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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 10:54

Une agonie républicaine, parce que tout est légal. Vitry, parce que du national au local, désormais, le mode d'être de la politique est frappé au sceau du mensonge, de la trahison, du hold-up. Républicaine encore une fois, parce que la Constitution de la 5ème République inscrit dans ses fondements le projet de liquidation de la démocratie. Beaucoup à la manière dont la Constitution de Weimar, cette république social-démocrate qui remit le pouvoir à Hitler, inscrivit à travers sont article 48, qui rappelle furieusement notre 49.3, la possibilité de légiférer par ordonnances et décrets. Pour liquider la démocratie, Hitler n'eut pas de coup de force à ourdir : il appliqua simplement jusqu'au bout les possibilités offertes par la Constitution républicaine de Weimar, qui lui permit très vite de se passer du Parlement. Un peu comme Macron se passe du nôtre, les godillots en place se contentant d'être une médiocre chambre d'enregistrement. Deux Constitutions donc, identiques en ce qu'elles inscrivaient dans leurs textes fondateurs la possibilité d'annuler la séparation des pouvoirs, législatifs, exécutifs, judiciaires, pour les placer tous les trois entre les mains d'un seul homme. Carl Schmitt, le théoricien du nazisme, en thématisa les fondements.

Qu'en est-il au niveau local et comment, sans abus de pensée, avancer qu'au fond, le hold-up perpétré contre les électeurs de Vitry-sur-Seine est bien dans la logique macronienne de liquidation du politique ?

Bell-Lloch ne s'est pas présenté aux municipales. Il a avancé masqué sous la signature du maire sortant : Jean-Claude Kennedy -il l'a d'ailleurs avoué lui-même après coup : "on ne pouvait faire autrement" (mais on aimerait bien comprendre cet empêchement qui aura pris en otage les électeurs vitriots). Partout dans la ville la campagne s'est clairement articulée autour de la candidature Kennedy. Bell-Lloch, au moment de l'élection du maire, en conseil municipal, s'est présenté contre Kennedy, le choix des électeurs. L'argument qu'il avance aujourd'hui, après coup, c'est que le code électoral français des municipales stipule que les citoyens votent pour une liste, non qu'ils élisent un maire. Ce sont les élus assemblés en Conseil qui élisent le maire, pas les citoyens. Le tout pour éviter, en principe, la présidentialisation des municipales et que les communes deviennent des baronnies où le pouvoir se transmettrait oligarchiquement. Cela, c'est le principe. Mais la réalité est autre. Tout comme elle est autre, toujours, en ce qui concerne les principes qui fondent la République française, telle l'égalité par exemple : dans le principe, tous les français naissent égaux devant la Loi. Dans les faits, il faudrait une sacrée mauvaise foi pour prétendre que cette égalité est la règle. L'égalité en France n'est que formelle, un principe abstrait. Les faits sont têtus, disait Lénine... Et dans les faits, la tête de liste est toujours le candidat à la mairie. Dans les faits, les électeurs votent bel et bien pour elle comme candidature officielle à la mairie, et non pour une liste au sein de laquelle on pourrait piocher à qui le veut bien, le maire entrant. Mais dans le droit français, Bell-Lloch a raison : il a été élu légalement.

Or le Droit n'a que faire de la justice. Ne pas le reconnaître, c'est interdire tout espace de protestation : l'ordre juridique ne peut être que le résultat d'une défaite. Légalement, les résistants de 39-45 étaient des terroristes. Le Droit n'a ainsi rien d'universel, il n'est pas la Justice, il ne fait que sanctionner un état de suspension dans le vide d'un compromis qui, demain, pourrait changer. Ces terroristes de 39-45 sont aujourd'hui nos héros. Cela signifie que, dans notre situation historique, et cela crève littéralement les yeux dans les manifestations en France, la vraie finalité du Droit français est la protection du Pouvoir en place. D'un pouvoir, précisons, parce que "républicain", toujours orienté contre le Peuple souverain. Précision utile en ce qui concerne Vitry... Sous Macron, le Droit ne sert ainsi plus qu'une violence de rapine, qui exige des électeurs leur soumission à la classe politico-médiatique qui n'a, elle, qu'un but : celui de la conservation du Droit en place, profondément inégalitaire et sans fondement moral.

Alors, certes, théoriquement, le Droit dit positif, qui devrait être le nôtre, se devrait de favoriser l'intérêt de l'humanité en chaque individu (Kant). Inutile de gloser : du combat pour la survie de l'environnement au combat pour une vie plus juste, il crève encore une fois les yeux que le Droit français n'a pour seule origine et seule finalité que la violence. Il introduit même dans nos vies une violence inouïe, instituant, pour le dire avec Walter Benjamin, "une fin qui, sous le nom de Pouvoir, demeure intimement et nécessairement liée à la violence."

Le code électoral municipal ne fait pas exception quand on l'exhibe soudain au sortir des urnes, en cache-sexe d'une prise de pouvoir. Les électeurs vitriots ont bêtement cru voter pour un candidat... Exhiber son bon droit, comme le fait Bell-Lloch et son équipe, ne fait que révéler leur seule obsession : garantir leur Droit, c'est-à-dire leur Pouvoir. Un Droit qui, on le comprend aisément, n'est plus que le privilège d'une caste dont la tâche est de détruire toute menace, toute opposition. On l'a vu lors de la première, tout comme lors de la seconde séance du Conseil Municipal de Vitry-sur-Seine, en ligne sur le site de la mairie : le Pouvoir accaparé, il ne reste à l'opposition et aux citoyens que la soumission (que le maire nomme "confiance") aux décisions prises sans recours démocratique pendant six ans : quand la majorité siège, rien ne peut lui faire obstacle.

Une des séquences électorales des plus lamentables de l'histoire de la 5ème République vient donc de se jouer dans une ville communiste. Un hold-up du vote citoyen. Tout comme Macron a procédé au hold-up du vote "barrage" (contre le FN devenu depuis RN) des électeurs français pour confisquer le Pouvoir à son seul profit. Une séquence électorale qui achève littéralement les vitriots au terme d'un taux d'abstention record : près de 80%, le plus élevé de France ! (Faites alors le compte : le maire "élu" par le Conseil municipal ne représente en fait que 17 conseillers, sur une population de près de 100 000 habitants)... Cette élection n'a ainsi de démocratique que sa pétition de principe : un "principe", juste un principe. Un principe qui inflige à l'électorat vitriot non seulement sa plus sévère défaite, mais la pire humiliation de son histoire en laissant élire une représentation déshonorante, vide de sens.

Petit détour : le 28 novembre 1888, Octave Mirbeau publiait La Grève des électeurs et s'étonnait de ce qu'un farceur pouvait espérer tromper encore le corps électoral... Il évoquait l'électeur en "martyr improbable" : le droit de vote, affirmait-il, n'offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes... On en est là. Mais cette fois, c'est l'électeur réfléchi qui est dupé, celui qui sait expliciter son vote et expliquer le sens de sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Bell-Lloch a eu la peau de cet électeur, comme l'analysait en son temps Octave Mirbeau, commentant les élections. Déjà ce dernier avait pointé le "déshonneur collectif" dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu'était massivement la vocation de toute république : nuire gravement à la démocratie.

La 5ème République ne tient que par la force du mensonge. Elle n'est qu'une fiction, le récit improbable d'un système toujours moribond, au sein duquel le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité est recevable. Sa souveraineté n'est que formelle. Un principe. Qui n'engage personne. Mieux : la conception que l'on se fait de l'état dans ce système moribond, c'est qu'il n'est pas identique à la société : il la surplombe. Et ses dirigeants savent, eux qui la surplombent avec lui, mieux que le peuple souverain, ce qui est bon pour lui. Bell-Lloch ne tient pas un autre discours, bien que formulé dans une rhétorique pudibonde, quand il assène que les communistes au pouvoir à Vitry sont "une tête de pont". Traduisez "l'avant-garde" en langage stalinien, qu'il n'a pas osé. Une avant-garde éclairée, forcément, qui sait mieux que le Peuple ce qui est bon pour lui. Surplombant la souveraineté populaire, lui et son équipe, 27 personnes, savent mieux que les 100 000 vitriots ce qui est bon pour eux.

Une fois posée la question de la légalité, reste celle de la gouvernance. La gouvernance municipale, contrairement à ce qu'un Bell-Lloch affirme, est présidentielle. J'y reviendrai dans un second article. Il est du reste, dès le premier conseil, le "Président" du Conseil... Son Pouvoir relève au demeurant dans les textes fondateurs d'un pouvoir administratif, non d'un pouvoir politique : on ne peut en contester l'usage qu'administrativement, non politiquement !

Un maire donc. Chef de son administration, disposant de délégations inouïes, et d'un pouvoir de rétorsion ahurissant sur sa bureaucratie, dont il n'a pas oublié qu'elle n'était pas la fonction publique, mais un instrument docile légué par Napoléon pour soumettre le peuple. Soit l’avancée la plus probante d'une gouvernance autoritaire. Du genre de celle qui menace l'unité de la société civile. Une sorte de structure qui n'est pas sans accord avec l'idéal stalinien, ou néolibéral, et dont le seul objectif est de se survivre à elle-même : la levée godillotte des bras au moment du vote en témoigne. A Vitry, 30 mains se lèvent désormais, dans un balai cocasse et parfaitement réglé. Pas de place pour le débat, il faut enchaîner les votes. Et puisque l'on dispose d'une majorité, à quoi bon s'obstiner à réfléchir cette gouvernance ? Si bien que l'on peut, à la suite d'un Brecht, affirmer sans l'ombre d'un doute que cette gouvernance est le commencement de la dictature, laquelle n'est que son évolution normale. Car une fois le maire élu, la gouvernance municipale ne relève plus de la politique : ne reste qu'une pantomime qui a vocation à tout transformer en soumission : détruire l'état politique.

Détruire l'état politique. Telle est la visée de Macron, telle est la visée de Bell-Lloch. Il faut vider le suffrage universel de sa substance. Il faut défaire la démocratie ("bourgeoise", nuance Bell-Lloch). Calquer la gouvernance locale sur la gouvernance nationale. En finir avec la souveraineté du Peuple : c'est cela abattre l'état politique. Dont le contrat social était du reste déjà bien entamé à Vitry, avec ces 80% d'abstention ! Et ne pas s'étonner de voir des élus fantoches déchirer d'un coup de dents ce qu'il reste des oripeaux de ce contrat social. Les deux séances du conseil municipal de Vitry, le second à huis-clos au prétexte fallacieux de la circulation du covid, en ont offert l'image la plus navrante : ils n'avaient pour but que de verrouiller le Pouvoir au sein de la commune. Le macronisme est bien l'enfant sénile du républicanisme et Bell-Lloch est bien l'enfant légitime de Macron, lui qui a mis en avant le même thème du "rajeunissement" du personnel politique pour revendiquer ce Pouvoir... Comme si le jeunisme était un programme suffisant...

http://www.joel-jegouzo.com/2019/06/la-greve-des-electeurs-octave-mirbeau.html

La Grève des électeurs, Octave Mirbeau, éditions de l'Herne, 5 mars 2014, 7.50 euros, ean : 9782851972705.

La Démocratie de l'abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, éd. Gallimard, Paris, 2007.

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 09:31

Un manifeste photographique, à l’heure où le gouvernement français enterre toute évolution environnementale de l’économie française, encourageant même les entreprises à polluer, encourageant l’agro-industrie à poursuivre sa décourageante destruction du sol français. L’ouvrage s’ouvre sur les vues d’une immense centrale nucléaire en bordure du Rhône : c’était notre alternative «verte» -sans rire- à la pollution carbone… Aux pieds de cette centrale, un terrain de jeu pour enfants, puisque ce livret s’adresse aux enfants. Photo suivante : l’hiver, un fût éventré au bord d’une rivière et ce constat : l’eau d’une rivière polluée tue autant qu’une explosion nucléaire. C’est ça, la France de Macron, de Hollande, de Sarkozy, de Jadot. Sur chaque double page, d’un côté l’image d’une civilisation qui court joyeusement à sa perte, d el’autre, tout de même, la levée d’une génération qui prend conscience du monde où elle risque bien de ne même plus pouvoir survivre. Les images d’une société qui ne sait plus vivre. Juste se suicider, lentement. En attendant l’accélération finale. Une société conduite à sa fin par des hommes de pouvoir idiots, cyniques, obstinés, qui ne savent que foncer droit la tête dans le mur. Des politiques qui ont marchandiser –comme on dit- leur carrière même et ne savent piloter l’économie qu’à courte vue. Or le climat, c’est maintenant. Et maintenant, il ne reste déjà que nos larmes : le permafrost libère déjà dans la nature des centaines de nouveau virus. Les glaces du pôle sud fondent et en libèrent d’autres milliers. Et eux ne proposent que d’accélérer notre destruction. Ils ne nous proposent que de tout détruire. Les champs, les forêts, les montagnes, les mers, les fleuves, tout. Et partout, nous ne commençons à rencontrer que la mort. Leur extinction est la nôtre, il est urgent d’en finir avec ce personnel politique imbécile, pour ne pas en finir avec nos vies !

Larmes vertes, photos Nicolette Humbert, mise en scène Jeanne Roualet, édition La Joie de lire, coll. Manifeste, ean : 9782889-084951, 6.10 euros, septembre 2019.

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 14:14

1788. Les caisses du royaume sont vides. Les récoltes de l’hiver 88/89 sont les pires depuis des décennies. La disette, puis la famine se sont installées dans les campagnes françaises. Le Roi n’en a cure : ce qu’il veut, c’est lever de nouveaux impôts pour renflouer l’état. Mais il faut que le Peuple y adhère massivement. Les états-généraux seront l’outil permettant, aux yeux du pouvoir en place, de légitimer sa Réforme Fiscale… Partout en France on encourage donc la rédaction de Cahiers de Doléances, persuadé qu’ils seront anodins, indolores : comment un peuple écrasé de servitudes pourrait-il élaborer la moindre pensée intelligente ? Personne ne voit venir l’immense espoir levé par ces Cahiers : partout un soin particulier leur est apporté. On réquisitionne bien souvent les curés pour les écrire, curés dont le rôle sera si important dans cette Révolution. On soigne l’objet, relié, façonné, on peaufine la calligraphie, la rédaction. De partout s’élève une intelligence inouïe. Mais les nobles ne voient rien. Les culs-terreux se sont emparés de la pensée politique, et ils ne le voient pas. A peine réalisent-ils le danger de cette multiplication des émeutes dans tout le royaume. Des révoltes. Des révolutions déjà, ici et là. Et partout la police charge, tue, massacre. La BD s’ouvre du reste sur une émeute réprimée dans le sang. Un gamin frondeur échappe à la police. Ordre est donné de le tuer…

1139 délégués sont convoqués à Paris pour participer aux Etats-Généraux. Le Tiers état, méprisé, voit les nobles, évêques et aristocrates, conspirer pour torpiller les débats. La BD passe un peu vite, hélas, sur ce qui se joue là, y compris au niveau du Clergé, le tiers-état traversant son ordre peu homogène. Le Peuple, ce Quart état, semble n’y peser pour presque rien alors que sa présence, partout, et jusqu’en 1792, sera la seule à assurer la (relative) réussite de cette Révolution. On ne voit que son instrumentalisation. Bien réelle, mais pas décisive dans ces premières années de la Révolution, d’une Révolution qui ne sait pas où elle va et ça, c’est très bien montré. De cette Révolution constamment empêchée par les élites –mais les auteurs passent à côté. Or c’est justement là, dans cette irruption presque «saugrenue» du Peuple dans la sphère du politique, que se trouve le caractère vivant de 1789 ! En 1788 et jusqu’en 1792, la révolution est un immense champ d’inventions que nous devrions explorer encore et encore. Prenez l’incontournable, si peu ancré dans nos mémoires : ce 5 octobre 1789, lorsque les femmes marchent sur Versailles et ramènent définitivement le Roi a Paris : s’en est fini de la Monarchie. De la Monarchie, pas du pouvoir des élites, qui ne vont cesser de conspirer contre le peuple pour lui arracher littéralement des mains son pouvoir. Contre les sans-culottes que Robespierre éliminera en 1792, ainsi que les mouvements de parisiennes révolutionnaires. C’est là, dans le départ des Dames de la Halle qu’il faut aller chercher les raisons de nos luttes. En investissant L’Assemblée nationale, celles qui étaient exclues des organisations révolutionnaires, ont su tracer, et pour longtemps, la voie que toute révolution victorieuse doit suivre. Par la suite, les « Révolutionnaires » feront voter leurs lois d’urgence et autres Lois martiales pour imposer de nouvelles hiérarchies, pas moins autoritaires.

Révolution, T.1 : Liberté, Florent Grouazel et Younn Locard, Actes Sud, coll. L’An 2, janvier 2019, 328 pages, ean : 9782330117375.

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 08:43

La Semaine sanglante… Débutée déjà depuis quelques jours. Le 25 mai, la bataille fait rage à la Butte-aux-Cailles. La défense des Communards est acharnée, héroïque face aux 150 000 soldats déployés contre eux, et aux milliers de canons qui ne cessent de bombarder Paris nuit et jour. L’horrible massacre de la population parisienne s’accélère. Les Versaillais sont entrés par Auteuil et Passy, les quartiers riches, qui ont conspirés et les ont aidés. Ces mêmes Versaillais déconfits militairement quelques mois plus tôt, et que les Communards ont commis l’erreur de ne pas poursuivre hors de leurs murs pour les anéantir. Les Versaillais donc s’engouffrent et se déversent par milliers dans la nuit du 21 au 22 mai dans Paris, par la Porte de Saint-Cloud. On a dépavé les rues, partout on entend le bruit de ferraille des rares canons des fédérés que l’on roule dans Paris et le déchaînement des canons allemands.

Ces mêmes allemands qui ont libéré plus de 50 000 prisonniers français pour les lancer à l’assaut de leurs compatriotes parisiens. Partout la lutte s’enrage. Montmartre est à feu et à sang, de Belleville descendent des troupes erratiques de fédérés. A Saint-Michel une immense barricade est dressée par des femmes et des enfants. Sous une pluie de bombes incessante. Il faut marquer Paris dans sa chair, exterminer, c’est bien le mot, les communards dont l’œuvre intellectuelle, sociale, politique, est immense. Le général polonais Dombrowski charge à cheval la barrière de la rue Myrha –j’y ai habité-, et tombe sous les coups de l’ennemi. Le 25 mai donc, tout l’Ouest est désormais entre les mains des Versaillais. L’autre général polonais, Wroblewski, résiste toujours Place du Château d’eau. Nous sommes à trois jours du massacre du mur des fédérés, au Père-Lachaise. La boucherie est le seul qualificatif qui convient pour décrire ce qu’il se passe dans Paris.  Le 26 mai sera le jour du grand massacre du Panthéon. Les Versaillais contrôleront le Faubourg Saint-Antoine, jetant les cadavres des enfants sur les cadavres des femmes. Les Tuileries sont en feu, cette résidence honnie des rois, des empereurs, de même que le Palais de Justice. Il y a tant de feux dans Paris la nuit que le ciel en est rouge. Partout des monceaux de cadavres, que les Versaillais abandonnent volontairement dans les rues de la ville pour terroriser la population. Partout on assassine le Peuple parisien.  Approche le Dernier jour, le 172ème. Le dernier. Paris est une ville martyre, un immense champ de bataille et d’extermination. Ce volume 3 est poignant, les planches, fortes, ne cessent d’inventer des mises en page hallucinées. Ne reste qu’à conter l’histoire des rescapés, dont un témoin de notre temps, projeté dans l’époque, rend compte, fil d’une intrigue habilement menée, celle de la recherche du dénommé Lavalette, inaugurée dans le Tome 1 et dont nous découvrons la conclusion.

Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune, T.3 : les orphelins de l'histoire, édition Delcourt, 176 pages, septembre 2019, ean : 9782413019978.

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 10:44

La France périphérique. Incernable, sinon indiscernable. Indiscernée plutôt : la France qui ne compte pas aux yeux de nos élites, la France dont ces élites pensaient même qu'elle ne compterait jamais. Jusqu'aux Gilets Jaunes. Fragmentée, fracturée, essorée, cette France qui ne faisait ni Nation, ni Peuple, qui ne votait plus ou FN, à la marge, et dont ces élites pensaient que le sort était définitivement réglé. Cette France d'en-bas, sans dents, corvéable à merci. Ni Bretons ni Corses, un espace, des espaces plutôt que des territoires : la «campagne», réputée «vide», non patrimoniale. La France périphérique de ceux et celles qui n'avaient pas les ressources suffisantes pour être mobiles, mais celle aussi de ceux et celles qui ont choisi, oui, choisi, de rester sur place, de ne plus jouer le jeu de l'autre France, prétendument républicaine mais confisquée entre les mains d'une poignée de voyous. La France de ceux qui ont choisi d'en découdre à leur manière avec la brutalité du monde néolibéral. Ni beaufs ni racistes, ni bobos, cette France dont Bourdieu croyait pouvoir circonscrire la conscience en la nommant «classe objet» (Bourdieu, 1970), dépolitisée. Pas vraiment ces «petits blancs» de Faulkner ou de Steinbeck pourtant. Des gens que l'on découvre donc enfin, inventifs, sociables, recréant partout du lien et du sens.

L'enquête de Benoît Coquard, par immersion, se présente comme un récit ethnographique rendant compte de ce qu'il se passe «ici». Rendant compte de ces collectifs qui se sont mis en place, de cette sociabilité inconnue des grandes villes, où l'on se «serre les coudes» parce qu'on ne peut faire autrement. Des collectifs qui fondent une économie locale de rupture, qui bousculent les logiques traditionnelles d'appartenances rurales, des cercles d'interconnaissance aux solidarités très fortes, à la sociabilité très dense.

Mais le plus surprenant de l'enquête, c'est son étonnement devant ce «surgissement». On semble découvrir, sans comprendre comment cela a pu arriver, un monde pétri d'une grande conscience politique. Pour tenter d'approcher ce moment, l'auteur parle «d'effervescence invisible». Tout comme l'on a pu s'étonner de voir les Gilets Jaunes se politiser en «si peu de temps»... Tout le monde semble avoir été pris de cours par le surgissement comme ex nihilo, d'une conscience politique déployée en deux temps trois mouvements, et tellement «profonde» déjà... C'est oublier que son processus était profond. C'est oublier les années 1788, 89, et jusqu'en 1792, quand le Peuple sembla surgir d'un coup, comme «neuf», «spontané», faisant son irruption sur la scène politique, intellectuelle, rédigeant jusq'au plus reculé des bleds de France des cahiers de doléances d'une intelligence inouïe, et poussant les élites révolutionnaires à aller jusqu'au bout de l'effort de penser un autre monde... Pareil en 1871, quand on y songe : relisez les dossiers accumulés par les Communards, leurs réflexions incroyables, menées sur tous les aspects de la vie sociale et individuelle, de l'éducation à l'organisation sociétale. Le fait d'ouvriers, d'employés, de «petites gens» non instruites... Comment expliquer cette irruption soudaine si juste intellectuellement ? Loin des cours, des universités, des salons ? Voilà ce qu'il reste à défricher : cette intelligence populaire dont on ne voit jamais qu'elle a toujours été là. Cette réflexivité a toujours été là, mais selon un mode propre. C'est cela qu'il faut étudier ! Tout comme, chaque fois, l'importance du rôle des femmes dans les changements sociaux en France.

Ceux qui restent donc, qu'ont-ils en commun s'interroge l'auteur de cet essai. D'avoir été méprisés, relégués. Ils ont en commun l'expérience d'un pays violenté. Abusé.

Ceux qui restent, Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Benoît Coquard, éditions La Découverte, coll. L'envers des faits, décembre 2019, 212 pages, 19 euros, ean : 9782348044472.

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 10:30

Hjalmar Schacht. Financier du NSDAP, puis banquier du Reich, qu'il sauve trois fois de la banqueroute avant de comploter contre Hitler, de se retrouver dans un camp de concentration, puis sur le banc des accusés à Nuremberg, avant d'être acquitté et de se consacrer au conseil des économies émergentes... Quelle trajectoire ! Le tome 1 est consacré à ses débuts, de Weimar à l'accession de Hitler au pouvoir.

Le parti pris du récit est celui d'un feed-back. Schacht est à Tel-Aviv pour une escale. Un membre du Mossad l'accoste. Il veut juste l'interroger, non le retenir. Juste obtenir des renseignements sur celui qui fut longtemps le bras droit de Schacht : Lübke. L'occasion, bien sûr, de découvrir Schacht, bien énigmatique, qui milita longtemps pour la création d'un Reich fort. Schacht raconte donc sa trajectoire aux Affaires. Tout commence en 1923. Il est banquier, pressenti pour occuper le poste de Commissaire à la Monnaie, à la présidence Reichsbank. La République de Weimar est noyée sous les dettes. Il lui faut à la tête de sa monnaie un homme de génie, rien moins, pour la sauver. Schacht va l'en sortir. Provisoirement du moins. Son idée : créer une monnaie-or, parallèle. Il en propose le projet à Londres, qui accepte malicieusement : l'Allemagne paiera ses réparations avec l'argent emprunté... aux alliés... En monnaie de singe à la France, cette masse monétaire artificielle irriguant un second circuit, fermé, destiné uniquement aux grandes entreprises allemandes exportatrices, aptes à faire rentrer des devises étrangères à la Reichsbank. Un sacré tour de passe-passe ! Malheureusement, dans les années 1924, la misère est telle que la République de Weimar ponctionne ce circuit. Schacht propose alors de récupérer les colonies allemandes pour n'avoir plus à payer les matières premières dont l'industrie nationale a besoin. On le voit, ses seules solutions : l'exploitation des pauvres ou des pays pauvres. Il monte ainsi de subtiles opérations financières : il crée par exemple une banque allemande d'investissements internationaux proposant des taux d'intérêts alléchants, mais uniquement tournée vers les investisseurs étrangers pour capter leurs devises. Puis il tente d'obtenir l'allégement de la Dette allemande. Il y échoue et démissionne en 31. dans son immense propriété de campagne, Schacht lit Mein Kampf, n'y voit rien à redire et songe que Hitler est sans doute l'homme de la situation. En 1931 la crise frappe très fort. Il rencontre Hitler et, en 1932, adhère au parti nazi. Il en deviendra le financier. Lorsque le pouvoir est remis à Hitler, ce dernier nomme Schacht Président de la Reichsbank. Schacht décide aussitôt d'un moratoire unilatéral de la Dette allemande, de six mois, pour renflouer les caisses de l'Allemagne. Hitler le nomme Ministre de l'économie. Schacht met en œuvre le plan Reinhardt de reconstruction de l'appareil productif allemand. L'état nationalise les moyens, et les besoins : il finance la construction des usines, des autoroutes, modernise les transports et ré-arme l'Allemagne. Pour capter les sommes monstrueuses dont le pays a besoin, Schacht renouvelle son astuce : il crée une monnaie parallèle, édite des bons Mefo, ouvre des caisses d'investissements aux puissances étrangères pour capter leurs devises. Le réarmement de l'Allemagne nazie ? C'est Rockfeller, Ford, Bush et autres magnats américains qui vont le financer ! Le tout via des fonds d'investissements très rentables pour eux. Mais ce que Schacht n'a pas compris, c'est que Hitler n'a pas du tout envie de jouer longtemps le jeu de la Finance internationale : le réarmement épuise toutes les ressources financières de l'Allemagne. Qu'importe : l'Anschluss vient renflouer les caisses vides de l'état. Tout l'or autrichien est détourné au profit des banques allemandes. Le Reich reste au bord de l'abîme financièrement : il ne lui reste que la solution de la fuite en avant, piller le monde libre pour n'être pas en situation de faillite. Schacht l'a bien compris. Il tente de quitter le navire. Le tome 1 s'achève sur ces pages. Le temps de la conspiration est proche. Lübke ? Il sera la révélation du T.2. Même si on voit bien déjà de quoi il retourne.

Le traitement pictural est surprenant : en ce qui concerne Hitler par exemple, nous sommes loin des représentations habituelles du sinistre personnage. Moins sec, moins hystérique, Hitler est campé sous les traits d'un homme plus semblable sans doute, à tout ce personnel politique des années d'avant-guerre que l'on voyait fleurir partout dans le monde occidental – ce même personnel qui au demeurant n'a cessé de voir en Hitler un homme charmant. L'était-il ? Tous les témoignages concordent cependant à montrer que dans le privé Hitler n'était pas à l'aise. On se rappelle l'humiliation de sa première visite à Mussolini, Hitler mal dégrossi, niais, insipide. Le personnage était en fait terne, incapable de la moindre idée brillante. Une marionnette, fabriquée par se sproches et les hauts dignitaires nazis, qui cependant savait transcender les foules par des discours hystériques flattant les plus bas instincts. C'était là son seul talent, et sa seule passion : Hitler n'a jamais vraiment pris part aux Affaires du pays : seuls l'intéressaient ses interminables discours chaotiques, qu'il préparait avec le soin d'un comédien, jouant et rejouant les scènes à l'avance, mettant au point ses mimiques et les effets de manche capables de faire oublier le vide sidéral de ses propositions. Rien d'autre ne l'intéressait, que son personnage et ses harangues hallucinées.

Le Banquier du Reich, Pierre Boisserie, Cyrille Ternon, vace la collaboration de Philippe Guillaume, couleurs de Céline Labriet, éditions Glénat, févriert 2020,t.1, 54 planches, ean : 9782344027004

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 15:26

Au sortir de la guerre de 39-45, le Peuple français avait réussi à imposer des institutions littéralement révolutionnaires qui mirent à mal le mode de production capitaliste. Les ouvriers plus particulièrement, avaient compris que le nerf de la guerre n'était pas l'argent, mais le Travail. Non seulement la maîtrise de l'outil de production, mais aussi celle de la production du salaire. Ils avaient compris que l'important n'était pas la répartition des richesses, mais la production de la valeur. La création du régime de sécurité sociale en fut la pleine illustration, tout comme l'invention de la Fonction Publique, relevant d'une conception du Bien Commun qui n'a cessé depuis de faire défaut à nos « penseurs ». Rappelons qu'en 1946, le régime général était géré par les travailleurs, et qu'en fait de gestion, ces travailleurs avaient réussi à mettre la main sur pas moins du tiers de la masse salariale ! Soit la création d'un outil d'ampleur macro-économique ! Capable de peser lourdement sur l'économie, dont on sait ce qu'elle fut au cours des Trente glorieuses, et grâce à cette pesée sociale : l'époque du plus grand enrichissement du pays. Une victoire portée essentiellement par la CGT à travers des luttes très dures, sinon souvent héroïques. Car non moins évidemment, dès 47 on devait assister aux attaques en règle de la bourgeoisie, souvent « socialiste », contre cette auto-organisation ouvrière. Imaginez un peu ce qu'il fallut de courage pour imposer le code du travail ! Pour imposer le contrat de travail à des bourgeois qui se refusaient à n'être que des employeurs, tenus par des principes, simples «contributeurs» à la production de la valeur économique. Imaginez le renversement cognitif rétrospectif que commandent aujourd'hui la récapitulation de ces actions souveraines, quand aux yeux de nos médias et de leur clique politique seules comptent les «richesses» prétendument créées par «les patrons» ! Imaginez cette époque, si lointaine désormais pour nous qui avons accepté que la qualification soit attachée au poste de travail et non à la personne qui l'occupe ! Imaginez deux secondes ce qui s'était levé soudain et nous avait collectivement enrichis, cette socialisation salariale de la valeur !

Dans les années 1980, sous l'égide des socialistes, s'est levée l'immense offensive néolibérale. Une offensive qui a porté sur la production de la valeur, justement. Tandis que les syndicats s'enferraient dans le tragique déplacement du terrain des luttes, à réclamer une meilleure répartition de la richesse (scruter les miettes), et non la revendication de la maîtrise du salariat. En prétendant combattre l'austérité, en faisant de ce combat le centre de leur pensée, ils n'ont cessé alors de nous enfermer dans l'impuissance politique. Avant Macron, ils ont emboîté son pas : regardez-le triompher à exiger la baisse des cotisations sociales, quand il faudrait au contraire les augmenter, refuser le système des complémentaires, de la CSG, du RSA. Car il ne faut jamais oublier que la cotisation est un élément du salaire. Or, qu'avons-nous obtenu ? De baisse des cotisations en baisse des cotisations, c'est au final le salaire qui a fini lui aussi par baisser. Entre 1960 et 1990, le salaire d'embauche a été divisé par deux ! Ce qui a permis de nous faire avaler la pilule du petit boulot plutôt que le chômage. Mais là encore, on a eu et la précarisation et le chômage ! Et la misère de masse en sus !

Il faut entendre Bernard Friot dresser les comptes et dévoiler le visage tristement imbécile de la Macronie, qui est la mise à mal de la cohérence de notre appareil productif -on l'a vu avec l'affaire des masques, des test, de tout le système sanitaire français réduit à rien. Macron, c'est la mise à mal de la finalité de cet appareil productif, qui a fait de la France le pays le plus désindustrialisé d'Europe, et donc le plus vulnérable, à l'orienter uniquement vers la production de dividendes. Car l'économie française n'est rien d'autre qu'une immense pompe à fric qui ne cesse de faire ruisseler l'argent des pauvres vers les riches. Alors quel est l'enjeu ? Bernard Friot en pointe un certain nombre -il ne saurait être exhaustif : une révolution n'est pas le fait des penseurs, mais d'un Peuple enfin debout. Produire tout d'abord, en faire l'expérience, en dehors des normes néolibérales. Conquérir ensuite ce droit de la personne, non celui du profit : c'est la personne qui doit être reconnue comme productrice de valeur, et en conséquence, il faut lier le salaire à la qualification de la personne, non à celle du poste qu'elle occupe. Et refonder la dynamique qui a conduit à l'invention de la Fonction Publique. Il faut en quelque sorte centrer la démocratie sur le travail. Sans doute créer des caisses de salaire pour que l'entreprise ne paie pas ses salariés, mais se contente d'y cotiser. Créer aussi des caisses d'investissement pour se débarrasser des crédits usuriers proposés par les banques. Car «Attendre ses ressources des aléas d'un marché qu'on ne maîtrise pas : (est accepter une) inutile violence».

Bernard Friot, Vaincre Macron, éd. La Dispute, collection Travail et salariat, novembre 2017, 130 pages, 10 euros, ean : 9782843032899.

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 11:03

Léo… Une histoire. Des histoires. Notre identité n’est-elle pas d’abord narrative ? Une fiction que chacun construit, déconstruit, reconstruit… Harold, un autre récit, celui d’un romancier célèbre qui imagine un casting pour écrire son prochain roman : «cherche héroïne romantique». Des contes, des romans, le dit d’une civilisation en peine de recommencements. Léo donc, et Angélique, qu’il aime bien. Léo, sa vie tranquille d’enquêteur à la SNCF. Et puis sa vie intense, nocturne. Photographe amateur. Saisir l’instant. De quoi ? De quelle éternité qui serait la moitié de l’art ? Il habitait Paris, rue de Turenne, se sentait bien avec Angélique, intriguait, par sa personnalité atonique, le narrateur. Et puis il y avait ses photos. Le narrateur fit tout pour que Léo soit «reconnu». Le fit entrer dans une agence. Lui présenta Gaëlle. Le coup de foudre. Sans tonnerre. Simple comme une évidence : ils étaient l’un à l’autre. Léo devint professionnel. Il arpentait Paris, le monde à présent. Jusqu’à son hémiplégie faciale. L’œil gauche ne parvenant plus à fixer l’objectif. La bouche cessant d’émettre le moindre son. Alors le narrateur l’a recueilli. Léo s’est mis à vivre sur son canapé. Confiné. A ne rien faire d’autre que de regarder toute la journée et toute la nuit les séries télévisées. Le narrateur, lui, se rappelle qu’il était celui par lequel il voulait que le bonheur arrive. Un messager. Un peu comme ce personnage du facteur dans le film de Pasolini. Mais le messager de quoi ? C’est quoi une histoire d’amour ? A partir de quand devient-elle réellement une histoire d’amour ? « Les lieux n’existent plus », affirme le roman. Ne restent que des images sans images : l’absence, au fondement, peut-être, de toute image. D’où cette construction rhapsodique du roman, qui se relance sans cesse de lui-même par des artifices de mémoire, et ce paysage discontinu qu’offrent les séries télévisées. Une mise en abîme. Qui ne suspend pas le récit pour autant, mais le désarticule. Léo n’est qu’un personnage. Non une personne. Si intrigante pourtant. Comme l’est la langue, qui ne cesse d’intriguer la vie, de tramer, de manigancer, de corrompre ses aboutissements.

Un jour Léo disparaît. S’il y a gagné en réalité, celle-ci nous a échappé. Avant de réapparaître comme par enchantement, sans rien illustrer de sa disparition. Révélé comme une image analogique dans son bain amniotique.

Il y a quelque chose d’impossible dans la saisie du monde. Or l’amour n’est rien d’autre que cette saisie. «Une invraisemblance tout à fait normale», affirmait Luhmann. L’amour, en définitive, serait cette image préalablement rêvée –dont nous ne saurons rien-, avec laquelle on tente, désespérément, d’entrer en contact. Sans doute sommes-nous là, pour le coup, plus proche de la Vision Tragique du monde d’un Pascal qu’on ne l’aurait cru : c’est dans la solitude égologique que se forme le projet d’ouverture à l’autre. Parce que la question de l’amour s’est dangereusement rapprochée de la question de l’être. La plus belle histoire d’amour, pourtant, est celle qui me fait placer ma nature hors de moi…

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, Tonino Benacquista, Gallimard, NRF, février 2020, 214 pages, 19 euros, ean 9782072876073.

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10 mai 2020 7 10 /05 /mai /2020 16:24

La Dordogne et ses 600 figures pariétales. Nelson Tumelo, un archéologue de réputation mondiale, Zoulou par sa mère, Sotho par son père, y débarque pour participer à un important congrès. A peine a-t-il posé le pied sur le sol français, qu'il se rappelle sa scolarité puis ses études, accomplies en France. Sa conférence portera sur les Magdaléniens qui peuplaient cette région, entre -16 000 et -10 000. Une culture qui culminera à Lascaux. Nelson en dresse le portrait admiratif. Des hommes qui savaient prendre soin des leurs. Comparés à eux, sur ce plan là, nous ne sommes que des débutants. Nelson évoque cette science qui l'a tant passionnée, mais qui jusqu'au XXème siècle, aura été dominée par des blancs. Il invoque Breuil et sa chaire au Collège de France. Breuil imbibé d'idéologie coloniale, hiérarchisant les «races». Une réflexion émaillée de ses souvenirs du ghetto de Soweto, des émeutes, des répressions féroces qui leur succédaient. Mêlant sa réflexion à ses méditations sur la disparition de Néandertal. Néandertal l'Européen, quand Sapiens était l'Africain. A front renversé, les anthropologues du XIXème louaient Sapiens en qui ils voulaient voir leur ancêtre cultivé, enfermant Néandertal dans le paradigme colonial du primitif. Nelson fait alors scandale quand, dans le musée reconstituant la longue histoire de l'humanité, il exige que Sapiens soit représenté en «noir». Un ami le rejoint, Peter, curieux personnage dont on comprend au fond vite qu'il n'est là que pour servir l'axe paradigmatique de la fiction : son immense culture, sa dévotion devant la littérature française, Le Clézio, Duras et toute la haute culture, avec Schönberg par exemple, Fanon, Césaire, Diop... Engagée. A tout prendre... A travers lui, c'est tout un héritage cultivé que l'auteur entend faire remonter. D'autres personnages surgissent pour enrichir l'intrigue. Mais Nelson reste, avec Peter et Magda, le pivot d'un récit qui n'a pour seul but semble-t-il, que de convoquer ce long recouvrement de notre conscience historique, des années 1980 à nos jours. A Bergerac. Devenue une sorte de berceau symbolique d'une nouvelle humanité où se seraient entrecroisées les mémoires de cette histoire mondiale récente : le Sida et les années Thatcher, l'apartheid et la colonisation, la Pologne et le nazisme, jusqu'aux banlieues en feu. Mais avec pour horizon d'attente, le meurtre d'une femme juive. Magda.

Débutants, Catherine Blondeau, éditions Mémoire d'encrier, novembre 2019, 556 pages, 25 euros, ean : 9782-897126483.

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9 mai 2020 6 09 /05 /mai /2020 16:06

C'est surtout de l'inégalité patrimoniale dont il est question ici. Une inégalité peu étudiée, alors que 10% des terriens possèdent 70% du patrimoine mondial, les 50% les plus pauvres n'en possédant que... 2% ! Or ce patrimoine est désormais central dans la construction du statut social des individus, à l'heure où se paupérise la société salariale. Des transferts générationnels aux appuis familiaux, dans le contexte de domination sociale qui est le nôtre, on le sait : disposer de solidarités familiales est crucial. C'est en effet à la famille qu'incombe l'essentiel du soutien financier des entrants, comme des sortants de la vie salariale, que ce soit pour l'entrée dans la vie active, la retraite où les périodes de chômage. Sans parler de l'investissement familial pour les études, de plus en plus lourd. On assiste ainsi à la remontée du poids des héritages dans l'économie, à une époque où le rendement du Capital est plus élevé que le rendement du travail. L'héritage est même devenu central dans la dynamique des sociétés capitalistes contemporaines, une sorte de retour aux lois saliques !

Or, les écarts de richesse entre les hommes et les femmes n'ont cessé de croître en France, d'année en année. Au cœur de ce dispositif : la famille, où des mécanismes souterrains empêchent les femmes d'accumuler des biens ou les privent de la partie la plus structurante de l'héritage pour ne leur laisser que celle des compensations. L'étude a porté sur le dépouillement massif d'actes notariés, où se formalisent les arrangements familiaux. Nos auteurs y ont découvert que ces comptabilités intégraient des normes genrées, jamais explicitement exprimées, qui favorisaient les hommes.

Mais l'intérêt de cette étude va bien au-delà. Elle nous force à nous interroger sur les approches sociologiques de Durkheim à Bourdieu, qui fondaient principlament l'étude de la famille sur les liens qu'elle abritait, non ses biens. L'intimité familiale excluait par exemple le rapport marchand de la famille à elle-même. L'héritage était ainsi d'abord perçu comme culturel avant que d'être économique. Mais la famille de Durkheim ou de Bourdieu n'existe plus aujourd'hui. Elle est devenue une institution économique qui contrôle les richesses, les produit et les évalue. Le salariat nous avait donné l'illusion qu'elle était hors jeu économique. Les années 2000 auront finalement battu en brèche le grand récit familial construit par les sociologues des siècles passés. Voire les approches économiques des penseurs d'aujourd'hui : le Capital de Piketty par exemple, ne s'intéressait qu'aux ménages, non à ce qui se passe à l'intérieur du ménage. Or, en France, au bas de l'échelle sociale, les sans-dents ont un visage : celui d'une femme !

Le Genre du capital, comment la famille reproduit les inégalités, Céline Bessière, Sibylle Gollac, La Découverte, collection l'envers des faits, décembre 2019, 326 pages, 21 euros, ean : 9782348044380.

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