Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 06:44

Un document plutôt qu’un libelle, une polémique salutaire plutôt qu’un essai. Et certes, un titre provocateur. Encore que : une écrasante majorité de blancs refuse de reconnaître l’existence d’un racisme «blanc» structurel. C’est là le point de crispation de tout débat du genre. Pourtant… Qu’est-ce que le privilège blanc, sinon celui de vivre en toute tranquillité sans les conséquences négatives du racisme ? Celui de vivre confortablement sans craindre de voir son avenir hypothéqué à cause de la couleur de sa peau, celui de vivre sans avoir à pâtir de «la mémoire de la violence subie par ses ancêtres en raison de leur couleur de peau». Qu’est-ce que le privilège blanc, sinon celui de «ne pas être exclu du grand récit de l’humanité» ? Le concept, au fond, n’invite-t-il pas tous les blancs à s’interroger sur leur complicité passive dans l’existence d’un racisme latent structurel ? N’existe-t-il pas du reste, derrière le refus de s’interroger en ces termes, quelque complaisance suspecte devant les inégalités raciales ? Des inégalités encore une fois «structurelles», dont nous, «blancs» bénéficions au détriment des autres. Des inégalités telles que, quelle que soit sa condition, chaque «blanc» se voit investi d’un pouvoir que, s’il en ignore aujourd’hui et la réalité et la portée, à tout moment, l’Histoire peut lui révéler… Car le racisme est une question de pouvoir, de pouvoir qui sait organiser les conditions structurelles qui permettent qu’une telle situation se reproduise… Et précisément, la différence entre le racisme blanc et les autres, c’est qu’il aura été le seul à disposer d’un pouvoir massif, «universel», de destruction systématique et de masse des sociétés autres que la sienne, pour son seul profit.

Qu’on y songe. Et Reni Eddo-Lodge de documenter cette fois scientifiquement son témoignage. Prenons le passé esclavagiste de la civilisation «blanche»… L’empire britannique s’est construit, au bas mot, sur 270 ans d’esclavagisme… 270 années d’institutionnalisation de ce commerce… 270 années de richesses rationnellement accumulées par les blancs, pour les blancs, distillées dans toute la société, de haut en bas, au profit des seuls blancs… 11 millions de travailleurs noirs commercés, sans salaire… La lecture des registres tenus par les sociétés négrières donne la nausée, tant ils ressemblent à ces bilans comptables aseptisés des sociétés d’aujourd’hui. Un système qui générait des préposés chargés de rationaliser l’agencement des esclaves dans les soutes afin de ne pas démultiplier les traversées. 11 millions d’êtres humains contraints de survivre durant ces traversées, trois mois dans leurs excréments. Une marchandise que des assureurs garantissaient, les mourants jetés par-dessus bord occasionnant leur remboursement. Un système qui alla jusqu’à penser les bénéfices que l’on pouvait retirer de la reproduction des femmes réduites à l’esclavage, industrialisant cette reproduction en batterie, comme les poulets aujourd’hui. Mieux, promouvant le viol des esclaves par leurs propriétaires comme plus efficace que la reproduction entre esclaves… Un système qui, lorsqu’on dut l’abandonner (1833 pour l’empire britannique), sut faire voter des compensations financières pour dédommager le manque à gagner des esclavagistes… 46 000 citoyens britanniques reçurent ainsi des chèques pour pallier à leur manque à gagner. Rappelons qu’en France, la loi Taubira votée en 2001 prévoyait des réparations aux descendants des esclaves noirs. Mais l'article qui l'énonçait fut écarté en commission des lois, alors qu'en 1849, au lendemain de l'abolition française de l'esclavage, des indemnités furent votées... au bénéfice des anciens propriétaires d'esclaves...

C’est de cela que l’on parle. D’une injustice qui aura traversé les siècles. Est-ce trop loin dans le temps ? Les petits-enfants des esclaves noirs offrirent pour une bouchée de pain leur chair aux canons de 14-18. C’est toujours trop loin ? En 1958, de grandes émeutes succédèrent aux ratonnades perpétrées par les Teddy Boys dans le quartier de Nottingham, à Londres, avec la bénédiction de la police. C’est encore trop loin ? En 2002, le rapport remis (enfin), pour clore cette affaire, affirma qu’en fait il ne s’agissait pas de racisme, mais de «hooliganisme» et de bandes rivales… L’incroyable déni de la société britannique s’y étalait en gras... C’est encore trop loin dans le temps ? En 2015, l’ouverture partielle des archives concernant la vie des quartiers difficiles révélait le refus de l’état de reconnaître sa responsabilité face aux difficultés que rencontraient ces quartiers et, mieux encore, affirmait que «tous les efforts visant à améliorer les quartiers sont vains»… Pourquoi cela n’a-t-il pas fait scandale ? Pourquoi préfère-t-on agiter le chiffon du racisme américain, plutôt que de voir celui qui, structurellement, organise nos sociétés européennes ?

Les organise-t-il du reste ? Nombreux en doutent. On serait même tenté de dire, à la lecture d’un tel ouvrage, que par exemple cela ne nous concerne pas, que ce libelle n’interroge que l’espace britannique, que la couleur de la peau n’est pas vraiment un problème en France –parlez-en à Frantz Fanon... Ou bien, pour se défaire de tout jugement sur la chose, d’aucun affirmera qu’il faudrait lui démontrer, comme le livre semble le sous-entendre, que ce racisme de la peau mate est constitutif de la civilisation judéo-chrétienne. Qu’il faudrait donc commencer par démontrer, à tout le moins, le caractère racialiste de cette dernière. Vraiment ? Que l’on s’y arrête donc une seconde fois : quid du privilège systémique dont chaque blanc est pourvu, à sa naissance ? Que penser d’une expérience telle que la couleur de ma peau (blanche) est la norme inconsciente de ma conception d’être humain ? Que penser de ceux qui jouissent du luxe de n’avoir jamais à s’interroger sur la couleur de leur peau ? Que penser de ceux qui ont le privilège de pouvoir faire l’économie d’une réflexion sur ce que cela signifie, historiquement et en termes de pouvoir, d’être blanc ?

Le racisme structurel avance masqué, nous dit Reni Eddo-Lodge. Il est en outre surtout le fait des classes instruites, ajoute-t-elle, de celles qui refusent toute responsabilité dans les actes civilisationnels passés. Vous avez bien lu : «civilisationnels», parce que le racisme tel qu’il s’exprimait dans la philosophie des colons, exprimait bel et bien la volonté d’un progrès civilisationnel… sinon moral… Un racisme camouflé en bonne conscience donc. Qu’aurions-nous à nous reprocher au juste ? La traite négrière ? J’entends déjà le concert des récriminations : est-ce qu’on y est pour quelque chose, dans la France d’aujourd’hui ? Et s’il faut encore demander pardon, n’est-ce pas l’affaire de l’état, plutôt que la mienne ? Choisir de ne pas voir la race, nous dit Reni Eddo-Lodge, n’aide pas à déconstruire les structures racistes profondément inscrites dans la conscience de chacun. Car peut-on sérieusement fermer les yeux sur l’injustice qui jour après jour s’exerce sous couvert de la couleur de la peau ? Qui peut, au demeurant, n’avoir pas à s’en inquiéter, sinon les blancs ?

Mais au fait, à quel moment de votre vie avez-vous compris que votre peau était blanche ?

Le racisme renforce le pouvoir de sécurité du blanc, nous dit l’auteure : il préserve sa domination silencieuse. «Le confort du privilège blanc lui fait oublier qu’il fait partie de la majorité». Et que cela l’autorise à mener une vie confortable, loin des tasers de la police, voire, depuis le canapé de son salon, en faux champion de la liberté d’expression, à s’indigner des excès des antiracistes plutôt que d’examiner sa propre complicité passive dans le maintien d’un système profondément injuste.

L’ouvrage de Reni Eddo-Lodge interroge ainsi ultimement la responsabilité de chacun. Cette complicité passive de chacun devant l’énormité du racisme dont on parle et dont la France, à travers la répression nourrie depuis des décennies contre les enfants des cités, montre bien qu’elle n’en est pas exempte…

Une répression sur laquelle nous n’avons cessé de fermer les yeux… Nous sommes devenus insoutenables… A un point tel, qu’aucun d’entre nous ne peut faire l’économie d’un examen de conscience. Il en va des fondements éthiques de la responsabilité individuelle : il est simple de laisser s’organiser au loin la nécessité d’une responsabilité collective pour prendre soin des effets systémiques du racisme dont on parle. Mais cette réponse sera-t-elle «globale», à contourner l’adhésion de chacun ? N’est-ce pas la réflexion sur notre responsabilité sociale qui est en jeu, là ? Comment créer des collectifs solidaires, si l’on se refuse à imputer aux sujets que nous sommes, chacun d’entre nous, la responsabilité de cette situation globale ? Si la responsabilité morale de chacun ne peut être qu’intime, intérieure, aucune instance n’étant en droit de me demander un examen de conscience, alors quid du collectif ? Comment la responsabilité morale de chacun pourrait-elle ne se situer qu’au niveau du jugement de valeur ? Les crimes liés au racisme blanc ne sont-ils imputables qu’à la seule causa proxima ? Mais qu’est-ce qui les rend possible, sinon notre coupable silence ? On le voit aujourd’hui avec la violente répression qui s’abat sur les Gilets Jaunes : c’est ce silence des autorités et des médias  qui les rendent possibles. C’est l’omerta du pas responsable qui les rend si dangereusement possibles. La violence faite aux jeunes des cités, la violence faite aux manifestants Gilets Jaunes place chaque citoyen face à des dilemmes éthiques. Et face à ces dilemmes, l’irresponsabilité, l’impuissance, le renoncement, l’acceptation résignée du monde tel qu’il va, ne peuvent satisfaire les conditions de la vie publique. Se retrancher derrière le fait que ces actions, nous ne les avons pas commises, est insuffisant. Il n’y a pas de « nécessité mystérieuse œuvrant derrière le dos des hommes, affirmait Hannah Arendt dans son article Responsabilité et jugement (1964) : le sentiment de responsabilité morale devant les crimes que nous n’avons pas commis est de ceux qui fondent l’entrée de l’homme en politique, au sens noble du terme : c’est le lieu même où réside le politique. Hannah Arendt fustigeait ceux qui se souciait avant tout de « protéger leur âme », en déniant toute responsabilité dans l’accomplissement de la Shoah par exemple. «Ce qui est importent dans le monde, ajoutait-elle, c’est qu’il n’y ait pas d’injustice» Peu importe qui la subit, mon devoir est de l’empêcher» (Arendt, 1964). Comment ne pas voir que la misère du monde s’inscrit dans le prolongement de ce racisme blanc qui a perpétré la colonisation au sortir de l’esclavage, et des inégalités raciales après la colonisation ? Comment détourner les yeux ? Seule l’aptitude individuelle à se sentir concerné valide l’effort de lutter contre ce racisme structurel : la responsabilité collective ne nous engage pas. Le pardon de l’état ne nous engage pas.

 « Le préjugé de couleur… Je voulus rationaliser le monde, montrer au Blanc qu’il était dans l’erreur… Les scientifiques, après beaucoup de réticences, avaient admis que le nègre était un être humain ; in vivo et in vitro le nègre s’était révélé analogue au Blanc : même morphologie, même histologie. La raison s’assurait la victoire sur tous les plans… Mais je dus déchanter… » Frantz Fanon (Peau noire, Masque Blanc, 1952).

A quoi il ajoutait :

«Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ? Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la culpabilité dans les âmes ? La douleur morale devant la densité du passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.»

«Il n’y a pas si longtemps, la Terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cent millions d’hommes et un milliards cinq cent millions d’indigènes » (Jean-Paul Sartre, préface de Les Damnés de la Terre). Le Blanc est demeuré, en pleine chaire noire, le front commun des honnêtes gens qui ne trouvent rien à redire à cette incommunicable part d’une expérience qui ne sera jamais la sienne…

Reni Eddo-Lodge, Le Racisme est un problème de blancs, éditions Autrement, traduit d el'anglais par Renaud Mazoyer, septembre 2018, 19.90 euros, 296 pages, ean : 9782746747371.

Partager cet article
Repost0
18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 09:44

Réfugiée, Hannah Arendt le fut et le raconte, l’analyse et nous surprend par la conclusion qu’elle apporte à sa réflexion. Elle s’y adonne au nom de tous ceux qui ont été contraints de fuir leur pays d’origine. Au nom de tous ceux qui ont été contraints d’opter pour un nouveau départ. Ailleurs. Et par optimisme. Au nom de ceux qui ont tout quitté par optimisme. Confiance en l’être humain : ailleurs, nécessairement, les hommes devraient pouvoir s’entendre, non ? Mais elle raconte surtout ce qu’il en coûte d’abandonner la familiarité de la vie quotidienne. Ce qu’il en coûte de perdre son environnement, ses proches, ses amis, son travail, mesurant ligne après ligne ce qu’il lui en a coûté d’émigrer. Perdre sa langue, c’est-à-dire le «naturel» de ses réactions, «la simplicité de ses gestes». Avec au bout parfois pas même l’espoir de trouver sa juste place dans la société d’accueil. En outre, en arrivant sur le sol qui l’hébergeait, elle dut accepter l’énorme sacrifice qu’on exigea d’elle : celui d’oublier. Jusqu’à «ces histoires de camps», trop culpabilisantes pour qu’on tolérât leur rappel. Comme tant d’autres, exister ailleurs commandait d’oublier. De retrancher. Pour construire cet avenir incertain que le monde avait à proposer. Retrancher et arborer sa reconnaissance. Un devoir moral. Et Hannah Arendt de démontrer combien cet impératif d’optimisme est dangereux : nombre de réfugiés y succombent, aboutés qu’ils sont à leur fragilité que le devoir d’optimisme ne peut tolérer. De sorte que ne s’offre aux réfugiés, la plupart du temps, qu’une liberté négative : non seulement le réfugié doit se battre nuit et jour pour s’arracher au flot des vagabonds, mais, sommé jour après jour de justifier son existence dans le pays d’accueil, il doit lui manifester sa soumission, en réalité, plutôt que son adhésion. Et Hannah Arendt de rappeler son expérience du camp français de Gurs, où elle fut un temps enfermée, sommée d’accepter d’y vivre comme «prisonnière volontaire», soumise aux caprices d’une administration délirante. Gurs… Les premiers prisonniers volontaires de l’Histoire contemporaine... Emprisonnée parce que juive allemande… Des réfugiés, nous dit Hannah Arendt, on attend qu’ils renoncent à leur identité. Ils ne le doivent pas, affirme-t-elle : ils sont l’avant-garde d’une possible souveraineté de l’humanité. Qu’ils conservent plutôt cette identité plutôt qu’il ne l’aplanisse sous les artifices de la loyauté : c’est autant le pays hôte qu’eux-mêmes qu’ils enrichiront.

Hannah Arendt, Nous autres réfugiés, Allia, janvier 2019, 44 pages, 3.10 euros, ean : 9791030410211.

Partager cet article
Repost0
12 septembre 2019 4 12 /09 /septembre /2019 08:22

C’est l’histoire d’une chanson. De celles qui vous donnent des frissons, qui lèvent les foules, qui soulèvent les peuples et renversent les dictatures. D’une chanson portugaise, alors que la dictature dure depuis plus de 40 ans. 1970. Tout semble figé. Le Portugal est enfermé dans son XIXème siècle. 25% d’analphabètes. Un chômage monstrueux, une espérance de vie du Tiers-Monde. Pas de sécurité sociale. La misère partout. Le Peuple liquéfié. L’émigration, massive. En 68, Marcelo Caetano a remplacé Salazar. Rien ne change. Pourtant çà et là surgissent des manifestations. Courageuses. Réprimées dans le sang. Mais ils sont de plus en plus nombreux à redresser la tête. Il ne manque qu’un souffle. Qui se fait attendre : en 74, la dictature semble invincible. Lisbonne bruisse pourtant de rumeurs. Quelque chose se prépare, on le sent, l’atmosphère est électrique. Mais le pouvoir ne tremble pas : il sait mater les foules. Il en a acquis l’expérience depuis plus de 40 ans. Ce qu’il ne voit pas, c’est qu’en son sein même l’édifice vacille. Loin tout d’abord : à des milliers de kilomètres du Portugal. L’Afrique se crispe. Exige son indépendance. Pays après pays, tout l’édifice colonial est mis en péril. Or, dans les années 60, le Portugal s’est engagé dans une guerre coloniale d’un autre temps : il s’est lancé à l’assaut du Mozambique, de l’Angola, de la Guinée, de toute l’Afrique australe dont il se propose, fort de son expérience, de mater les révoltes. Les africains se rebellent, contraignent les portugais à envoyer toujours plus de troupes. On compte alors quatre fois plus de portugais engagés en Afrique que d’américain au Vietnam ! 74. Les américains se retirent justement du Vietnam. Caetano s’entête. Invente des bataillons disciplinaires pour y envoyer les fortes têtes cultivées. Des jeunes gauchistes. C’est l’erreur fatale qu’il commet. Instruits, ils s’y retrouvent vite officiers. La guerre est absurde, ils en répandent l’idée que les soldats reprennent vite : la réalité est têtue. Les soldats commencent à se structurer sous la houlette de ces jeunes capitaines. 1973. Trente-six d’entre eux se réunissent à Evora. Ils viennent de tous les corps d’armée. Ils veulent renverser le régime. On se rappelle de Carvalho, moins des autres. Mais en mars 74, Vasco Lourenço est arrêté. De Carvalho prend la tête de la conspiration. Le Général de Spinola rejoint les séditieux. Caetano le limoge. Le 16 mars, à 4h du matin, le 5ème régiment d’infanterie de Caldas de Rainha marche sur Lisbonne. Cette première tentative échoue. Les capitaines rédigent en secret un programme politique. Mais ils savent que la clef de la victoire sera la communication. Il faut s’emparer des médias, le Peuple est prêt. Ils s’y attellent. L’idée, c’est qu’il faut également pouvoir, le jour J, prévenir toutes les unités du soulèvement au même moment, déclencher partout sur le territoire portugais l’insurrection. Les discussions s’engagent. Le signal sera une chanson. Sur la radio portugaise. Que l’on programmera le 25 avril 1974 à minuit. D’ici là, tous les libraires portugais se liguent pour participer à la conspiration et relayer l’information vers les camps militaires. Le choix de la chanson, tout comme de l’émission dans laquelle la diffuser n’a pas été immédiat. On décide finalement que le signal passera dans l’émission culte «Limite», d’une radio catholique d’état où souffle encore un très léger vent de liberté malgré la censure. Et quelle censure : le programme doit être avisé en amont et en direct par des censeurs, chaque chanson, chaque musique, chaque parole… Les capitaines ont songé à un chant de José Afonso : Cantigas do Maio. Mais la censure veille. Finalement, on opte pour Grândola vila Morena, du même Afonso, qui sera précédée de la lecture de la première strophe de la chanson : «Terre de fraternité, c’est le peuple qui commande»… à Minuit et vingt minutes précises. On connaît la suite : une chanson pour amorce, une fleur pour emblème, l’œillet, et la Révolution s’emballe. La Police politique n’y a vu que du feu, bien qu’à minuit, le censeur présent dans le studio se soit posé la question. Le chant semble anodin, qui vante la beauté d’un petit village Portugal quelconque. Le terroir, quoi de plus rassurant aux yeux d’une dictature ? Mais il se rappelle que le 29 mars, lors d’un concert autorisé jusqu’à minuit, une foule immense avait repris ce chant pendant trente minutes à la toute fin du concert… Un chant qui rassemble. Un chant capable de soulever les foules, de parler au cœur de chacun, de porter chacun au-devant d’autrui, une vraie force incitant les gens à bouger, à se soulever, un chant concentrant toutes les valeurs universelles d’une humanité en quête de dignité, de liberté, d’égalité... Le chant souleva tout le Portugal comme un seul homme. C'en était fini de la dictature.

Mercedes Guerreiro, Jean Lemaître, Grândola vila Morena, édition Otium, collection Paroles, septembre 2019, 120 pages, 15 euros, ean : 9791091837170.

Partager cet article
Repost0
24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 10:47

Texte publié le 28 novembre 1888… Octave Mirbeau s’étonnait alors qu’un farceur élu pouvait espérer tromper encore le corps électoral… Et l’électeur donc, ce «martyr improbable»… Le prétendu droit de vote, analysait-il, n’offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes… Car à la vérité, le droit de vote, quand on en analysait de près le fonctionnement et non seulement le principe, n’était qu’une fabrique à consensus et à résignation. Or pourtant, Octave Mirbeau s’était limité à la compréhension du geste de l’électeur réfléchi, celui qui savait expliciter sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Mais même celui-ci, s’interrogeait-il, comment le découragement, voire la honte, ne le touchaient-ils pas ? Aucune élection ne lui servirait donc jamais de leçon ? Cela, Octave Mirbeau l’écrivait en 1888. Analysant avec une incroyable lucidité le rôle que la presse allait tenir dans ce dispositif : machine «payée pour avoir la peau de l’électeur»… Une presse qui en effet, n’a cessé depuis d’avoir notre peau. En 1888, beaucoup invectivèrent Octave Mirbeau, qui déjà avait compris comment allaient fonctionner toutes nos prétendues républiques. Déjà il avait pointé le «déshonneur collectif» dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu’était la vocation de  toute république : celle de nuire gravement à la démocratie. Et Octave Mirbeau de l’illustrer à travers l’insupportable ton («Moi») que les présidents prenaient pour parler de «Nous»… Déjà l’exaspérait cette arrogance «bonapartiste». Et déjà Mirbeau avait découvert que parmi les appareils répressifs de l’état, le plus puissant était sans doute celui de la fabrique d’opinion : la presse qui depuis n’a cessé de nous faire croire qu’elle était «libre» voire, plus crapuleusement encore, le levier indépassable et la garantie solennelle de nos libertés collectives…

Exister, c’est résister, insistait Octave Mirbeau. La République n’est qu’une illusion, affirmait-il, un système toujours moribond qui ne tient que par la force de sa presse et de sa police. Une fiction, au sein de laquelle le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité y est recevable. Mieux, parce qu’on n’en était encore qu’au balbutiement d’un régime qui cherchait moins à suppléer à ses carences qu’à les masquer, Octave Mirbeau  avait compris que la bureaucratie de l’état, qu’il ne fallait en aucun cas confondre avec l’idée de fonction publique, était l’instrument légué par Napoléon pour soumettre les peuples et que c’était cet instrument qu’il fallait  protéger coûte que coûte, pour vider à tout jamais la démocratie de son dangereux sens. Il voyait dans cette bureaucratie, avec la presse et en dernier recours la police, l’avancée la plus probante de l’état autoritaire, seul capable de vraiment menacer l’intégrité de la société civile, son unité, son avenir. L’état bureaucratique, au fond, n’avait d’autre objectif que celui-là et celui de se survivre à lui-même. Et pour cela, on l’avait armé de l’idée d’intérêt général, fossoyeuse de celle de Bien Commun. Si bien que par la suite, reprenant ses analyses, un Brecht pourra en effet affirmer sans l’ombre d’un doute que la dictature n’était pas le contraire de la démocratie républicaine, mais son évolution normale. Les élections ne relèvent pas de la politique : elles ne sont que comédies, qui  d’élection en élection n’ont vocation qu’à se transformer en tragédie.

La grève des électeurs, Octave Mirbeau, Editions de l’Herne, 05/03/2014, 7.50 euros, ean : 978-2851972705.

Réédité par les éditions La part commune en janvier 2017, 5.90 euros, 68 pages, ean : 9782844183330.

Partager cet article
Repost0
14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 08:10

Revue des praticiens de la santé créée en 1975, la revue se veut un outil de réflexion au carrefour des questions sociales, politiques, scientifique et philosophiques, éclairant la problématique du soin. Or, déjà en 2017, les animateurs de la revue tiraient la sonnette d’alarme, observant que le renversement des priorités, articulé par la marchandisation des patients et des maladies, causait des dommages irréversibles au vivre ensemble. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au-delà des revendications légitimes des personnels de santé : c’est le Bien Commun que l’on attaque, avec des dommages chaque jour sensibles sur la santé des personnes. Déjà la revue dénonçait la logique de segmentation des actes médicaux en milieu hospitalier et cette approche comptable qui saucissonne les patients pour les traiter organe par organe, sans jamais répondre à la globalité de l’expertise médicale. Déjà la revue affirmait qu’au-delà du malaise hospitalier, la médecine généraliste elle-même allait être touchée par ce changement de paradigme qui corrélait la segmentation des actes au revenu des médecins. «Les soignants se sont laissés dépossédés de l’essence du soin, affirmait les rédacteurs de Pratiques, ils se sont inclinés devant la rentabilité exigée qui a profondément dégradé leur propre estime de leur travail». Et d’en appeler à la Résistance, sinon la révolte, pour rien moins que «sauver les métiers de la santé», «une révolution à laquelle il est urgent de s’atteler». Résistance donc, tant le choix d’accompagner l’homme souffrant n’est pas un choix pris à la légère. «La santé est un état de résistance, écrivait Marc Jamoulle, à la maladie, à la violence, à l’exploitation, à la mal bouffe, à la pollution, aux conditions de logement désastreuses, aux marchés pharmaceutiques, à la marchandisation de la santé et donc à une conception néolibérale de la médecine». Et de conclure que les professionnels de la santé devaient entrer en résistance et aider leurs patients eux-mêmes à entrer en résistance. Toute la grandeur de la médecine est là au fond, dans cette humanité que les néolibéraux voudraient lui arracher. Dans cette dimension éthique du soin que l’on voudrait éradiquer et qui déjà fortement atteinte, ouvre à cette «double peine» dont parle Sylvie Olivier, «pour les patients comme pour les soignants». Il faut lire et méditer l’article de Jean-Philippe Pierron, affirmant d’emblée que «la relation de soin, dans sa dimension éthique profonde, est une confiance» entre deux individus, sur fond de compétence et de «consentement éclairé au soin». Il faut lire cet article, parce qu’au-delà des attaques que notre système de santé subit et qu’il décrypte avec pertinence, c’est tout un modèle de société qu’il éclaire : que le soin soit devenu en France une industrie de la santé, justiciable de la seule rationalité économique où «le nombre (a remplacé) la Loi» comme fondement des obligations entre les hommes montre bien ce vers quoi nous avançons : une société sans Loi. Et ce, dans toutes les dimensions du non-vivre-ensemble : ce que nous propose l’état, c’est une fiction, du genre dystopique, qui a fini par placer la Loi sous l’égide du calcul. Rien d’étonnant alors à ce que dans la santé, les techniques de gestion aient pris le pas sur celles du soin, transformant les hôpitaux en machines numériques dont la vocation est d’œuvrer jour après jour au lissage des nombres pour conforter leur performance économique et le soumettre au seul horizon qui vaille dans cette société de discorde : la rentabilité financière. Seuls des indicateurs mathématiques pilotent la relation soignant-soignés, contraignant à classer les hôpitaux par leurs activités de production, en attendant leur cotation en bourse. Au final, c’est l’humain qui est de trop dans cette société marchande…

Essence et sens du soin, Pratiques n°78, juillet 2017, 18 euros, 96 pages, ean : 9782919-249275.

https://pratiques.fr/-Pratiques-No78-Essence-et-sens-du-soin-

Partager cet article
Repost0
27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 12:21

Le titre fait allusion aux huit années qui, en 1890, aux Etats-Unis, ont vu fleurir la période de « Reconstruction », suivie de celle de la « Rédemption », à savoir : l’installation de la tyrannie en Caroline du Sud. Soit une première époque qui s’étend de 1863 (abolition de l’esclavage par Lincoln), à 1877, qui vit les « noirs » participer à la vie politique, avant que les états du Sud n’acceptent de rallier ceux du nord qu’à la condition d’inscrire dans la Constitution les lois ségrégationnistes de Jim Crow. Deux périodes donc au cours desquelles on vit d’abord, vers la fin de la Guerre de sécession, l’état-major envisager d’enrôler massivement des «noirs», qui se révélaient de très bons soldats. Pour ceux du Sud, c’était miner leur idéologie raciste. Ils redoutèrent également comme la peste l’entrée des «noirs» dans l’Administration publique, et vécurent dans l’angoisse et la haine ces huit années au cours desquelles ces mêmes «noirs»  se révélèrent de bons gestionnaires… Un bon gouvernement «noir» ? Ils ne purent jamais l’admettre… L’auteur fait le parallèle avec l’Administration Obama, qui resta 8 années au pouvoir. Obama était un Conservateur bien entendu, et non ce progressiste que la gôche bobo française a bien voulu voir en lui. Un politicien qui, d’après l’auteur, facilita l’intégration des «noirs» au mythe américain, du moins leur adhésion. Or, c’est ce que redoutaient le plus les «blancs» : cette respectabilité «noire» qui remettait en cause l’idéologie blanche sur le caractère servile des «noirs»… Aux yeux de l’auteur, l’élection de Trump a relevé du même mouvement de «Reconstruction-Rédemption», révélant in fine l’incapacité «blanche» a renoncé à son mythe de supériorité. Ce que Obama, même conservateur, menaçait, c’était le suprématisme blanc, constitutif du récit blanc américain. Obama inspira tout bonnement la peur et c’est cette peur «blanche» qui porta au pouvoir Trump. C’est «le bon gouvernement noir» qui eut pour résultat d’exacerber le suprématisme blanc. Tout le recueil d’essais est articulé par cette thèse. En fait une série d’articles publiés tout au long du mandat Obama, pour le mettre en garde. Et qui nous intéressent en ce qu’ils décrivent un racisme des élites plus redoutable que la haine primaire des catégories populaires : les élites ont massivement plébiscité la thèse selon laquelle les «noirs» n’avaient pas joué un rôle politiquement significatif dans l’histoire américaine. Ainsi l’ère post-raciale n’a pas eu lieu avec Obama. Au contraire même : les huit années d’Obama ont renforcé le mauvais traitement subi par les «noirs» aux Etats-Unis depuis plus de trois siècles : en 2010, le tiers des hommes «noirs» était passé par la case prison… La famille «noire» vit plus que jamais à l’ère de l’incarcération de masse. Sans doute parce qu’Obama s’est rallié à l’idée de l’innocence «blanche», pour assurer sa survie politique. Idéologue de la suprématie blanche, toute l’existence politique de Trump n’aura tenu qu’au fait qu’il y avait eu avant lui un président «noir»… Un président «noir» porté en outre par un furieux mépris de classe, provocant à loisir le "tribalisme blanc" dans sa rébellion contre la prétendue supériorité morale des élites. Mais, nous rappelle l’auteur, c’est un pouvoir suicidaire que celui de Trump, qui «amène l’humanité au bord de la destruction».

Huit ans au Pouvoir, une tragédie américaine, Ta-Nehisi Coates, traduit de l’américain par Diana Hochraich, édition Présence Africaine, septembre 2018, 304 pages, 24.90 euros, ean : 9782321013617.

Partager cet article
Repost0
21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 08:55

Le récit se situe au XIXème siècle, alors que s’invente le capitalisme sauvage. Notre fil conducteur est un jeune homme qui vend des fromages sur le marché. Les meilleurs. Abordé par un investisseur, il décide d’augmenter sa production. Ses motivations ? Gagner de l’argent. Beaucoup. L’investisseur lui offre la possibilité de créer une usine de fromage. Il s’y engouffre. De contrainte en contrainte, de la division des tâches à la sous-qualification du travail manuel, la réflexion se construit autour des thèses de Marx. Rien n’y manque, pas même la prise de conscience des ouvriers du XIXème, qui vont lutter pied à pied contre l’idée capitaliste de faire du travail une marchandise. Les êtres humains ne sont pas des marchandises. On semble vouloir nous le faire définitivement oublier aujourd’hui, gommant d’un discours néolibéral rageur les débats et les luttes passionnantes du XIXème, qui nous ont permis de gagner une autre vision du monde. La valeur, c’est l’humain et sa force de travail, non le capital qui n’est qu’un acteur parasite du développement humain. La seconde partie du manga met en scène Engels, qui sera notre guide tout au long du récit, pour nous aider à comprendre comment fonctionne le capitalisme et quelles sont ses impasses. La société capitaliste n’est qu’une gigantesque accumulation de marchandises. Elle croule sous les objets à vendre, sous l’inutile, le superflu, le nouveau qu’il faut sans cesse produire moins pour vivre mieux que pour nourrir la logique circulaire de ce système qui ne tient qu’à son mouvement, artificiel et fragile. Prenez l’obsolescence programmée : elle n’est rien d’autre que l’aveu du mur dans lequel fonce la production capitaliste. Si tout repose sur la circulation des objets, alors il faut bien faire en sorte que l’énorme gaspillage des ressources naturelles soit la norme et la philosophie de notre système économique. Dans l’ouvrage, la valeur des marchandises est expliquée très simplement, valeur d’usage, d’échange, taux de rotation du Capital, poids des bourses et leur raison d’être, tout y est, posé en termes simples, pour comprendre que le capitalisme ne peut survivre qu’à la condition de tuer et les hommes et leur environnement. L’ouvrage est parfait pour une première approche de l’œuvre si exigeante de Marx, si pertinente.

Le Capital, Karl Marx, Studio Variety Artworks, préface d’Olivier Besancenot, traduction de Florent Gorges, 12/10/2016, édition Soleil, collection Mangas classiques, 384 pages, 13.99 euros, ean : 9782302054165.

Partager cet article
Repost0
16 mai 2019 4 16 /05 /mai /2019 11:04

Pourquoi les hommes se rassemblent-ils ? Qui se demande ce qu’est la politique doit éteindre sa télé, couper sa radio, refermer son journal. Les hommes se rassemblent parce qu’ils ont soif de justice et de liberté. «La politique n’est nulle part plus elle-même que dans les moments révolutionnaires», écrivait Hannah Arendt. En dehors de ces moments, elle est politicienne. Néolibérale : la déshumanisation est sa visée, pas la justice. Fondamentalement, la politique est liée à l’action, c’est-à-dire à la capacité de pouvoir commencer quelque chose de neuf. Et cette action échappe à celui qui agit, car projetée dans le monde, elle est toujours un agir-ensemble. Elle est événement, sa propre œuvre qui révèle chaque agent qui agit et lui révèle un monde qu’il ne soupçonnait pas. C’est la raison pour laquelle l’état redoute les ronds-points et s’acharne à les démolir : c’est le goût de la justice et de la vérité qui guide cette action. Agir, ce n’est ni gouverner, ni dominer, ni commander. Il n’y a rien de managérial dans les ronds-points : leur vertu, leur force, c’est encore une fois la révélation de ceux qui y participent. Et c’est à cette seule condition que l’on est pleinement citoyen. Dans cette capacité d’agir dont la liberté est le ressort. Être libre, c’est exister. Et c’est de cette existence dont témoignent les Gilets Jaunes.

 

Entretien avec Sandrine Ferry, du rond-point de Lure-Roye (70)

Quand et pourquoi vous êtes-vous décidée à rejoindre le rond-point de Lure-Roye ? (Comment et pourquoi, je veux dire... Est-ce que ce pourquoi s'est enraciné dans le plus intime de votre trajectoire personnelle ?)

J'ai rejoint le rond-point de Lure-Roye (70) le 17 novembre 2018. Par curiosité, par rapport à ce mouvement qui était né sur les réseaux sociaux. En arrivant sur le rond-point, des gens, environ 500, bloquaient la 2X2 voies... La ville était vide.... Il y avait un sentiment de liberté... J'ai parlé avec les gens et la colère est sortie, par rapport aux taxes et surtout par rapport au pouvoir d'achat.... Il y avait beaucoup de colère. Chez nous, c'était des choses dont on ne parlait pas (pour tout dire, on les cachait même) et là, la parole se libérait... Et je me suis rendue compte de ma propre colère. 

Fille de cheminot, cgtiste, communiste, j'ai toujours entendu mon père nous dire qu'il faudrait nous battre pour les acquis sociaux. Mes parents avaient juste le certificat d'études, j'avais bac plus deux. Sans penser que je pourrais être dans l'élite, je pensais vivre bien. A l'abri du besoin, contrairement à mon enfance. Pouvoir offrir des vacances à mes enfants, ne pas devoir compter pour manger. Et puis, petit à petit, c'est arrivé, de devoir compter, de diminuer les vacances, d’abord une année sur deux, mais depuis quelques années nous ne partons plus. Les découverts à la banque certains mois. Le sentiment de payer pour ne rien avoir en retour. Aucune aide alors que nous ne roulons pas sur l'or. Tout cela est ressorti sur le rond-point. Plus une énorme colère contre Macron. Contre sa personne tout d'abord. Son mépris, son arrogance. Ses phrases assassines contre nous. A chaque fois qu'il allait à l'étranger, je me disais "mais qu'est-ce qu'il va encore dire sur nous"... Et puis sa politique... Supprimer l' ISF, l'augmentation forte de la CSG, ses lois travail qui nous donnaient de moins en moins de droits, le fait qu'un patron avait de plus en plus les mains libres pour licencier ou imposer ses vues dans l'entreprise. Aller sur un rond-point a été douloureux. J'ai beaucoup pleuré les premiers temps. Pour la première fois, je me rendais compte qu'un gouvernement élu par le peuple n'était pas bienveillant à son égard, que l'état pouvait nous imposer des choses néfastes. Je crois aussi que j'ai eu ce sentiment parce qu'après l'élection de Macron, le parti que je m'étais choisi, le PS, avait explosé. J'ai eu le sentiment, je ne sais pas si c'est vrai, que c'était une tactique de Macron pour réussir à avoir des députés. Sans le PS pour me soutenir, j'ai eu un vrai sentiment de peur, comme si plus personne n'était là pour me soutenir. 

L'une des premières choses que j'ai faite a été d'aller voir mon père pour lui demander pardon de ne jamais avoir suivi ses conseils. De n'avoir pas continué la lutte, de m'être endormie. Mais je m'étais endormie par confort, je pensais que c'était plus rassurant de ne pas voir, en fait je voyais mais j'étais dans le déni. Je m'indignais en silence. Après l'élection de Macron, il n'y avait plus de doute possible. Il allait falloir se battre. Je me suis réveillée le 17 novembre. 

J'avais été très marquée par les attentats. Je crois que tout cela peut aussi expliquer. Je crois que les attentats avaient laissé une partie des Français avec un sentiment de vide. On s'était beaucoup replié sur nous-mêmes. On avait cru aux manifs anti-charlie et rien n'en était sorti de bon non plus, au niveau d'un meilleur vivre ensemble. Je crois vraiment que l'on était psychologiquement atteint. Ce qui explique la liesse envers Macron (à laquelle je n'ai pas du tout adhéré), la promesse d'un nouveau monde. Je l'ai beaucoup écouté en meeting. Ce qu'il disait me semblait si creux, si plat, si vide que je n'y ai pas cru une minute. 

 

Qui sont les acteurs de ce rond-point ? Comment êtes-vous perçus ?

Sur notre rond-point les premières semaines ont été intenses. Beaucoup de monde. Facilement mille personnes. Peu ou pratiquement pas de population vivant d'aides (peu de chômeurs, ou de gens aux rsa), la plupart étaient des gens qui travaillaient, ouvriers ou employés, des petits chefs d'entreprise aussi, beaucoup de retraités malmenés par Macron. Pratiquement pas de gens issus de l'immigration non plus. Pratiquement pas de jeunes. 

Même dans une petite ville comme ici (8000 habitants environ) la fracture a été visible entre les gilets jaunes et les non gilets jaunes. Mon patron trouvait incroyable que j'en sois une, nous avons eu de grandes discussions là-dessus. Beaucoup de mes amis, bien plus dans le besoin que moi, nous regardent de façon méprisante. D'autres sont très fatalistes. Rien ne ressortira de tout cela. Cela ne sert à rien. Pire, certains avaient très peur que cela tourne à la guerre civile. 

 

Que devient aujourd'hui cet événement qui a d'une certaine manière rompu le fil de vos jours ?

Le rond-point n'a pas cessé d'exister chez nous. Il y a toujours eu du monde. Aujourd'hui, nous sommes encore une bonne cinquantaine en moyenne. Plus de 100 quand il fait beau, une bonne trentaine qui brave tous les temps. Pratiquement, toujours les mêmes maintenant. 

Pour tous, cet événement nous a ouvert les yeux. Sur la société dans laquelle nous vivons. Sur la politique. Sur le rôle de la presse. Sur l'oligarchie et sur les lobbys qui gouvernent autant que les politiques. Sur la "démocratie". Sur le rôle de la police. Nous avons énormément appris. Tous, quels qu'ils soient, sont allés à la pêche aux infos... Ils se réapproprient une place dans la société. Ils ont perdu leurs illusions d'un état "bienveillant". Mais ils sont décidés à ne plus se laisser faire. Ils ont accepté de se battre même si encore aujourd'hui, on ne sait pas comment pour que cela soit efficace. Ceux qui sont encore aujourd'hui sur le rond-point ne rentreront pas je crois. Moi, par exemple, je me dis que rentrer c'est de nouveau perdre. Baisser la tête. Et ça, il n'en est plus question. 

 

Comment vous pensez-vous comme groupe ?

Le groupe a évolué. Au départ, c'était un groupe en colère, qui venait soulager ses colères, là. On ne se connaissait pas mais on restait des heures à discuter au coin d'un feu, de nos douleurs. Nous avions beaucoup d'illusions, dont celle de penser que Macron allait nous aider. Puis l'on a compris qu'aucune aide n'arriverait. On a pensé alors qu'il allait falloir durer, et qu'il allait falloir se structurer. Cela a été très compliqué. Beaucoup sont partis suite à ces échanges. Des réunions ont été organisées. Tout d'abord parce qu'on voulait alerter les pouvoirs publics, rencontrer maires, députés... Avant de comprendre qu'ils faisaient partie de la même caste et qu'il n'y avait rien à en attendre. Des messagers ont été élus. Mais on s'est retrouvé dans un système "comme avant", où les messagers rencontraient d'autres messagers, sans en informer les autres. Les messagers devenaient "des chefs", ce que la plupart ne voulaient pas. Je pensais au début que nous n'étions que des lanceurs d'alerte. Que nous n'avions pas vocation à être un groupe, justement. J'ai donc quitté le groupe (les réunions) pendant un long moment et en n'allant plus que sur le rond-point de façon neutre après avoir entendu un messager dire "il faudra expliquer aux gens pour qui voter". C'était tout ce que je ne voulais pas. Et, puis un jour, on m'a demandé de revenir. Les "messagers" à problème étaient partis, d'autres avaient pris le relais, on s'organisait, des rencontres citoyennes avaient lieu chaque semaine et des rencontres avaient lieu avec d’autres groupes. Deux de nos messagers sont partis à Commercy et à Saint-Nazaire. Je me suis dit que peut-être il fallait se réunir, réfléchir tous ensemble. J'ai été aux réunions. Elles sont généralement beaucoup plus calmes. On y parle beaucoup politique. On a tous ouvert les yeux. On cherche de nouvelles façons de se faire entendre. On organise des réunions dans les villages pour aller à la rencontre des gens. On se mobilise pour les manifestations de la région mais une grande partie d'entre nous sont très attachés au rond-point. Le lâcher serait abandonner. Je ne sais pas si on y va encore pour défendre son pouvoir d'achat. Je crois que beaucoup pensent que rien n'arrivera de ce côté-là. Ceux qui restent sont ceux qui ont le sentiment d'être dans un état qui opprime et qui veulent se battre contre ça. Je n'ai aucune idée de comment cela va se poursuivre. Ce que l'on veut majoritairement aujourd'hui c'est faire chuter Macron. Bien que l'on sache aussi qu'après Macron, le mal ne disparaîtra pas. On ne se voit pas rentrer. Personne n'en a envie. On voudrait que la société se réveille et que cela débouche sur une nouvelle façon de voir l'avenir. Tous ensemble.  Personnellement, je ne suis pas pour que les gilets jaunes soient aux européennes mais je me dis qu'à l'échelle locale, il nous faudra être un contre-pouvoir... Mais je ne veux pas qu'il y ait un candidat... Je voudrais une assemblée citoyenne qui décide. A l'heure d'internet, c'est si facile de demander son avis à un grand nombre de personnes...

Partager cet article
Repost0
15 mai 2019 3 15 /05 /mai /2019 06:38

Les petites gens : le monde d’où elle vient. Dont elle reconnaît n’être plus. Il s’en faut de beaucoup au demeurant. Mais qu’elle tente de défendre. On se dit que c’est bien tout d’abord, qu’on a peut-être besoin qu’un tel livre existe. Bon, certes, elle a bien toujours cette fâcheuse tendance à vouloir faire le tri entre les bons et les mauvais Gilets Jaunes -les casseurs. Alors on excuse en se disant que cela sert une bonne cause. Les bons ? Ceux qui souffrent. La souffrance serait le bon marqueur. Pas la colère ? Danièle Sallenave ne va pas jusque-là, même si elle arrive à comprendre, parfois, leur colère et ses excès. Les Gilets Jaunes ? Il faut relire Dickens, nous écrit-elle. Et d’autres, à foison. Peut-être. Peut-être pas : il suffit de tendre l’oreille et d’écouter les GJ parler en direct d’eux-mêmes. Bon, elle ne leur donne pas la parole, mais s’en fait une idée. On se dit que c’est… peut-être pas aussi intéressant que cela finalement, ce bouquin… Les « invisibles » y restent invisibles. Même si elle affirme les connaître un peu, ces français des ronds-points. Elle en connaît un du reste, dont elle ne parle pas vraiment, mais qu’elle salue à chaque fois qu’elle y passe. C’est déjà ça se dit-on. Alors voilà, c’est tout simple : les Gilets Jaunes veulent vivre dignement de leur travail, nous dit-elle. Mais cette France périphérique se heurte au mépris des nantis. A un moment, elle touche à quelque chose de profond, de grave, quand elle affirme que leur violence ressemble à celle des colonisés. Mais elle ne pousse pas l’argument. Dommage. Et puis, elle qui se dit de gauche, de cette gauche qui a tant trahi, pas celle de Mélenchon, qu’elle juge trop « radicale », ne parvient pas non plus à pousser très loin la critique de cette trahison. Sinon que cette Gauche caviar a oublié que le Peuple était souverain. La France des « petits blancs », selon son expression, serait ainsi comme le retour du refoulé démocratique. On aimerait beaucoup qu’elle poursuive l’analyse, mais elle n’y va pas. Elle se tient en lisière, à la lisière de sa posture de femme de Lettres, déplorant qu’il n’y ait pas de traces de revendications culturelles dans les discours des Gilets Jaunes. La Culture… On se dit que tiens, en parlant de culture, au fond elle aurait dû s’interroger sur les raisons de cette publication, dans sa forme de samizdat, édité par les éditions Gallimard…  Un samizdat ? Pourquoi cette forme de samizdat ? Alors qu’il s’agit d’une collection entre les mains de nos élites… On a envie de lui dire que les samizdat, aujourd’hui, ont pris pour forme ces écrits des réseaux sociaux, que sa classe intellectuelle décrie. Et puis en a envie de lui demander à qui elle s’adresse. Aux intellos sans doute. Non que son texte soit particulièrement cultivé, ou élaboré. Non. On n’en voit l’utilité que dans ce champ. Mais alors pourquoi sous cette forme bon marché, destinée à un public moins fortuné ? Et plus engagé dans la lutte ? Et puis… Son essai manque de virulence. De diatribe. C’est très aseptisé comme samizdat, non ? On aurait aimé la voir laisser la parole aux Gilets Jaunes. Dont l’intelligence collective n’est plus à prouver. On aurait aimé un reportage de Sallenave sur un rond-point. Qu’elle s’efface. Ou qu’elle vitupère contre la liquidation de la culture en France, par le haut. Par les siens. On aurait aimé qu’elle entre dans le vif du sujet, qu’elle ne nous dise pas qu’il n’y a pas de revendication culturelle chez les Gilets Jaunes, qu’elle aille voir sur le terrain ce que culture veut dire. Plutôt qu’elle se fasse Pitie et prophétise la fin qu’elle juge probable de ce mouvement : n’avez-vous donc pas compris, Danièle Sallenave, que si les Gilets Jaunes « perdent », c’est la France entière et toute sa culture qui seront fossoyées ?

Jojo le Gilet Jaune, Danièle Sallenave, Gallimard, collection Tracts, n°5, 8 pages, agrafé, avril 2019, 3.90 euros, ean : 9782072859823.

Partager cet article
Repost0
10 mai 2019 5 10 /05 /mai /2019 07:49

L’état Macron est arrivé à un point de rupture. Des dizaines de français mutilés, des milliers blessés, d’autres milliers déférés devant une justice d’exception… Et le fichage des blessés par ses hôpitaux… Jamais aucun gouvernement occidental ne se sera montré aussi arbitrairement brutal envers sa population. Une brutalité renforcée par la violence inouïe de sa propagande : on se souvient du mensonge d’état concernant la prétendue attaque de la Pitié Salpêtrière, débusqué par les réseaux sociaux mais que la presse de propagande s’est empressée d’oublier alors que la quasi-totalité des médias avaient relayé l’intox sans jamais rien vérifier… Que racontait cette curée, sinon qu’elle désignait les Gilets Jaunes comme ennemi intérieur !

L’ennemi intérieur… rappelez-vous la thèse de Mathieu Rigouste, soutenue en 2008 à Paris 8, publiée depuis aux éditions de la Découverte. L’ennemi intérieur, l’invention d’une cinquième colonne bouturée sur le corps de la société française pour la détruire de l’intérieur… Mathieu Rigouste avait parfaitement démonté les mécanismes de la fabrique politico-militaire de cette figure, et montré combien elle structurait le champ médiatico-intellectuel français. Par la suite, Mathieu Rigouste avait poursuivi sa pensée en s’intéressant aux soubassements intellectuels de cette production de discours haineux, pour découvrir combien ils étaient ancrés dans la fabrique des idées politiques en France. Des discours liés en fait étroitement à ceux dédiés à la «production du contrôle» des citoyens, mais sans parvenir à en dresser une image claire. Les imaginaires de la menace qu’ils débusquaient avaient trop partie liée avec la question du seul encadrement des populations étrangères sur le territoire français. Parce qu’au fond, les populations vécues comme «étrangères» à la nation choisie du point de vue des dirigeants français, comprenaient aussi les ouvriers, les employés, les «petites gens» voire les classes moyennes dont les révoltes régulières  agaçaient. Or ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est au surgissement en pleine lumière de ce discours haineux à l’égard du Peuple français, auquel s’applique désormais la catégorie d’ennemi intérieur. Le Peuple est l’ennemi. Il l’a toujours été dans la tradition politique française. Il l’a toujours été dans l’esprit de nos prétendues élites. Il l’a toujours été dans la tête de nos chers intellectuels. Rigouste avait en outre construit la sociologie des réseaux qui légitimaient la nécessité d’un contrôle «musclé» des populations étrangères : essentiellement cette «institution médiatico-sécuritaire» que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui, avec ces médias peu scrupuleux et si prompts à manier l’art de la désinformation, sinon du mensonge. Ces médias qui condamnent, méprisent, stigmatisent… La matrice de la 5ème République, Rigouste la voyait dans cette Guerre d’Algérie si longtemps tue. Guerre coloniale, au cours de laquelle le mépris des classes populaires s’est affiché de la plus sordide façon. Et c’est bien au cours de cette guerre en effet, que s’est affirmé le répertoire des techniques militaires du contrôle sécuritaire. Plus près de nous, Rigouste a étudié comment l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale s’était chargé d’encourager cette pensée sécuritaire, toujours mâtinée d’une forte suspicion à l’égard des classes populaires, sous couvert de promouvoir un esprit de défense nationale. L’IHEDN a en particulier thématisé l’action psychologique, qui connut un essor sans précédent lors de la Guerre d’Algérie. La même que dans le combat mené par le Ministère de la Propagande Intérieure contre les Gilets Jaunes. Les mêmes méthodes de désinformation, d’intox et d’amalgames. Le plus intéressant, c’était de découvrir à travers l’étude de Rigouste qui se pressait aux conférences de l’IHEDN : hauts fonctionnaires militaires bien sûr, mais aussi dirigeants d’entreprise, patrons de presse et d’instituts de sondage, journalistes, industriels, universitaires, préfets, magistrats… Au fond tous ce corps social aux manettes de la répression des Gilets Jaunes !

Vivre les Gilets Jaunes comme une menace, en répondant à leurs revendications par un répertoire de techniques militaires inventées au cours de la Guerre d’Algérie, comme l’administration de la terreur autorisant la police a réactualiser les techniques de la bataille d’Alger pour nasser, tabasser indistinctement, rafler, gazer… Vivre cette contestation sociale légitime comme illégale en déployant quasiment le vocabulaire hérité de nos guerres coloniales pour l’écraser sous le poids de Lois d’exceptions généralisées, voilà qui ne laisse pas d’inquiéter sur le niveau de décomposition de l’état français. Après le fichage des blessés, après les restrictions du droit de manifester, après les sévices infligées à des milliers de manifestants séquestrés à ciel ouvert sous une pluie d’armes chimiques, on voit s’installer durablement dans le camp intellectuel français cette pensée haineuse, on voit la presse relayer cette haine avec dévotion, les chiens lâchés, la violence policière sans retenue, quelle éthique est donc à l’œuvre, là, sinon celle d’une mort promise de la démocratie française ?

Photo n°1 : Zakaria Abdelkafi / AFP

Photo n° 2 : Nantes, le 2 février 2019, Loïc Venance, AFP.

Rappelons que le LBD est officiellement vendu par la Suisse à la France comme "arme de guerre", en conformité avec les règles du Droit International.

Partager cet article
Repost0