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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 10:05

L.A., 1936. Maximus a 15 ans et rencontre Gary Grant. Métis d’ascendance amérindienne, chinoise, africaine, il veut faire du cinéma. Il est beau, on l’engage. On l’enferme d’abord dans des rôles ethniques. Il jouera les indiens, les noirs, les hindous, les chinois… Et jamais son nom ne figurera sur les génériques des films. Black out. Il faut lire la préface de Raoul Peck à son sujet, particulièrement documentée. «Les indiens, c’était nous», écrit ce dernier, soit les trois quart de l’humanité. A contrario, la trajectoire de Maximus éclaire aux yeux de Peck la force du cinéma américain, capable de neutraliser la réalité pour lui substituer le rêve. Et le rêve ça fonctionne. Durablement. Longtemps, jusqu’à ce que la seule existence des africains, des arabes, des asiatiques, un beau jour, finit par anéantir ce rêve. Notre époque. Encore que... «Hollywood est une fiction»… Ce sont les premiers mots de ce superbe roman graphique. Maximus Wyld, ainsi que Hollywood le rebaptisa, a joué dans Vertigo, Sunset Boulevard, le Faucon Maltais, Shangaï Gesture… Les plus grands l’ont fait tourner, reconnaissant son talent tout en l’empêchant d’accéder à la gloire. C’est sa biographie que raconte ce roman. Et bien plus : c’est toute l’histoire du cinéma américain qui nous est décrite, sous l’angle de la ségrégation et de ses retournements spectaculaires : les indiens furent des sages dans la filmographie américaine, jusqu’à la crise de 29, où ils devinrent des barbares. L’Amérique avait besoin d’ennemis intérieurs, et de se débarrasser de sa culpabilité à l’égard des natives. Quant à faire jouer des noirs, elle en resta loin, longtemps. Qu’on se rappelle La Case de l’oncle Tom, interprété en 1903 par un acteur blanc repeint de noir… Le cinéma pourtant s’ouvrait largement aux minorités à la même période, malgré et contre Hollywood : en 1905 la communauté noire inaugura sa première salle de cinéma, à Chicago. Dès 1905, des «race movies» furent tournés, faits par et pour les noirs américains. Par centaines même. Tandis que le cinéma «blanc», pour rassurer son public, embauchait des métis à la peau… pas trop foncée… Maximus donc… Qui toute sa vie ne fut guère dupe, fomentant ses complots que l’on peut juger dérisoires aujourd’hui, mais qui avec le recul devait à l’époque offrir au public des natives une incroyable revanche, en faisant passer en contrebande des synopsis tout le langage de la conscience indienne par exemple dans ses pas de danses "ethniques" qu’il rajoutait aux comédies musicales où on lui demandait de danser. Des signes, une grammaire gestuelle invisible au public "blanc", toute une chorégraphie, une stylistique des révoltes amérindiennes, noires. Un langage corporel qui est passé dans le cinéma américain et dont on découvre aujourd'hui la richesse ! Nombre de bobines furent tout de même expurgées de sa présence. Voire détruites. Il reste tout de même de quoi étudier cette écriture. En 1986, Rita Hayworth, qui l’aima, l'évoquait souvent. Non pas comme un acteur de talent quelconque : «il était les américains», affirmait-elle. Au fond ce que l'Amérique avait de meilleur à offrir !

 

Black out, Loo Hui Phang, Hugues Micol, Futuropolis, août 2020, 198 pages, 28 euros, ean : 9782754828048.

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 13:52

Lorsque Pankaj Mishra commence la rédaction de son essai, en 2014, des suprématistes hindous accèdent au pouvoir. Lorsqu’il achève cette rédaction en 2016, la Grande-Bretagne sort de l’UE. Partout dans le monde, l’extrême droite a relevé la tête. Partout le monde est secoué par des insurrections populaires. La colère des populations, Pankaj Mishra la voit bien. Mais il n’en comprend pas la nature. A ses yeux, ces soulèvements ont pris pour horizon l’attente dangereuse d’un «messie». Et l’auteur de convoquer le D’Annunzio de septembre 1919, devenu le Duce de «l’état libre de Fiume», pour nous en convaincre. Le poète rêvait alors de rendre par la violence sa grandeur à l’Italie, inaugurant le siècle de la politique spectacle à grands renforts de gestes théâtraux. D’Annunzio et son carnaval adolescent s’imaginait pouvoir devenir le chef de file d’un soulèvement international, quand il ne fut que le prophète opportuniste de désaxés… Est-ce bien cependant ce que l’on doit redouter ? Quel mépris finalement, pour ces soulèvements qui tous pointent pourtant l’horizon dont Pankaj Mishra ne cesse de dénoncer la clôture. Alors D’Annunzio ? Tocqueville plutôt, mais non celui, policé, que l’on prend toujours en exemple, non, le Tocqueville de l’Algérie plutôt, qu’il nous faudrait redouter tant sont incarnées les habitudes de nos «élites», celui qui appelait à une «grande aventure de domination et de subjugation». Coloniale à l’époque, des populations autochtones désormais. Ou le Général Boulanger et son formidable mépris des masses. Nous vivons les temps de la troisième guerre mondiale, affirme Pankaj Mishra. A ses yeux, celle de la «guerre civile»… Vraiment ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une lutte des peuples contre leurs états ? D’une défiance dont il serait bon de tenter de comprendre les raisons ? Une «guerre»… Accordons-la lui, mais alors non seulement contre des peuples qui n’ont jamais été souverains, mais contre la démocratie elle-même, qui gêne tant le néolibéralisme… Pankaj Mishra, lui, prétend que le danger est ailleurs, qu’une partie de la jeunesse européenne serait séduite par les thèses de Daech (l’effet D’Annunzio)… Vraiment ? Nous pensons au contraire que la jeunesse s’est mobilisée contre Daech et s’est levée enfin, mais pour soutenir d’autres causes. La réflexion de Pankaj Mishra est troublante : d’un côté, il affirme que l’économie de marché ne fait pas bon ménage avec les Droits de l’Homme et de l’autre, il ne voit pas que c’est au nom de ces Droits que les populations se lèvent… D’un côté il affirme que la mondialisation, c’est d’abord la circulation «effrénée» de capitaux errants, et de l’autre, il ne sait tirer aucune conclusion de cette circulation «effrénée». La crise que nous traversons, Pankaj Mishra voit bien qu’elle est universelle. Que tous les peuples de la terre, désormais et selon l’expression de Hannah Arendt, ont découvert qu’ils avaient «un présent commun». La pandémie du coronavirus est là pour nous le rappeler plus que jamais ! Mais à ses yeux, la faute en incombe d’abord à cet individualisme selfie qui a tant bouleversé la donne au niveau des mentalités… Si l’explication n’est pas totalement fautive, elle est du moins terriblement fragmentaire. D’autant qu’elle le conduit à condamner ces soulèvements populaires, porteurs du plus grand danger selon lui : celui du chaos, fasciste ou anarchiste… Plus étrange encore, c’est à ses yeux l’ambition égalitaire, telle qu’a été énoncée au siècle des Lumières, qui serait coupable de nous avoir jeté dans le désordre que nous traversons. Cette guerre, qu’il ne cesse abusivement de nommer ainsi, n’aurait alors d’autre issue que de se convertir en guerre de tous contre tous, dans un monde où n’existerait plus ni état, ni société. Accordons-lui que les populations ne font que difficilement société. Mais les états ? Ne voit-il pas qu’ils n’ont jamais été aussi présents ? Ou ne le voit-il que pour mieux l’ignorer, satisfait d’apporter la réponse qui trottine dans les milieux intellectuels depuis des décades : la faute en est au ressentiment, devenu le moteur d’une société grippée… Quelle abstraction, quand la réalité s’affirme chaque jour et plus dure et plus concrètement désespérante…

Le néolibéralisme, c’est une histoire de carnage, d’hystérie, de désespoir. C’est l’histoire d’un monde où l’immense majorité des êtres humains vit dans la peur. Sinon l’épouvante, comme celle des migrants, qui sont l’autre versant de la volatilité des capitaux. C’est l’histoire d’un monde où l’insécurité n’a cessé de s’élargir et de s’étendre. Mais pour Pankaj Mishra, c’est «l’exposition» au discours libéral de liberté qui serait la cause de tous nos malheurs… Une exposition qui aurait conduit tout droit à ce ressentiment dont il fait la thèse de son essai. Ah, si l’on avait pu apprendre aux gens que la liberté n’était pas un bien enviable… C’est qu’au fond, Pankaj Mishra pense à travers de vieilles catégories. Croisant méthodologiquement les approches, les objets, de la philo à la socio en passant par l’histoire et les sciences politiques,  voire l’étude littéraire, ce qu’il rassemble est certes un corpus titanesque, mais effarant et qui souffre d’une incompréhension majeure : Pankaj Mishra réfléchit à l’intérieur du modèle westphalien le monde et les rapports entre les parties de ce monde.

A ses yeux, les états demeurent la clef de voûte de l’équilibre mondial, bien qu’il reconnaisse combien ils ont été bousculés, ne serait-ce que par la question terroriste, qui a chamboulé profondément le rapport entre l’intérieur et l’étranger, liant les mains de ces états, incapables d’apporter une réponse cohérente à cette catastrophe. De même la question climatique, ou sanitaire, voire sociale, qui ne cessent de voir sur la scène internationale de nouveaux acteurs surgir et dont le poids est tout, sauf négligeable. Pankaj Mishra pense ainsi le monde binairement, en monde libre et monde non libre, sans un seul instant imaginer que ce fameux monde libre ne l’est pas en réalité, la démocratie n’ayant jamais pu s’ancrer sur son sol. Amusant, même, de voir Pankaj Mishra nous rappeler 1789 pour oublier son vrai échec : l’arrêt de la Révolution. Ce qu’il ne voit pas, il le cite pourtant, à travers l’ouvrage d’Allan Bloom (1989), affirmant à juste titre que le fascisme était l’avenir naturel du marché néolibéral. Pankaj Mishra ne peut le comprendre, lui qui ne peut comprendre comment les sociétés se réagencent. Lui qui refuse de voir dans la société civile autre chose qu’un acteur de troubles. Lui, convaincu que notre chaos est l’héritage du nihilisme et que ce chaos s’inscrit tout entier dans les actions des tueurs idéalistes, chrétiens ou islamistes… Rien d’étonnant alors qu’il fonde son espérance sur la nécessité de re-questionner les fondements théologiques du pouvoir, pour se détacher de la tyrannie du «moi» et rejeter le seul vrai danger à ses yeux : «l’idéologie anarchiste»…

Pourquoi le lire alors ? Sans doute parce qu’à son insu, toutes ses intuitions sont bonnes ! A commencer par sa vision, non aboutie, du néolibéralisme, dont la tourmente est notre apocalypse.

 

Mishra Pankaj, L’Âge de la colère, une histoire du temps présent, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Zulma, avril 2019, 460 pages, 22.50 euros, ean : 9782843048425.

Images :

La Révolte des parapluies, Hong-Kong, photo AFP.

Moun et son parapluie arc-en-ciel, arrêtée le 12 décembre 2020, suspectée de "déclencher" les émeutes en brandissant son parapluie au pays de Ubu Roi... photo Ouest France.

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 11:13

Tout se passe, lexicalement, comme si la fatigue avait toujours été au cœur de la vie humaine, sinon son point d’ancrage… Un seuil, une limite, une frontière que l’on peut explorer sur ses deux côtés, provoquée ou personnelle. Une histoire peu étudiée, affirme Vigarello. Une histoire romancée surtout, dont l’écriture aura évolué au cours du temps humain, l‘objet de cette enquête. Au Moyen Âge, la fatigue est centrale : c’est celle du chevalier contraint à l’affronter, pour la dépasser : elle est sa rédemption, qui mesure son héroïsme sous les traits de l’endurance. Plus généralement, dans l’univers médiéval, les corps sont effondrés ou courbés. C’est que l’homme du Moyen Âge chemine beaucoup, et durement. La pharmacopée vient du reste à son aide, lui enseignant l’art de tenir sur ses pieds, autant que de tenir à ses pieds, alors le lieu le plus important du corps humain. D’où l’attention à la sueur, aux fluides : c’est que la fatigue dessèche. Infligée comme souffrance au voyageur, elle se déploie d’étendue en étendue, poussant les hommes à inventer de nouvelles mesures de l’espace et de la durée. La Renaissance graduera par la suite les états physiques en prenant pour étalon cette fatigue du Moyen Âge. Naitra alors le concept d’épuisement. Physique d’abord : il ne deviendra moral que plus tard. Et cette fatigue physique reste l’ordre de la sanction : au-delà, il n’y a rien qui tienne. Mais à la Renaissance la ville s’empare à son tour de la fatigue pour en inscrire une forme nouvelle, celle de l’agitation urbaine qui épuise tant l’esprit. Descartes sera le premier à la thématiser, cette fatigue de l’esprit. La cour l’intègrera, pour la faire passer du physique au moral. Une affliction, liée d’abord à la station debout : c’est qu’on reste longtemps debout devant les grands de ce monde. Aux mondains s’attachera désormais la lassitude. Celle de l’homme de robe, de cabinet, de pensée. A l’Âge Classique, la fatigue se propage comme un poids sur les épaules des élites, que ces dernières commencent de porter avec langueur. Fatigue de distinction, aurait dit Bourdieu… Avant que la classe ouvrière ne la reprenne à son compte au XIXème pour en vivre le harassement, qui conduit à l’épuisement physique et à la mort prématurée. Là, de nouveau, un mode de calcul l’accompagne. Rappelez-vous l’enquête Villermé : il s’agit de savoir jusqu’où exploiter l’ouvrier. De Villermé à Marx, cette fatigue est l’objet de savants calculs. Le spectre du chiffre la hante. Le travail est devenu la norme, et une mécanique usante. Enfin vint l’ère du computer. La fatigue est là, toujours, escortant nos inventions, sourde désormais, insaisissable. Elle est partout aujourd'hui, fatigue morale, cognitive, physique, psychologique. Elle a envahi toutes les sphères de la vie humaine. Et tous les secteurs de la vie en société : la voici politique du coup. Avec le burn out en particulier, figure de l’épuisement contemporain, qui concerne chacun au plus profond de son identité, dans un monde qui aurait aimé lisser et écraser ces identités. Le burn out, figure contemporaine de l’estime de soi anéantie dans un monde qui ne goûte rien tant que cet anéantissement de l'humain...

Georges Vigarello, Histoire de la fatigue du Moyen Âge à nos jours, éditions du seuil, coll. L’Univers historique, septembre 2020, 476 pages, 25 euros, ean : 9782021291919.

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 13:42

Ogui. Grogui. Mais conscient dans un corps qui ne répond plus. Appareillé. Peu à peu, il se souvient. De la voiture. Sa voiture. De la femme qui était à côté de lui. Sa femme. Du mur contre lequel la voiture s'est fracassée. Autour de lui s'affaire la médecine d'urgence. Il entend. Comprend. S'il veut survivre, sa volonté devra l'emporter. Alors il cherche, en lui, des raisons de survivre. Se rappelle tout d'abord le suicide de sa mère. Une mort qui l'avait fait sortir de l'enfance. Pour épouser cette vie finalement sobre qui était devenue la sienne. Ou bien son père père cancéreux. Et puis cette vie modeste avec sa femme. Morte désormais, tuée dans l'accident de voiture. Cette femme qui remettait cent fois sur le métier, et avec laquelle il avait fini par ne plus aimer vivre au fond. Il se rappelle ses études, sa longue marche pour tenter d'occuper une place au sein de l'université, la maison qu'ils avaient achetée avec son jardin broussailleux, sa thèse. Ogui a la mâchoire brisée. Il ne peut plus parler. Il voit les gens s'affairer autour de lui. Prendre peur à sa vue. Mais il survit. Des mois d'hôpital. Sans maîtrise sur son corps. Mais il peut encore se remémorer sa vie avec sa femme. Ogui était géographe. Décrire le monde était moins sa passion que celle de savoir à quelle échelle il fallait le représenter. La sienne à présent. Minuscule. Rabougrie. Assaillie par sa belle-mère, qui a décidé de le prendre en charge. Et achevé l'oeuvre de sa fille : ce jardin, dans lequel elle creuse un trou immense. Il se rappelle sa rencontre avec ses beaux-parents. Combien il s'était senti étranger à cette famille dans laquelle il entrait pourtant. Rien d'extraordinaire. Lui, la quarantaine, l'âge de l'apaisement. Ou de la prise de conscience qu'on a déjà raté sa vie. Ogui se rappelle le jardin de leur maison. Vétuste. Sa femme avait fini par y vivre, par en vivre. Elle avait fini par se détourner de lui pour ne vivre que de ce jardin auquel elle prodiguait tous ses soins. Il n'y avait plus eu que ce jardin entre le monde et eux. Un continent caché où sa femme passait toute sa vie, ses journées, ses nuits. Seul son jardin... Qu'il lui faudrait traverser à présent. Fuir. Dépossédé de tout sur son lit d'infirme, avec sa belle-mère à ses côtés, qui s'est emparée de sa vie, de ses amis, de sa survie. Lui, incapable de parler, livré tout entier à cette femme que tout le monde prend pour une sainte dévouée à son gendre. Reclus. Séquestré. Loin du monde, dont le jardin le sépare. Jardin qu'il faudrait traverser pour survivre. La narration est implacable. Imparable. Eblouissante de sobriété et de sérénité. Elle avance calmement pour s'enfoncer phrase après phrase dans l'horreur d'un conte qui engloutit tout vain espoir.

Hye-Young Pyun, Le Jardin, traduit du coréen par Lim Yeong-Heen, en collaboration avec Lucie Modde, Rivages / Noir, septembre 2019, 156 pages, 19 euros, ean : 9782743648725.

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 11:33
 
 
Notre sort dépend maintenant du degré de colère que nous pourrons atteindre, peut-on encore dire aujourd'hui, en paraphrasant l'invective de L. Kramer, le 14 mars 1983, (repris dans New-York Native), lors d’une réunion d’Act Up N.Y.
La figure de la colère fut forte chez Act Up. Elle structura le mouvement,  comme rite constitutif d’un groupe en marche vers son identité. On se rappelle l’équation : SILENCE = MORT, COLERE = ACTION, ACTION = VIE. Il n’est que de relire le livre de Didier Lestrade - ACT UP : Une histoire - pour comprendre à quel point Act Up ouvrit, dans le champ des luttes sociales, des modalités novatrices qui, dans une large mesure, ont bouleversé et le militantisme ronronnant des années marxisantes, et la contestation publique d’une France endormie sur d’innombrables défaites. L’intelligence d’Act Up, entre autres, aura ainsi été de n’en pas s’en tenir à la seule lutte minoritaire : Act Up s'est emparé du Sida comme d’un révélateur de l’état de la société française. De l’histoire sociale du sida à l’histoire politique de cette société, c’est tout ce mouvement sur lequel il faudrait peut-être aujourd’hui revenir pour comprendre où nous en sommes, politiquement par exemple, et pour nous convoquer les uns les autres à reprendre leur colère là où ils l'avaient laissée, parvenant à contraindre l'état français à agir.
On n'en finirait pas, aujourd'hui, d'énumérer les vagues de colère qui déferlent à juste raison sur la France, de la paupérisation de tout un Peuple pris en otage du monde de la Finance, à la brutalité du traitement policier dont peuvent être victimes désormais tous les français.
La colère s'est installée en France. Un pays qui nous questionne sur le prix à payer pour être entendu par les pouvoirs politiques, quand les Lois de la République se font de plus en plus anti-républicaines !
Il nous revient à présent de poser le problème de l’urgence politique et sociale, à une époque où nous ne pouvons plus nous contenter de replâtrer l'univers mensonger du discours politico-médiatique dominant.
Il nous revient de la faire maintenant : dans deux ans, il sera sans doute trop tard.

ACT UP : Une histoire, Didier Lestrade, Denoël, coll. Impact, janv. 2000, 446p., 22 euros, ISBN : 9782207248836

Les Combattants du sida, de Christophe Martet, Flammarion (6 mai 1993), 250 pages, 16 euros, EAN : 978-2080668998

 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 15:32

Irascibles, nos vieux fourneaux, surtout par les temps de privation des libertés qui courent... «Je pisse à la vitesse que je veux, c'est ma dernière liberté» ... Peut-être bien la nôtre demain... De rage, ils ont activé l'opération Geneviève. Celle de Marseille : Geneviève Legay, mollestée par d'évidés CRS du ciboulot (pléonasme). Leur organisation, «Ni yeux ni maîtres» sévit donc et réussit à viander 27 flics parigots. De retour du réjouissant décompte, une missive les attend : Mimile leur a donné rendez-vous en Guyane ! A l'aéroport, problème : Pierre est fiché «S», comme activiste d'ultra-gauche. Vieux, mais pas cacochyme... L'embrouille dure un temps, de guerre lasse on l'imagine moribond et peu nuisible donc. Il passe. Cayenne. Nos vieux poursuivent le voyage en pirogue jusqu'à Apatou. Ils sont théoriquement là pour une représentation de théâtre pour les écoles du coin. Une pièce d'anthologie, à suivre de bout en bout, contre l'accumulation des richesses comme système économique, qui empêche la circulation des vraies richesses. Un sommet d'érudition, mine de rien ! Pierrot retrouve une connaissance. Une femme bien sûr. Des siècles plus tôt jamais courtisée, et à laquelle il n'avait prêtait aucune attention. Le con ! On ne vous dira rien de Blandine, débarquée en Guyane dans les années 70... Sinon que forcément la vraie raison d'être de l'opus, c'est l'or de la Guyane. Et ce projet grandiosement criminel de la bande à Macron autour de la Montagne d'Or : extraire 80 tonnes d'or en 12 ans... Piller plutôt qu'extraire, les richesses de la Guyane sans aucune contrepartie pour les populations autochtones. Leçon d'écologie au passage : il faut 150 tonnes de cyanure pour produire 1 tonne d'or. Imaginez le coût environnemental pour la région... Et on vous passe la pollution au mercure qui finit d'achever ce paradis. On le voit, nos vieux nous amusent, sans rien renier des combats que nous devons tous mener.

 

L'oreille bouchée, Les vieux fourneaux, volume 6, Lupano, Cauuet, Maffre, éditions Dargaud, novembre 2020, ean : 9782505083368.

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17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 12:27

17 novembre 2018 : dans tout le pays surgissait une image magnifique, inespérée, inouïe : celle des Gilets Jaunes. Le gouvernement français leur livra aussitôt sa sale guerre. Une guerre d'images dès les premiers jours. Mais les Gilets Jaunes, bardés de simples Gilets de sécurité routière faits pour «être vu», le comprirent vite et s'armèrent de leurs portables pour contrer l'incroyable : la classe politico-médiatique entreprenait de cacher aux yeux du monde entier leur formidable insurrection.

17 novembre 2020 : le gouvernement français pense avoir gagné cette guerre en déposant un projet de Loi interdisant de filmer ou de photographier la police dans ses basses œuvres. Il n'y aura plus d'images, sinon les pires des pires époques de répression populaire. Seules les images «officielles» rendront compte des mensonges d'état, des images de dictature désormais donc, il n'y a pas d'autre mot possible.

Dans cet ouvrage qu'il faut lire de la première à la dernière ligne, passe toute l'intelligence d'un Peuple enfin retrouvé, tel que conforme aux valeurs de la République française. D'un Peuple qui fait la grandeur de notre Histoire. Or, curieusement, l'ouvrage est peu documenté en images de terreur policière. Frédéric Hermann a préféré saisir autre chose : ces instants de dignité, de liberté, de fraternité qui seuls ouvrent de vrais horizons à une nation. Il montre ce que les médias, littéralement, n'ont pas voulu voir. Il montre des instants partagés, des instants construits, ensemble, il montre le Bien commun réinventé sur le rond-point de Roye-Lure. Les images qu'il nous offre sont pleines de cette fraternité dont on voudrait nous priver. Des images de courage, de ténacité, de liberté. Elles témoignent d'une intelligence collective incroyable, face au déluge d'ignominie et de feu des pouvoirs en place, face à leurs répression héritée à la fois des dispositifs de propagande nazis et des techniques de la guerre de 14-18 : les gaz à profusion pour noyer les manifestants avant de les «marmiter» aux grenades de désencerclement. Ce qui frappe ici, c'est la beauté de ce mouvement, dont le deuil n'ouvrirait qu'au plus sordide devenir !

Frédéric Hermann, Gilets Jaunes, une lutte citoyenne, préface de Noël Barbe, éditions Cabédita, coll, archives vivantes, 15 février 2020, 160 pages, ean : 9782882958808.

 

Le rond-point de Lure-Roye, entretien avec Sandrine Ferry:

http://www.joel-jegouzo.com/2019/05/la-commune-des-ronds-points-le-rond-point-de-lure-roye-70.html

 

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 16:24

L'effondrement du monde : la sixième, ou la septième, la dernière extinction de masse en tout cas. Les animaux meurent. Tous. La civilisation des mangeurs de viande prend fin. Une fin à laquelle elle ne s'attendait pas : là-bas, loin, on ne sait trop où, quelque chose se fomente : au fur et à mesure que les animaux disparaissent, les êtres humains se métamorphosent. La gente masculine surtout, peut-être la plus «coupable». Les êtres humains se changent donc en animaux. L'anthropocène dépassée. Submergée. A quoi nous raccrocher dès lors ? A Isis et Dinah. Sa chatte. Qui la cloue au réel. Sans un mot. Consciente pourtant : les humains n'ont pas le monopole de la conscience, nous rappelle sans cesse les épisodes de ce roman. A décrire parfaitement -encore que le mot ne soit pas exact-, à révéler ce que sous l'humain, la conscience animale éveille.

Au tout début, le monde est saturé d'une fièvre migratoire qui n'est pas de celle que les états redoutaient : ce sont les animaux sauvages qui migrent vers les villes. Et tandis que les dernières espèces tentent de rejoindre les villes au lieu de mourir dans la nature, tigres, tamanoirs, un phénomène de métamorphose les voit ressurgir. Isis s'interroge. Observe Dinah. Qu'elle voit, sent, comprend sans parvenir jamais à la domestiquer. Petit à petit, les animaux occupent tout l'espace de la fiction. La France est devenue un pays du tiers monde avec son état policier qui tue tout ce qui s'oppose à lui. Mais cela ne sert à rien. Ses dirigeants parlent de pandémie, cache la grande transformation qui affecte sa triste cause, en vain. On met en place un protocole pour éviter d'abattre les humains changés en bête. En vain : la vie continuera sans nous. Sans explication non plus : la physique d'Einstein est dead. Le savoir humain ne sert plus à rien. Il est trop tard. Trop tard pour comprendre qu'on ne change pas la biodiversité sans changer son rapport aux animaux. Trop tard pour retrouver la vérité du contact charnel. Publié à l'heure des Lois liberticides acheminées par la Covid-19, à l'heure où tout contact entre humain se voit prohibé, cette remarque ne manque pas de sel... Que faire ? Se comporter comme des oiseaux nous dit l'auteur, devenir chiot, mésange, saumon, être dans le monde plutôt que croire qu'on le surplombe...

 

Camille Brunel, Les Métamorphoses, Alma éditeur, mai 2020, 204 pages, 17 euros, ean : 9782362794896.

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10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 16:46

«Rien n'est plus mince que le souvenir de la volupté », notait Cees Nooteboom dans son recueil l'Histoire suivante. Endormi à Amsterdam, son héros se réveillait à Lisbonne, avec le sentiment d'être mort. Rassurez-vous : «Le lieu naturel du chagrin, ce sont les lignes du visage, pas la mémoire», aussi Nooteboom nous épargnait-il ce roman grave qu’un autre, sur le même thème, aurait écrit. Au loin se dressait la tour de Belém : Portugal, dernier rivage du dernier monde, qui n’en finit pas de se clore sur lui-même. Des rives montaient le grognement des chiens. Et puis le bruit des pages qu’on tourne. De Venise, nul rugissement. Nous sommes là encore aux confins de l'Europe, vagabonds, endormis comme dans une gare nocturne. Venise, cette «concrétion du néant», selon sa belle formule, aux eaux huileuses et aveugles. C'est là encore l'odeur de mort de la culture européenne que Cees Nootebomm halène. Venise des védutistes, celle des cours cachées, des eaux usées et domestiques. La sérénissime que des hommes ont construits sur les marécages de la plaine du Pô, une beauté si peu humaine, avant de l'asseoir sur leurs genoux, bien qu'elle n'ait cessé de signer la permanence de nos défaites. Cees Nooteboom observe ses ombres, ses ténèbres, ses brumes où les passants errent comme des spectres. Lui-même peut-être d'un autre monde déjà. Du reste, je le croyais mort à vrai dire, avant de tomber sur cet ouvrage. Mais vivant décidément dans un autre monde, de culture et de passions élégantes, poursuivant une conversation entamée il y a fort longtemps, de celles qui retiennent les hommes au chevet les uns des autres. Conversation... Non un essai ni un récit : Cees Nooteboom n'est pas un écrivain à projet, il s'aventure dans l'écriture, comme il le fait ici et comme toujours, comme il s'aventure dans les ruelles de Venise pour s'y perdre -où toujours il faut se perdre-, nous laissant éternellement songeurs parmi le bruit des oiseaux et le clapotis des rames. De Canaletto à Pound, Nooteboom nous fait toutefois traverser mine de rien toute la culture européenne. Ultimement. Car Venise est l'ultime : Proust, Rilke, Goethe, Montaigne... Ils y ont tous séjourné, à la recherche d'un temps qui n'est jamais parvenu à éclore. Venise... «Comme si le monde avait fait un rêve impossible», s'enfonçant aujourd'hui sous les eaux, « comme si la terre ne pouvait supporter si grande merveille». Ici Pétrarque, là Boccace. Arpentant tous deux le quai des Esclavons. L'hôtel de Kafka et Brodsky scrutant le vieux cimetière juif. Venise, la mer sans cesse épousée, écho de tous les mondes, «ce rêve fou dans un espace aquatique».

Cees Nooteboom, Venise, le Lion, la ville et l'eau, Actes Sud, traduit du néerlandais par Philippe Noble, octobre 2020, 236 pages, 25 euros, ean : 9782330136734.

Rencontrer CEES Nooteboom : http://www.joel-jegouzo.com/article-36821971.html

L’histoire suivante, Cees Nooteboom, traduit du néerlandais par Philippe Noble, folio, n°3392, juin 2000, 140p., 5 euros, EAN : 9782070411283 : http://www.joel-jegouzo.com/article-36886022.html

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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 10:20

Quelque chose s'est brisé en France. Trop de mensonges, trop de mépris, trop de déni. «La France est dans le déni d'elle-même», affirme Raoul Peck. Naguère pays des Droits de l'Homme, épinglée par la Cour européenne à de multiples reprises pour ses manquements à ces mêmes droits, elle n'est plus rien. Et certainement plus une terre de liberté. Ou de pensée. Elle n'est plus qu'un leurre, où «l'entretien de ce mirage commence à coûter cher à tout le monde». En vies humaines déjà. En poids de chairs mutilées, de vies brisées. Car la France est devenue un pays policier. Autoritaire. Raciste. Avec cette nuance terrifiante que toutes ces dérives viennent de la «France d'en haut». Celle d'un personnel politique le doigt sur la couture, habité par des commerciaux aux ordres des barons de la finance. Des créatures qui n'ont «pour seule mission que de rassurer les bonnes gens de première et deuxième classes inquiets de la marche du Titanic, quant au fait qu'ils maîtrisent bien la troisième classe». Celle qui se révolte. Celle qui voit, au loin, l'iceberg qui approche. Là-haut, la seule affaire qui compte, c'est de dépouiller ce qu'il reste d'humanité au navire France. Et ce qu'il reste de richesses. Raoul Peck sait de quoi il parle, lui qui a occupé des fonctions déterminantes au cœur de la culture française. Il décrypte ces mécanismes d'accaparement. De pillage. Et leur corollaire : le racisme. Le racisme, il l'a vu croître. Une histoire bien orchestrée. Une histoire capitaliste : celle de la destruction de toute vie sur la planète. Qu'il s'agisse de celle de la nature ou de celle des êtres humains, la vie n'est plus dans le récit capitaliste qu'une ligne comptable. En France, ce récit a pris une ampleur inimaginable. Et s'est accompagné de la mise en place d'un dispositif étatique pour étouffer toute vérité. On voit ce dispositif à l'œuvre en ces temps de pandémie : le coronavirus, nous dit Raoul Peck, n'a fait que rendre visible le dispositif étatique français pour étouffer la vérité. Que faire ? Convoquant James Baldwin, avec lui Raoul Peck nous intime : «Il nous faut agir maintenant comme si tout dépendait de chacun d'entre nous». Pas demain : aujourd'hui. Maintenant. Que chaque citoyen se charge de ces questions, comme le firent en leur temps les Gilets Jaunes sur leur Rond Point.

Raoul Peck, J'étouffe, Denoël, août 2020, 40 pages, 5 euros, ean : 9782207162385.

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