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24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 10:47

Texte publié le 28 novembre 1888… Octave Mirbeau s’étonnait alors qu’un farceur élu pouvait espérer tromper encore le corps électoral… Et l’électeur donc, ce «martyr improbable»… Le prétendu droit de vote, analysait-il, n’offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes… Car à la vérité, le droit de vote, quand on en analysait de près le fonctionnement et non seulement le principe, n’était qu’une fabrique à consensus et à résignation. Or pourtant, Octave Mirbeau s’était limité à la compréhension du geste de l’électeur réfléchi, celui qui savait expliciter sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Mais même celui-ci, s’interrogeait-il, comment le découragement, voire la honte, ne le touchaient-ils pas ? Aucune élection ne lui servirait donc jamais de leçon ? Cela, Octave Mirbeau l’écrivait en 1888. Analysant avec une incroyable lucidité le rôle que la presse allait tenir dans ce dispositif : machine «payée pour avoir la peau de l’électeur»… Une presse qui en effet, n’a cessé depuis d’avoir notre peau. En 1888, beaucoup invectivèrent Octave Mirbeau, qui déjà avait compris comment allaient fonctionner toutes nos prétendues républiques. Déjà il avait pointé le «déshonneur collectif» dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu’était la vocation de  toute république : celle de nuire gravement à la démocratie. Et Octave Mirbeau de l’illustrer à travers l’insupportable ton («Moi») que les présidents prenaient pour parler de «Nous»… Déjà l’exaspérait cette arrogance «bonapartiste». Et déjà Mirbeau avait découvert que parmi les appareils répressifs de l’état, le plus puissant était sans doute celui de la fabrique d’opinion : la presse qui depuis n’a cessé de nous faire croire qu’elle était «libre» voire, plus crapuleusement encore, le levier indépassable et la garantie solennelle de nos libertés collectives…

Exister, c’est résister, insistait Octave Mirbeau. La République n’est qu’une illusion, affirmait-il, un système toujours moribond qui ne tient que par la force de sa presse et de sa police. Une fiction, au sein de laquelle le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité y est recevable. Mieux, parce qu’on n’en était encore qu’au balbutiement d’un régime qui cherchait moins à suppléer à ses carences qu’à les masquer, Octave Mirbeau  avait compris que la bureaucratie de l’état, qu’il ne fallait en aucun cas confondre avec l’idée de fonction publique, était l’instrument légué par Napoléon pour soumettre les peuples et que c’était cet instrument qu’il fallait  protéger coûte que coûte, pour vider à tout jamais la démocratie de son dangereux sens. Il voyait dans cette bureaucratie, avec la presse et en dernier recours la police, l’avancée la plus probante de l’état autoritaire, seul capable de vraiment menacer l’intégrité de la société civile, son unité, son avenir. L’état bureaucratique, au fond, n’avait d’autre objectif que celui-là et celui de se survivre à lui-même. Et pour cela, on l’avait armé de l’idée d’intérêt général, fossoyeuse de celle de Bien Commun. Si bien que par la suite, reprenant ses analyses, un Brecht pourra en effet affirmer sans l’ombre d’un doute que la dictature n’était pas le contraire de la démocratie républicaine, mais son évolution normale. Les élections ne relèvent pas de la politique : elles ne sont que comédies, qui  d’élection en élection n’ont vocation qu’à se transformer en tragédie.

La grève des électeurs, Octave Mirbeau, Editions de l’Herne, 05/03/2014, 7.50 euros, ean : 978-2851972705.

Réédité par les éditions La part commune en janvier 2017, 5.90 euros, 68 pages, ean : 9782844183330.

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 08:10

Revue des praticiens de la santé créée en 1975, la revue se veut un outil de réflexion au carrefour des questions sociales, politiques, scientifique et philosophiques, éclairant la problématique du soin. Or, déjà en 2017, les animateurs de la revue tiraient la sonnette d’alarme, observant que le renversement des priorités, articulé par la marchandisation des patients et des maladies, causait des dommages irréversibles au vivre ensemble. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au-delà des revendications légitimes des personnels de santé : c’est le Bien Commun que l’on attaque, avec des dommages chaque jour sensibles sur la santé des personnes. Déjà la revue dénonçait la logique de segmentation des actes médicaux en milieu hospitalier et cette approche comptable qui saucissonne les patients pour les traiter organe par organe, sans jamais répondre à la globalité de l’expertise médicale. Déjà la revue affirmait qu’au-delà du malaise hospitalier, la médecine généraliste elle-même allait être touchée par ce changement de paradigme qui corrélait la segmentation des actes au revenu des médecins. «Les soignants se sont laissés dépossédés de l’essence du soin, affirmait les rédacteurs de Pratiques, ils se sont inclinés devant la rentabilité exigée qui a profondément dégradé leur propre estime de leur travail». Et d’en appeler à la Résistance, sinon la révolte, pour rien moins que «sauver les métiers de la santé», «une révolution à laquelle il est urgent de s’atteler». Résistance donc, tant le choix d’accompagner l’homme souffrant n’est pas un choix pris à la légère. «La santé est un état de résistance, écrivait Marc Jamoulle, à la maladie, à la violence, à l’exploitation, à la mal bouffe, à la pollution, aux conditions de logement désastreuses, aux marchés pharmaceutiques, à la marchandisation de la santé et donc à une conception néolibérale de la médecine». Et de conclure que les professionnels de la santé devaient entrer en résistance et aider leurs patients eux-mêmes à entrer en résistance. Toute la grandeur de la médecine est là au fond, dans cette humanité que les néolibéraux voudraient lui arracher. Dans cette dimension éthique du soin que l’on voudrait éradiquer et qui déjà fortement atteinte, ouvre à cette «double peine» dont parle Sylvie Olivier, «pour les patients comme pour les soignants». Il faut lire et méditer l’article de Jean-Philippe Pierron, affirmant d’emblée que «la relation de soin, dans sa dimension éthique profonde, est une confiance» entre deux individus, sur fond de compétence et de «consentement éclairé au soin». Il faut lire cet article, parce qu’au-delà des attaques que notre système de santé subit et qu’il décrypte avec pertinence, c’est tout un modèle de société qu’il éclaire : que le soin soit devenu en France une industrie de la santé, justiciable de la seule rationalité économique où «le nombre (a remplacé) la Loi» comme fondement des obligations entre les hommes montre bien ce vers quoi nous avançons : une société sans Loi. Et ce, dans toutes les dimensions du non-vivre-ensemble : ce que nous propose l’état, c’est une fiction, du genre dystopique, qui a fini par placer la Loi sous l’égide du calcul. Rien d’étonnant alors à ce que dans la santé, les techniques de gestion aient pris le pas sur celles du soin, transformant les hôpitaux en machines numériques dont la vocation est d’œuvrer jour après jour au lissage des nombres pour conforter leur performance économique et le soumettre au seul horizon qui vaille dans cette société de discorde : la rentabilité financière. Seuls des indicateurs mathématiques pilotent la relation soignant-soignés, contraignant à classer les hôpitaux par leurs activités de production, en attendant leur cotation en bourse. Au final, c’est l’humain qui est de trop dans cette société marchande…

Essence et sens du soin, Pratiques n°78, juillet 2017, 18 euros, 96 pages, ean : 9782919-249275.

https://pratiques.fr/-Pratiques-No78-Essence-et-sens-du-soin-

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27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 12:21

Le titre fait allusion aux huit années qui, en 1890, aux Etats-Unis, ont vu fleurir la période de « Reconstruction », suivie de celle de la « Rédemption », à savoir : l’installation de la tyrannie en Caroline du Sud. Soit une première époque qui s’étend de 1863 (abolition de l’esclavage par Lincoln), à 1877, qui vit les « noirs » participer à la vie politique, avant que les états du Sud n’acceptent de rallier ceux du nord qu’à la condition d’inscrire dans la Constitution les lois ségrégationnistes de Jim Crow. Deux périodes donc au cours desquelles on vit d’abord, vers la fin de la Guerre de sécession, l’état-major envisager d’enrôler massivement des «noirs», qui se révélaient de très bons soldats. Pour ceux du Sud, c’était miner leur idéologie raciste. Ils redoutèrent également comme la peste l’entrée des «noirs» dans l’Administration publique, et vécurent dans l’angoisse et la haine ces huit années au cours desquelles ces mêmes «noirs»  se révélèrent de bons gestionnaires… Un bon gouvernement «noir» ? Ils ne purent jamais l’admettre… L’auteur fait le parallèle avec l’Administration Obama, qui resta 8 années au pouvoir. Obama était un Conservateur bien entendu, et non ce progressiste que la gôche bobo française a bien voulu voir en lui. Un politicien qui, d’après l’auteur, facilita l’intégration des «noirs» au mythe américain, du moins leur adhésion. Or, c’est ce que redoutaient le plus les «blancs» : cette respectabilité «noire» qui remettait en cause l’idéologie blanche sur le caractère servile des «noirs»… Aux yeux de l’auteur, l’élection de Trump a relevé du même mouvement de «Reconstruction-Rédemption», révélant in fine l’incapacité «blanche» a renoncé à son mythe de supériorité. Ce que Obama, même conservateur, menaçait, c’était le suprématisme blanc, constitutif du récit blanc américain. Obama inspira tout bonnement la peur et c’est cette peur «blanche» qui porta au pouvoir Trump. C’est «le bon gouvernement noir» qui eut pour résultat d’exacerber le suprématisme blanc. Tout le recueil d’essais est articulé par cette thèse. En fait une série d’articles publiés tout au long du mandat Obama, pour le mettre en garde. Et qui nous intéressent en ce qu’ils décrivent un racisme des élites plus redoutable que la haine primaire des catégories populaires : les élites ont massivement plébiscité la thèse selon laquelle les «noirs» n’avaient pas joué un rôle politiquement significatif dans l’histoire américaine. Ainsi l’ère post-raciale n’a pas eu lieu avec Obama. Au contraire même : les huit années d’Obama ont renforcé le mauvais traitement subi par les «noirs» aux Etats-Unis depuis plus de trois siècles : en 2010, le tiers des hommes «noirs» était passé par la case prison… La famille «noire» vit plus que jamais à l’ère de l’incarcération de masse. Sans doute parce qu’Obama s’est rallié à l’idée de l’innocence «blanche», pour assurer sa survie politique. Idéologue de la suprématie blanche, toute l’existence politique de Trump n’aura tenu qu’au fait qu’il y avait eu avant lui un président «noir»… Un président «noir» porté en outre par un furieux mépris de classe, provocant à loisir le "tribalisme blanc" dans sa rébellion contre la prétendue supériorité morale des élites. Mais, nous rappelle l’auteur, c’est un pouvoir suicidaire que celui de Trump, qui «amène l’humanité au bord de la destruction».

Huit ans au Pouvoir, une tragédie américaine, Ta-Nehisi Coates, traduit de l’américain par Diana Hochraich, édition Présence Africaine, septembre 2018, 304 pages, 24.90 euros, ean : 9782321013617.

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21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 08:55

Le récit se situe au XIXème siècle, alors que s’invente le capitalisme sauvage. Notre fil conducteur est un jeune homme qui vend des fromages sur le marché. Les meilleurs. Abordé par un investisseur, il décide d’augmenter sa production. Ses motivations ? Gagner de l’argent. Beaucoup. L’investisseur lui offre la possibilité de créer une usine de fromage. Il s’y engouffre. De contrainte en contrainte, de la division des tâches à la sous-qualification du travail manuel, la réflexion se construit autour des thèses de Marx. Rien n’y manque, pas même la prise de conscience des ouvriers du XIXème, qui vont lutter pied à pied contre l’idée capitaliste de faire du travail une marchandise. Les êtres humains ne sont pas des marchandises. On semble vouloir nous le faire définitivement oublier aujourd’hui, gommant d’un discours néolibéral rageur les débats et les luttes passionnantes du XIXème, qui nous ont permis de gagner une autre vision du monde. La valeur, c’est l’humain et sa force de travail, non le capital qui n’est qu’un acteur parasite du développement humain. La seconde partie du manga met en scène Engels, qui sera notre guide tout au long du récit, pour nous aider à comprendre comment fonctionne le capitalisme et quelles sont ses impasses. La société capitaliste n’est qu’une gigantesque accumulation de marchandises. Elle croule sous les objets à vendre, sous l’inutile, le superflu, le nouveau qu’il faut sans cesse produire moins pour vivre mieux que pour nourrir la logique circulaire de ce système qui ne tient qu’à son mouvement, artificiel et fragile. Prenez l’obsolescence programmée : elle n’est rien d’autre que l’aveu du mur dans lequel fonce la production capitaliste. Si tout repose sur la circulation des objets, alors il faut bien faire en sorte que l’énorme gaspillage des ressources naturelles soit la norme et la philosophie de notre système économique. Dans l’ouvrage, la valeur des marchandises est expliquée très simplement, valeur d’usage, d’échange, taux de rotation du Capital, poids des bourses et leur raison d’être, tout y est, posé en termes simples, pour comprendre que le capitalisme ne peut survivre qu’à la condition de tuer et les hommes et leur environnement. L’ouvrage est parfait pour une première approche de l’œuvre si exigeante de Marx, si pertinente.

Le Capital, Karl Marx, Studio Variety Artworks, préface d’Olivier Besancenot, traduction de Florent Gorges, 12/10/2016, édition Soleil, collection Mangas classiques, 384 pages, 13.99 euros, ean : 9782302054165.

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16 mai 2019 4 16 /05 /mai /2019 11:04

Pourquoi les hommes se rassemblent-ils ? Qui se demande ce qu’est la politique doit éteindre sa télé, couper sa radio, refermer son journal. Les hommes se rassemblent parce qu’ils ont soif de justice et de liberté. «La politique n’est nulle part plus elle-même que dans les moments révolutionnaires», écrivait Hannah Arendt. En dehors de ces moments, elle est politicienne. Néolibérale : la déshumanisation est sa visée, pas la justice. Fondamentalement, la politique est liée à l’action, c’est-à-dire à la capacité de pouvoir commencer quelque chose de neuf. Et cette action échappe à celui qui agit, car projetée dans le monde, elle est toujours un agir-ensemble. Elle est événement, sa propre œuvre qui révèle chaque agent qui agit et lui révèle un monde qu’il ne soupçonnait pas. C’est la raison pour laquelle l’état redoute les ronds-points et s’acharne à les démolir : c’est le goût de la justice et de la vérité qui guide cette action. Agir, ce n’est ni gouverner, ni dominer, ni commander. Il n’y a rien de managérial dans les ronds-points : leur vertu, leur force, c’est encore une fois la révélation de ceux qui y participent. Et c’est à cette seule condition que l’on est pleinement citoyen. Dans cette capacité d’agir dont la liberté est le ressort. Être libre, c’est exister. Et c’est de cette existence dont témoignent les Gilets Jaunes.

 

Entretien avec Sandrine Ferry, du rond-point de Lure-Roye (70)

Quand et pourquoi vous êtes-vous décidée à rejoindre le rond-point de Lure-Roye ? (Comment et pourquoi, je veux dire... Est-ce que ce pourquoi s'est enraciné dans le plus intime de votre trajectoire personnelle ?)

J'ai rejoint le rond-point de Lure-Roye (70) le 17 novembre 2018. Par curiosité, par rapport à ce mouvement qui était né sur les réseaux sociaux. En arrivant sur le rond-point, des gens, environ 500, bloquaient la 2X2 voies... La ville était vide.... Il y avait un sentiment de liberté... J'ai parlé avec les gens et la colère est sortie, par rapport aux taxes et surtout par rapport au pouvoir d'achat.... Il y avait beaucoup de colère. Chez nous, c'était des choses dont on ne parlait pas (pour tout dire, on les cachait même) et là, la parole se libérait... Et je me suis rendue compte de ma propre colère. 

Fille de cheminot, cgtiste, communiste, j'ai toujours entendu mon père nous dire qu'il faudrait nous battre pour les acquis sociaux. Mes parents avaient juste le certificat d'études, j'avais bac plus deux. Sans penser que je pourrais être dans l'élite, je pensais vivre bien. A l'abri du besoin, contrairement à mon enfance. Pouvoir offrir des vacances à mes enfants, ne pas devoir compter pour manger. Et puis, petit à petit, c'est arrivé, de devoir compter, de diminuer les vacances, d’abord une année sur deux, mais depuis quelques années nous ne partons plus. Les découverts à la banque certains mois. Le sentiment de payer pour ne rien avoir en retour. Aucune aide alors que nous ne roulons pas sur l'or. Tout cela est ressorti sur le rond-point. Plus une énorme colère contre Macron. Contre sa personne tout d'abord. Son mépris, son arrogance. Ses phrases assassines contre nous. A chaque fois qu'il allait à l'étranger, je me disais "mais qu'est-ce qu'il va encore dire sur nous"... Et puis sa politique... Supprimer l' ISF, l'augmentation forte de la CSG, ses lois travail qui nous donnaient de moins en moins de droits, le fait qu'un patron avait de plus en plus les mains libres pour licencier ou imposer ses vues dans l'entreprise. Aller sur un rond-point a été douloureux. J'ai beaucoup pleuré les premiers temps. Pour la première fois, je me rendais compte qu'un gouvernement élu par le peuple n'était pas bienveillant à son égard, que l'état pouvait nous imposer des choses néfastes. Je crois aussi que j'ai eu ce sentiment parce qu'après l'élection de Macron, le parti que je m'étais choisi, le PS, avait explosé. J'ai eu le sentiment, je ne sais pas si c'est vrai, que c'était une tactique de Macron pour réussir à avoir des députés. Sans le PS pour me soutenir, j'ai eu un vrai sentiment de peur, comme si plus personne n'était là pour me soutenir. 

L'une des premières choses que j'ai faite a été d'aller voir mon père pour lui demander pardon de ne jamais avoir suivi ses conseils. De n'avoir pas continué la lutte, de m'être endormie. Mais je m'étais endormie par confort, je pensais que c'était plus rassurant de ne pas voir, en fait je voyais mais j'étais dans le déni. Je m'indignais en silence. Après l'élection de Macron, il n'y avait plus de doute possible. Il allait falloir se battre. Je me suis réveillée le 17 novembre. 

J'avais été très marquée par les attentats. Je crois que tout cela peut aussi expliquer. Je crois que les attentats avaient laissé une partie des Français avec un sentiment de vide. On s'était beaucoup replié sur nous-mêmes. On avait cru aux manifs anti-charlie et rien n'en était sorti de bon non plus, au niveau d'un meilleur vivre ensemble. Je crois vraiment que l'on était psychologiquement atteint. Ce qui explique la liesse envers Macron (à laquelle je n'ai pas du tout adhéré), la promesse d'un nouveau monde. Je l'ai beaucoup écouté en meeting. Ce qu'il disait me semblait si creux, si plat, si vide que je n'y ai pas cru une minute. 

 

Qui sont les acteurs de ce rond-point ? Comment êtes-vous perçus ?

Sur notre rond-point les premières semaines ont été intenses. Beaucoup de monde. Facilement mille personnes. Peu ou pratiquement pas de population vivant d'aides (peu de chômeurs, ou de gens aux rsa), la plupart étaient des gens qui travaillaient, ouvriers ou employés, des petits chefs d'entreprise aussi, beaucoup de retraités malmenés par Macron. Pratiquement pas de gens issus de l'immigration non plus. Pratiquement pas de jeunes. 

Même dans une petite ville comme ici (8000 habitants environ) la fracture a été visible entre les gilets jaunes et les non gilets jaunes. Mon patron trouvait incroyable que j'en sois une, nous avons eu de grandes discussions là-dessus. Beaucoup de mes amis, bien plus dans le besoin que moi, nous regardent de façon méprisante. D'autres sont très fatalistes. Rien ne ressortira de tout cela. Cela ne sert à rien. Pire, certains avaient très peur que cela tourne à la guerre civile. 

 

Que devient aujourd'hui cet événement qui a d'une certaine manière rompu le fil de vos jours ?

Le rond-point n'a pas cessé d'exister chez nous. Il y a toujours eu du monde. Aujourd'hui, nous sommes encore une bonne cinquantaine en moyenne. Plus de 100 quand il fait beau, une bonne trentaine qui brave tous les temps. Pratiquement, toujours les mêmes maintenant. 

Pour tous, cet événement nous a ouvert les yeux. Sur la société dans laquelle nous vivons. Sur la politique. Sur le rôle de la presse. Sur l'oligarchie et sur les lobbys qui gouvernent autant que les politiques. Sur la "démocratie". Sur le rôle de la police. Nous avons énormément appris. Tous, quels qu'ils soient, sont allés à la pêche aux infos... Ils se réapproprient une place dans la société. Ils ont perdu leurs illusions d'un état "bienveillant". Mais ils sont décidés à ne plus se laisser faire. Ils ont accepté de se battre même si encore aujourd'hui, on ne sait pas comment pour que cela soit efficace. Ceux qui sont encore aujourd'hui sur le rond-point ne rentreront pas je crois. Moi, par exemple, je me dis que rentrer c'est de nouveau perdre. Baisser la tête. Et ça, il n'en est plus question. 

 

Comment vous pensez-vous comme groupe ?

Le groupe a évolué. Au départ, c'était un groupe en colère, qui venait soulager ses colères, là. On ne se connaissait pas mais on restait des heures à discuter au coin d'un feu, de nos douleurs. Nous avions beaucoup d'illusions, dont celle de penser que Macron allait nous aider. Puis l'on a compris qu'aucune aide n'arriverait. On a pensé alors qu'il allait falloir durer, et qu'il allait falloir se structurer. Cela a été très compliqué. Beaucoup sont partis suite à ces échanges. Des réunions ont été organisées. Tout d'abord parce qu'on voulait alerter les pouvoirs publics, rencontrer maires, députés... Avant de comprendre qu'ils faisaient partie de la même caste et qu'il n'y avait rien à en attendre. Des messagers ont été élus. Mais on s'est retrouvé dans un système "comme avant", où les messagers rencontraient d'autres messagers, sans en informer les autres. Les messagers devenaient "des chefs", ce que la plupart ne voulaient pas. Je pensais au début que nous n'étions que des lanceurs d'alerte. Que nous n'avions pas vocation à être un groupe, justement. J'ai donc quitté le groupe (les réunions) pendant un long moment et en n'allant plus que sur le rond-point de façon neutre après avoir entendu un messager dire "il faudra expliquer aux gens pour qui voter". C'était tout ce que je ne voulais pas. Et, puis un jour, on m'a demandé de revenir. Les "messagers" à problème étaient partis, d'autres avaient pris le relais, on s'organisait, des rencontres citoyennes avaient lieu chaque semaine et des rencontres avaient lieu avec d’autres groupes. Deux de nos messagers sont partis à Commercy et à Saint-Nazaire. Je me suis dit que peut-être il fallait se réunir, réfléchir tous ensemble. J'ai été aux réunions. Elles sont généralement beaucoup plus calmes. On y parle beaucoup politique. On a tous ouvert les yeux. On cherche de nouvelles façons de se faire entendre. On organise des réunions dans les villages pour aller à la rencontre des gens. On se mobilise pour les manifestations de la région mais une grande partie d'entre nous sont très attachés au rond-point. Le lâcher serait abandonner. Je ne sais pas si on y va encore pour défendre son pouvoir d'achat. Je crois que beaucoup pensent que rien n'arrivera de ce côté-là. Ceux qui restent sont ceux qui ont le sentiment d'être dans un état qui opprime et qui veulent se battre contre ça. Je n'ai aucune idée de comment cela va se poursuivre. Ce que l'on veut majoritairement aujourd'hui c'est faire chuter Macron. Bien que l'on sache aussi qu'après Macron, le mal ne disparaîtra pas. On ne se voit pas rentrer. Personne n'en a envie. On voudrait que la société se réveille et que cela débouche sur une nouvelle façon de voir l'avenir. Tous ensemble.  Personnellement, je ne suis pas pour que les gilets jaunes soient aux européennes mais je me dis qu'à l'échelle locale, il nous faudra être un contre-pouvoir... Mais je ne veux pas qu'il y ait un candidat... Je voudrais une assemblée citoyenne qui décide. A l'heure d'internet, c'est si facile de demander son avis à un grand nombre de personnes...

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15 mai 2019 3 15 /05 /mai /2019 06:38

Les petites gens : le monde d’où elle vient. Dont elle reconnaît n’être plus. Il s’en faut de beaucoup au demeurant. Mais qu’elle tente de défendre. On se dit que c’est bien tout d’abord, qu’on a peut-être besoin qu’un tel livre existe. Bon, certes, elle a bien toujours cette fâcheuse tendance à vouloir faire le tri entre les bons et les mauvais Gilets Jaunes -les casseurs. Alors on excuse en se disant que cela sert une bonne cause. Les bons ? Ceux qui souffrent. La souffrance serait le bon marqueur. Pas la colère ? Danièle Sallenave ne va pas jusque-là, même si elle arrive à comprendre, parfois, leur colère et ses excès. Les Gilets Jaunes ? Il faut relire Dickens, nous écrit-elle. Et d’autres, à foison. Peut-être. Peut-être pas : il suffit de tendre l’oreille et d’écouter les GJ parler en direct d’eux-mêmes. Bon, elle ne leur donne pas la parole, mais s’en fait une idée. On se dit que c’est… peut-être pas aussi intéressant que cela finalement, ce bouquin… Les « invisibles » y restent invisibles. Même si elle affirme les connaître un peu, ces français des ronds-points. Elle en connaît un du reste, dont elle ne parle pas vraiment, mais qu’elle salue à chaque fois qu’elle y passe. C’est déjà ça se dit-on. Alors voilà, c’est tout simple : les Gilets Jaunes veulent vivre dignement de leur travail, nous dit-elle. Mais cette France périphérique se heurte au mépris des nantis. A un moment, elle touche à quelque chose de profond, de grave, quand elle affirme que leur violence ressemble à celle des colonisés. Mais elle ne pousse pas l’argument. Dommage. Et puis, elle qui se dit de gauche, de cette gauche qui a tant trahi, pas celle de Mélenchon, qu’elle juge trop « radicale », ne parvient pas non plus à pousser très loin la critique de cette trahison. Sinon que cette Gauche caviar a oublié que le Peuple était souverain. La France des « petits blancs », selon son expression, serait ainsi comme le retour du refoulé démocratique. On aimerait beaucoup qu’elle poursuive l’analyse, mais elle n’y va pas. Elle se tient en lisière, à la lisière de sa posture de femme de Lettres, déplorant qu’il n’y ait pas de traces de revendications culturelles dans les discours des Gilets Jaunes. La Culture… On se dit que tiens, en parlant de culture, au fond elle aurait dû s’interroger sur les raisons de cette publication, dans sa forme de samizdat, édité par les éditions Gallimard…  Un samizdat ? Pourquoi cette forme de samizdat ? Alors qu’il s’agit d’une collection entre les mains de nos élites… On a envie de lui dire que les samizdat, aujourd’hui, ont pris pour forme ces écrits des réseaux sociaux, que sa classe intellectuelle décrie. Et puis en a envie de lui demander à qui elle s’adresse. Aux intellos sans doute. Non que son texte soit particulièrement cultivé, ou élaboré. Non. On n’en voit l’utilité que dans ce champ. Mais alors pourquoi sous cette forme bon marché, destinée à un public moins fortuné ? Et plus engagé dans la lutte ? Et puis… Son essai manque de virulence. De diatribe. C’est très aseptisé comme samizdat, non ? On aurait aimé la voir laisser la parole aux Gilets Jaunes. Dont l’intelligence collective n’est plus à prouver. On aurait aimé un reportage de Sallenave sur un rond-point. Qu’elle s’efface. Ou qu’elle vitupère contre la liquidation de la culture en France, par le haut. Par les siens. On aurait aimé qu’elle entre dans le vif du sujet, qu’elle ne nous dise pas qu’il n’y a pas de revendication culturelle chez les Gilets Jaunes, qu’elle aille voir sur le terrain ce que culture veut dire. Plutôt qu’elle se fasse Pitie et prophétise la fin qu’elle juge probable de ce mouvement : n’avez-vous donc pas compris, Danièle Sallenave, que si les Gilets Jaunes « perdent », c’est la France entière et toute sa culture qui seront fossoyées ?

Jojo le Gilet Jaune, Danièle Sallenave, Gallimard, collection Tracts, n°5, 8 pages, agrafé, avril 2019, 3.90 euros, ean : 9782072859823.

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10 mai 2019 5 10 /05 /mai /2019 07:49

L’état Macron est arrivé à un point de rupture. Des dizaines de français mutilés, des milliers blessés, d’autres milliers déférés devant une justice d’exception… Et le fichage des blessés par ses hôpitaux… Jamais aucun gouvernement occidental ne se sera montré aussi arbitrairement brutal envers sa population. Une brutalité renforcée par la violence inouïe de sa propagande : on se souvient du mensonge d’état concernant la prétendue attaque de la Pitié Salpêtrière, débusqué par les réseaux sociaux mais que la presse de propagande s’est empressée d’oublier alors que la quasi-totalité des médias avaient relayé l’intox sans jamais rien vérifier… Que racontait cette curée, sinon qu’elle désignait les Gilets Jaunes comme ennemi intérieur !

L’ennemi intérieur… rappelez-vous la thèse de Mathieu Rigouste, soutenue en 2008 à Paris 8, publiée depuis aux éditions de la Découverte. L’ennemi intérieur, l’invention d’une cinquième colonne bouturée sur le corps de la société française pour la détruire de l’intérieur… Mathieu Rigouste avait parfaitement démonté les mécanismes de la fabrique politico-militaire de cette figure, et montré combien elle structurait le champ médiatico-intellectuel français. Par la suite, Mathieu Rigouste avait poursuivi sa pensée en s’intéressant aux soubassements intellectuels de cette production de discours haineux, pour découvrir combien ils étaient ancrés dans la fabrique des idées politiques en France. Des discours liés en fait étroitement à ceux dédiés à la «production du contrôle» des citoyens, mais sans parvenir à en dresser une image claire. Les imaginaires de la menace qu’ils débusquaient avaient trop partie liée avec la question du seul encadrement des populations étrangères sur le territoire français. Parce qu’au fond, les populations vécues comme «étrangères» à la nation choisie du point de vue des dirigeants français, comprenaient aussi les ouvriers, les employés, les «petites gens» voire les classes moyennes dont les révoltes régulières  agaçaient. Or ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est au surgissement en pleine lumière de ce discours haineux à l’égard du Peuple français, auquel s’applique désormais la catégorie d’ennemi intérieur. Le Peuple est l’ennemi. Il l’a toujours été dans la tradition politique française. Il l’a toujours été dans l’esprit de nos prétendues élites. Il l’a toujours été dans la tête de nos chers intellectuels. Rigouste avait en outre construit la sociologie des réseaux qui légitimaient la nécessité d’un contrôle «musclé» des populations étrangères : essentiellement cette «institution médiatico-sécuritaire» que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui, avec ces médias peu scrupuleux et si prompts à manier l’art de la désinformation, sinon du mensonge. Ces médias qui condamnent, méprisent, stigmatisent… La matrice de la 5ème République, Rigouste la voyait dans cette Guerre d’Algérie si longtemps tue. Guerre coloniale, au cours de laquelle le mépris des classes populaires s’est affiché de la plus sordide façon. Et c’est bien au cours de cette guerre en effet, que s’est affirmé le répertoire des techniques militaires du contrôle sécuritaire. Plus près de nous, Rigouste a étudié comment l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale s’était chargé d’encourager cette pensée sécuritaire, toujours mâtinée d’une forte suspicion à l’égard des classes populaires, sous couvert de promouvoir un esprit de défense nationale. L’IHEDN a en particulier thématisé l’action psychologique, qui connut un essor sans précédent lors de la Guerre d’Algérie. La même que dans le combat mené par le Ministère de la Propagande Intérieure contre les Gilets Jaunes. Les mêmes méthodes de désinformation, d’intox et d’amalgames. Le plus intéressant, c’était de découvrir à travers l’étude de Rigouste qui se pressait aux conférences de l’IHEDN : hauts fonctionnaires militaires bien sûr, mais aussi dirigeants d’entreprise, patrons de presse et d’instituts de sondage, journalistes, industriels, universitaires, préfets, magistrats… Au fond tous ce corps social aux manettes de la répression des Gilets Jaunes !

Vivre les Gilets Jaunes comme une menace, en répondant à leurs revendications par un répertoire de techniques militaires inventées au cours de la Guerre d’Algérie, comme l’administration de la terreur autorisant la police a réactualiser les techniques de la bataille d’Alger pour nasser, tabasser indistinctement, rafler, gazer… Vivre cette contestation sociale légitime comme illégale en déployant quasiment le vocabulaire hérité de nos guerres coloniales pour l’écraser sous le poids de Lois d’exceptions généralisées, voilà qui ne laisse pas d’inquiéter sur le niveau de décomposition de l’état français. Après le fichage des blessés, après les restrictions du droit de manifester, après les sévices infligées à des milliers de manifestants séquestrés à ciel ouvert sous une pluie d’armes chimiques, on voit s’installer durablement dans le camp intellectuel français cette pensée haineuse, on voit la presse relayer cette haine avec dévotion, les chiens lâchés, la violence policière sans retenue, quelle éthique est donc à l’œuvre, là, sinon celle d’une mort promise de la démocratie française ?

Photo n°1 : Zakaria Abdelkafi / AFP

Photo n° 2 : Nantes, le 2 février 2019, Loïc Venance, AFP.

Rappelons que le LBD est officiellement vendu par la Suisse à la France comme "arme de guerre", en conformité avec les règles du Droit International.

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9 mai 2019 4 09 /05 /mai /2019 09:54

Au commencement de la post-vérité il y eut donc le Brexit et Trump. C’est historiquement certifié. Certes. Trump… L’épouvantail bien commode, qui exorcise nos pitoyables gouvernements et les dédouanent de tant de vilenies… A l’arrivée, la curée politico-médiatique contre les réseaux sociaux, coupables de tous les maux, responsables de la montée de l’insignifiance dans nos sociétés néolibérales… Les Réseaux sociaux, pas ces médias vendus que notre chère essayiste nous ferait presque passer pour des victimes à force de fermer les yeux sur ce que l’on ne peut pas ne pas qualifier de complicité active dans la promotion du mensonge d’état. Les blogueurs en ligne de mire, pas les éditocrates, qu’elle préserve savamment... Même si, ça et là, elle ne peut contenir quelques phrases (si peu) critiques pour évoquer leur mauvaise presse –disons. A peine évoquant que la plupart des médias français sont entre les mains de quelques milliardaires alliés du pouvoir, taisant au passage le fait que ces mêmes patrons de presse ont racheté la presque totalité des instituts de sondage pour mieux asseoir leur fabrique d’opinion. Au commencement donc, le surgissement de la «post-vérité», non du mensonge d’état. Un phénomène sociétal. Dont elle ne s’étonne pas qu’il soit descendu «d’en haut» pour inonder la sphère publique, la remodeler, la reconfigurer. Non : ce qu’elle étudie, c’est sa massification si l’on peut dire, son déploiement dans et par les «masses populaires», à travers ces nouveaux médias qui ont surgi sous cette même poussée populaire –du moins mis à leur disposition par des sociétés capitalistes qui tout à la fois se méfient de la liberté que prend le peuple avec leurs outils (facebook ou twitter dans leur dimension de contre-propagande d’état), et se réjouissent de leurs usages aliénés. Non, ce qu’elle étudie, ce sont exclusivement les fake news issues de ces médias alternatifs, non ceux émis par la classe politico-médiatique (française) pourtant pas avare en fake news... Ce qu’elle refuse de voir, c’est que par exemple jamais l’énorme mensonge de la prétendue attaque de la Salpêtrière n’aurait pu être démenti sans la pression des réseaux sociaux. Ni qu’une fois leur mensonge avéré, ces mêmes médias se sont empressés de faire comme si de rien n’était… Car son objet est autre. Celui d’une défense, peut-être, moins de la vérité que de ses modes intellectuels de production. Revault d’Allones, comme nombre d’intellectuels français, est devenue une illusionniste qui compose sur un tour de passe-passe : celui de nous faire croire que le mensonge d’état n’existe plus. Qu’il s’agit d’autre chose, dont elle a fait un autre objet d’étude. Loin du mensonge d’état, qui ne serait, lui, en rien préoccupant, en rien attentatoire à la vie démocratique. Car ce qu’elle étudie, elle, serait un régime plus subtil de non-vérité que celui du mensonge d’état, qu’elle habille au demeurant des habits neufs de la «post-vérité», un régime plus souterrain, plus sourd et plus dangereux, qui labourerait en profondeur notre pauvre société exposée aux coups de butoir de ces fameux réseaux sociaux qui introduiraient une vraie rupture civilisationnelle… Un mouvement surgi «d’en bas» donc, populiste, et populaire tiens, pendant qu’on y est. Surgi d’en bas... Non le fait des Macron, des Castaner, à peine des Trump, lui-même saisi au fond comme appartenant à cette classe populaire tant honnie, son côté fruste l’identifiant comme un homme sans culture, sans savoir, mû uniquement par des opinions, des préjugés. Nous vivrions donc un temps de rupture où la post-vérité voudrait imposer son indifférence à la vérité. Et non pas le temps du mensonge d’état perpétué, dans la continuité des manipulations totalitaires…

Quand on regarde de plus près le système des exemples retenus pour fonder sa rhétorique, on trouve dans l’essai de Revault d’Allonnes bien sûr Trump et ses tweets, les réseaux sociaux en pagaille, mais pas Macron. Pas l’état français. Pas les médias français. A peine débusque-t-elle un vieux mensonge d’état choisi dans le lointain passé d’un nuage russe s’arrêtant en 1986 aux frontières de la France. Macron ? Epargné. A peine une phrase pour mettre en doute son faux débat truqué sans en interroger plus avant les raisons. «Faire croire» nous dit Revault d’Allonnes, est devenue la norme. Mais rien sur les couleuvres que l’état français nous a fait avaler depuis des lustres, depuis Sarkozy, depuis Hollande et toute leur presse avec, bien avant qu’elle ne commence à rédiger son essai ! Là-bas donc à ses yeux, loin dans le temps et dans l’espace, en Amérique tenez, ça tombe bien : c’est là où tout a commencé, où tout a été thématisé, la France indemne des mêmes agressions contre la Vérité… Rien donc sur cette presse odieuse qui tait jour après jour la violence faite au Peuple français et qui fait jour après jour la démonstration de ce qu’elle est : une arme de propagande au service de l’état néolibéral. La post-vérité nous dit-elle, pas le mensonge d’état. Et c’est cette post-vérité, collectée, diffusée par les réseaux sociaux qu’il faut condamner, non l’état, pas davantage ces intellectuels qui accompagnent la montée du populisme d’état en France. Vraiment ? Pas les médias qui n’ont de cesse depuis le retour du temps électoral, de promouvoir le rassemblement national pour nous servir le plat réchauffé du «mieux vaut Macron que Marine» ? Pas ce gouvernement qui ne cesse de mentir sur presque tout… Non, Revault d’Allonnes reste aveugle à la production par le haut d’un populisme abjecte. L’analyse est étriquée. Mais nulle part il n’est question de s’interroger plus en profondeur. On se contentera donc de cette surface, mâtinée de quelques poncifs philosophiques coutumiers de la réflexion sur le Vrai. Vous ne verrez nulle part notre philosophe s’essayer à démonter la manière dont les médias français ont remis en selle le Rassemblement National. C’est qu’il faut officiellement combattre l’ennemi intérieur : les réseaux sociaux. N’est-ce pas cet ennemi que l’Education Nationale elle-même s’est fait vœu de pourfendre ? Haro sur les réseaux sociaux… Pas de réflexion politique dans cet ouvrage. Pas de réflexion sociale, pas l’ombre d’un souci de vérité, aucune enquête, rien sur l’usage de contre-propagande de réseaux sociaux animés, justement, par le souci de la vérité. Rien sur cette population immense attachée aux valeurs de vérité. Rien sur cette oligarchie qui produit jour après jour ces atteintes au Vrai… Rien sur cet usage militant des réseaux sociaux qui, un temps encore, nous sauve de griffes totalitaires !

La perspective philosophique de cet essai s’en trouve du coup biaisée. On songe ici à Marx fustigeant les philosophes qui, dans leur interprétation du monde, ont négligé l’exigence d’étudier la structure de la société dans laquelle ils vivaient. Un vide sidéral ici, qui nous entraîne bien loin de l’ombre tutélaire de Hannah Arendt, dont Revault d’Allones semble vouloir se revendiquer, cette même Hannah Arendt tant attachée à scruter l’histoire au présent, à « penser ce qui nous arrive ». Non ici, nous avons juste un raisonnement philosophique posé d’emblée comme seule référence à partir de laquelle penser le présent. Platon versus Aristote. C’est utile, c’est nécessaire, mais ils ne peuvent en rien constituer le point de départ à une réflexion sur les vraies origines du nouveau totalitarisme qui s’affirme jour après jour sous nos yeux. Dans cette accusation piteuse des «nouveaux médias» que nous livre Revault d’Allones, il n’y a pas plus de place au débat public que dans le Grand Débat de Macron. Notre philosophe ne voit rien, ne peut rien voir, enfermée qu’elle est dans ses rationalisations philosophiques. Car ce qui rend la vérité inessentielle dans nos sociétés contemporaines, ce ne sont pas tant les Gilets Jaunes que les Trump, les Macron, et le retour de ce régime totalitaire du discours qu’ils ne cessent de promouvoir, avec la complicité des médias traditionnels. Les mensonges d’état qui nous accablent et polluent jour après jour nos sociétés, touchent, eux, fondamentalement, à la possibilité d’un monde commun. D’un monde qu’à la vérité, ni Macron, ni Castaner ne veulent et c’est la raison pour laquelle leurs médias s’y entendent, sur le brouillage des frontières entre vérité et mensonge. Ceux qui tentent aujourd’hui de rétablir la vérité, ceux qui en ont accepté la charge et le poids dramatique, ce sont au contraire les réseaux sociaux. Face à leur combat pour l’émergence d’une Vérité à laquelle ils tiennent, l’indifférence à la vérité promue par Macron, nous la subissons chaque jour, et chaque jour des milliers de français s’aventurent au-devant d’une police désormais la plus brutale du monde occidental, pour tenter de contrer ce poison distillé par les officines gouvernementales. Des milliers de français mutilés dans leur chair et dont personne ne dit rien dans ces médias qu’on nous prie de défendre !

Ce qu’incarne Revault d’Allonnes, à travers une étude aussi bâclée, c’est cette soumission du savoir au pouvoir, qui est effarante à dire vrai : la vérité des faits, tué par les savants eux-mêmes, à la remorque d’un mouvement que nombre d’entre eux combattent, ne passant jamais le seuil de leurs travaux. La trame mensongère n’aura jamais été aussi forte en France que sous Macron. TOUT LE MONDE le SAIT, chère madame philosophe. Comme tout le monde sait que ce mouvement des Gilets Jaunes est la dernière chance en France pour rétablir un semblant de démocratie. Les Gilets Jaunes et leur usage militant des réseaux sociaux devraient constituer le seul point de départ d’une pensée un tant soit peu honnête. Car ils représentent, encore une fois, l’ultime opposition à la gravitation du système Macron, qui nous embarque droit dans le mur néofasciste –peut-être en fait sa destination originelle. Et les luttes, y compris intellectuelles, doivent s’inscrire dans les réseaux sociaux, parce qu’elles ne disposent d’aucun autre espace de liberté désormais.  Il n’y a, dans la défense des médias traditionnels, aucun développement possible de l’esprit critique, mais l’assurance plutôt de devoir sacrifier sa liberté de penser à l’énorme lâcheté intellectuelle qui sature ces espaces. Alors certes, cela demande du courage de descendre dans l’arène pour décrypter la fabrique macronienne d’un monde fictif dans lequel il n’y aurait par exemple pas 80% de la population en souffrance, ni aucune répression policière sanglante… Revault d’Allonnes semble s’y refuser, tout comme elle se refuse à envisager que ni l’autorité judiciaire, ni la presse, ne sont désormais les piliers de notre société. Sans doute parce qu’aveuglée elle aussi par le néolibéralisme, elle se refuse à croire qu’il s’agit d’une idéologie totalitaire. Quant à nous, nous avons imaginé d’autres manières d’habiter les réseaux sociaux. Tout comme sur les ronds-points s’invente d’autres manières d’être au monde. Une imagination révolutionnaire secoue notre vieux monde. Macron s’y est moins trompé que Mytiam Revault d’Allonnes, qui a édicté une Loi anti-fake news non pour les combattre, mais pour en garantir la production et l’impunité étatiques. Nous, nous déployons précisément cet imaginaire auquel songeait Hannah Arendt, contre la destruction du sol de notre monde commun, contre la perte du monde infligée d’en haut par des médias qui ne sont plus que des organes de propagande de la pire espèce.

La Faiblesse du Vrai, Myriam Revault d’Allonnes, éditions du Seuil, collection Essais, La Couleur des idées, octobre 2018, 144 pages, 17 euros, ean : 9782021383041.

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 15:15

La langue de Macron est vulgaire. Sa vulgarité est une vulgarité de principe, non de forme. Dans la forme, c’est moins la langue de bois qu’il dégoise, que la langue d’un groupe social affichant avec morgue les signes de sa puissance : enfumer et poursuivre. Ainsi fonctionne par exemple dans son langage toute la cuistrerie philosophique qui l’encombre, qui ne ressortit en rien au discours philosophique, lequel s’adresse à l’entendement, non à ses  chimères. Car l’usage philosophique de la langue n’est en rien le déploiement d’une quincaillerie de citations, en outre mal digérées comme la plupart du temps dans son discours. Ce dont il ne peut convenir, formé qu’il est à la glose grammaticale de l’ENA, la langue d’une poignée d’hommes qui ont fait main basse sur le Bien Commun. La langue de Macron est donc pauvre, et monotone –rien d‘étonnant à ce que son propre auditoire s’endorme. Elle n’est qu’une faconde besogneuse, que n’entrave aucune espèce de censure : hier soir, Macron n’a pas hésité à nous déverser quantités d‘approximations et de fakenews, sur les rapports de Benalla avec l’Elysée, sur la croissance de la France, sur l’augmentation du pouvoir d’achat des français, sur leur temps de travail comparé à celui des autres pays européens, etc. … Bref, cette langue n’a aucune tenue, aucune rigueur, ni intellectuelle ni morale. C’est une langue de cantonade, fagotée de clichés imbéciles. Une langue qui ne dit jamais rien de définitif : elle ne sait pas conclure, ou plutôt, ne sait conclure que dans l’aparté. C’est donc une langue faite pour asséner des inepties, raison pour laquelle le propos peut paraître obscur. C’est qu’il lui faut à tout prix verrouiller son langage dans l’oiseux, l’approximatif, le verbeux d’un soliloque inconvenant. Qui ne laisse entendre que les bruits du dedans. De son dedans. Ce dont on peut s’étonner au demeurant : à qui Macron s’adresse-t-il ? A personne. Ses propres amis dormaient hier, visiblement las et dans l’attente du dernier mot. Peut-être s’adresse-t-il à la presse, son meilleur soutien, qui a consigne de faire semblant d’avoir entendu quelque chose de positif. En dehors de la presse, cette logorrhée ne vise que son propre vide. La société française n’existe pas dans cette langue. Ni les gens. Son propos tourne à vide, pour donner à entendre un fantasme : celui d’une nation qui serait unanime, derrière son chef…

Cette langue est vulgaire, parce qu’elle est le langage de l’imposture politique calculée. Une langue cousue d’abîmes. Car derrière elle, il n’y a rien. Sinon la terreur. Son périmètre est celui du mépris, de la haine, de l’hystérie. La gradation est troublante : du mépris à l’hystérie, ne nous séparent que les décombres à venir. Dont on peut déjà entendre le bruit dans la langue de Castaner cette fois, qui sait montrer les crocs. Mais cette langue, celle de Castaner qui dit la vérité de la langue de Macron, est une langue de gueule de bois. La falsification de la réalité à laquelle elle opère ne peut durer qu’un temps : ce genre de langue finit toujours par être rattrapé par ses propres nuisances. Certes, Castaner a pour lui la ténacité d’une cause mauvaise. Celle qui se révèle dans le vocabulaire de mépris de Macron, et qui annonce les paroles de servilité à venir. Car le pire est à venir, n’en doutons pas : Macron ne peut renoncer, il l’a dit du reste. Le français que parle Macron n’est ainsi qu’un terrain d’expérimentation. Une construction qui dissimule le caractère généralisé de l’asservissement qu'il nous souhaite. Soporifique aujourd’hui, elle sera hystérique demain, toutes babines retroussées…

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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 10:06

Dominer, briser, détruire… Une sorte de mode primitif de communication. Entre eux, on voit bien un rapport de hiérarchie se construire, chacun y allant de son récit des violences qu’il vient de commettre pour affirmer son autorité au sein du groupe. C’est moi le plus fort. Des violences qui en outre permettent de codifier la morale du groupe : montrer de quoi l’on est capable. L’usage immodéré de la violence permet d’expliquer les relations nouées à l’intérieur du groupe des bacqueux. Chacun son récit de guerre, oublieux au passage des êtres sans défense matraqués, femmes, hommes, vieillards, handicapés. Mais on voit bien aussi comment cette violence traduit une vraie soif de pouvoir individuel : martyriser le corps des manifestants. Même offerts aux blessures, ces corps demeurent à leurs yeux des objets de sévices. Frapper. Briser. Détruire. Des vies souvent. A jamais même. Or, au-delà du caractère performatif des maltraitances infligées, toute cette violence pointe un point aveugle : celui de la jouissance du Mal. Avec curieusement le silence autour de cette jouissance, une chappe de plomb qui, avec la complicité des médias qui se taisent, avec l’aval de la hiérarchie qui encourage, permet à chaque bacqueux de ne pas être contraint de réfléchir à la nature arbitraire de la violence qu'il commet. Un silence étourdissant qui permet à chaque bacqueux de se réfugier dans une brutalité obtuse, opaque et, paradoxalement, passive : "nous ne faisons qu'obéir aux ordres"... Un moyen pitoyable de préserver sa conscience.

Il faut ancrer désormais cette violence dans son histoire, dans sa filiation historique. Ne plus fermer les yeux, faire de chaque manifestant un enquêteur qui documente les preuves que demain, lorsque tout cela aura pris fin, nous pourrons exhiber comme pièces d'un immense procès. Car ce procès aura lieu. Il a toujours lieu : les dictatures s’écroulent toujours.

Pour expliquer la soif de destruction du macronisme, les exactions des bacqueux sont un bon levier de compréhension. Il faut les relever inlassablement : demain elles serviront à redéfinir les règles d’intervention d'une police réellement républicaine. Et en les relevant, on ne peut oublier qu'elles sont le fait d'êtres humains et non le simple résultat d'un déploiement institutionnel de violence ordonné par une hiérarchie. Sur le terrain, les règles de comportement de ses exécuteurs sont le fait d'acteurs ordinaires qui s’approprient ces règles et produisent cet environnement de violence où leurs pratiques trouvent leur justification morale, individuelle cette fois, et non plus seulement institutionnelle. Les ordres énoncés par Castaner sont sur le terrain mis en oeuvre par un personnel responsable. Prenez le nassage : quel citoyen ne peut y voir une technique de pogrom, parfaitement contraire aux libertés publiques, puisqu'il s'agit de retenir dans un périmètre fermé une foule pour mieux la meurtrir ? À tout moment, CRS et bacqueux disposent d’une marge de manœuvre et en usent largement. Ils devront donc en répondre. Personnellement. Individuellement. Chacun d'entre eux. Car on est aujourd’hui en face de pratiques qui sont devenues des actes d’initiative privée et donc de responsabilité civile. Des actes dont il n'importe même plus de tenter d'en comprendre les fondements psychiatriques : par exemple les rétributions symboliques que ces hommes peuvent retirer de leurs actions. Il importe désormais d'en relever les responsabilités pénales : ces actes doivent être assumés personnellement. Comme acteurs historiques d'une répression inédite, ils ne sont pas excusables en ce qu'il ne serait que porteurs d’une politique de destruction : ils en sont responsables parce que chaque acteur social pose, dans n'importe quel contexte, ses propres préférences.

photo : Bsaz

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