Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 06:51
Cher Pôle Emploi, Nora Philippe

Suite à des avis de radiation, la plupart du temps intempestifs, pour un retard de dix minutes à une convocation par exemple, la réalisatrice du film Pôle Emploi a eu accès à des milliers de lettres d’appel au secours écrites par des chômeurs –dans 50% des cas, la suspension de deux mois d’allocations, qui est la punition commune même dans les situations d’erreur de Pôle Emploi, provoque la paupérisation immédiate de l’allocataire. Nombre de ces courriers témoignent ainsi de l’angoisse, de la colère, de la panique de chômeurs poussés à bout. Pathétiques souvent, écrits sur des bouts de papier déchirés plutôt que des lettres à en-tête, dans une orthographe approximative, ces courriers disent une misère de masse, celle de notre pays, et un tragique sur lequel jour après jour les médias ferment les yeux. Des millions de nos concitoyens sont jetés dans ces affres et doivent quotidiennement subir la brutalité d’une administration aveugle. Et folle. Littéralement, qui leur commande de justifier avant toute absence, l’empêchement que nombre d’entre eux ne peuvent prévoir, et pour cause : il leur faudrait par exemple anticiper un décès ou une naissance et arracher un certificat médical à son médecin avant ce décès ou cette naissance pour n’avoir pas à risquer sa radiation ! «Ne me gérez pas, gardez-moi !», crie celui-ci face non seulement à la surdité de l’administration, mais sa stupidité meurtrière. Les lettres publiées témoignent en outre de réponses qui ressortissent toujours à l’ordre de l’intimité exhibée, bafouée, réduisant à néant la dignité de l’allocataire. Pôle Emploi est une machine à avilir la nation française. Et ces lettres sont des bouteilles à la mer qui nous font toucher du doigt la condition ignoble faite à des millions de nos concitoyens, suspects a priori aux yeux de l’Administration, qui se comporte comme une administration pénitentiaire assurant, de comparution en comparution, l’ordre en marche d’une société inégalitaire, despotique, aux inflexions discrétionnaires.

Cher Pôle Emploi, Nora Philippe, préface Philippe, Artières, éditions Textuel, 27 mai 2015, 112 pages, 11,90 euros, ean : 978-2845975217.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans Politique
commenter cet article
19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 06:21
Le regard Picasso, suivi de André Masson, Nelly Kaplan

Les éditions Frémeaux rééditent deux films de Nelly Kaplan, l’un sur Picasso, l’autre Masson. Des deux, le Voyage d’Eros au cœur de l’œuvre de Masson paraît aujourd’hui le plus troublant, le plus abouti d’une certaine manière, le plus «neuf». Caméra au poing Nelly Kaplan scrute l’œuvre érotique de Masson, en feignant de la découvrir, le montage révélant combien tout cela a été prémédité. La caméra flâne, paraît parcourir les gravures comme on filmerait un paysage qui se donnerait à voir dans toute son étendue, mais pour mieux en interrompre le flux, s’arrêtant ici sur un détail balayant là un ensemble parfaitement identifiable pour faire saillir toute la violence du trait, la souligner, la révéler dans ces contiguïtés de morceaux choisis. A l’image, ce qui perce est d’un coup plus brutal, plus violent qu’on ne l’imaginait des œuvres de Masson, où la composition dissimule souvent le déchaînement de violence pourtant bien visible. Le film prend du coup une tournure épique, rehaussée par l'accompagnement musical. Scènes de guerre, gueules s’arrachant à l’entrelacs des traits griffés sur le papier, c’est un choc qu’elle saisit, le chaos qu’elle délivre. L’énergie de tout cela, l’audace surgie dans la main du peintre, où le figuratif vient poindre comme un accident, non une raison, avec ses figures crues, terriblement impudiques.

De la course de la caméra dans l’œuvre de Picasso, on en revient avec une impression plus sobre. C’est quelque chose comme un hymne qui nous est offert, une poésie filmée à l’occasion de l’Année Picasso, en 1967. Ce dernier a 81 ans, son œuvre est derrière lui, il en parle ou elle lui en fait parler sans l’excès du geste. Images d’actualité, l’ensemble colle presque pédagogiquement au projet scénographique réalisé aux Petit et Grand Palais, «l’inventaire de quelqu’un qui s’appelle comme moi», ainsi qu’aimait à le qualifier Picasso. Variations de Beethoven sur un thème de Diabelli, le film est plus sage, découpé en rubriques. Ouvrant sur le formidable chapitre des autoportraits qui saisissent : c’est du Giotto dans cette manière de remplir les surfaces !

Nelly Kaplan cède tout de même au plaisir d’instruire notre regard, qui doit passer par la rupture des Demoiselles d’Avignon pour éduquer notre compréhension de l'œuvre. L’analyse n’est pas savante bien sûr –on le regrette presque parfois, en particulier lorsque est évoquée cette phrase aussi malicieuse qu’obscure de Picasso, parlant de cette «trahison du sensible» qui l’aurait contraint à rompre avec ses représentations premières. Mais le propos est ailleurs, construit par avance, jouant de l’effet de dramatisation pour laisser surgir un trait, une figure, qui au vrai donne surtout à voir une sorte de désespoir de la caméra à la poursuite d’un objet qui lui échappe : la peinture. Il y a quelque chose de pathétique souvent, dans les mouvements de cette caméra, s’approchant, s’éloignant, sans rien pouvoir saisir. «Le cinéma en peinture», disait Nelly Kaplan de son essai, interrogeant sans cesse ses raisons de cadrer ou de décadrer, et la succession des plans. Quel moyen l’art cinématographique peut-il mettre en œuvre pour rendre compte des moyens picturaux ? On le sait : ils sont chétifs. Il faut donc faire autrement, ce à quoi s’est employée Nelly Kaplan, nous proposant du coup la mise en scène d’un événement esthétique : son regard sur l’œuvre de Picasso.

LE REGARD PICASSO, SUIVI DE ANDRÉ MASSON À LA SOURCE LA FEMME AIMÉE, de Nelly Kaplan, éditions fremeaux et associes, PRODUCTION : CYTHERE FILMS, (CLAUDE MAKOVSKI ET NELLY KAPLAN), DURÉE TOTALE : 64 MIN, DVD NTSC - COMPATIBLE MONDE

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans poésie
commenter cet article
18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 05:54

Le 9 mars 1842, la première de Nabucco a incité les italiens à lutter pour leur identité et leur liberté. Quel Nabucco viendra sauver la France de sa piètre médiocrité ?, se demande l’auteur de cet essai. Il aurait pu au fond évoquer les cours de Mickiewicz ou ceux de Michelet au Collège de France, qui s’achevaient en émeute que la police réprimait durement. Ou Sartre encore, sinon Foucault. Mais certes, quelle pièce, quel roman jetterait aujourd’hui des millions de français dans les rues, pour défendre leur (vraie) liberté ? Le constat est amer, tant l’indifférence, sinon la défiance, voire le mépris dans lequel est tenue la culture en France est grand, symptôme d’une société dont rien ne vient endiguer la médiocrité. Mais c’est moins la question de la culture qui est ici en cause, que celle de la transmission, celle de l’école donc, qui en eut longtemps la charge exclusive. Transmission en crise selon l’auteur, dans un pays dont l’enseignement ne fonctionne plus. En philosophe il en étudie les points de rupture, mettant en cause trois auteurs parmi les plus fondamentaux de notre patrimoine.

Descartes tout d’abord, qui voyait dans la transmission une faille de la raison. Car à ses yeux, l’enjeu était celui de la capacité de la preuve. Il en forgea sa Méthode, persuadé que la confusion était la condition même de l’enseignement en France. Ecole qui, à l’en croire, devrait se contenter de matières d’éveil alertant l’esprit, plutôt que d’infliger cette sorte d’apprentissage laborieux de pensées demain dépassées. Il faut y apprendre à penser, plutôt que des pensées. D’une façon telle que l’individu y devienne l’auteur de son savoir, sous certaines conditions de méthodes, cela va de soi. Quant à l’éducateur, Descartes ne pensait pas que sa charge était de transmettre mais, un peu à la manière d’un Montaigne, de susciter le désir, avec encore une fois pour seul outil l’esprit critique. On le voit : l’école française en est bien loin !

Rousseau ensuite, aux yeux duquel la culture était vaine. Nos savants ne faisaient pour lui que notre malheur, tout comme les artistes. Bienheureux donc, celui qui n’avait jamais appris. Dans l’Emile, l’éducateur devient une menace. L’immédiat s’y fait souverain : il n’y a pas de savoir à transmettre, mais des situations à organiser, des expériences à réaliser. «Je hais les livres», affirmait Rousseau, qui figent le savoir, l’enferment, l’ossifient.

Bourdieu enfin, qui dénonça non sans raison pourtant ce capital symbolique de la transmission qui ne cesse de justifier la hiérarchie des classes sociales. L’école était devenue à ses yeux le lieu d’une vraie violence : elle humilie, oriente, sélectionne, détruit. La transmission, à ses yeux, n’était rien d’autre que la reproduction.

Trois auteurs qui, aux yeux de notre essayiste, nous aurait enfermés dans une impasse. Est-ce bien vrai ? Nous ne saurions plus transmettre. L’école moins que n’importe quelle autre institution. Mais l’auteur de ce raisonnement a beau dénoncer ces réformes en effet affligeantes d’une école qui réduit chacun (en apparence) à un pitoyable socle commun conçu pour l’«équiper», il n’en oublie pas moins qu’en réalité, deux écoles coexistent en France : celle des classes populaires dont l’impératif est le renoncement, fautes de moyens accordés, et celle des élites, tombée dans le domaine de l’enseignement privé ou celui, privatif, des beaux quartiers, où l’enseignement a maintenu ses exigences. Pour les uns, le fameux «bagage commun» qui en dit long sur la programmation de leur «médiocrité». Pour les autres, l’accès au patrimoine culturel. Et ce n’est pas son exemple de la suppression de l’épreuve de culture générale en 2011 à l’entrée à Sciences-Po qui à lui seul parvient à nous donner à penser qu’en effet la vulgarité est la règle dans la conception française de la transmission du savoir. Sciences-Po demeure l’affaire des élites, non celle des classes populaires –les plus nombreuses ! La suppression de cette épreuve de culture générale ne traduit pas le renoncement à l’extraction des élites, mais leur confinement. Il n’est que d’étudier la formation de ces mêmes élites à Sciences-Po pour le comprendre. Non, le savoir n’est pas devenu un bagage inutile. Non, l’érudition n’est pas devenue une faute de goût. L’orthographe est toujours un outil d’exclusion, tout comme les références culturelles et artistiques. Mais certes, les élites communiquent autrement sur la culture, pour mettre en avant et dénoncer dans le même temps cette culture de masse imbécile qu’ils ne cessent de produire. Comme un colifichet ou un piège où brider sans retenue les classes populaires. L’indifférence est feinte. Même si, in fine, ces élites elles-mêmes ont fini par s’enfermer à leur tour dans un discours culturel pitoyable. Une société du mépris en somme, qui n’a de cesse d’empêcher l’accès du plus grand nombre à la possibilité même de penser autrement le monde et sa relation au monde. Ce n’est pas Bourdieu qu’il faut ainsi railler, ni Rousseau, ni Descartes, mais ces élites qui tentent de nous enfermer dans leur pathétique désespérant, à l’image d’une classe politique cultivant sans vergogne une sottise calculée.

Les déshérités : ou l’urgence de transmettre, François-Xavier Bellamy, Plon, 28 août 2014, 207 pages, 17 euros, ean : 978-2259223430.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans essais
commenter cet article
15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 06:04
L’île du serment, Peter May

Le meilleur roman noir qu’il m’ait été donné de lire cette année ! Un roman qui ose un ton, une forme, un style. Voilà enfin un roman qui sait convoquer l’Histoire, avec un grand «H» s’il vous plaît, sans la trousser en oraisons pressées.

Le sujet de ce texte, c’est l’Ecosse. Point barre. Et encore. Le cap-aux-meules, les îles de la Madeleine battue par les vents, l’île d’Entée, la lande déserte, peut-être celle du Roi Lear ou celle de Synge, plus sûrement celle de quelques Early Scots ou du génial Robert Louis Stevenson… Le sujet de ce roman, c’est l’Histoire, la grande famine écossaise et non cet homme assassiné dans une maison d’un autre siècle. Ce sont des silences, des silhouettes, une tempête battant les vagues en brèche, le Golfe du Saint-Laurent et toutes ces choses cachées qui font des vies leur propre. Le sujet de ce roman c’est un autre monde, une autre époque qui revient hanter la nôtre, à des milliers de brasses des naufrages romanesques. C’est ce rêve que fait l’inspecteur en charge de l’enquête et qui soudain fait basculer le récit. C’est d’une femme que l’on soupçonne d’avoir tué son époux volage, c’est l’histoire d’un tableau, d’un visage, de Kirsty, la dame que l’on soupçonne, qui hante les rêves du narrateur. C’est l’histoire d’une lignée, d’un roman de famille raconté à la tombée de la nuit, celui d’un jeune homme qui sauva une jeune châtelaine perdue dans la lande et fit des kilomètres la jeune fille dans les bras pour la conduire en lieu sûr. Elle parlait l’anglais, lui le gaélique.

Le sujet du roman, c’est le gaélique justement, cette langue disparue -il s’en faut de peu. Ou l’histoire de ce fadet débile qui s'égare et meurt après avoir lorgné de trop une femme trop belle pour lui. Un débile qui vivait dans le monde de son plafond, dans la fresque qu’il y avait dessinée. C’est l’histoire d’un type qui se remémore son enfance, le dénuement et les clivages sociaux qui l’ont marqué. Le tout dans une langue infiniment raffinée, loin de la fosse commune des jetés lexicographiques du polar contemporain. C’est l’histoire de Sime, l’inspecteur en charge du meurtre du mari de Kirsty qui, l’interrogeant, découvre ses propres accents dans le grain de sa voix. Ses racines comme on dit. Alors monte d’un coup le souvenir de l’Ecosse, les Highlands superbes venant submerger le récit de leur empreinte glacée. C’est le roman des Highlands, le roman des solitudes, de la mémoire tragique, du passé défunt. Celui des Stuart défaits, des écossais vaincus. De l’invasion anglaise s’accaparant leurs terres pour les vider de leurs habitants et y mener paître leurs moutons. Ce roman, c’est une atmosphère, tragique, lourde, sombre, lente, c’est l’histoire des déportations massives des écossais, par villages entiers, vers l’Amérique. Des villages brûlés, des enfants égorgés. C’est l’histoire d’un retour de l’Ecosse dans ce détour romanesque, celle de la famine, celle d’un peuple massacré. C’est l’histoire d’une conviction romanesque qui nous abasourdit, où le Je qui troue de part en part le récit est celui des siècles passés, tandis que la narration du présent se fait à la troisième personne, dans cette distance auctoriale si pertinente d’un auteur en quête de sa propre mémoire. Comme si la seule voix intime ne pouvait être en soi qu’absente. C’est l’histoire de la Grande Rafle, de la déportation massive des écossais, battus, enchaînés, exilés. Cinq générations en arrière. Chassés des Hébrides extérieures. Un journal ouvert à l’horreur. Ce roman, c’est l’Ecosse, et son insoutenable qui fait retour.

L’île du serment, Peter May, éditions du Rouergue, 3 septembre 2014, coll. Rouergue noir, 423 pages, 23 euros, ISBN-13: 978-2812606854.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 07:32
Voici le temps des assassins, Gilles Verdet

Paris. Un homme met le feu à sa voiture, s’éloigne tranquillement en plein boulevard Saint-Germain pour en rejoindre un autre et tandis que la voiture en feu capte toute l’attention de la foule, avec son complice pénètre dans une joaillerie pour la dévaliser. Mais au moment d’en sortir, deux femmes voilées les braquent. Simon est touché. Paul s’en sort. Il lui faut comprendre maintenant, tandis que tout se joue déjà dans cette contraction du temps de l’agonie de Simon où l’éternité est comme suspendue à l’étirement d’un dernier soin. Paul retrouve sa femme, lui avoue le casse avec Simon, flic de son état. Les femmes voilées les attendaient. Peut-être pas des femmes du reste. Il ne sait pas. Il cherche. Découvre que Simon fréquentait un club : celui «des vilains bonshommes», réminiscence de celui que Rimbaud fréquenta quand il vint à Paris. La Rimbe à corps nu du coup, entrant dans l’histoire avec force, «merde, merde, merde», comme il devait se l’écrier un soir au cours d’un dîner des vilains bonshommes à l’écoute d’un poème idiot, se fâchant tout net avec l‘assemblée imbécile. Moins la Rimbe en définitive que Rimbaud, Gilles Verdet à ses basques, nous menant dans ce Paris de la semaine sanglante régler les mauvais comptes des années 70 tandis que le récit file ses morts suspectes. Car ce qu’il interroge, c’est ce désir de liberté qui a accouché de monstres. Les nôtres ? Pas sûr. Une sale histoire finalement, de paumés des temps utopiques, orphelins d’une rébellion qui n’a pu se muer en révolte et dont les enfants finissent today d'en achever leurs comptes à la kalachnikov. Ce qu’il reste de ces années communautariste ? Une romance en somme -il faut aimer-, bordée de loin par l’incandescence rimbaldienne et ces temps de revenants qui agitent des gestes de désespérés.

Voici le Temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal polar, février 2015, 232 pages, 18,50 euros, ean : 979-1092-016321.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans en lisant - en relisant
commenter cet article
13 mai 2015 3 13 /05 /mai /2015 07:05
Dans ma prairie, Frédéric Boyer

La prairie comme retable d’un deuil inouï. Portée par le vent, son infini recueilli en quelques vers dansés. Là-bas, l’herbe convoquée sous le vent, au fond nulle part -(de nous ?). La prairie comme au-delà magnifique, exalté peut-être, un canoë de bois rattrapé in extremis pour nous faire trappeurs, voleurs de feu si l’on y tient, pionniers parmi les morts engloutis. La prairie comme un continent disparu, qui ne peut désormais exister que dans l’espace du poème -(il faut s’en inquiéter). Qui ne peut s’assurer que dans le repli d’un verbe entrecoupé d’incantations comme autant d’inscriptions perdues au fond de nos mémoires -l’être de l’herbe, celui du rocher ne tenant l’un et l’autre que par la répétition où l’auteur les enlace. La prairie… Où quitter ce monde d‘ennui pour rallier l’univers où ça tient : « être ». La langue alors collée aux objets qu’elle décrit pour se faire véritable sinon vérité. Et nous embarquer dans le voyage du rythme, le phrasé du poème comme une valse nous entraînant pour soutenir le mot sans cesse revenu, dernier refuge de l’esse si loin de son réel, l’abordant dans ce travers du texte qui cède à l’injonction, curieuse mais opérante, de nous appeler à « relire Homère » pour sentir enfin notre poids d’existence et nous faire à notre tour Ulysse dans l’aventure du Poème, oiseaux, buissons, lavandes. Se construire, donc, cet imaginaire en toute beauté, simplement festonné d’une cabane de rameaux, la prairie finalement réfugiée en nous.

Dans ma prairie, Frédéric Boyer, P.O.L., avril 2014, 74 pages, 12 euros, ean : 9782818020548.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans poésie
commenter cet article
12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 07:46
Le Désir de guerre, Frédéric Roux

A l’heure où partout en Europe se fait jour ce goût pour le bruit des bottes, peut-être est-il temps en effet de s’interroger sur ce désir de guerre qui s’y énonce. Guerre intérieure, civile, moins des uns contre les autres que contre ces minorités fragiles, tels les rroms en France, ou les musulmans. Guerre tout court, à l’horizon ukrainien. Et ce, paradoxalement, juste au moment où nous commémorions la Der des Der… A laquelle est consacré l’ouvrage. Que raconter au demeurant de 14-18 et comment ?, nous interroge Frédéric Roux, qui apologue sur ses usages et nous évoque son grand-père, une jambe de bois à la main et le goût du pinard à la bouche. Faut-il dans cette distance cultiver un cynisme de bon aloi ? Révéler l’idéal des tranchées : perdre un truc qui ne se voit pas. Un orteil par exemple, un morceau de son ventre. Ou l’obsession des poilus qui ne songeaient qu’au vin et aux femmes : préfèreraient-elles un manchot à un cul-de-jatte ? Décillé, faut-il montrer la bousculade des grognards dans la boue qui les ensevelit et puis la trouille, la pétoche à se planquer derrière le ventre d’un cheval à l’agonie ? Dénombrer les réfractaires si peu nombreux, les rares déserteurs et l’immense armée des instituteurs, qui firent de cette guerre une guerre d’intellectuels ? Le tout sur le ton de la gaudriole, pour réaliser que tout ce que l’on peut écrire sur le sujet ne peut être qu’un pitoyable effet littéraire... Car dans les tranchées, aucun d’entre nous n’y était. Ni Frédéric Roux, ni ses lecteurs. Et quand bien même il aurait pris –il finit par le prendre «aussi»-, le parti du lyrisme, il n’en resterait pas moins qu’on ne saurait rien en dire désormais, loin du front. Même à creuser ses souvenirs, les années 50, les foins, la fourche. Ecrire sur quoi ? Les chiottes dans la cour, la charrette et tout ce minuscule de la vie d’alors ? A quoi bon semble-t-il nous dire : la seule chose envisageable ne l’est plus : le réel. Reste le portrait peu reluisant qu’il dresse de la campagne française des années 50, et sa méditation sur l’indiscernable du Mal. Un temps conventionnel, réactivant les grands poncifs sur cette question du Mal, convoquant comme à l’accoutumée le paradigme égoïste sans réaliser qu’il n’est en réalité qu’une fiction idéologique construite par les élites, que l’on peut très précisément originer dans le XVIIème siècle moraliste, posant sans jamais parvenir à le prouver, l’idée d’une nature égoïste de l’humain, ouvrant, nécessairement, à la banalité du Mal…

Qu’est-ce qui lie les hommes entre eux, à la guerre ?, nous assène-t-il alors. L’ignominie, le répugnant, le sang qu’on a fait couler. C’est le Mal, dit-il, qui lie les hommes entre eux. Vieille antienne des meurtres commis ensemble, des cadavres piétinés… Vieille anthropologie du malfaisant, du Mal vrillé à la condition humaine, campant sur cette théorie éculée de l’égoïsme humain déroulant le lien qui relie Fénelon à Arendt autour de cette prétendue banalité du Mal qu’aucune étude jamais n’a su corroborer.

Mais oublions cette rhétorique creuse, qui forme pourtant comme le cœur de sa pensée. Il reste que Frédéric Roux a raison de nous avertir sur un point : la guerre est possible dès lors qu’elle nous est devenue évidente. Là où reposer la question du grand-père : que diable allait-il faire dans cette galère ? Frédéric Roux tourne autour de cette question, la retourne dans tous les sens, scrute le souvenir qu’il a gardé de cet homme boitillant. Il lui manquait une jambe, voilà tout. Le soldat part sans rien réaliser et revient dans le même état d’esprit. La propagande. Sans doute. Lui, est revenu avec une jambe artificielle qui a fini par remplacer la vraie. C’est ça le message de son récit : on adhère au semblant. Et puis, plus probant : la législation recouvrait tout. Jusqu’à ranger les morts dans le bon ordre. Les héros, les martyrs, les traîtres, les ennemis, etc.

Non, reste le texte qui suit sa réflexion sur le désir de guerre et qui est comme une interrogation sur les conditions de possibilité de l’écriture artistique. Demi-tour Gauche, Gauche ! Frédéric Roux avait vingt ans en 68. Il appartenait à une génération sans désir de guerre, qui a vu dans celle de 14-18 le moyen dont s’est doté le Capital pour briser la conscience prolétarienne de l’Europe. «C’est le sujet qui est mort dans la boue des tranchées», affirme Frédéric Roux. Sans doute. Encore que cela soit mal formulé : la question du sujet a ressurgi dans les débats philosophiques parisiens des années 80 pour mettre fin à celle de l’homme. Mais oui, tout de même, ce que 14-18 a inauguré, c’était la fin de la morale kantienne : l’homme pris pour un moyen, non comme une fin comme l’exprimait cette morale. Lui dit : 14-18 a remplacé le sujet par «la masse». On n’est pas a obligé d’adhérer à son propos : l’homme fut remplacé par les choses. (Rappelez-vous Perec). Par la gestion des choses plus exactement. Par la gestion, en soi. Mais la toute-puissance de la marchandise ne faisait que s’annoncer. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle est parvenue à s’accomplir vraiment. L’homme n’est plus que du matériel humain. Et nous n’avons pas trouvé le moyen d’y résister. L’art lui-même n’a pas su. Tout comme il n’a pas su représenter la guerre pour nous défaire de son désir, ainsi que l’affirme cette fois justement Frédéric Roux. Apocalypse Now n’aura par exemple au mieux que subjugué les consciences, rendre la guerre exemplaire, elle qui, sur le terrain, ne l’est jamais. Et loin de nous en dégoûter, nous aura fascinés et repus de tant de beauté dans le déchaînement de sa violence. La rhétorique lyrique ne produit jamais que l’effet inverse finalement, de celui escompté. Nous offrant la guerre comme une matrice plutôt qu’un repoussoir.

Le désir de guerre, Frédéric Roux, édition Arbre Vengeur, 14 novembre 2014, 141 pages, 11,74 euros, ISBN-13: 979-1091504232.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans essais
commenter cet article
11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 06:38
L’école hors sujet…

C’est vers 1050, nous disent les grammairiens, que la locution hors fut extraite de dehors pour se répandre et répandre partout l’exclusion, l’enseigner, la nommer, la montrer. Certes, elle dut se résigner tout d’abord à coexister avec sa variante phonétique fors. Mais les Croisades lui lâchèrent enfin la bride sur le cou. Même si, vers 1135, on pouvait encore aller hors, c’est-à-dire parcourir un dehors, à la frontière si poreuse encore. L’exclusion devenait toutefois de plus en plus définitive et il n’est pas anodin qu’on l’ait d’abord signifiée dans la locution hors la ville. Hors la ville nécessairement, point de salut… C’était si vrai qu’hors la ville, on était vite hors de soi, un forcené qu’il fallait réduire ou ramener à la raison, nécessairement citadine. Quelle troublante topographie... Quelle manière d'administrer les territoires de la raison ! (Je veux ici évoquer ceux qui commandent leur parcours à la (re)connaissance).

Hors la raison, point de salut. Hors n’est pourtant pas une région de la pensée, mais un espace. Empirique. Qui résiste aux réductions de la Ratio. L’espace de l’auto-révélation pathétique de la chair, peut-être, celui de la zoê, plutôt que de la polis.

C’est pourquoi l’école est placée hors la société. Pour mieux y exposer ses sujets décharnés, en faire des objets éducables, qui ne préexisteraient pas à ce qui les éduque, dirions-nous pour paraphraser Derrida en le contredisant.

Un dispositif qui serait précisément ce que l’école cacherait de son fonctionnement. Un peu hors, du coup, de toute transparence pédagogique, dans ce fonctionnement qui oublierait que le sens n’est pas une chose mais un dialogue fragile, subtil, que l’humain inaugure très tôt, dès sa sortie du ventre maternel.

Un dialogue qui aurait dû contraindre l’expérience pédagogique à révéler autrement qu’elle ne l’a fait l’épaisseur dialogique de l’existence.

Au point, par exemple, où elle aurait pu comprendre que le vrai but de toute pédagogie est de faire advenir quelque chose que rien ne pourra plus circonscrire. Plutôt que de l’enclore dans le dedans d’un quelconque savoir rabougri. Un contenant, plutôt qu’un contenu.

Car qu’est-ce qu’éduquer, sinon, comme le dit Derrida, s’ouvrir à la fragilité de l’autre ? Comprendre comment il comprend ou ne comprend pas, comprendre autrement, dans ces régions mal définies des friches où l’école, ayant transmis son trésor de significations, laisserait ouverte la possibilité du sens.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans essais
commenter cet article
7 mai 2015 4 07 /05 /mai /2015 07:52
Quels délinquants traquer ?

La loi de surveillance généralisée de la totalité de la population française a été faite pour 3 000 personnes suspectes, selon les propos de Valls. 3 000 suspects comptabilisés, fanatiques ou adolescents perdus en voie de radicalisation, identifiés par les services de renseignement, lesquels services, semble-t-il, ont le plus grand mal à les traquer et s’imaginent que cette poignée de «djihadistes» potentiels sera assez débile pour échanger sur les réseaux sociaux des informations capitales quant aux crimes qu’ils voudraient commettre… Nos «idiots utiles» en somme, selon l’expression de Lénine, qui ont permis l’adoption d’une Loi liberticide en France, ex-pays des droits de l’Homme et du Citoyen. Une Loi votée sans débat Public, sanctionnant la mort de la Représentation Publique, à la remorque désormais d’une idéologie de défaite qui risque fort d’entraîner dans sa dérive toute la nation française… L’occasion pour nous, citoyens d’une société civile refusant le mur dans lequel nous précipite cette classe politico-médiatique, de réfléchir sur les conditions d’un vrai débat public, qui tant fait défaut à cette pseudo démocratie que les néo-libéraux les plus réactionnaires de notre histoire ont fini par imposer. Et de nous interroger sur les choix du système répressif français : qui surveiller, qui punir ?

Quels délinquants traquer ?

Le 12 avril 2012, trois semaines après la première parution du livre d’Antoine Peillon (Ces 600 milliards qui manquent à la France), le Parquet de Paris désignait (enfin) un juge d’instruction pour mener une information judiciaire sur l’évasion fiscale en France.

Le 17 avril, ce même Peillon était (enfin toujours) auditionné par la commission d’enquête sénatoriale sur l’évasion fiscale. L’auteur exposa ce que tout le monde savait, à savoir que la police et la Justice françaises disposaient d’une masse invraisemblable d’informations sur la question -dont elles n’avaient jamais rien fait. Et pour cause : le 23 mai 2012, le Juge témoignait à son tour devant la même commission sénatoriale, pour révéler l’existence d’un verrou politique : il devait attendre une plainte du Ministre du Budget pour instruire officiellement son enquête. Jamais aucun ministre du Budget, en France, ne s’était soucié de porter plainte contre l’évasion fiscale.

Le 3 juillet 2012, Jean-Marc Ayrault promettait de régler une fois pour toute la question de l‘évasion fiscale.

Le 24 juillet 2012, la commission d’enquête sénatoriale publiait 59 propositions pour contrôler cette évasion fiscale. Le rapport de ladite commission devait être remis au Ministre de l’économie et proposé à l’Assemblée nationale dans le cadre du débat budgétaire.

On l’attend toujours. La Crise, elle, n’attend pas, qui commande de récupérer ces milliards qui nous sont dus.

L’affichage d’une prétendue indignation morale laisse, aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, à l’heure où l’Administration policière s’apprête à arrêter des centaines de milliers de français par erreur, selon les mots même du Ministre de l’Intérieur, intacte la délinquance en col blanc. Aucune mesure radicale n’a été prise à son encontre. Aucune régulation publique n’est à l’ordre du jour, sinon comme effet d’annonce : aucune réponse politique n’a jamais apporté de solution, aucun débat public n’a jamais été lancé sur la question. 600 milliards d’euros s’évaporent chaque année des poches de la Nation sans que cela ne préoccupe outre mesure les autorités. Les décisions judiciaires, quand elles sont prises, restent pitoyables, les personnalités publiques en cause s’acquittant d’une modeste amende avant de retourner à leurs affaires… Zone d’ombre de la démocratie française, la presse s’en détourne sitôt le scoop publié, en faisant comme si cette lâcheté juridique était l’affaire de tous, alors que tous savent bien qu’il existe une connivence politique qui interdit de mettre en cause la classe politico-médiatique, celle-là même qui chaque jour instruit un débat moral débile sur la nécessité de suspendre les libertés civiles des français face à la menace terroriste. Seule la dangerosité des classes populaires est d’actualité. La délinquance des élites, elle, n’est jamais perçue comme une menace pour l’ordre social. Bien qu’il s’agisse d’une délinquance organisée, planifiée, préméditée. Rappelez-vous la banque Goldman Sachs spéculant sur l’effondrement de ses propres titres, contre ses clients… Une délinquance qui s’est traduite par la montée en puissance d’une collusion de plus en plus efficiente entre les cercles mafieux et financiers : c’est la British Petroleum communiquant des informations aux escadrons de la mort en Colombie pour éliminer les militants écologistes qui l’ennuyaient.

En France, toutes les instances de surveillance des délits financiers sont… corporatistes ! Les régulés font partie de ces instances de régulation… Voyez l’organigramme de la Commission consultative des marchés publics… Et quant à la sanction, elle relève la plupart du temps d’organismes administratifs plutôt que judiciaires : seul 1% des infractions observées est transmis aux autorités judiciaires… La délinquance des élites occupe ainsi une place ultra marginale dans le traitement répressif de la Nation, tandis que nous assistons à un durcissement de la répression de la petite délinquance et à la surveillance généralisée de la population française. L’essentiel de l’argent des contribuables est mobilisé pour entretenir un système pénal focalisé exclusivement sur des délits de faible importance. Les détournements d’argent, extrêmement dommageables, économiquement, socialement, éthiquement, à l’ensemble de la société française, ne font jamais l’objet d’un processus de criminalisation, pas même celui d’un Débat Public. La justice française est clivée : pénale pour les pauvres, administratives pour les riches. Quid de la Démocratie dans ces conditions ?

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans Politique
commenter cet article
5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 07:32
Confucius, Professeur de vie plutôt que d’idées, Cyrille J-D Javary

Confucius… Dont le nom même porte la trace de cette latinisation que les jésuites avaient briguée, cherchant dans ses pensées le calque de leurs idées pour pouvoir plus facilement convertir les chinois à leur religion. Confucius auquel Voltaire s’intéressa tant, croyant retrouver dans ses paroles l’idée de l’impératif catégorique kantien. Il y avait bien certes du Socrate en lui, et du Montaigne. De fait, il fut le quasi contemporain de Socrate et tout comme lui, il n’écrivit pas mais enseigna oralement sa pensée sans chercher à la rigidifier dans un texte canonique. Tout comme lui, Confucius préféra se livrer à une maïeutique plutôt que d’être lige d’une théorétique, méditant tout haut auprès de ses disciples sur la conduite de l’expérience morale dans la vie de tous les jours. Cyrille Javary nous en conte, littéralement, dans un ton qui surprend au début, rebute même dès l’abord par sa manière puérile de professer, avant de trouver son rythme et de finir plus enjoué. Javary nous en conte donc l’histoire, la vie, l’œuvre, nous éclairant sur le contexte historique de sa genèse autant que de sa réception, dans un effort précieux de compréhension intellectuelle. Il raconte l’homme, le groupe qu’il forma autour de lui, tel Socrate et ses disciples, dissertant longuement sur l’art de gouverner, soi-même et le monde. «Professeur de vie plutôt que d’idées». L’étude est passionnante, cultivée, profonde. Il évoque les sources, les critiques, replace le tout dans le temps, parlant à son tour puissamment de ce qui seul comptait aux yeux de Confucius : la perfectibilité de l’homme. Mais à l’entendre, le plus passionnant semble au fond ce qui a fait surface : l’histoire de son legs. Trois ans après sa mort, ses disciples les plus proches entreprirent une vaste enquête qui dura vingt ans, de recollection des propos du Sage. De quoi se souvenaient ceux qui l’avaient approché ? Et qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire à leur sens ? Ils en compilèrent un très mince recueil d’entretiens, qui est l’ouvrage qui fonde aujourd’hui encore notre connaissance de la pensée de Confucius. Des Entretiens qui allaient exercer une influence deux fois millénaire et fonder le socle moral de la civilisation chinoise ! En fait un recueil de 516 paragraphes, composés comme un cut up. Des notes. Désordonnées. Un fouillis d’idées comme jetées en vrac, plein de son désordre, d’incertitudes, de lacunes, de répétitions… Un ouvrage dans lequel rien ne nous est épargné de ce qui fonde un mauvais livre, car tout y a été jugé pédagogiquement important ! Et c’est sans doute l’essentiel de ce qu’il faut retenir de cet héritage : cet entrelacs de contradictions et de vérités, la seule sagesse à portée de l’humain. Aucune architecture intellectuelle rigoureuse. Un ouvrage composé à la va comme je te pousse, loin de notre tradition cartésienne, qui fit qu’un Hegel par exemple le lut avec mépris, considérant l’homme comme une sorte de sous-Cicéron qu’il valait mieux ne pas traduire eut égard à la philosophie chinoise. De fait, on y trouve de tout. Des interrogations qui ne sont pas menées jusqu’au bout, des conseils presque insipides, quelques réponses oiseuses. Aucune méthode. Sage alors Confucius, plutôt que philosophe ? Ou Saint ? Mais alors, un Saint qui se serait laissé volontiers emporter par la colère, la déception, l’égarement. Un Sage qui n’enseigna guère qu’une manière de vivre et encore, se posant constamment la question de savoir ce que peut bien revêtir le terme d’apprendre. Apprendre… Le premier mot du premier paragraphe du premier chapitre des Entretiens. C’est dire son importance. Apprendre… C’est quoi ? «C’est avancer nous dit Confucius, ce n’est pas atteindre»… Apprendre, comme une expérience quotidienne, nécessairement partagée c’est-à-dire non conduite dans la solitude cartésienne d’un moi fouillant son ego pour y découvrir des principes universels. Non pas bûcher non plus, ainsi que nous l’enseignons à nos enfants, ni même acquérir une connaissance livresque. Apprendre : s’incarner dans une connaissance lacunaire de soi et du monde. Lacunaire, nécessairement, modeste si l’on veut : apte à s’ouvrir à ce qui demain la réformera. Et de fait, lire Confucius c’est d’abord se confronter à une désillusion : rien de plus fade, de plus banal, voire de plus insipide. Ses propos sont incitatifs, ses réponses, décalées. Il y a des évangiles là-dedans : la même douceur, la même étrangeté. Tout s’y décale toujours, une parole contredisant l’autre pour mieux enclencher une réflexion personnelle. Car le but de cette initiation, c’est d’arriver à trouver l’attitude appropriée, celle qui ouvrira un chemin de vie, dans une parole qui laissera à désirer, à l’image de celle de Confucius, qui laisse d’autant plus à penser qu’elle ne fait bien souvent que surgir pour s’évanouir aussitôt loin de toute conclusion assénée. Une parole de la perplexité, construite sur l’amitié de l’homme pour l’homme. L’Amitié, le second mot du second paragraphe de l’ouvrage. C’est dire le poids qu’il lui accorde : celui d’une vertu de connaissance. Apprendre l’amitié. Les deux jambes sur lesquelles marcher. Dans ce devoir d’humanité qui fonde toute parole. Car pour Confucius, la réalité première n’est pas la personne, mais la relation entre deux personnes, qui va engendrer chacun dans son poids de chair. Et qui seul nous justifie les uns auprès des autres.

Confucius, Vieux sage ou Maître actuel ?, Cyrille J-D Javary, Direction artistique : Claude Colombani & François Laperou pour ARTE-FILOSOFIA, Label FREMEAUX & ASSOCIES, nombre de CD : 3.

Repost 0
Published by joël jégouzo - dans essais
commenter cet article

Présentation

  • : DU TEXTE AU TEXTE
  • DU TEXTE AU TEXTE
  • : "L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes" (Marc Bloch) -du sens que nous voulons être, et c'est à travailler à explorer et fonder ce sens que ce blog aspire.
  • Contact

Recherche

Catégories