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19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 04:15
 
hollande-copie-1.jpgLa France relève désormais de catégories fictionnelles. 
Comment ne pas reconnaître, en effet, le caractère imaginaire des objets qui nous sont proposés pour "faire France" ?
«Je dois changer la réalité (…). Nous sommes responsables de cette perte de repères et de sens. (…) Ma priorité, c’est l’emploi. (…) Notre responsabilité, ce n’est pas de vendre de l’illusion mais de rendre l’espoir. (François Hollande, premier éditorialiste de France, le 18 septembre 2014)
karl-kraus.jpgObservez les "grands" médias emboîter le pas à cette fiction sordide. Mesurez leur degré de compromission à leur mouillage dans une pseudo réalité sociale tronquée. Relevez les indices textuels (pour faire savant) de la fictionnalité de cette actualité. Le moins qu’on puisse dire, c’est que si le roman déploie tout une série de stratégies textuelles pour favoriser l'illusion référentielle, la société politico-médiatique en fait autant. Voyez comme elle produit cette fiction, goûtez la merveilleuse manipulation d’une vraie crise dont les conséquences ne portent que sur les plus démunis. Ecoutez Monsieur 20 heures à sa télévision, déversant ses mensonges dans une énonciation impeccable, escamotant les indicateurs qui pourraient faire sens. Que dire de ces bouffées énonciatives, sinon qu’elles jouent crapuleusement de l’effet de réel, mais que dans le même temps, c’est typiquement bâtir une fiction qui n’articule qu’un récit vandale.  
Que conclure de cette journaille, comme l’appelait Karl Kraus, l’aboyeur autrichien, et du rôle essentiel qu’elle joue dans l’entreprise de démolition généralisée des populations françaises ? Rien, sinon qu’une caste acquise au maintien de l’ordre néolibéral précipite la France dans son chaos balourd. Aujourd’hui, la société politico-médiatique est une vaste conspiration contre toute espèce de vie sociale. Il nous faudrait reprendre les leçons d'un Kraus, à qui j’emprunte la formule, pour nous en sauver. A Kraus qui ne cessait d’alerter ses compatriotes, dans l’Allemagne des années 1930, sur la maîtrise gagnée par les nazis dans l’art de "faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison…". Kraus qui ne cessait de pointer l’horizon de cette entreprise de crétinisation : nous faire perdre le sens des réalités. Car lorsque le discours public ne sert qu’à proférer avec aplomb des arguments spécieux ou à rendre honorables des idées ignobles, ce qu’il y a au bout, c’est la mort collective.
 
 
Œuvres de Karl Kraus :
 Les Derniers Jours de l’humanité — version intégrale, Agone, 2005
 Troisième nuit de Walpurgis, préface de Jacques Bouveresse, Agone, 2005
 Les Derniers Jours de l’humanité — version scénique, préface de Jacques Bouveresse, postface de Gerald Stieg, Agone, 2000
 La Boîte de Pandore, introduction à des textes de Frank Wedekind, Ludd, 1995
 La Littérature démolie, essais, préface d’Elias Canetti, Rivages, 1993
 Cette grande époque, essais, préface de Walter Benjamin, Rivages, [1993], 2006
Dits et contre-dits, aphorismes, Ivréa, 1993
La Nuit venue, aphorismes, Ivréa, 1986
Pro domo et mundo, aphorismes, Ivréa, 1985
 
Essais (sélectifs) sur Karl Kraus :
Karl Kraus, Cahiers de L’Herne, 1975 [épuisé],
Schmock ou le Triomphe du journalisme : la grande bataille de Karl Kraus, Jacques Bouveresse, Seuil, 2002
L’Universel reportage et sa magie noire. Karl Kraus, le journal et la philosophie, André Hirt, Kimé, 2002
Les Quarante-Neuf Degrés, Roberto Calasso, Gallimard, 1992
La Parole malheureuse, Jacques Bouveresse, Minuit, 1971
Référence électronique :
"Bibliographie en français ", revue Agone, 35-36 | 2006, [En ligne], mis en ligne le 15 septembre 2008. URL : http://revueagone.revues.org/489. Consulté le 27 mai 2010.
 
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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 06:50

 

jean-genet.jpgLes éditions Gallimard ont réédité en 2010 les textes politiques de Jean Genet. Dont l’éblouissant Quatre heures à Chatila, écrit en octobre 1982, juste au retour de sa visite du camp de Chatila au lendemain des massacres perpétrés par les phalangistes, sous les yeux complaisants de l’armée israélienne.  Chatila dont il a parcouru les rues jonchées de cadavres. Jean Genêt déambule parmi les corps suppliciés, raconte. Le silence assourdissant des soldats israéliens qui bouclent Chatila, installés à quelques mètres du camp et qui prétendirent n’avoir rien vu, rien entendu.  Jean Genet raconte l’obscénité de la mort qu’il découvre à Chatila, l’infini épuisement des corps abandonnés dans la poussière des rues et qui ne peuvent rien cacher. Et l’armée israélienne, qui avait quelques jours plus tôt prévenu en secret les américains, les italiens, les français. Ces mêmes français qui venaient de se retirer lâchement à la veille des massacres. Quelle décision politique !

«J’enjambai les morts comme on franchit des gouffres».  Pendant trois jours et trois nuits les commandos supplétifs avaient œuvré. Trois jours et trois nuits sous les yeux de l’armée israélienne. Qui leur apportait les vivres, l’eau. Et éclairait le camp la nuit pour qu’ils puissent sans risques traquer la population civile. Trois longs jours et trois longues nuits. Et François Mitterrand averti qui laissa se perpétrer le massacre. Combien étaient les phalangistes, s’interroge Jean Genet ? Relevant la topographie des lieux, il note simplement qu’il leur fallait être nombreux pour infliger de tels dégâts. Et qu’au quatrième jour, les chars israéliens étaient entrés dans Chatila, bloquant les survivants, mais laissant filer les assassins. Jean Genet décortique les conditions de possibilité d’une telle horreur. Il note qu’à quarante mètres de l’entrée se trouve l’hôpital Acca, occupé par l’armée israélienne. Et partout ne voit que des corps suppliciés avant d’avoir été abattus. «Qu’est-ce qui n’est pas vain dans ce monde ? C’est à vous que je pose cette question, nous demande-t-il par-delà les âges. Vous voyez que c’est surtout vous qui acceptez les massacres et qui les transformez en massacres irréels. La révolte de chaque homme est nécessaire», conclut-il.

 

Jean Genet, L’Ennemi déclaré, textes et entretiens choisis 1970-1983, Folio, 7 octobre 2010, 304 pages, 7,40 euros, ISBN-13: 978-2070437863.

 

 

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8 septembre 2014 1 08 /09 /septembre /2014 07:35

constellations.jpgNous gardons le souvenir des révoltes du siècle passé, voire du précédent qui, de la Commune de paris à Mai 68, ont modélisé notre idée du changement social et politique. Une mémoire certes, de nos insoumissions dans un monde qui nous a dépossédés de leur enseignement. Des luttes dissoutes dirait-on, par les mots d’ordre que nous a imposé l’ordre libéral-socialiste : son surtout plus d’histoire.  Lui qui voudrait avoir bouclé la fin de notre histoire dans ce régime de pseudo urgence (la crise)  et de plan de redressement à répétition qu’il a mis en place pour mieux nous asservir. Il ne faudrait plus faire de vagues, l’époque des luttes serait révolue, il ne faudrait espérer qu'en l’économie de marché, qui un de ces jours finira bien par répondre à nos besoins, promet cet ordre, tout comme la police garantira notre sécurité, Internet notre liberté et la transition écologique notre bonheur…

 

A rebours de tout ce qui se dit et s’écrit insidieusement dans la presse contemporaine, les histoires contées ici injectent du conflit dans cette fausse paix sociale à laquelle l'Etat peine de plus en plus à nous faire croire. Face à sa volonté de démission générale, elles jettent du trouble dans la transparence du contrôle. Des histoires de résistance, de dissidence, de voyage contre la réification des territoires, d’intelligence collective contre l’isolement de l’exploitation. Des histoires minuscules souvent, de jardins urbains, de serveurs web libérés, de zones à défendre, de complicités culturelles, de free parties, de lieux collectifs qui ont émergé sans prendre garde. Aucune exhaustivité dans ces récits, mais un décompte, un recensement qui ouvre un espoir, l’espérance retrouvée ici ou là des luttes gagnées et dont la force éblouie. Une constellation d’expériences où l’on peut lire en filigrane la question révolutionnaire. Invitant à penser que ce régime de pacotille s’effondrera de lui-même, de l’intérieur, comme celui des pays totalitaires. Une constellation de pratiques qui viennent refonder l’expérience révolutionnaire, non comme prise du pouvoir, mais son évidement. Il faut déposer le pouvoir plutôt que le prendre. C’est bien ce qui se dessine de ces milliers d’existences qui témoignent ici, embarquées dans leur drôle de révolution, leur drôle de défections. Des vies qui se sont liées les unes aux autres et à autre chose que la perspective de la prise du pouvoir. Des collectifs qui parfois se sont mis à vibrer ensemble pour produire un vrai tumulte social, qui semble s’être éteint du jour au lendemain. Voire. Car ce qui s’en dégage s’affirme comme profondément politique (polis) en venant se nicher dans l’intime des plis de l’existence (la zoê des grecs). Ces «résistances» ont affecté les gestes du quotidien pour les transformer en moments de lutte. Nous redonnant à penser ce que faire de la politique devrait vraiment signifier : moins s’engager dans une parole critique, politique, politicienne, que sur le terrain de la vie. Car nous ne pouvons plus attendre. Vivre et lutter c’est ici, maintenant. Non sortir militer. C’est ici : une offensive singulière, généralisée, qui ne permet plus d’identifier de sujet révolutionnaire. Il n’y a pas de Bastilles à prendre. Et peut-être même pas de mouvement politique à fonder. Le changement, c’est maintenant en effet, hic et nunc, c'est dans nos désertions quotidiennes qu’il opère. Nous contraignant à inscrire notre combat à même l’existence. Une inscription qui ouvre des voies inattendues, creusant, qu’on ne s’y trompe pas, les fondations mêmes de leur conception du politique. Certes ces luttes se lisent en pointillé, posant la question de l’organisation commune, qui ne peut se concevoir qu’en partant chacun d’où il est. Certes, il y a la nécessité d’en faire circuler la «morale» : cet imaginaire de lutte, de résistance, de dissidence, parce qu’il ne peut exister de havre dans cet ordre mortifère. Il faut montrer que partout des êtres explorent cet autre monde auquel nous rêvons presque tous. Et montrer que leur combat ouvre à des surgissements incongrus. Sans idéologie, sans programme, il ouvre des pistes, dessine des repères, esquisse des chemins. Ces chemins détournés en apparence, déroutant, auxquels songeait Michel Foucault quand il avertissait au sens que l’Histoire devait prendre entre nous, nous engageant à ne la tenir pour « effective (que) dans la mesure où elle introduira le discontinu dans notre être même». Il nous faut apprendre à rompre avec l’Histoire des historiens, si prompts à rapporter l’Histoire à leurs manies : l’avenir n’est pas lisible, ni dans notre présent, ni, dans notre passé. Arrachons donc notre passé au conformisme universitaire pour construire un avenir où l’inconnu n’aurait pas été éradiqué. Refusons la démarche de l’historien qui ne songe qu’à organiser les temps pour mieux les flouer. Ce livre donc, articulé en constellations, en pistes, en pointillés. Offrant au final une vision politique du monde qui établit clairement les rapports de forces, les fragments porteurs d’un changement imprévisible : celui de la ZAD du parc Mistral, celui des indignés, des antimondialistes, des fêtes sauvages, de Gênes en 2001, celui de la ZAD Notre-Dame-des-landes, du centre social autogéré de Toulouse, des autonomes italiens, des garages associatifs, des écoles, des crèches, de la maison de la grève de Rennes, de ce village ardéchois autogéré en commune libre, du collectif du plateau des Millevaches, de Tarnac, des créations de caisses de solidarité, de l’émergence du territoire numérique, de l’Indy media, ce réseau mondial de contre-information, de Jenga.org, de TOR, des TAILS, de tous ces lieux qui déjà encerclent les lieux du pouvoir pour les énucléer.

 

Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle. Collectif mauvaise troupe, édition d el(‘éclat, avril 2014, 25 euros, 702 pages, ean : 8782841623518.

 

 

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17 juin 2014 2 17 /06 /juin /2014 04:17
 
destruction-des-bidonvilles.jpgTout commence par une explication de texte : celle de l’arrêté du 29 mars 2013, pris par la municipalité de Ris-Orangis. Un arrêté démesurément long, incompréhensible, placardé sur les murs d’un quartier, fait pour ne pas être lisible. Une semonce. Sens unique à l’adresse des enfants du bidonville pointé, et qui se résume à un seul mot, une seule invective aussi brutale que vulgaire : «dégage !». En quelques heures effectivement, bulldozers et CRS vont précipiter une centaine de gens sur les routes. Avec pour seule volonté de les éloigner de Ris-Orangis. De quelques centaines de mètres. Le maire s’en contente. Et qu’importe où ils passeront leur nuit et les jours suivants. Il faut qu’ils dégagent. Femmes, enfants, vieillards… Sans se soucier des conditions de cet «éloignement», ni de ses conséquences. Un arrêté qui témoigne d’un programme bien réglé. D’une idéologie tranchée. Du fléchissement caractéristique du sens de la politique au niveau de nos élus : exclure, plutôt que composer du vivre ensemble. Douze familles vivaient à Ris-Orangis. Dans la précarité, et pour cause : au gré des expulsions, de la boue à la boue, tenues soigneusement à distance des services sociaux. Douze familles qui ont connu dix-sept expulsions en huit ans. Dans l’Essonne. Douze familles qui tournaient  autour de leur seul point d’ancrage : l’école. Obstinément. Par volonté d’y inscrire leurs enfants. De tenter de s’intégrer. Pour leurs enfants. Elles tournaient depuis huit ans autour de la même école. Leur faute. Parce que Rroms. Parce que Valls avait fini par décréter que leur vocation n’était pas de s’intégrer. Alors qu’elles se raccrochaient obstinément à cette école comme à une planche de salut. A l’école de cette République nauséeuse. Douze familles qui tournaient dans un périmètre relativement étroit, au gré des expulsions, pour tenter le pari impossible : scolariser les enfants. Mais avec l’arrivée du nouveau Ministre de l’Intérieur, elles étaient devenues l’objet d’une vraie persécution : inlassablement, les polices municipales leur dressaient jour après jour des contraventions qu’il leur fallait payer séance tenante. Pour cause de lumières défectueuses, de roues de vélo non conformes… La chasse ouverte, elles avaient dû se réfugier dans les sous-bois, les sous-sols. Outre-ville. Aux lisières, dans les talus d’autoroute. Toujours débusquées. Toujours maintenues à distance des services sociaux. Jusqu’à ce que la mairie comprenne que leur seul objet était l’école, et peaufine du coup sa stratégie. Il suffisait de tracer un périmètre d’exclusion autour de cette école. D’en interdire l’accès…
 
L’essai raconte comment, d’année en année, s’est perfectionnée cette persécution. Comment, d’une manière plus générale, en France, s’est perfectionnée d’année en année la conduite des pelleteuses chargées de raser les bidonvilles. Comment s’est perfectionnée la technique de l’expulsion. Comment tout cela petit à petit s’est professionnalisé, comment les gestes se sont stabilisés pour parvenir à leur maximum d’efficacité répressive. Il raconte l’art municipal d’accidenter les terrains vagues pour empêcher toute installation nomade. Il raconte comment toute cette violence à l’égard d’une population européenne s’est enrichie au fil des ans. Le savoir, l’expérience. Comment l’éloignement est devenu un programme politique. Idéologique : l’art de produire du rebut humain. L’art aussi de savoir l’exhiber, ce rebut une fois fabriqué, avec le concours des médias. L’art d’en faire une image aisément exploitable. L’ouvrage raconte cette guerre démilitarisée, ces violences légales faites aux yeux de tous. L’art de mettre toujours en mouvement les populations pauvres. L’art du harcèlement méthodique.
 
L’ouvrage raconte encore la construction des éléments de langage fournis aux maires de France par le cabinet du Ministre de l’Intérieur pour éliminer sans culpabilité ces populations clairement ciblées – les rroms. Il raconte comment le Ministère a permis aux maires et aux médias de tirer le meilleur parti de ces éléments de langage fabriqués par des énarques inspirés. Il raconte les conseils fournis clefs en main pour marteler le message de la république. Il raconte l’invention d’une stratégie déterminée pour passer sous silence les conditions de vie totalement indignes dans les campements, comment, armé des images fourbies de populations dépenaillées, errantes, communiquer sur l’idée d’une politique de restitution de la dignité humaine. Entendez bien : on n’expulse pas, on sauve des gens des affres des bidonvilles. Le démantèlement  des camps est devenu un impératif républicain qui sauvegarde la tranquillité des riverains et… la dignité des populations expulsées, puisque les conditions d’hygiène, dans ces camps, étaient telles qu’elles menaçaient leur propre santé –mais pas un mot, évidemment, sur leur exclusion des programmes des services sociaux…
Le livre explique comment, dans toute l’Europe, s’est inventée une xénophobie de proximité. Et dont l’inspiratrice zélée est la France, avec son invention d’un racisme différentialiste : ces gens-là ont un mode de vie si étranger aux nôtres qu’on ne voit pas comment ils pourraient s’intégrer... C’est Etienne Balibar, décortiquant cette municipalisation des opérations de répression, mettant l’accent sur le problème de l’hygiène et de la dignité qui pointe au fond le mieux cette stratégie de déculpabilisation nationale. Etienne Balibar soulignant le nombre invraisemblable de considérants, dans les arrêtés municipaux publiés, de paragraphes concernant l’hygiène, et qui finissent par révéler qu’au fond, dans l’inconscient national on fait de ces populations d’abord pauvres, des déchets toxiques dont on encourage la nation à se débarrasser…
 
 
Considérant qu'il est plausible que de tels événements puissent à nouveau survenir : Sur l'art municipal de détruire un bidonville, de Sébastien Thiéry, POST EDITIONS, 13 mars 2014, 318 pages, 17 euros, ISBN-13: 979-1092616026.
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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 04:27
constellations-revolution.jpgNous gardons le souvenir des révoltes des siècles passés qui, de la Commune à Mai 68, ont modélisé notre idée du changement social et politique et nous empêchent de comprendre le changement qui vient et qui déjà essaime partout en Europe. Certes, cette mémoire de nos insoumissions n’est pas vaine dans un monde qui nous a dépossédés de leurs enseignements. Le collectif à l’origine de cet ouvrage a ainsi tenté de saisir le sens des trajectoires révolutionnaires du si jeune 21e siècle, en les détachant justement de ces modèles par trop prégnants qui nous font espérer inutilement un changement par les urnes. Certes, on peut encore lui reprocher de vouloir construire une autre filiation, depuis le mouvement des CPE, instruisant une sorte d’effet générationnel quand en réalité toutes ces causalités ne sont qu’un leurre. Il suffit de prendre le pouls de cette France qui déserte pour le comprendre. Et tous les récits qui nous sont proposés trouvent au fond leur sens dans cette logique de désertion qui les surplombe. Récits rétifs, d’inadaptés pleinement conscients de l’être, de dissidents, de luttes désordonnées contre les mots d’ordre que nous impose l’ordre socialiste-libéral qui voudrait avoir bouclé l’Histoire dans ce régime d’urgence à perpétuité et de plans de redressement sans fin qu’il a mis en place. Dans ce régime de dupes qui voudrait nous faire croire encore que l’alternance peut nous sauver, ou que le pacte républicain sera demain notre seul recours. Dans ce régime honteux qui voudrait nous faire attendre encore le retour d’une économie néolibérale rétablie, qui saurait répondre demain à nos attentes. Contre ce régime de dupes, déjà, ces récits donc, qui injectent de la volonté devant la pseudo démission générale. Des histoires de résistance, de dissidence, de désertion contre la dépossession généralisée, d’intelligence collective contre l’isolement et l’exploitation.  Des histoires anodines de jardins urbains autogérés, de serveurs web libérés, de zones à défendre comme à Notre-Dame-des-Landes, de free parties, de lieux collectifs arrachés aux griffes des promoteurs. Des expériences qui toutes ont pour mérite de reposer la question révolutionnaire loin de la déprime militante. La posant pour le coup moins comme prise de Pouvoir que son évidement. Et donnant à penser que peut-être, ce capitalisme sauvage, ce régime néolibéral despotique, s’achèvera par son effondrement intérieur, un peu comme il en est allé de l’union soviétique. Déposer le Pouvoir sans le prendre. Mais construire à côté autre chose, autrement. C’est là, dans ces brèches et le récit de ces brèches que l’ouvrage se fait le plus intéressant. Dans ces drôles d’élans, cette drôle de révolution. Dans ces défections qui nous sont contées, de tous ces êtres partis loin des villes, loin des supermarchés, loin du genre, loin des identités closes, loin des usines avilissantes, loin d’un monde de l’art rabougri à ses vergognes égotistes. Dans ces vies qui se sont liées à autre chose que la prise d’un quelconque pouvoir, dans ces collectifs qui parfois se sont retrouvés pour se mettre à vibrer ensemble et produire un vrai tumulte social. Dans ces révoltes des banlieues, dans ces free parties improvisées où ce qui se dégage au final de plus profondément politique s’est niché dans l’intime des plis de l’existence quotidienne (la zoê). indignados.jpgDes récits qui donnent à penser que quelque chose arrive, qui s’accomplit dans les gestes les plus quotidiens de nos vies, les transformant en moments de lutte. Manger autrement, se déplacer autrement, faire la fête autrement, apprendre autrement. On voit la rupture : faire de la politique, autrefois, c’était s’engager dans une adhésion partisane.  Aujourd’hui, c’est s’engager sur le terrain du quotidien, dans sa vie. Vivre et lutter ici. Maintenant. Une offensive singulière, généralisée, loin des Bastilles que plus personne ne veut prendre : c’est qu’il n’existe plus de sujet révolutionnaire clairement identifié. La lutte a pris un autre tour, tout bonnement. Loin des mouvements politiques. La Révolution, c’est un peu maintenant, chaque jour, dans nos désertions quotidiennes. Et ils sont innombrables ceux qui ont déserté la grande distribution, les médias d’information, la propagande des partis politiques. Ils sont innombrables ceux qui forgent de nouveaux outils de libération pour inscrire leur combat à même leur existence, défrichant des voies inattendues. Pas vraiment d’idéologie, pas vraiment de programme : des repères, des pistes, des dires, des vies qui esquissent des chemins, en conservant ce goût de l’inconnu pour ne pas clore trop tôt ce temps de l’invention. Depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à l’abstentionnisme que l‘on peut décrypter très exactement comme l’encerclement du pouvoir. Une communauté d’expérience se fait jour, au ras de l’existant. Avec un seul mot d’ordre : Désertion ! Et c’est un peu l’odyssée de ces désertions que nous découvrons ici, depuis le mouvement des CPE au Larzac, en passant par l’altermondialisme, la ZAD Dijon, Millau, l’histoire du centre social autogéré de Toulouse, la maison de la grève de Rennes, les sabotages, de Tarnac aux ANPE, en passant par ces communautés de Hackers qui redessinent ce nouveau territoire numérique qui a surgi et a permis la fabuleuse expérience des Indignados de Barcelone. Nous ne savons certes pas où nous allons, mais partout s’inventent des formes de désertion qui bricolent un autre monde possible. Certes, partout l’on pointe la nécessité de s’organiser, de faire circuler cette parole de désertion, car il ne peut exister d’oasis dans l’ordre mortifère de la société néolibérale. Certes, la question du changement demeure entière, mais déjà le changement s’énonce dans l’évidement et l’encerclement d’un régime qui a toutes les chances de s’effondrer de l’intérieur, un peu sur le modèle de la fin de l’union soviétique…
 
 
Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, collectif mauvaise troupe, édition de l’éclat, avril 2014, 702 pages, 25 euros, EAN : 9782841623518.
 
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7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 04:45

penser.jpg

Les éditions Amsterdam ont publié un recueil de textes compilés pour l’occasion en une somme partielle de ce qui se pense théoriquement à gauche, enfin, cette Gauche qui nous intéresse du moins, non cette droite affublée d'un gros nez rose et qui a nom Parti socialiste…

Prenant acte de sa défaite après mai 68, sous la pression de la contre-révolution néo-libérale qui a fini par l’emporter jusque dans les rangs du socialisme de Pouvoir, une évidence s’est faite : c’est que, paradoxalement, le projet libéral craquait de toute part -anciennes colonies aujourd’hui à la pointe du combat révolutionnaire, paupérisations galopantes, dérèglements climatiques, épuisement des ressources naturelles, rien ne va plus.

Nous sommes à un tournant de notre histoire, commente très pertinemment l’éditeur. Mais il faut s’en convaincre à présent, changer de ton, pousser d’un cran l’indignation, car l’alternative est simple face aux périls qui s’imposent partout : il faut reconstruire le monde, économiquement, politiquement, idéologiquement, culturellement, écologiquement. Tout est à faire. Maintenant ! L’exigence de pensée à laquelle nous devons faire face, on le voit, est énorme…

Pour nous y aider, "une constellation d’activistes, de penseurs, de militants", saisis dans un périmètre volontairement vague, tentent de réarmer la critique de gauche.

Penser à gauche s'aventure ainsi à faire le point sur le débat qui s’est engagé depuis quelques petites années, pour en saisir la dynamique. Le recueil est conçu, de l’aveu de l’éditeur, comme "une boîte à outils" à l’usage de chacun. Il appartient donc à chacun de les mettre à l’épreuve ces outils qui nous aideront à sortir de la nasse néolibérale. Et de la façon la plus urgente encore, car la démocratie ne survivra pas au néolibéralisme, comme l’étudie Christian Laval : elle est trop coûteuse, autant économiquement que politiquement. A retenir, parmi les interventions balayées, l’entretien accordé par Agamben d’où surgit l’idée forte, grave, que le Pacte de confiance entre les citoyens et les hommes politiques est désormais rompu. Ou bien cette analyse d’Etienne Balibar, aux yeux de qui l’insurrection ne peut être pensée que comme une stratégie de civilité ! Ou encore Alain Badiou redoutant que la Gauche de Pouvoir ne se soit définitivement effondrée, sans espoir de retour… Dommage, justement, que les failles de cette Gauche de Pouvoir ne soient mieux analysées : elles sont notre égarement le plus dangereux. Dommage que le recueil n’ouvre pas au même compendium de l’état politique des forces de gauche qui auront à charge nos lendemains. Et quant à la question pertinente posée par l’ouvrage : qu’est-ce qui est praticable dans l’ordre politique d’aujourd’hui ?, elle reste furieusement ouverte, au sens où il faudra bien qu’une tactique électorale en rende compte un jour.

 

Penser à gauche : Figures de la pensée critique aujourd'hui , éditions Amsterdam, Collection POCHES, 505 pages, 28 janvier 2011, ISBN-13: 978-2354800840.


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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 04:57

 

michel henryLe philosophe Michel Henry expliquait que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». En abaissant l’individu ajusté comme étranger au corps national, l’Allemagne nazie s’offrait des victimes d’autant plus admissibles qu’elles avaient été dépouillées de tous les attributs visibles de la dignité humaine, selon les normes édictées par la clique alors au pouvoir. Dans les médias qui les stigmatisaient, rien n’était omis, de leur apparence vestimentaire à leurs affaires de mœurs. Rejetées dans l’ordre du monstrueux, leurs dissimilitudes soigneusement recensées construisaient la mesure d’un déficit d’humanité propre à autoriser leur persécution. On les abattait ensuite, plutôt qu’on ne les fusillait, tant ils ne ressemblaient en rien à l’idée que le pouvoir nazi avait fabriquée de l’allemand de souche –les allemands finirent, eux, par se travestir en allemands de souche pour se ressembler un peu… L’Allemagne nazie planifia sa méthode de façon à ce que la morale nationale n’en souffrît point : on commença par les minorités les plus fragiles, les plus visibles et donc les plus aisées à jeter en pâture avec leur style si éloigné de l’idée nationale du bavarois de souche. On était passé du vêtement et du mode de vie à la densité ontologique : ces individus attifés bizarrement n’étaient plus des êtres humains mais quelque chose comme le chaînon manquant, à mi chemin entre la bête et l’homme. Leurs corps, déshumanisés, pouvaient désormais être livrés à la violence de masse. En frappant sa victime physiquement, en la déformant, le bourreau nazi achevait sa transformation en bête. Leur humanité anéantie, ne restait plus que la vie à leur retirer. Le tout justifié par un discours politique imposant le recouvrement de tout le peuple allemand racialement disponible, dans sa corporéité même. Au nom du politique, on inspecta les aspects les plus intimes de la vie, refoulant le vivant de toute part. « Dès que le politique passe pour l’essentiel, le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci, menace tout régime concevable», affirme Michel Henry. Mais cet abaissement entraîne toujours la ruine de la société qui l’a produit.
Le sort réservé aujourd'hui aux minorités rroms en Europe rappelle cette stratégie nazie, qui déjà avait pris pour cible ces mêmes rroms. Les politiques ont abusé du racisme, ne cessant de l'instrumentaliser comme un outil de régulation politique destiné à faire le plein des voix électorales. Demain il deviendra un instrument de régulation sociale, triant les bons des mauvais citoyens, montant les populations les unes contre les autres dans une concurrence abjecte. L'UMP, le PS, le FN, ont abusé de ces éléments de langage propre à jeter en pâture les populations les plus fragiles pour cristalliser dans la production de cette figure du bouc émissaire la possibilité d'une réconcliation nationale... Dans la stratégie de Hitler, à la fabrique du bouc émissaire devait s'articuler le temps de l'élimination de l'oppositions morale. La chasse aux rroms fut notre prélude. Et ce n'est pas en vain qu'une grande partie de la campagne contre l'Europe s'est construite autour de la question de l'immigration : il fallait sortir de l'ordre sociopolitique les émigrés et leurs enfants français pour fonder l'espérance nationale. Cette stratégie politique qui a fini par accoucher du résultat que l'on sait aux européennes, a ainsi largement été annoncée par les discours d'exclusion des populations fragiles. Mais qu'on ne s'y trompe pas : leur exclusion fonde non seulement leur sujétion à cet ordre politique insane qui prend jour en Europe, mais au nôtre. L'appartenance au mauvais ordre économique, demain, prendra place aux côtés du mauvais ordre religieux, du mauvais ordre ethnique, du mauvais ordre culturel, voire du mauvais ordre de la couleur de la peau. Et là encore, on passera vite du mode de vie à la densité ontologique, pour livrer cette fois le plus grand nombre à la violence d'un état sans vergogne, sûr de son fait pour recouvrer tout le corps racialement disponible de la nation.
Aujourd'hui, jeudi 5 mai, le Premier Ministre de l'Etat français est appelé à comparaître devant la 17ème Chambre correctionnelle du Tribunal d'Instance de Paris, à 13h30, pour incitation à la haine raciale. En cause, cette phrase de Manuel Valls prononcée le 14 mars 2013 à propos des Rroms : "(ils) ne souhaitent pas s'intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu'ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution". Une petite phrase abjecte amalgamant des populations hétéroclytes jetées en réalité dans la misère par une Union Européenne qui refuse de voir ce qu'elles sont en réalité : des populations d'européens dotés des mêmes droits que n'importe quels autres européens. Une petite phrase visant en outre l'abaissement de l'individu, renvoyant trait pour trait à l'imagerie écoeurante que les médias ne cessent de distiller dans nos esprits à nous montrer des populations pauvres condamnées à errer de campement de fortune en campement de fortune, acculées à vivre dans la boue dans la souricière qu'est devenue la France à leur égard. Des médias qui nous les montrent à longueur de journée dépouillés de tous les attributs visibles de la dignité humaine, jetées sur les routes, n'omettant rien de leur pitoyable apparence sans dire un mot de la pauvreté dans laquelle ces populations sont enfermées. Une petite phrase qui d'un coup en a fait des étrangers au corps de la nation alors qu'ils sont européens, et qui les construit en être avilis, rejetés dans l'ordre du monstrueux "des réseaux versés dans la prostitution". Une phrase qui ajoute sa triste pierre à mille autres pour leur construire ce déficit d'humanité qui demain "autorisera" leur persécution.

 

La barbarie, de Michel Henry, PUF, coll. Quadrige, mai 2004, 252 pages, 12 euros, ISBN : 2130542808.

http://www.depechestsiganes.fr/?p=4421

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 04:41

pujadas.jpgLes médias exercent un effet de filtre sur les thèmes moraux qui parcourent la société civile, les laissant s’épanouir ou les étouffant pour renforcer la puissance publique aux dépens de la société civile, comme il en va en France. Car les grands médias français ne comprennent qu’une dimension du politique : celle selon laquelle c’est dans l’Etat qu’il se concentre.
Or s’il est vrai que la politique est orientée vers l’Etat, elle ne peut s’y dissoudre.
En outre, le thème qui décline cette conception de la politique, celui de la légitimité, si souvent repris par les politiciens et leurs commentateurs, est non seulement mauvais mais dangereux, car il réduit de fait la complexité du débat politique.
L’opinion publique est ainsi devenue l’expression instrumentalisée d’un tel débat, dont le double authentique n'est porté dans son intégrité et son intégralité que par des minorités "morales" : aujourd'hui en France, essentiellement, les rroms, les immigrés, et puis toujours ce spopulations fragilisées que sont les femmes, les étrangers, les pauvres...

L'opinion publique, elle, n'est qu'un médium où infusent les idées, les impressions, les désirs auxquels les media veulent donner forme.
Car les médias ne transmettent rien : ils structurent les thématiques immergées dans l’opinion publique, "pour" la population – une invention politique pour le coup, que se partagent les médias et les institutions politiques. Car pour rappel, cette idée de population est celle qui, comme l’a clairement explicité Michel Foucault, a pris lieu et place de l’idée de Peuple. Il n’y a plus de Peuple français, catégorie relevant du politique : il y a en France des populations, à savoir des catégories biologisées (jeunes, vieux, ados, femmes, immigrés, homosexuels, etc. ...), enfermées dans des dispositifs sécuritaires. Car ces populations sont devenues l'objet de mécanisme sécuritaire, et non des sujets du droit républicain.

 image :  David Pujadas et Marine Le Pen, sur le plateau "Des paroles et des actes", le 24/02/2012. (CHAMUSSY/SIPA)


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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 04:31

 

 

beaucomme.jpgUn livre tout entier consacré aux fameuses journées de juin 1780, à Londres, à une époque où ce genre d’émeute était hebdomadaire. Il est vrai que dans ce XVIIIème siècle britannique, l'insurrection était alors la forme habituelle et périodique de la protestation sociale, dans un pays où le débat social était mené comme une guerre –on sait en France, aujourd’hui encore, ce que cela veut dire…

Mais des émeutes festives, troublantes justement par ce caractère de liesse désordonnée, déroutant les analyses politiques et les hommes de Pouvoir tant leurs visées ne pouvait se comprendre dans le cadre des discours habituels (aujourd’hui encore). Emeutes joyeuses, "émotions populaires" comme on le disait alors non sans mépris dans les classes supérieures, provoquées par le ressentiment général d’un Peuple quotidiennement humilié, asphyxié, biffé des tablettes de l’Histoire. Emeutes farouchement arrosées de gin et tournant au délire collectif, à la débauche bachique, Sa Majesté la Foule soudain prise d’une folle envie de cuite mémorable, quand bien même elle se terminerait par une douloureuse gueule de bois -mitraille, prisons et lois iniques au réveil.

Des Emeutes séminales dans l’histoire qui s’ouvre alors en Europe et pour le monde, parce que cette première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle fut pour les ouvriers l’occasion de la révélation fulgurante de leur être-ensemble :  ils découvrirent en effet soudain qu’ils formaient la force centrale de la société urbaine naissante et en faisant front, ils révélèrent à toute l’Europe qu’ils pouvaient devenir une classe sociale non seulement moteur de l’Histoire, mais capable d’abattre des bastilles.

C’est cette histoire, dans la plus grande ville du monde d’alors, que décrit le présent essai. Heure par heure, une poignée de journées exceptionnellement documentées, fascinantes à bien des égards pour quiconque veut construire une réflexion de classe, mais surtout, au regard de leur caractère anarchique, pour quiconque veut comprendre le sens profond du soulèvement populaire.

Les Conservateurs sont au pouvoir, ruinés par leurs coûteuses guerres. Ils se préparent à voter des lois iniques bien sûr, car il leur faut de l’argent, et beaucoup, pour mener à terme leur politique dispendieuse. Accessoirement, ils ont besoin de troupes fraîches, qu’il pensent puiser cette fois dans les milieux catholiques. Aussi s’emploient-ils à monter les religions les unes contre les autres pour mieux diviser un Peuple déjà exsangue, sur des clivages ouvertement xénophobes –voilà qui nous rappelle quelque chose.

gavroche.jpgDes foules dépenaillées parcourent la ville en tous sens, s’agrègent aux manifestations organisées sans trop savoir pourquoi. Pétitionnaires et peuples des ruelles confondus, "nègres" rescapés de l’esclavage antillais (7% de la population londonienne !). Des leaders tentent de structurer cette agitation qui leur échappe, part dans tous les sens, en conduisant la foule du matin, énorme, devant le Parlement. La Représentation Nationale se voit soudain sommée d’agir. Elle est encerclée, isolée, bousculée. On attend des élus des réponses, ils discourent et tergiversent comme à l’accoutumée, ou dénoncent la manipulation d’une foule "visiblement" peu politisée, enrôlée contre son gré dans une lutte dont elle comprend mal la finalité. Que veulent au juste ces loqueteux ? Rien, précisément. Rien, politiquement s’entend, ou plutôt non, ils veulent tout : abattre le Pouvoir et peut-être même, "Tout Pouvoir"…

L’incongruité bouffonne de la situation saute bientôt aux yeux de tous : une partie de la foule se disperse tandis qu’une autre prend en otage les parlementaires. La nuit, les insoumis s’arment de gourdins, de hachoirs, s’enivrent. Des gueux avinés affluent sans cesse, qui veulent simplement voir flamber les bagnes et semblent ne désirer qu’une chose : la fin de ce vieux monde corrompu.

Ils envahissent la ville, courent dans tous les sens, s’éparpillent. Impossible de centraliser l’action : la foule ne veut pas prendre le Pouvoir, elle veut l’abattre.

Les gueux se rassemblent, s’égaient littéralement dans Londres, pactisent avec les forces de police dont nombre d’entre elles rallient les bombances improvisées ici et là. Les émeutiers brûlent des bâtiments, pillent les magasins de luxe, mais dans un incroyable climat bon enfant ! Peu d’échauffourées, peu de blessés, ils ne montent aucune barricade qui viserait à fixer un front, ne s’enferment pas en ghettos dans leurs quartiers mais déferlent tout simplement, partout à la fois, au pas de course plutôt qu’ils ne défilent sous un rassemblement unitaire dont l’objectif politico-symbolique aurait été mûrement réfléchi. Et c’est bien la force de ce mouvement que cette dispersion, cette foule sans stratégie qui ne livre aucune bataille, va et vient sans que l’on puisse la circonvenir dans la ville : elle gagne.

Certes, dans les jours qui suivirent, sept mille soldats en armes venus de l’extérieur de Londres furent envoyés pour maîtriser la situation. Ils plongèrent alors la ville dans un bain de sang, mirent le feu à Londres, instaurèrent le carnage généralisé. L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’analyse que l’on peut faire de l’essence même de ce mouvement, moral s’il en est, attaché à défendre une seule valeur, celle de la vie humaine.

Un soulèvement populaire n’a pour objet que de faire tomber un Pouvoir, pas d’en relever un autre. Construire le Pouvoir n’est pas l’objet des émeutes populaires, qui sont en réalité de grandes protestations morales.

C’est en cela que les minorités sont morales, en cela que le désordre est moral, en cela que l’éthique se révèle un puissant levier d’action révolutionnaire.

Les soulèvements populaires sont une formidable machine à abattre les bastilles. Des machines non politiques qui pointent l’essentiel de ce qui fonde l’homme dans son humanité : sa dignité pour l’autre.

Prenant conscience de soi, Sa Majesté La Foule soustrait l'individu à lui-même et l’entraîne dans le cercle d’une vie supérieure. Balayant l’utile elle pointe le Juste. L’ambition morale de ces mouvements n’est ainsi pas de changer l’homme mais de changer la vie sociale, en y réintroduisant le devoir de justice. Et c’est au nom d’une philosophie de l’Homme, larvée, à peine murmurée, que l’émeute s’élance et énonce la seule norme qu’un Etat doive tenir, qui est celle de l’égal respect des personnes. Traiter l’individu comme fin, non comme moyen. Distinguer nos droits de citoyens des conceptions de la Vie Bonne qui se font jour ici et là, entendu que nul ne peut définir à la place d’autrui ce que doit être sa Vie Bonne.

La finalité des mouvements populaires est de fixer une limite morale au gouvernement en place. De lui rappeler par exemple sa nécessaire neutralité devant les fins, de lui rappeler que la norme d’égal respect des personnes, seule, fonde la légitimité de son action Publique. Entendu ainsi, cela signifie par exemple que l’Autre doit être perçu comme un autre sujet ayant sa propre perspective qu’il faut respecter. C’est en cela que les mouvements populaires nous donnent le sentiment de redonner des couleurs aux nations qui les portent : ils ré-humanisent la société, parce qu’ils l’inscrivent dans une visée éthique de Justice et de Dignité de l’Homme pour l’Homme. 

   

Beau comme une prison qui brûle, de Julius Van Daal, éd. L’Insomniaque, avril 2010, 94 pages, 7 euros, ean : 978-2-915-694451.

www.insomniaque.org

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 04:15

 

roms.jpgDeux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.

L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.

Deux normes qui ont le pouvoir d’empêcher que l’on traite autrui comme un moyen. Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens : Valls parlant des rroms par exemple. Un homme qui ne sait guère communiquer que sur des thèmes de menace, oubliant que lorsqu'on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.  

L’Etat que nous connaissons est devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?  

Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans la compréhension politique des cliques au pouvoir, dont le seul objet semble de défaire le Vivre ensemble dont elles ont hérité. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voici un Etat de moins en moins crédible, qui n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème, qui engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient un autisme calculé (Hollande), l’autre rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années. Et l'un et l'autre ont oublié que la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce). Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.


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