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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 09:42

Un ado rentre de son match de foot. Il a superbement joué. Mais de retour à la maison, les choses ne se passent pas comme il s’y attendait : ses parents lui claquent la porte au nez ! Lui tourne autour de cette maison soudain close. A l’intérieur, il finit par découvrir la présence d’un autre garçon dans sa chambre, à sa place à la table familiale : lui ! L’un et l’autre se dévisagent. Longuement. Sans échanger le moindre mot. Frappés de stupeur. Lorsqu’une camionnette arrive d’où descendent deux hommes décidés à mettre la main sur l’ado bouclé dehors : «on va attraper la chose». Il s’enfuit. Loin. Dans la forêt, où il rencontre un autre «lui-même» : un clone, une «copie», dont la société n’a plus rien à faire et qu’elle veut liquider bien sûr. Ils sont en trop.  Un temps ils ont remplacé l’un et l’autre un enfant malade dont les parents espéraient la guérison, parfois attendues des années. Un enfant qu’ils croyaient perdre et dont la copie portait l’amour auquel ils estimaient avoir droit. Car c’est de cet égoïsme qu’il s’agit, de celui d’une société qui a tourné le dos aux valeurs humaines et qui se repaît d’émotions faciles. Nos deux copies doivent disparaître. Elles le savent, elles qui ont été si parfaitement programmées. Désactivées, elles agonisent lentement. Mais perdues dans la forêt, l’espoir ne les quitte pas, nourrit par cette légende qu’elles ont entendu conter d’un bateau qui serait une vraie arche destinée à recueillir toutes les copies qui ont échappées à leur destruction pour les conduire en quelque Eden où l’on aurait trouvé le moyen de désactiver leur destruction programmée. Il leur faut pourtant quitter parfois la forêt pour rallier les villes et y trouver de quoi se nourrir. Des villes où les attendent des liquidateurs de copie et où, partout, la loi autorise les citoyens à user de tous les moyens disponibles pour liquider les copies en trop… Dans les rues de ces villes agréables, policées, des copies meurent, se traînent, sont tuées. Que les services de voirie débarrassent dans l’indifférence générale. C’est ça l’axe de ce roman jeunesse : ce manque d’empathie, cette indifférence à l’autre, quel qu’il soit. L’homme augmenté nous ouvre en grand les portes d’un cynisme inouï. L’hiver survient. Le froid. La solitude. Nos deux copies prennent soin l’une de l’autre. Convoquant cette vieille solidarité  comme une valeur disparue du champ de l'espèce humaine. L’homme augmenté nous en a débarrassés. Pourquoi faire, quand on peut faire appel à des copies ? Elles se traînent vers un gouffre au fond de la forêt, où un bateau est bel et bien posé, échoué dans le sable. Le récit devient grandiose stylistiquement, en phrases exténuées, de plus en plus courtes. Il s’effiloche, pour se clore sur une image littéralement ahurissante. Un chiasme tactile. Empreint d’une immense nostalgie pour ce que l’humain a pu être.

 

Les Copies, Jesper Wung-Sung, éditions Le Rouergue, Epik, octobre 2015, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud, 192 pages, ean : 9782812609817

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 08:45

Antoine Tomé a donné vie au livre de Stephen King, Carnets noirs. Il s’en explique.

 

Joël Jégouzo : Délibérément, vous n’avez pas voulu lire le roman que vous alliez interpréter, pour le vivre au fil du texte. Je trouve cela très intéressant et très audacieux : sans filet, cela vous met dans la même position que le lecteur lambda qui découvre le texte sans pouvoir l’anticiper –l’hypothéquer peut-être ? Mais avec cette différence qu’il vous faut être d’emblée dans une atmosphère, dans un ton, dans une construction qui ne peut être, là, «a priori»… Il y a ainsi une sorte de «franchise» qui étonne dans cette démarche, dont je ne sais trop comment elle «passe» dans l’écoute, mais qui porte quelque chose de ce dévoilement auquel opère le travail de l’artiste. Vous pouvez nous en parler ? Cela dit, comment se construit l’atmosphère d’un roman lu ? Vous a-t-on auparavant briefé sur l’atmosphère qu’on voulait, ou bien êtes–vous totalement libre de votre interprétation ?

Antoine Tomé : J'ai lu les deux ou trois premiers chapitres des "carnets noirs" un ou deux jours avant de commencer l'enregistrement, et j'ai donc pu ainsi saisir déjà un peu quelle serait la tonalité de ce roman. Mais il est vrai (comme j'ai pu le faire lors de lectures précédentes et comme je l'ai fait pour les chapitres suivants) que j'aime bien m'immerger dans l'univers d'un roman, comme on se jette sur la scène, tous sens en éveil, pour se livrer à une improvisation théâtrale sur un thème donné. Car il y a toujours, en effet, quelques éléments qui nous sont livrés : lors du casting, on a pu faire connaissance avec les personnages et on a découvert, un peu, la situation et la "tonalité" du récit. Le fait de se mettre ainsi, relativement, "en danger", vous oblige à faire appel à d'autres ressources, à une concentration décuplée, et à suivre plus étroitement les personnages et l'histoire à travers les situations que l'on découvre, à les "vivre". Car c'est la Magie de la vie qu'il s'agit de créer. Il s'agit de faire en sorte que l'auditeur ait réellement accès aux images décrites et aux émotions déclinées et cela n'aura lieu que si nous les assumons comme l'auteur, le créateur, l'aurait souhaité. Tel est l'enjeu.

 

jJ : Est-ce de beaucoup différent du travail du comédien sur scène, qui n’incarne par exemple qu’un seul personnage. Comment incarner dans leurs différences une multitude de personnages ?

Antoine Tomé : Pour moi, c'est un travail de comédien. Comme je l'ai dit plus haut, il s'agit de vivre ces personnages, de les assumer comme on assume des rôles dans une pièce -il y a aussi, n'est-ce pas, des pièces où l'on joue plusieurs personnages à la suite. Le travail du comédien consiste à assumer des identités différentes, à faire siennes des émotions différentes avec une souplesse et une vérité qui permettra au spectateur (ou au spectateur-auditeur) de s'identifier à son tour au personnage et de ressentir les émotions déclinées par l'acteur (ou de visualiser les scènes exposées par l'acteur-lecteur). Lors d'une Lecture, il nous manque cet instrument de communication que peut être le corps pour un comédien, mais le travail est le même, on utilise la même alchimie pour créer des images et des émotions auxquelles l'auditeur pourra accéder.

 

jJ : Vous arrive-t-il d’être surpris par le texte, une réplique, une phrase ?  Un personnage ?

Antoine Tomé : Oui, cela peut arriver. Les personnages ont des motivations qui ne sont pas forcément clairement exposées dès le départ, et une situation particulière peut servir de révélateur, de détonateur, et faire rebondir soudain l'histoire dans une direction à laquelle on ne s'attendait pas. A nous, comédiens-lecteurs, de bien négocier ces virages, pour le plus grand bénéfice de l'Auditeur.

 

jJ : Comment parvenez-vous, sur une telle distance, à conserver votre unité de ton ?

Antoine Tomé : Le fait d'être immergé dans l'histoire, d'assumer les personnages et de faire ainsi mon travail de comédien avec toute l'intensité nécessaire, m'amène automatiquement à suivre le fil que l'auteur a déroulé... Et puis, le Directeur Artistique est là pour me rappeler à l'ordre si jamais il m'arrivait de m'écarter de la ligne, au détriment du récit.

 

jJ : Vous arrive-t-il de rencontrer l’auteur du roman que vous interprétez ? Avant ? Après ?

Antoine Tomé : Non, cela ne m'est encore jamais arrivé. Mais c'est une éventualité que j'envisage avec intérêt !

 

jJ : Qu’est-ce qu’une lecture réussie, à votre goût ?

Antoine Tomé : C'est une histoire qui fait vibrer l'auditeur. Il vit des images, il ressent les émotions, il est transporté ! J'ai pu transmettre la com-munication de l'Auteur ! Grâce à mon travail, l'auditeur a pu se promener dans un autre univers et en goûter les fruits.

 

jJ : Sur quoi travaillez-vous à présent ?

Antoine Tomé : Je fais pas mal de musique en ce moment. Un CD va bientôt commencer à être diffusé, je prépare des spectacles à venir. Je viens de doubler John Travolta dans un téléfilm. Je double Nestor Carbonnel, l'inspecteur Romero, dans la série Bates Motel. Je fais des Narrations Documentaires, des voix pour des dessins animés, de sjeux vidéo, de spubs, etc. Je viens de jouer le rôle de Jo Doucet, ancien para recyclé dans la boucherie, un petit rôle dans la série Lebowicz contre Lebowicz, avec Clémentine Célarié... Je mène ma vie de saltimbanque, en somme...

 

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 07:51

La première édition datait de 1946, la seconde de 1969. Mais Obama l’évoquant, un regain d’intérêt se fit pour cet auteur oublié. Les récentes démarches citoyennes que l’on a pu connaître en France s’en sont inspirées, à mille lieux des fausses revendications d’Obama… Le «rebelle» de Chicago est ainsi revenu à l’honneur, raison de cette nouvelle publication.  Moins rebelle qu’agitateur au demeurant, et finalement moins agitateur que militant, ayant passé sa vie à réfléchir sur les manières de mobiliser et d’organiser les mouvements locaux autour de problèmes collectivement identifiés. Un livre de témoignage et de méthodes donc, pour coordonner l’action citoyenne. Et de méthodes inspirées de l’expérience de Saül Alinsky lui-même, qui passa sa jeunesse à structurer les quartiers pauvres de Chicago pour en faire émerger des dynamiques de contre-pouvoir. Une expérience qui, en effet, a pu aider ici et là et dont on a vu courir le fil, de Nuit Debout à Stop le contrôle au faciès. Comment construire un rapport de forces ? Quel pouvoir assumer ? Comment sortir de la logique de guichet qui individualise la domination ? Quel leadership accepter ? Comment libérer une parole vraiment collective ? Comment décider ? Autant de questions qui ont traversé le mouvement social qui a émergé en France depuis un peu plus d’un an. Qu’est-ce que s’organiser, donc ? A cette question, Saül Alinsky répond très clairement : c’est s’entendre sur des objectifs concrets, non des grands principes abstraits. Et c’est partir du vécu des gens, non des études accumulées. Et la ligne doit être de partir de leurs normes, de leurs valeurs, de leurs codes pour libérer leur parole en restaurant d’abord leur dignité, pour occuper immédiatement le terrain de la contestation en mettant en place des solidarités concrètes, là encore. Manger, dormir, boire. C’est-à-dire revenir toujours au concret de l’énonciation sociale de chacun.

Radicaux, réveillez-vous ! Saül Alinsky, Le passager clandestin, 15 euros, mars 2017, 316 pages, ean : 9782369350538.

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 08:54

A Fillon, Macron, Marine Le Pen, au fond que leur reproche-t-on ? D’avoir piqué dans la caisse. Ces trois-là ne sont pas bien finauds au demeurant : ils risquent une mise en examen, quand ils sont des centaines à piquer tranquillement dans les caisses de l’état sans risquer le moindre désaveu ! Des caisses alimentées par un trésor national : la Caisse des Dépôts. 500 milliards d’euros ! Dont 250 milliards d’actifs… ça donne des idées, non ? Alors tout le monde –politique- pique dans cette caisse, depuis des lustres : sous Mitterrand déjà, le président n’avait qu’un mot à la bouche : la Caisse paiera. Notre argent ! Sans aucun contrôle démocratique sur l’usage qu’on en fait. Pourquoi se priver dans ces conditions ?  La Caisse, se sont nos régimes d’assurance, notre épargne, notre retraite, le développement des collectivités territoriales, le logement social, ramené en France à la portion congrue : que voulez-vous, on ne peut pas financer en même temps le logement social et la corruption politique. Il faut choisir, et nos élus ont choisi… de s’en mettre plein les poches. Littéralement. L’argent des autres… Depuis des années. La Caisse ? Un salon mondain. Tous y appointent, y font leur classe, apprennent à magouiller, à prélever. Tous viennent y placer leurs copains, au point qu’ils l’ont même baptisée la Caisse des copains… Notre argent. Administré comme un empire financier privé. Plaçant ses billes –restons dans le vocabulaire ordurier- partout où ça rapporte comme partout où il faut éponger les erreurs d’énarques incompétents. Du parc Astérix à la cité de la mode, en passant par LVMH, Quick, Veolia… La Caisse des copains, c’est un salaire moyen honteux, auquel s’ajoute des primes en veux-tu en voilà, un intéressement, des allocations diverses, y compris familiales bien sûr : la famille, c’est sacré –parlez-en à Fillon. La Caisse des potes, c’est théoriquement un plafonnement des salaires à 350 000 euros/an. Mais comme l’avoue notre personnel politique, on ne vit pas avec 350 000 euros par an. Du coup, on déplafonne à loisir et nombre de cadres supérieurs de cette vénérable institution touchent plus de 650 000 euros annuels... La Caisse, c’est Bpifrance, une  banque d’investissement dite «publique», qui se jette sur tout tous les projets possibles et où 604 fonctionnaires disposent d’une voiture de fonction et dont le coût du parc automobile a été chiffré à 6,6 millions d’euros en 2015… La Caisse des petits boulots planqués, c’est une augmentation des salaires de 23% en 2016, qui faisait suite à celle de 15% en 2014… La Caisse, c’est le refuge des conseillers de l’Elysée, le club des bons amis des présidents, où l’on dénombre pas mal de journalistes venus se remplir les poches, de Libé au Figaro. La Caisse, c’est le secours ultime des plans les plus foireux –restons vulgaire : elle ne mérite pas autre chose cette république qui nous emplit chaque jour un peu plus de dégoût !

La Caisse, enquête sur le coffre-fort des français, Sophie Coignard, Romain Gubert, Seuil, janvier 2017, 248 pages, 19,50 euros, ean : 9782021244236.

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 08:20

 

Debout dans le studio exigu de Safe and Sound, Village Saint-Paul à Paris, Antoine Tomé, en pull marin, m’accueille avec sympathie. Détendu, bienveillant, il tient en main les pages volantes du texte qu’il doit interpréter. La journée sera longue, il le sait : celle de la dernière prise et du montage final. Impossible de nous perdre en bavardages donc. L’échange demeure pourtant patient. Juste. Franc, avant qu’il ne rejoigne sa cabine : un mètre carré de silence défendu par deux vitrages épais. Eric Breia, le directeur artistique, s’est installé au pupitre de mixage. Il suit la lecture sur son écran, le montage se fait en direct. « A la traduction, ils ont supprimé toutes les négations, commente-t-il entre deux prises. C’est une décision surprenante. On est dans la narration du coup. On est dans la narration, pas dans le dialogue. » On sent une grande complicité entre les deux hommes. Et beaucoup de sérénité. C’est qu’il en faut pour tenir vingt heures dans une telle promiscuité. Antoine Tomé lit debout. « La voix est un instrument fragile. » Lorsqu’il n’est pas satisfait de sa lecture, il en interrompt le fil, s’entend avec Eric Breia sur le mot de reprise, remonte une phrase ou deux plus haut qu’il lit sans chercher le ton juste, comme à l’échauffement, se contentant d’entrer dans le rythme pour déchirer in extremis le voile qui recouvrait cette voix au moment où elle se met à nu dans le ton conforme à l’interprétation qu’il a décidée. Un certain timbre, une intonation, une intensité, un phrasé gommant d’un coup et comme par miracle le simulacre de la voix d’avant la reprise. Qu’est-ce qu’une voix ? Jamais neutre, la voix. Jamais blanche. Jamais close sur elle-même, tout comme le sens qu’elle porte, quasi physiquement, jamais enfermé sur lui-même, ouvert à tous les vents par le grain de cette voix dont on ne sait trop dans quel être elle persiste. Qu’est-ce qu’une voix ? Une perturbation, comme l’affirmait dans sa très belle méditation Maden Dolar. De celle qu’un Walter Benjamin avait naguère pressentie, comme bien plus tard après lui Giorgio Agamben, s’en étonnant : « la recherche de la voix dans le langage, c’est cela la pensée ? » Sans doute. On le sent ici, au travail que lui impose Antoine Tomé, où la feinte n’est jamais complètement levée dans ce qui plus que jamais demeure un simulacre, à savoir : la fiction. Là dans ce timbre, ce souffle où, dans son pull marin, Antoine Tomé prend le large et nous embarque.

La lecture se poursuit dans ces va-et-vient entrecoupés d’interrogations sur le sens à donner, les prononciations, une traduction. « Vingt-deux Jump Street ou twenty two ? », demande Antoine Tomé. « Je n’ai pas de note là-dessus », répond Eric Breia. «Bon, on va dire vingt-deux »… Parfois la chute d’une séquence enchante le comédien : « C’est beau cette fin : « il dort du grand sommeil dans une mare de sang coagulé qui attire les mouches ». Il s’arrête, adhère d’une moue à son propos. Le directeur artistique approuve : « C’est beau, oui ». Pas un mot de plus, un temps de silence puis le travail reprend. Quelques instants plus tard ils épiloguent sur une articulation phonétique : « DEUX gros cartons »… Mais on entend « DE »… Il faudrait appuyer pour entendre « DEUX »… On sent la concentration dans laquelle l’un et l’autre s’épaulent. Et cette sorte de récursivité qui amène Antoine Tomé à s’écouter lire, dans un chiasme qui m’est parfaitement étranger. On reprend. « C’est marrant comme mot, ‘torpide’. Rarement utilisé, tu ne trouves pas ? ». Reprise. « Tout va bien, tout va bien, tout va merveilleusement bien », s’exclame Antoine Tomé. « Quantité de vocables sont échangés sur la façon dont Hemingway omet tels mots utiles »… Des notes traînent sur la table de mixage. « On garde le ‘Vingt-et-un’. Il était somptueux »… Plus on entre dans la matinée et plus le comédien est à son texte. Il s’en est définitivement emparé. On mesure du coup, on le croit du moins, présomptueusement, comment tout cela fonctionne : c’est le ton qui décide de la littérature comme telle –songez au gueuloir de Flaubert. Antoine Tomé marque par le ton qu’il déploie l’entrée en littérature du texte qu’il tient entre ses mains. Qu’il extime, pour reprendre cette heureuse expression à Derrida, où l’intime du grain de sa voix donne corps au roman. Qu’il joue désormais. Oh, une infime chorégraphie à vrai dire, dans ce peu d’espace qui lui est imparti. Debout, la main appuyée contre le mur. Je ne vois du reste plus que cette main qui semble l’installer dans sa lecture, moins appuyée contre le mur que le soutenant, le portant, comme soupesant le réel auquel elle vient d’apporter une autre dimension. Cette main est comme une incantation silencieuse qui tiendrait l’écriture en haleine -sa palpitation. Plus d’hésitations. Il faut pourtant sortir le comédien de sa performance pour de nouveaux réglages : Eric Breia a devant lui une sorte de cahier des charges, une liasse de feuilles sur lesquelles je vois ça et là des notes indiquant une correction nécessaire par rapport au texte écrit, pour en asseoir la cohérence orale. Des notes sur la prononciation des mots étrangers la plupart du temps. Mais il est parfois impossible de sortir Antoine Tomé de son texte, plongé qu’il est dans une méditation mystérieuse et dans laquelle il semble s’être perdu, bien qu’il ne cesse de poursuivre sa lecture. « Ah oui, c’est Rodgers qui parle », s’arrête-t-il brusquement. Sur quoi était-il concentré ? Rodgers ? Ce dont Rodgers parlait ? On ne le saura jamais. Il est comme dans une bulle, découvrant le texte en même temps que nous, mais depuis un horizon qui ne sera jamais le nôtre à nous, lecteurs silencieux. C’est étrange du reste, ce parti pris du comédien, d’avoir refusé de lire le roman avant de l’interpréter. Un parti pris moins hasardeux qu’il n’y paraît et dans lequel tient tout son art, vertigineux : celui de donner vie à un récit, celui de nous contraindre à suivre sa voix au-dedans d’elle-même pour remonter vers ce point où tout peut commencer : la fiction. C’est curieusement  dans cette geste de la main que j’ai cru comprendre cela : dans cette main qui témoignait de l’épreuve physique, du corps à corps avec le texte, mimant, soulignant la voix qui sourd d’une parole imposée et qui pourtant ne se dissout jamais totalement dans le sens que ce texte lui ouvre. Où donc la voix s’effectue-t-elle ? En quel lieu de sens hors de la pensée ? Quand tout fait sens en elle, à commencer par son grain. Aucune science du langage, aucun roman ne parviendra à se débarrasser de la voix. Et quelle voix que celle d’Antoine Tomé !

Chronique de Carnets noirs sur K-libre.fr :

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=enmarge&id=4664

Entretien avec Valéry Lévy-Bensoussan, Directrice d’Audiolib :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/01/audiolib-le-livre-lu-entretien-avec-valerie-levy-soussan.html

Site d’Antoine Tomé :

http://www.antoinetome.com/

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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 10:51

On s’attendait à entendre Luc Ferry parler tout d’abord d’amitié, mais c’est par le mot «Travail» que débute son cours. Certes, on sait l’attachement des philosophes au travail humain, le lieu même de notre émancipation. Il existe de très belles pages de Hegel sur le sujet. Mais ici, on sent opérer un glissement sémantique dans la réflexion de Luc Ferry, du philosophique au politique. Un glissement qui ouvre finalement son propos à des leçons de société plutôt que de morale, où l’engagement idéologique se laisse percevoir sans difficulté. Le premier CD s’ouvre donc sur la question du travail, mais pour fustiger l’idée de revenu universel. On voit à quel bord l’on touche. Un CD qui se clôt sur le mot «argent», dont il faudrait qu’enfin nous ne nous sentions plus coupables d’en gagner tant. Encore faudrait-il pouvoir en gagner… Et dans le contexte de la révélation du niveau de corruption atteint par la France, cette réflexion est bien piquante… Quel choix de mots nous sert donc Luc Ferry ? Le mot «Education», par exemple, se voit rejeté bien loin dans ce dispositif intellectuel. A l’avant-dernière place du premier CD, juste derrière «Animal», lui-même précédé de deux notules concernant la laïcité. Loin donc, du «jeunisme» par exemple, et de la question de l’âge. Un choix caractéristique des intérêts intellectuels de l’auteur pour ce Moi somptuaire que le libéralisme n’a cessé de promouvoir. Somptuaire et libertaire, centré sur lui à un point tel, que faire monde en est devenu l’horizon pathétique. C’est moins en philosophe que Luc Ferry intervient qu’en idéologue et ses mots sont moins ceux de la philosophie que ceux de la vie politique française contemporaine, ceux d’une élite qui tente de nous convaincre qu’il n’y a pas d’autre issue que celle du libre-échange, de la concurrence sous toutes ses formes, de l’épiphanie grotesque de soi et de la destruction créatrice chère à Schumpeter. C’est que Luc Ferry combat pour le salut de son âme néolibérale, érigeant au rang de vérité incontournable l’antienne de Schumpeter puisque, définitivement, la logique du capitalisme ne peut être que celle de l’invention permanente. Il faut bien que l’ancienne offre meurt, n’est-ce pas, pour céder la place à de nouvelles demandes… Dessinant ainsi un monde sans «Altruisme», l’avant-dernier mot du dernier CD, renvoyé si loin parce qu’il ne sert à rien, qu’il est vain, obsolète, pire : il ne fait que crayonner, au mieux, l’orbe d’un univers tragique. Il est pourtant des rapprochements symboliques dans ces CD, qui ne manquent pas d’éclat : juste avant ce mot, Luc Ferry parle ainsi d’ «Autonomie », le tout dernier. Curieux couple dans cette société néolibérale où l’être humain n’est plus qu’un moyen très imparfait de satisfaire nos désirs. Curieux couple lexical où l’on serait tenté, a contrario, d’affirmer qu’au vrai, c’est l’altruisme qui scelle la possibilité de l’autonomie. Mais c’est à une autre aventure narrative qu’il faudrait nous convoquer. Tout comme il n’est pas inintéressant de découvrir que le mot qui suit immédiatement celui de «travail» est «peur»… Il y a en effet une horreur économique qui ne peut qu’ouvrir à la peur, sinon la terreur. On est bien sûr loin, là, de la pensée de Luc Ferry, simplement désolé, en bon néolibéral, de cette période de transition «révolutionnaire» que nous vivons, au cours de laquelle les destructions l’emportent sur les créations. Patience, nous conseillerait-il, demain, bientôt, un jour, sûrement, tout s’arrangera. Ne vivons pas dans la peur donc -encore un mot dont nous devons défaire notre vie, tant la peur avilit. Finalement, ces leçons sont vraiment intéressantes, qui prennent moins le pouls de notre société que celui de nos élites, enfermées dans une idéologie dont elles ont le plus grand mal à nous convaincre désormais.

 

Les mots de la Philosophie, 72 définitions, Frémeaux et Associés, 3 CD

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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 09:16

Présidentielles 2017, le scénario est en place. Fillon, Marine Le Pen, Macron : ce sera vraisemblablement l’un des trois qui l’emportera. Mais quel que soit le gagnant, le résultat sera une catastrophe pour nous, ce «nous» que les médias et les deux droites de gouvernement n’ont cessé de ravager au fil de leurs législatures. Une catastrophe parce qu’ils n’auront aucune légitimité réelle : l’élu ne rencontrera pas l’adhésion démocratique, sinon à la marge, ce dont les législatives nous donneront vite la confirmation, malgré un mode de scrutin obvié, qui ensevelit sous des tonnes de mauvaise foi tout espoir d’une vie politique «civique». Car ne nous trompons pas : l’incivilité est, en France, essentiellement le fait des institutions de la Vème. Et pour le reste… Macron ? Ironie du sort, c’est beaucoup de Hollande qui aura alors gagné. Macron, l’inspirateur de sa politique, qui nous laisse un chômage record malgré le bidouillage des données. Macron le candidat des patrons, de la finance, de la casse sociale… Macron, le candidat des médias et de la nomenklatura qui préside depuis les débuts de la Vème république à notre pitoyable destinée. Fillon ? Mis en examen, il ira jusqu’au bout pour éviter la prison. L’homme de l’ultra-libéralisme n’a qu’une vision désormais : dévoyer plus encore une Constitution pourtant taillée pour toutes les forfaitures démocratiques. Marine Le Pen ? La fin de la démocratie, sans avoir même à changer une ligne du texte de la Constitution française, puisque la Vème permet toutes les dérives autoritaires. Pas sûr, dans ces conditions, que l’on puisse se relever d’un tel déversoir. Il n’y aura pas d’espoir en 2022, parce que cette guerre civile que nous promet Fillon aura tout emporté et parce que cette guerre civile, nous l’aurons perdue. Depuis la mort de Malik Oussékine (7 décembre 1986), il faut être bien aveugle pour ne pas voir à quoi notre police s’est militairement préparée. Alors si le calcul de Hamon et de Mélanchon est d’attendre qu’on y voit plus clair, de laisser filer cette élection au prétexte que les forces démocratiques ne seraient pas prêtes, prises de vitesse qu’elles sont, au bout du compte ils n’auront fait que nous jeter dans les bras d’une aventure tragique. Nous sommes à un tournant historique. Nombreux sont les français à en prendre conscience. Bien davantage qu’on ne l’était en 1981. Car jamais le Pouvoir n’aura été aussi proche de déchirer le voile qui en dissimule la vérité pour affirmer au grand jour son néofascisme, dans lequel nous baignons déjà et dans lequel les médias français nous ont traînés, comme on traîne une réputation dans la boue. Les médias... Entre les mains, en France, d’une poignée de milliardaires, faut-il le rappeler ? Ils sont les grands acteurs de ce tournant néofasciste, les alliés objectifs de Marine Le Pen, qui n’ont cessé de faire circuler ses idées, ses slogans et ses mots, comme ont pu l’observer de nombreux universitaires travaillant sur la vie politique française. Des médias qui ont totalement ou peu s’en faut, verrouillé notre vie politique, qui sont allés jusqu’à racheter des instituts de sondage pour falsifier notre image, et qui ont fini par réduire à rien la société française, sinon au vide sidéral qui la recouvre. Cette journaille que stigmatisait à juste titre un Karl Kraus au temps de la montée du nazisme, déjà impliquée dans le pire, toujours impliquée dans le pire lorsqu’il s’agit de réfléchir le monde. Un empire, qui a pris le pouvoir, qui a volé nos consciences. Il y a urgence en effet : dans deux mois le sort aura décidé, contre nous, de notre avenir. Certes, il y a une petite chance pour que Mélanchon se trouve en bonne position pour cette présidentielle. Mais parier là-dessus serait aventureux. C’est précisément cette aventure que nous ne voulons pas risquer. Que les vraies Gauche se rassemblent !

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 09:54

Dernière étude du Cereq en date : la formation professionnelle diplômante, sur laquelle tous les candidats ou peu s’en faut se ruent. Et pour cause : dans l’idéologie qui est la leur, inspirée par l’idée d’innovation destructrice de Schumpeter, selon laquelle l’innovation étant le moteur du capitalisme, il faut sans cesse se former pour rester inventif ou dans la dynamique de sa loi, on comprend pourquoi la formation est un tel enjeu. Qu’en est-il pour la région PACA se sont interrogés les chercheurs du Céreq. A priori, elle apparaît comme un réel outil de lutte contre le chômage des jeunes et des adultes. Toutes les études d’impact le démontrent. Avec deux bémols : d’une part les stagiaires qui ont suivis ces formations, s’ils se voient bien proposer un emploi, cet emploi reste la plupart du temps en CDD, et d’autre part, bien que disposant de compétences supplémentaires, leur niveau de rémunération a plutôt tendance à… fléchir ! Il semble au final que la seule préoccupation des Conseils Régionaux soient de réfléchir uniquement en terme « d’employabilité », quelles que soient les conditions de rémunération… En outre, ce que révèle cette étude particulièrement circonstanciée, c’est que les formations professionnelles diplômantes bénéficient surtout aux stagiaires déjà diplômées, ratent ainsi une partie de leur raison d’être ! Ainsi la précarité non seulement ne recule pas, mais devient une sorte de norme à laquelle il faudrait nous habituer…

Céreq, revue Bref, Bulletin de Recherches Emploi-Formation, n° 352, mars 2017, issn 2116-6110. www.cereq.fr

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 08:36

Les éditions de l’éclat ont publié en septembre 2016 une nouvelle traduction de l’introduction de Pic de la Mirandole à ce qui devait être son œuvre majeure, jamais réalisée. Fin 1485 en effet, Giovani voulut faire venir à ses frais les plus grands savants de son temps pour discuter 900 thèses intellectuelles et spirituelles accumulées depuis l’Antiquité par l’humanité. Tout connaître. Il n’avait que 23 ans et passait déjà pour un érudit hors norme. Discrédité par sa volonté d’intégrer aussi des thèses de «Magie», Giovani dut se résoudre à publier, seul, ses Conclusiones, un monument de connaissances, labyrinthique, et dont la forme déroute à maints égards. C’est ici en quelque sorte l’introduction à cette œuvre qui nous est offerte, l’Oratio, élégant et savant qui, bien qu’écrit dans le plus pur style humaniste d’une rhétorique que par ailleurs il dénonça avec force, nous offre une réflexion philosophique de tout premier choix. Un texte documenté à l’envi, gorgé de lectures dont il rend compte abondamment, dans un style qui mériterait à lui seul une thèse –mais parfaitement instruit pour nous par Yves Hersant. C’est que l’éloquence, ici, doit servir la vérité. L’orateur s’est voulu philosophe, mais enracinant sa pensée dans une sorte de philosophie paradoxale qui n’a de cesse que de chercher ce qui peut unifier toutes les doctrines en lice par-delà leurs différences. Concordia Discors, souhaitait Pico, car ce qui lui importait c’était de repérer ce qui fondait la différence de l’homme au sein de la Création, cette différence qu’il nomme sa dignité. Une dignité qui n’est rien d’autre que sa liberté, aux bases incertaines : «faute de nature propre, l’homme doit prendre en charge toute la nature », c’est-à-dire la connaître. Adam, à ses yeux, est ainsi par défaut ouvert à tous les possibles. Et en poète de lui-même, il ne peut et ne doit que s’auto-créer. C’est là que repose la dignité de l’homme, dans cette autorévélation pathétique si l’on peut dire, et c’est mà que repose sa différence et sa supériorité sur l’ensemble de la Création, anges compris. «Toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature ». Toutes les Lumière sont contenues dans cette petite phrase tragique. Tout ce à quoi l’humanité n’a pu que se confronter. Ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, l’homme, ce caméléon, ne peut échapper à l’injonction qui lui est faite de se donner sens. Son histoire ? C’est la dimension du sens qu’il voudra bien être…

 

De la Dignité de l’Homme, Pic de la Mirandole, traduit du latin et commenté par Yves Hersant, éd. L’éclat, coll. Poche, septembre 2016, 106 pages, 7 euros, 9782841624034.

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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:44

Dans une conférence publiée par les éditions Frémeaux, Luc Ferry évoque avec enthousiasme cette médecine augmentative grâce à laquelle, vraisemblablement, nos chances de mourir s’amenuiseront. Certes, nous mourrons toujours, mais bien plus tard qu’aujourd’hui et en bien meilleur santé –pour autant qu’un tel jeu de mots ait du sens. «C’est pas idiot», ajoute-t-il, poursuivant sa réflexion avec toujours beaucoup d’élégance pour nous livrer –c’est là son grand mérite- tous les points de vue en concurrence. L’homme augmenté. De quoi s’agit-il ? De fabriquer purement et simplement une nouvelle espèce humaine, telle qu’un Condorcet, naguère, l’avait appelée lui-même de ses vœux dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’humain, texte fondateur s’il en est de cette idée transhumaniste que défend avec enthousiasme Luc Ferry. Une vague, qui suscite bien des oppositions certes, à commencer par celle des religions, et bien des exaltations, mais une vague dont on peut être sûr, en régime néolibéral, que rien ne l’arrêtera. Pour Condorcet donc, il s‘agissait de perfectionner la nature humaine. «Perfectionner»… Toute l’ambiguïté est là : l’homme augmenté, a priori, n’est pas l’homme amélioré et cependant ces deux horizons ne cessent de se chevaucher, aussi bien dans le discours de Condorcet que dans celui de Luc Ferry. Perfectionner la nature humaine… Au nom de quoi ? Au nom de la philosophie des Lumières énonce sans sourciller Luc Ferry, reprenant à son compte la réflexion de Condorcet affirmant que «la nature n’a mis aucun terme à nos espérances» et que donc, cet eugénisme positif est en tout point conforme à l’idéal égalitariste et démocratique d’une société fondée sur les lumières de la raison : il ne s’agit en fait que de redistribuer les ressources génétiques inégalement réparties, il ne s’agit en somme que de corriger des inégalités criantes, au nom de la Justice. Pourquoi devrions-nous naître avec un handicap dès l’aube de notre vie ? Pourquoi avoir peur de modifier l’humain, surtout lorsque l’on découvre que par son alimentation il ne cesse déjà d’agir puissamment sur son patrimoine génétique ? En outre, s’amuse Luc Ferry, quand on voit ce que l’homme est devenu, moralement, au terme de ce XXème siècle des totalitarismes, on ne voit guère en effet ce que l’on aurait à redouter à le vouloir meilleur… C’est là que le bât blesse. Dans son exposé, Luc Ferry ne cesse d’entretenir la confusion entre augmentation et amélioration. A l’entendre on peut penser que oui, l’augmentation de l’homme peut lui donner des chances de s’améliorer. Alors, certes, il pourrait y avoir des dérives : un dictateur pourrait songer à se constituer une armée d’hommes terriblement augmentés et faire basculer le monde dans l’horreur. Mais c’est là un risque négligeable au regard des avantages que chacun y trouverait et puis, tout le problème, à ses yeux, ne peut être que celui des régulations, des balises, des limites qu’il nous faudra nous donner. Un vœu bien piquant dans le cadre d’un monde néolibéral dérégulé…

Lorsque l’on se penche sur l’argumentation de Luc Ferry, il y a un point aveugle qui étonne : au fond, toute cette justification se fait au nom des Lumières, selon un très vieux modèle philosophique au sein duquel, in fine, ce n’est pas l’homme la finalité de l’humain, mais l’Intelligence. Or si l’on prend l’intelligence pour finalité du développement de l’univers, l’espèce humaine n’est au fond qu’un moment de l’évolution de cette intelligence et non son point d’arrivée. Ce qui permet en effet de sacrifier l’humanité sur l’autel du déploiement de cette Intelligence… Voilà qui n’est pas sans rappeler les idées d’un Spencer finalement, mauvais lecteur de Darwin, affirmant que puisque, dans la nature, les variations avantageuses se pratiquent sur un très long terme, l’homme peut en accélérer le processus. Comme il l’a fait dans le cadre de l’élevage domestique. Rappelons qu’au moment où Darwin rédige son œuvre, les penseurs du Libéralisme cherchent une justification morale au système d’exploitation qu’ils mettent en place. Une explication qui puisse ravir les masses exploitées elles-mêmes, et justifier l’exclusion des plus faibles. Ces penseurs croient la trouver dans cette conception selon laquelle la finalité de la vie sur terre est celle de la sélection naturelle, que l’on doit appliquer dans toute sa rigueur à la société humaine. Seuls les plus forts sont nécessaires. Pour nous, désormais, traduisons : seuls les plus intelligents, les plus aptes à déployer l’Intelligence dont nous ne sommes pas les dépositaires uniques, sont nécessaires. Et encore : seule l’Intelligence est nécessaire ! A l’époque de Darwin, Herbert Spencer parcourait les salons mondains pour diffuser son idée génialement simple. On l’invitait partout. On l’écoutait, on le publiait. D’un transformisme darwinien mal digéré, il était passé à un évolutionnisme philosophique pratique que tout le monde reprenait en cœur. Une idée vite transposée dans la pseudo pensée économiste qui se mettait en place, laquelle énonçait que le marché, vertueux, devait être libéré de toute contrainte étatique. Plus tard et jusque sous la plume de Luc Ferry on trouvera une reprise de cette idée sous une forme nouvelle : celle de Schumpeter et de son innovation destructrice. Le darwinisme social venait de naître, contredit bientôt par Darwin lui-même, qui publie en 1871 son livre majeur : La Filiation de l’Homme, pour couper court aux malentendus. Dans cet ouvrage passé inaperçu, Darwin construit un discours essentiel sur l’homme et la civilisation humaine et ouvre à une éthique sociale des plus intéressantes. Il montre que la sélection n’est pas la force prépondérante qui dirige l’évolution des sociétés humaines : dans un tel milieu, affirme-t-il, les relations de sympathie l’emportent sur les relations d’affrontement. Termes d’une utopie contemporaine sur laquelle revient Luc Ferry, volontiers moqueur de cette prétendue sympathie qui ne serait plus du tout le lieu de déploiement de la société humaine contemporaine. «La marche de la civilisation, affirme pourtant Darwin, est un mouvement d’élimination de l’élimination ». Traduisez : de l’exclusion qui aura été le moteur essentiel du libéralisme. L’horizon éthique qu’il construit est limpide : pour lui, l’individu le meilleur est celui qui est le plus altruiste et le plus porté vers le bien-être social du groupe dans son entier. La grande morale de la civilisation trouve ainsi son ancrage dans le secours aux plus faibles : «La grandeur morale d’une civilisation s’exprime non dans la Domination, mais dans la reconnaissance de ce qui, chez le faible et le dominé, qu’il soit humain ou animal, nous ressemble assez pour mériter notre sympathie ». A condition bien sûr de prendre l’homme pour une fin, et non un moyen, celui du déploiement de l’Intelligence, dont on peut penser raisonnablement qu’artificielle elle se déploierait mieux encore sans lui. Mais plutôt que de sacrifier l’idée d’humanité, peut-être devrions-nous repenser cette augmentation dans un autre cadre idéologique que le néolibéralisme, la plus désespérante des idéologies jamais inventées par l'homme !

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