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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 05:24
De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Comment expliquer ce paradoxe d’une culture artistique et intellectuelle très diffusée dans les démocraties, mais jamais autant en péril que dans ces mêmes démocraties ? Cela revient-il à poser la question de savoir ce qu’il y a de réellement culturel dans ces cultures exhibées à l’envi ?

Hannah Arendt remettait en cause la légitimité de la culture contemporaine, en référence à la culture classique des Temps anciens. Elle pensait même que la culture n’avait aucun avenir dans les sociétés démocratiques. Que pouvait-elle apporter à l’homme contemporain ? A ses yeux, la responsabilité en incombait à cette fameuse «brèche» ouverte entre le passé et l’avenir, dans laquelle la modernité occidentale s’était engouffrée. Au centre de sa réflexion, une méditation sur les concepts de tradition, d’autorité, d’éducation et de liberté. «Notre héritage n’est précédé d’aucun testament», aimait-elle à répéter à quiconque l’interrogeait sur le sens du culturel dans les démocraties de masse. La phrase est de René Char. Elle est placée en exergue des écrits d’Hannah Arendt datant de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, nous disposons bien d’un héritage : celui de la culture de la liberté. Un culte même, si l’on en juge à ses derniers rebonds dans la France de l’après-Charlie…

Dans les années 60, Hannah Arendt réitéra son jugement. La culture n’était au mieux qu’un trésor perdu dans les sociétés démocratiques du monde occidental. En quoi donc, dans les années 60, cette culture était-elle déjà perdue ? A ses yeux parce qu’il n’y avait pas de continuité. La rupture avec le passé avait été telle, qu’il ne subsistait que des mouvements, des cycles, des avant-gardes effrénées dans leur poursuite du nouveau… Qu’était donc devenue cette culture de la nouveauté, incapable de transmettre la flamme du passé ?

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Hannah Arendt jugeait pitoyable l’état social de l’homme contemporain. Et sa culture plus lamentable encore. Il y a pourtant un paradoxe dans ce raisonnement, qu’il faut affronter : aux yeux de Hannah Arendt, cette idée de « brèche » qui supporte tout le poids de la faute, ne peut pourtant pas être subsumée entièrement sous cette catégorie de la faute. Car c’est dans cette brèche, dans cette volte accomplit par l’être humain faisant table rase du passé pour poser la première pierre d’un monde neuf que naît le désir de liberté. Certes, l’homme ne tient pas, pense-t-elle, dans cette brèche, mais il ne tient pas mieux sans elle. Sans ce temps d’arrêt. Cette immobilité même. Se rappelant ses lectures augustiniennes, Hannah Arendt ne peut pas ne pas affirmer avec saint Augustin que ce qui fait la dignité de l’homme, c’est justement sa capacité à interrompre le fil de l’histoire, à enrayer sa marche, pour dire non, ou oui, en somme : pour commencer une action nouvelle. Renvoyant à saint Augustin, Hannah Arendt affirme avec lui que l’homme est cet être qui peut inaugurer d’une histoire et d’une vie nouvelle. Pas le chien, qui ne peut interrompre le cours de son histoire.

Hannah Arendt lève le paradoxe de la brèche en posant qu’on ne peut commencer une action sans, dans le même temps, l’avoir soumise à la visée de son terme. Mais n’est-ce pas hypothéquer le nouveau dans cet impératif eschatologique ? Pas de liberté sans volonté, ajoute-t-elle. C’est bien dans cette brèche que l’on peut créer, dans ce suspens que l’on peut inaugurer d’autre chose et en ce sens, tout homme peut être un commencement absolu et sa décision productrice de culture, mais l’acte de création ne peut être compris que comme acte d’autorité, un acte d’augmentation des possibilités, un acte tourné vers l’actor, condition minimum pour qu’il y ait de la culture. Et à ses yeux, il ne peut exister d’égalité entre l’Auctor et l’actor, l’auteur et son public.

L’Auctor, lui, nécessairement, s’inscrit dans une trame, un fil, une chaîne : celui de la Tradition. C’est là que Hannah Arendt rompt l’économie de sa démonstration pour insister beaucoup sur la disparition générale de l’autorité dans la vie moderne. Il faut bien sûr comprendre ce terme depuis sa traduction latine. L’Auctor par lequel un acte d’autorité est un acte d’augmentation, d’amplification des possibilités de ceux qui sont placés sous cette autorité. Mais sa disparition donc, dans nos sociétés démocratiques qui ont placé au même rang l’Auctor et l’actor, et qui occultent du même coup la disparition de la tradition et de la mémoire, mettant en péril la dimension de la profondeur humaine.

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

La mémoire... Dans les années 50, elle évoquait déjà cette perte de mémoire sous les traits de la faillite des méthodes d’éducation dans nos sociétés démocratiques qui n’auraient cessé d’ouvrir celle-ci à la quête pathologique de la nouveauté. En cause, cette culture de masse qui entraînerait toutes les productions de l’humanité dans le cycle de la consommation, c’est-à-dire de la novation plus que du nouveau.

De sociétés sans éducation, instruisant des populations et non un Peuple, inséré lui-même dans l’impératif catégorique de la modernité : disparaître comme peuple pour n’exister que sous les espèces des panels de consommateurs. Et dans un tel espace, la culture, les objets d’art, ne peuvent qu’être vide de sens, au mieux drainer jour après jour de longues et vaines files de queues devant la dernière exposition annoncée à grand renfort de publicité.

La culture ne serait ainsi plus que l’effroyable expérience de la reproduction du même, au sein d’une société scandée par la condition faite à ses membres : «métro, boulot, dodo», la culture s’insérant dans ce cycle sous forme de divertissements. Celui d’un marché culturel soumettant les objets culturels au même traitement que les objets de consommation courante. Un marché donc, qui ne reconnaîtrait plus dans l’art que sa valeur d’échange…

Nous consommons des œuvres, en bout de chaîne. Consommer, nous dit Arendt, c’est détruire. Nous consommons des lectures, nous consommons des spectacles, des expositions et toutes les œuvres proposées ne sont plus que des œuvres de loisir, détruites au fil de leur consommation pour faite place nette à l’œuvre suivante. Dans l’industrie du loisir, les objets artistiques participent du processus vital de la société, qui permet de passer le temps, en attendant sa fin. Une valse qui nous entraîne sans possibilité d’arrêter le temps : sans possibilité de brèche. La vie culturelle ainsi asservie à l’impératif de consommation a tout englouti, pour tout faire disparaître de ce que nous consommons jour après jour. Et le marché de l’art, comme le marché du livre, ne font qu’administrer l’ordre des parutions, conformément aux critères stylistiques qu’ils ont édictés en vertus marchandes.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398
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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 06:36
Hannah Arendt : Qu’est-ce que la culture ?

L’art, aux yeux de Hannah Arendt, est à l’origine une expérience pure de la Grèce Antique. Où aucun mot ne correspond à celui de «culture». Tandis que la culture, elle, est une expérience purement romaine, liée aux «arts» de l’agriculture, où il s’agissait de prendre soin de son jardin, de son champ. C’est au fond cet héritage romain qui est, plus que l’héritage grec, constitutif de notre conception de la culture. Cultura : le soin porté aux âmes.

Prendre soin. Pour les romains, la culture et la religion ont même racine : celui d’un culte. Qu’est-ce qu’un culte, sinon développer une culture «religieuse» visant à relier les hommes entre eux et les relier au soin que nous voulons leur porter ? Prendre soin donc, de l’humain concerné, comme tel…

C’est Cicéron qui le premier codifia l’idée d’une culture religieuse destinée à prendre soin de l’humain. C’est lui qui codifia le premier vocable d’agricultura, pour en extraire le mot de cultura : le soin porté à l’âme. La culture de l’âme fut ainsi d’abord l’objet de la philosophie comme discipline. Le soin de l’âme relevait des philosophes. Un soin public pourrait-on dire, qui a façonné pour longtemps l’idée que nous nous faisons de l’objet d’art, qui ne peut faire autorité qu’augmenter (étymologie du concept d’autorité) dans un espace public, celui de la polis.

Car l’art ne se manifeste pas dans le recueil de la vie privée, qui est le lieu de l’intime, mais dans l’ouverture à la vie publique, sur une scène où s’offre son déploiement. C’est sur cette scène que la Beauté des choses nous saisit et nous arrache aux cycles sociaux –où nous retrouvons la conception que les grecs se faisaient de l’œuvre d’art comme «monde», indifférente aux péripéties des cycles de la vie. L’œuvre nous arrache non seulement à notre quotidien, mais n’étant pas un divertissement de ce quotidien, nous arrache également aux cycles de la reproduction.

L’art et la politique sont ainsi liés comme des phénomènes du monde public, avec cette différence que l’art est dégagé de tout intérêt immédiat, tout comme l’art ne peut être soumis à l’intérêt de son usager. L’œuvre d’art, ainsi que le disait René Char, Hannah Arendt le convoquant, «c’est le désir demeuré désir», l’ouvert à l’ouvert, l’anéantissement de toute signification sociale immédiate. L’œuvre est toujours, nécessairement problématique, qu’aucune interprétation ne peut réduire.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398.

image : Buste de Pyrrhus, Musée national de la civilisation romaine, Rome.

Toute interprétation d'une œuvre d'art ne peut se conclure que par une victoire à la Pyrrhus, dont le coût sera dévastateur pour le vainqueur...

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 06:17
Hannah Arendt lue par J.-F. Mattéi : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?, s’interroge Hannah Arendt. A ses yeux, une telle œuvre n’a tout d’abord rien à voir avec le monde de la vie : elle ne fait que renvoyer au monde des œuvres, et dans une large mesure, elle n’a rien à nous dire sur notre vie quotidienne. C’est en quoi l’objet culturel se distingue des autres objets de consommation. C’est en quoi par exemple la littérature contemporaine ne peut en rien passer pour culturelle, tout particulièrement dans le champ du polar, cet ex-mauvais genre qui ne relève plus guère aujourd’hui que du loisir de plage, y compris quand il prétend regarder la société et en faire la critique, obéissant qu’il est, à des codes par trop éprouvés. On le voit, aux yeux de Hannah Arendt, peu d’objets de ce qui forme notre culturel contemporain satisfont à l’exigence qu’elle dessine. Cela est vrai du roman policier, tout comme de la plupart des œuvres dites artistiques, qui relèvent presque toujours du même traitement que celui des objets de consommation courante : elles sont utilitaires. Le marché culturel porte ainsi bien son nom, qui ne reconnaît plus dans les arts que leur valeur d’échange, les vouant à la destruction périodique, une nouveauté chassant la précédente sitôt consommée. Le marché du livre a ainsi besogneusement détruit le caractère d’œuvre d’art de l’entreprise romanesque, en la déréalisant : tout comme la société de consommation déréalise l’œuvre de culture en ne s’intéressant qu’à son caractère de loisir. Toutes les œuvres, ou peu s’en faut, sont devenues des œuvres de loisir. Comprenons-nous : Arendt ne s‘élève pas contre l’industrie du loisir, mais elle montre qu’en fait d’œuvres d’art, nous ne faisons que consommer du loisir, détruit à mesure qu’il est consommé, dans une répétition des genres et des codes souvent navrante. Les objets que nous nommons de culture, par habitude ou paresse, ne font que participer du processus vital de la société de consommation qui permet, tout comme le dernier gadget à la mode, de passer le temps, en s’insérant dans un cycle social qui relève du procès biologique de la vie : il faut bien se détendre… Dans ce processus rythmé comme une valse, ces prétendues œuvres qui ne sont que des moments de sociabilité nous entraînent dans leur ronde sans que nous puissions arrêter le temps. Une vie sociale en somme asservie à la consommation.

Or une œuvre d’art n’est jamais inscrite dans un processus vital. Bien au contraire, elle a pour seule dimension de se détourner de ce processus qui engloutit tout ce qu’il consomme, qui fait disparaître tout ce qu’il a placé sous les feux de son actualité. L’œuvre d’art, elle, est une manifestation permanente du monde. Elle ouvre à un monde spécifique : celui de Mozart, celui de Bergman. Elle est radicalement étrangère à ce qui fait la vie. Car encore une fois, elle fait monde, elle ne fait pas vie. Elle est un phénomène du monde, pas un événement de la vie sociale ou culturelle. «La culture concerne les objets, nous dit Hannah Arendt, et elle est un phénomène du monde. Les loisirs concernent les gens et ils sont un phénomène de la vie». Le monde s’oppose ainsi à la vie dans le champ artistique, en ce sens qu’une œuvre d’art est parfaitement inutile à toute vie sociale. Elle n’est la diagnose d‘aucun rapport social. Elle n’est même pas faite pour dénoncer : elle ne participe à aucune existence sociale. Le procès de Kafka survit à Kafka, non pour nous dire quelque chose du temps de Kafka, sinon accessoirement, mais pour ouvrir, toujours, encore, à autre chose. «L’œuvre nous dit Hannah Arendt, transcende tout besoin, parce qu’elle s’installe dans un monde qui est celui de la permanence». Y compris transcende-t-elle le besoin de révolte, de dénonciation, de séduction. Elle participe de sa propre aura, comme l’écrivait Walter Benjamin, n’a pas de dessein politique, pas de discours social à tenir, elle n’est pas destinée aux hommes : elle est faite pour le monde des œuvres d’art. Echappant ainsi à la sphère de la vie.

De fait, nous n’avons pas besoin d’art. Le défendre serait idiot. L’art ne nourrit pas, l’art n’est pas nécessaire. La culture ne sert à rien. Elle est l’ordre de la liberté. Et la culture de masse est donc une hérésie : parlons de loisir de masse. Et d’un loisir de masse qui parasite les vraies œuvres culturelles. A ce titre, nombre d’éditeurs ne font que contribuer à l’aveuglement général, l’appauvrissement général qui nous enferme et nous recroqueville sur des objets culturels privés de toute culture à vrai dire, faute d’avoir pris conscience du fait qu’il existait une distance phénoménale entre le vrai objet d’art et nous.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 06:52
CAP-BEP : des difficultés d’insertion aggravées par la crise

Le temps des examens est revenu, tout comme celui des orientations scolaires. L’occasion d’évaluer les dispositifs en place, dont ceux concernant les titulaires d’un CAP ou d’un BEP. L’enquête 2013 menée auprès d’une génération de jeunes diplômés de l’enseignement professionnel est à ce sujet stupéfiante : 24% d’entre eux n’ont pour seul horizon que celui du chômage. Les bacheliers du technologiques suivent la même inflexion. A terme, c’est toute la pertinence de ce niveau dit V de qualification qui devrait être remise en question… Clé de voûte de la «scolarisation des apprentissages», facteur d’accès au baccalauréat pour un nombre croissant de jeunes d’origines populaires, l’outil CAP-BEP ne fonctionne plus, et cela pour près du tiers des jeunes entrant sur le marché du travail ! Pourtant, dans les années 2000, on avait cru assister au décollage du niveau V. Aujourd’hui, il représente une part marginale y compris dans le secteur du bâtiment ou les spécialités sanitaires et sociales : le report des bacheliers, y compris de l’enseignement général, vers ces métiers, pénalise durement les titulaires de CAP ou BEP. Le CAP, qui avait joué un rôle historique dans l’insertion des jeunes issus des milieux populaires produit désormais un effet de nasse. Cela dit, les diplômés du niveau IV (bac) qui ont envahi leurs emplois, connaissent à leur tour une dégradation importante de leurs conditions d’insertion. Le phénomène est massif et touche tous les secteurs, y compris ceux qui jusque-là restaient privilégiés : électricité, mécanique... Il en va de même au niveau de la comptabilité-gestion et du commerce-vente, comme dans le cas du secteur du tourisme où les bac + 3 bouleversent le secteur en occupant des postes réservés autrefois aux titulaires de niveau V… Par ailleurs les indicateurs de qualité de l’emploi sont eux aussi en nette détérioration. L’intérim est en déclin, la part des emplois aidés en expansion bien que n’offrant aucune solution d’avenir, et les rémunérations sont en chute libre. Les emplois proposés demeurent ainsi sous-payés et précaires pour plus de la moitié des sortants de niveau V dont près d’un tiers d’entre eux risquent fort de ne connaître dans leur vie professionnelle que le chômage constant…

Bref du Céreq, n°335, mai 2015, issn 2116-6110 (sur abonnement) www.cerq.fr

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3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 05:57
Silence, Les cahiers du détour

Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.

De thème en thème, la revue élabore son vagabondage, Obstinément, après Regard, Empreinte, Limite, Premier. Ce cinquième numéro donc, qui invite au Silence. A ses collaborateurs, une seule recommandation a été donnée : se risquer à le rompre, à l’entendre, le donner à voir. L’un travaille sur les coutures de sa mémoire, l’autre les plis de ses mensonges. Où donc commencer à se taire ? Parfois une page, brusquement rongée de blanc, laisse échapper un silence presque musical. Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures dans une mise en espace savamment réfléchie. Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration. A d’autres moments, la page presque blanche paraît tomber dans l’affectation de ces silences que l’orateur ménage, pour suspendre à ses lèvres son auditoire. Où donc recommencer à parler ? L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du silence, chargé de prétendues vertus secrètes. Loin des faux apaisements, dans cet objet qu’elle ouvre aux déchirures typographiques, la revue étonne cependant de si peu céder à l’emphase. C’est que l’on n’y rompt pas le silence pour des vétilles, bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles. Heureux babillages de l’enfance, dans la confrontation au temps qui passe, vacillant, inquiétant parfois, insupportable aussi, il ouvre ses invraisemblables espaces chevillés, semble-t-il, aux territoires des âges.

Silence, Les cahiers du détour, n°5, éditions Acerma – L’imprimerie, 22 rue du Plateau 75019 – Paris, mai 2000, 60p.

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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 07:58
Austerlitz, W. G. Sebald

La vie de Jacques Austerlitz, hanté par un pressentiment obscur, lancé brusquement à la recherche de ses origines. Portrait d'un émigré déraciné, vulnérable. Doux. Ce qui d’emblée fascine dans ce texte, dernier roman de Sebald, c’est son actualité. C’est un écrit d’aujourd’hui, qui nous parle d’aujourd’hui, du monde tel qui va, des symboles qui le plastronnent, dont cette construction à la gloire de la mémoire française du livre, la Bibliothèque François Mitterrand, édifiée là où les biens confisqués des juifs furent entreposés pendant la guerre. La BNF, lieu muséal par excellence, où affluent tous les trésors de la culture mondiale et où les dignitaires nazis en goguette venaient prélever qui un manteau, qui une toile… Mais on aurait tort de le lire comme un livre sur la Shoah. Il faut le lire comme un livre témoignant de la mystification de l’architecture contemporaine pour en interpréter la symbolique profonde. Un livre sur la culture architecturale du monde si l’on veut, des forteresses du Moyen Âge aux camps d’extermination, en passant par la BNF. Un livre qui nous aiderait à mieux comprendre les mystifications que nous avons acceptées dans nos vies présentes – personnelle et collective.

Un mémorial dédié à tous les immigrés du monde que nos symboles enferment dans leurs silences.

Tout commence dans la salle des pas perdus d’une gare quelconque -(même si elle ne l’est justement pas, cette gare). Austerlitz attend, nonchalant, promenant son regard sur les objets du monde. Austerlitz déambule et nous embarque dans sa lente description de ce qui est muet, ou voudrait le rester, ces objets architecturaux justement, cette gare d’où les déportés quittaient la France, cette Bibliothèque édifiée sur maintes trahisons nationales. Notre univers, saisit comme traces abandonnées par des douleurs enfouies, sans que jamais le lecteur ne sache encore quelles sont ces douleurs qui n’ont pas voulu passer.

Les gares, les forteresses, les blockhaus. Du minéral au végétal, Sebald nous révèle la logique intime des constructions du monde : ces souffrances que les hommes se sont imposées pour satisfaire les exigences monstrueuses de leurs paranoïas. Et l’air de rien, voici qu’il nous prend par la main et nous entraîne vagabonder du côté des camps de la mort, dans la proximité de ces êtres décharnés accrochés un instant encore à leurs pesantes brouettes et qui sont comme des fantômes littéraires dans notre culture du livre, le monde vidé de sa substance même.

Austerlitz est donc un érudit, un savant, qui travaille sur l’architecture de l’ère capitaliste, celle du XIXème siècle essentiellement. Mais Sebald ne lui laisse pas l’occasion de nous enfermer dans une chronique savante. Il se fait plus habile, possédant cette faculté inouïe de relier toutes les mémoires, toutes les époques, pour rendre notre Histoire d’un coup sensible. Car ce qu’il énonce ne peut s’enfermer dans la distance du discours scientifique. Il ne s’agit pas de nous dresser le tableau d’une Histoire cultivée : «Faire de l’histoire, c’est ne s’intéresser qu’à des images préétablies, ancrées à l’intérieur de nos têtes, sur lesquelles nous gardons un regard figé tandis que la vérité est ailleurs». Il s’agit d’ouvrir nos consciences à cet ailleurs, qui hante la BNF aussi bien et dont un écart, seul, peut nous fournir la clef.

Londres, Paris. Le sentiment d’éternité domine l’œuvre romanesque qui s’écrit là, tandis que les silences d’Austerlitz sont peut-être ce qu’il y a de plus éprouvant dans ce roman. Donnant le sentiment que quelque chose dure, ne s’est pas épuisé. Que cette chose immonde pourrait bien ressurgir, autrement, refaire surface à la poursuite de nouvelles populations qui laisseraient intact notre impératif du « plus jamais ça »… Et ce sentiment, il se fait jour sous couvert d’une méditation sur l’artificialité du temps, dans le phrasé discontinu d’Austerlitz. C’est ça l’axe du roman, sa présence aussi pour peu que l’on se laisse gagner par les silences qui encombrent son propos. C’est Austerlitz ne parvenant pas à écrire le moindre commencement de mots, vivant partout le sentiment d’être importun.

Et bien qu’à y regarder de plus près ce roman soit aussi un vrai lieu de mémoire, à poser un tel regard sur Londres ou ce Paris du 13ème arrondissement, où tous les pas d’Austerlitz nous ramènent -cet homme étrange, étranger, exilé, qui vit dans le déni de sa mémoire et qui voudrait se déraciner plus encore s’il était possible. Cet homme qui éprouve tant de difficulté à se souvenir, malgré l’exactitude des documents collectés. Et qui finit par se heurter à son passé. Prague. Il lui faudra pourtant beaucoup de patience avant de pouvoir l’affronter enfin. Seul. Dans l’effroi monumental des tours de la BNF qui recouvrent cette non-identité barbare que notre société lui a bricolée. La BNF comme enfouissement et non recouvrement.

Le projet encyclopédique, c’est au fond ce sur quoi notre monde se fonde pour détourner le regard, faisant de nous des êtres irréels aux yeux des morts. Renversant la perspective, Sebald fait des morts les seuls vivants de ce monde –ceux de Terezin. Présents d’un coup sous la BNF. Qui est l’exact lieu où se manifeste bruyamment la volonté politique française de se débarrasser des lecteurs dans un patrimoine de parade, comme de se débarrasser de tout lien avec ce passé honteux sur lequel il fut décidé qu’elle serait construite.

Austerlitz, W. G. Sebald, Actes Sud, juin 2003, coll. Babel, 347 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2330019662.

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 06:49
Fragiles essais d’aplomb, Pierre Senges

On a célébré les pionniers du vol humain. Pierre Senges, lui, immortalise ceux qui ont préféré «tomber». Il se fait l’historien des chutes, l’hagiographe des chuteurs, de la vie très brève d’Emile Monge à celle, plus complexe, du diable lui-même. Les conquérants du ciel ne l’intéressent pas, ces «prophètes déguisés en cerf-volant »… Il préfère nous livrer un livre bref pour des chutes elles aussi plutôt brèves en fin de compte. Curieuse histoire, ponctuée par celle de la construction de la Tour Eiffel, que l’on voit s’élever chapitre après chapitre. Et bizarrement, au moment où elle se dresse enfin jusqu’à l’extrême pointe de son paratonnerre, le livre se referme… Pour nous tomber des mains ? Pas vraiment. C’est qu’il y a du sérieux dans cette typologie qu’il construit, des chutes icariennes aux tarpéennes… Même si l’on se demande s’il est bon de théoriser pareil art pondéraire. Peut-être le besoin de situer cet âge d’or de la chute, entre 1889 et 1913, au fond concomitant de celui du romancier. Ou bien celui d’éprouver les raisons de nos dénis contemporains : qu’avons-nous perdu en renonçant à l’attrait de la chute ? C’est avec Einstein que prit véritablement fin l’expérience de la chute des corps, énonce Pierre Senges. La question, d’un coup, est devenue sérieuse : est-ce l’expérience de la lucidité quant à notre sort dans le monde qui a mis fin à celle de la physique ? Mais la chute n’est un précipité de matière, qui laisse intacte la question de savoir pourquoi les hommes veulent tant «se heurter enfin à l’objet» (Drieu la Rochelle )…

Essais fragiles d’aplomb, Pierre Senges, éditions Verticales, 3 octobre 2002, Collection : Minimales/Verticales, 144 pages, 8,65 euros, ISBN-13: 978-2843351440.

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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 06:36
Aimer… malgré tout, Jean-Yves Leloup

Il faut passer outre un titre qui laisse entendre ce que l'auteur nie de toutes ses forces : le culte morbide de l'épreuve douloureuse propre a un catholicisme douteux, pour prendre la mesure du bel exercice de pensée auquel se livre ici Jean-Yves Leloup. Théologien orthodoxe, dans un langage fluide et cependant jamais en reste de profondeur, il n'oublie pas ce qui justifie la pensée : l'autre auquel on s'adresse. C'est, mieux qu'une rencontre, une alliance ou s'accomplir mutuellement dans un acte de parole jamais prive de sens, qu'il devine ainsi. La liberté, le pardon, l'injustice, le désir...C'est avec un regard bienveillant mais acéré qu'il observe ce que nous avons fait et ce que nous faisons des grandes notions qui structurent notre rapport à l'être. Dans la banalité du quotidien où paraît s'épuiser le sens de nos engagements, tout comme dans les textes fondateurs qu'il convoque avec une grâce désinvolte. De Jean Chrysostome à Woody Allen, son affection pour autrui ne tombe à aucun moment dans la niaiserie. Il nous surprendrait même par la "brutalité" de sa lucidité, dans son rapport au sentiment d'amour dont nous nous rengorgeons si promptement. Enfin, il étonne par l'extrême pertinence de ses vues, quand il se charge de désigner aux philosophes le territoire qu'ils ont abandonné, où construire une éthique enfin en prise avec notre situation dans le monde.

Aimer… malgré tout, Jean-Yves Leloup, paru en 2008 chez Dervy, aujourd’hui épuisé.

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30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 04:23

Proust1Le baron Charlus, Morel, Léa, leurs rapports compliqués. Les travestissements sous lesquels leurs désirs se cachent. Fuir, se dissimuler sans cesse, provoquer la dispersion du moi dans un monde fragmenté à l’envi. L’équivoque des sentiments amoureux, dans l’œuvre de Proust, se donne comme l’exacte traduction et la claire transposition du malheur ontologique qui frappe l’homme de la modernité : il n’est pas d’être pour incarner l’amour que je lui porte, car cet amour est lui-même en dérive de mon être, qui ne sait habiter sa piètre insistance à tenter d'être, sans trop savoir d’où ni de quoi cette possibilité d’être lui échoit. Par confusion, par erreur peut-être féconde, l’Amour s’est ainsi dangereusement rapproché de la question de l’être. Aimer, c’est-à-dire Être, saisir l’esse dans ce que Lévinas nomme "le frôlement de l’Il-y-a", et dont il ajoute que c’est "l’horreur". Il n’est pas d’être pour incarner l’Amour que je lui porte, parce qu’il n’est pas d’étant pour cristalliser assez d’Être. Et l’homme de cette modernité malheureuse est condamné à renouveler sans cesse l’objet de son amour, sur le mode d’une révélation énigmatique : "Et aussitôt je l’aimai" (I, 177).

L’Amour, en définitive, ne peut se fixer que sur un personnage imaginaire, reconstruit, une image préalablement rêvée, avec laquelle on tente, désespérément, d’entrer en contact. Surgit ici le thème de la Rencontre, de la première rencontre dont la fonction est si importante dans le récit proustien. Soit qu’il faille, pour que la relation perdure, se défaire de cette image première qu’elle a formée, auquel cas l’Amour devient geste dramatique (l’Amour de Swann pour Odette), soit qu’elle enchaîne heureusement tout le développement de la relation à ses prémices. Mais dans les deux cas, l’inadéquation du rapport à l’autre qu’elle induit consitue une voie d’accès à une vérité perdue.

 

Image : Marcel Proust

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 06:00
De l'Amour, Dionys Mascolo

De l'Amour fut le premier livre publié dans la collection Bréviaires, dirigée par Thierry Bouchard et Max Schvendorff. Mais le texte fut tout d'abord édité par le Centre International de l'Estampe URDLA, à Villeurbanne.
Dans sa préface, plus amicale que scientifique, chaleureuse, émue même, Edgar Morin souligne d'emblée ce qui lui semble fonder la conception que Dionys Mascolo se fait de l'amour : son caractère contradictoire et son essence Tragique. Il n'hésite pas à parler à son propos de "voie négative". L'expression est excessive et semble imposée par la construction en effet "négative" du texte : écrit en réponse à une enquête inspirée par l'apologie de Benjamin Péret -Le Noyau de la comète (introduction à son Anthologie de l'amour sublime)-, les réponses s'en trouvaient à ce point orientées que Mascolo ne pouvait s'inscrire qu'en opposition pour affirmer la nécessité de la sienne.
Certes, il déploie bien un contenu "tragique" dans son propos, mais moins comme vision du monde que saisi dans la simplicité de son sens le plus commun : siège de tensions contradictoires. Tensions qui s'actualisent toutefois en une métaphysique de l'aimer où il ne s'agit ni de les surmonter, ni de les ignorer, mais de les "accueillir".
On retrouve là l'habituel schéma dialectique de la pensée marxiste, assez curieusement orienté vers une métaphysique qui en fait un très beau texte d'inspiration Lukácsienne (le jeune Lukács). C'est sur les ruines de la transcendance et leur "relèvement", parce que l'amour ne peut pas ne pas lui emprunter ses matériaux, que ce dernier parvient à prendre corps. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proches de la Vision Tragique du monde d'un Pascal, par exemple, qu'on ne l'aurait cru : c'est dans la solitude égologique que se forme le projet d'ouverture à l'autre. Il n'y aurait là rien de bien neuf toutefois, si l'on songe à la manière dont Proust en a posé les termes : parce que la question de l'amour s'est dangereusement rapprochée de la question de l'être, l'engageant tout entier dans un chemin qui ne mène nulle part ailleurs qu'au pas douteux d’une foulée impatiente, il n'est pas d'objet qui puisse répondre à mon attente. Mais Mascolo ne s'en tient pas à ce constat tragique du malentendu qui pèse sur la demande d'amour. Il dessine une échappée sous les traits de la mystique chrétienne (Thérèse d'Avila), qui repose sur la casuistique des tonalités d'aimer (amour-amitié, amour-tendresse…), dont il retient celle de la compassion (réciproque) comme la plus à même de garantir et de pérenniser le sentiment d'amour. S'ouvrir à l'autre s'inscrit ainsi dans un double mouvement, de don absolument de soi mais non absolu, dans l'accueil compassionnel du don qui m'est fait. Là où l'élan amoureux me démunit de moi, je puis fonder dans le projet d'aimer l'assurance de mon recouvrement.
"L'amour est une invraisemblance tout à fait normale", écrivait Niklas Luhmann. Mascolo parle d'utopie et nous invite à la risquer simplement, comme désir sans objet précis "qui me fait placer ma nature hors de moi", dans l'énoncé salutaire de l'aporie amoureuse.

De l'Amour, par Dionys Mascolo, Préface d'Edgar Morin, Urdla éd., 1993, 65 pages, 6 euros, ASIN: B000WH3GHU
Dionys Mascolo, né en 1916, est décédé le 20 août 1997, à Paris.
Image : Dionys Mascolo

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Published by joël jégouzo - dans Amour - Amitié
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