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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 08:29

La mer. Pas le père. Recraché plutôt qu’accouché. Expulsé des eaux amniotiques sur une plage hostile, un hélicoptère tournoyant dans le ciel, dans son ciel d’apocalypse, la mer au soleil allée, indifférente, de son oubli même, désabusée. La mer, pas le père, qui n’est plus même père : désossé, échoué. Echoué, oui, c’est exactement cela : dans la mise en échec de sa mémoire, nu comme un ver allongé sur la plage, sous le soleil, mais pas exactement. Le père, c’est monsieur X. Sauvé par une femme au large de la Sardaigne. Une femme… Recueilli par une femme dans une sorte de retournement du gant, l’utérus à l’envers, vomi, nu sur l’île du Mal Ventre -Malu Entu en sarde-, qu’un tsunami vient de frapper. La femme qui l’a amassé (si : amassé), s’interroge : il était peut-être en vacances. Il était peut-être bon nageur. La femme, c’est Enza. A l’hôpital, ce sont moins des souvenirs qui lui reviennent, que des sensations. La madeleine. L’arbre effeuillé de Virginia Woolf. Débarqué de l’hôpital -(encore rejeté, et ça ne sera pas la dernière)-, Enza le prend en charge. La maman, plutôt que la putain ? Qui ne sait trop quoi faire, de long en large sur la plage –enfin, plus tard, dans le roman. Pour l’heure, elle le confie à sa mère. Une histoire de mères, je vous dis… Garantes de la filiation. De la mémoire donc. (Peut-être). Il s’y retrouve en tout cas, déchargé de tout, vide, vacant plutôt. Disponible. Au temps qui passe. A jouir de l’instant présent comme un gros bébé ouvert à l’auto-révélation pathétique de sa chair. Le bios des grecs anciens. Non leur Vie Bonne : ce n’est pas le moment Calypso d’Ulysse –encore que...

Une enquête révèle qu’on a retrouvé une liste de disparus. Il n’était donc pas seul sur cette île. Mais pas les corps. La mer ne les a pas encore rendus. Qui est-il ? C’est la question que l’on se pose, qui ouvre, gigantesquement, à la possibilité du roman. Une possibilité construite méthodiquement au fil de l’intrigue, soutenue par le genre, entre noir et polar. On trouve un caisson, une multitude d’objets à l’intérieur. Des cartes, des carnets de notes, de voyage, une clef usb. On lui découvre un nom. Edwin. Tandis qu’un homme l’aborde mystérieusement : « Je sais qui vous êtes ». Un écrivain. Voilà : c’est l’histoire d’un écrivain qui ne se rappelle plus de rien et qui erre entre les débris de sa vie éparse, à la recherche du lien qui pourrait tout rassembler. Ou pas. Ou plus. L’homme qui l’a abordé est un lecteur. Vous, moi. Il lui a tendu un bouquin que monsieur X aurait écrit et dont il veut savoir pourquoi il a choisi un tel dénouement, qui l’a tant laissé sur sa faim. (Il croit que l’auteur choisit toujours. Mais regardez, même Proust sur le marbre de l’imprimeur, hésitait encore… Il faudrait savoir lire autrement sans doute, y compris les romans, surtout les romans).

Voilà donc l’histoire. Toute ? Pas vraiment. Même jamais vraiment en fait : à quoi tient une histoire ? A l’intrigue ? Aux personnages ? Aux thèmes abordés ? A son rythme ? Un peu tout cela, et davantage : peut-être tient-elle à la même branche que la Vérité -(alèthéia en grec ancien, avec ce privatif «a» qui instruit une résistance à l’oubli –au Léthé, son fleuve)… A cette Vérité donc, qu’on ne peut dire toute selon Lacan et qui précisément, parce qu’on ne peut la dire toute, se constitue en Vérité… Mais ailleurs… Là où le roman de Membribe n’a cessé de m’emporter, comme une déferlante de mémoire sur laquelle rien n’a prise…

Le livre donc, celui qui est enchâssé dans le roman de Membribe : l’Allemagne démocratique des années 80 et son amnésie nationale qui permit tant d’oublier et d’éviter la réparation des crimes du passé (mais peut-on réparer ?). Poupées gigognes : comment se défaire du poids du passé, file le roman ? C’est très simple en fait : l’oublier. L’enfouir. Le jeter au Léthé plutôt qu’à la mer, qui recrache tout. Monsieur X, dont on connaît le nom désormais, dégondé dans des identités successives, ne se rappelle pas avoir écrit ce roman. Mise en abîme. La mer comme un immense roulis jamais interrompu, tandis que l’auteur au sommet de cette création, je veux parler de Membribe, tisse entre ces personnages le réseau des représentations, des sensations, entrelaçant avec bonheur les narrateurs, ces deux au creux desquels il a fourbi son écriture : Enza, Edwin. Enza, peut-être le vrai sujet du livre. Du moins le personnage le plus «lisible». Du moins le personnage le plus fidèle (comme dans la fidélité à soi, de Badiou). L’auteur donc, c’est dire son omniscience, croisant le fer, contraint par son impossibilité à oublier quoi que ce soit sous peine de nous débarquer, nous lecteurs, dans des voies sans issues, quelque île déserte par exemple, délivrant plus qu’organisant son récit, délesté de ces artifices qui trop souvent fondent l’essentiel d’un roman, pour nous offrir une lecture comme apaisée : un cheminement où la voie serait le but, le Via viatores quaerit de saint-Augustin. (Dès les premières lignes, j’ai su que je voudrais rester là des heures, des jours, à camper dans ce texte mon pas tranquille et silencieux).

Enza enquête donc. S’interroge. Que s’est-il passé sur l’île où l’on a repêché monsieur X, devenu Erwin, devenu Johann Turbenthal, d’un nom qui n’existe que sous l’occupation d’une commune proche de Zurich ? Qui était cet étranger déposé un jour sur cette île en compagnie d’autres égarés qui ne savaient pas, eux, à quoi s’attendre, à quoi ils s’étaient engagés ? Mais un étranger, ça n’existe pas. Plus. Jamais. Demandez à Meursault. Même pourvu malgré lui d’une identité certifiée.  Même griffonné de traces : sur la clef usb, on a réussi à sauver une nouvelle qu’Erwin aurait écrite : «Vertige». A la lecture de laquelle peu à peu des lambeaux de mémoire lui reviennent. Des lambeaux : la mémoire est une chair avant tout. Avant que d’être des images. Où son fils lui revient.  Si peu prodigue. Où sa femme lui revient. Où lui reviennent les clefs de sa maison. Mais qui est-il au final ? Qu’a-t-il fait ? Que s’est-il passé sur l’île, avant que le tsunami ne vienne presque tout effacer ? L’île, c’est celle des chasses du comte Zaroff… Une sorte de délire démiurgique où sombra le romancier que fut Erwin. Ou peut-être la voulait-il, Membribe et non Erwin, comme cette île mystérieuse inventée par Jules Verne, où resurgit le Nautilus, englouti avant d’y renaître, par le puissant Maelström des îles Lofoten : un lieu où reconstruire la possibilité du roman. Mais l’île n’est pas nourricière. Malgré le trésor qu’elle recèle. Intrigant ? Oui, comme se doit de l’être toute bonne littérature dont le seul objet, peut-être, est d’intriguer la langue. L’Esprit.

Que s’est-il passé sur cette île dont un fou revendique l’indépendance ? Qu’elle ne fût plus sarde... Nouvelle mise en abîme… Où cette fois remontent comme un reflux d’autres mémoires tragiques, englouties par la mer et dégluties par elle comme ces milliers d’exilés chaque année déposés sur nos plages. Enza emportée brusquement dans ce Maelström pour découvrir qu’elle n’est elle-même peut-être pas tout à fait sarde. Enza scrutant sa mère, immaculée, comme l’est au loin la mer, qui ne recouvre en fait jamais rien.

Tout le reste est littérature. Le pathétique de l’écrivain : la besogne de construire une intrigue, une histoire, qui importent moins que nos propres vagues faites pour nous submerger, et le récit avec. Le texte n’est sublime que de se dérober, plus encore que de s’absenter, au moment où on y touche (comme on accoste une île), pour nous entraîner dans cet ailleurs où rien n’est gravé, où tout n’est qu’en puissance d’être. Il n’est sublime que de nous éveiller, comme dans un premier matin du monde, nu sur une plage désolée, sans qu’on sache jamais à quoi. Qu’est-ce que lire nous veut ? Plus qu’écrivain, Edwin s’est fait lecteur. Qui surplombe son créateur, Membribe. C’est dire la richesse de ce roman, construit sur une homologie de structure -(pour faire savant)- très forte entre son sujet et la façon dont il le narre : ces mises en abîmes incessantes, et jusqu’au dénouement : ces corps rejetés par la mer que le nautilus, finalement armé, tentera de sauver. La suite, là où le roman nous laisse, seul face à soi-même, à chacun de nous de l’inventer. Pure fiction personnelle ou bien traverser le miroir et les lignes à la nage pour réinventer la vie… Merci la Rimbe !

Franck Membribe, Reflux, éditions du Horsain, juin 2020, 274 pages, 10 euros, ean : 9782369070788.

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14 septembre 2020 1 14 /09 /septembre /2020 10:20

Chine, 1967. La Révolution Culturelle frappe de toute part. Les Gardes Rouges sévissent. En 40 jours, à Pékin, 1700 personnes sont battues à mort. Au premier rang des ultimatums de cette révolution tardive, les intellectuels. Parmi eux, un professeur de physique théorique qui refuse toute autocritique. Battu à mort en place publique, sa fille, Ye Wenjie, parvient à le sauver. Et pendant que l’état livre les masses au chaos, dans le plus grand secret, un projet scientifique voit le jour, qui combine à la fois l’ambition de renouveler les théories de la physique quantique, et la recherche d’une vie extra-terrestre. On retrouve Wenjie au cœur de ce projet, exilée loin de Pékin. Roman de science-fiction donc, où la  réflexion politique s’organise tout de même autour de la dénonciation des atteintes faites à l’environnement, tout comme de la critique d’un mode de pensée également partagé par les dictatures et les démocraties occidentales, selon lequel toute transformation de l’humanité ne peut être que verticale, autoritaire, et ici, ne pourra venir que de l’extérieur de l’humanité, d’une intelligence autre. Wenjie en est persuadée, qui voue un mépris et une haine farouche au genre humain, incapable d’accéder à la moindre conscience morale. Il s’agit donc d’aller à la rencontre de ces êtres extra-terrestres, nos sauveurs… Au Pic du Radar, les recherches s’organisent, et les suicides de scientifiques se multiplient, déroutés qu’ils sont par l’irruption d’anomalies cosmiques remettant en cause tous les principes de leur science. De ces principes, comme des mathématiques fondamentales, il est beaucoup question dans le roman, témoin des débats qui agitent les milieux scientifiques. Quant à nos sauveurs, bien évidemment, ils ne sont pas là pour nous sauver, mais assurer leur propre survie… Le premier volume de la série fut publié en France en 2016. On attend la suite !

Lin Cixin, Le problème à trois corps, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric, Babel, octobre 2018, 416 pages, ean : 9782330113551.

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 08:50

Les neufs blocs de China Town : 99% d’asiatiques, 99% de flics «blancs»… Alors de quel poids Jack, flic « chinois », peut-il peser ? Manhattan, en Gotham city. L’Upper East Side en sécession. Comme partout dans le monde, les riches refusent de «faire société» avec les pauvres. Ils vivent, déjà comme partout dans notre monde, dans leurs camps retranchés. Partout à l’extérieur de leur minuscule univers, le monde est en train de mourir. Partout les maisons s’écroulent, partout des êtres détruits par l’extrême misère campent parmi les ordures. Partout le chômage, le dénuement sauvage, New York échouée, qui sombre dans sa puanteur. Au pied du Manhattan Bridge, Oncle Quatre, qui avait pris en charge Jack lorsque celui-ci était enfant. Un truand, chef de gang, conseillé des Triades. Ce matin, les chinois du quartier ont appelé Jack pour qu’il enquête sur le viol d’une très jeune fille. Pas même 10 ans. Jack connaît tout le monde et tout ce monde n’a pas confiance dans la police blanche qui classe les affaires « jaunes » avant toute enquête. Jack interroge Lucky, le chef des deux gangs fous, alliés à l’Oncle Quatre, et Billy, le vendeur de tofu. L’occasion de dépeindre les relations entre la police et la minorité chinoise, pressurée par les amendes qui ne cessent de tomber, quand elle n’est tout simplement pas rackettée par les flics. C’est toute la recomposition ethnique de New York qui nous est présentée du coup. La montée en puissance des latinos, qui ne cessent de gagner du terrain. L’immigration, le racisme, les trafics d’humains, d’esclaves chinois. Et ce peu de poids politique de la communauté chinoise, qui lui interdit toute protection. Coréens, viets, malaisiens, indonésiens, l’Asie émerge ligne après ligne, acculée, éviscérée, rompue. De cette mosaïque surgit une icône : Mona, une vie entière commandée par le sexe forcé. Soumise à l’Oncle Quatre. Et Jack, qui finira par avoir les Affaires internes aux basques : un chinois, même flic, reste toujours un suspect. L’écriture taille dans le vif, nette, précise, sans fioriture. Nous affronte dans le sillage de ces deux personnages vaincus et pourtant rédempteurs, pour nous livrer l’image ahurissante d’une humanité improbable, et cependant tenace.

Chinatown Beat, Henry Chang, éditions Filatures, traduit de l’américain par Marie Chivot-Buhler, avril 2020, 20 euros, 244 pages, EAN : 9782491507008.

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 11:13

«Il n’y a pas de mots pour les années que nous avons perdues»… R.-D. Betts prit huit ans de prison quand il en avait seize, pour le vol d’une voiture. Puis de nouveau quelques années supplémentaires pour avoir agressé un gardien. Terrorisé par la prison, révolté à juste titre, il subit de longs mois d’isolement alors qu’il était mineur. Avant d’être relâché en 2005. Au cours de ses années d’incarcération, il finit par faire et réussir des études d’avocat. Professeur, il fut nommé par Obama à la Commission de réforme de la justice des mineurs. Poète enfin, il nous livre ici le recueil poignant de ses écrits de prison. «A l’intérieur d’une cellule, le ciel n’est aucune mesure». Un texte qui ne cesse de décrypter la mécanique judiciaire : une machine à broyer les vies, possédées par la peur, l’ennui. «Le matin je transmute l’aube en un verre vide de plus». Des poèmes écrits en prison, l’adolescent prenant au fil des mois conscience de n’être enfermé que parce qu’il est noir. «Est-ce que ça compte, la vie d’un noir ?». Un ado qui tente d’évaluer la capacité qu’a l’Amérique noire de s’élever : minime. Et qui s’invente une grammaire déroutante, au rythme saoulé de rengaines, échos de la réalité raciste des États-Unis. Une poésie témoignant de cette présence toujours prégnante de la mort, quand on est noir, écrite des années avant ces mois d’émeutes que connaissent aujourd’hui les States. Une poésie qui parle des plaidoiries vaines, des jurés qui n’entendent rien, des juges qui ne veulent rien savoir, et de ces centaines d’enfants noirs morts pour rien. Le recueil est enfin repu de textes caviardés. Des demandes officielles, légales, révélant brutalement la tragédie d’un système inique, dans lequel 450 000 noirs américains attendent leur procès en prison. On sent partout peser une menace sourde sur cette prose, cette écriture biffée, rayée, tue, empêchée. Sur ces vies fragilisées à jamais, où la mémoire du détenu est comme un site archéologique obsédant, «perdue dans le récit des années disparues».

Reginald Dwayne Betts, Coupable, traduit de l’américain par Héloïse Esquié, éditions du globe, 26 août 2020, 112 pages, 14 euros, ean : 9782211304580.

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 08:10

Ne revenons pas sur le sujet : le candidat masqué aux municipales de Vitry-sur-Seine, s'est présenté devant le conseil d'installation pour en remporter le suffrage, soit : 27 voix, la majorité. Du conseil. Car il ne s'est pas présenté au scrutin municipal, où le candidat officiel l'a emporté avec 5 000 voix en sa faveur. Mais bien évidemment, les 27 voix du conseil d'installation comptent plus dans la balance que les 5 000 voix des électeurs vitriots. C'est la règle dans le code électoral municipal. C'est aussi désormais l'avenir du fantasme électoral français : tous les coups sont permis, pourvu qu'on gagne le pouvoir. L'occasion d'interroger ce code et surtout, ce qu'il met en place : la gouvernance municipale.

Cette gouvernance, contrairement à ce que l'on affirme, est présidentielle. Le maire est du reste, dès le premier conseil, son "Président"... Un président dont le pouvoir n'est plus politique sitôt élu : le maire relève, dans les textes fondateurs, du pouvoir administratif, non du pouvoir politique : on ne peut en contester l'usage qu'administrativement, non politiquement. C'est cette usage qu'il serait bon de comprendre, ce Pouvoir qui se caractérise par la clôture des espaces de décision politique. Sitôt élu, le maire nomme. Le rôle du conseil municipal et de son président est ainsi de clôturer les espaces de la décision politique. De réduire à néant le débat démocratique, stoppé net entre une majorité soumise à son chef et une opposition réduite à l'interpeller dans le vide. Pour vous en convaincre, visionnez les séances du Conseil Municipal de Vitry-sur-seine. De ce point de vue, Bell-Lloch est un modèle du genre. Les demandes de l'opposition n'ont jamais aucune chance d'aboutir, les règles du scrutin majoritaire sont là pour les mettre en échec. Cette pratique ne laisse pas que de surprendre : elle signe le registre le plus magistral de dépolitisation de l'assemblée municipale. Rien d'étonnant : cette assemblée tire ses pouvoirs du principe de libre administration, non d'un principe de droit politique . Et son chef, le maire, ne peut être démis de ses fonctions qu'en tant qu'agent de l'Etat et par le Conseil des Ministres !

Par ailleurs, le déploiement des instances intercommunales renforce ce registre : gouvernés par une assemblée d'élus au second degré (chaque municipalité délègue un nombre de conseillers selon son poids démographique), les élus eux-mêmes y perdent en autonomie de décision et les électeurs en souveraineté : l'éloignement des électeurs, déjà patents lors des réunions de l'assemblée communale, l'est davantage encore à ce niveau, pour devenir juste un lointain souvenir.

De quoi le maire, cette figure de la politique française qui a le plus résisté à la défiance généralisée envers la représentation, est-il le nom ? Au vrai, d'une politique administrative qui n'assume pas son nom... Aimé de ces électeurs, il est le premier régulateur de l'autorité de l'Etat, alors qu'il apparaît aux yeux de ses concitoyens comme un résistant local... Il est une institution administrative, non une instance politique. Et curieusement, cet élu qui n'est pas élu au suffrage universel, émane d'une Assemblée délibérante, mais dont il fait partie... L'assemblée communale, elle, détient le Pouvoir d'une clause de compétence (art. L. 2121-29 du code général des collectivités territoriales, issu de l'art. 61 de la Loi de 1884), mais dans les faits, elle ne l'exerce pas : c'est le Maire qui est l'agent permanent de la commune, et ce maire gère la collectivité en s'appuyant sur ses pouvoirs propres et sur la délégation que le conseil municipal lui donne au lendemain de son élection. Voyez cette délégation votée à Vitry-sur-seine : elle est énorme, couvrant aussi bien le foncier que la capacité d'emprunt de la ville... Où vagit la démocratie dans ce cadre ?

L'un des Pouvoirs essentiels du Maire est donc cette délégation générale que lui confie d'emblée sa majorité, et sur laquelle plus personne pendant six ans n'aura à se prononcer... Certes, il est en théorie soumis à l'exécution des décisions du conseil municipal. Mais n'est-il pas aussi, avec son cabinet, à l'origine de ces décisions ? Les délibérations du conseil elles-mêmes, ne sont-elles pas préparées par son cabinet ? Si bien qu'il est extrêmement rare qu'un Conseil rejette une délibération. Du reste, le système majoritaire lui assure un soutien sans faille. Quant au pouvoir de contrôle du conseil municipal, faute de moyens et de sanctions, il est nul : il se limite à un simple pouvoir d'information. 

Nous sommes ici en présence d'un pouvoir verrouillé. Pendant six ans... Politiquement, le maire est littéralement "irresponsable". Et l'assemblée communale ne peut à aucun moment de son histoire constituer de contre-pouvoir. Le seul danger ne peut venir que de sa responsabilité juridique, puisqu'il engage la collectivité (recrutements, signatures des marchés, acquisitions foncières, etc.). Responsable de la gestion et du patrimoine communal, il court juste le risque de l'erreur comptable -ou bien d'une escroquerie avérée, et encore... Une responsabilité administrative que les maires ne se sont pas fait faute de dénoncer... La Loi du 10 juillet 2000 limite ainsi le périmètre de sa responsabilité pénale.

Certes, il doit composer avec sa majorité. Encore que : il peut à tout moment révoquer ou retirer une délégation. Et pour y pallier, il a tout le loisir de construire ses relais clientélistes. Les subventions qu'il accorde aux associations, souvent comme le fait du prince, raffermissent au demeurant ce clientélisme et lui permettent de construire son réseau de partisans. Et s'assurer le verdict des urnes à la prochaine élection, voire le construire patiemment.

Gouvernance et démocratie de Gilles Verpraet,

Revue : Villes en parallèle, année 2001, n°32-34, pp. 239

https://www.persee.fr/doc/vilpa_0242-2794_2001_num_32_1_1346

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 10:54

Une agonie républicaine, parce que tout est légal. Vitry, parce que du national au local, désormais, le mode d'être de la politique est frappé au sceau du mensonge, de la trahison, du hold-up. Républicaine encore une fois, parce que la Constitution de la 5ème République inscrit dans ses fondements le projet de liquidation de la démocratie. Beaucoup à la manière dont la Constitution de Weimar, cette république social-démocrate qui remit le pouvoir à Hitler, inscrivit à travers sont article 48, qui rappelle furieusement notre 49.3, la possibilité de légiférer par ordonnances et décrets. Pour liquider la démocratie, Hitler n'eut pas de coup de force à ourdir : il appliqua simplement jusqu'au bout les possibilités offertes par la Constitution républicaine de Weimar, qui lui permit très vite de se passer du Parlement. Un peu comme Macron se passe du nôtre, les godillots en place se contentant d'être une médiocre chambre d'enregistrement. Deux Constitutions donc, identiques en ce qu'elles inscrivaient dans leurs textes fondateurs la possibilité d'annuler la séparation des pouvoirs, législatifs, exécutifs, judiciaires, pour les placer tous les trois entre les mains d'un seul homme. Carl Schmitt, le théoricien du nazisme, en thématisa les fondements.

Qu'en est-il au niveau local et comment, sans abus de pensée, avancer qu'au fond, le hold-up perpétré contre les électeurs de Vitry-sur-Seine est bien dans la logique macronienne de liquidation du politique ?

Bell-Lloch ne s'est pas présenté aux municipales. Il a avancé masqué sous la signature du maire sortant : Jean-Claude Kennedy -il l'a d'ailleurs avoué lui-même après coup : "on ne pouvait faire autrement" (mais on aimerait bien comprendre cet empêchement qui aura pris en otage les électeurs vitriots). Partout dans la ville la campagne s'est clairement articulée autour de la candidature Kennedy. Bell-Lloch, au moment de l'élection du maire, en conseil municipal, s'est présenté contre Kennedy, le choix des électeurs. L'argument qu'il avance aujourd'hui, après coup, c'est que le code électoral français des municipales stipule que les citoyens votent pour une liste, non qu'ils élisent un maire. Ce sont les élus assemblés en Conseil qui élisent le maire, pas les citoyens. Le tout pour éviter, en principe, la présidentialisation des municipales et que les communes deviennent des baronnies où le pouvoir se transmettrait oligarchiquement. Cela, c'est le principe. Mais la réalité est autre. Tout comme elle est autre, toujours, en ce qui concerne les principes qui fondent la République française, telle l'égalité par exemple : dans le principe, tous les français naissent égaux devant la Loi. Dans les faits, il faudrait une sacrée mauvaise foi pour prétendre que cette égalité est la règle. L'égalité en France n'est que formelle, un principe abstrait. Les faits sont têtus, disait Lénine... Et dans les faits, la tête de liste est toujours le candidat à la mairie. Dans les faits, les électeurs votent bel et bien pour elle comme candidature officielle à la mairie, et non pour une liste au sein de laquelle on pourrait piocher à qui le veut bien, le maire entrant. Mais dans le droit français, Bell-Lloch a raison : il a été élu légalement.

Or le Droit n'a que faire de la justice. Ne pas le reconnaître, c'est interdire tout espace de protestation : l'ordre juridique ne peut être que le résultat d'une défaite. Légalement, les résistants de 39-45 étaient des terroristes. Le Droit n'a ainsi rien d'universel, il n'est pas la Justice, il ne fait que sanctionner un état de suspension dans le vide d'un compromis qui, demain, pourrait changer. Ces terroristes de 39-45 sont aujourd'hui nos héros. Cela signifie que, dans notre situation historique, et cela crève littéralement les yeux dans les manifestations en France, la vraie finalité du Droit français est la protection du Pouvoir en place. D'un pouvoir, précisons, parce que "républicain", toujours orienté contre le Peuple souverain. Précision utile en ce qui concerne Vitry... Sous Macron, le Droit ne sert ainsi plus qu'une violence de rapine, qui exige des électeurs leur soumission à la classe politico-médiatique qui n'a, elle, qu'un but : celui de la conservation du Droit en place, profondément inégalitaire et sans fondement moral.

Alors, certes, théoriquement, le Droit dit positif, qui devrait être le nôtre, se devrait de favoriser l'intérêt de l'humanité en chaque individu (Kant). Inutile de gloser : du combat pour la survie de l'environnement au combat pour une vie plus juste, il crève encore une fois les yeux que le Droit français n'a pour seule origine et seule finalité que la violence. Il introduit même dans nos vies une violence inouïe, instituant, pour le dire avec Walter Benjamin, "une fin qui, sous le nom de Pouvoir, demeure intimement et nécessairement liée à la violence."

Le code électoral municipal ne fait pas exception quand on l'exhibe soudain au sortir des urnes, en cache-sexe d'une prise de pouvoir. Les électeurs vitriots ont bêtement cru voter pour un candidat... Exhiber son bon droit, comme le fait Bell-Lloch et son équipe, ne fait que révéler leur seule obsession : garantir leur Droit, c'est-à-dire leur Pouvoir. Un Droit qui, on le comprend aisément, n'est plus que le privilège d'une caste dont la tâche est de détruire toute menace, toute opposition. On l'a vu lors de la première, tout comme lors de la seconde séance du Conseil Municipal de Vitry-sur-Seine, en ligne sur le site de la mairie : le Pouvoir accaparé, il ne reste à l'opposition et aux citoyens que la soumission (que le maire nomme "confiance") aux décisions prises sans recours démocratique pendant six ans : quand la majorité siège, rien ne peut lui faire obstacle.

Une des séquences électorales des plus lamentables de l'histoire de la 5ème République vient donc de se jouer dans une ville communiste. Un hold-up du vote citoyen. Tout comme Macron a procédé au hold-up du vote "barrage" (contre le FN devenu depuis RN) des électeurs français pour confisquer le Pouvoir à son seul profit. Une séquence électorale qui achève littéralement les vitriots au terme d'un taux d'abstention record : près de 80%, le plus élevé de France ! (Faites alors le compte : le maire "élu" par le Conseil municipal ne représente en fait que 17 conseillers, sur une population de près de 100 000 habitants)... Cette élection n'a ainsi de démocratique que sa pétition de principe : un "principe", juste un principe. Un principe qui inflige à l'électorat vitriot non seulement sa plus sévère défaite, mais la pire humiliation de son histoire en laissant élire une représentation déshonorante, vide de sens.

Petit détour : le 28 novembre 1888, Octave Mirbeau publiait La Grève des électeurs et s'étonnait de ce qu'un farceur pouvait espérer tromper encore le corps électoral... Il évoquait l'électeur en "martyr improbable" : le droit de vote, affirmait-il, n'offrait aux opprimés que la possibilité de choisir leur prédateur, et leurs chaînes... On en est là. Mais cette fois, c'est l'électeur réfléchi qui est dupé, celui qui sait expliciter son vote et expliquer le sens de sa souveraineté politique en pleine connaissance de cause. Bell-Lloch a eu la peau de cet électeur, comme l'analysait en son temps Octave Mirbeau, commentant les élections. Déjà ce dernier avait pointé le "déshonneur collectif" dans lequel sombraient les politiciens français. Déjà il avait compris ce qu'était massivement la vocation de toute république : nuire gravement à la démocratie.

La 5ème République ne tient que par la force du mensonge. Elle n'est qu'une fiction, le récit improbable d'un système toujours moribond, au sein duquel le peuple est assigné à résidence : seule sa docilité est recevable. Sa souveraineté n'est que formelle. Un principe. Qui n'engage personne. Mieux : la conception que l'on se fait de l'état dans ce système moribond, c'est qu'il n'est pas identique à la société : il la surplombe. Et ses dirigeants savent, eux qui la surplombent avec lui, mieux que le peuple souverain, ce qui est bon pour lui. Bell-Lloch ne tient pas un autre discours, bien que formulé dans une rhétorique pudibonde, quand il assène que les communistes au pouvoir à Vitry sont "une tête de pont". Traduisez "l'avant-garde" en langage stalinien, qu'il n'a pas osé. Une avant-garde éclairée, forcément, qui sait mieux que le Peuple ce qui est bon pour lui. Surplombant la souveraineté populaire, lui et son équipe, 27 personnes, savent mieux que les 100 000 vitriots ce qui est bon pour eux.

Une fois posée la question de la légalité, reste celle de la gouvernance. La gouvernance municipale, contrairement à ce qu'un Bell-Lloch affirme, est présidentielle. J'y reviendrai dans un second article. Il est du reste, dès le premier conseil, le "Président" du Conseil... Son Pouvoir relève au demeurant dans les textes fondateurs d'un pouvoir administratif, non d'un pouvoir politique : on ne peut en contester l'usage qu'administrativement, non politiquement !

Un maire donc. Chef de son administration, disposant de délégations inouïes, et d'un pouvoir de rétorsion ahurissant sur sa bureaucratie, dont il n'a pas oublié qu'elle n'était pas la fonction publique, mais un instrument docile légué par Napoléon pour soumettre le peuple. Soit l’avancée la plus probante d'une gouvernance autoritaire. Du genre de celle qui menace l'unité de la société civile. Une sorte de structure qui n'est pas sans accord avec l'idéal stalinien, ou néolibéral, et dont le seul objectif est de se survivre à elle-même : la levée godillotte des bras au moment du vote en témoigne. A Vitry, 30 mains se lèvent désormais, dans un balai cocasse et parfaitement réglé. Pas de place pour le débat, il faut enchaîner les votes. Et puisque l'on dispose d'une majorité, à quoi bon s'obstiner à réfléchir cette gouvernance ? Si bien que l'on peut, à la suite d'un Brecht, affirmer sans l'ombre d'un doute que cette gouvernance est le commencement de la dictature, laquelle n'est que son évolution normale. Car une fois le maire élu, la gouvernance municipale ne relève plus de la politique : ne reste qu'une pantomime qui a vocation à tout transformer en soumission : détruire l'état politique.

Détruire l'état politique. Telle est la visée de Macron, telle est la visée de Bell-Lloch. Il faut vider le suffrage universel de sa substance. Il faut défaire la démocratie ("bourgeoise", nuance Bell-Lloch). Calquer la gouvernance locale sur la gouvernance nationale. En finir avec la souveraineté du Peuple : c'est cela abattre l'état politique. Dont le contrat social était du reste déjà bien entamé à Vitry, avec ces 80% d'abstention ! Et ne pas s'étonner de voir des élus fantoches déchirer d'un coup de dents ce qu'il reste des oripeaux de ce contrat social. Les deux séances du conseil municipal de Vitry, le second à huis-clos au prétexte fallacieux de la circulation du covid, en ont offert l'image la plus navrante : ils n'avaient pour but que de verrouiller le Pouvoir au sein de la commune. Le macronisme est bien l'enfant sénile du républicanisme et Bell-Lloch est bien l'enfant légitime de Macron, lui qui a mis en avant le même thème du "rajeunissement" du personnel politique pour revendiquer ce Pouvoir... Comme si le jeunisme était un programme suffisant...

http://www.joel-jegouzo.com/2019/06/la-greve-des-electeurs-octave-mirbeau.html

La Grève des électeurs, Octave Mirbeau, éditions de l'Herne, 5 mars 2014, 7.50 euros, ean : 9782851972705.

La Démocratie de l'abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, éd. Gallimard, Paris, 2007.

 

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 09:31

Un manifeste photographique, à l’heure où le gouvernement français enterre toute évolution environnementale de l’économie française, encourageant même les entreprises à polluer, encourageant l’agro-industrie à poursuivre sa décourageante destruction du sol français. L’ouvrage s’ouvre sur les vues d’une immense centrale nucléaire en bordure du Rhône : c’était notre alternative «verte» -sans rire- à la pollution carbone… Aux pieds de cette centrale, un terrain de jeu pour enfants, puisque ce livret s’adresse aux enfants. Photo suivante : l’hiver, un fût éventré au bord d’une rivière et ce constat : l’eau d’une rivière polluée tue autant qu’une explosion nucléaire. C’est ça, la France de Macron, de Hollande, de Sarkozy, de Jadot. Sur chaque double page, d’un côté l’image d’une civilisation qui court joyeusement à sa perte, d el’autre, tout de même, la levée d’une génération qui prend conscience du monde où elle risque bien de ne même plus pouvoir survivre. Les images d’une société qui ne sait plus vivre. Juste se suicider, lentement. En attendant l’accélération finale. Une société conduite à sa fin par des hommes de pouvoir idiots, cyniques, obstinés, qui ne savent que foncer droit la tête dans le mur. Des politiques qui ont marchandiser –comme on dit- leur carrière même et ne savent piloter l’économie qu’à courte vue. Or le climat, c’est maintenant. Et maintenant, il ne reste déjà que nos larmes : le permafrost libère déjà dans la nature des centaines de nouveau virus. Les glaces du pôle sud fondent et en libèrent d’autres milliers. Et eux ne proposent que d’accélérer notre destruction. Ils ne nous proposent que de tout détruire. Les champs, les forêts, les montagnes, les mers, les fleuves, tout. Et partout, nous ne commençons à rencontrer que la mort. Leur extinction est la nôtre, il est urgent d’en finir avec ce personnel politique imbécile, pour ne pas en finir avec nos vies !

Larmes vertes, photos Nicolette Humbert, mise en scène Jeanne Roualet, édition La Joie de lire, coll. Manifeste, ean : 9782889-084951, 6.10 euros, septembre 2019.

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 14:14

1788. Les caisses du royaume sont vides. Les récoltes de l’hiver 88/89 sont les pires depuis des décennies. La disette, puis la famine se sont installées dans les campagnes françaises. Le Roi n’en a cure : ce qu’il veut, c’est lever de nouveaux impôts pour renflouer l’état. Mais il faut que le Peuple y adhère massivement. Les états-généraux seront l’outil permettant, aux yeux du pouvoir en place, de légitimer sa Réforme Fiscale… Partout en France on encourage donc la rédaction de Cahiers de Doléances, persuadé qu’ils seront anodins, indolores : comment un peuple écrasé de servitudes pourrait-il élaborer la moindre pensée intelligente ? Personne ne voit venir l’immense espoir levé par ces Cahiers : partout un soin particulier leur est apporté. On réquisitionne bien souvent les curés pour les écrire, curés dont le rôle sera si important dans cette Révolution. On soigne l’objet, relié, façonné, on peaufine la calligraphie, la rédaction. De partout s’élève une intelligence inouïe. Mais les nobles ne voient rien. Les culs-terreux se sont emparés de la pensée politique, et ils ne le voient pas. A peine réalisent-ils le danger de cette multiplication des émeutes dans tout le royaume. Des révoltes. Des révolutions déjà, ici et là. Et partout la police charge, tue, massacre. La BD s’ouvre du reste sur une émeute réprimée dans le sang. Un gamin frondeur échappe à la police. Ordre est donné de le tuer…

1139 délégués sont convoqués à Paris pour participer aux Etats-Généraux. Le Tiers état, méprisé, voit les nobles, évêques et aristocrates, conspirer pour torpiller les débats. La BD passe un peu vite, hélas, sur ce qui se joue là, y compris au niveau du Clergé, le tiers-état traversant son ordre peu homogène. Le Peuple, ce Quart état, semble n’y peser pour presque rien alors que sa présence, partout, et jusqu’en 1792, sera la seule à assurer la (relative) réussite de cette Révolution. On ne voit que son instrumentalisation. Bien réelle, mais pas décisive dans ces premières années de la Révolution, d’une Révolution qui ne sait pas où elle va et ça, c’est très bien montré. De cette Révolution constamment empêchée par les élites –mais les auteurs passent à côté. Or c’est justement là, dans cette irruption presque «saugrenue» du Peuple dans la sphère du politique, que se trouve le caractère vivant de 1789 ! En 1788 et jusqu’en 1792, la révolution est un immense champ d’inventions que nous devrions explorer encore et encore. Prenez l’incontournable, si peu ancré dans nos mémoires : ce 5 octobre 1789, lorsque les femmes marchent sur Versailles et ramènent définitivement le Roi a Paris : s’en est fini de la Monarchie. De la Monarchie, pas du pouvoir des élites, qui ne vont cesser de conspirer contre le peuple pour lui arracher littéralement des mains son pouvoir. Contre les sans-culottes que Robespierre éliminera en 1792, ainsi que les mouvements de parisiennes révolutionnaires. C’est là, dans le départ des Dames de la Halle qu’il faut aller chercher les raisons de nos luttes. En investissant L’Assemblée nationale, celles qui étaient exclues des organisations révolutionnaires, ont su tracer, et pour longtemps, la voie que toute révolution victorieuse doit suivre. Par la suite, les « Révolutionnaires » feront voter leurs lois d’urgence et autres Lois martiales pour imposer de nouvelles hiérarchies, pas moins autoritaires.

Révolution, T.1 : Liberté, Florent Grouazel et Younn Locard, Actes Sud, coll. L’An 2, janvier 2019, 328 pages, ean : 9782330117375.

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 08:43

La Semaine sanglante… Débutée déjà depuis quelques jours. Le 25 mai, la bataille fait rage à la Butte-aux-Cailles. La défense des Communards est acharnée, héroïque face aux 150 000 soldats déployés contre eux, et aux milliers de canons qui ne cessent de bombarder Paris nuit et jour. L’horrible massacre de la population parisienne s’accélère. Les Versaillais sont entrés par Auteuil et Passy, les quartiers riches, qui ont conspirés et les ont aidés. Ces mêmes Versaillais déconfits militairement quelques mois plus tôt, et que les Communards ont commis l’erreur de ne pas poursuivre hors de leurs murs pour les anéantir. Les Versaillais donc s’engouffrent et se déversent par milliers dans la nuit du 21 au 22 mai dans Paris, par la Porte de Saint-Cloud. On a dépavé les rues, partout on entend le bruit de ferraille des rares canons des fédérés que l’on roule dans Paris et le déchaînement des canons allemands.

Ces mêmes allemands qui ont libéré plus de 50 000 prisonniers français pour les lancer à l’assaut de leurs compatriotes parisiens. Partout la lutte s’enrage. Montmartre est à feu et à sang, de Belleville descendent des troupes erratiques de fédérés. A Saint-Michel une immense barricade est dressée par des femmes et des enfants. Sous une pluie de bombes incessante. Il faut marquer Paris dans sa chair, exterminer, c’est bien le mot, les communards dont l’œuvre intellectuelle, sociale, politique, est immense. Le général polonais Dombrowski charge à cheval la barrière de la rue Myrha –j’y ai habité-, et tombe sous les coups de l’ennemi. Le 25 mai donc, tout l’Ouest est désormais entre les mains des Versaillais. L’autre général polonais, Wroblewski, résiste toujours Place du Château d’eau. Nous sommes à trois jours du massacre du mur des fédérés, au Père-Lachaise. La boucherie est le seul qualificatif qui convient pour décrire ce qu’il se passe dans Paris.  Le 26 mai sera le jour du grand massacre du Panthéon. Les Versaillais contrôleront le Faubourg Saint-Antoine, jetant les cadavres des enfants sur les cadavres des femmes. Les Tuileries sont en feu, cette résidence honnie des rois, des empereurs, de même que le Palais de Justice. Il y a tant de feux dans Paris la nuit que le ciel en est rouge. Partout des monceaux de cadavres, que les Versaillais abandonnent volontairement dans les rues de la ville pour terroriser la population. Partout on assassine le Peuple parisien.  Approche le Dernier jour, le 172ème. Le dernier. Paris est une ville martyre, un immense champ de bataille et d’extermination. Ce volume 3 est poignant, les planches, fortes, ne cessent d’inventer des mises en page hallucinées. Ne reste qu’à conter l’histoire des rescapés, dont un témoin de notre temps, projeté dans l’époque, rend compte, fil d’une intrigue habilement menée, celle de la recherche du dénommé Lavalette, inaugurée dans le Tome 1 et dont nous découvrons la conclusion.

Raphaël Meyssan, Les Damnés de la Commune, T.3 : les orphelins de l'histoire, édition Delcourt, 176 pages, septembre 2019, ean : 9782413019978.

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 10:44

La France périphérique. Incernable, sinon indiscernable. Indiscernée plutôt : la France qui ne compte pas aux yeux de nos élites, la France dont ces élites pensaient même qu'elle ne compterait jamais. Jusqu'aux Gilets Jaunes. Fragmentée, fracturée, essorée, cette France qui ne faisait ni Nation, ni Peuple, qui ne votait plus ou FN, à la marge, et dont ces élites pensaient que le sort était définitivement réglé. Cette France d'en-bas, sans dents, corvéable à merci. Ni Bretons ni Corses, un espace, des espaces plutôt que des territoires : la «campagne», réputée «vide», non patrimoniale. La France périphérique de ceux et celles qui n'avaient pas les ressources suffisantes pour être mobiles, mais celle aussi de ceux et celles qui ont choisi, oui, choisi, de rester sur place, de ne plus jouer le jeu de l'autre France, prétendument républicaine mais confisquée entre les mains d'une poignée de voyous. La France de ceux qui ont choisi d'en découdre à leur manière avec la brutalité du monde néolibéral. Ni beaufs ni racistes, ni bobos, cette France dont Bourdieu croyait pouvoir circonscrire la conscience en la nommant «classe objet» (Bourdieu, 1970), dépolitisée. Pas vraiment ces «petits blancs» de Faulkner ou de Steinbeck pourtant. Des gens que l'on découvre donc enfin, inventifs, sociables, recréant partout du lien et du sens.

L'enquête de Benoît Coquard, par immersion, se présente comme un récit ethnographique rendant compte de ce qu'il se passe «ici». Rendant compte de ces collectifs qui se sont mis en place, de cette sociabilité inconnue des grandes villes, où l'on se «serre les coudes» parce qu'on ne peut faire autrement. Des collectifs qui fondent une économie locale de rupture, qui bousculent les logiques traditionnelles d'appartenances rurales, des cercles d'interconnaissance aux solidarités très fortes, à la sociabilité très dense.

Mais le plus surprenant de l'enquête, c'est son étonnement devant ce «surgissement». On semble découvrir, sans comprendre comment cela a pu arriver, un monde pétri d'une grande conscience politique. Pour tenter d'approcher ce moment, l'auteur parle «d'effervescence invisible». Tout comme l'on a pu s'étonner de voir les Gilets Jaunes se politiser en «si peu de temps»... Tout le monde semble avoir été pris de cours par le surgissement comme ex nihilo, d'une conscience politique déployée en deux temps trois mouvements, et tellement «profonde» déjà... C'est oublier que son processus était profond. C'est oublier les années 1788, 89, et jusqu'en 1792, quand le Peuple sembla surgir d'un coup, comme «neuf», «spontané», faisant son irruption sur la scène politique, intellectuelle, rédigeant jusq'au plus reculé des bleds de France des cahiers de doléances d'une intelligence inouïe, et poussant les élites révolutionnaires à aller jusqu'au bout de l'effort de penser un autre monde... Pareil en 1871, quand on y songe : relisez les dossiers accumulés par les Communards, leurs réflexions incroyables, menées sur tous les aspects de la vie sociale et individuelle, de l'éducation à l'organisation sociétale. Le fait d'ouvriers, d'employés, de «petites gens» non instruites... Comment expliquer cette irruption soudaine si juste intellectuellement ? Loin des cours, des universités, des salons ? Voilà ce qu'il reste à défricher : cette intelligence populaire dont on ne voit jamais qu'elle a toujours été là. Cette réflexivité a toujours été là, mais selon un mode propre. C'est cela qu'il faut étudier ! Tout comme, chaque fois, l'importance du rôle des femmes dans les changements sociaux en France.

Ceux qui restent donc, qu'ont-ils en commun s'interroge l'auteur de cet essai. D'avoir été méprisés, relégués. Ils ont en commun l'expérience d'un pays violenté. Abusé.

Ceux qui restent, Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Benoît Coquard, éditions La Découverte, coll. L'envers des faits, décembre 2019, 212 pages, 19 euros, ean : 9782348044472.

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