit de raviver à ce propos la polémique qui entoura la prise du pouvoir par le général de Gaule, lequel, sous couvert de changer de Constitution, fit accomplir à notre République une dangereuse régression politique dont on paie aujourd’hui lourdement le prix. Au fil des pages, passablement documentées, les bras nous en tombent de tant de catastrophes accumulées. Quelques «détails» nous reviennent aussi à l’esprit, comme ce million d’emplois promis par Gattaz en échange des milliards offerts aux patrons… Et à propos de cadeaux, leur accumulation donne le vertige, tout comme ces sommes fabuleuses qui, depuis 2008, alors que le pays se paupérisait, n’ont cessé de témoigner de l’enrichissement hors norme des actionnaires et autres grands patrons français… «En même temps» que nous nous appauvrissions, les riches s’enrichissaient comme jamais auparavant… Que dire aussi des reniements, dont le dernier en date, concernant l’environnement, révélant le poids d’un réseau dont notre homme semble être prisonnier et qui l’oblige… Prendre aux pauvres pour donner aux riches… L’humanité défaite dans un monde abîmé, tel semble être le seul horizon d’un quinquennat dont nous risquons de ne pas nous relever.

Le Président des ultra-riches, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éditions Zones, janvier 2019, 170 pages, 14 euros, ean : 9782355221886.

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19 février 2019 2 19 /02 /février /2019 10:46

Depuis 1994, nombre de sociologues n’ont cessé d’évoquer la sécession des élites. Depuis plus longtemps encore, l’INSEE n’a cessé de nous faire croire qu’il n’existait plus en France qu’une gigantesque classe moyenne, satisfaite ou peu s’en fallait, de son sort. No society reprend ces thèses pour dévoiler le projet de l’hyper-classe qui nous gouverne : sacrifier la société elle-même. L’abandon du Bien Commun par les élites, nous étions au courant, même si les médias français, entre les mains de quelques milliardaires, tentaient encore vainement de nous faire croire le contraire. L’abandon des pauvres, depuis Sarkozy nous savions qu’il était En Marche. Le fait nouveau, c’est l’abandon de la classe moyenne, à qui les médias ne cessent de parler de société en mutation au sein de laquelle, à force de sacrifices, elle saura retrouver sa place… Christophe Guilluy parle, lui, de société en rupture, au sein de laquelle n’existe plus réellement qu’un seul ghetto : celui des riches, solidement verrouillé par une armée de policiers. Dans la proximité des Champs-Elysées, les Gilets Jaunes ont pu se rendre compte par eux-mêmes de la véracité de cette analyse… Les Gilets Jaunes ? Christophe Guilluy en parle peu, juste pour affirmer avec raison qu’ils ne sont pas l’expression d’une minorité, mais celle de la société française elle-même qui tente de se faire entendre et qui, elle, sait désormais l’insécurité dans laquelle les riches veulent la plonger et l’abandon dont elle est la victime. Elle, sait à quoi les riches la voue : à la misère, au chômage, mieux : à l’interdiction de l’accès à l’emploi (voyez le taux de chômage des jeunes, une génération entière sacrifiée, bientôt deux, relisez, entre les lignes, même un journal comme le Figaro, qui ne parvient plus à masquer dans ses colonnes qu’en réalité le taux de chômage en France est de 18% -Figaro du 17 août 2017). Cette société bafouée, méprisée, éborgnée, sait à quoi les riches la voue : à l’interdiction de l’accès au logement (voyez comment Paris 2024 va écraser ce qu’il reste de foyers modestes dans cet intra-muros qui ne cesse, d’année en année, de perdre ses habitants). Observez la dynamique de fond qui est à l’œuvre :  cette concentration des richesses entre les mains de quelques nantis –en 2017, les 500 personnes les plus riches de la planète possédaient 5 400 milliards de dollars, soit plus de deux fois le PIB de la France…  Observez le recul de l’activité commerciale, voire de toutes les activités, culturelles, sanitaires, industrielles, économiques, etc., dans cette France périphérique où vit 60% de la population française… Observez le basculement auquel nous assistons : la classe politico-médiatique a beau tenter de nous faire prendre ses vessies pour nos lanternes, nous savons tous que son modèle économique ne veut pas faire société. Ils n’en veulent plus du Bien Commun, ni de la société. Macron, ce représentant de commerce des super riches est très clair :  il est l’agent des supers riches, à leur service, contre l’intérêt de la France. Regardez simplement les chiffres, regardez comment on fabrique du faux espoir en évoquant jour après jour cette sacro-sainte courbe de la croissance par exemple, sur laquelle nous devrions river nos yeux parce qu’elle serait source d’emploi, alors qu’on ne fait que bricoler du mensonge en faisant entrer, aujourd’hui le calcul des revenus de la drogue dans cette fameuse courbe pour la booster un peu (soit 200 milliards de revenus pour la France, près de 10% de son PIB),  demain, ceux de la prostitution ! Quelle farce dans un pays qui ne crée pas d’emplois et dans lequel plus de 600 000 retraités vivent avec les minimas sociaux ! Quelle farce dans un pays dans lequel, depuis 2006, la part des étudiants issus des milieux populaires est en chute libre. Alors oui, le mouvement des Gilets Jaunes, non seulement on en comprend les raisons, mais il apparaît bien à la lecture de cet ouvrage comme l’ultime rempart d’une démocratie en péril. Ils sont le dernier espoir d’une société tragiquement mutilée par des nantis qui ne doivent leur pouvoir qu’au détournement massif des instruments républicains mis en place par une Constitution infiniment blâmable. Ils sont l’espoir d’un ordre plus juste, confronté au chaos des forces de l’ordre jetées contre eux pour semer la terreur. Ils sont une parole de vérité face aux postures républicaines surjouées de la classe politico-médiatique, qui ne parvient plus à cacher le manque total de démocratie dont souffre le pays. Ils sont l’esprit d’une société à venir qui saura briser ce modèle économique de la classe politico-médiatique profondément anti-républicain. Alors certes, nous n’en sommes qu’au début de la recomposition nécessaire des forces sociales et politiques d’un pays exsangue –vous voyez bien que tout est inféodé au pouvoir le plus exécrable que la France ait connu, des syndicats aux représentations vidées de leur sens. Mais un début qu’il faut choyer, qu’il faut protéger, qu’il faut désirer.

No Society, Christophe Guilluy, éditions Flammarion, octobre 2018, 242 pages, 18 euros, ean : 9782081422711.

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8 février 2019 5 08 /02 /février /2019 11:25

Histoire, méthode et organisation des services secrets en France, des origines à nos jours… L’ouvrage est ambitieux en si peu de pages et pourtant réussi à bien des égards son pari, nous offrant une image finalement assez homogène des causes et des raisons réelles du déploiement des services de renseignement en France. Un service public, rappelons-le… Encadré donc par le législateur, qui ces dernières années lui a défini sept finalités, en rajoutant une dernièrement, discutable, celle de la « prévention des violences collectives de nature à porter gravement atteinte à la paix publique » (article L811-2, Livre VIII du code de sécurité intérieure, Loi du 24 juillet 2015). Imaginez ! Il semble du reste que nous n’en ayons pas pris la pleine conscience, cette finalité pointant rien moins que les libertés publiques ! Ce qui revient en fin de compte à inscrire dans le cadre de la loi des Lois d’exception et à même niveau, la répression de la contestation sociale et celle du terrorisme international... Cela dit, la longue histoire du renseignement français que nous raconte l’auteur nous révèle finalement que depuis sa création, le renseignement a toujours eu pour mission première, en France, celle de la surveillance du Peuple français ! Dès Louis XIV, les agents du renseignement se préoccupaient davantage des intrigues de la Cour que des menaces extérieures qui pesaient sur le royaume… La naissance d’une réflexion sur la sécurité nationale, que l’auteur date du 24 août 1665, a d’abord été conditionnée par les affaires politiques du royaume. Ainsi, le paysage administratif du renseignement, dès ses origines, aura-t-il contraint nos espions à surveiller les sujets français en vue de faciliter leur répression. Bonaparte poursuivit dans le même esprit de méfiance du Peuple, en renforçant les missions de police du renseignement. On ficha ainsi, sous la houlette des préfets de police et pour satisfaire une cause très peu nationale, quartier par quartier dans Paris, les séditieux ou jugés tels, les contestataires susceptibles de « troubler l’ordre public ». Dans la foulée, avec le zèle qu’on leur connaît, les préfets en profitèrent pour mettre au point un maillage très serré de surveillance de la population, dont on ne cessait de se défier. Louis-Napoléon Bonaparte institua même une « police des opinions », nos futurs RG, lesquels, dès leur création en 1911 participèrent au… maintien de l’ordre ! Et sous Vichy, leur mission explicite devint celle de la répression de la Résistance. En 1967, toujours les mêmes, se virent confier le renseignement politique, officiellement clos en 1944, du moins pour son volet surveillance des partis politiques, ce dont il est permis de douter. En fin de compte, ce à quoi l’ouvrage ouvre, c’est à la vision d’un service dévoyé de ses missions pour seconder les intérêts d’une caste, d’une classe, d’un groupe social sinon d’un clan, qui a toujours surveillé avec mépris et anxiété le plus grand nombre, toujours capable de menacer ses intérêts privés, et qui n’a cessé administrativement de restreindre les libertés publiques pour mieux parvenir à ses fins… D’année en année en effet, ce à quoi on assiste, c’est au renforcement d’un arsenal répressif sans pareil dans le monde dit "libre"…

Le Renseignement, Christophe Soullez, Histoire, méthodes et organisation des services secrets, éditions Eyrolles, coll. Pratique / Histoire, septembre 2017, 10 euros, ean : 9782212565843.

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22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 09:53

Notre grand Benêt parade dans la galerie des glaces. Certains le représentent encore vêtu de pourpre. Il gouvernerait comme un Roi. Voire ! Montesquieu, ce grand esprit français dont notre Benêt est à mille lieux intellectuellement, avait longuement réfléchi à ce qui pouvait caractériser chaque forme de gouvernement. Qu’est-ce qui fait agir une communauté ?, interrogeait-il. La vertu dans une République, la peur dans une tyrannie et l’honneur dans une Monarchie. L’honneur, la vertu, la peur, comme sources d’inspiration de toutes les actions publiques, articulant l’ensemble de la vie politique de chacun des systèmes entrevus : la Monarchie, la République, la Tyrannie. Il voyait là un puissant moteur  capable d’animer la vie publique. L’honneur pour la  Monarchie, avec pour contrepoint la fierté des citoyens. L’honneur... Notre grand Benêt n’en a guère et ce n’est certes pas le grand principe qui articule l’ensemble de la vie politique française : il n’est que de songer aux scandales qui ne cessent de l’alimenter. Elus, chefs d’entreprises, journaleux… Ni moins encore la vertu, le principe par excellence de la vie républicaine. Les mêmes exemples suffisent à le démontrer. Montesquieu en faisait un thermomètre : au fond, quand l’honneur n’est plus sauf, c’est que le régime est arrivé à sa fin. Pareil pour la vertu en République : s’il n’y a en a plus, c’est le signe que le régime agonise. Personne ne croit plus en la vertu en France, sinon son Peuple, pour la brandir contre l’incurie d’un régime qui ne sait plus mettre un terme à ses dérives. Prenez encore Montesquieu, analysant avec la finesse qu’on lui connaît la structure légitime d’un gouvernement qui se voudrait républicain : le Pouvoir doit nécessairement y être divisible selon un mode ternaire pour en assurer la légitimité et la force : le législatif, le judiciaire, l’exécutif. Chaque institution nécessairement autonome. Qu’est-ce que Macron en a fait ? Vidant de son sens l’Assemblée Nationale, ordonnant la tutelle de la Justice pour concentrer entre ses mains inexpérimentées tout le pouvoir disponible ! L’esprit général qui s’exprime dans les Lois françaises, désormais si répressives et mues uniquement par des raisons sécuritaires, c’est la peur. Les Lois françaises fondent l’inégalité, décryptez-les ! Si bien que l’égalité n’est plus une expérience commune en France. Tout le monde sait désormais que chacun n’a pas valeur égale. La répression qui frappe les Gilets Jaunes, à elle seule, en témoigne. L’expérience fondamentale sur laquelle auraient dues être fondées les lois républicaines, celle de l’égalité, celle de la liberté, n’a plus cours et a laissé place à l’expérience de l’injustice et de la peur. Peur de perdre son emploi, peur de s’exprimer, peur de manifester, de perdre une main, un bras, un œil, peur de la répression policière. Nous ne sommes plus dans l’expérience d’un vivre ensemble, nous ne sommes plus les membres d’une même communauté : il y a d’un côté une caste, politico-médiatique, et de l’autre un Peuple qui souffre sous la domination d’un pouvoir de plus en plus arbitraire. Aucune vertu ne descend plus des institutions. Au contraire, ces vertus républicaines accomplissent un chemin inverse, des ronds-points vers la Nation. Il n’y a au sommet de l’état qu’une tentation de destruction comme seule expression de la société française ! Non, Macron n’est pas un Monarque, pas même dans ses rêves : il ne fait qu’apprendre, jour après jour, comment bricoler cette domination illégitime que Montesquieu pointait, lorsque le pouvoir est exercé par une volonté arbitraire au service de l’intérêt de quelques-uns.

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21 janvier 2019 1 21 /01 /janvier /2019 09:20

Le titre est mal choisi : Arendt ne parle pas de Révolution, ou très peu… D’autant que l’ouvrage est un recueil d’articles, de lettres, de notes rédigées au fil du temps. Une sélection tournée vers la compréhension de ses réflexions sur le politique. Et c’est ce qui en fait l’intérêt, qu’elle aborde l’héritage de Marx ou ces impasses où la filiation de la pensée politique grecque nous a plongés. Nous sommes et ne sommes pas les contemporains de Marx, tente Hannah Arendt. Marx serait pour elle le fil qu’il nous faudrait reprendre, après l’épisode totalitaire, qui reste cependant à ses yeux l’événement central de notre période historique. Il faudrait donc reprendre Marx, on le voit bien aujourd’hui, à la lumière de la lutte des classes, cette lutte dont le néolibéralisme a tenté de nous convaincre qu’elle était dépassée : l’immense fausse classe moyenne qu’elle a fabriquée uniquement au niveau de ses théories fumeuses, ayant, prétendait-il, absorbé toutes les autres classes, n’aura été au final qu’un leurre devant lequel nos peu scrupuleux intellectuels sont tombés en transe. Revigorant donc ce retour à Marx : ce leurre était une immense supercherie qui nous a fait perdre au bas mot cinquante ans…

De même Arendt est-elle revigorante quand elle dresse le portrait de notre fascination pour les constructions politiques de la Grèce ancienne, où la société des égaux ne s’entendait alors que d’y avoir exclu les femmes, les esclaves et les métèques…  Des égaux très minoritaires en somme, méprisant au demeurant tout ce qui constituait les fondements de la politique : ces nécessités dans lesquelles les gens sont enfermés : se nourrir, se loger, travailler… Le mépris des grecs anciens pour les contingences de la vie, nous le connaissons au fond toujours à travers ces élites qui dénoncent la prétendue petitesse de leurs soucis –vivre dignement-, introduisant la belle hiérarchie qu’agite un Luc Ferry par exemple, où le philosophe prend le pas sur le politique, pour le guider vers les hautes sphères   de la pensée et l’arracher aux contingences prépolitiques qui sont les nécessités de la vie dans lesquelles l’immense masse de ses semblables est enfermée –à dessein. A parcourir les notes de Hannah Arendt, nombre d’idées surgissent autour de la question de la Loi, de l’intérêt ou des formes de gouvernement. Dont celle-ci, à creuser : si on suit bien ce qu’elle veut nous dire, au fond, le Totalitarisme est resté notre horizon politique et le néolibéralisme ne serait rien d’autre que la poursuite du Totalitarisme sous une autre forme, où l’humain n’y est envisagé que comme moyen et non fin.

La Révolution qui vient, Hannah Arendt, Payot, traduit de l’anglais par Françoise Bouillot, octobre 2018, 376 pages, 25 euros, 9782228921992.

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11 janvier 2019 5 11 /01 /janvier /2019 12:59

13 juillet 1942. Des braves fonctionnaires allemands, pas du tout nazis, pas vraiment antisémites, sont débarqués dans le village polonais de Josefow. Ils appartiennent désormais au 101e bataillon de police de réserve allemande. Ils sont fiers de leur nouvel emploi, l’opportunité de mettre leurs familles à l’abri du besoin. Réservistes : ils ont passé la limite d’âge et ne peuvent plus servir le drapeau allemand. Pères de famille souvent, des hommes sans histoire. Des employés de bureau. Des fonctionnaires à qui l’on a proposé une belle vie de plein air, des déplacements en Pologne, le grand grand air dans les si belles forêts de l’Est. Pour l’heure, ils viennent chercher les 1 800 juifs qui vivent dans ce petit village. Leur mission est simple : rayer le village juif de la carte allemande du monde. On ne parle pas d’extermination. Ni de tuerie. Les mots sont feutrés : il ne faut pas heurter leur conscience. Parmi les 1 800, 300 sont choisis pour être déportés et servir la grandeur du Reich. Les autres sont abattus. Femmes, enfants, vieillards. Ce n’est pas facile la première fois. En théorie, dans la salle de conférence, cela ne posait aucun problème particulier. Surtout pas de morale : la morale est de leur côté. Elle est allemande. Elle est militaire. Elle est du côté de la police. Son honneur. Mais nos réservistes sont inexpérimentés. Brouillons, ils ratent leurs cibles parfois, ne parviennent pas à tenir les enfants sagement à genoux, bien rangés, s’emportent contre ces juifs qui ne se laissent pas tuer docilement. Ils tirent, mal, risquent de se blesser entre eux, boivent beaucoup de schnaps pour se donner du cœur à l’ouvrage, tandis que les plus volontaires moquent les vieux qui ne tirent que du bout de leurs armes, presque intimidés du carnage qu’ils font. Mais on ne parle pas de carnage. On parle de mission. Et puis ils rentrent chez eux. Mission accomplie. Embrassent femmes et enfants, retrouvent la paix du domicile familial. Les médias saluent leur courage. On décore les maladroits qui se sont blessé par inadvertance sur le champ de manœuvre. On justifie abondamment la nécessité de mettre un terme aux agissements de la race inférieure. On ne parle d’ailleurs surtout pas de massacre, mais de Justice. Les intellectuels allemands, les universitaires, déplorent qu’ils soient si mal armés pour exécuter leur tâche. Par la suite, ces fonctionnaires modèles vont perfectionner leurs actes.

C’est que l’Administration est tatillonne : elle leur reproche d’utiliser trop de munitions pour venir à bout du nombre. Alors ils rationalisent le processus. Et en 16 mois, à moindre frais, ils assassinent 38 000 juifs en utilisant moins de 40 000 balles. Ils en déporteront 45 000 autres vers les chambres à gaz.

Christopher Browning a lu les témoignages des 210 policiers de ce bataillon. Ils racontent avec leurs propres mots cette histoire. Calmement. Surpris de se retrouver sur le banc des accusés à leur procès : ils n’ont fait qu’obéir aux ordres. Sans zèle particulier, ni aptitudes exceptionnelles, sinon cette efficacité qu’ils ont su construire au fil des massacres. « Un fonctionnaire, quand il n’est rien d’autre qu’un fonctionnaire, c’est quelqu’un de très dangereux », écrit Hannah Arendt. Mu par son étroitesse d’esprit, c’est un homme qui sait agir en fonction du droit en vigueur sans se poser la question des fondements éthiques de ce droit. Or c’est justement à son éthique qu’il faut juger un fonctionnaire, non à son respect des ordres donnés.

Des hommes ordinaires, le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Christopher R. Browning, traduit de l'anglais apr Elie Barnavi, introduction de Pierre-Vidal-Naquet, Postface de Pierre-Emmanuel Dauzat, collection Histoire, éditions Les Belles Lettres, Paris, janvier 2002, 332 pages, ean : 9782251380568.

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 10:09

« Ça ne peut pas être vrai »… La police française ne peut pas sciemment blesser, mutiler, estropier.

C’est en 1942 qu’Hannah Arendt réalise vraiment l’ampleur et la réalité de l’extermination des juifs d’Europe. Auschwitz. Elle est sous le choc. Ne peut y croire. Sur les bords de l’Hudson, seule la poésie lui permet d’encaisser le choc.  « Morts, que voulez-vous ? ». Elle est sous le choc, parce que l’ampleur de la répression va au-delà de toute nécessité de guerre, comme au-delà de toute nécessité politique. Cela n'aurait jamais dû se passer. Pourquoi cela a-t-il lieu ? En 42, Hannah Arendt cherche à comprendre et se lance dans sa grande enquête intellectuelle : Les origines du Totalitarisme. Qu’est-ce que le camp d’extermination dit de notre situation historique. Elle écrit de nombreux articles qui formeront la trame de son essai, dont les premières ébauches verront le jour en 1945. Il s’agit pour elle de tenter de comprendre des faits révoltants. L’idée centrale de son œuvre, c’est celle-ci : le Totalitarisme, c’est la fabrication d’une société unanime, c’est l’anéantissement de l’espace public comme espace ouvert au conflit politique, c’est la réfutation du conflit nécessaire à l’accomplissement du destin démocratique des sociétés, c’est le refus du dialogue, du discord, c’est la volonté de clore entre les hommes cet espace de l’échange, du pluralisme, où peut naître quelque chose comme la liberté, qui n’est rien d’autre que la capacité d’engendrer un nouveau commencement. Le Totalitarisme, c’est le point de vue unique et l’aveuglement qu’il engendre, mais surtout, c’est ériger en vertu l’incapacité à changer de point de vue. Le Totalitarisme, c’est le mensonge permanent et le refus de voir. C’est pourquoi la répression y devient le seul horizon possible et les forces de répression, l’institution autour de laquelle la Nation s’immobilise. Le Mal radical, analyse Hannah Arendt, surgit avec la propagande de masse -quand les médias ne donnent voix qu’aux forces de répression-, et la bureaucratie : quand les hommes décident d’obéir aux ordres sans en discuter l’éthique. Qu'est-ce qu'un fonctionnaire ? Un homme quelconque, qu’aucune haine ne meut. Il ne pense pas : il accomplit son travail au plus près des ordres donnés. On sait à quoi ce zèle aboutit. Le fonctionnaire modèle est un rouage, celui d’une machine où personne ne semble jamais prendre ouvertement de décision.  Le fonctionnaire fonctionne. On lui dit de tirer à tir tendu sur la foule, il tire à tir tendu sur la foule. On lui dit de jeter des grenades de désencerclement dans la foule, il jette des grenades de désencerclement dans la foule. Sa fonction lui permet de ne pas penser aux conséquences. Il n’y pense donc pas. « Un fonctionnaire, quand il n’est rien d’autre qu’un fonctionnaire, c’est quelqu’un de très dangereux », écrit Hannah Arendt. C’est cela la banalité du Mal moderne : un fonctionnaire mu par une étroitesse d’esprit hallucinante. Un homme qui a besoin de croire qu’il agit conformément au Droit en vigueur, en faisant abstraction de tout ce qui pourrait contredire la réalité de son geste : les vies mutilées. La leçon d’Hannah Arendt, nous la vivons aujourd’hui : ce n’est pas le mal qui est banal, c’est la banalisation du Mal qui l’est. Il faut maintenant l’analyser, non dans le cadre lointain de l’Allemagne nazie, mais le nôtre : il faut faire l’analyse politique des conditions de production de cette banalisation du Mal. Et avec Hannah Arendt et Lucrèce, affirmer avec force qu’on ne juge pas un fonctionnaire à son emploi, mais à son éthique.

 

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