Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 09:01

Une enquête. Qui commence par de formidables planches dessinées, signées Baudoin. Pour raconter cette histoire triste à mourir : jusqu’à peu, l’Internationale demeurait hors du domaine public et il fallait payer des droits pour la chanter ! Imaginez ! L’hymne des travailleurs, poussé à tue-tête dans le monde entier, accompagnant presque toutes les luttes sociales ! L’hymne écrit et composé par Eugène Pottier et Pierre Degeyter, qui finirent tous les deux dans la plus extrême misère… L’enquête est passionnée, édifiante. On y découvre toute la biographie de Pottier, celle de Degeyter et de son frère, la confusion qui s’en suivit au niveau de la paternité de la musique et qui nous valut de devoir des droits à la Sacem pour « l’exploitation » du chant… On y apprend aussi dans quelle condition fut créée puis recomposée l’Internationale, ses versions successives au fil des âges, sa carrière, houleuse en France, la trahison socialiste à l’œuvre pour en saborder la nature, déjà… Et ces dernières années, l’Internationale confisquée par une mystérieuse entreprise de droit privé, collectant discrètement ses recettes : la Sacem n’a pas voulu révéler l’identité des entrepreneurs… Mais nos enquêteurs, têtus, ont fini par découvrir à qui appartenait le copyright, qui prit fin le 1er octobre 2017…

Les fantômes de l’Internationale, Baudoin, Elisabeth Thiébaut, édition La Ville brûle, septembre 2019, 128 pages, 19 euros, ean : 9782360121113.

Partager cet article
Repost0
7 octobre 2019 1 07 /10 /octobre /2019 13:24

Le renseignement français ? Une catastrophe si l’on en croit les témoignages de ses différents patrons, recueillis dans l’ouvrage. Entre incompétence et vieilles rancunes… Aujourd’hui encore, du reste, les propos hallucinants tenus par Castaner après la tuerie de la Préfecture de police de Paris laissent rêveur… A lire l’ouvrage se dessine une histoire pitoyable : on a l’impression d’une machine dévoyée, qui brasse beaucoup d’air pour de bien piètres résultats. Et tous les Directeurs qui se sont succédé depuis les années 80 entonnent la même plainte : des services éparpillés, jaloux de leurs prérogatives, sans cesse empêchés par les politiques, qui n’ont toujours pas fait de la prévention des attentats leur pierre angulaire. Car à vrai dire, les moyens et les personnels sont  mis la plupart du temps à la disposition de besognes inavouables : la surveillance du citoyen lambda et/ou celle de l’opposant politique. En France, la question politicienne aura toujours été au centre des actions de renseignement depuis le Rainbow Warrior. Depuis en effet, il s‘agit toujours de surveiller ses adversaires politiques, voire de détourner plus trivialement les services au profit des caprices du Prince : Mitterrand faisant espionner des midinettes en attendant qu’on les lui serve sur un plateau… Et c’était pas mieux à Droite, avec un Pasqua abusant du renseignement pour informer son Parti, voire contrer au sein de ce parti les démarches hostiles à sa personne… Si bien que la France a tardé à prendre au sérieux la menace islamiste, préférant surveiller ses propres citoyens, des cibles plus faciles… Nos fameux Guetteurs n’ont ainsi pas guetté grand-chose : dans l’essai, la liste est longue des ratés et des attentats commis en France sans qu’ils n’aient rien pu éviter. Depuis les années 2 000, la doctrine est ainsi restée la même : l’ennemi est intérieur, et c’est en gros le citoyen français… En outre, la figure type de l’officier de renseignement paraît ne pas avoir beaucoup évolué : non pas l’anglais James Bond, mais le barbouze, moitié truand, moitié préposé, à l’incompétence crasse et au sens civique aboli. Aujourd’hui, sous Macron, cette philosophie a de quoi inquiéter : la France s’est dotée de moyens très conséquents, mais le Big Data du renseignement se voit de nouveau affecté à la surveillance exclusive des citoyens : au passage, on apprend que la DCRI a vu ses missions s’élargir à la surveillance des manifs et des grèves… Au point que l’on se demande si les terroristes ne seraient pas les idiots utiles de l’état français. Alors certes, on mesure les progrès accomplis au niveau des moyens désormais à l’œuvre pour cette vaste entreprise de surveillance. La France a rattrapé sous Macron son retard en la matière. Mais voilà : la philosophie est restée la même : le renseignement ? Ça a sert à asservir les Peuples. Et c’est là tout ce qui devrait nous inquiéter…

Les Guetteurs – patrons du renseignement français, Alain Bauer, Marie-Christine Dupuis-Danon, Préface de Jean-Yves Le Drian, éditions Odile Jacob, mars 2018, 342 pages, 23 euros, ean : 9782738143198.

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 08:25

«Nous sommes au cœur d’une bataille dans laquelle la rage s’intensifie. Le futur de l’humanité dépend de cette bataille».

«Nous», mais «eux» également, nous rappelle John Holloway : les nantis, les 1%, les ultra riches et leurs sbires, leurs milices, leurs hordes. Une rage meurtrière dont on  mesure en France les effets à coups de LBD, de mains arrachées, de gueules cassées, de vies brisées. Une rage démentielle. «Une bataille de rages est en cours», la leur et la nôtre. La nôtre face à l’obscénité des inégalités, la violence des discriminations raciales, la violence de la destruction accélérée de la planète. Mais la nôtre ne peut faire oublier la leur : «Nous subissons (jour après jour) les offensives constantes d’un système prêt à tuer», qui tue déjà : Steve, Rémi Fraisse, Zineb Redouane… Leur rage a tué des millions de gens déjà, partout dans le monde. Elle a rallumé le vieux flambeau nazi. Une rage qui signe la contre-attaque du Capital après les vagues d’indignations des peuples en 2011. Une rage qui fut contrainte dans ces années-là d’atténuer les effets de la crise de 2008, parce que les puissants n’étaient pas prêts à nous affronter. Une rage qui a d’abord éprouvé sa force dans ce laboratoire du tragique que fut la Grèce. En Grèce «le rugissement des maîtres s’est fait entendre». Une guerre contre le Peuple y fut déclarée, avec la complicité de la social-démocratie, des socialistes, des centristes, toujours les mêmes, de Weimar à Hollande, prêts à nous jeter dans les bras du Capitalisme Totalitaire. Libérant le racisme, l’intolérance, pillant ce vieux fonds pourris de la politique pour y exhumer les antiques idées de l’extrême droite, encouragés par les médias à la solde des puissants, la classe politique à la solde des puissants, les syndicats à la solde des puissants, les intellectuels à la solde des puissants, les universitaires à la solde des puissants. Les intellectuels, oui, ou ce qu’il en reste, qui se complaisent partout à agiter l’ombre de la raison comme antithèse à notre rage, pour l’étouffer. Des universitaires qui agitent le minable bougeoir de leur rationalité déférente pour contrer cette rage légitime, la rationalité chétive que fustigeait Marcuse, la raison instrumentale que dénonçait Adorno, qui n’est en réalité que l’expression d’une réalité sociale obscène, d’une représentation de l’histoire où nous n’existons pas. Partout ces intellectuels ont avancé les pions des grands patrons : Trump, Johnson, Macron, Orban. Partout les grands patrons ont clopiné leurs calculs qui nous promettent Marion Maréchal Le Pen désormais, légitimée par une presse véreuse et une poignée d’intellectuels gourds. Et partout on ils ont brandi leur Dette qui nous mènera de l’enfermement à la tombe. Ne faisons pas l’autruche, le bras de fer engagé est terrible et nous ne savons pas si nous le gagnerons. Mais une chose est sûre : sans l’effort de tous, ils ont gagné déjà !

John Holloway, la rage contre le règne de l’argent, édition Libertalia, septembre 2019, traduit de l’anglais par Julien Bordier, 76 pages, 5 euros, ean : 9782377291045.

Partager cet article
Repost0
24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 08:29

Ce document est un scandale éditorial, dissimulé sous des apprêts populistes pour le coup. Une sorte d’attrape nigaud, le témoignage nauséabond d’un volontarisme naïf sinon niais, qui ne sait développer ses artifices sans se contredire vingt fois pour reconduire in fine cette morale rance fustigeant en l’homme une créature pleine de superbe et de vices… La conduite narrative de ce témoignage est telle, qu’on finit par se demander si l’auteur en est dupe ou non… Qu’on juge sur pièce : l’ouvrage s’ouvre sur le sacrifice (l’assassinat devrait-on affirmer) de pauvres gens pris au piège de l’incendie de leur immeuble vétuste, le 14 juin 2017 : celui de la tour Grenfell, à Londres, dans un quartier défavorisé. Theresa May était alors au pouvoir et ne se souciait guère du sort des plus démunis. Au lendemain de l’incendie, qui émut bien évidemment une presse nauséabonde en quête de gros titres, une foule de pauvres descendit dans la rue pour hurler sa colère et demander des comptes, n’obtenant que le mutisme des dirigeants et la curée des grenades balancées par les cops. Quelques mois plus tard, l’enquête révéla que le feu s’était propagé à une vitesse ahurissante parce que les matériaux utilisés, bons marchés, n’étaient pas conformes à la législation en vigueur…  Par souci d’économie, on avait construit pour les foyers modestes une tour inflammable… Or, depuis des années, les locataires de la tour en signalaient le danger. Mais non. Rien. «Un drame», s’excusait la journaille libérale. Un simple, navrant, drame. Darren McGarvey démonte bien dans cette seconde et dernière préface les mécanismes structurels qui font que les pauvres sont exposés à ce type d’agression, à cette criminalité de classe et qu’au fond, c’est tout le système néolibéral qui en est la cause, mais il conclut sur la responsabilité des citoyens et la nécessité, pour chacun d’entre nous, de faire individuellement l’effort de «s’en sortir» ! Dans les dernières pages, il ajoute même que «l’acte le plus radical que l’on puisse commettre», c’est de «se changer soi-même», plutôt que de s’en prendre bêtement au «système»… Fort de son expérience d’alcoolique et de drogué, qui a su s’en sortir par la force de sa seule volonté, puisant aux morales les plus répressives du siècle, c’est cette volonté individuelle qu’il prône pour issue à un système dont pourtant, quelques pages auparavant, il nous montre qu’il est une machine à broyer toute émancipation… Il va même jusqu’à dénoncer le danger des mouvements sociaux, qui ouvrent à la dérive des fanges extrémistes ! On croit rêver ! Ou cauchemarder, quand on découvre sous sa plume son contentement de voir les multinationales, Microsoft, Apple, Coca Cola, «s’engager en faveur de la justice sociale» ! Certes «devenir acteur à part entière de nos choix» commande l’engagement de chacun auprès de tous, dans la lutte forcément féroce contre un système dépourvu de scrupules et dont, une centaine de page avant sa conclusion réactionnaire, il montre pourtant le vrai visage : évoquant le quartier miséreux de Pollok, où il a grandi, l’auteur rappelle l’action du mouvement «l’état libre de Pollok» qui, pendant dix ans, arma la lutte des habitants du quartier pour les aider à recouvrir leur dignité. Des activistes sociaux, des écolos, qui aidèrent les habitants à reprendre en main leur vie en investissant et en récupérant les espaces publics, les friches industrielles, les écoles abandonnées, les bâtiments laissés à l’état de ruine pour en faire des logements, des centres d’éducation, des foyers sociaux, des restaurants populaires, jusqu’à l’intervention des bulldozers protégés par une répression barbare de la police qui, avec ses grenades et ses fusils mutila et tua pour dégager la place et la livrer à des promoteurs sans scrupules qui en firent leurs choux gras. On se demande en fin de compte qu’elle peut être l’utilité d’un tel ouvrage, sinon celui d’en appeler à une morale réactionnaire dont le seul horizon est de tuer dans l’œuf toute contestation sociale organisée !

Darren McGarvey, Fauchés, Vivre et mourir pauvre, éditions Autrement, traduit de l’écossais par Madeleine Nosalik, mars 2019, 336 pages, 19.90 euros, ean 9782746752559.

Partager cet article
Repost0
20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 06:44

Un document plutôt qu’un libelle, une polémique salutaire plutôt qu’un essai. Et certes, un titre provocateur. Encore que : une écrasante majorité de blancs refuse de reconnaître l’existence d’un racisme «blanc» structurel. C’est là le point de crispation de tout débat du genre. Pourtant… Qu’est-ce que le privilège blanc, sinon celui de vivre en toute tranquillité sans les conséquences négatives du racisme ? Celui de vivre confortablement sans craindre de voir son avenir hypothéqué à cause de la couleur de sa peau, celui de vivre sans avoir à pâtir de «la mémoire de la violence subie par ses ancêtres en raison de leur couleur de peau». Qu’est-ce que le privilège blanc, sinon celui de «ne pas être exclu du grand récit de l’humanité» ? Le concept, au fond, n’invite-t-il pas tous les blancs à s’interroger sur leur complicité passive dans l’existence d’un racisme latent structurel ? N’existe-t-il pas du reste, derrière le refus de s’interroger en ces termes, quelque complaisance suspecte devant les inégalités raciales ? Des inégalités encore une fois «structurelles», dont nous, «blancs» bénéficions au détriment des autres. Des inégalités telles que, quelle que soit sa condition, chaque «blanc» se voit investi d’un pouvoir que, s’il en ignore aujourd’hui et la réalité et la portée, à tout moment, l’Histoire peut lui révéler… Car le racisme est une question de pouvoir, de pouvoir qui sait organiser les conditions structurelles qui permettent qu’une telle situation se reproduise… Et précisément, la différence entre le racisme blanc et les autres, c’est qu’il aura été le seul à disposer d’un pouvoir massif, «universel», de destruction systématique et de masse des sociétés autres que la sienne, pour son seul profit.

Qu’on y songe. Et Reni Eddo-Lodge de documenter cette fois scientifiquement son témoignage. Prenons le passé esclavagiste de la civilisation «blanche»… L’empire britannique s’est construit, au bas mot, sur 270 ans d’esclavagisme… 270 années d’institutionnalisation de ce commerce… 270 années de richesses rationnellement accumulées par les blancs, pour les blancs, distillées dans toute la société, de haut en bas, au profit des seuls blancs… 11 millions de travailleurs noirs commercés, sans salaire… La lecture des registres tenus par les sociétés négrières donne la nausée, tant ils ressemblent à ces bilans comptables aseptisés des sociétés d’aujourd’hui. Un système qui générait des préposés chargés de rationaliser l’agencement des esclaves dans les soutes afin de ne pas démultiplier les traversées. 11 millions d’êtres humains contraints de survivre durant ces traversées, trois mois dans leurs excréments. Une marchandise que des assureurs garantissaient, les mourants jetés par-dessus bord occasionnant leur remboursement. Un système qui alla jusqu’à penser les bénéfices que l’on pouvait retirer de la reproduction des femmes réduites à l’esclavage, industrialisant cette reproduction en batterie, comme les poulets aujourd’hui. Mieux, promouvant le viol des esclaves par leurs propriétaires comme plus efficace que la reproduction entre esclaves… Un système qui, lorsqu’on dut l’abandonner (1833 pour l’empire britannique), sut faire voter des compensations financières pour dédommager le manque à gagner des esclavagistes… 46 000 citoyens britanniques reçurent ainsi des chèques pour pallier à leur manque à gagner. Rappelons qu’en France, la loi Taubira votée en 2001 prévoyait des réparations aux descendants des esclaves noirs. Mais l'article qui l'énonçait fut écarté en commission des lois, alors qu'en 1849, au lendemain de l'abolition française de l'esclavage, des indemnités furent votées... au bénéfice des anciens propriétaires d'esclaves...

C’est de cela que l’on parle. D’une injustice qui aura traversé les siècles. Est-ce trop loin dans le temps ? Les petits-enfants des esclaves noirs offrirent pour une bouchée de pain leur chair aux canons de 14-18. C’est toujours trop loin ? En 1958, de grandes émeutes succédèrent aux ratonnades perpétrées par les Teddy Boys dans le quartier de Nottingham, à Londres, avec la bénédiction de la police. C’est encore trop loin ? En 2002, le rapport remis (enfin), pour clore cette affaire, affirma qu’en fait il ne s’agissait pas de racisme, mais de «hooliganisme» et de bandes rivales… L’incroyable déni de la société britannique s’y étalait en gras... C’est encore trop loin dans le temps ? En 2015, l’ouverture partielle des archives concernant la vie des quartiers difficiles révélait le refus de l’état de reconnaître sa responsabilité face aux difficultés que rencontraient ces quartiers et, mieux encore, affirmait que «tous les efforts visant à améliorer les quartiers sont vains»… Pourquoi cela n’a-t-il pas fait scandale ? Pourquoi préfère-t-on agiter le chiffon du racisme américain, plutôt que de voir celui qui, structurellement, organise nos sociétés européennes ?

Les organise-t-il du reste ? Nombreux en doutent. On serait même tenté de dire, à la lecture d’un tel ouvrage, que par exemple cela ne nous concerne pas, que ce libelle n’interroge que l’espace britannique, que la couleur de la peau n’est pas vraiment un problème en France –parlez-en à Frantz Fanon... Ou bien, pour se défaire de tout jugement sur la chose, d’aucun affirmera qu’il faudrait lui démontrer, comme le livre semble le sous-entendre, que ce racisme de la peau mate est constitutif de la civilisation judéo-chrétienne. Qu’il faudrait donc commencer par démontrer, à tout le moins, le caractère racialiste de cette dernière. Vraiment ? Que l’on s’y arrête donc une seconde fois : quid du privilège systémique dont chaque blanc est pourvu, à sa naissance ? Que penser d’une expérience telle que la couleur de ma peau (blanche) est la norme inconsciente de ma conception d’être humain ? Que penser de ceux qui jouissent du luxe de n’avoir jamais à s’interroger sur la couleur de leur peau ? Que penser de ceux qui ont le privilège de pouvoir faire l’économie d’une réflexion sur ce que cela signifie, historiquement et en termes de pouvoir, d’être blanc ?

Le racisme structurel avance masqué, nous dit Reni Eddo-Lodge. Il est en outre surtout le fait des classes instruites, ajoute-t-elle, de celles qui refusent toute responsabilité dans les actes civilisationnels passés. Vous avez bien lu : «civilisationnels», parce que le racisme tel qu’il s’exprimait dans la philosophie des colons, exprimait bel et bien la volonté d’un progrès civilisationnel… sinon moral… Un racisme camouflé en bonne conscience donc. Qu’aurions-nous à nous reprocher au juste ? La traite négrière ? J’entends déjà le concert des récriminations : est-ce qu’on y est pour quelque chose, dans la France d’aujourd’hui ? Et s’il faut encore demander pardon, n’est-ce pas l’affaire de l’état, plutôt que la mienne ? Choisir de ne pas voir la race, nous dit Reni Eddo-Lodge, n’aide pas à déconstruire les structures racistes profondément inscrites dans la conscience de chacun. Car peut-on sérieusement fermer les yeux sur l’injustice qui jour après jour s’exerce sous couvert de la couleur de la peau ? Qui peut, au demeurant, n’avoir pas à s’en inquiéter, sinon les blancs ?

Mais au fait, à quel moment de votre vie avez-vous compris que votre peau était blanche ?

Le racisme renforce le pouvoir de sécurité du blanc, nous dit l’auteure : il préserve sa domination silencieuse. «Le confort du privilège blanc lui fait oublier qu’il fait partie de la majorité». Et que cela l’autorise à mener une vie confortable, loin des tasers de la police, voire, depuis le canapé de son salon, en faux champion de la liberté d’expression, à s’indigner des excès des antiracistes plutôt que d’examiner sa propre complicité passive dans le maintien d’un système profondément injuste.

L’ouvrage de Reni Eddo-Lodge interroge ainsi ultimement la responsabilité de chacun. Cette complicité passive de chacun devant l’énormité du racisme dont on parle et dont la France, à travers la répression nourrie depuis des décennies contre les enfants des cités, montre bien qu’elle n’en est pas exempte…

Une répression sur laquelle nous n’avons cessé de fermer les yeux… Nous sommes devenus insoutenables… A un point tel, qu’aucun d’entre nous ne peut faire l’économie d’un examen de conscience. Il en va des fondements éthiques de la responsabilité individuelle : il est simple de laisser s’organiser au loin la nécessité d’une responsabilité collective pour prendre soin des effets systémiques du racisme dont on parle. Mais cette réponse sera-t-elle «globale», à contourner l’adhésion de chacun ? N’est-ce pas la réflexion sur notre responsabilité sociale qui est en jeu, là ? Comment créer des collectifs solidaires, si l’on se refuse à imputer aux sujets que nous sommes, chacun d’entre nous, la responsabilité de cette situation globale ? Si la responsabilité morale de chacun ne peut être qu’intime, intérieure, aucune instance n’étant en droit de me demander un examen de conscience, alors quid du collectif ? Comment la responsabilité morale de chacun pourrait-elle ne se situer qu’au niveau du jugement de valeur ? Les crimes liés au racisme blanc ne sont-ils imputables qu’à la seule causa proxima ? Mais qu’est-ce qui les rend possible, sinon notre coupable silence ? On le voit aujourd’hui avec la violente répression qui s’abat sur les Gilets Jaunes : c’est ce silence des autorités et des médias  qui les rendent possibles. C’est l’omerta du pas responsable qui les rend si dangereusement possibles. La violence faite aux jeunes des cités, la violence faite aux manifestants Gilets Jaunes place chaque citoyen face à des dilemmes éthiques. Et face à ces dilemmes, l’irresponsabilité, l’impuissance, le renoncement, l’acceptation résignée du monde tel qu’il va, ne peuvent satisfaire les conditions de la vie publique. Se retrancher derrière le fait que ces actions, nous ne les avons pas commises, est insuffisant. Il n’y a pas de « nécessité mystérieuse œuvrant derrière le dos des hommes, affirmait Hannah Arendt dans son article Responsabilité et jugement (1964) : le sentiment de responsabilité morale devant les crimes que nous n’avons pas commis est de ceux qui fondent l’entrée de l’homme en politique, au sens noble du terme : c’est le lieu même où réside le politique. Hannah Arendt fustigeait ceux qui se souciait avant tout de « protéger leur âme », en déniant toute responsabilité dans l’accomplissement de la Shoah par exemple. «Ce qui est importent dans le monde, ajoutait-elle, c’est qu’il n’y ait pas d’injustice» Peu importe qui la subit, mon devoir est de l’empêcher» (Arendt, 1964). Comment ne pas voir que la misère du monde s’inscrit dans le prolongement de ce racisme blanc qui a perpétré la colonisation au sortir de l’esclavage, et des inégalités raciales après la colonisation ? Comment détourner les yeux ? Seule l’aptitude individuelle à se sentir concerné valide l’effort de lutter contre ce racisme structurel : la responsabilité collective ne nous engage pas. Le pardon de l’état ne nous engage pas.

 « Le préjugé de couleur… Je voulus rationaliser le monde, montrer au Blanc qu’il était dans l’erreur… Les scientifiques, après beaucoup de réticences, avaient admis que le nègre était un être humain ; in vivo et in vitro le nègre s’était révélé analogue au Blanc : même morphologie, même histologie. La raison s’assurait la victoire sur tous les plans… Mais je dus déchanter… » Frantz Fanon (Peau noire, Masque Blanc, 1952).

A quoi il ajoutait :

«Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle ? Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la culpabilité dans les âmes ? La douleur morale devant la densité du passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.»

«Il n’y a pas si longtemps, la Terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cent millions d’hommes et un milliards cinq cent millions d’indigènes » (Jean-Paul Sartre, préface de Les Damnés de la Terre). Le Blanc est demeuré, en pleine chaire noire, le front commun des honnêtes gens qui ne trouvent rien à redire à cette incommunicable part d’une expérience qui ne sera jamais la sienne…

Reni Eddo-Lodge, Le Racisme est un problème de blancs, éditions Autrement, traduit d el'anglais par Renaud Mazoyer, septembre 2018, 19.90 euros, 296 pages, ean : 9782746747371.

Partager cet article
Repost0
18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 09:44

Réfugiée, Hannah Arendt le fut et le raconte, l’analyse et nous surprend par la conclusion qu’elle apporte à sa réflexion. Elle s’y adonne au nom de tous ceux qui ont été contraints de fuir leur pays d’origine. Au nom de tous ceux qui ont été contraints d’opter pour un nouveau départ. Ailleurs. Et par optimisme. Au nom de ceux qui ont tout quitté par optimisme. Confiance en l’être humain : ailleurs, nécessairement, les hommes devraient pouvoir s’entendre, non ? Mais elle raconte surtout ce qu’il en coûte d’abandonner la familiarité de la vie quotidienne. Ce qu’il en coûte de perdre son environnement, ses proches, ses amis, son travail, mesurant ligne après ligne ce qu’il lui en a coûté d’émigrer. Perdre sa langue, c’est-à-dire le «naturel» de ses réactions, «la simplicité de ses gestes». Avec au bout parfois pas même l’espoir de trouver sa juste place dans la société d’accueil. En outre, en arrivant sur le sol qui l’hébergeait, elle dut accepter l’énorme sacrifice qu’on exigea d’elle : celui d’oublier. Jusqu’à «ces histoires de camps», trop culpabilisantes pour qu’on tolérât leur rappel. Comme tant d’autres, exister ailleurs commandait d’oublier. De retrancher. Pour construire cet avenir incertain que le monde avait à proposer. Retrancher et arborer sa reconnaissance. Un devoir moral. Et Hannah Arendt de démontrer combien cet impératif d’optimisme est dangereux : nombre de réfugiés y succombent, aboutés qu’ils sont à leur fragilité que le devoir d’optimisme ne peut tolérer. De sorte que ne s’offre aux réfugiés, la plupart du temps, qu’une liberté négative : non seulement le réfugié doit se battre nuit et jour pour s’arracher au flot des vagabonds, mais, sommé jour après jour de justifier son existence dans le pays d’accueil, il doit lui manifester sa soumission, en réalité, plutôt que son adhésion. Et Hannah Arendt de rappeler son expérience du camp français de Gurs, où elle fut un temps enfermée, sommée d’accepter d’y vivre comme «prisonnière volontaire», soumise aux caprices d’une administration délirante. Gurs… Les premiers prisonniers volontaires de l’Histoire contemporaine... Emprisonnée parce que juive allemande… Des réfugiés, nous dit Hannah Arendt, on attend qu’ils renoncent à leur identité. Ils ne le doivent pas, affirme-t-elle : ils sont l’avant-garde d’une possible souveraineté de l’humanité. Qu’ils conservent plutôt cette identité plutôt qu’il ne l’aplanisse sous les artifices de la loyauté : c’est autant le pays hôte qu’eux-mêmes qu’ils enrichiront.

Hannah Arendt, Nous autres réfugiés, Allia, janvier 2019, 44 pages, 3.10 euros, ean : 9791030410211.

Partager cet article
Repost0
12 septembre 2019 4 12 /09 /septembre /2019 08:22

C’est l’histoire d’une chanson. De celles qui vous donnent des frissons, qui lèvent les foules, qui soulèvent les peuples et renversent les dictatures. D’une chanson portugaise, alors que la dictature dure depuis plus de 40 ans. 1970. Tout semble figé. Le Portugal est enfermé dans son XIXème siècle. 25% d’analphabètes. Un chômage monstrueux, une espérance de vie du Tiers-Monde. Pas de sécurité sociale. La misère partout. Le Peuple liquéfié. L’émigration, massive. En 68, Marcelo Caetano a remplacé Salazar. Rien ne change. Pourtant çà et là surgissent des manifestations. Courageuses. Réprimées dans le sang. Mais ils sont de plus en plus nombreux à redresser la tête. Il ne manque qu’un souffle. Qui se fait attendre : en 74, la dictature semble invincible. Lisbonne bruisse pourtant de rumeurs. Quelque chose se prépare, on le sent, l’atmosphère est électrique. Mais le pouvoir ne tremble pas : il sait mater les foules. Il en a acquis l’expérience depuis plus de 40 ans. Ce qu’il ne voit pas, c’est qu’en son sein même l’édifice vacille. Loin tout d’abord : à des milliers de kilomètres du Portugal. L’Afrique se crispe. Exige son indépendance. Pays après pays, tout l’édifice colonial est mis en péril. Or, dans les années 60, le Portugal s’est engagé dans une guerre coloniale d’un autre temps : il s’est lancé à l’assaut du Mozambique, de l’Angola, de la Guinée, de toute l’Afrique australe dont il se propose, fort de son expérience, de mater les révoltes. Les africains se rebellent, contraignent les portugais à envoyer toujours plus de troupes. On compte alors quatre fois plus de portugais engagés en Afrique que d’américain au Vietnam ! 74. Les américains se retirent justement du Vietnam. Caetano s’entête. Invente des bataillons disciplinaires pour y envoyer les fortes têtes cultivées. Des jeunes gauchistes. C’est l’erreur fatale qu’il commet. Instruits, ils s’y retrouvent vite officiers. La guerre est absurde, ils en répandent l’idée que les soldats reprennent vite : la réalité est têtue. Les soldats commencent à se structurer sous la houlette de ces jeunes capitaines. 1973. Trente-six d’entre eux se réunissent à Evora. Ils viennent de tous les corps d’armée. Ils veulent renverser le régime. On se rappelle de Carvalho, moins des autres. Mais en mars 74, Vasco Lourenço est arrêté. De Carvalho prend la tête de la conspiration. Le Général de Spinola rejoint les séditieux. Caetano le limoge. Le 16 mars, à 4h du matin, le 5ème régiment d’infanterie de Caldas de Rainha marche sur Lisbonne. Cette première tentative échoue. Les capitaines rédigent en secret un programme politique. Mais ils savent que la clef de la victoire sera la communication. Il faut s’emparer des médias, le Peuple est prêt. Ils s’y attellent. L’idée, c’est qu’il faut également pouvoir, le jour J, prévenir toutes les unités du soulèvement au même moment, déclencher partout sur le territoire portugais l’insurrection. Les discussions s’engagent. Le signal sera une chanson. Sur la radio portugaise. Que l’on programmera le 25 avril 1974 à minuit. D’ici là, tous les libraires portugais se liguent pour participer à la conspiration et relayer l’information vers les camps militaires. Le choix de la chanson, tout comme de l’émission dans laquelle la diffuser n’a pas été immédiat. On décide finalement que le signal passera dans l’émission culte «Limite», d’une radio catholique d’état où souffle encore un très léger vent de liberté malgré la censure. Et quelle censure : le programme doit être avisé en amont et en direct par des censeurs, chaque chanson, chaque musique, chaque parole… Les capitaines ont songé à un chant de José Afonso : Cantigas do Maio. Mais la censure veille. Finalement, on opte pour Grândola vila Morena, du même Afonso, qui sera précédée de la lecture de la première strophe de la chanson : «Terre de fraternité, c’est le peuple qui commande»… à Minuit et vingt minutes précises. On connaît la suite : une chanson pour amorce, une fleur pour emblème, l’œillet, et la Révolution s’emballe. La Police politique n’y a vu que du feu, bien qu’à minuit, le censeur présent dans le studio se soit posé la question. Le chant semble anodin, qui vante la beauté d’un petit village Portugal quelconque. Le terroir, quoi de plus rassurant aux yeux d’une dictature ? Mais il se rappelle que le 29 mars, lors d’un concert autorisé jusqu’à minuit, une foule immense avait repris ce chant pendant trente minutes à la toute fin du concert… Un chant qui rassemble. Un chant capable de soulever les foules, de parler au cœur de chacun, de porter chacun au-devant d’autrui, une vraie force incitant les gens à bouger, à se soulever, un chant concentrant toutes les valeurs universelles d’une humanité en quête de dignité, de liberté, d’égalité... Le chant souleva tout le Portugal comme un seul homme. C'en était fini de la dictature.

Mercedes Guerreiro, Jean Lemaître, Grândola vila Morena, édition Otium, collection Paroles, septembre 2019, 120 pages, 15 euros, ean : 9791091837170.

Partager cet article
Repost0
24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 10:47

Texte publié le 28 novembre 1888… Octave Mirbeau s’étonnait alors qu’un farceur élu pouvait espérer tromper encore le corps électoral… Et l’électeur donc, ce «martyr improbable»… Le prétendu droit de vote, analysait-il, n’offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes… Car à la vérité, le droit de vote, quand on en analysait de près le fonctionnement et non seulement le principe, n’était qu’une fabrique à consensus et à résignation. Or pourtant, Octave Mirbeau s’était limité à la compréhension du geste de l’électeur réfléchi, celui qui savait expliciter sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Mais même celui-ci, s’interrogeait-il, comment le découragement, voire la honte, ne le touchaient-ils pas ? Aucune élection ne lui servirait donc jamais de leçon ? Cela, Octave Mirbeau l’écrivait en 1888. Analysant avec une incroyable lucidité le rôle que la presse allait tenir dans ce dispositif : machine «payée pour avoir la peau de l’électeur»… Une presse qui en effet, n’a cessé depuis d’avoir notre peau. En 1888, beaucoup invectivèrent Octave Mirbeau, qui déjà avait compris comment allaient fonctionner toutes nos prétendues républiques. Déjà il avait pointé le «déshonneur collectif» dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu’était la vocation de  toute république : celle de nuire gravement à la démocratie. Et Octave Mirbeau de l’illustrer à travers l’insupportable ton («Moi») que les présidents prenaient pour parler de «Nous»… Déjà l’exaspérait cette arrogance «bonapartiste». Et déjà Mirbeau avait découvert que parmi les appareils répressifs de l’état, le plus puissant était sans doute celui de la fabrique d’opinion : la presse qui depuis n’a cessé de nous faire croire qu’elle était «libre» voire, plus crapuleusement encore, le levier indépassable et la garantie solennelle de nos libertés collectives…

Exister, c’est résister, insistait Octave Mirbeau. La République n’est qu’une illusion, affirmait-il, un système toujours moribond qui ne tient que par la force de sa presse et de sa police. Une fiction, au sein de laquelle le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité y est recevable. Mieux, parce qu’on n’en était encore qu’au balbutiement d’un régime qui cherchait moins à suppléer à ses carences qu’à les masquer, Octave Mirbeau  avait compris que la bureaucratie de l’état, qu’il ne fallait en aucun cas confondre avec l’idée de fonction publique, était l’instrument légué par Napoléon pour soumettre les peuples et que c’était cet instrument qu’il fallait  protéger coûte que coûte, pour vider à tout jamais la démocratie de son dangereux sens. Il voyait dans cette bureaucratie, avec la presse et en dernier recours la police, l’avancée la plus probante de l’état autoritaire, seul capable de vraiment menacer l’intégrité de la société civile, son unité, son avenir. L’état bureaucratique, au fond, n’avait d’autre objectif que celui-là et celui de se survivre à lui-même. Et pour cela, on l’avait armé de l’idée d’intérêt général, fossoyeuse de celle de Bien Commun. Si bien que par la suite, reprenant ses analyses, un Brecht pourra en effet affirmer sans l’ombre d’un doute que la dictature n’était pas le contraire de la démocratie républicaine, mais son évolution normale. Les élections ne relèvent pas de la politique : elles ne sont que comédies, qui  d’élection en élection n’ont vocation qu’à se transformer en tragédie.

La grève des électeurs, Octave Mirbeau, Editions de l’Herne, 05/03/2014, 7.50 euros, ean : 978-2851972705.

Réédité par les éditions La part commune en janvier 2017, 5.90 euros, 68 pages, ean : 9782844183330.

Partager cet article
Repost0
14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 08:10

Revue des praticiens de la santé créée en 1975, la revue se veut un outil de réflexion au carrefour des questions sociales, politiques, scientifique et philosophiques, éclairant la problématique du soin. Or, déjà en 2017, les animateurs de la revue tiraient la sonnette d’alarme, observant que le renversement des priorités, articulé par la marchandisation des patients et des maladies, causait des dommages irréversibles au vivre ensemble. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au-delà des revendications légitimes des personnels de santé : c’est le Bien Commun que l’on attaque, avec des dommages chaque jour sensibles sur la santé des personnes. Déjà la revue dénonçait la logique de segmentation des actes médicaux en milieu hospitalier et cette approche comptable qui saucissonne les patients pour les traiter organe par organe, sans jamais répondre à la globalité de l’expertise médicale. Déjà la revue affirmait qu’au-delà du malaise hospitalier, la médecine généraliste elle-même allait être touchée par ce changement de paradigme qui corrélait la segmentation des actes au revenu des médecins. «Les soignants se sont laissés dépossédés de l’essence du soin, affirmait les rédacteurs de Pratiques, ils se sont inclinés devant la rentabilité exigée qui a profondément dégradé leur propre estime de leur travail». Et d’en appeler à la Résistance, sinon la révolte, pour rien moins que «sauver les métiers de la santé», «une révolution à laquelle il est urgent de s’atteler». Résistance donc, tant le choix d’accompagner l’homme souffrant n’est pas un choix pris à la légère. «La santé est un état de résistance, écrivait Marc Jamoulle, à la maladie, à la violence, à l’exploitation, à la mal bouffe, à la pollution, aux conditions de logement désastreuses, aux marchés pharmaceutiques, à la marchandisation de la santé et donc à une conception néolibérale de la médecine». Et de conclure que les professionnels de la santé devaient entrer en résistance et aider leurs patients eux-mêmes à entrer en résistance. Toute la grandeur de la médecine est là au fond, dans cette humanité que les néolibéraux voudraient lui arracher. Dans cette dimension éthique du soin que l’on voudrait éradiquer et qui déjà fortement atteinte, ouvre à cette «double peine» dont parle Sylvie Olivier, «pour les patients comme pour les soignants». Il faut lire et méditer l’article de Jean-Philippe Pierron, affirmant d’emblée que «la relation de soin, dans sa dimension éthique profonde, est une confiance» entre deux individus, sur fond de compétence et de «consentement éclairé au soin». Il faut lire cet article, parce qu’au-delà des attaques que notre système de santé subit et qu’il décrypte avec pertinence, c’est tout un modèle de société qu’il éclaire : que le soin soit devenu en France une industrie de la santé, justiciable de la seule rationalité économique où «le nombre (a remplacé) la Loi» comme fondement des obligations entre les hommes montre bien ce vers quoi nous avançons : une société sans Loi. Et ce, dans toutes les dimensions du non-vivre-ensemble : ce que nous propose l’état, c’est une fiction, du genre dystopique, qui a fini par placer la Loi sous l’égide du calcul. Rien d’étonnant alors à ce que dans la santé, les techniques de gestion aient pris le pas sur celles du soin, transformant les hôpitaux en machines numériques dont la vocation est d’œuvrer jour après jour au lissage des nombres pour conforter leur performance économique et le soumettre au seul horizon qui vaille dans cette société de discorde : la rentabilité financière. Seuls des indicateurs mathématiques pilotent la relation soignant-soignés, contraignant à classer les hôpitaux par leurs activités de production, en attendant leur cotation en bourse. Au final, c’est l’humain qui est de trop dans cette société marchande…

Essence et sens du soin, Pratiques n°78, juillet 2017, 18 euros, 96 pages, ean : 9782919-249275.

https://pratiques.fr/-Pratiques-No78-Essence-et-sens-du-soin-

Partager cet article
Repost0
27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 12:21

Le titre fait allusion aux huit années qui, en 1890, aux Etats-Unis, ont vu fleurir la période de « Reconstruction », suivie de celle de la « Rédemption », à savoir : l’installation de la tyrannie en Caroline du Sud. Soit une première époque qui s’étend de 1863 (abolition de l’esclavage par Lincoln), à 1877, qui vit les « noirs » participer à la vie politique, avant que les états du Sud n’acceptent de rallier ceux du nord qu’à la condition d’inscrire dans la Constitution les lois ségrégationnistes de Jim Crow. Deux périodes donc au cours desquelles on vit d’abord, vers la fin de la Guerre de sécession, l’état-major envisager d’enrôler massivement des «noirs», qui se révélaient de très bons soldats. Pour ceux du Sud, c’était miner leur idéologie raciste. Ils redoutèrent également comme la peste l’entrée des «noirs» dans l’Administration publique, et vécurent dans l’angoisse et la haine ces huit années au cours desquelles ces mêmes «noirs»  se révélèrent de bons gestionnaires… Un bon gouvernement «noir» ? Ils ne purent jamais l’admettre… L’auteur fait le parallèle avec l’Administration Obama, qui resta 8 années au pouvoir. Obama était un Conservateur bien entendu, et non ce progressiste que la gôche bobo française a bien voulu voir en lui. Un politicien qui, d’après l’auteur, facilita l’intégration des «noirs» au mythe américain, du moins leur adhésion. Or, c’est ce que redoutaient le plus les «blancs» : cette respectabilité «noire» qui remettait en cause l’idéologie blanche sur le caractère servile des «noirs»… Aux yeux de l’auteur, l’élection de Trump a relevé du même mouvement de «Reconstruction-Rédemption», révélant in fine l’incapacité «blanche» a renoncé à son mythe de supériorité. Ce que Obama, même conservateur, menaçait, c’était le suprématisme blanc, constitutif du récit blanc américain. Obama inspira tout bonnement la peur et c’est cette peur «blanche» qui porta au pouvoir Trump. C’est «le bon gouvernement noir» qui eut pour résultat d’exacerber le suprématisme blanc. Tout le recueil d’essais est articulé par cette thèse. En fait une série d’articles publiés tout au long du mandat Obama, pour le mettre en garde. Et qui nous intéressent en ce qu’ils décrivent un racisme des élites plus redoutable que la haine primaire des catégories populaires : les élites ont massivement plébiscité la thèse selon laquelle les «noirs» n’avaient pas joué un rôle politiquement significatif dans l’histoire américaine. Ainsi l’ère post-raciale n’a pas eu lieu avec Obama. Au contraire même : les huit années d’Obama ont renforcé le mauvais traitement subi par les «noirs» aux Etats-Unis depuis plus de trois siècles : en 2010, le tiers des hommes «noirs» était passé par la case prison… La famille «noire» vit plus que jamais à l’ère de l’incarcération de masse. Sans doute parce qu’Obama s’est rallié à l’idée de l’innocence «blanche», pour assurer sa survie politique. Idéologue de la suprématie blanche, toute l’existence politique de Trump n’aura tenu qu’au fait qu’il y avait eu avant lui un président «noir»… Un président «noir» porté en outre par un furieux mépris de classe, provocant à loisir le "tribalisme blanc" dans sa rébellion contre la prétendue supériorité morale des élites. Mais, nous rappelle l’auteur, c’est un pouvoir suicidaire que celui de Trump, qui «amène l’humanité au bord de la destruction».

Huit ans au Pouvoir, une tragédie américaine, Ta-Nehisi Coates, traduit de l’américain par Diana Hochraich, édition Présence Africaine, septembre 2018, 304 pages, 24.90 euros, ean : 9782321013617.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : La Dimension du sens que nous sommes
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories