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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 04:27
constellations-revolution.jpgNous gardons le souvenir des révoltes des siècles passés qui, de la Commune à Mai 68, ont modélisé notre idée du changement social et politique et nous empêchent de comprendre le changement qui vient et qui déjà essaime partout en Europe. Certes, cette mémoire de nos insoumissions n’est pas vaine dans un monde qui nous a dépossédés de leurs enseignements. Le collectif à l’origine de cet ouvrage a ainsi tenté de saisir le sens des trajectoires révolutionnaires du si jeune 21e siècle, en les détachant justement de ces modèles par trop prégnants qui nous font espérer inutilement un changement par les urnes. Certes, on peut encore lui reprocher de vouloir construire une autre filiation, depuis le mouvement des CPE, instruisant une sorte d’effet générationnel quand en réalité toutes ces causalités ne sont qu’un leurre. Il suffit de prendre le pouls de cette France qui déserte pour le comprendre. Et tous les récits qui nous sont proposés trouvent au fond leur sens dans cette logique de désertion qui les surplombe. Récits rétifs, d’inadaptés pleinement conscients de l’être, de dissidents, de luttes désordonnées contre les mots d’ordre que nous impose l’ordre socialiste-libéral qui voudrait avoir bouclé l’Histoire dans ce régime d’urgence à perpétuité et de plans de redressement sans fin qu’il a mis en place. Dans ce régime de dupes qui voudrait nous faire croire encore que l’alternance peut nous sauver, ou que le pacte républicain sera demain notre seul recours. Dans ce régime honteux qui voudrait nous faire attendre encore le retour d’une économie néolibérale rétablie, qui saurait répondre demain à nos attentes. Contre ce régime de dupes, déjà, ces récits donc, qui injectent de la volonté devant la pseudo démission générale. Des histoires de résistance, de dissidence, de désertion contre la dépossession généralisée, d’intelligence collective contre l’isolement et l’exploitation.  Des histoires anodines de jardins urbains autogérés, de serveurs web libérés, de zones à défendre comme à Notre-Dame-des-Landes, de free parties, de lieux collectifs arrachés aux griffes des promoteurs. Des expériences qui toutes ont pour mérite de reposer la question révolutionnaire loin de la déprime militante. La posant pour le coup moins comme prise de Pouvoir que son évidement. Et donnant à penser que peut-être, ce capitalisme sauvage, ce régime néolibéral despotique, s’achèvera par son effondrement intérieur, un peu comme il en est allé de l’union soviétique. Déposer le Pouvoir sans le prendre. Mais construire à côté autre chose, autrement. C’est là, dans ces brèches et le récit de ces brèches que l’ouvrage se fait le plus intéressant. Dans ces drôles d’élans, cette drôle de révolution. Dans ces défections qui nous sont contées, de tous ces êtres partis loin des villes, loin des supermarchés, loin du genre, loin des identités closes, loin des usines avilissantes, loin d’un monde de l’art rabougri à ses vergognes égotistes. Dans ces vies qui se sont liées à autre chose que la prise d’un quelconque pouvoir, dans ces collectifs qui parfois se sont retrouvés pour se mettre à vibrer ensemble et produire un vrai tumulte social. Dans ces révoltes des banlieues, dans ces free parties improvisées où ce qui se dégage au final de plus profondément politique s’est niché dans l’intime des plis de l’existence quotidienne (la zoê). indignados.jpgDes récits qui donnent à penser que quelque chose arrive, qui s’accomplit dans les gestes les plus quotidiens de nos vies, les transformant en moments de lutte. Manger autrement, se déplacer autrement, faire la fête autrement, apprendre autrement. On voit la rupture : faire de la politique, autrefois, c’était s’engager dans une adhésion partisane.  Aujourd’hui, c’est s’engager sur le terrain du quotidien, dans sa vie. Vivre et lutter ici. Maintenant. Une offensive singulière, généralisée, loin des Bastilles que plus personne ne veut prendre : c’est qu’il n’existe plus de sujet révolutionnaire clairement identifié. La lutte a pris un autre tour, tout bonnement. Loin des mouvements politiques. La Révolution, c’est un peu maintenant, chaque jour, dans nos désertions quotidiennes. Et ils sont innombrables ceux qui ont déserté la grande distribution, les médias d’information, la propagande des partis politiques. Ils sont innombrables ceux qui forgent de nouveaux outils de libération pour inscrire leur combat à même leur existence, défrichant des voies inattendues. Pas vraiment d’idéologie, pas vraiment de programme : des repères, des pistes, des dires, des vies qui esquissent des chemins, en conservant ce goût de l’inconnu pour ne pas clore trop tôt ce temps de l’invention. Depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à l’abstentionnisme que l‘on peut décrypter très exactement comme l’encerclement du pouvoir. Une communauté d’expérience se fait jour, au ras de l’existant. Avec un seul mot d’ordre : Désertion ! Et c’est un peu l’odyssée de ces désertions que nous découvrons ici, depuis le mouvement des CPE au Larzac, en passant par l’altermondialisme, la ZAD Dijon, Millau, l’histoire du centre social autogéré de Toulouse, la maison de la grève de Rennes, les sabotages, de Tarnac aux ANPE, en passant par ces communautés de Hackers qui redessinent ce nouveau territoire numérique qui a surgi et a permis la fabuleuse expérience des Indignados de Barcelone. Nous ne savons certes pas où nous allons, mais partout s’inventent des formes de désertion qui bricolent un autre monde possible. Certes, partout l’on pointe la nécessité de s’organiser, de faire circuler cette parole de désertion, car il ne peut exister d’oasis dans l’ordre mortifère de la société néolibérale. Certes, la question du changement demeure entière, mais déjà le changement s’énonce dans l’évidement et l’encerclement d’un régime qui a toutes les chances de s’effondrer de l’intérieur, un peu sur le modèle de la fin de l’union soviétique…
 
 
Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, collectif mauvaise troupe, édition de l’éclat, avril 2014, 702 pages, 25 euros, EAN : 9782841623518.
 
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7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 04:45

penser.jpg

Les éditions Amsterdam ont publié un recueil de textes compilés pour l’occasion en une somme partielle de ce qui se pense théoriquement à gauche, enfin, cette Gauche qui nous intéresse du moins, non cette droite affublée d'un gros nez rose et qui a nom Parti socialiste…

Prenant acte de sa défaite après mai 68, sous la pression de la contre-révolution néo-libérale qui a fini par l’emporter jusque dans les rangs du socialisme de Pouvoir, une évidence s’est faite : c’est que, paradoxalement, le projet libéral craquait de toute part -anciennes colonies aujourd’hui à la pointe du combat révolutionnaire, paupérisations galopantes, dérèglements climatiques, épuisement des ressources naturelles, rien ne va plus.

Nous sommes à un tournant de notre histoire, commente très pertinemment l’éditeur. Mais il faut s’en convaincre à présent, changer de ton, pousser d’un cran l’indignation, car l’alternative est simple face aux périls qui s’imposent partout : il faut reconstruire le monde, économiquement, politiquement, idéologiquement, culturellement, écologiquement. Tout est à faire. Maintenant ! L’exigence de pensée à laquelle nous devons faire face, on le voit, est énorme…

Pour nous y aider, "une constellation d’activistes, de penseurs, de militants", saisis dans un périmètre volontairement vague, tentent de réarmer la critique de gauche.

Penser à gauche s'aventure ainsi à faire le point sur le débat qui s’est engagé depuis quelques petites années, pour en saisir la dynamique. Le recueil est conçu, de l’aveu de l’éditeur, comme "une boîte à outils" à l’usage de chacun. Il appartient donc à chacun de les mettre à l’épreuve ces outils qui nous aideront à sortir de la nasse néolibérale. Et de la façon la plus urgente encore, car la démocratie ne survivra pas au néolibéralisme, comme l’étudie Christian Laval : elle est trop coûteuse, autant économiquement que politiquement. A retenir, parmi les interventions balayées, l’entretien accordé par Agamben d’où surgit l’idée forte, grave, que le Pacte de confiance entre les citoyens et les hommes politiques est désormais rompu. Ou bien cette analyse d’Etienne Balibar, aux yeux de qui l’insurrection ne peut être pensée que comme une stratégie de civilité ! Ou encore Alain Badiou redoutant que la Gauche de Pouvoir ne se soit définitivement effondrée, sans espoir de retour… Dommage, justement, que les failles de cette Gauche de Pouvoir ne soient mieux analysées : elles sont notre égarement le plus dangereux. Dommage que le recueil n’ouvre pas au même compendium de l’état politique des forces de gauche qui auront à charge nos lendemains. Et quant à la question pertinente posée par l’ouvrage : qu’est-ce qui est praticable dans l’ordre politique d’aujourd’hui ?, elle reste furieusement ouverte, au sens où il faudra bien qu’une tactique électorale en rende compte un jour.

 

Penser à gauche : Figures de la pensée critique aujourd'hui , éditions Amsterdam, Collection POCHES, 505 pages, 28 janvier 2011, ISBN-13: 978-2354800840.


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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 04:57

 

michel henryLe philosophe Michel Henry expliquait que le «fascisme (n’était) rien d’autre qu’une doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu de façon que sa suppression apparaisse légitime». En abaissant l’individu ajusté comme étranger au corps national, l’Allemagne nazie s’offrait des victimes d’autant plus admissibles qu’elles avaient été dépouillées de tous les attributs visibles de la dignité humaine, selon les normes édictées par la clique alors au pouvoir. Dans les médias qui les stigmatisaient, rien n’était omis, de leur apparence vestimentaire à leurs affaires de mœurs. Rejetées dans l’ordre du monstrueux, leurs dissimilitudes soigneusement recensées construisaient la mesure d’un déficit d’humanité propre à autoriser leur persécution. On les abattait ensuite, plutôt qu’on ne les fusillait, tant ils ne ressemblaient en rien à l’idée que le pouvoir nazi avait fabriquée de l’allemand de souche –les allemands finirent, eux, par se travestir en allemands de souche pour se ressembler un peu… L’Allemagne nazie planifia sa méthode de façon à ce que la morale nationale n’en souffrît point : on commença par les minorités les plus fragiles, les plus visibles et donc les plus aisées à jeter en pâture avec leur style si éloigné de l’idée nationale du bavarois de souche. On était passé du vêtement et du mode de vie à la densité ontologique : ces individus attifés bizarrement n’étaient plus des êtres humains mais quelque chose comme le chaînon manquant, à mi chemin entre la bête et l’homme. Leurs corps, déshumanisés, pouvaient désormais être livrés à la violence de masse. En frappant sa victime physiquement, en la déformant, le bourreau nazi achevait sa transformation en bête. Leur humanité anéantie, ne restait plus que la vie à leur retirer. Le tout justifié par un discours politique imposant le recouvrement de tout le peuple allemand racialement disponible, dans sa corporéité même. Au nom du politique, on inspecta les aspects les plus intimes de la vie, refoulant le vivant de toute part. « Dès que le politique passe pour l’essentiel, le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci, menace tout régime concevable», affirme Michel Henry. Mais cet abaissement entraîne toujours la ruine de la société qui l’a produit.
Le sort réservé aujourd'hui aux minorités rroms en Europe rappelle cette stratégie nazie, qui déjà avait pris pour cible ces mêmes rroms. Les politiques ont abusé du racisme, ne cessant de l'instrumentaliser comme un outil de régulation politique destiné à faire le plein des voix électorales. Demain il deviendra un instrument de régulation sociale, triant les bons des mauvais citoyens, montant les populations les unes contre les autres dans une concurrence abjecte. L'UMP, le PS, le FN, ont abusé de ces éléments de langage propre à jeter en pâture les populations les plus fragiles pour cristalliser dans la production de cette figure du bouc émissaire la possibilité d'une réconcliation nationale... Dans la stratégie de Hitler, à la fabrique du bouc émissaire devait s'articuler le temps de l'élimination de l'oppositions morale. La chasse aux rroms fut notre prélude. Et ce n'est pas en vain qu'une grande partie de la campagne contre l'Europe s'est construite autour de la question de l'immigration : il fallait sortir de l'ordre sociopolitique les émigrés et leurs enfants français pour fonder l'espérance nationale. Cette stratégie politique qui a fini par accoucher du résultat que l'on sait aux européennes, a ainsi largement été annoncée par les discours d'exclusion des populations fragiles. Mais qu'on ne s'y trompe pas : leur exclusion fonde non seulement leur sujétion à cet ordre politique insane qui prend jour en Europe, mais au nôtre. L'appartenance au mauvais ordre économique, demain, prendra place aux côtés du mauvais ordre religieux, du mauvais ordre ethnique, du mauvais ordre culturel, voire du mauvais ordre de la couleur de la peau. Et là encore, on passera vite du mode de vie à la densité ontologique, pour livrer cette fois le plus grand nombre à la violence d'un état sans vergogne, sûr de son fait pour recouvrer tout le corps racialement disponible de la nation.
Aujourd'hui, jeudi 5 mai, le Premier Ministre de l'Etat français est appelé à comparaître devant la 17ème Chambre correctionnelle du Tribunal d'Instance de Paris, à 13h30, pour incitation à la haine raciale. En cause, cette phrase de Manuel Valls prononcée le 14 mars 2013 à propos des Rroms : "(ils) ne souhaitent pas s'intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu'ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution". Une petite phrase abjecte amalgamant des populations hétéroclytes jetées en réalité dans la misère par une Union Européenne qui refuse de voir ce qu'elles sont en réalité : des populations d'européens dotés des mêmes droits que n'importe quels autres européens. Une petite phrase visant en outre l'abaissement de l'individu, renvoyant trait pour trait à l'imagerie écoeurante que les médias ne cessent de distiller dans nos esprits à nous montrer des populations pauvres condamnées à errer de campement de fortune en campement de fortune, acculées à vivre dans la boue dans la souricière qu'est devenue la France à leur égard. Des médias qui nous les montrent à longueur de journée dépouillés de tous les attributs visibles de la dignité humaine, jetées sur les routes, n'omettant rien de leur pitoyable apparence sans dire un mot de la pauvreté dans laquelle ces populations sont enfermées. Une petite phrase qui d'un coup en a fait des étrangers au corps de la nation alors qu'ils sont européens, et qui les construit en être avilis, rejetés dans l'ordre du monstrueux "des réseaux versés dans la prostitution". Une phrase qui ajoute sa triste pierre à mille autres pour leur construire ce déficit d'humanité qui demain "autorisera" leur persécution.
 

 

La barbarie, de Michel Henry, PUF, coll. Quadrige, mai 2004, 252 pages, 12 euros, ISBN : 2130542808.

http://www.depechestsiganes.fr/?p=4421

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 04:41

pujadas.jpgLes médias exercent un effet de filtre sur les thèmes moraux qui parcourent la société civile, les laissant s’épanouir ou les étouffant pour renforcer la puissance publique aux dépens de la société civile, comme il en va en France. Car les grands médias français ne comprennent qu’une dimension du politique : celle selon laquelle c’est dans l’Etat qu’il se concentre.
Or s’il est vrai que la politique est orientée vers l’Etat, elle ne peut s’y dissoudre.
En outre, le thème qui décline cette conception de la politique, celui de la légitimité, si souvent repris par les politiciens et leurs commentateurs, est non seulement mauvais mais dangereux, car il réduit de fait la complexité du débat politique.
L’opinion publique est ainsi devenue l’expression instrumentalisée d’un tel débat, dont le double authentique n'est porté dans son intégrité et son intégralité que par des minorités "morales" : aujourd'hui en France, essentiellement, les rroms, les immigrés, et puis toujours ce spopulations fragilisées que sont les femmes, les étrangers, les pauvres...

L'opinion publique, elle, n'est qu'un médium où infusent les idées, les impressions, les désirs auxquels les media veulent donner forme.
Car les médias ne transmettent rien : ils structurent les thématiques immergées dans l’opinion publique, "pour" la population – une invention politique pour le coup, que se partagent les médias et les institutions politiques. Car pour rappel, cette idée de population est celle qui, comme l’a clairement explicité Michel Foucault, a pris lieu et place de l’idée de Peuple. Il n’y a plus de Peuple français, catégorie relevant du politique : il y a en France des populations, à savoir des catégories biologisées (jeunes, vieux, ados, femmes, immigrés, homosexuels, etc. ...), enfermées dans des dispositifs sécuritaires. Car ces populations sont devenues l'objet de mécanisme sécuritaire, et non des sujets du droit républicain.

 image :  David Pujadas et Marine Le Pen, sur le plateau "Des paroles et des actes", le 24/02/2012. (CHAMUSSY/SIPA)


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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 04:31

 

 

beaucomme.jpgUn livre tout entier consacré aux fameuses journées de juin 1780, à Londres, à une époque où ce genre d’émeute était hebdomadaire. Il est vrai que dans ce XVIIIème siècle britannique, l'insurrection était alors la forme habituelle et périodique de la protestation sociale, dans un pays où le débat social était mené comme une guerre –on sait en France, aujourd’hui encore, ce que cela veut dire…

Mais des émeutes festives, troublantes justement par ce caractère de liesse désordonnée, déroutant les analyses politiques et les hommes de Pouvoir tant leurs visées ne pouvait se comprendre dans le cadre des discours habituels (aujourd’hui encore). Emeutes joyeuses, "émotions populaires" comme on le disait alors non sans mépris dans les classes supérieures, provoquées par le ressentiment général d’un Peuple quotidiennement humilié, asphyxié, biffé des tablettes de l’Histoire. Emeutes farouchement arrosées de gin et tournant au délire collectif, à la débauche bachique, Sa Majesté la Foule soudain prise d’une folle envie de cuite mémorable, quand bien même elle se terminerait par une douloureuse gueule de bois -mitraille, prisons et lois iniques au réveil.

Des Emeutes séminales dans l’histoire qui s’ouvre alors en Europe et pour le monde, parce que cette première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle fut pour les ouvriers l’occasion de la révélation fulgurante de leur être-ensemble :  ils découvrirent en effet soudain qu’ils formaient la force centrale de la société urbaine naissante et en faisant front, ils révélèrent à toute l’Europe qu’ils pouvaient devenir une classe sociale non seulement moteur de l’Histoire, mais capable d’abattre des bastilles.

C’est cette histoire, dans la plus grande ville du monde d’alors, que décrit le présent essai. Heure par heure, une poignée de journées exceptionnellement documentées, fascinantes à bien des égards pour quiconque veut construire une réflexion de classe, mais surtout, au regard de leur caractère anarchique, pour quiconque veut comprendre le sens profond du soulèvement populaire.

Les Conservateurs sont au pouvoir, ruinés par leurs coûteuses guerres. Ils se préparent à voter des lois iniques bien sûr, car il leur faut de l’argent, et beaucoup, pour mener à terme leur politique dispendieuse. Accessoirement, ils ont besoin de troupes fraîches, qu’il pensent puiser cette fois dans les milieux catholiques. Aussi s’emploient-ils à monter les religions les unes contre les autres pour mieux diviser un Peuple déjà exsangue, sur des clivages ouvertement xénophobes –voilà qui nous rappelle quelque chose.

gavroche.jpgDes foules dépenaillées parcourent la ville en tous sens, s’agrègent aux manifestations organisées sans trop savoir pourquoi. Pétitionnaires et peuples des ruelles confondus, "nègres" rescapés de l’esclavage antillais (7% de la population londonienne !). Des leaders tentent de structurer cette agitation qui leur échappe, part dans tous les sens, en conduisant la foule du matin, énorme, devant le Parlement. La Représentation Nationale se voit soudain sommée d’agir. Elle est encerclée, isolée, bousculée. On attend des élus des réponses, ils discourent et tergiversent comme à l’accoutumée, ou dénoncent la manipulation d’une foule "visiblement" peu politisée, enrôlée contre son gré dans une lutte dont elle comprend mal la finalité. Que veulent au juste ces loqueteux ? Rien, précisément. Rien, politiquement s’entend, ou plutôt non, ils veulent tout : abattre le Pouvoir et peut-être même, "Tout Pouvoir"…

L’incongruité bouffonne de la situation saute bientôt aux yeux de tous : une partie de la foule se disperse tandis qu’une autre prend en otage les parlementaires. La nuit, les insoumis s’arment de gourdins, de hachoirs, s’enivrent. Des gueux avinés affluent sans cesse, qui veulent simplement voir flamber les bagnes et semblent ne désirer qu’une chose : la fin de ce vieux monde corrompu.

Ils envahissent la ville, courent dans tous les sens, s’éparpillent. Impossible de centraliser l’action : la foule ne veut pas prendre le Pouvoir, elle veut l’abattre.

Les gueux se rassemblent, s’égaient littéralement dans Londres, pactisent avec les forces de police dont nombre d’entre elles rallient les bombances improvisées ici et là. Les émeutiers brûlent des bâtiments, pillent les magasins de luxe, mais dans un incroyable climat bon enfant ! Peu d’échauffourées, peu de blessés, ils ne montent aucune barricade qui viserait à fixer un front, ne s’enferment pas en ghettos dans leurs quartiers mais déferlent tout simplement, partout à la fois, au pas de course plutôt qu’ils ne défilent sous un rassemblement unitaire dont l’objectif politico-symbolique aurait été mûrement réfléchi. Et c’est bien la force de ce mouvement que cette dispersion, cette foule sans stratégie qui ne livre aucune bataille, va et vient sans que l’on puisse la circonvenir dans la ville : elle gagne.

Certes, dans les jours qui suivirent, sept mille soldats en armes venus de l’extérieur de Londres furent envoyés pour maîtriser la situation. Ils plongèrent alors la ville dans un bain de sang, mirent le feu à Londres, instaurèrent le carnage généralisé. L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’analyse que l’on peut faire de l’essence même de ce mouvement, moral s’il en est, attaché à défendre une seule valeur, celle de la vie humaine.

Un soulèvement populaire n’a pour objet que de faire tomber un Pouvoir, pas d’en relever un autre. Construire le Pouvoir n’est pas l’objet des émeutes populaires, qui sont en réalité de grandes protestations morales.

C’est en cela que les minorités sont morales, en cela que le désordre est moral, en cela que l’éthique se révèle un puissant levier d’action révolutionnaire.

Les soulèvements populaires sont une formidable machine à abattre les bastilles. Des machines non politiques qui pointent l’essentiel de ce qui fonde l’homme dans son humanité : sa dignité pour l’autre.

Prenant conscience de soi, Sa Majesté La Foule soustrait l'individu à lui-même et l’entraîne dans le cercle d’une vie supérieure. Balayant l’utile elle pointe le Juste. L’ambition morale de ces mouvements n’est ainsi pas de changer l’homme mais de changer la vie sociale, en y réintroduisant le devoir de justice. Et c’est au nom d’une philosophie de l’Homme, larvée, à peine murmurée, que l’émeute s’élance et énonce la seule norme qu’un Etat doive tenir, qui est celle de l’égal respect des personnes. Traiter l’individu comme fin, non comme moyen. Distinguer nos droits de citoyens des conceptions de la Vie Bonne qui se font jour ici et là, entendu que nul ne peut définir à la place d’autrui ce que doit être sa Vie Bonne.

La finalité des mouvements populaires est de fixer une limite morale au gouvernement en place. De lui rappeler par exemple sa nécessaire neutralité devant les fins, de lui rappeler que la norme d’égal respect des personnes, seule, fonde la légitimité de son action Publique. Entendu ainsi, cela signifie par exemple que l’Autre doit être perçu comme un autre sujet ayant sa propre perspective qu’il faut respecter. C’est en cela que les mouvements populaires nous donnent le sentiment de redonner des couleurs aux nations qui les portent : ils ré-humanisent la société, parce qu’ils l’inscrivent dans une visée éthique de Justice et de Dignité de l’Homme pour l’Homme. 

   

Beau comme une prison qui brûle, de Julius Van Daal, éd. L’Insomniaque, avril 2010, 94 pages, 7 euros, ean : 978-2-915-694451.

www.insomniaque.org

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 04:15

 

roms.jpgDeux normes fondamentales devraient toujours guider l’action des hommes politiques en charge du destin de la Nation : celle du respect égal des personnes, et celle d’un dialogue rationnel entre les hommes.

L’Etat libéral ne peut, assure-t-on du côté de ses penseurs les plus subtils, fonder sa légitimité que du principe de neutralité encadré par ces deux normes salutaires, le débat public et l’égal respect des personnes, contraignant du reste à toujours relancer le débat public.

Deux normes qui ont le pouvoir d’empêcher que l’on traite autrui comme un moyen. Mais voilà que dans cette République qui n’ose plus dire son nom, l’on traite les hommes comme des moyens : Valls parlant des rroms par exemple. Un homme qui ne sait guère communiquer que sur des thèmes de menace, oubliant que lorsqu'on tente de faire respecter un principe politique par la menace, a fortiori par la force, on traite les individus comme de simples objets de coercition.  

L’Etat que nous connaissons est devenu une vaste entreprise de déshumanisation de la société française. Comment ne pas réaliser qu’il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de France ?  

Se respecter l’un l’autre en tant que personnes dans le processus d’association politique n’entre pas dans la compréhension politique des cliques au pouvoir, dont le seul objet semble de défaire le Vivre ensemble dont elles ont hérité. Voilà des gens qui voudraient réactualiser la frontière entre un pseudo pays légal et le pays réel, et conduire une politique de division fière de ses citoyens de seconde zone, comme au bon vieux temps des colonies. Voici un Etat de moins en moins crédible, qui n’est plus une solution aux difficultés que traverse la société française, mais un élément de son problème, qui engage l’aventure française dans l’abîme des affrontements sectaires. L’un soutient un autisme calculé (Hollande), l’autre rappelle, par son décisionnisme fanfaron, le prêche d’un Carl Schmitt, ce théoricien néo fasciste des politiques autoritaires, revenu à la mode il y a quelques années. Et l'un et l'autre ont oublié que la souveraineté de Droit n’appartient à personne (Guizot). Ni au Peuple, ni à l’élu du Peuple : elle repose dans le caractère duel de la démocratie, quand celle-ci sait organiser le débat public (et non sa farce). Au lieu de quoi nous avons un système politique qui ne respecte plus ses propres principes. Un système qui ne sait plus que l’objet réel de l’intérêt moral, c’est au fond l’Autre en tant qu’il n’est pas un corps étranger qu’il faut à tout prix déglutir dans notre système clos, mais un autre sujet relevant de ses propres perspectives, qu’il faut entendre et respecter comme tel.


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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 04:36

Le pouvoir politique dans nos sociétés contemporaines n’est, plus que jamais, que la quête du pouvoir et sa conservation. La conséquence en est que dans un tel système on n’est plus à la recherche d’une rationalité politique, et encore moins du souci de construire la rationalité des opinions mais bien plutôt d'encourager celles-ci à toutes les dérives suceptibles d'aider à la conservation du Pouvoir -ainsi du calcul de Hollande espérant qu'un pacte républicain le sauvera lors des prochaines présidentielles...

La longévité d’un tel système relève ainsi du montage des formes de l’opinion. Voyez comment la classe politico-médiatique manipule les résultats aux européennes en nous laissant croire qu'un français sur quatre voterait FN, quand, non-inscrits, abstentions et votes blancs cumulés, obligent à réaliser que le FN ne représente pas même 10% de l'électorat français et qu'en fait de percée, entre 2012 et 2014, il a perdu près de 2 millions d'électeurs...

Le thème du droit, lui, relève désormais d'une construction morale essentielle de la société civile, destiné à lui permettre de contenir les appétits du pouvoir. Le Droit, mais pas n'importe lequel, et précisément pas celui instrumentalisé par les Partis de Pouvoir : le Droit politique des populations, qui ne voient plus que dans l'exercice de ce droit leur chance de survivre aux dérives des Partis de Pouvoir. Le Droit juridique, lui, vagit toujours dans les limbes de son absence de dépendance à l'égard du Pouvoir politique.

Il faut ainsi porter ailleurs sa confiance, ce Droit du Peuple ne pouvant se satisfaire de confirmer les décisions politiques prises par le Pouvoir en place. A trop s'y soumettre, l'existence des citoyens ne se fera guère entendre que dans les marges d'une démocratie factice. Il nous faut donc d'urgence procéder au transfert des légitimités, de l'Etat vers la société civile, son fondement politique -cela s'appelait naguère une Consituante. Une revendication qui ne peut recouvrir de légitimité qu'à la condition d'organiser les processus sociaux qui obligeront à modifier effectivement les pratiques des édiles politiques coupées de longtemps de la question du Bien Commun.
   

 

La confiance - Un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Niklas Luhmann, traduit de l’allemand par Stéphane Bouchard et Lukas-K Sosoe (Préfacier), janv. 2006, éd. Economica, coll. Etudes Sociologiques, 123p., 13 euros, EAN : 9782717851663

 

 

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 04:20

Hessel-copie-1.jpgIl faut changer la société, nous disait il y a peu Pierre Rosanvallon. La Gauche ne pouvait se contenter de corriger à la marge. Ce à quoi elle n'incline même plus dans sa reprise des discours de la Droite, son seul projet étant de "rétablir" les pseudos comptes de la Nation pour éponger une dette colossale dont elle veut elle aussi nous rendre collectivement responsable quand elle n’est que le fait d’une poignée de nantis. Il faut économiser, payer, se sacrifier encore. Au risque d’oublier que la citoyenneté ne peut survivre à ces journées de dupes de l’urne propriétaire, qui n’ont cessé dans notre beau pays de cristalliser cette communauté d’épreuve qu’est devenue la société française.

Comment faire vivre l’idéal démocratique quand le monde politicien n’a cessé d’instruire une citoyenneté politique rapetissée à la votation, au détriment de la citoyenneté sociale qui est là où blesse le bât sous les coups de butoir de l’injustice et des inégalités ? Il y a eu, nous racontait encore Pierre Rosanvallon, une spectaculaire rupture du contrat démocratique en France. Une rupture installée par le haut, par un personnel politique plus soucieux de ses privilèges que du Bien Commun, mais à laquelle semblait-il nous dire, la Nation avait elle-même consenti. Un consentement à l’inégalité qui aura fait les beaux jours de Sarkozy. Une France convertie à la passion de l’inégalité sous couvert d’une méritocratie qui n’était qu’une légitimation cynique des inégalités à la française. Une France qui aura accepté l’affaissement des représentations traditionnelles du juste et de l’injuste. Rosanvallon use de mots forts pour en parler, évoquant la dénationalisation de notre pseudo démocratie, où depuis belle lurette les riches ont fait sécession et les politiciens renoncé à empêcher que naissent de véritables ghettos dans les banlieues –voir à ce sujet le rapport d’une commission parlementaire publiée sous le manteau et aussitôt escamoté dans les archives poussiéreuses de l’Etat, sans susciter le moindre débat alors qu’il livrait les conclusions littéralement stupéfiantes de notre représentation nationale, Droite Gauche confondues…

VIeme-republique.jpg... Quand il faudrait trouver des réponses sociales, c’est dire quelle importance revêtira alors dans le parcours qu’on nous inflige vers la prochaine urne propriétaire, l’articulation de l’idéal démocratique aux conditions institutionnelles de son effectuation… Mais on a guère entendu les politiques s’exprimer sur les formes techniques que devrait prendre le bon gouvernement des hommes. Or c’est là aussi qu’il faut agir. Il faut transformer le fonctionnement de la machine gouvernementale. Le triomphe de l’économie ET du gouvernement sur tous les aspects de la vie sociale sont insupportables. Il faut toucher à l’ordre fonctionnel de la République, l’enjeu décisif étant le fonctionnement du dispositif gouvernemental. Oui, le gouvernement des hommes est bien l’enjeu majeur de la souveraineté politique, ainsi que l’avait très bien cerné Foucault. L’acte de gouvernement ne peut pas ne pas inclure la liberté des gouvernés. L’Administration Publique ne peut être ce Moloch qu’on nous a imposé. L’idéal démocratique du Peuple Constituant est l’exacte contraire de la pratique du vote secret. Si bien que ces utopies politiques que l’on a vu fleurir au travers du mouvement transnational des indignés par exemple, ou du printemps arabe, ne peuvent être simplement décriées comme les vestiges obscurs déposées sur le rivage d’une civilisation en perdition, auxquels des idéalistes feraient retour nostalgiquement. La Nation, sans la vie publique du Peuple, est-elle possible ? Qu’est au demeurant cette vie publique du Peuple quand elle passe sous la coupe de l’opinion publique, sinon la forme contemporaine de l'Acclamation que les médias ne cessent de promouvoir comme une liturgie perverse ? Ne livrons plus le pouvoir politique aux mains des experts ou des médias. La Politique est une sagesse, non une science, qui commande d’interroger sans cesse les techniques de gouvernement et de pouvoir, si souvent fatales à l’idéal démocratique.


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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 04:00

le_radeau_de_la_meduse1.jpg"Dans une campagne électorale, chaque candidat parle au nom de tous. Est gagnant celui qui a trouvé la petite astuce langagière de la totalité symbolique", explique Benny Lévy dans son essai Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde.

Quel crédit accorder dans ces conditions à ce "nous" que l’on profère ici et là dans le champ du discours politique ?

Le "nous", en démocratie, est régalien. Mais on ne peut dire "nous" dans un système politique qui ne respecte pas ses propres principes. Il ne peut y avoir de cohésion, il ne peut y avoir de peuple là où le pouvoir a perdu toute substance symbolique. Il faut de même rompre avec la logique auto-référentielle du Souverain qui déploie la truculence d’un Nous mensonger pour mieux le subsumer sous la confiscation politicienne du Bien Commun. Il faut rompre avec cette logique qui récuse l’idée d’auto-organisation de la société. Nous ne comptons pour rien dans les Affaires de l’Etat : ce dernier n’est plus identique à la société civile, pas même à la société politique. Il faut penser, au contraire, l’hétéronomie du Principe souverain et admettre que l’unité d’un état réellement démocratique ne peut être que celle d’un sommet contingent labile. Un sommet labile, nécessairement. Mais d’une labilité qui serait articulée par une alternance plus mature que celle du "faire et défaire le roi". La conception de la démocratie est nécessairement liée à une philosophie de la liberté. Qui n’existe qu’en actes. Simples, individuels, mais qui ne peuvent se déployer que dans l’espace commun.

Le monde n’est ni vide ni absurde, nous ne sommes pas des vagabonds de la faim, ni des hommes refusés qui devraient déléguer à la nature la responsabilité d’écrire leur projet de vie. Il faut changer d’optique, reconstruire autrement le sens commun, décrire le monde à la lumière de la logique du sensible qui rend les choses perceptibles dans leurs articulations internes. Ne plus subir la pathologie du politique contemporain, qui se traduit par un Etat qui protège les vies dans un certain ordre hiérarchique. Quelles sont en effet les grandes options de la société française ? Nous ? Non : une préférence accordée à certaines vies au détriment d’autres, au détriment des vies des chômeurs, des précaires, des immigrés, des rroms, des morts de la rue, etc. Si bien que la seule possibilité pour en sortir aujourd’hui, tant qu’à parler de Nous, c’est de parler d’eux et de se porter aux côtés de ceux dont l’existence même contredit l‘idéologie néo-libérale et son "Nous" péremptoire. C’est de leur côté, du côté des minorités morales que se dessine notre salut. 

 

Benny Lévy, Le Meurtre du pasteur, critique de la vision politique du monde, Le livre de Poche, Collection : Biblio Essais, 25 août 2004, 318 pages, ISBN-13: 978-225313090.

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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 05:10
 
 
marine.jpgLe dernier virage à Droite de la France verra Marine Le Pen accéder au Pouvoir de la fonction suprême d'une Vème République au bord de son propre gouffre. Elle signera alors la faillitte définitive de ce système politique.
Et pourtant... Avec près de 13% de non-inscrits, 4% de votes blancs et 56,5% d'abstentions, on le voit, le FN ne représente qu'environ 10% des français en âge de voter... Mais s'il n'en représente que 10%, le PS, parti au pouvoir, lui, n'en représente pas même 5%... Mais ils ne changeront rien. Manuel Valls, Premier Ministre d'une comédie sinistre, dans son allocution pitoyable d'hier soir, faisant semblant de prendre acte d'un soit-disant séisme, n'a fait qu'égrener les raisons de sa propre débâcle. Ils ne changeront rien, parce que le calcul cynique de François Hollande sera d'en appeler le jour venu au front républicain pour espérer sauver les meubles de cette Vème à bout de souffle, qui ne fait que promouvoir, élection après élection, le parti de la haine. Ils ne changeront rien, parce qu'il leur faudrait avouer qu'ils ne disposent d'aucune légitimité réelle.
Ce n'est pas faute pourtant de nous avoir asséné que la volonté du peuple ne pouvait que s'exprimer sous cette forme devenue débile d'un prétendu suffrage universel... Comme si celui-ci en était l’ultime et seule expression acceptable. Or l’histoire a largement démontré que le suffrage universel ne pouvait établir une identité entre la volonté des gouvernements et celle des gouvernés.
Mieux, ce que l’on ne cesse de nous asséner, cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique, était défendue naguère par des théoriciens néo-fascistes tel que Carl Schmitt, affirmant par ailleurs que c’était pure folie que d’approuver la volonté du Peuple… Pour ce même Schmitt, c’était l’identification et non l’identité qui caractérisait le mieux cette relation entre gouvernant et gouvernés. Cette fameuse identification qui est au coeur du lien tissé par la Vème entre son Président et son Peuple... Un lien qui ressemble à s'y méprendre à celui auquel songeait Scmitt, dessinant les contours d’un pouvoir s'énonçant à la première personne du singulier ("Moi Président, je...") pour exprimer une volonté à ses yeux plus réelle que celle du Peuple, heureusement introuvable, prétendait-il. Un pouvoir qui donc aurait su prendre des décisions personnelles et non publiques, pour incarner à travers cette décision privée la volonté populaire enfin révélée à elle-même… Pour se parer de la tyrannie de la majorité, affirmait encore Schmitt, il fallait subordonner l’idéal démocratique à des principes qui lui étaient transcendants, seuls capables de garantir les libertés individuelles, y compris contre l’assentiment du Peuple. Ainsi pour Schmitt, mieux que la décision Publique, la voix du Chef d’Etat seule comptait. Et surtout, espérait-il, qu’aucune astreinte démocratique n’impose de limites à l’exercice de son pouvoir, nécessairement placé au delà des juridictions civiques, car ce n’est qu’à ce compte qu’un Chef peut régner et son Parlement fonctionner…  
Si l’on y tenait absolument, l’opinion publique pouvait à ses yeux représenter le lieu de la légitimité démocratique, plutôt que ces formes archaïsantes pour lui, trop complexes sinon chaotiques de l’expression populaire, qu'étaient une Constituante, ou la rue.
Or toujours, faut-il le rappeler avec Guizot, pour plaire aux libéraux de tous poils (UMP, PS), que la souveraineté de droit n’appartient à personne ? Le parlementarisme, lors même qu’il répond à sa vocation première, ce dont il est permis de douter aujourd'hui, ne peut conduire à aucune vérité : sa seule mission est le dialogue.
L’Europe, tout comme l'Etat français, sont aujourd’hui des systèmes qui ne respectent pas ou plus leurs propres principes et nous livrent aux outrages d'irruptions illégitimes, comme cette montée en puissance spectaculaire du Front Nationale dans les urnes françaises. Demain, la Vème, telle qu'elle, saura lui fournir les armes des décisions iniques, autoritaires, qu'il saura prendre dans le secret d’officines détachées de toute légitimité publique. Demain, un parti minoritaire triomphera sur un autre parti minoritaire pour empocher notre avenir et le transformer en cauchemar. Merci à l'UMP, merci au PS, de si bien savoir nous livrer à l'iniquité du politique qu'ils ont bâti !
 
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