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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 10:59

Incipit. La mer recouverte d’une jonchée de cadavres. Ailleurs, des corps se débattent. L’eau en tourmente. Des mains s’agrippent aux vagues, au vent, au vide. Ils appellent, ils crient, ils s’étouffent. Résistent avant de se rendre dans une ultime convulsion, les bras écartés. L’image est saisissante : celle d’une noyade collective. Mains, pieds, bras, jambes à battre les vagues qui se dérobent. Des centaines. Lui, se rappelle. Cette main agrippée au rebord du bateau. Ils étaient si nombreux. Trop nombreux. Lui ? Il est opticien. Il ne sait pas ce qu’il faut faire. Quels seraient les bons gestes ? Il va de main en main, il en arrache, cinq, dix, vingt, tandis que peu à peu son propre bateau s’enfonce dans l’eau. Ils sont trop nombreux. A Lampedusa raconte-t-il, on entend tous les jours des chiens errants hurler à la mort. Non loin de chez lui, il  y a une crique paradisiaque et une poignée de bars. Des ados insouciants sur leurs scooters et partout des groupes d’africains jetés sur les sentiers. Le centre est débordé. Sans arrêt des barques accostent. Lampedusa compte plus de réfugiés que d’autochtones. Lui, il était venu à Lampedusa pour vivre en famille, tranquillement. Opticien. Sa boutique, ses deux enfants, sa femme Teresa. Octobre. Il aime caboter avec les siens, ou bien nager sereinement.  La journée était belle, l’eau, immobile. Et puis… Au large, ils ont entendu des cris. Une rumeur. Non, des cris. Ils ne voyaient rien tout d’abord. Et peu à peu, en se rapprochant, les cris sont devenus des hurlements de terreur. Insoutenables. Il y avait des gens partout dans l’eau. Et ce cœur tragique de hurlements primitifs. Comment raconter ? Il revient sur l’incipit, sur ce choc initial : devant eux, des centaines de gens en train de se noyer. Que raconter ? Alors le récit recommence : ils sont huit sur son bateau, à plonger inlassablement, à agripper des mains, à hisser des corps exténués. Des femmes, des enfants. Combien d’autres ? Peut-être cinq-cents… Appel radio. En sauver le plus possible, se disent-ils. Le Galata se fraie un douloureux sillage parmi les noyés, les survivants, les corps perdus dans la mer. Il y a beaucoup d’enfants. Appel radio. C’est l’histoire de ce naufrage et de ces huit êtres lancés dans un sauvetage désespéré que raconte Emma-Jarre Kirby. Appel radio. Ces huit-là connaissent pourtant les lois : interdiction formelle de porter assistance aux naufragés. Un bateau de pêche, tout près, capte l’appel et s’éloigne aussitôt pour ne pas être mêlé à ça. Le Galata commence à sombrer. Impossible de renoncer à sauver des vies humaines. Ils sont cinquante-cinq à présent, sur un bateau fait pour transporter dix personnes… Appel radio. Le garde-côte arrive, leur intime l’ordre d’arrêter de chercher des survivants. Il leur interdit en outre de transférer leurs survivants pour en sauver d’autres. L’opticien est fou de rage. De dégoût. Ils doivent revenir au port ou couler désormais. Il ne peut s’y résoudre. Partout des mains se tendent vers le Galata, qui menace cette fois de couler. Au loin, d’autres bateaux laissent cette foule immense se noyer. Retour au port. Au débarcadère, la police les attend. Voilà. C’est fini. Les autres sont morts. Par centaines. Les journalistes vont s’emparer de cette tragédie. Et pour la première fois de sa vie, l’opticien va s’intéresser à ce qui se passe dans le centre d’hébergement. Des milliers d’immigrés y vivent. Faisant face à ces milliers d’autres, morts aux abords de la côte. Dans le cimetière de Lampedusa, un carré est réservé aux corps qui sont venus s’échouer sur la plage. 13 000 demandeurs d’asile sont entrés en Italie cette année-là. Une goutte dans le verre d’eau européen. Partout la police les a traqués, les a parqués. L’opticien en retrouvera quelques-uns de ceux qu’il a sauvés, qui risquent à présent la prison pour être entrés illégalement en Italie. Dont les Erythréens, pourtant sous protection officielle de l’ONU. A Lampedusa, il existe également un cimetière de bateaux de migrants. L’histoire revient, il remonte le récit, le clôt de nouveau sur cette scène de naufrage qu’il ne peut chasser de son esprit.

 

L’Opticien de Lampedusa, Emma-Jarre Kirby, éd. Equateurs, traduit de l’anglais par Mathias Mézard, juin 2016, 168 pages, 15 euros, ean : 9782849904589

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8 décembre 2016 4 08 /12 /décembre /2016 14:02

Il fut soldat, une photo d’Emilie Dickinson en poche, une prière d’Augustin en tête. Rennes aujourd’hui. Dubrovnik est bien loin. Réfugié désormais. Mais un réfugié instruit. Dormant d’Ephèse… Sarajevo est loin. Tenue à distance, dans cette distance barbare que la littérature ouvre sous nos pas, croyant les affirmer. Rennes donc, et son foyer de réfugiés. Pour marquer sa différence, il cultive très tôt sa culture. Qui déferle ici en citations volumineuses. Une avalanche. On peut aimer, certes. Question de survie peut-être. Emouvant ? Poignant ? Il s’y refuse, jardinant l’ironie. La farce de la faim. La farce de la pauvreté. On veut bien. Le reste est littérature : son récit d’une fillette tuée un jour par un snipper. Sarajevo n’est pas si loin finalement. Touchant ? Il s’en défend bien sûr. Son projet avoué, dès qu’il arrive en France, c’est d’être écrivain. Une manière de survie. On veut bien. Etre Goncourt. On se dit que c’est bien du Gallimard, ça. En attendant, il faut bien labourer hors du champ littéraire ce qui seul l’enrichit : figurer par exemple des êtres réduits à leurs morceaux de corps. L’esthétique du désastre subsumée sous des climats railleurs… Nul doute qu’il n’ait un jour le Goncourt : Gallimard sait faire ça. Vainement, pour le propos qu’on ne saurait trop rappeler ici : des êtres réduits à leurs morceaux de corps, jetés à la figure de cette Europe, endormie dans son scandaleux silence. Il y a cette vision tout de même, de ce scandaleux silence. Trop soignée ici pour faire du bruit. Peut-être à cause de ces vingt-cinq années prises à l’élaborer ? Son onzième titre. Sur ces migrants qui constituent le test suprême, comme il l’expliquait dans un entretien au journal La Croix, pour cette Europe déshumanisée qui ne sait plus voir des hommes dans ses réfugiés.

 

Manuel d’exil, VELIBOR ČOLIĆ, NRF Gallimard, avril 2016, 17 euros, 200 pages, ean : 9782070186716.

 

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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 08:52

L’insécurité sociale… Un vain mot dans la bouche des médias, sans couleur, sans odeur, sans aspérité. Une expression indolore. Qui saura nous dire ce que c’est que de vivre au jour le jour dans l’angoisse du lendemain ? «Le prolétaire est placé dans la situation la plus inhumaine qu’un être puisse imaginer», affirmait Engels. Mustapha Belhocine raconte alors. Cette vie de précaire et celle de ses semblables, de l’armée de réserve du capital. De galère en galère, tout en poursuivant son master de sociologie à l’EHESS. Boulots de merde comme on dit de nos jours, scandés par l’hypocrisie des formations qui viennent de temps en temps suspendre la fiction Pôle emploi. Un jour bagagiste, l’autre Mickey, jamais manutentionnaire : hors d’atteinte, car trop diplômé… On a le tournis à lire ce témoignage : les boulots en horaires décalés, l’intérim sans issue, la chaîne toujours aussi grise, les cadences, toujours infernales. Pour un peu ça rappellerait L’établi, de Robert Linhart, ce chef-d’œuvre tout court de la littérature française. Mais non, le ton est différent, le style est différent, il n’y a plus de beauté là, plus ce sublime littéraire, le style est empêché. Ce qui a changé depuis les années soixante ? La pression du nombre de chômeurs. La misère, qui fait accepter n’importe quel boulot. La mort du syndicalisme, l’arrogance des recruteurs, les hiérarchies bidons où personne n’a le droit de prendre d’initiative, l’hypocrisie de tout le système de l’emploi français, la culpabilité, la solitude des précaires, l’immense misère dans laquelle sont plongés des millions de salariés et la paupérisation généralisée de la société française. Les précaires y sont devenus nos intouchables. Impurs. Honteux. Leur avilissement vécu jour après jour comme l’inexorable horizon d’une société immonde.

 

Précaire ! Nouvelles édifiantes de Mustapha Belhocine, éditions Agone, coll. Cent mille signes, 1er trimestre 2016, 9,5 euros, 142 pages, ean : 9782748902464.

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 10:09

L’économie est devenue la parole publique par excellence. Le tenant et l’aboutissant de toutes nos réflexions sociales, politiques, idéologiques, la pensée indépassable des sociétés néolibérales. Mais l’économie n’est qu’une croyance qu’Eloi Laurent s’emploie à démonter avec intelligence. Une mythologie. Une rhétorique d’obligations et de contraintes que les médias relaient largement pour mieux nous en persuader, recousant jour après jour ce vieux tissu élimé dont la crédibilité esquive la légitimité. Depuis les années 1980, oui, depuis l’avènement des socialistes au pouvoir, lorsque ceux-ci décidèrent de libéraliser les marchés financiers, le discours économiste s’est cristallisé dans la culture néolibérale pour devenir une sorte de fondamentalisme du marché. Mais sur quoi repose décisivement l’économie de marché ?  Sur la liberté des marchés ? Erreur : les marchés n’existent que parce qu’ils sont régulés. La Silicon Valley est un pur produit du capitalisme public, qui aura bénéficié d’investissements publics massifs pour surgir. Qui assure en outre les risques pris par ces marchés ?  La crise financière de 2008 nous le rappelle jour après jour : nous, à travers la puissance publique. Tout comme le cadeau socialiste de 40 milliards fait aux entreprises, sans aucune contrepartie, nous rappelle que les exonérations d’impôts ne sont rien d’autre que des subventions publiques. Quant aux beaux jours Uber (alles ?) qu’on nous laisse miroiter, ils ne sont que l’extension de la sphère marchande à la sphère privée, la cannibalisation de la première par la seconde, la paupérisation des deux in fine. Ne revenons pas sur le mythe du ruissellement. Qui produit la richesse ? Les patrons ? Ils ont bénéficié de toutes les infrastructures publiques pour produire cette richesse… L’écosystème de la création de valeur est en réalité financé par la collectivité. Le patron ne fait que privatiser le patrimoine commun, sans contribuer à son entretien (cf. les autoroutes de Vinci) ou son renouvellement. Comment gérer l’état dans ces conditions ? Comme une entreprise ? Vraiment ? L’inégalité est inefficace, qui substitue l’économie de la rente à celle de l’innovation. Si bien que réduire la dépense publique est une aberration quand il n’y a plus de rentrées d’argent, car l’austérité publique, conjuguée à l’austérité privée conduit droit au désastre.  En fait, sous la houlette d’hommes politiques irresponsables, l’état français est entré dans une stratégie de pays pauvre, où la régression sociale produit la richesse des 1%.

 

Nos mythologies économiques, Eloi Laurent, éd. LLL, février 2016, 106 pages, 12 euros, ean : 9791020903235.

 

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2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 09:39

La grossièreté de l’expression est à la hauteur de l’ignominie de la politique qu’il aura conduite et de l’aversion que le personnage aura inspirée à la nation française. Hollande dégage, file, profil bas, vers la fin de son mandat, pitoyable et mesquin, grappillant pour quelques mois encore les privilèges de la fonction. Hollande dégage, rappelant le plus crapuleux de l’histoire des socialistes français, fossoyeurs du Front citoyen Populaire, livrant la Nation à Pétain puis sous Mitterrand, façonnant déjà le visage de cette élite raciste qui allait jeter la vie politique française dans les bras de ses pires charognards. Hollande dégage, à qui le tour, socialistes, jamais à court de trahisons, jamais découragés par votre médiocrité, lancés déjà à l’assaut des restes d’un festin sordide. Hollande dégage, les mains poisseuses du sang de la mort de Rémi Fraisse, du sang de Traoré, du sang des manifestants éborgnés. Reste Valls, le fossoyeur des libertés françaises, le grand artisan de la Loi esclavagiste sur le travail, le grand ordonnateur de la chasse aux rroms condamnés à tourner en rond dans l’hexagone où ils ont juridiquement leur place ! Reste Valls et quelques autres marionnettes pour nous refaire le coup du front républicain qui les sauvera provisoirement de la colère qui n’a cessé de croître dans le champ clos qu’est devenue la nation française !

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 10:12

«La femme», essaie de penser. On sonne à sa porte. Elle est nue. Qui sonne ? Eux ?  Elle ne songe tout d’abord qu’à aller chercher son petit dans la chambre. Le cacher. On sonne toujours. Elle s’habille, ouvre. Deux hommes. Affables. Costume cravate : «Nous sommes venus installer la peur»… Pour le bien du pays. Directive n° 359/13. Autrefois, expliquent-ils, cela prenait des années. Plus maintenant : les citoyens ont accepté d’avoir peur. La fable se déploie, en didascalies et dialogues. Quelle serait, pour cette femme, la peur idéale ? Ils cherchent. Ensemble. Elle et eux. Sans complicité, ce qui est déjà comme une résistance qu’ils n’apprécient guère. Ils lui rappellent tout d’abord ces contes que les mères lisent à leurs enfants. Les contes savent si bien installer la peur dans la vie des enfants ! Qui ne peuvent résister. Que pourrait-il faire ? Rien. L’enfant ne comprend rien à la cruauté du monde des adultes. Même quand les histoires finissent bien, la peur est installée. C’est quelque chose comme ça qu’il faut chercher, pour réinstaller la peur dans le ventre des adultes. Un récit capable de bien finir mais de très mal débuter. C’est à cela que servent les fictions. Tout un processus. Qui ne fonctionne vraiment que si l’on y collabore sans le savoir. Une peur adulte donc, pour elle. Peut-être celle d’une ville déserte, peuplée d’étrangers et de gens qui n’auraient plus aucun contact entre eux et dont les relations ne se nourriraient que de soupçon. Une ville  raciste. Peuplée d’étrangers. En vrai ou fantasmés. Ils seraient «partout». On pourrait les épier derrière ses rideaux, entendre leurs crimes à la radio, leurs méfaits à la télé… Ou bien simplement xénophobe. Une ville xénophobe. Ce serait plus classe. Les installateurs poursuivent avec talent. De vrais artistes de variétés. La peur la meilleure ? Ah, mais oui bien sûr : la peur économique. Les lois du marché. La bourse inquiète. Les marchés... Tout puissants les marchés ! A faire et défaire les vies. Ils sont la grande rumeur assassine. N’existent que comme menace. Des marchés que l’on ne peut apaiser que par des sacrifices humains, quand on y songe. Les gens comprennent trop bien cela. Y souscrivent. Avec eux, oui, la peur tient toujours ses promesses. Ou bien la peur sanitaire. Celle de virus capables de traverser les océans. Pandémie. De celle qui rejoindrait le racisme : c’est toujours la faute de l’Autre. Nos enfants exposés, à cause de l’Autre. Peut-être plus efficace que l’horreur économique. Ou les deux conjugués. Bien sûr ! La crise et la nécessaire gestion du vivant ! Le désastre est partout. Ne resteraient que les forces armées et la police pour faire tenir tout ça. Et le terrorisme, pour maintenir la peur et faire de nous tous les otages d’un monde meilleur…

Par ailleurs : à l'origine, l'auteur ne voulait pas mettre un mot de luid ans ce roman, distillant les phrases des autres parmi les siennes. C'est peut-être cela, en effet, l'installation de la peur...

 

L’Installation de la peur, Rui Zink, traduit du portugais par Maïra Muchnik, éditions Agullo, sept. 2016, 180 pages, 17,50 euros, ean : 9791095718062.

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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 08:58

A l’heure où on nous promet toujours plus de rigueur, 138 économistes proposent des solutions pour sortir de l’impasse économique, sociale, politique, dans laquelle les Républicains et le PS nous ont enfermés. Des solutions simples en réalité, que les instances internationales elles-mêmes ne cessent de relayer, en vain en ce qui concerne l’Europe, la région du monde décidément la plus aberrante –à moins que tout cela ne soit voulu. Car si l’échec des politiques néolibérales est patent, leur fuite en avant ne peut être que l’expression d’une logique de forcenés décidés à en découdre avec les peuples pour les asservir aux intérêts d’une poignée de riches. La finance dérégulée est prédatrice. Tout le monde le sait. De même que tout le monde a compris que le néolibéralisme nous conduisait droit dans le mur d’une catastrophe sans précédent, qu’inaugurera à très court terme l’explosion des cohésions nationales. Suivre cette logique est donc irresponsable. Dans le bouquet des mesures proposées, une analyse vaut la peine d’être soulignée, tant les néolibéraux républicains comme ceux du PS se sont acharnés à nous faire croire le contraire. L’économiste Olivier Allain a étudié de près les moteurs de la croissance en Europe et en France. Ce qu’il observe, c’est que la part des salaires dans les revenus nationaux ne cesse de baisser. Ce qu’il démontre, c’est que le niveau d’emploi n’y est jamais corrélé à la liberté du marché et que les économies nationales ne sont jamais tirées par les profits qu’à la marge. Ce qu’il prouve c’est qu’en réalité la baisse constante des salaires, et tout particulièrement en ce qui concerne l’Allemagne, moteur de cette Europe moribonde, empêche tout redressement des comptes nationaux. Ce qu’il établit, c’est que la concurrence des bas salaires et des bas coûts de productivité qui favorisent la demande extérieure, ne fonctionnent que pour les économies les plus dévastées de l’Europe : les autres économies ne sont tirées que par les salaires. La politique menée par les néolibéraux républicains et ceux du PS interdit ainsi toute sortie de crise. Au point que la seule question qui demeure valide est celle de savoir pourquoi les néolibéraux veulent nous maintenir dans un état de faillite permanent. Et la réponse est simple : la crise est un outil de domination des peuples, un instrument de gestion politique autoritaire de ces mêmes peuples.

 

Sortir de l'impasse, Appel des 138 économistes, éditions LLL, novembre 2016, 224 pages, 18 euros, ean : 9791020904072

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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 10:02

La (f)Rance électoraliste, celle qui vote, à peu près la moitié des inscrits et un peu moins de la moitié des français en âge de voter, a donc choisi de plonger le pays réel dans la promesse d’une cure d’austérité sans précédent. Il n’est que de lire le programme Fillon pour s’en convaincre : «libérer l’économie ?» Son programme ne s’entend que d’une baisse des charges patronales, d’une baisse des impôts des plus riches -suppression de l’ISF, pour raviver la fumeuse théorie du ruissellement selon laquelle plus les riches s’enrichissent plus les pauvres ont de chances de voir leurs conditions de vie s’améliorer, alors que le tournant pris dans les années 1980 tenait précisément à ce que les riches ne savaient plus quoi faire des dividendes monstrueux qu’ils avaient tirés des revenus du pétrole, sinon inventer la financiarisation de l’économie mondiale pour s’assurer des dividendes plus colossaux encore, ce qui ne cesse d’arriver année après année, plongeant tout le reste du monde dans une misère sans précédent… Baisse de la protection sociale, casse des services publics, la plus grande jamais promise en France, recul de l’âge du départ à la retraite, alors que l’espérance de vie en bonne santé des français ne cesse de reculer –elle est de moins de 62 ans aujourd’hui, en attendant que la bombe alimentaire n’explose et ne la fasse reculer encore sous la pression de l’industrie agro-alimentaire que Fillon se promet de libérer de normes qui déjà ne parvenaient pas à empêcher que l’agriculture française ne soit l’une des plus polluée du monde… Et l’on en passe et des meilleures…

Conservateur Fillon ? Il lui faudra alors affronter cette contradiction d’un homme qui ne cesse de faire allégeance aux institutions de l’UE, lesquelles n’ont de cesse de s’attaquer aux peuples européens… Affublé d’un gros nez blanc, cette couleur du drapeau français héritée des pires heures de notre histoire, Fillon au fond ressemble à Hollande, le candidat au gros nez rose qui n’a cessé de fossoyer l’espérance qui l’a porté au pouvoir. Qu’attendre en effet de l’homme qui déclara que "le patriotisme est la seule façon de transcender nos origines, nos races, nos religions" ? «Nos races» !... Sinon qu’il nous propose une continuité historique que nous connaissons bien et qui est celle des opprimeurs : Sarkozy, Hollande, Valls, Fillon, en attendant Marine, leur ultime révélation. Celle d’une France pénitentielle, qui est l’expression de cette forme exclusivement électoraliste de notre liberté politique que les médias tentent de nous revendre une énième fois non sans réussite : la pseudo gauche n’a-t-elle pas déjà mordu à l’hameçon en agitant la marionnette Juppé pour faire barrage au spectre Fillon ? L’électoralisme,  cette forme antidémocratique que défendait naguère le théoricien néo-fasciste Carl Schmitt, s’apprête à rejouer en 2017 son jeu malsain. Nous aurons donc la peste et le choléra. Car notre histoire est ailleurs, et ne pourra naître que d’une déchirure du tissu historique. Contre cet électoralisme nébuleux, il nous faut habiter les brèches de leurs discours insanes. Cette démocratie pénitentielle que nous promet Fillon sera à la mesure de l’horizon tracé par Valls : tragique. Alors laissons les médias beugler leur victoire : leur énorme bêtise à front de taureau, comme l’écrivait Baudelaire, mobilisera certes demain les éléments les plus violents de notre société, certes, ces temps d’interrègne seront plus dangereux que jamais, mais ce pouvoir agonise. Fillon en est le signe morbide supplémentaire, qui réactive les formes les plus archaïques du contrôle social.

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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 11:05

Quelque chose vit en nous, qui nous échappe, qui nous transforme, «cet amas de tout», ce «je me souviens» de Perec, monde perdu à explorer, d’expériences qu’aussi bien, nous n’avons pas vécues mais qui ont marqué notre histoire commune. Bagdad, Beyrouth, Misrata. Le roman s’ouvre sur notre «désespoir besoin d’aimer», fracassé en défaites pathétiques que scandent l’absolu chaos des guerres passées. Celles d’Irak aussi bien, où l’on envoie toujours nos sicaires assassiner des êtres jugés encombrants. Ou celle d’avril 1861. Sans transition : l’Histoire est faite de cette matière grumeleuse que l’on régurgite sans cesse sans trop parvenir à s’en débarrasser une fois pour toute. 1861 donc, l’armée des confédérés, la défaite de Grant tout d’abord, l’amertume, la même peut-être que celle du petit empereur d’Ethiopie, ou celle d’Hannibal quand la victoire vint à lui manquer. C’est que l’Histoire, avant que d’être une peinture de batailles, est une histoire d’enfants enterrés vivants sous des tonnes de gravats que l’on cache un temps, mais dont les corps finissent toujours par remonter à la surface. Mais alors, de toutes ces batailles du passé, que faisons-nous ?  Chaos ou convulsions ? Toujours reprises, toujours décisives, restaurées toujours, ressuscitées partout en massacres exaltés. Toutes ces batailles, toutes ces guerres, cela peut-il prendre sens encore ? Prenez Agamemnon… Que pourrait bien nous enseigner la guerre de Troie ? Ce que nous dit le mythe, affirme Laurent Gaudé, c’est qu’au fond, avant même de toucher les terres d’Asie mineure, Agamemnon avait perdu : il avait dû tuer sa fille, et qu’importe si on auréole ce meurtre de la théâtralité du sacrifice. Prenez Haïlé Sélassié. Sa bataille ? Une boucherie.  Grant : sa victoire finale ? Une boucherie. Le roman traverse ainsi les époques la plume au fil de l’épée, les nouant sous couvert d’une intrigue contemporaine, l’histoire d’une barbouze à la solde des sales besognes dont toutes les républiques se gavent, les restes de Ben Laden en souffrance, comme un os à ronger, relique dérisoire qui refait surface ici, dans ce récit, pour en joindre les fils. D’Hannibal traversant le Rhône au fort Sunter, Laurent Gaudé nous parle de victoires affreuses. Car toute victoire est odieuse, qu’il nous fait boire jusqu’à la lie. Partout l’ivresse de détruire, de tuer. Et quand il n’y a pas d’ivresse, c’est le sang-froid des grands chefs de guerre qui nous apparaît abject : comment une telle distance peut-elle être possible ? Grant charge. Hannibal charge. Le petit roi d’Ethiopie fait charger son armée tout en sachant qu’il envoie ses hommes à la boucherie. La victoire est affaire de massacre. Quelle histoire nous raconte Laurent Gaudé au final ? Celle d’un art de la guerre qui doit beaucoup à la conception grecque du rapport à l’autre, où la bataille se résume à lancer au sacrifice sa troupe pour massacrer l’adversaire, tout comme dans l’éloquence antique la parole se conçoit comme d’une arme de destruction massive destinée à terrassée tout adversaire : on parle face à quelqu’un, non avec… Qu’importe les batailles donc, ou la succession des temps : la guerre est notre lieu, la violence notre état. Et l’art du roman s’y consomme en péripéties obligées. Si bien que ce récit captivant –mais toute bataille ne l’est-elle pas ?-, qui nous donne à voir les batailles du passé comme peu de récits d’historiens savent nous les restituer, s’immobilise à son tour dans cette soupe où gît l’Histoire. Combien de millions de morts encore, devant nous ? Tout continue sans cesse. L’Histoire est une défaite. C’est quoi au vrai, son souffle ? Celui de Grant brûlant les plaines, les villages, les populations… Les hommes finissent toujours vaincus. Alors tous meurent ensemble au sein du même chapitre. Grant, Hannibal, etc. Ils agonisent dans les mêmes pages, héros de fiction ou personnages réels. Pour ne reposer jamais en paix. Laurent Gaudé les a exhumés, lui le romancier, voleur de néant comme le sont les historiens ou les archéologues. Retournant in fine la question pour lui-même : un roman est-il une victoire ? Mais sur quoi ?

Je n’ai pas lu la fin du roman de Laurent Gaudé. Ce dialogue entre deux personnages plombés par leurs trajectoires, à quoi cela touchait-il d’un coup ? A ce «et tout le reste n’est que littérature» d’Antonin Artaud, qui m’a si bien détourné des artifices du littéraire. J’ai abandonné le livre avant sa fin : il y avait plus de force dans ses récits de bataille. On touchait là à quelque chose d’essentiel. Qui n’avait pas besoin d’être cousu à l’intrigue romanesque. Une interrogation qui se suffisait à elle-même. Soumise à l’intrigue, ma lecture retombait en morne finitude. Le roman ne jouissait plus de lui-même, le romanesque l’avait saisi, capturé, violenté. Il aurait mieux valu laisser en plan, dans un geste plus dramatique sans doute, mais où l’auteur aurait pu réintroduire quelque chose du lexique de la vérité, laissant le chemin ouvert, plutôt que de chercher à clore dans la grandiloquence d’un dialogue séminal ce que la littérature doit maintenir : l’ouverture à l’illimité. Car la littérature est le droit à la mort du romanesque, non ce repli éperdu sur ce romanesque -cette sécurité, notre défaite.

 

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé, éd. Actes Sud, coll. Domaine français, août 2016, 256 pages, 20 euros, ean : 978-2330066499.

 

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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 09:33

On connaissait les cours sur Marcel Proust de Joseph Czapski, prisonnier d’un camp russe. Lorsque le livre de ses conférences fut publié, la critique l’encensa comme un fait de haute moralité. On applaudit à son spectaculaire qui prouvait l’excellence de la culture humaniste, portant très haut les valeurs de l’humanité, capable de sauver jusqu’au cœur de la barbarie la civilisation. Il ne s’agissait alors que de cela : de conférences pour surmonter le découragement, la détresse, l’accablement de la vie concentrationnaire. Des conférences interdites en outre par le bourreau soviétique. «Conspirées» donc, selon la très belle expression de Czapski. «Conspirées»… Quand on y réfléchit bien, la raison d’être, à coup sûr, de la littérature. Sa seule force. Non ce déballage de livres inconsistants, de romans bienséants, quand bien même ils relèveraient des rhétoriques pseudos subversives du genre policier, tellement à la mode chez nous… Les commentateurs de ces conférences s’attachaient alors au contexte, ces -20°, -30° qui voyaient les prisonniers mourir dans d’atroces souffrances. Et c’était tout. Le texte en lui-même, nul ne songeait à l’appréhender dans une perspective érudite. Le froid de la Sibérie suffisait à le rendre louable. On ignora donc que Czapski avait passé sa vie cette œuvre entre les mains. Qu’il n’avait cessé d’y songer, d’y réfléchir, tentant de penser le tout de l’œuvre, depuis son style jusqu’aux conditions de possibilité de sa traduction, en passant par sa contemporanéité.

Alors voilà. Sabine Mainberger, elle, s’est refusée à l’anecdote. Czapski méritait mieux que cet hommage moral qui lui fut unanimement rendu. Il mérite qu’on prenne au sérieux sa lecture, ses lectures de Proust. Elle s’est dont interrogée sur la nature de ce texte. De ces notes qu’elles nous restituent avec une méticulosité toute scientifique : quel genre de texte est-ce ? Alors que jusqu’ici ces notes n’avaient que valeur d’ornement, elle les reproduit et les traduit, et les commente, les ouvrent au statut de corpus scientifique sur lequel travailler, éclairant même le travail possible : qu’est-ce que se souvenir de l’œuvre de Proust dont l’objet même est la question de la mémoire ? De quoi doit-on se souvenir quand on est Czapski et non un quelconque étudiant préparant un concours ? Qu’est-ce que son souvenir interroge de la mémoire mise en œuvre par Proust lui-même ? Vertige de la mise en abîme pratiquée par Czapski. Et pour autant, nous dit-elle, c’est tout l’ensemble qu’il faut embrasser, autant la dimension scripturale que picturale de ces notes si précieuses. Les réunir dans une vision structurée, ne pas dissocier leur sémantique de leur sémiotique, l’aspect pictural de l’aspect littéraire. La génétique du texte, oui, mais aussi un certain nombre de couleurs en un certain ordre posées… Comment ces notes sont-elles disposées sur le papier ? Pourquoi ? A quoi correspond ce réseau de couleurs, de liens, de flèches, de traits ? A l’enchevêtrement des thèmes répond l’entrelacs des traits reliant par paquets ces thèmes. Ici le fil rompu, là repris. Czapski découpe, redécoupe, redistribue. «La mort indifférente»…,«précieuse blessure »… «un peu enfoncé dans la chair»... Comment avancer dans ce réseau ? Découvrir les lois qui régissent cette prise de note. Ses temporalités. Sa spatialisation. Ces manuscrits, nous dit Sabine Mainberger, «ressemblent à la voix humaine». «Ils nous lancent un appel auquel il est difficile de résister». Que faire des gribouillis ? Les mettre de côté ? Et même si le déchiffrement échoue souvent, il exige une réponse. Pourquoi ce cheminement, entre le dessin et l’écriture ? Comment cela peut-il produire de la pensée ? Que de la pensée, au demeurant ? On a le sentiment que quelque chose se joue là, de la littérature, voire de notre civilisation tout court. Czapski pensait sa prise de note en vue de donner une conférence, comme une surface à structurer, autant qu’à penser. Qu’est-ce que le réel du dire ? Quel est son lieu ? C’est quoi tout d’abord, le lieu du discours ? Le signifiant, il le construit avec et sans les mots. Avec et sans le dessin. Qu’est-ce que lire ? Quelle possibilité de retour cette lecture fonde ? Contre le deuil du vrai, peut-être, Czapski fonde une lecture qui maintient dans le langage cette ouverture à l’illimité.

 

A la recherche de la Recherche, notes de Joseph Czapski sur Proust au camp de Griazowietz (1940-1944), sous la direction de Sabine Mainberger et Neil Stewart, éditions Noir sur Blanc, oct. 2016, 188 pages, 21 euros, ean : 9782882504418.

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Published by joël jégouzo - dans LITTERATURE
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