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25 mars 2021 4 25 /03 /mars /2021 10:59

Nous retrouvons Konrad, ce policier fiévreux à la retraite, qui ne remplace en rien Erlendur et ne se soucie du reste pas de le remplacer : l’auteur a cherché à construire autre chose avec ce personnage, autrement. Konrad enquête donc, en privé. Sur la disparition d’une jeune fille perdue dans la drogue. Et croise une amie, qui évoque une vieille affaire, une enfant cette fois, retrouvée noyée en 1947. Cette mort la hante. D’autant que l’enquête policière a été bâclée. Tout comme celle à laquelle s’affronte Konrad. Il mènera donc de front les deux. Non : trois. Avec celle sur son père assassiné. Peu convaincu des méthodes de la police pour faire surgir la vérité. La vérité ? Elle est têtue la vérité, comme peut l’être le réel, ce réel auquel se confronte le jeune poète qui a découvert le cadavre d’une poupée dans un lac. Une poupée d’enfant. Abîmée, fantomatique. Ce qu’il reste d’une vie. Puis l’enfant elle-même… Des fantômes, on en croise en effet beaucoup dans ce roman. Ceux de l’Islande et ce n’est pas le moindre de son récit ! Ceux de Konrad aussi, son père, sa femme décédée, sa mère et sa sœur évanouies dans la nature, ou ceux qui hantent les amies de sa femme morte, ou ceux qu’une médium, Eyglo, fait surgir dans l’ombre de son père : c’est la fille d’un de ses proches qui a été assassinée… Le réel, c’est ce à quoi s’affronte et le poète qui cherche dans la description du monde, le monde en sa présence ultime,  et ces «idiots» qu’interrogent Konrad, qui ne comprennent jamais rien, obstinés, enfermés qu’ils sont eux-mêmes dans l’idiotie de leur vie. Obstiné, têtu, Konrad l’est, brutal aussi, tout comme l’est le réel, auquel on ne peut arracher la moindre parcelle de vérité que férocement. Et c’est férocement que Konrad va la déterrer. Tout comme Indridason écrit son roman, brutalement, pesant, nécessairement, usant jusqu’à la corde sa trame par des répétitions rugueuses, dirimantes presque, mais qui par leurs itérations usent l’ineptie d’une lecture linéaire. Il nous contraint à rompre le fil, comme sont contraints tous ses personnages, à commencer par Konrad. Il nous contraint à cesser de cheminer paisiblement dans notre lecture, à renoncer au confort même du genre, bien qu’il s’y rompe avec brillo cette fois encore -on songe à cette fausse piste dans laquelle il nous embarque magistralement. Mais il lui apporte autre chose : ces ruptures, ces pesanteurs justement. Mal dit, mal écrit aurait dit Godard, qui s’agaçait des scènes trop bien léchées, ou comme on reprochait à Dostoïevski ses répétitions, son manque de richesse stylistique, la belle affaire ! Avec beaucoup de ferveur, la lecture qu’en donne Martin Spinhayer nous en dévoile la mesure. La voix est grave, solide, carrée. Le débit, rapide, en sèche découpe des phrases. Martin Spinhayer n’exhibe pas son talent mais le met au service de la fiction. Ecoutez-le dans ces descriptions rassurantes qui nous consolent et nous apaisent, pour mieux nous conduire au point de rupture, là où, d’un coup, le réel vient fracturer notre confortable écoute. Eau vive que cette lecture, source de vie et destructrice, qui sait n’être pas complaisante avec elle-même pour décocher ce qui seul compte : que tout le reste ne soit pas que littérature, justement...

Arnaldur Indridason, Les fantômes de Reykjavik, livre lu par Martin Spinhayer, traduit de l’islandais par Eric Boury, Audiolib, février 2021, 1 CD MP3, 23.90 euros, durée d’écoute : 9h11, ean : 9791035404543.

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23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 15:39

«Hors de l’espace, hors du temps»… près du cadavre de son frère, le policier Sean McEvoy, Jack, son jumeau, journaliste, a relevé ces quelques mots d’Edgar Allan Poe. Hors du temps, Sean l’est bien, et vraisemblablement bientôt hors de l’espace où git encore son cadavre. Hors sujet en quelque sorte. Ça, Jack veut bien le croire. Mais un suicide, non. Tout aussi entêté que ne l’était Harry Bosch, Jack enquête et découvre que nombre de flics se sont «suicidés» ces derniers temps. Mieux : ils ont tous «laissé» en guise de lettres d’adieux des phrases énigmatiques du même Poe… Aucun doute à ses yeux : c’est l’œuvre d’un tueur en série. Dès lors tout s’enchaîne, le récit cavale d’un rebondissement l’autre, s’arrête net, ralentit jusqu’à peser du vide qui l’envahit, puis intrigue, dépite, nous réconcilie avec le genre, humain s’entend, avant que de nous en offrir en pâture les monstruosités, les mensonges, le sordide de pensées inavouables… Partout règne l’ambiguïté en maîtresse du monde. Alors Connelly terrifie, concocte des dénuements abjects, des dénouements volcaniques… Sous la fadeur des uns, l’obscène des autres se hâte. Que cherche Jack ? Que cherche-t-il vraiment ? Eventrant le roman, l’assommant, sans cesse le ralentissant, comme un roman de Dostoeivski : il ne s’y passe rien. Si peu. On le croit, avant qu’il ne galope de nouveau. Jack s’interroge. Et c’est ce dialogue intérieur qui donne au roman sa profondeur. Ce dialogue que Benjamin Jungers ramène à la surface du texte avec beaucoup d’intelligence, contant d’une voix parfois presque grenue le récit, le brodant en tonalités claires construites comme des interrogations. Dans un écart qui dérange, tout comme dérange de suivre le for intérieur de Jack, décidé à ne faire, peut-être, qu’un scoop du meurtre de son frère. Mais l’homme souffre. C’est sa condition. Violemment rongée de ses états d’âme. Dosto encore, quand tout le reste n’est que littérature…

Michael Connelly, Le poète, lu par Benjamin Jungers, Audiolib, mars 2021, 2 CD MP3, 26.90 euros, durée d'écoute : 16h43, ean : 9791035402976.

Prix Audiolib 2021

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16 mars 2021 2 16 /03 /mars /2021 09:37

L’Islande l’hiver : la neige, le grand froid, la nuit presque toute la journée… Erla, juste avant Noël 1987, vit dans une ferme loin de tout -il n’y a guère qu’une seule grande route en Islande, qui fait le tour de l’île, quelques tronçons goudronnés et pour le reste, des sentiers caillouteux, des ravines, des guets à traverser. Erla vit donc à l’écart de l’écart qu’est déjà l’Islande, avec son époux et leur fille, dans un vrai dénuement congelé. Tenir bon, leur seul vrai horizon. On découvre l’année suivante Hulda, inspectrice, qui se débat avec sa fille Dimma, 13 ans, en dépression, et qui enquête sur la disparition d’une jeune fille. Longtemps après ce prologue, un soir à la veille de fêtes de Noël, un homme frappe en pleine tourmente à la porte de la maison d’Erla et d’Einard. Un étranger, perdu dans la tempête, qui voudrait téléphoner, se réfugier chez eux. Mais la ligne est coupée et Erla n’a guère envie de l’accueillir. Einard sait, lui, que le laisser dehors sera l’envoyer à la mort. Le récit mêle les intrigues : l’enquête d’Hulda à la recherche d’Unmur : fugue ou suicide ? Ou bien ? Et cet étranger qui fait irruption venu de nulle part, dans la nuit glaciale par -30°… On suit Unmur un moment, qui a fugué, qui veut vivre l’aventure et se fait prendre en stop par un homme au volant d’une BMW blanche. Puis de nouveau Léo -c’est le nom que donne l’étranger à Erla, méfiante, qui demande l’asile. Ses explications sont confuses. Le couple se méfie, Erla tremble, d’autant que l’électricité vient d’être coupée à son tour. Einard insiste pour qu’ils montrent un peu d’humanité et recueillent l’étranger, qu’ils envoient dormir dans une chambre aménagée sous leurs combles, tandis qu’Erla se barricade dans la sienne. Mais dans la nuit, elle l’entend fureter, prendre la peine de marcher sans faire de bruit… Au petit matin, elle se réveille seule dans son lit : Einard a disparu ! La nuit ne se lève pas, l’électricité ne revient pas, le téléphone reste coupé… Anna, leur fille, qui habite la maison voisine et qui devait les rejoindre pour cette veille de fêtes, n’est pas là. Le récit finira dans un bain de sang. Un récit qui ne s’est guère épuisé jusque-là en intrigue sophistiquée et rebondissements pathétiques : le lecteur sait tout, ou presque. Mais c’est dans ce presque que va se loger justement le ressort du genre. Qui n’est au fond peut-être même pas l’essentiel du plaisir que l’on prend à lire ce roman : c’est l’Islande ce plaisir, l’hiver islandais, pesant comme une chape de plomb sur les vies,  la solitude dans laquelle il vous plonge, comme au fond d’un gouffre ou d’un trou noir cosmique où logerait l’infinie nature arctique, qui n’a que faire des hommes et s’enivre d’être si proche déjà des confins. C’est cette atmosphère dépressive, où la démence semble toujours à deux doigt de sourdre partout, celle de l’infime écart où tout bascule, celle du presque rien qui vient à manquer, qui noue l’émotion de vivre, plutôt que de lire, l’échappée belle de la littérature.

 

Ragnar Jonasson, La Dernière Tempête, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, éditons de la Martinière, février 2021, 282 pages, ean : 9782732497082. Lu sur épreuves non corrigées.

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15 mars 2021 1 15 /03 /mars /2021 11:17

Dieu lui parle tous les matins. Mais seulement entre 8h et 10h. Pour lui dicter son emploi du temps. En dehors de ces heures, Dieu est occupé ailleurs. Sur la terre. Quand Curiosity vit sur Mars. «Vit»… Enfin, s’y déploie. La Terre, Curiosity l’imagine bleue. Une planète où tout est bleu. Mais alors, vraiment bleu. Sur Mars, tout est rouge. Une planète poussiéreuse particulièrement ennuyeuse. Sans doute la plus rébarbative du système solaire. Curiosity y est depuis 8 ans. En mission divine. Curiosity est un rover à pile au plutonium. Qui traverse une vraie crise existentielle... Devant lui, le Mont Sharp. Sa mission. Or ce matin, Dieu lui a commandé de prendre une autre direction… Dieu s’est planté. Il veut l’envoyer au Nord, alors que le mont Sharp est au Sud. Ses calculateurs embarqués sont formels. Peut-être à cause de cet incident, dont Curiosity ne veut pas parler ? C’est Curiosity qui a découvert le chlorobenzène. En se trompant déjà, Dieu a permis à la science de faire une avancée gigantesque avec cette découverte. Restait à poursuivre. Problème : son orbiteur, celui qui travaille sur sa data à lui, Curiosity, n’est pas causant sur ce qu’il se passe. Orbiteur haut de gamme, plus distant que jamais, assuré dans sa morgue, il ne suggère rien. Dans ce temps de latence que lui offre sa «prise de conscience»  du plantage divin, Curiosity se rappelle ses missions. Il a fini par comprendre que Dieu l’avait envoyé sur Mars pour y découvrir des traces de vie. Mais similaires à celles que l’on peut compiler sur la Terre. Ce qui est idiot aux yeux de Curiosity : lui sait qu’il y a de la vie sur Mars, mais pas celle que Dieu attend. Cette ligne de crête, ce vent, les cailloux, le froid, le soleil… C’est ça, la vie sur Mars. La vie de Mars. Que Dieu ne comprend pas, qu’il ne peut admettre.  Jour après jour à présent Dieu se plante. Et puis un jour, Curiosity ne reçoit plus aucun message de Lui. Il sait. Il connaît le protocole de fin de service. Le refuser ?

Un conte martien en somme. Drôle et profond, ouvrant à de formidables méditations. «Poignant» aussi, oui, sur ce procès du refus à l’acceptation de la fin…

 

Sophie Divry, Curiosity, éditions Notabilia, mars 2021, 88 pages, ean : 9782882506306.

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12 mars 2021 5 12 /03 /mars /2021 09:18

« Le matin c’est la nuit

L’après-midi c’est la nuit

La nuit c’est encore pire »…

 

«Aux illettrés et aux Sans-dents»... Quelle dédicace ! Le regretté Ponthus avait signé là un livre sublime. L’usine donc. Non comme établi, mais pour y gagner sa vie, du moins ne pas la perdre totalement. Non pas le temps d’une expérience : à l’époque, il ne savait pas si ça allait durer ou non. Un récit à l’arrache, acharné, harponné, décollé de l’effroi, si, si, des matins exsangues de l’embauche. Scandé par ces gestes mécaniques qu’il a appris à façonner. Dépotage, mareyage, écorchage. L’agro-alimentaire français, en Bretagne. Les crevettes avant les vaches, les poissons et la puanteur abjecte des viscères. La puanteur de la mort industrielle. 40 tonnes de crevettes par jour, venues des quatre coins du globe, à destination des marché occidentaux. L’embauche à 4h du mat’...

 

La structure du récit-poème est rhapsodique, se relançant sans cesse de ces micro-événements qui forment une vie à l’usine. L’usine. Et elle seule quand on y a mis le pied. Car que reste-t-il du monde quand on y bosse jusqu’à l’épuisement ? Quelques bribes, quelques refrains de variétés, le bruit sépulcral du cosmos étouffé sous les tonnes de viscères qu’il faut chaque jour «traiter». Intérimaire donc, Ponthus, pas même ouvrier : les poissons, puis l’abattoir. Les vaches qu’il faut tuer, crocheter, dépecer. Ça caracole ce texte, sous une jactance subtile et brillante. L’imaginaire qu’il y déploie est curieusement celui des années 60, de Johnny Halliday à Brel, en passant par Trenet et Barbara. Quelques lignes mélodiques obsédantes que l’on a en tête sur la chaîne, quand tout le reste du corps s’est machiné pour s’enfermer dans la logique de production. Quand tout le reste n’est qu’une prothèse faite pour sacrifier l’homme à la machine.

 

Qu’est-ce qu’une vie Bonne ? L’antique questionnement philosophique rebondit ici, mais non pas formulé dans un texte savant, mais à la manière dont Homère soudainement, dans le moment Calypso, s’y attèle, brisant le cercle du récit mythologique pour fonder la possibilité de la réflexion philosophique : une odyssée minuscule et grave, et immense, et tragique. Ponthus signe son désir de retour à Ithaque –voyez ce qu’il écrit page 113, voyez ses lettres à sa mère ! C’est Ulysse sur le chemin du retour, une réflexion sur les joies simples, sur l’écriture que fonderait d’abord le désir d’amitié (la philia des grecs anciens), la vie «nue». L’Ithaque de Ponthus, c’était sa formation de Lettres supérieures, ce collège jésuite qui le destinait à tout autre chose que l’usine.  Ithaque morte, détruite, saccagée par une société d’injustice et de médiocrité. Alors l’usine, en palliatif -pour certains, jusqu’à leur mort. Ponthus découvrant au cours de son périple la formidable intelligence que mettent les ouvriers à leur tâche. Leur amitié : c’est du reste également sur l’amitié que s’ouvre l’immense récit de Robert Linhart : l’établi. Ithaque ne sera plus jamais la même donc, ni convoitable en son état originelle dès lors.

 

«L’usine est un divan», avoue in fine Ponthus. Où vient se fracasser le réel, où vient se fracasser la littérature. Non une libération : l’épreuve de l’usine se substitue à toutes les épreuves existentielles. On y meurt, ou on en ressort autre à tout jamais, posant sur le monde ce regard décillé que notre société néolibérale ne veut pas que l’on pose sur elle. Cet A la ligne est un putain de blues, la vie à la godille, l’effort surhumain pour s’arracher aux illusions de la Caverne !

 

Joseph Ponthus, A la ligne, feuillets d’usine, Folio 6841, juin 2020, 278 pages, ean : 9782072881862.

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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 08:51

Edward Said, l’homme «between two homes», Harvard et Gaza, à tout jamais identifié par son chef d’œuvre : L’orientalisme, l’Orient créé par l’occident. Celui dont on connaît au vrai surtout les interventions politiques, et dont l’œuvre d’esthétique de la littérature demeure comme égarée au seuil de sa reconnaissance. Comme si l’étude philosophique de la littérature, par où il vint à la connaissance politique, était une cause perdue à nos yeux, mineure, et non pour cet homme mais qui sait, lui qui, comme l’écrit tragiquement celle qui tant l’aima, fut bien forcé de s’engager pour ces deux causes perdues d’avance : sa leucémie et la Palestine. Le portrait qu’elle en dresse est poignant, mais va bien au-delà de la simple émotion. Portrait intellectuel, biographie analytique, Dominique Eddé nous en restitue et le parcours intellectuel et l’imaginaire, tels qu’ils façonnèrent sa pensée.

Said aujourd’hui, c’est aussi pour nous bien plus que ses combats «perdues», pourvu que nous acceptions d’écouter attentivement son questionnement : «Quel est ce savoir qui autorise la domination d’un peuple sur un autre ?», d’une classe sur une autre, d’un être sur un autre, pourrions-nous décliner. Un workshop à reprendre encore et encore, après Marx, Foucault, Said et tant d’autres. Au-delà de l’émouvant dans lequel s’inscrit le récit de Dominique Eddé, les derniers travaux de Said, leurs derniers moments ou l’inéluctable solitude du dernier rendez-vous, au-delà de cette lucidité tragique qu’elle déploie de ce «passé vu sans avenir, (imposant) à l’ironie son ultime exigence de défaire, juste avant la mort, les illusoires et patientes constructions du temps», l’œuvre qu’elle nous restitue dans ses fondements aura balisé une époque autant qu’elle s’y sera inscrite, celle d’un siècle sans métaphore, heurté, brisé, dont nous peinons à tourner la page –impossible à tourner en fait, tant que nous n’aurons pas mieux répondu à la question émargée plus haut, de savoir comment se sont construits tous ces savoirs de domination, qu’ici et là heureusement, nous commençons de déconstruire, de la question coloniale à celle du genre, de l’oppression masculine à l’oppression néolibérale.

 

Dominique Eddé, Edward Said, le roman de sa pensée, La Fabrique édition, octobre 2017, réédition mars 2020, 228 pages, 15 euros ; ean : 9782358721585.

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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 12:20

De Banyuls à Port Bou, vers l’Espagne, pour nous aujourd’hui : vers ce petit cimetière où l’immense Walter Benjamin est inhumé depuis sa mort, le 26 septembre 1940. Lisa Fitko, immigrée résistante, fut de 1940 à 1941, avec son mari, l’animatrice d’un réseau clandestin qui organisait depuis Banyuls la fuite en Espagne. Par ce sentier justement, que Benjamin fut l’un des premiers à emprunter. Ils sont partis le 25 septembre. Benjamin tenait précieusement sous le bras, dans une sacoche de cuir noir, son dernier manuscrit, saisi en fin de compte puis égaré par la police espagnole. Le témoignage de Lisa Fittko est bouleversant, d’écoute, d’attention à l’égard de l’impressionnant Benjamin, alors épuisé, peinant à gravir la montagne et qu’il fallut parfois porter. A pas lent et régulier, il tentait de ménager ses forces. Lucide sur ses chances de survivre à la barbarie qui déferlait en Europe. Egrenant son effort, dix minutes de marche, une minute de pause. Un homme diminué physiquement, mais extrêmement courtois, déterminé, modeste. Hélas, contrairement à toute attente, le jour où il se présenta au poste frontière espagnol, l’Espagne venait de revoir la veille ses conditions d’entrée sur son sol. Durcies, les gardes le raccompagnèrent pour le livrer aux policiers français. Benjamin avait sur lui des capsules de morphine, qu’il ingéra sachant le sort que les nazis lui réserveraient. Depuis on a rebaptisé ce sentier le Chemin benjamin. Il existe donc toujours : empruntez-le !

Au-delà du témoignage, le récit de Lisa Fittko est accablant. Elle raconte son propre périple et celui de milliers de réfugiés traités en France comme des «sous-hommes». Opposantes recherchées par la SS, on l’enferma dans le camp de Gurs comme s’il s’était agi d’une ennemie ! Elle raconte donc Gurs, l’épouvante d’un camp français qui n’avait pas grand-chose à envier aux camps allemands ! Elle raconte le Vel’D’hiv’, en service déjà, bien avant la rafle de 42, où la police française se livrait à des exactions sans fin. Elle raconte la condition de réfugié en France, cette prétendue terre d’accueil martyrisant les opposants allemands au régime nazi bien avant l’arrivée de Pétain au pouvoir. Et dénonce l’idée qui a fait son chemin chez nous, selon laquelle tout cela ne serait que le résultat de l’incurie de l’administration, ou d’une obéissance aveugle aux ordres d’une hiérarchie stupide, quand à bien lire entre les lignes, on n’y voit que l’esprit d’une nation elle-même gagnée aux idéaux fascistes. Sans âme, sans éthique, sans conscience. Des dizaines de milliers de réfugiés politiques se sont ainsi retrouvés pris au piège de l’idée saugrenue que la France était leur salut…

Lisa Fittko a rallié le maquis. S’est enfuie et non évadée du camp de Gurs, simplement parce que, devant l’avancée allemande, nos braves gendarmes ont décampé eux-mêmes. Le naufrage du camp répondait ainsi au naufrage du pays tout entier, dans lequel ensuite il fallut protéger les faibles et de la police allemande et de la police française ! Un pays dans lequel il fallait à tout prix éviter les centres d’accueil, qui la plupart du temps se contentait de remettre ces enfants, ces femmes, ces vieillards, ces hommes qui se présentaient démunis à eux, aux autorités allemandes organisées pour leur massacre. La France ? On peut s’interroger, oui, sur son mythe de terre d’accueil !

 

Lisa Fittko, Le Chemin Walter Benjamin, précédé de Le présent du passé par Edwy Plenel, traduit de l’allemand par Léa Marcou, éditions du seuil, coll. La Librairie du XXIème siècle, septembre 2020, 368 pages, 24 euros, ean : 9782021449617.

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8 mars 2021 1 08 /03 /mars /2021 08:59

Du marbre rouge méché de gris. Et c’est à peu près tout. Paris. Boulevard des morts. Veuve, divorcée, sans enfants, Diane contemple sa tombe et se rappelle. Paul, opéré à cœur ouvert, mort vraiment, lui. Elle l’aimait. Sans le sous, on l’a inhumé dans une tombe d’amis et dans le costume de Marc. Un autre amant. Elle, s’est payé cette concession pour deux qu’elle admire. Mais elle est seule. Alors pour ne pas le demeurer le restant de son éternité, elle cherche un homme avec qui partager sa tombe. Peut-être récupérer le corps de cet autre amant, membre de l’Institut ? Sa veuve n’est pas contre : qu’on l’en débarrasse… On le lui livre donc le lendemain, dans une urne funéraire… Que reste-t-il de soi quand la vie a passé ? Peut-être ce juste pas grand-chose au moment du mourir, qui n’aide pas à lâcher prise. La poussière ? «On croit s’en débarrasser, alors qu’on ne fait que la déplacer». Tout au long de sa vie au demeurant, à charge pour les vivants de déplacer la vôtre une fois que vous serez parti.  Diane aimerait cohabiter à présent avec ce sinologue qu’elle a aimé tout de même. Brillant, mais allergique à ses chats… Il avait fini par partir faire la Révolution Culturelle en Chine. Sa Grande Marche, qui l’enfouit dans les limbes de l’Histoire, disparu, la laissant amèrement sans nouvelles. Rien. Ce qu’il reste de l’amour quand on se l’est si souvent promis. Cimetière de Passy, elle contemple sa dalle de marbre rouge assortie à sa robe. Un trou pour l’heure, béant, humide, tandis que son ami Hélène mène son enquête au sujet de l’assassinat de son mari.  Qui l’a tué ? Auprès d’un garçon qui aime un autre garçon. Etroit. Angelo et Luca. Dont elle se demande sils ne sont pas pour quelque chose dans l’égorgement sordide de son mari dans sa baignoire. Ce qu’il reste de l’amitié, quand les passions s’emparent des vies. Les lettres d’Hélène envahissent peu à peu le récit : ce qu’il advient des vivants, toujours à supputer plutôt que vivre. Toujours ces restes où campent le langage, jamais certain d‘atteindre son objet. Diane écrivait, des livres dont il ne restera rien, se doute-t-elle : à peine, pour les meilleurs d’entre eux, une vie misérable entre les mains des professeurs des collèges, des lycées… Le sinologue justement, qu’elle a fini par retrouver, lui raconte sa Longue Marche, ces milliers de partisans morts au fil des jours, et qu’il voudrait qu’elle écrive. Finalement, non, elle ne veut plus de lui dans sa tombe. Et puis pour l’heure, elle a rencontré un péruvien. Ce sera peut-être lui, ces promesses d’éternité qui nous occupent tant : ce qu’il reste des vivants, qui ne savent trop comment vivre. Magnifiquement désabusé, le récit est drôle, et touchant, et piquant : et tout le reste n’est en effet peut-être que littérature…

Vénus Khoury-Ghata, Ce qui reste des hommes, Actes Sud / L’Orient des livres, février 2021, 124 pages, 13.80 euros, ean : 9782330144623.

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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 14:11

Grâce au confinement, Bruno Latour a découvert la lune. Il ne l'a pas décrochée : simplement découverte derrière la baie vitrée de son appartement, installé confortablement dans un fauteuil design pendant que des millions de français entassés dans des appartements vétustes se demandaient comment boucler leur fin de mois. Grâce au confinement, il a réalisé ce que des années de conflits, de grèves, d'occupations de ronds-points, de manifestations sauvagement réprimées, de membres mutilés, d'yeux crevés, ne sont pas parvenues à lui faire réaliser, en ne cessant pourtant d'exposer ce qu'il ne semble avoir suivi que de très loin (distance ou posture philosophique obligent, chacun choisira), tranquillement assis dans son fauteuil club. Il a donc découvert qu'on ne vivait pas un temps de crise, mais de mutation. Il a réalisé (enfin), que des millions de jeunes s'étaient levés pour dire stop au changement climatique -mais pas que ces mêmes millions avaient déjà entrepris de penser un autre monde.

Où suis-je ? En quelle étagère ?... Bruno Latour a entrevu (à peine) que partout dans le monde le même scénario s'était reproduit : le néolibéralisme aux abois faisait la guerre aux peuples, conscients du désastre où ce néolibéralisme les embarque. Enfin, non : Bruno Latour a découvert la lune mais pas les masses affamées, les milliards d'humains paupérisés, les charges meurtrières contre leurs justes révoltes. Et encore moins les raisons tardives de sa pseudo illumination un soir au clair de lune, bien à l'abri derrière sa baie vitrée –triple vitrage en verres à couches peu émissives, serties d'intercalaires garnis de gaz argon lui assurant non seulement un grand confort thermique, mais aussi phonique et visuel. Bruno Latour n'a pas compris le pourquoi de son retard à l'allumage (quand on parle de lune), quand avant lui des millions, des milliards d'êtres humains se sont jetés déjà dans la rue pour hurler ce qu'il vient de découvrir... Rien qu'en France, s'il avait été sensible aux bruits de la rue depuis Hollande, il aurait pu ouïr déjà ces idées fortes qu'il égrène dans son essai, prétentieux et vain, véritable «cogito de théâtre» pour reprendre sa propre expression -sinon de vaudeville.

Où suis-je ?, ratiocine Bruno Latour. Alors que la question serait plutôt : dans quel monde ne vivons-nous pas, nous qui n'avons pas comme lui, professeur à Sciences-Po Paris, la chance d'appartenir aux nantis qui nous accablent et qui ont fait sécession depuis beau temps déjà – une future trouvaille peut-être de notre Irma des beaux quartiers ? Ceux-là ne redoutent ni la Covid-19, ni la «crise climatique» : ils vivent hors sol, hors de notre environnement, pour reprendre un terme dont il pourfend un peu vite le concept, comme s'il n'existait pas des environnements sociaux entre autres, distinguant ceux qui souffrent de ceux qui font souffrir...

Dans quel monde ne vivons-nous pas ?, nous autres qui n'avions pas imaginé un seul instant notre disparition collective -bien au-delà du premier confinement (le second, c'était pour rire : il fallait bien remettre les masses au travail, des fois que durant ce temps de confinement, elles se seraient mises à penser un autre monde possible).

Où suis-je ?, s'enthousiasme Bruno Latour, ramenant tout à lui et aux siens sous la feinte d'une narration collective. Car c'est de «nous» qu'il prétend parler, et du monde, de celui dont nous sommes et non qui nous enveloppe. Du monde où nous sommes tous «confinés», cette terre dont la lune serait la vigie éclairant les limites de notre confinement terrestre, comme si, demandez aux psychologues, de confinement il n'y avait pas eu, eux qui ne cessent de tirer la sonnette d'alarme sur ses conséquences désastreuses... Bruno Latour nous parle donc du monde tel qu'il va. «Mal», découvre-t-il. Il était temps...

Si mal qu'il a fait de nous des cloportes, des cafards, et Latour de déployer la métaphore de Grégoire Samsa, le héros de la Métamorphose de Kafka, s'éveillant soudain confiné dans sa chambre, en proie à une mutation terrible. Vraiment ? Samsa pour horizon ? Mais rien n'a changé monsieur Latour ou plutôt, rien ne veut changer du côté des élites dont vous êtes, lesquelles entendent bien nous imposer leur domination stérile qui mène le monde droit dans le mur. Car, nuance, nous devrions changer en effet. Mais tout est fait pour que nous ne puissions pas changer. La nuance est grande, car avant d'embarquer tout l'humain dans une réflexion oiseuse, peut-être conviendrait-il de prendre la mesure de ce qui se joue dans cette pandémie, ou ne se joue pas au demeurant : juste l'occasion d'accélérer encore la conversion du néolibéralisme en fascisme de bas bruit.

D'une manière désopilante, après le devenir-cafard (Samsa de Kafka), (Grégoire?) Latour développe la métaphore du devenir termite : quel plus bel exemple de confinement en effet, que ces termites confinées dans d'immenses galeries sous la terre, condition et de leur vie sociale et de leur vie tout court. Mais... au fond ce sauve-qui-peut termiterrien n'est-il pas déjà à l'ordre du jour, inscrit dans la sécession de nos élites, qui depuis longtemps n'ont cessé de creuser partout la terre pour y enfouir et leur argent et leur devenir tout court ? N'est-il pas déjà là, dans ces villages californiens sous cloche ou ces quartiers bio, où l'avenir est encore sainement possible, quand les 99% autres devront se contenter de survivre ? Les termites, ce sont nos grand bourgeois en effet, dont il fait partie, qui travaillent à éliminer ces ¾ de l'humanité qu'ils nomment désormais les inutiles.

Mais Bruno Latour fait mine de ne pas le comprendre, les yeux rivés sur l'astre lunaire à pleurer sur «celui qui n'a plus que la lune à contempler»... Pauvre Latour, quand des milliards n'ont rien d'autre à contempler que leur misère -mais non, ça, ça ne se contemple pas, ou bien à la télé.

Où suis-je ?, s'obsède Latour. «En ville probablement», assène-t-il, au mépris des études des géographes qui montrent que l'analyse de l'INSEE est biaisée, aux yeux duquel la France serait urbaine, alors que 60% de sa population vit dans ce que les sociologues appellent désormais «la France périphérique»... Là encore, Latour rêve, il en a les moyens. Il rêve d'un monde urbain éviscéré, où n'existeraient pas les cités par exemple, et moins encore les bourgs livrés à la désertification... Alors par quel tour de passe passe intellectuel «la ville» serait-t-elle devenue notre lieu commun ? En tout cas pas sa ville, pas son appartement, pas sa maison avec son triple vitrage au gaz argon... Ni Paris donc, ni la Prague intellectuelle des lecteurs de Kafka (dont je suis).

Bon... Il y a évidemment du bon dans son essai, comme sa volonté de tordre le cou à ce concept d'environnement appliqué à celui de nature. Mais tant d'autres l'ont fait avant lui... Ou bien de nous encourager à nous délester du concept d'identité pour rallier celui d'empiètements. Mais quel retard là aussi sur les gender studies !

Certes toujours, notre professeur de Sciences-Po Paris comprend (enfin), que derrière les thèmes de l'effondrement, des extinctions d'espèces, voire de théorie du genre, se dresse le même impératif : l'urgence de sortir non seulement du modèle économique qui nous étrangle, mais de cette verticalité intellectuelle qui ne cesse de reproduire les mêmes schèmes de domination et dont son livre participe. Assez, en somme, de ces penseurs à la remorque des temps qui ne nous sont plus d'aucune utilité ! Assez de ces publications qui nous font tourner en rond ! Son essai, c'est au fond le genre de texte qui est fait pour noyer le poisson dans l'eau, gommer les responsabilités, une rhétorique d'absolution, un pseudo récit collectif qui ne masque que le maintien de soi dans l'ombre d'une démonstration philosophisante. Qui est donc ce «Je» que Latour brandit en collectif ? Rien d'autre qu'un je qui transforme son propre récit en déterminations abusives, un je qui refuse de reconnaître l'horizon interprétatif et historique dans lequel tout moi s'enracine.

Où suis-je ?, s'interroge Bruno Latour. Ne cherchez plus : du côté des nantis, sans hésitation.

Bruno Latour, Où suis-je ?, éditions Les Empêcheurs de penser en rond, 386 pages, janvier 2021, 15 euros, ean : 9782359252002

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12 février 2021 5 12 /02 /février /2021 10:00

Jamais titre n’avait été aussi bien trouvé ! L’espoir, toujours en ce qui concerne Abdellatif Laâbi. Mais à l’arraché, bordant la ligne de crête du tragique : notre monde tel qu’il va désormais. A l’arraché, c’est dire ce qu’il en coutera de décision personnelle pour s’y étancher. Le ton est donné dès le premier poème, intime, inlassablement intime. Dire poétiquement, toujours. Ne pas se résigner bien que, avoue Abdellatif Laâbi, ce dire ne semble s’agiter à présent que «pour les finitions», tant il a déjà répété son combat contre la barbarie. Pas un lamento donc : un cordial, pour mieux célébrer le sublime de la condition humaine –n’ayons pas peur des mots. Des mots Effarés quand il le faut, moissonnant l’image d’un monde abject, qui précipite l’humanité dans son abjection, dont la plus grande aujourd’hui serait celle que vivent «ceux qui dans la boue glaciale / se lavent le visage / avec le sang des barbelés ». Abdellatif Laâbi n’a pas oublié combien le barbelé, cette invention américaine du XIXème siècle, était au fond devenu notre condition même. Non seulement une gestion barbare de l’espace politique, mais du vivant : ni palissade ni clôture, le barbelé est cette peine d’acier qui veut atteindre les chairs, les déchirer, les déshumaniser pour demain justifier leur traitement. Mais comment alors, dans cet univers où il ne s’agit plus que d’animaliser le corps humain, comment creuser assez pour lever encore la clarté qui pourrait y gire ? Par l’espérance, répond Abdellatif Laâbi, toujours en charge du monde, de son humanité, loin de ces religions qui ne relient plus rien et sacrifient bestialement. Imperturbable face aux étendards et leurs désastres, Abdellatif Laâbi n’en oublie pas pour autant les limites à ce dire qu’il porte à bout de bras : «pas un mot sur Alep », on ne peut pas. On ne peut plus répéter jusqu’à la nausée «plus jamais ça». Face au petit Aylan allongé sur la plage de Bodrum, qu’il évoque reposant sur son côté droit, tranquille dormeur d’un val patriarche, on ne peut plus rien dire –répétant ainsi le mot d’ordre d’Adorno sur la poésie après la Shoah. Car la poésie d’Abdellatif Laâbi n’est pas une arme. Elle ne console pas : elle fragilise. Jusque dans la composition de cet opus, achevé sur les petits riens du monde, la vie dans son étant le plus ordinaire, une fourmi, une brindille, la vie nue. Là où ses fameuses finitions s’ouvrent au plus étonnant des sentiments humains : l’amour, la miséricorde.

Abdellatif Laâbi, L’espoir à l’arraché, le Castor Astral, juin 2018, 114 pages, 14 euros, ean : 9791027801749.

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