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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 08:12

jJ : Impossible de ne pas évoquer tout d'abord la guerre en Ukraine, tant l'attention internationale des européens est tournée vers... l'Europe... Ce devrait être l'occasion d'une interrogation du reste : la quatrième offensive de l'armée israélienne contre des objectifs civils à Gaza n'a soulevé à peu près aucun émoi ni aune attention de la part des médias et de l'opinion publique française, sinon à la marge. Si bien que ce devrait être plutôt à vous de nous interroger sur cet européocentrisme qui nous fait détourner les yeux de ce qu'il se passe, par exemple en Palestine. Mais tout de même je vous en pose la question : une réaction ?

 

Ziad Medoukh : Les médias étrangers, le monde officiel et les instances internationales appliquent la politique de deux poids deux mesures, ils sont complices avec les crimes israéliens, ils ne bougent pas pour dénoncer les violations israéliennes du droit international dans les territoires palestiniens. Les Palestiniens n'ont pas pris position sur le conflit entre la Réussie et l'Ukraine, mais ils voient que le monde entier se mobilise pour l'Ukraine. Or le peuple palestinien souffre depuis plusieurs décennies sans aucune réaction  de cette communauté internationale officielle. A l'exemple de la dernière offensive militaire israélienne contre la bande de Gaza en mai 2021.

 

 

 

jJ : Presque un an après cette offensive de 2021, où en est la reconstruction ? Des aides internationales ont été débloquées ? Le coût des destructions a-t-il été chiffré ?

 

Ziad Medoukh :Un an après cette nouvelle offensive militaire contre la bande de Gaza, la quatrième en 12 ans, rien n'a changé dans cette enclave isolée : le blocus israélien est toujours maintenu, les matériaux de constructions n'entrent pas à Gaza par ordre militaire israélien, l'aide internationale est limitée à l'aspect alimentaire. Aucun projet de reconstruction privé ou public n'a commencé, la population civile en souffrance attend et patiente.

 

 

 

jJ : Quel était le vrai but de guerre de cette offensive ? Vous évoquez dans votre ouvrage la volonté de l'état israélien de ne donner aucun chance à la société palestinienne de se construire. Pouvez-vous nous apporter des précisions à ce sujet ?

 

Ziad Medoukh :Le vrai objectif israélien de cette offensive est de briser et casser la volonté de cette population civile résistante et attachée à sa terre, une population qui a décidé de rester et ne pas partir, même si rester signifie pour elle de vivre à côté des ruines de ses maisons, détruites par les bombardements israéliens.

 

 

 

jJ : Que devient la librairie Mansour, détruite, pour le coup stratégiquement, par l'armée israélienne. Qu'est-ce que l'état hébreu voulait détruire en la détruisant ?  

 

Ziad Medoukh :La libraire Mansour, c'est le seul projet privé qui a été reconstruit grâce à la bonne volonté de son propriétaire Samir Mansour et la solidarité populaire partout dans le monde. C'est un exemple de l'importance de la culture et de l'éducation pour les Palestiniens. L'armée israélienne voulait priver les Palestiniens de Gaza de ce lieu culturel et éducatif, mais les Palestiniens, qui considèrent la culture comme résistance, ont montré leur attachement à la lutte populaire et non violente via la culture, le savoir et l'éducation. 

 

 

 

jJ : Vous avez créé le département français de l'université de Gaza. Qu'est-il devenu ?  

 

Ziad Medoukh :Le département de français fonctionne bien. Les étudiants de Gaza qui étudient le français considère cette langue comme une langue d'ouverture, d'espoir et l'occasion de communiquer avec le monde francophone, solidaire de leur cause de justice.

 

 

 

jJ : J'aimerais que vous nous parliez de toutes les actions que vous avez entreprises auprès des jeunes gazouis, sur un front à la fois pédagogique et psychologique, après le traumatisme de ces journées barbares.

 

Ziad Medoukh : Dans la bande de Gaza, il y a un  rôle très important  joué par la société civile avec la richesse de la vie culturelle, et les différentes initiatives des jeunes, soutenu par le travail remarquable de jeunes diplômés de langue française reliés par leurs pages Facebook francophones, et leur chaîne «Gaza la vie» afin de témoigner de la réalité quotidienne dans la bande de Gaza. Les jeunes motivés de Gaza poursuivent leurs activités d'animation et de soutien psychologique aux enfants de Gaza afin de les aider à dépasser leur traumatisme causé par les bombardements et les différentes agressions israéliennes.

 

 

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4 avril 2022 1 04 /04 /avril /2022 07:54

Poète, écrivain, chercheur, fondateur du département français de l'université de Gaza, Ziad Medoukh raconte, en français et au jour le jour, l'horreur de ces onze journées de terreur orchestrées par l'armée israélienne en mai 2021. La Palestine vit alors, comme nous, la crise sanitaire. Gaza n'y échappe pas. Immense prison à ciel ouvert, les palestiniens dont on rappellera qu'ils n'ont pas le droit de se défendre, vont alors subir une double peine : celle de la crise sanitaire et cette terreur imposée par l'état d'Israël. 1800 raids au total contre les populations civiles. Du ciel, les avions larguent leurs bombes, anéantissant des quartiers entiers. 280 palestiniens périront, assassinés, dont 69 enfants, dans le silence absolu du monde dit libre... 45 000 palestiniens devront chercher des refuges précaires, tant sont importantes les destructions. La liste en est longue du reste, dont Ziad Medoukh a tenu le compte. Parmi ces destructions, celle de la librairie Mansour, librairie historique et principale ressource culturelle des gazaouis. Une cible militaire ? A qui le fera croire l'état hébreu ? Tout comme les enfants de Gaza, qui ont payé un très lourd tribu au cours de ces onze jours. Effarants, insupportables. Un massacre. Délibéré : les cliniques, les hôpitaux, systématiquement visés, détruits. Les cimetières aussi, pour marquer sans doute les esprits... L'orphelinat de Gaza... Des milliers de blessés, les infrastructures détruites, les nappes d'eau souterraines détruites, l'espace de pêche fermé, les jardins d'enfants bombardés, les stations de traitement des déchets anéanties, il faut lire cette longue énumération hallucinante pour réaliser la barbarie de cette attaque, et la catastrophe vécue par les palestiniens. Pour réaliser ce que leur vie peut être désormais. Les pharmacies, les routes, les rues, les voies, les citernes d'eau potable : le saccage de Gaza en pleine pandémie de covid ! Comment le monde libre a-t-il pu fermer pareillement les yeux ?

Comment ne pas comprendre qu'il s'agissait de terroriser les gazaouis ? Car il n'est pas possible de parler de guerre, tant la violence est disproportionnée. Parlons de terreur. Entendons Ziad Medoukh, quand il affirme qu'au fond, l'une des visées de cette action était aussi d'empêcher la construction d'une société palestinienne. Et rappelons la condamnation vaine de l'ONU, rappelons les mots de Human Rights Watch parlant de «crime d'apartheid et de persécution», rappelons même les mots de Dominique de Villepin, en 2014, affirmant que par ses actes, l'état hébreu se condamnait «à devenir un état ségrégationniste» (Figaro du 6 juillet 2014).

 

Ziad Medoukh, Chronique sous les bombes à Gaza -récit de la 4ème offensive israélienne (10-21 mai 2021), édition Culture et Paix, juillet 2021, 84 pages, 10 euros, ean : 9782956997818.

Pour vous procurer l'ouvrage : Association Culture et Paix, 20 rue Cadet 75009 Paris.

baudoin-laurent@wanadoo.fr

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31 mars 2022 4 31 /03 /mars /2022 13:25

 

 

Entretien avec Olivier Domerg autour de son livre Le Manscrit.

 

 

 

 

 

 

 

 

joël Jégouzo : Il y a une homologie de structure entre l'objet dont vous vous emparez et la manière dont vous l'«écrivez». Avant de développer cette homologie, je voudrais juste savoir tout d'abord si vous connaissez l'étude de Muriel Sanchez sur les représentations et, disons, la notoriété du massif des Écrins ? Dans cette étude, Muriel Sanchez nous apprend que le massif, tout d'abord, a été nommé de mille noms avant de trouver «le sien». Baptisé l'Oisans en 1913, Parc national du Pelvoux en 1924, Parc domanial du Pelvoux en 1960, Parc National du Haut Dauphiné en 1963, il ne devint celui des Écrins qu'en 1969. En outre, elle nous apprend que sa cartographie a été tardive, et que même au XIXème siècle, et parce que son existence revêtait un intérêt militaire stratégique, l'armée qui s'était chargé des relevés rechignait à en diffuser les données. On est là, littéralement, face à un paysage longtemps absent de la cartographie française et pour lequel les mots ont manqué –dans son étude, elle montre le déficit d'écrits à la fois savants et littéraires le concernant. Décrit le plus souvent au ras du sol, il lui manquait semble-t-il une perspective pour accéder à l'être. Aucune image pour en glorifier les sommets, aucun récit, ou si peu, pour en conter la légende. En outre, le Mont Blanc incarnait seul la Haute montagne française, malgré le fait qu'on était en présence du second système montagneux le plus élevé de France ! Tout juste la Meije, alors que s'inventait le ski alpin, aura-t-elle été un temps l'emblème du ski alpin aujourd'hui tant prisé. Parmi les raisons qu'en donne Muriel Sanchez, outre celle de l'intérêt militaire qui commandait beaucoup de discrétion autour de sa topographie, le massif des Écrins ne put se départir de cette image misérabiliste qui lui colla à la peau. Aucun enthousiasme pour cet espace dont les célèbres guides Joanne avaient dressé l'inventaire déprimant  : «laid, triste, morne». Au sublime du Mont Blanc, s'opposait ce que vous appelez sa mollesse. Lorsque vous avez commencé votre périple au Manse, l'aviez-vous en tête ? Quand vous avez réalisé que vous étiez en face d'un objet ingrat, avez-vous été tenté de refuser ? Comment l'avez-vous découvert au demeurant ?

 

Olivier Domerg : Non, je ne connais pas l'étude de Muriel Sanchez sur le Massif des Écrins. Cela paraît, en effet, intéressant. Mais je ne voudrais pas qu'il y ait la moindre ambiguïté : Le Puy de Manse qui m'a (nous a) occupé un certain nombre d'années est, ce me semble, de par sa position géographique, en marge de « ce massif ». Sur sa «bordure extérieure», si l'on veut ! Et, travaillant sur Manse, je n'ai (nous n'avons) pas le sentiment d'avoir travaillé sur le « parc des Écrins », comme on le nomme aujourd'hui, mais sur une entité, plutôt détachée et autonome, sise à ses confins, entre Gapençais et Champsaur.

 

Je n'ai, d'ailleurs, pas ou peu abordé la question du « parc des Écrins », hormis dans Le chant du hors champ, à travers justement la notion de «parc»; du devenir du monde en «parc», et de ce que cela signifie (pour nous et vis-à-vis de la Nature), par certains côtés, au-delà de la nécessité de protéger et préserver la nature et le paysage de la pression exercée par l'activité et par l'avidité humaine, et, par exemple, par le développement accru du tourisme.

 

Or, le Puy de Manse, est une toute autre question, celle d'une forme et d'une borne posée, en limite, à la jonction de deux ‘pays’ (au sens ancien des géographes, pays de Cau ou pays d'Aix), doublée d'une question de passage (col) et de géologie (curiosité), nous y reviendrons peut-être. Manse n'est pas, à mon sens, un « objet ingrat » (il est plutôt généreux en prairies, et, plurivoque, en terme de formes, justement), mais une montagne ignorée ou déconsidérée, du fait, essentiellement, de sa taille – 1636 mètres –, si on la compare aux sommets du Dévoluy ou du Champsaur, les chaînes voisines qui la dominent de cinq cents à mille mètres au moins. Même les habitants qui vivent à ses pieds ou à son entour, bien que l'affublant du nom de « montagne », la voient comme un « clos » (entendez, un pacage) ou telle un mont arrondi, une « montagne à vaches » (celles que les quadrupèdes pâturent sans difficultés quelles que soient leurs pentes).

 

Le choix de cette montagne s’est imposé à la photographe, Brigitte Palaggi, et à moi-même, peu à peu, lors d’un ‘projet’ antérieur consacré à l'ensemble du paysage du département des Hautes-Alpes, qui s’est étalé de 2006 à 2008 et a donné lieu à une exposition (Le chant du hors champ) au Musée muséum départemental des Hautes-Alpes (en 2008-2009) et à la publication de deux livres (Le chant du hors champ, Fage éditions, 2008 ; et Fabrique du plus près, éditions Le Bleu du ciel, 2011).

Il se trouve que, tout à fait en marge de ce ‘chantier’ sur les Hautes-Alpes (un peu, si vous voulez, comme une respiration à ce chantier qui nous occupait fortement), nous avons commencé à nous intéresser à cette montagne ; notamment du fait de sa forme (changeante selon l'angle) et de sa situation, qui n'étaient pas sans nous rappeler la montagne Sainte-Victoire sur laquelle nous avions entrepris, tous deux, et quasi concomitamment, un vaste travail de reconsidération du motif (cf. la trilogie publiée depuis sur la Sainte-Victoire). C'est donc nous qui, après Le chant du hors champ, avons proposé au Musée muséum des Hautes-Alpes de travailler sur le Puy de Manse : ce nouveau chantier s’étalant, lui, de 2009 à 2013, avec une nouvelle exposition au musée et, entre-temps, le premier volet paru en 2011 chez L'Arpenteur (Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle), puis le deuxième volet, paru en 2013 aux éditions Le Bleu du ciel (Fragments d'un mont-monde), à l'occasion de cette exposition.

L'écriture du Manscrit s'est poursuivi, elle, longtemps, et presque jusqu'à sa parution au Corridor bleu en 2021.

 

 

 

jJ : Que saviez-vous saviez de Manse ni du massif ? Si l'ignorance était au départ, comment l'avez-vous levée ? En y marchant d'abord, ou en lisant des communications sur Manse, et de quelle nature ? A quoi donc a ressemblé votre découverte de l'objet Manse ?

 

Olivier Domerg : Pour répondre à une autre partie de votre question, je crois que l'ignorance fait partie intégrante de la pseudo-méthode à laquelle je m'astreins lors de tout nouveau chantier d'écriture : je ne veux rien savoir de l'objet ou du motif avant d'y être et d'y travailler. Disons que « cherchant à porter, sur toute chose, un regard neuf », je ne me renseigne pas avant d'avoir vu, et de m'être colleté et confronté à elle à de multiples reprises. L'idée qui surnage, par-delà ces quelques trente ans « d'écriture sur le motif », c'est que je ne sais rien, que je suis un ignare. Et cette ignorance qui m'est propre, cette ignorance préalable, loin de me desservir, va, au contraire, m'aider, en me permettant de découvrir la chose, au fur et à mesure que j'en prends connaissance et l'investis.

 

La ‘connaissance principale’, si connaissance il y a, vient donc du plaisir de découvrir les choses, à notre modeste façon, toujours un peu ‘intuitive’ et ‘empirique’, lors d'observations menées de loin en proche, que je reconduis et renouvelle, toutes les fois que je le peux, en changeant d'angles ou d'approches ou de lieux. Et, concernant Manse, à chacun des nombreux séjours que nous y avons effectués, avec la photographe Brigitte Palaggi, dans la durée impartie au « chantier », et même, au-delà ; privilégiant, en cela, la suite des épiphanies qui s'imposaient à nous, et au cours desquelles le motif nous apparaissait, à tout coup, à la fois dans sa complexité et son évidence, « comme pour la première fois »  !

 

Il va de soi, qu'au gré de ces séjours et des rencontres occasionnelles qu'on peut y faire ; des ‘savoirs’ complémentaires viennent s'agréger, petit à petit ; aux observations menées très résolument, ainsi qu'aux notes prises de visu et ‘à main levée’, lors de nos différentes ‘immersions’. Tout ce qui survient, pendant la séance, rentrant dans le chantier en cours, et venant le nourrir ! Il en est, de même, de ce que l'on apprend, au passage ou par la bande, lors de conversations avec des habitants ou des érudits (tel Gabriel Carnévalé, par exemple).

 

Outre l'observation, la contemplation, la marche ou la promenade, la carte est l'outil de base, celui qui permet de vérifier les ‘petites’ hypothèses échafaudées, chemin faisant, et d'accéder aux noms des lieux ; balisant ainsi notre ‘terrain de jeu’ d'une charge, souvent ‘poétique’ (au sens du pouvoir des noms et de celui de la langue). Sinon, je scrute, j'arpente, j'essaie de prendre la ‘mesure des choses’, j'observe en continu et discontinu, et recoupe ensuite ce que j'ai vu ou cru voir avec certaines données (dites ‘objectives’). J'abreuve mon écriture et mon ‘chantier’ de toute sorte de matériaux et de prélèvements pour éviter l'assèchement, le dépérissement, la sclérose, l'ennui ; croisant bribes de discours et registres de langue, choses entendues ou prélevées sur place, ainsi que tout ce que je collecte dans le temps long de l'écriture et de sa maturation, afin de les agencer et les faire jouer à l'intérieur du (futur) livre en train de s'écrire.

 

Mais, revenons au point d’origine. Le Puy de Manse, je l'ai vu, d'abord, de loin, comme une chose intrigante, qui demandait qu'on y revienne. Je logeais alors à Chaillolet, dans le Champsaur. C'était le début du tout premier chantier qui m'avait amené là, en contrebas du pic de Chaillol, m'engageant avec Brigitte Palaggi dans un travail de création sur le paysage des Hautes-Alpes. Nous déplacions notre ‘chantier’, d'une semaine à l'autre, changeant, à chaque fois, de coins, de lieux, de versants, de vallées, pour découvrir d'autres parties de ce département fortement cloisonné et compartimenté par les chaînes de montagne qui en constituent l'ossature et le nom. Il se trouve que, cette semaine-là, je l'avais sous les yeux, chaque matin, en me levant : c'était la première chose que je voyais en face de moi. La première chose aussi que le jour, qui pointait, faisait (ré)apparaître. Et sa forme, si différente des sommets alentours, en attirant notre regard, avait fini par attiser notre curiosité. J'ai donc commencé à prendre des notes sur lui, incidemment, en marge du travail que nous menions l'un et l'autre sur les Hautes-Alpes.

 

Vers 2009, une fois notre travail sur le paysage des Hautes-Alpes terminé, nous nous sommes rendus compte, avec Brigitte Palaggi, que nous avions déjà colligés, sans intention aucune, pas mal d'images et de notes à son sujet. Dès lors, un approfondissement de la question de ‘ce motif’ et de ce qui nous avait attiré en lui, nous paraissait aller de soi ; en tout cas, ce pouvait être un prolongement possible au travail qui nous avait occupé jusque-là. D'un objet de la taille d'un département nous nous proposâmes de passer à un objet unique et isolé : un ‘mont-monde’, comme nous l'avons conceptualisé par la suite.

 

 

 

jJ : Rimbaud géographe. « Harar, 10 décembre 1883 »... «Rapport sur l'Ogadine, par Monsieur Arthur Rimbaud, agent de MM. Mazeran, Viannay et Bardey, à Harar (Afrique orientale).» Publié lors de la séance de la société de géographie, le 1er février 1884. Dans ce rapport, Rimbaud, au détour d'observations de géographie humaine voire de l'ébauche d'une étude ethnographique, signale que chez les Ogadines, « Des wodads (lettrés) se trouvent dans chaque tribu ; ils connaissent le Coran et l'écriture arabe et sont poètes improvisateurs ». « Poètes improvisateurs »... Il n'en dira pas davantage. Lui, le poète tant glorifié, lui, si fin érudit de la poésie occidentale, lui aux curiosités inouïes, lui si rationnel qu'il se fait livrer le matériel le plus sophistiqué pour établir ses relevés topographiques, le matériel le plus « moderne » pour faire ses photographies, etc. ... Lui, capable de versifier en grec et en latin, ne dit rien de plus, mais laisse traîner ce mot sous sa plume  : « poètes ». Au pluriel. Un corps de métier. Une charge plutôt. Plus qu'un statut donc tout de même, ou peut-être moins, on ne le saura pas, puisque leur statut est d'être des wodads. Cependant, ils « sont » poètes. Une essence au final, plus qu'une identité, mais une identité par la bande tout de même. Qu'est-ce qu'être poète ? L'êtes-vous ? Avez-vous cherché à vous rapprocher du Rimbaud géographe ? Lui s'est fait livrer dans la corne de l'Afrique le matériel scientifique capable de consigner en toute certitude géométrique un monde à nous faire découvrir. Rimbaud relevait mathématiquement ses mesures, pour signer une communication dénuée de toute poésie. Peut-on dire libérée de toute poésie ? Mais pourquoi Rimbaud, géographe, photographe, dans le même temps où il s'y affirme, s'évade-t-il chaque fois de ce qui pourrait le circonscrire ? (Ai-je répondu à la question que je pose, la formulant ainsi ? Non...).

 

Olivier Domerg : Je ne sais pas vraiment ce qu'est « être poète », sans doute une idée assez vieille et poussiéreuse, qui revient régulièrement sur le tapis (pareille à la poussière, qu'on met dessous, donc !), et la cause, sans doute encore, de beaucoup trop de représentations bancales ou bricolées et de profonds malentendus. Disons, pour répondre à votre question sans trop de détours, que je suis un poète « non-poète », au sens où l'entendait Francis Ponge. Bref, quelqu'un qui sait pertinemment de quelle vieillerie il vient, qui ne se fait aucune illusion là-dessus, et qui écrit (de plus en plus), en regard de son objet ou de son sujet, de la façon qui lui convient le plus, c'est-à-dire la plus libre, précise et décillée qui soit.

 

Rimbaud, même géographe, n'a pas été, sur moi, d'une grande influence, d'autant plus que je me méfiais de cette sorte de ‘mythologie’ qui ne cessait de le précéder et, paradoxalement, de lui coller aux basques ; et, plus encore, de croître et de prospérer autour de son nom, de son personnage et de son œuvre. Je trouvais matière, dépannage et, parfois, recours ou secours, du côté d'autres « non-poètes » comme Gracq, Claude Simon ou Pierre Begounioux, ou du côté d'écrivains de ma génération ou non, plus proches de moi et/ou de mes préoccupations, comme Dominique Meens, Nathalie Quintane, Véronique Vassiliou, Emmanuelle Bayamack-Tam, Jean-Marie Gleize ou Pierre Parlant (liste non exhaustive). Chacun forge ses propres outils pour flirter avec le réel ou en rendre compte. Chacun expérimente des solutions, même transitoires, pour avancer, ajuster ou se rapprocher de la cible.

 

Pour en revenir à Rimbaud, et pour retomber dans l'ornière énoncée plus haut, peut-être est-ce en « se libérant de toute poésie » qu'on devient réellement poète, c'est-à-dire débarrassé des travers de la poésie, désaffublé de tout ce qui l'entache, l'idéalise et l'alourdit  ?

 

 

 

jJ : Revenons à votre cheminement autour de Manse. Vous allez, venez, revenez... Construisez avec patience une vision, plutôt qu'une langue, même si dans mon article à propos de votre texte, je parle de langue et donc même s'il y a quelque chose de cela à mes yeux. Vous tentez d'exposer une vérité sensible et cherchez la forme pour l'écrire. Une forme qui ne m'apparaît possible que dans l'ordre des errements qui s'énoncent au sein même de votre texte -nous verrons plus tard. Ce sont ces errements qui forment le manscrit. Pas le Manse, qui est à coup sûr toujours quelque chose d'autre. Le manscrit donc. Mais à la condition de lui échapper sans cesse : vous vous tenez en bordure, dans les ruptures, les cassures de son énonciation. Comment dire ? En parlant d'horizon d'attente peut-être ? Quel est l'horizon d'attente du texte ? Quand on vous « regarde » écrire, on « voit » qu'au bout il faut qu'il advienne quelque chose comme la chair du texte. Il est fait pour ça. Pour qu'on le quitte. Plutôt qu'on le dépasse. Ou bien... Encore autre chose... Quel est sa raison d'être au fond ? Je veux dire : est-ce cela « pousser la poésie à la faute », comme vous l'énoncez dans votre texte  ?

 

Olivier Domerg : « L'horizon d'attente du texte », vous l'avez bien perçu et compris, serait de s'approcher au plus près du Puy de Manse, avec les moyens propres à l'écriture, et d'essayer de ‘faire corps avec lui’, même si l'on sait pertinemment que cela est impossible. Il s'agit d'approches successives, de ‘tentatives renouvelées’, pour donner à voir Manse, pour le faire surgir dans la page et lui rendre (cette) justice. Je ne sais pas si j'y parviens vraiment, mais je n'ai pas d'autres raisons d'écrire, au fond, que celle-ci : coller un tant soit peu à quelque chose qui, par définition, échappe à la langue et vous échappe.

 

D'où que l'on y revienne sans cesse ! D'où que l'on cherche à être au plus près ! D'où que l'on doute du résultat et de ses pauvres moyens ! D'où qu'on cherche incessamment des solutions, des résolutions, même partielles, même minimes, même insatisfaisantes, pour « tendre vers la chose », comme il est dit autre part, quitte à se défaire de la poésie, « à la pousser à la faute », comme vous l'avez relevé. Ou, au contraire, quitte « à pousser la poésie comme on pousse la chansonnette », car l'humour et la dérision, dans cette entreprise, ne sont pas à exclure ― bien au contraire !

 

Ce que le livre doit faire advenir, ce à quoi on s'emploie, en fin de compte, c'est que la montagne finisse par exister dans le texte : certes, d'une existence seconde, comme c'est toujours et finalement le cas, mais qu'on ait réussi (ou pas) à réduire l'écart entre elle et nous, comme entre elle et la langue (autre illusion qui, n'est-ce pas, nous pend au nez -ou au dés).

 

 

 

jJ : Manse. Si peu donné à voir. J'aimerais vous interroger sur le statut du regard et du « voir », ce qui n'est pas la même chose, dans un texte qui s'est aussi donné pour but de « dévisager » Manse. Mais avant cela, vous interroger sur sa personnification. La métaphore file tout au long de votre écriture, déclinant les trois sommets en formes sensuelles, voire pleinement sexuées comme « obscénité de chairs plantureuses ». Annoncée par la vision de l'échancrure (83), depuis laquelle entrevoir les courbes sensuelles des trois sommets. Au fond, il s'agirait moins de « voir » que d'éprouver ? Être «dans la mobilité tactile et ductile de la vision» (125) ? Pour parvenir à une expérience inédite, personnelle, intérieure : toucher cette forme « à l'extérieur même de la vision ». Mais de quelle extériorité parlez-vous ? Cette forme qui ne peut, au demeurant, n'être « touchée » que dans une sorte de chiasme ? En outre, si Manse est surtout une forme qu'il faut « éprouver », on ne le peut qu'à la condition de «reprendre corps dans le paysage» (123). Mais pour ce faire (un démonstratif), il faudrait pouvoir « reprendre langue avec le lieu » ? Pourquoi un « re » ? Il y a, au-delà du « re », toute l'aventure de l'épreuve du monde qui ne nous est pas livrée avec son mode d'emploi -comment aller au monde, dont il faut revenir dites-vous, pour y retourner correctement cette fois -... Mais pourquoi donc ?

 

Olivier Domerg : Nous ne disposons pas entièrement de notre temps puisque, comme tout un chacun, nous sommes aliénés. Voire même, nous sommes occupés, au sens d'une occupation des êtres et des existences. De ‘cette occupation’ à quoi, le plus souvent, nos vies sont réduites et contraintes. C'est pourquoi, par la force des choses, je reviens au motif dès que je le peux (pas autant que je le voudrais). C'est pourquoi je dois « reprendre langue avec lui » (dans ces laps de temps où j'ai pu me libérer, même brièvement, de ce qui m'aliène). Or, il s'est passé du temps entre deux séjours, entre deux prises de notes, entre deux avancées supposées. On avait peut-être progressé un peu, quant à lui, dans cette compréhension des choses qui finit par venir, par percer ou par infuser, sur la durée, quand on s'accorde avec elles, quand on vit dans leurs parages immédiats, quand on finit par partager une certaine ‘familiarité’ avec elles (ou avec lui : le « montif ») et qu'on se permet même de le tutoyer.

 

On y revient, quelques mois plus tard, et tout est à recommencer. On a perdu le ‘terrain’ qu'on avait cru gagner. On y comprend plus rien. On ne sait plus par quel bout le prendre. Tout est à refaire, à (re)voir, à reprendre, à reconsidérer. Voilà la raison de ce ‘re’, du « reprendre langue avec le lieu » : on n'y est qu'à intervalles, il y a une discontinuité dans la perception que nous en avons. Il faut du temps pour s'y remettre, s'y retrouver, pour ré-accommoder, pour ré-entrer dans ‘l'orbe du lieu’, pour être idéalement et à nouveau à sa mesure et ‘à son diapason’.

 

Et, sur ce plan là, vous l'avez noté, il s'agit d'éprouver les choses à nouveau frais, de secouer aussi tous les tics et les habitudes prises, quant à l'écriture ; mais surtout quant à la vision du Puy et à notre tentative de restitution. Éprouver les choses, c'est, bien sûr, les éprouver sensiblement, physiquement, dans un « corps à corps » réitéré à l'endroit du mont, de la montagne ; mais c'est également éprouver la langue qui essaie d'en rendre compte, d'en écrire présentement l'expérience.

 

Toucher la chose qui nous touche, au-delà de la vision. Soit, penser la chose dans sa globalité et son évidence (dire ce qui varie, en elle, et ce qui ne varie point). Soit, penser aussi l'intériorité de la chose (sa dimension géologique, son opacité, sa profondeur, sa « voluminosité », au sens de Merleau-Ponty).

 

 

 

jJ : Vers Manse, on avance à couvert la plupart du temps. On ne voit rien. Manse gît plutôt que s'élève, quelque part sous une ombre portée. L'embrasser du regard n'est possible tout d'abord que sous la forme grammaticale d'un conditionnel (20). « On devine (plutôt) sa masse ». Tout est longtemps question de bords, de bordures. Manse s'offre en discontinuités. On voit certes parfois les trois sommets, mais vite le jour décline qui les dérobe à la vue. Souvent aussi, le ciel est déjà complètement bouché. Il faut scruter, écarter les feuillages, prendre du champ, attendre que le ciel se débouche, pour voir « se radiner » la forme... J'aimerais que vous commentiez le choix de ce verbe au passage. On ne voit donc pas grand chose. Qu'est ce que voir ? Sinon ce que l'on sait voir, répondent les savants. Le schème visuel est toujours dominé par un schème cognitif qui nous donne à percevoir un monde artificiel dans lequel nous savons pouvoir nous installer. Quant au monde tel qu'il est... Sauf à travailler (Cézanne) ce voir et risquer de se perdre dans « Cet infini détail du fini » (42), on n'en verra pas grand chose. Des conventions. Dans la perception, c'est le retour qui importe ? Qu'entendre par là ? Une anecdote : j'aimais aller au musée voir des toiles avec Joan Mitchell. Je me rappelle de l'un de ces retours : Joan me commandait d'observer Femmes d'Alger, de Delacroix. Il y avait une ombre, là, sur la toile, dont la profondeur m'échappait, parce que je ne parvenais pas à en voir la vraie couleur, et donc en apprécier toute la force, et ce n'est que contraint de l'isoler pour la voir, que j'ai pu en éprouver l'intensité...

 

Olivier Domerg : La difficulté de rendre compte de Manse, me semble-t-il, vient de ce que ce puy, en tant qu'il se détache, isolément, peut être appréhendé par plusieurs côtés ; ou, pour simplifier, par les quatre points cardinaux. Ainsi, la vision de Gap (au sud), n'est pas celle de Chaillol (au nord), ni celle d'Ancelle (à l'est) ou du Refuge Napoléon et du village de Manse (à l'ouest), pour donner quatre orientations principales. Cette vision diffère. La forme apparaît frontalement, verticalement, « en majesté », ou lestée de quelques prolégomènes ou d'obstacles sibyllins. Elle change selon l'axe d'où on la regarde.

 

On voit, en premier lieu, ce que l'on voit toujours, en ce cas et en d'autres ; et qui n'est ni plus ni moins que ce que l'on a appris à voir (habituellement, culturellement, souvent même à notre insu). Ce que la confrontation à de multiples paysages (dans le temps), leurs études poussées, quelquefois, nous ont inculqué ou nous imposent comme ‘vision’ ou comme ‘représentation’.

 

Tout le travail est de passer outre, progressivement ou radicalement, pour faire sourdre autre chose : une vue plus fidèle de ce motif, une vision qui lui serait propre, non reproductible. Et, en ce sens, on peut prendre ce livre, Le Manscrit, comme le mouvement même de cet ‘autre voir’, de cet ‘outre voir’ ; des étapes, interrogations, accidents et des évolutions par lesquels il aura fallu passer pour franchir le pas ; basculer de l'autre côté du convenu, « de la convention ».

 

Ces mouvements, propres aux « travail de voir » et à un certain acharnement à questionner la vision, à remettre sur l'ouvrage ce qu'on avait cru acquis ou évident (ces « brouillons acharnés de la nouvelle étreinte »), peuvent être mis en parallèle, dans l'écriture, avec toutes les tensions, torsions, redémarrages, à-coups, changements de régime ou de registre, qui surgissent et s'inventent pour coller à cela, pour épouser le moindre pouce de terrain, pour relancer la chose. Les emprunts à l'argot, au vocabulaire populaire (comme ce « radiner » que vous avez remarqué), le détournement d'expressions, de citations, les onomatopées, les ruptures de ton, les bribes de chanson, etc., relèvent strictement de cela : une mise en branle générale de la langue dans cet effort et cette exhortation à mieux voir.

 

D'une certaine façon, on a beau dénoncer la convention, la refuser ou la déjouer, rien ne nous est donné d'avance. Il faut tout aller chercher. Tout gagner ou regagner.

 

On n'en finit pas (et n'en finirait pas) d'apprendre à voir (« voir », mais pas seulement, puisque tous les sens sont, en permanence, sollicités et participent de cet effort).

 

 

 

jJ : Sur la route du col, c'est un son qui vient rompre la description du paysage. Ou l'amplifier. Un son. Parce qu'on avance à couvert et que l'on ne voit pas grand chose. Mais à l'unisson du peu qui se laisse prendre dans les rets de la forme, ce que l'on entend le plus souvent, ce sont des « bruits fantômes », avant que le silence ne s'intensifie (29). Ne reste alors dans ce paysage qu'une silhouette d'homme, debout, et un oiseau qui tournoie autour. Le son, le toucher... Vous affirmez que ce qui définit Manse, nous « requiert » (67). Comment « être au diapason de la nature » ? Je l'ai pris au sens littéral : un son avant que d'être dans l'image... « L'harmonie du dehors » serait une harmonique ? Même si on a l'impression (soleil levant), que le son arrive quand la vue se bouche. Comme une issue narrative... Ou bien ?

 

Olivier Domerg : Le lieu vous relance, à chaque venue, à chaque retour en son sein ou à ses pieds. Il « vous requiert », c'est-à-dire qu'il vous sollicite à plein, vous oblige à le prendre en compte, au pied de la montagne comme au pied de la lettre, le plus objectivement et subjectivement possible. Car, entrant dans son orbe, son rayonnement, son ‘espace de tutelle’, vous êtes devenu, en quelque sorte ‘son obligé’.

 

À force d'y être, devant, autour, dessus, vous finissez par tisser une relation particulière avec lui. Vous percevez bientôt le moindre changement, la moindre altération. Le son est de cet ordre. Normalement, dans la nature, on ne devrait entendre que le souffle du vent dans les arbres ou dans les herbes, le ruisseau non loin, le fracas du torrent en contrebas, le chant des oiseaux, le vrombissement des insectes, le craquement des branches, le cri des corbeaux ou les meuglements éventuels des troupeaux quand il y en a (le tintement de leur sonnailles), etc. Pourtant, le plus souvent, on entend des bruits parasitaires, roulement de voiture, coups de feu, lointaine rumeur urbaine remontant de la vallée ou bruit diffus de l'activité agricole.

 

Quant à « être au diapason de la nature », c'est souvent un vœu pieu, une suite d'ajustements précautionneux pour trouver sa place, la plus silencieuse et modeste qui soit ; car, on le sait, dans ce contexte, l'homme est toujours de trop ; trop bruyant, trop présent, trop invasif, trop perturbateur et destructeur.

 

Souvent le lien est dégradé ou rompu. Il faut laisser passer du temps. Revenir dans la bonne disposition d'esprit, sans trop d'intentions ni d'humeur ni d'intériorité parasite. Laisser passer du temps. Laisser le chantier décanter ou déchanter.

 

Vous venez d'arriver. Vous êtes là, immobile, attendant que les choses vous reviennent, que le monde et le présent vous imprègnent ou vous submergent à nouveau ― et un son inhabituel, assez bizarre, vous titille, vous dérange, vous met sur le qui-vive. Vous ne le percevez pas tout de suite, mais il est là depuis le début. Depuis que vous avez repris pied dans le paysage. Et vous finissez par l'entendre, par noter sa présence, insistante. Et vous n'aurez de cesse, à partir de cet instant, d'en identifier la source !

 

Oui, c'est indéniable : il y a cette dimension du son. On évolue continûment dans le « bain sonore » du paysage, qu'on ne saurait réduire à sa seule visibilité. De ce point de vue, le son compte autant que le reste, que ce que perçoivent tous nos sens à l'affût ! D'ailleurs, il précède souvent l'observation, la mise en train. Je ne sais plus qui parle de « la musique des choses » ? Mais, si l'on prête l'oreille, vraiment et suffisamment longtemps, on finit peut-être par l'entendre.

 

 

 

jJ : Le manscrit est la langue de l'absent... Mais de quoi donc Manse est-il le nom  ? (Je déteste cette expression désormais fourre-tout, mais bon...). Il y a certes le fait que soudain la crête du Puy, au débouché de Manse, le village, surgit. Fugacement. Sans parvenir à s'imposer. Non pas donc comme surgit au loin et s'impose le Mont Blanc. Et c'est cette modestie qui « fait » Manse. Le Manse ne s'offre pas en majesté. Il fallait donc autre chose, littéralement, inventer une autre forme de récit, construire une autre perception, une autre raison d'être pour dévisager le Puy dans un propos qui ne pouvait être que « modeste », plutôt que « grandiloquent ». La langue elle-même défaite, tout comme l'est le regard qui peine à construire sa vision devant ce paysage sans majesté. La question reste entière pourtant, aux réponses multiples...

 

Olivier Domerg : Je réponds (sans humour ?) par l'ancrage étymologique du toponyme. Manse vient du latin ‘mansio’ et du verbe ‘manere’, qui veut dire ‘s'arrêter, rester’ ; ou disons, dans le contexte qui nous intéresse : « faire la halte » ; puisque ‘mansio’ était, « à l'époque de l'empire », et d'après les latinistes, « un gîte d'étape situé le long d'une voie romaine, à une journée de marche environ » (p. 225). J'en parle également dans l'épilogue au Manscrit publié dans le n°17 de la revue Nioques en novembre 2017 (épilogue fichtrement documentaire et romain). Une voie romaine passait, jadis, au pied de Manse, permettant, en gros, de cheminer de l'Italie à Grenoble. On en voit encore les traces du côté du hameau de Manse-Vieille, au sud du Puy. Il y avait là une ‘Manse’ ; sorte, donc, de ‘gîte d'étape’, sis à cet endroit sur la voie romaine, d'où la montagne a tiré son nom.

 

Manse’ est d'abord cette trace latine contenue dans le nom de la montagne, et l'idée aussi d'un lieu habité et habitable ; du moins, dans son entour immédiat, à son pied, avec ses divers hameaux, fermes et villages répartis sur chacun de ses versants (Notez bien que, dans le cas d’une ‘forme pyramidale’, on en dénombre quatre).

 

La « modestie » du Puy ne provient donc pas de sa forme ni de sa situation, mais de sa taille, comme je l'ai dit et le répète ici, en regard des sommets des chaînes qui lui sont proches, Barre du Dévoluy et massif du Champsaur. Le Puy de Manse, de par son détachement, sa hauteur et le fait qu'on le voit de loin et de tous côtés, serait l'équivalent d'un Mont Ventoux, si vous m’autorisez cette comparaison, sans la calotte calcaire qui confère au « géant de la Provence » (tel qu’ils le nomment, exagérément, dithyrambiquement, c'est-à-dire provençalement) cette impression de ‘neve’ en toute saison ; et selon la lumière, cette illusion de « neiges éternelles ». Mais, à bien des égards, et hormis Pétrarque et consorts, Manse n'a rien à envier au Ventoux, sur le plan de sa visibilité, ni de son détachement, ni de sa et de ses forme(s) reconnaissable(s) (qui, rappelons-le, change(nt) selon le lieu et l'axe d'où vous le regardez).

 

Ce n'est certes pas un « Mont Blanc », loin s'en faut, mais, en majeure partie, un ‘mont vert’, qui prodigue ses « rondeurs », d'un côté (Ancelle), et sa « bouille pyramidale » des plus avenantes, de l'autre (Gap).

 

Autre précision : c'est parce qu'il est situé au nord-est de la montagne, en contrebas (au bord du sillon qu'instille le torrent d'Ancelle), que le village de Manse, encaissé et garni de forêts, n'offre qu'un point de vue tronqué sur la montagne, quand bien même il serait tapi à son pied. Le manque de vue sur la montagne qui le domine, pour ce village, est dû au manque de recul et aux arbres qui l'entourent. Mais c'est le seul point de vue partiel. Il ne peut, par conséquent, valoir pour ou s'appliquer à l'ensemble des points de vue, qui, eux, sont bien dégagés, et, où la ‘forme Puy de Manse’, s'impose, singulièrement, pour le regardeur que je suis.

 

 

 

jJ : De quoi Le Manse est-il le nom, quant aux moyens de la pensée... Page 159, vous quittez la route, abandonnez votre voiture au retour d'Ancelle. Pour suivre un chemin, « examiner » un côté du versant que vous ne connaissiez pas, ou peu, « au regard de notre projet », ajoutez-vous, « son accomplissement »... De quel accomplissement s'agit-il ? De re-commencer l'examen sous un autre angle, ou d'accepter votre ignorance ? Cette ignorance constitutive du projet d'écrire, le saturant même ? Page 168, vous évoquez l'absence de réserve (de l'écriture)  ? Constitutive de l'écriture ?

 

Olivier Domerg : ‘L'accomplissement’ dont je fais état, dans ce passage, est celui, vous l'aurez compris, de la réalisation intégrale du ‘projet’ tel que je l'ambitionnais au départ : écrire Manse intégralement, ou, pour citer Rimbaud, « littéralement et dans tous les sens ». Écrire Manse dans sa totalité = Le Manscrit, qui n'est autre, bien évidemment, que ‘l'écrit de Manse’.

 

Cela posé comme un ‘idéal’ du projet, souvent démenti par les faits (des choses, toujours, vous échappent) et par le temps imparti (pour pleinement se réaliser, le projet aurait dû être sans fin ; puisque, cette montagne, du fait de l'érosion, de la repousse, du changement dû aux saisons, des interactions humaines, en autres, ne cessent d'évoluer ou de s'altérer : Le Manscrit, que je le veuille ou non, aussi fidèle que je l'ai voulu à cette montagne dont il est un ‘double’ de papier, est daté, dans le temps. Mais, le ‘souffle’ littéraire qui me portait, « la rage de l’expression » (?), la barre que je souhaitais atteindre ou franchir, me font espérer qu'il sera toujours plus approchant, et ressemblant, et d'actualité, que bien d'autres tentatives passées ou à venir, si tant est que d'autres ‘fous littéraires ou artistes’ ne s'en emparent)  !

 

Et, pour que ce ‘projet’ puisse s'accomplir, et devenir, in fine, LE MANSCRIT (ce livre que vous avez sous les yeux), il fallait que je ne néglige aucune piste, aucun sens, aucun angle, aucun témoignage, aucun récit, bref, que je sois le plus exhaustif possible dans la saisie et l'écriture de cette « montagne à vaches » ; en me défiant de tout travers ‘lyrique’ ou ‘emphatique’ et de toute facilité (« cette absence de réserve (de l'écriture) »).

 

 

 

jJ : Le Manscrit est la langue de l'absent. Pas de l'absence. Toujours affirmée dans le texte. Une langue qui sans cesse tente de porter secours à votre projet. Cela me rappelle encore une fois les romantiques allemands, pour qui le malentendu était à la base du langage, son milieu naturel. Qui est l'absent ? La chair du texte ? Quelle vérité dont le texte ne peut s'emparer ? Parce que processus et non forme ? On voit bien comment dans votre travail, la poésie se déroute, est déroutée. La solution poétique n'en est plus une. On oscille entre Kant et Burke au sujet de cet objet, la nature, qui inflige à Burke une humiliation, alors que pour Kant ce qui est démesuré porte l'homme au-dessus de lui-même. Rien de sublime dans Manse, donc aucun sentiment de terreur (rappelez-vous : «  la beauté, c'est le commencement de la terreur qu'un homme est capable d'affronter », disait à peu de choses près Rilke). Mais rien là de cette mise en scène possible du sublime, qui me ferait habiter un autre monde. Manse est-il « beau » ? Mais de quoi ? Que nous veut Manse, dans la puissance inachevée de son être ? Où chercher la réponse ? Si elle existe... En s'interrogeant, depuis votre texte, sur les conditions de possibilité d'un sentir qui excéderait le voir ?

 

Olivier Domerg : Je crois qu'il ne faut pas, ici, se fourvoyer : Le Puy de Manse est là et bien là. Il est tout entier présent. Il est « l'absolue présence », comme toute chose réelle. Comme tout ce qui touche au réel. C'est nous qui sommes intermittents, nous qui nous défaussons, nous qui nous absentons. Dans les faits (et dans le temps). Voire, dans les conditions où nous nous trouvons au moment où nous sommes en sa présence. Pas toujours bien luné, ou suffisamment réceptif, ou centré sur lui, ou suffisamment rigoureux et concentré. Et trop obsédé par La Littérature. Trop préoccupé par mille soucis ou questions qui nous éloignent ou nous coupent de lui, à l'instant même où nous sommes « en sa présence ».

 

Tout l'effort consiste, une fois pour toute, à être là, face à lui, et pas ailleurs ! À se rendre présent à cette absolue présence de la chose ! À ne pas déroger à ce rapport ultra-simple et ultra-compliqué à la fois que nous entretenons avec lui (la chose, le réel). Et d'y être éminemment sensible nous aide dans cette entreprise de clairvoyance et de lucidité  : « le monde est là, nous baignons dedans depuis que nous sommes nés ». L'attention extrême au paysage est l'une des modalités d'accès (il y en a d'autres). La relation au ‘mont’ et au ‘monde’ se noue autour de cette sensibilité au paysage, autour de cette question du paysage, qui nous raccorde au Puy.

 

Pas d'absence, donc, mais une présence sans fard et sans effarement. Une présence crue du réel, à laquelle on acquiesce ou pas.

 

C'est ce dont le texte (‘le cri ou l'écrit de Manse’) s'empare, ou tente de s'emparer. Avec les difficultés (d'identification, d'investigation, d'expression) et déconvenues qui sont les siennes. C'est ce dont ce texte parle, rejouant, à tout coup, « l'expérience sensible »  : réduire l'écart avec la Présence, faire place à la « chair du monde ».

 

La poésie, s'il en est une, « n'est pas une solution » – disait Castellin, reprenant Gleize – ou bien alors, n'est qu'une solution ‘provisoire’. Ou ‘transitoire’. La vérité qu'elle débusque n'est que celle du jour ou du moment. Demain, il faudra « remettre le couvert, à découvert ». Il faudra inventer une autre façon d'y aller, d'écrire et de sentir.

 

La ‘beauté’, dont vous parlez, n'est pas (seulement) une catégorie esthétique ou un concept philosophique. Elle est un des aspects du monde qui (si nous ne nous en détournons pas) nous est donné à vivre et à voir. Elle est, tout entière, et indifféremment, liée à cette Présence, dont je parlais plus haut.

 

Et « elle est là, en permanence sous nos yeux ». Je ne peux que le réitérer.

 

Rien de sublime là-dedans, seulement un bras de fer de l'écriture avec cette beauté-là qui, comme une vague, vous déborde de toutes parts. Et dont nous ne sommes jamais quitte.

 

Et, ne vous y trompez pas, ce n'est pas Manse qui est ‘inachevé’, mais l'écriture et le livre qui lui courent après. C'est pourquoi, j'ai voulu que Le Manscrit reste une forme ouverte, sans savoirs intangibles ni vérités assenées. Il y a une construction, certes, une proposition textuelle, sujette à des approximations, à des ellipses, à des improvisations, à des trous et à des retours ; conforme en cela aux conditions de saisie qui furent les miennes (les nôtres), au regard de la Contingence. Et, en tant « qu'écrivain et inventeur de formes », je ne peux que réaffirmer ma foi en le lecteur et en la lecture. Á lui, maintenant, de faire sa part.

 

 

jJ : Toute écriture est politique, au sens où l'aurait non pas défini, mais donner à comprendre entre les lignes Kant, quand il évoque cet usage « public » de la raison constitutif de ce commun sans lequel l'esprit n'est rien. C'est aussi à cela que touche votre texte. A cette possibilité de dire et de partager, qui ne peut nous dispenser ni de la poésie, ni de la politique.

 

Olivier Domerg : Cela relève d’une de ces banalités ‘nécessaires et indispensables’, c'est pourquoi il faut, ici, la redire : ce que nous avons en commun (ce que nous avons de plus commun) est ‘ce monde’, qui va, à cause de notre emprise et de notre empire, de mal en pis. Un monde dont je parle, dont j'ai entrepris de parler, à ma manière, depuis une trentaine d'années à travers le prisme du ‘paysage’.

 

Ce paysage que je vois, pour ma part, comme une ‘ligne de front’, où « vient battre, toujours plus forte et plus haute, la vague libérale et consumériste », détruisant sans compter, consumant la ‘beauté’ ; et, par exemple, « artificialisant les sols », ravageant les forêts, réduisant toujours plus la part naturelle, et, dans le même temps, les « surfaces agricoles ».

 

Travailler sur le paysage, le mettre au centre de l'écriture, le constituer en « genre » dans la littérature (« un genre qui contient tous les autres » écrivais-je dans le court texte de quatrième de couverture de Le ciel, seul 1), non seulement comme sujet et objet, ou comme 'motif principal', mais comme rapport privilégié au « monde qui nous entoure », c'est se placer, pour moi, entre poésie et politique, sur ce « champ de bataille », à bas bruit, certes, mais tout aussi meurtrier et ravageur pourtant que nos guerres fratricides, puisque, à l'échelle de nos vies, nous sommes en train de voir (et auront vu) disparaître ce qui, sans que nous le sachions toujours, comptait le plus pour nous et rendait ce monde beau et habitable.

 

À mon humble niveau et avis, saisir les paysages, leur donner vie et mouvement dans la page, comme je tente de le faire dans chacun de mes livres, et a fortiori dans Le Manscrit, ne les sauvera pas de la destruction, ni de la prédation, ni de l'altération majeure qu'on nous promet et qui est déjà, partout, à l’œuvre ; mais contribuera peut-être, gouttes d'eau dans un océan de conflits, discordes, violences, catastrophes et cataclysmes, à modifier, un tant soit peu, le regard qu'on porte sur eux. Voilà sans doute le seul ‘commun’ que je puisse partager avec mes contemporains ; avec, aussi, cet ‘acte de littérature’, qui, sur le plan de la langue, de sa vitalité et de sa précision, s'adresse à tout locuteur et lecteur français ou francophone !

 

Littérature’ faite, en « mon arme et conscience », (« la révolution, c'est le style », disait-il) dans cette ‘langue française’ qui est, également, comme vous le savez, une langue éminemment poétique et politique (en témoigne, la main mise du Pouvoir ((de tous les pouvoirs)) dessus, via sa/leur « langue de bois » ― école, médias, communication, administrations, obligations, admonestations), dès qu'elle met le discours en échec et fait appel à ses capacités et/ou potentialités d'expression et d'invention qui sont son « terreau fertile » et ses « forces vives et vivaces », seules garanties de liberté de toute création.

 

1 Le ciel, seul, éditions Le Bleu du ciel, Bordeaux, 2015.

J'ai laissé en l'état cet entretien, qui mériterait pourtant d'être revu : avec une patience et une bienveillance infinies, Olivier Domerg a tenté à de multiples reprises de remettre d'aplomb mes perspectives, sinon de me remettre les pieds sur terre, en vain dirait-on. C'est avouer ici que ce sont les questions qui mériteraient d'être reposées, à tout le moins justifiées, leur "égarement", sinon leur "aveuglement", élucidé. Le Puy de Manse, par exemple, je ne l'ai pas "vu" : je m'en suis tenu à ma seule lecture du texte pour m'en former une image. "Fausse". C'est avouer là encore que c'est ma lecture qu'il faudrait questionner. Sans doute me suis-je laissé emporter. Mais par quoi ? Quel préjugé puisque, autant l'avouer, je n'ai cessé de m'interroger à partir de ce que je pensais résolument caché -cette douteuse absence de l'objet "Manse"... Encore que... Convaincu d'emblée que le Manse ne se donnait ni à lire, ni à voir, je me suis enfermé dans des interrogations dont je suis loin d'avoir épuisé les raisons. Même si ce "d'emblée", d'emblée me désavoue. Je veux dire au fond, qu'il me faudrait revenir sur ces malentendus criant de ma lecture du Manscrit, que mes questions ont passés sous silence, pour me heurter à nouveau frais au réel de cet objet, en ce qui me concerne : le texte d'Olivier Domerg.

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29 mars 2022 2 29 /03 /mars /2022 09:35

Mario Alonso signe un roman, dans la forme comme dans le fond, extraordinairement singulier. Rien d'étonnant à ce qu'il soit publié au Tripode, qui non seulement sait repérer les talents, mais des auteurs capables de réinventer les formes du romanesque.

Un roman donc, qui "parle" de ce qu'est la littérature, intrigant suffisamment sa vision pour que je lui pose cette question : en quoi, comme vous l'écrivez dans Watergang, la littérature serait-elle un polder ? Voici sa réponse.

 

"Un polder est une terre gagnée sur la mer. Un lieu enfin vivable situé en dessous du niveau des flots, permettant aux bêtes de venir paître et aux hommes de rester pour cultiver, et ainsi survivre. Comme un polder, la littérature est cette vie gagnée sur l'absurde. Elle permet d'habiter le beau un cran en de-ça du réel. Elle nous donne une chance de vivre plus et de grandir mieux, de nourrir notre âme. Les canaux du polder sont toutes les voix qui irriguent le récit, l'énergie qui donne son mouvement au paysage. Cette énergie, je l'appelle poésie." Mario Alonso.

 

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29 mars 2022 2 29 /03 /mars /2022 08:08

Le Manse. De 2009 à 2013, Olivier Domerg a parcouru ce paysage avec une photographe, Brigitte Palaggi, après avoir répondu tous deux à une première commande qui déboucha sur une exposition et la publication d'un ouvrage, Le chant du hors-champ (Fage, 2009) autour de l'ensemble des paysages des Hautes-Alpes. Olivier Domerg reprit ses notes pour publier tout d'abord chez Gallimard / L'Arpenteur son Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle (2011). Mais ce n'était pas assez encore. Ce n'était pas encore, ou peut-être même pas du tout, Manse, tant le langage ne cesse de composer avec ses restes et peine à émerger de ses excédents. Manse s'était échappé ou plutôt, rien ou si peu des mots et des photographies l'embrassant, n'avait pu en tirer... Mais quoi au juste ? L'essence ?

Des restes, Olivier Domerg en trimballait des tonnes avec lui. Notes, fragments, poèmes, des lignes et des lignes jetées sur le papier, avant, pendant, après, et des centaines de pages encore. Comme Cézane, Olivier Domerg, qui n'aimerait pas la comparaison avec le vieux Maître, coriace devant son objet, l'objet même de la peinture, est retourné au motif. Non pour peindre mais tenter de dire. D'écrire serait plus juste : de composer, d'imaginer une forme littéraire qui sût l'exprimer. Exprimer tout du moins «quelque chose» de Manse, plutôt que de rendre compte, sinon de soi tant échappe au loin le lieu de l'écriture, sinon de l'écriture donc, son objet. Et encore. Pas de rendre compte en tout cas : quel discours le pourrait ? Celui du géographe ?

Mais Olivier Domerg n'est pas monté à Manse avec les outils du topographe. Avec son lexique, certes, en partie. Avec ses connaissances, recouvrant ici et là le territoire de son exactitude géologique, mais parcourant ces affleurements sans imaginer une seule seconde qu'il y aurait, là, dans ce lexique si scrupuleux, l'issue qu'il cherche. Quel discours en rendrait donc compte ? Poétique ? Politique ?

Jacques Rancière, dans son essai Le Temps du paysage (La Fabrique, 2010), nous apprend que l'esthétique, comme discipline issue justement de l'invention du paysage et chez Kant de l'art du jardin, se forgea au moment où se posait la question, avec la Révolution Française, de savoir ce qui faisait sens commun. Comment exprimer les formes de l'expérience sensible ? Il y a bien là, dans le questionnement d'Olivier Domerg, quelque chose de politique qui ne nous sépare pas d'une interrogation qu'il nous faut chaque fois reconduire sur ce terrain du vivre ensemble, quand il s'agit de partager une émotion, de dire un lieu, de n'être plus dans l'immanence charriée par le flux héraclitéen des événements de la Nature. Il y a bien là une difficulté qui n'est pas simplement une difficulté de la langue, des formes que nous construisons pour témoigner du monde, mais celle d'un autre ordre qui est bien sûr aussi celui du moment d'écrire et de publier ce que l'on écrit -le rendre public, à rapprocher du Kant de Qu'est-ce que les Lumières ?, où il évoque cet usage «public» de la raison constitutif de ce commun sans lequel l'esprit n'est rien. J'y reviendrai une autre fois, dans l'entretien qui suivra cette chronique, car la poésie n'est pas cet antipode de la politique que l'on voudrait bien qu'elle soit, qui nous dispenserait et de la poésie, et de la politique.

Voyons pour l'heure ce motif auquel est revenu Olivier Domerg, auquel il ne cesse de revenir, comme si quelque chose ratait, ou bien, tel Cézanne justement, comme s'il ne pouvait lui faire face qu'en renonçant à lui faire face, sinon de biais, en limitant chaque fois son questionnement, un questionnement au demeurant moins tourné vers le motif que vers les moyens choisis pour le questionner, le transposer : après près tout, la Montagne Sainte Victoire, c'était d'abord un problème pour la peinture. Une apparence sensible, certes, dont Olivier Domerg, comme Cézanne, tenta de faire une «vérité sensible» (Rancière 2010) que l'on pût partager. C'est-à-dire, encore une fois, en affirmant le désir d'élever l'individu au-dessus de lui-même dans une dispense qui n'est autre que la volonté d'ouvrir un espace commun où poser pied, notre ailleurs : l'humanité. Où cette nature domesticable, à défaut d'être domestiquée, porterait du coup sous l'effet de cet effort esthétique, la possibilité d'une réalité nouvelle : l'art du récit. La poésie.

 

Voyons donc l'objet Manse, tel que construit par Olivier Domerg. Composé en fragments, notes, poèmes, proses. L'analecte ici se décompose en genres littéraires et registres lexicaux distincts mais qui se contaminent, s'entrecroisent, fusionnent. «Nuages. Pins ça et là. Murs de pierres écroulés». (Impression soleil levant). On tourne autour de Manse, littéralement, d'Ouest au Sud, du Sud au Nord, du Nord à l'Est. La montagne jamais offerte d'emblée, le lecteur, littéralement l'analecte, chargé de recueillir les restes que lui confie l'auteur, cheminant à ses côtés, observant, du plus proche au plus près souvent, un côté du versant ou bien au loin un homme debout et l'oiseau qui tourne autour de lui, pour s'élever lentement jusqu'aux sommets d'où l'on pourrait voir «Tout». Mais qu'y a-t-il à voir ? D'autant que ce sommet ne vient qu'à la toute fin de cette lente ascension textuelle. Et quel sommet : une prairie bombée, sensuelle, molle peut-être. Manse sous un angle parfait, mais épuisé déjà dans le fil de la lecture quelques chapitres plus tôt dans le panorama de la réserve Georges Serres, alimentée par les eaux du Drac, soit l'image la plus convenue (l'auteur le sait), qui se puisse être : un paysage de carte postale, «un bel endroit» s'amuse-t-il, mais qu'il ne décrit pas.

Qu'est-ce alors que cette langue qu'il déploie, le manscrit ? On songe aux romantiques allemands optant pour le fragment, tant la raison échoue à se saisir du monde. On songe aux romantiques allemands pour lesquels seule subsistait en face de cet échec à saisir le monde, la solution poétique. Ici interrompant le fil du récit dès que celui-ci affronte ce que l'on ne peut appeler autrement que l'idiotie du réel, de la matière, fût-elle «plantureuse» comme l'affirme le poète Olivier Domerg. On songe aux romantiques allemands, pour le caractère initiatique de ce cheminement (syntagmatique), avec ses jeux de mots constants, dont l'homophonie et l'allitération constituent les figures majeures.

Oui, précisément, on songe aux romantiques allemands à cause de cet usage de la langue bousculée par des homophonies qui sonnaillent comme de brusques remontées d'inconscient.

Freud avant Domerg avait lu les romantiques allemands, intrigué par l'embarras de leur langue, y relevant quelque chose autour duquel il tournait et qu'il allait nommer la langue de l'inconscient. Cette langue psychanalytique dont Thomas Mann affirmait qu'elle n'était rien d'autre qu'un romantisme (allemand) devenu scientifique. Que porte cette langue au juste, qu'inscrit-elle ? A Freud, il lui sembla que seule la langue des romantiques allemands était parvenue à dévoiler les origines de l'écriture : «l'écriture est à l'origine la langue de l'absent». On ne trouverait meilleure compréhension de cette énigmatique affirmation que dans la démarche d'Olivier Domerg : le manscrit n'est autre que la langue de l'absent Manse. Une langue rare, sa mise au point, un abîme. Il faut sans doute lire le manscrit comme le désordre d'une langue naissante. Et l'on comprend qu'elle soit fragmentée et contrainte de se relancer sans cesse en faisant feu de tout bois, tantôt savante, tantôt poétique, ou mue par la nécessité de porter sans cesse secours aux mots : car où (et quoi, encore une fois), ce à quoi les mots prétendent ? Comment éprouver ce dont ils parlent ? Comment instruire leur force pulsionnelle sans cesse entravée, empêchée, sinon en en triturant le récit pour que toujours il reste «ouvert à l'ouvert» (Agamben). On le voit bien à lire Domerg, qui sans cesse recueille, tente, ose, se reprend de visions en sensations, ouvrant au toucher ce qui ne sait prendre chair. Comment donc en libérer la force ? Par l'imagination ? Au sens où les romantiques allemands l'entendaient, comme puissance d'unification de l'Esprit ? Une solution poétique qui ici se heurte sans cesse à la nécessité de la description, toujours exacte, jamais claire, toujours trop loin, trop près, jamais au bon moment.

Par l'imagination, qui sait ne pas confondre l'être pour qualifier l'identité ? (Entendez ce « qualifier » au sens d'une qualification dans une épreuve sportive).

L'épreuve du réel... La prose, la note, le chant poétique, une balade ? Sur la route des cols du manscrit, se sont des sons qui nous arrêtent. Qu'est-ce qu'un lieu ? Sinon un processus en fait, le produit de mille interactions toujours en mouvement. Un processus plutôt qu'une forme, cette forme pourtant que Domerg ne cesse de poursuivre, qu'il ne peut pas ne pas devoir conquérir, et bien que les formes ne fassent qu'incarner en géographie des fonctions toujours muables... Qu'est-ce que la géographie au demeurant ? La surface de la terre ?

Qu'est-ce que le massif des Écrins ? Un haut lieu de l'alpinisme français qui occupe une place de second rang dans l'imaginaire collectif (Muriel Sanchez)... Lieu privilégié des alpinistes chevronnés, des randonneurs, des pâturages et de la chasse, mais... qui longtemps n'a su communiquer avec l'extérieur, condition de possibilité du langage, où ce dernier puise même ses raisons d'être.

Dévisager le Puy... Partout le regard reste à portée de main. Domerg voit les encoignures, les creux, les bosses, les plaques, les stries, les ravines : les accidents du sol. Et partout le son, cet atomique tuteur, finit toujours par se taire. Partout le Ciel s'écrase comme le couvercle de plomb baudelairien qui renversa l'espérance de l'imaginaire chrétien. La triple bosse de Manse, saisie dans de multiples réseaux d'allitérations, se voit chargée de réunir en un seul espace tous les éléments disséminés ici et là dans la nature, du tangible au sonore, de la sensation à l'expression, pour faire corps. Mais partout l'unité se dérobe. Domerg doit assembler, créer des scènes, organiser la possibilité d'une composition. Contre la rigidité géométrique à la française, il ramène le modèle anglais de l'intriqué, la ligne serpentine des chemins qui épousent les courbes de ces volumes moelleux que forme le Manse, mais sous la contrainte des ruptures qui fondent la structure de ce paysage. Du coup, l'unité de la scène ne peut être picturale. Nous sommes dans l'art des réalités sensibles, où l'art des apparences échoue.

Domerg doit composer une dramaturgie singulière qui excède le voir, doit charrier cette puissance de sentir qui est puissance du sentir. Une aporie. Mais c'est autour d'elle que l'auteur doit (ne peut ?) construire son texte. Une ébauche, toujours. Car toujours quelque chose échappe, à la vue, à l'ouïe, à l'odorat, à l'écriture. L'œuvre, au final, est un Dieu caché qui ne se découvre jamais (Lucien Goldmann, Le Dieu caché)...

Curieusement, j'évoquais les romantiques allemands, mais il y a aussi du Hegel dans son intention : celle de composer une œuvre esthétique. Or l'on sait que pour Hegel, l'esthétique ne peut s'occuper que de la beauté créée par l'art : le texte est sa propre visée... Pas Manse. C'est pourquoi ce travail échoue, mais gagne ce moment hégélien où l'esprit peut enfin se chercher lui-même. Du moins ce moment où l'esprit peut enfin s'approcher de cette quête sans jamais pouvoir accéder aux réponses.

L'ascension de Domerg est celle de la lente descente de l'Esprit, aurait dit Hegel...

Et il n'est pas anodin qu'il ait choisi le Manse pour y aborder. Car le massif des Écrins, les Alpes dauphinoises si vous préférez, ou l'Oisans, ou encore l'ensemble montagneux du Pelvoux, ou bien... etc., ne fut jamais nommé que pour être dé-nommé, re-nommé sans cesse, si l'on veut... On fut longtemps, au niveau des cartes mêmes, en face d'un objet absent.

Muriel Sanchez, de Normal Sup Lyon géographie, a étudié son positionnement dans l'ordre des connaissances et de l'imaginaire de la Haute montagne. Aucune forme de connaissance socialement élaborée n'a pu se déployer autour des Écrins. Peu de discours, savants ou romanesques, ont circulé à son propos. Peu de productions visuelles, littéraires. Ni Turner, ni Doré, aucun sentiment romantique ne lui fut associé. Quand on inventa la Haute montagne, il en fut exclu bien qu'avec lui on ait affaire au deuxième système montagneux le plus élevé de France !

Alors ce texte d'Olivier Domerg. Qui tourne autour du Manse, longuement, lentement, sans d'abord savoir par quel bout (de langue) le prendre. Ce texte qui souvent perd littéralement de vue son objet, pour le reprendre, énigmatique dans sa composition, pour l'écrire fragment après fragment. Une littérature de fragments... Sans doute parce que face au massif il fallait autre chose que la claire vision alpine. Inventer une autre forme, chaotique jusque dans son axiologie. Pour tenter de dire ce qui jusque là n'a su l'être. La langue souvent défaite. Pour un peu, on évoquerait encore Cézanne écrivant au bon monsieur Bernard : «Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai». Rien d'étonnant à ce que le motif manséen s'offre alors en discontinuités, coutures, manquements, reprises. Le texte de Domerg s'étoffe en cette tentative désespérée de décrire un objet qui ne fait pas facilement corps, et qui en outre ne le fait pas longtemps, soumis qu'il semble l'être à la temporalité : dans le jour qui décline ou parfois ne se lève jamais, comment en saisir la présence ? Que peut la prose face à l'idiotie du réel ?

 

Olivier Domerg, Le Manscrit, Le Corridor bleu éditions, coll. S!ng, avril 2021, 232 pages, 18 euros, ean : 9782914033886.

Photo : Olivier Domerg, photographié par Brigitte Palaggi.

Tracé GPS Puy de Manse.

Muriel Sanchez, « Le massif des Écrins, représentations et valorisation d’une haute montagne alpine », Géoconfluences, novembre 2017.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/les-nouvelles-dynamiques-du-tourisme-dans-le-monde/corpus-documentaire/ecrins-representations

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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 15:33

Middelbourg, une ville, à peine, déposées au creux du Watergang, un polder. Paul a 12 ans. C'est l'un des narrateurs de cette étrange composition, chorale, ventriloque, qui alterne les voix narratives, humains, objets, paysages... Sans que jamais aucun de ceux-là ou de ces objets ne se parlent, sinon à travers quelques conversations rapportées. C'est cela, d'emblée, qui frappe à la lecture de ce surprenant et très émouvant roman.

Paul s'est promis de devenir écrivain. Il l'est, du moins il écrit. Beaucoup. De tout, des listes aux détails arrachés à ces vies minuscules qui peuplent le marais. Il l'est aussi par sa maturité surprenante : quelque génie rimbaldien. Jusqu'au dédoublement des voix narratives, à commencer par la sienne, car Paul est résolument autre, à l'identité non pas vacillante mais contagieuse, qui ne cesse de se répandre en horizons nouveaux dans ce paysage sans horizon où les voix se multiplient, se dédoublent, se ramifient comme pour conjurer l'absence d'un dialogue, se faisant dialogiques, puisque le verbe l'est, par essence même. Et vont parfois coloniser les moments narratifs des autres personnages, comme celle de sa sœur, tantôt Kim, tantôt Birgit, parlant « du bout des cils » et intervenant dans l'espace littéral de Paul, rapportant un dialogue auquel il ne participe pas, auquel il n'a pas participé...

Personne ne se parle donc. Mais tout parle, du fœtus dans le ventre de sa sœur au marais, sans que jamais la forme du monologue ne soit pourtant celle de ce premier roman. «On» est ailleurs. Dans un autre processus d'échange. Différé. Reporté. Allégué. Registre du distanciel, d'échanges sans échange, alors qu'une foule immense peuple le récit. Bavarde à tout prendre, à raconter sans fin ce qui ne se raconte pas. Comme un hymne au possible et non à la vie, ni au bonheur, certainement pas au bonheur, que n'importe quel imbécile peut éprouver.

«Je suis la volonté d'écrire dans la tête de Paul », est-il écrit quelque part dans le roman. On appréciera l'emploi du déictique «je», dans un texte qui ne cesse de le déployer tout en le vidant de sa forme -puisque l'on ne sait jamais qui assume derrière ce « je », la responsabilité de son énoncé... Paul, Pol, Jan ?... Campe sur un radeau de fortune : soi comme aventure fantomatique. Un brouillard. A l'image du polder, plongé si souvent dans le brouillard.

Tout parle dans ce roman, y compris les carnets de diariste de Paul, qui ne sait pas répondre à cet appel : devenir écrivain. A moins qu'il y ait répondu déjà. A moins qu'on n'y réponde jamais et que ce soit, là, la condition de l'être. «Je ne suis pas un écrivain», confie-t-il page 69.

Peut-être fuir alors ? Élever des moutons. Paul y songe, mais ne fait qu'y songer : «Le oui n'est plus en lui», depuis longtemps déjà...

 

Mario Alonso, Watergang, Le Tripode, janvier 2022, 222 pages, 18 euros, ean : 9782370553126.

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 13:16

Parmi toutes les parutions célébrant l'année Proust -nous commémorerons le 18 novembre le centième anniversaire de sa mort -, celle-ci est certainement la plus insolite. Antoine Guerrée est designer, concepteur de meubles et passionné, il va sans dire, par l'œuvre de Proust, ses descriptions d'intérieurs en particulier, qui mériteraient effectivement une étude sociologique tant elles sont révélatrices d'une époque, des goûts d'une classe sociale sur le déclin. Le mobilier, les espaces domestiques, privés, leur décorum, etc. Rien d'étonnant à cette curiosité, tant la Recherche est en elle-même une propédeutique de la curiosité. Anthony Guerrée a donc lu et relu Proust et in fine, il s'est intéressé aux assises de cette œuvre, ses sièges, ses chaises, ses fauteuils, ses canapés, russes ou sofas, ses banquettes, ses bergères, ses méridiennes, ses curules, ses marquises, gondoles et tabourets... Car leurs proportions, écrit-il, ne font pas qu'indiquer une manière se s'asseoir : l'assise est une posture sociale, un signe de distinction, sinon d'exclusion. A partir de ses lectures, il s'est plu à imaginer, prenant ces sièges pour des allégories, ceux qui incarneraient au fond le mieux chacun des personnages principaux de la Recherche. C'est Albertine lovée dans un fauteuil Pomare à dossier haut et rayonnant, Verdurin dérobé derrière une chaise à paravent ou Vinteuil, dans son fauteuil à curule modifié à piano... Et puis... Mais je ne vous en dirai rien : le livre commente à merveille l'anabase proustienne.

Les Assises du Temps perdu, Anthony Guerrée, éditions Bouclard, 2ème édition, préface de Jérôme Bastianelli, postace d'Emilie Houssa, 13 euros, 54 pages, décembre 2021, ean : 9782956-563549.

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24 mars 2022 4 24 /03 /mars /2022 12:15

Une somme. Le compte documenté, certifié, prouvé, de l'effroi dans lequel Macron nous fait vivre depuis cinq ans. Voire davantage avec ce document graphique qui nous raconte Macron depuis son apparition en épouvantail sur la scène d'un théâtre galopin. Macron grimé en épouvantail... Prophétique, puisqu'il fut et reste celui des Parisot, Attali, Jouyet, Rocard et autre Rothschild. Un banquier d'affaires à la tête d'un état libéral... Non : un épouvantail, qui sut très tôt se définir lui-même dans un entretien accordé au Wall Street Journal comme commissionnaire au service des Affaires, «une sorte de prostitué» affirmait-il alors non sans cynisme rigolard...

Toute son existence publique est passée au peigne fin. Les liens, les réseaux, les calculs, les coups bas. Son odieuse démagogie décryptée, son hypocrisie dévoilée, qu'on se souvienne : «Je ne peux accepter que dans nos provinces tant de français aujourd'hui ne puissent même plus vivre de leur travail dans la dignité», déclarait-il sans rire le 16 novembre 2016, avant de les précipiter dans une misère plus grande encore. «Garantir la santé», ajoutait-il également, avant de fermer des milliers de lits d'hôpitaux... «Garantir la retraite», surjouait-il, avant de lancer sans vergogne qu'on repousserait son âge de départ à 65 ans, âge auquel le tiers des plus pauvres n'arrivera jamais...

L'homme avançait masqué... Il ne l'est plus. Macron ? Le plus féroce agent d'une république indigne. Élu au rabais, mais disposant de tous les pouvoirs pour assujettir ses sujets et amplifier comme jamais dans cette Cinquième la répression des masses populaires...

«Je suis le fruit d'une forme de brutalité de l'Histoire», affirmait Macron le 13 février 2018. On le croit volontiers. Il est la brutalité incarnée de cette Cinquième dont on crève tous. Macron ou la brutalisation de la société française...

Un bilan accablant, mais le soutien sans faille des riches, du sérail politique et des médias.

Il faut lire cet ouvrage pour en mesurer l'ampleur. Page après page, ligne après ligne, les bras nous en tombent. La répression fut atroce. L'injustice sociale portée à son comble. Le déni de démocratie, sans précédent.

Il faut lire cet ouvrage qui récapitule sans fard l'ignominie, l'horreur d'un quinquennat de brutalités, de mensonges et de régression sans pareil dans l'histoire de la Cinquième. Et tourner la page, il est temps d'en finir !

 

Respublica – Cinq ans de résistance, Chauvel et Kerfriden, Éditions Delcourt, janvier 2022, 344 pages, ean : 9782413027447.

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4 février 2022 5 04 /02 /février /2022 09:47

Publiés tout d'abord en Italie en 1997, ces entretiens, destinés au public italien et offerts comme une introduction à la pensée de Derrida, ont été édités pour la première fois en France en 2018 dans la présente édition, chez Hermann. Ils sont en fait la restitution dactylographiée fidèle aux archives de l'IMEC. A remarquer : l'original, déposé à l'IMEC est annoté de la main de Derrida : il y avait des « restes » sur lesquels Derrida voulait revenir encore, ne parvenant pas à clore sa pensée, toujours en mouvement, toujours en suspens d'une suite à venir dont sa mort nous a privée.

C'est quoi faire l'expérience de la pensée ? Voilà en gros autour de quoi gravitent ces entretiens. C'est la suivre jusqu'au bout, dès lors qu'elle est levée. On se rappelle l'injonction des Lumières. Kant. L'un des philosophes majeurs de Derrida, de son aveu dans ces entretiens, avec Platon bien sûr, Hegel et Husserl.

La suivre donc jusqu'au bout, dès lors qu'elle est levée. Encore faut-il qu'elle lève, ou « se » lève... Se lève ? Et donc entendre quelque chose comme son appel ? Voilà qui rappelle Levinas, pour qui le plus important était la question de la réponse faite à cet appel. Derrida raconte l'irruption de cet appel de la philosophie dans sa vie. Répondre, oui mais comment ? Par l'insistance ajoute-t-il. On se rappellera ici les lectures insistantes du philologue Jean Bollack : insister, non totaliser. Car la philosophie, bien que construite au moins jusqu'au moment Nietzsche comme système, ne peut à vrai dire se satisfaire d'une totalisation systémique. Les dernières en date, celle des théories systémiques, ont montré leurs faiblesses et avoué leurs horizons : un monde débarrassé de l'humain. La philosophie ne peut s'embarrasser d'un système clos sur lui-même, affirme Derrida, aussi brillant, aussi fascinant soit-il (on songe ici à Hegel). Elle ne peut pour autant s'apparenter à l'assemblage de propositions ontologiques. C'était un peu cela, la Déconstruction, attaquée aujourd'hui de toute part : la tentative d'affirmer tout système impossible, tout en gardant le souci de la cohérence intellectuelle et celui de la responsabilité philosophique d'une pensée qui reste toujours, avant tout, expérience. Derrida revient dans ces entretiens sur ces grands philosophes qui l'ont marqué. Platon, Kant, etc. Pour expliquer que très tôt il s'est intéressé à leurs notes de bas de page. Là où ça tiraillait, là où leur pensée se retrouvait finalement confrontée à ses restes, ou ses excédents. Là où, aussi, l'imagination semblait prendre le pas, dans une liberté que le corps du texte n'autorisait pas. Un lieu troublant dans l'élaboration de la clarté intellectuelle, que ces notes de bas de page, largement envahies par quelque chose qui relève au fond de la « fiction » dirions-nous, là où la tentative, comme la tentation de faire système, ne parvient jamais à ses fins ni le système à se clore.

 

Jacques Derrida, Le goût du secret, entretiens (1993-1995) avec Maurizio Ferraris et Gianni Vattimo , éditions Hermann, 14 février 2018, 134 pages, 16 euros, ean : 9782705694814.

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3 février 2022 4 03 /02 /février /2022 11:57

L'un des trois essais les plus marquants de l'année 2021 et qui reprend à nouveaux frais autant la question de la forme, que celle du visible, en renouvelant les études anthropologiques. Questionnement essentiel que celui de la figuration, car de quoi témoignent ces formes du visible, sinon de notre condition humaine même ? La réflexion est donc magistrale -il le fallait pour dépoussiérer nos habitudes de pensée.

Que voit-on du monde ? Pas grand chose : on le savait depuis que la physique était venue à la rescousse de l'étude des conditions du voir, dénouant le lacis des schèmes cognitifs et visuels qui le saturent. Mais ce n'était pas aller encore assez loin. Philippe Descola s'est interrogé, lui, sur les catégories descriptives que nous avons forgées pour appréhender ces formes, pour réaliser qu'elles ne parvenaient jamais à rendre compte de leur diversité. On cherche, en fait, dans les formes auxquelles nous pouvons être exposés, celles qui ressemblent aux formes déjà répertoriées. On cherche, d'abord, quelque chose qui ressemble à nos savoirs acquis de longue lutte, au sein d'un périmètre toujours trop étroit. Les outils intellectuels des sciences sociales reconduisent finalement des types de configurations épistémologiques engendrées par la philosophie des Lumières, principalement articulées par l'idée d'une culture universelle. Auscultant la frontière humain / non humain, Philippe Descola nous montre qu'il n'existe pas un seul monde et que nos savoirs ne sont au fond que des filtres ontologiques destinés à tamiser ces mondes qui nous entourent, qui s'entrecroisent pourtant, se chevauchent. Le monde des chats n'est pas celui des chênes, ni le nôtre, bien que ça et là, nous en partagions des aspects. Intellectuellement, nous vivons repliés derrière des dispositifs de cadrage qui nous font reconnaître ce que nous savons déjà, et ignorer ce que nous ne savons pas : ce qui va sans dire... Des jugements d'identité en somme, qui opèrent à la hâte leur saisie du monde, pour structurer nos comportements.

Poussant plus loin ses recherches, Philippe Descola propose quatre modes d'identification autour desquels l'humanité s'est organisée. Le totémisme, l'animisme, l'analogisme, le naturalisme. Prenons le dernier mode, le naturalisme, à vrai dire largement le nôtre à nous, « occidentaux », différenciant l'être humain par son esprit plutôt que son corps : comment, dans cette ontologie, comprendre les autres ontologies ? Certes, toujours selon Philippe Descola, désormais, ces systèmes se chevauchent au sein parfois d'un même individu. Il n'empêche. En outre, ce sont précisément ces chevauchements qui l'intéressent et qu'il traque dans son essai, les mettant à jour en particulier dans les représentations du visibles que se sont forgées les diverses sociétés humaines. Un travail extraordinairement efficace que celui de débusquer les schèmes ontologiques qui trament les images que nous animons et qui sont de grands agents de notre vie sociale. De même examine-t-il avec brio comment une même image fonctionne dans plusieurs ontologies. Des images que nous peinons in fine toujours à insérer dans un discours analytique, rappelant d'une certaine manière les conclusions de W. J.-T. Mitchell dans son magistral essai : « What do pictures really want ? ».

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