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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 13:55

Une suite à son Hitler et à L’Europe en enfer (1914-1949). Comme toujours avec lui : monumentale. Courageuse en outre, car campant sur les terres labourées de près par le livre de référence sur le sujet, celui de Tony Judt : Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945.

Kershaw récapitule tout ce que l’on sait sur cette période, en termes voisins : l’état providence et sa fin, la Guerre froide, la décolonisation, etc. Un ouvrage utile donc, de ce point de vue, qui va même au-delà de la période historique de Judt. Son originalité, c'est de retenir trois moments clés qui scandent cette histoire à ses yeux : l’attentat contre les Twin Towers de 2001, la crise financière de 2008, et celle des réfugiés de 2015-2016. Avec pour prémices l’idée que l’Europe n’a plus la maîtrise de son destin, et pour conclusion que : «la plupart des européens vivent aujourd’hui en paix, dans un état de droit, et jouissent d’une relative prospérité»… C’est là que le bât blesse… Allez dire aux grecs qu’ils «jouissent d’une relative prospérité»… Allez le dire aux espagnols, aux italiens, aux français, voire aux allemands, dont on sait aujourd’hui que nombre d’entre eux sont obligés de cumuler les petits boulots pour ne pas sombrer dans la misère. C’est d’ailleurs l’un des traits de l’Occident contemporain : la fracture Nord/Sud que l’on imaginait enclose dans les années 60, traverse désormais l’Occident lui-même : la misère de masse a fini par y faire surface, sur un modèle voisin de cette misère qui frappait les pays dit «sous-développés» : la paupérisation des populations occidentales s’y élargit jour après jour. Quant à la décolonisation, si son constat semble juste, il reste approximatif : la décolonisation n’aura été que la poursuite de la colonisation sous une autre forme… Celle de la «privatisation» de la logique coloniale, confiée désormais aux multinationales plutôt qu’aux états…

D’une manière générale, cette Europe que convoque Kershaw n’a jamais existé. Et lui comme les autres, confond l’imaginaire européen avec les institutions européennes. Car l’Europe et L’UE sont deux choses bien distinctes, que pour les pires raisons, nos élites veulent confondre pour stigmatiser les populations européennes où se ferait jour un prétendu sentiment anti-européen quand, à juste raison, ces mêmes populations européennes condamnent en fait les institutions de l’UE, leur gouvernance autoritaire.  Et c’est là que son histoire de l’Europe est bancale. Kershaw oublie par exemple de s’interroger sur les «pères fondateurs» de l’Europe, au passé trouble : il omet par exemple de se rappeler que Walter Hallstein, le premier Président de la Communauté Européenne, avait été nazi et nommé doyen de l’université de Rostock par ces mêmes nazis, et qu’il rencontra le 9 mai 1938 Mussolini pour discuter justement de… la Nouvelle Europe. Kershaw omet encore de s’interroger sur la trajectoire de cet autre père fondateur, Jean Monnet, banquier d’affaire, qui souhaitait construire le marché européen sans les peuples européens, méprisant ces «masses» toujours promptes à revendiquer une gouvernance démocratique à laquelle Monnet se refusait. Kershaw omet encore et toujours que ce même Jean Monnet fréquentait les frères Dulles pour penser avec eux cette construction européenne, Allen Dulles n’étant autre que le fondateur de la CIA, en 1947. Et bien évidemment lui qui, comme tous nos intellectuels bien intentionnés, nous met en garde contre une dissolution fatale de «l’Europe» (non de l’UE), se refuse à décrire le système de gouvernance de cette Europe, qu’une simple lecture suffirait à qualifier d’autoritaire, à tout le moins…

Finalement, l’essai déçoit à rabâcher ce que l’on peut lire partout et qui falsifie l’Histoire. Les Trente Glorieuses et l’état providence ? Kershaw parle de «miracle», de «chance» ! Un vocabulaire de cartomancienne ! Mais Comment ne pas réaliser que cette croissance fut le vrai rempart idéologique qui permit d’arracher l’Europe occidentale à la sphère d’influence communiste, en contribuant à transformer les citoyens européens en consommateurs du grand marché européen ? Comment ne pas comprendre que l’état providence n’aura été qu’une parenthèse stratégique, l’instrument politique inventé sous la pression au sortir de la guerre pour endormir ces mêmes populations et les gêner dans leurs réflexions d’une alternative à «l’indépassable démocratie libérale», qui nous a menés là où des millions d’européens crèvent désormais ?

Ecoutez-le parler de la Consitution de la Vème république, nécessitée par la « faiblesse » de l’exécutif sous la IVème… A ses yeux, le parlement français disposait de «trop de pouvoir» ! L’Assemblée Nationale manquait de «discipline partisane» ! Il devrait se réjouir, alors, de voir combien Macron a fini par vider nos institutions de toute substance démocratique ! Fort de cette vieille philosophie rance de Milton Friedman, qui donna Reagan et Thatcher dans les années 80, et Macron 40 ans plus tard ( !), Macron manœuvrant après tout le monde pour que le marché remplace enfin l’état… Est-ce là cette « consolidation » de la démocratire que Kershaw, sans rire, évoque ? Et sans rire, que penser de sa conclusion, qui décèle dans le sentiment anti-européen (sic) une prise à tous les dangers… Comme si l'échec de l’UE relevait uniquement d’un sentimentalisme benêt des «foules»… Quelle pitié !

L’Âge Global, l’Europe de 1950 à nos jours, Ian Kershaw, éditions du Seuil, traduit de l’anglais par Aude de saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, janvier 2020, 744 pages, 26 euros, ean : 9782021243680.

Tony Judt, Après-guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945, Armand Colin, 2007, 1023 pages.

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:39

La Bombe. Celle d’Hiroshima. Celle de Nagasaki. La bombe atomique, dont l’histoire commence pour nous dans les mines d’uranium du Katanga. Et dans l’Allemagne nazie, la Norvège occupée, l’URSS et aux Etats-Unis, dans le labo de Los Alamos puis dans la préparation des bombardiers du Pacifique. La Bombe, celle dont cette BD inaugure aussi l’histoire dans la nuit des temps, avec son énergie renfermée dans le magma. Une gigantesque énergie en sommeil pendant des millénaires. Patiente. Jusqu’à ce que l’une des espèces qui peuplent la Terre décide de la libérer, sans trop en mesurer les conséquences. Quelle décision que celle de libérer cette énergie du Commencement ! Retour au magma ? Ici par le détour de l’année 1789, lorsqu’on baptisa cette matière inconnue Uranium : on venait de découvrir Uranus. Baptisée du nom du Dieu du Ciel, qui avait engendré avec la terre les Titans et libéré les Furies et provoqué le défilé de leurs victimes. En 1789, l’uranium servait juste à donner de l’éclat aux émaux. Deux siècles plus tard, on découvrait que cette matière «rayonnait». Ses propriétés ne laissèrent plus aucun esprit en repos.

Qui furent les victimes à Hiroshima, à Nagasaki ? Pourquoi Hiroshima ? Comment la ville fut-elle choisie ? Qui furent les acteurs de cette tragédie du début à la fin ? Quels furent les effets de l’explosion ? Seconde après seconde, année après année, la BD n’élude rien, explore, dévoile. Une enquête. Terrible. Sans concession.

Berlin, 1933. Hitler est au pouvoir. Un physicien allemand fait travailler ses étudiants sur la seconde Loi de la Thermodynamique. Il est juif. L’Allemagne est nazie. Il quittera bientôt le pays pour se réfugier aux États-Unis. En 1938, Fermi est Nobel de physique. Il n’y croit guère pour l’instant. Hiroshima, le 30 décembre 1938. Dans une usine d’assemblage de motos, nous suivons un homme généreux qui fête le retour de son fils, pilote de chasse. Un fils fanatisé qui refuse de parler des massacres de Nankin. Le plan s’élargit, s’ouvre aux dimensions de la vile. Hiroshima. Qui tient toute dans une planche, offerte à notre contemplation.

Manhattan, février 1939. Tout s’accélère. Emettre deux neutrons, n’en absorber qu’un seul : le principe de la réaction en chaîne. Le professeur Szilard en a eu l’idée. Il la teste dans son université de Columbia. Fermi n’y croyait pas, mais il doit se rendre à l’évidence : une énergie nouvelle, folle, vient d’être libérée. En France, les Joliot-Curie refont la même expérience. Ça marche. Une course de vitesse s’engage.  L’Allemagne fait main basse sur les mines d’uranium de la Tchécoslovaquie, veut s’emparer de celles du Congo belge. Szilard convainc les américains de les prendre de vitesse. L’enjeu, c’est la création d’une bombe telle qu’on n’en a jamais connue. L’arme suprême. Il faut mettre l’uranium à l’abri. Les anglais sont sur les rangs. Finalement, les américains détournent pour leur compte les mille tonnes d’uranium congolais. Tous les pays entrent dans la course. Cette course folle, meurtrière, sauvage, qui nous est racontée, décrite minutieusement. Partout dans le monde, toutes les forces, toutes les intelligences se mobilisent. Des essais humains d’injection de plutonium sont réalisés aux Etats-Unis. Sans le consentement des «patients» trompés sur la nature de leurs soins. Le projet Manhattan l’emporte. La guerre prend fin. Le 10 mai 1945, l’état-major américain fixe 17 cibles au Japon. La ville doit être d’une taille importante pour mesurer les effets mécaniques de la bombe. On trace donc des courbes, on choisit avec précision le point d’impact. Kyoto est retenue. Il faut également produire un puissant impact psychologique. Hiroshima est retenue. Il s’agit de terroriser le monde entier. Ce n’est qu’à ce moment que les scientifiques se réveillent et signent une pétition pour empêcher l’essai d’avoir lieu. Mais il est trop tard. Le premier essai a lieu dans le Nouveau Mexique, à Trinity, le 16 juillet 1945, à 05h29. Les américains ont adressé un ultimatum aux japonais lors de la Conférence de Postdam. Mais déjà les bombes naviguent vers la flotte du Pacifique. Le 6 août 45, Nagasaki est retenue, au cas où le largage serait raté sur Hiroshima. Les planches du largage prennent aux tripes. Un vide blanc immense déployé sur deux pages, repoussant hors-champ tout graphisme. En noir et blanc. Il ne reste rien. Que ce grand vide autour duquel s’échappe des bouts de corps, de ville, d’immeubles. Et quelques pages plus loin, la joie des militaires américains. Et les fac-similés des télégrammes et télégraphes échangés : «résultat impeccable». «On l’a fait ; on a réussi». Le 9 août, Nagasaki est détruite à son tour. Pour rien. Pour tester une autre bombe. Enrichie au Plutonium 239. A Hiroshima, chaque jour qui passe voit des centaines de nouvelles victimes tomber. Les survivants sont abandonnés dans les rues désertes de la ville martyre. La guerre est finie. Elle fut atroce. L’atroce inaugure la paix retrouvée. Le monde a changé de mesure, le show américain va pouvoir s’affirmer.

La Bombe, Didier Alcante, Denis Rodier, LF Bollée, édition Glénat, mars 2020, 472 pages, 39 euros, ean : 9782344-020630.

Crédit photographique : Hiroshima, Stanley Troutman, AP/SIPA

Vue d’Hiroshima, l'épicentre : Anonyme, © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 12:27

Un monument que cette biographie de Hitler par Ian Kershaw. Un chef-d'oeuvre, tant par la méthode que les pistes explorées, les enquêtes, les archives compulsées. Qu'en dire ? Lisez-la, tout simplement. Car c'est non seulement la personnalité de Hitler qui est étudiée jusque dans ses plus obscurs recoins, mais tout le système qui l'a porté au pouvoir, toute la culture qui l'a soutenu, construit, permis. Comment Hitler a-t-il été possible, s'interroge Kershaw. Qu'est-ce qui l'a rendu possible dans cette Europe de l'après-guerre ? Au fond, une question toujours actuelle, les comptes n'ayant jamais été soldées avec cette histoire qui l'a rendu possible. Le caporal autodidacte était un crétin, témoigne Kershaw, comme nos régimes en ont portés tant et tant depuis. Son seul talent, il devait le découvrir la trentaine passée : sa capacité à soulever les élites et les foules en attisant leurs plus viles émotions. Et Kershaw d'étudier de près les motivations sociales et politiques qui sont entrées dans la fabrication du personnage. Réfléchir sur Hitler, aujourd'hui encore, est donc indispensable. Car ce à quoi il ouvre, c'est à comprendre comment une société cultivée peut basculer dans la barbarie, une barbarie non pas surgie d'en bas, mais venue d'en haut. A travers par exemple une Haute Fonction Publique capable de mettre en œuvre une politique inhumaine, à travers un cercle médiatique impatient de faire triompher ses intérêts de classe, à travers le cynisme sidérant des élites. Toutes circonstances qui nous rappellent les nôtres... Avec cette différence qu'aujourd'hui, notre classe politico-médiatique ne veut pas accroître la puissance de notre pays, mais uniquement celle des riches. Une classe qui est devenue l'exécutant fanatique des ambitions des très riches. Alors oublions Hitler un instant, ne personnalisons pas outre mesure le processus historique dont il fut la marionnette. Oublions cet homme si peu doué qui ressemble à nombre de personnages de notre classe politique, oublions son inconsistance, pour nous concentrer sur ses méthodes de gouvernement.

Accordons-nous juste la compréhension de son arrivée personnelle au pouvoir, qui ne tint en réalité que très peu à lui-même, et beaucoup à la fabrique des médias. L'homme insolent, arrogant, oisif, qu'il fut presque toute sa vie, n'avait pour seule obsession que celle de son image médiatique. Un homme porté par des blessures narcissiques. Terne dans le privé, sans intérêt, incapable de la moindre réflexion intelligente mais doté d'une mémoire hors norme. Evoquons juste ce contexte de violence dans lequel ce personnage a surgi : dans un pays où l'on habituait méthodiquement les populations à l'extrême violence de la répression policière. Et tournons-nous plutôt du côté des élites pour comprendre sa trajectoire : leur désir d'en finir avec la démocratie, leur mépris du Peuple. Sans cette détermination des élites intellectuelles, médiatiques, politiques, Hitler n'aurait jamais pu approcher du pouvoir. Le Chancelier Hindenburg lui-même ne cessait de torpiller les bases de la démocratie de Weimar. Nombre d'historiens ont tenté d'expliquer la venue au pouvoir de Hitler par la faiblesse inhérente à tout système démocratique. C'est faux : Hindenburg légiférait par décrets présidentiels, contournant tout débat démocratique pour rendre son système caduc. Dans la Constitution de Weimar existait un article dont se sont inspirés les penseurs de notre Vème République : l'article 48, dont notre 49.3 est l'héritier, qui permettait de se passer du Parlement. Hitler récupérant le pouvoir, sut s'en emparer pour en faire sa méthode de gouvernement. Tout comme il sut faire voter une Loi d'état d'urgence transformant son pouvoir en pouvoir discrétionnaire. Il sut amplifier l'entreprise de dislocation de la société inaugurée par ses prédécesseurs, tandis que la gauche socialiste, le centre droit, sous-estimaient sa capacité de nuisance. Un mois après son accession au pouvoir, toutes les libertés individuelles étaient suspendues. Deux mois plus tard, il avait dissout les syndicats, supprimé les partis d'opposition. Bientôt ouvrait le camp de concentration de Dachau et passait la Loi de suspicion préventive qui permettait d'envoyer à Dachau quiconque était suspecté de contestation à l'encontre du pouvoir. Il promit la création d'une Commission de contrôle, elle ne vérifia jamais rien. Dès février 33, Göring instaura la Terreur en Prusse comme mode de gouvernement des foules, abolissant d'un coup toute barrière étatique à la barbarie policière. Le 27 mai 33, dans son discours inaugural à l'université de Fribourg, Heidegger évoquait en ces termes les étudiants dont il avait la responsabilité : ils étaient «en marche», pour se mettre au service de l'état nazi... Le 14 juillet passèrent les lois de stérilisation. Puis en novembre le Reichstag fut dissout : seuls les candidats du NSDAP pouvaient désormais se présenter. Hitler mit fin au Conseil des Ministres, devenu inutile. Au Parlement, devenu inutile, même peuplé de godillots. La gabegie, la corruption, l'incompétence se mirent à régner d'un bout à l'autre de la chaîne de commandement : Hitler installait son système féodal d'allégeance, en renforçant les pouvoirs de la police et en épurant définitivement les médias.

Hitler, de Ian Kershaw, éditions Flammarion, traduit de l'anglais par Piere-Emmanuel Deuzat, septembre 1999, 1160 pages, ean : 9782082125284

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 15:22

Histoire savante. Particulièrement documentée, fouillée, abondée. Histoire savante, dont la lecture édifie, sur la nullité de ceux qui nous dirigent. Sur la nullité du personnel politique. Sur la nullité de la presse internationale. Sur la nullité des journalistes des médias «autorisés». Relation érudite de cette période peu glorieuse de l’histoire britannique, suspendue à l’aplomb d’une paix qu’elle prétendait inévitable. Même au lendemain de l’invasion de la Pologne, Chamberlain pariant toujours sur un second Munich. Histoire navrante de l’acceptation du nouvel ordre hitlérien par les nations dites libres. Chamberlain à la manœuvre, dédaigneux, balayant d’une main suffisante les propos de son ambassadeur à Berlin : «J’ai l’impression que les gens qui orientent la politique du gouvernement hitlérien ne sont pas normaux. Nous sommes nombreux à avoir le sentiment de vivre dans un pays où les fanatiques, les voyous et les farfelus ont l’avantage». Il n’écoutera plus personne, s’enfermera dans ses pitoyables convictions, pérorera jusqu’à plus soif, symptôme du grand mal qui frappe les hommes de Pouvoir, d’hier comme d’aujourd’hui, butés, emmurés dans leurs arguties imbéciles.

Le 30 janvier 1933 donc, Hitler est nommé Chancelier. Le Herald Tribune, tout comme la presse française, se réjouissent de son arrivée au pouvoir. Seuls les communistes s’en inquiètent. Une semaine après sa nomination, Hitler déclenche les premières persécutions. Les chemises brunes attisent partout la haine et arborent leur violence. Un mois plus tard, au lendemain de l’incendie du Reichstag, Hitler suspend toutes les libertés individuelles.  Il gouverne désormais par décrets. Voilà qui nous est familier en France… Un mois plus tard, il ouvre Dachau et invente le concept de détention préventive pour remplir le camp. Concept avec lequel nous sommes également familiers dans la France de Macron. Un mois plus tard, les premiers commerces juifs sont saccagés. Des foules manifestent à New York et Londres. La presse internationale conspue ces foules agressives, refusent de croire à la réalité des persécutions des juifs ou des communistes, tout comme elle refuse de croire en la violence policière. Les hommes politiques des pays dits «libres» ne bougent pas. L’élite britannique ferme les yeux. On observe que le Reich s’arme. Les gouvernements européens ne bougent pas. Ils lui ont du reste tous vendus des avions de combat. Hitler, lui, pour donner le change, prononce partout des discours de paix… la presse internationale applaudit. Mein Kempf est traduit en France en mai 34. La presse ne s’alarme pas des propos de Hitler dans cet ouvrage. C’est du reste Hitler qui le fera retirer de la vente en France, de peur qu’on ne s’alarme de ses écrits. Il a tort : personne ne le condamne à part les communistes. Et puis la France a d’autres chats à fouetter : elle doit faire face à son déficit colossal et donc réduire son budget militaire. D’autant que la construction de la ligne Maginot a tout absorbé… Cette ligne héritée d’une conception militaire d’un autre âge… Seul Churchill tente d’alarmer en vain les médias et les hommes politiques.  Le 14 octobre 33, Hitler fronce les sourcils et se retire de la conférence sur la Paix. Seul Churchill est conscient du danger. Tout le personnel politique anglais reste convaincu qu’il ne s’agit que d’une manœuvre hasardeuse, mais qu’au fond, l’Allemagne veut la Paix… Hitler est décrit par ces diplomates aveugles comme un homme charmant… Dont on n’a rien à craindre. Ce n’est pas comme Mussolini, l’homme fort de l’Europe, dont on redoute les colères. Ce dernier envahit l’Ethiopie, avec l’aval de la France qui, pour sauver les apparences, décide d’un embargo  de son foie gras vers l’Italie… Puis l’armée allemande entre en Rhénanie, théoriquement occupée… Seul Churchill de nouveau alerte les pays européens. Il n’est pas entendu. Les politiques anglais demeurent fascinés par l’Allemagne nazie. Les jeux Olympiques de Berlin vont renforcer ce sentiment. 100 00 personnes assistent à la cérémonie d’ouverture. 500 000 autres piétinent aux abords du stade. La cérémonie est grandiose. De mémoire de journaliste, on n’avait rien vu de tel depuis Versailles… La veille de l’ouverture des JO, 7 000 prostituées ont été ramenées à Berlin pour satisfaire la presse étrangère ainsi que les visiteurs qui accourent du monde entier. Richard Strauss dirige en personne l’orchestre olympique. 20 000 pigeons sont lâchés. Le Hindenberg survole le stade. Tous les quartiers de Berlin offrent un visage de liesse et de fête. Même si en plein cœur de Berlin a été ouvert ce que l’on nommera après la guerre la Topographie de la terreur : des caves de torture et d’élimination physique des opposants politiques. L’année 37 arrive. L’année Chamberlain. L’Allemagne jouit de son prestige. Son aviation massacre les espagnols. L’Europe se tait. Chamberlain, un homme d’Affaires, pas un politique. Arrogant, sournois, autoritaire mégalomane et finalement, un incapable. Il ne comprend rien, ne veut rien voir, rien entendre, sûr qu’il est de son fait : Hitler n’osera jamais. En 38, Hitler viole l’Autriche. Chamberlain s’accroche à son déni. Vient le tour de la Tchécoslovaquie. La diplomatie britannique est convaincue désormais qu’il faut tout passer à Hitler, si l’on veut avoir la paix. Elle fait même pression sur les Tchèques pour qu’ils cèdent sur la question des Sudètes. La suite, on la connaît… Il ne faut jamais remettre nos vies entre les mains des hommes politiques. Ni jamais croire la presse.

Apaiser Hitler, Tim Bouverie, éditions Flammarion, collection Au fil de l’Histoire, traduit de l’anglais par Séverine Weiss, janvier 2020, 666 pages, 29 euros, ean : 9782081496125.

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2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 15:41

25 juin 1926, Durruti, Ascaso et Javer sont arrêtés à Paris pour leur tentative d'assassinat du roi d'Espagne Alfonso XIII. L'Argentine demande leur extradition pour les pendre. La France les condamne à un an de prison tant les preuves sont légères. Paris, 14 juillet 1927. Ils sont libres et se retrouvent au Café Libertaire, un haut lieu du militantisme parisien. Makhno, l'anarchiste ukrainien, est présent. Lui, il a fait la Révolution d'Octobre. Autour d'une table, entourés de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs amis, ils racontent leurs trajectoires. Makhno le premier, qui évoque son engagement au temps des grandes famines d'Ukraine et des répressions sauvages des révoltes des paysans. Il raconte, bien avant 1917, son village : Gouliaï-Polié, et l'esprit des premiers «soviets» qu'ils y avaient inventés : le peuple s'emparant des outils de production, des besoins de chacun, ouvrant des écoles sur des modèles pédagogiques nouveaux, inventant leur solidarité, leur production, leurs Communs, ce communisme libertaire qui partout où il a éclos, a su travailler au mieux l'espace public. Il raconte la grande répression de 1908, son arrestation, la pendaison publique des anarchistes sur la place de l'église, le bagne pour les survivants. Presque 10 ans de bagne, celui de Boutyrka, surnommé «l'université révolutionnaire» : mystérieusement, la bibliothèque y abondait d'ouvrages révolutionnaires, dont les œuvres de Bakounine et de Kopotkine. Il raconte comment il avait réussi à changer les mentalités des détenus, comment il avait réussi à les convaincre de la force de la solidarité anar. Tuberculeux, battu à mort, envoyé au cachot jusqu'en 1917, il avait libéré par la Révolution. Sitôt libéré, il était retourné à Gouliaï-Polié. Il évoque les cercles anarchistes ukrainiens. L'immense production intellectuelle et pratique des anars partout dans le monde. Durruti s'exprime ensuite, rappelle la misère en Espagne à cette époque, la famine, le joug de l'église, la révolte des tanneurs en 1903. La répression sauvage qui s'en était suivie, la pègre ralliant le camp du patronat pour enlever, bastonner, assassiner les réfractaires, et son enrôlement trois années dans un bataillon disciplinaire. L'hôpital avant la fin de cette période, son évasion, sa fuite en France, les milieux anarchistes français. La discussion s'enflamme, superbement animée par le dessin et le traitement apaisé de la couleur dans les planches. Elle tourne autour de la nécessité de se former intellectuellement, et de la question de la violence révolutionnaire : le braquage de la banque de Gigon, de la banque d'Espagne ensuite, pour récupérer ces fonds permettant matériellement de financer des actions concrètes : la création d'écoles, de bibliothèques, de librairies, d'outils de production, de prises en charge sanitaires et sociales des populations affamées. La BD s'arrête là. Richement documentée, on attend la suite avec impatience !

Bruno et Corentin Loth, Viva l'Anarchie, la Rencontre de Makhno et Durruti, édition La Boîte à bulles, février 2020, 80 pages, 18 euros, ean : 9782849533161.

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1 mai 2020 5 01 /05 /mai /2020 09:21

gratitude.jpgUn jour comme un autre. Kyoko, 36 ans, célibataire, est sans emploi depuis qu’elle a été licenciée pour avoir molesté son patron qui ne cessait de la harceler. "Quel est votre but dans la vie ? ", lui a-t-on demandé lors d’un entretien d'embauche. " Vivre vieille ", a-t-elle répondu… La lutte pour la survie dès lors, les portes des entreprises fermées à ce trop plein de sarcasmes. Kyoko, comme toutes ses camarades d’enfance, a bossé comme une folle pour réussir ses études et voilà le résultat : il n’y a plus de boulot. Ou bien il faut en passer par l’obscénité de petits chefs arrogants. Se marier peut-être. La voilà qui accepte une "rencontre arrangée" avec un fat entiché de lui-même et de ses pitoyables réussites en affaires… Alors, bien qu’il soit très mal vu au japon d’être sans travail et célibataire lorsqu’on est une femme de plus de trente ans, au mépris pourtant de la réalité sociale du pays, Kyoko le plante là et va noyer son découragement dans un bar. "C'est chiant, d'être une femme", conclue-t-elle, une boule au travers de la gorge et c’est bien tout ce qui lui reste, cette gorge nouée. Nous arrive-t-il quelque chose de bien dans ce monde qui a tout fait pour nous faire croire aux vertus du travail avant de nous déposséder de tout accès au travail ? Pas de risque…

Dans le second récit délicatement fantastique, Oikawa est liée par un pacte singulier à son collègue de travail, Futo : celui qui survivra à l’autre devra détruire toutes les traces des petits secrets du défunt, même les plus futiles. Futo meurt bêtement : un suicidé lui est tombé dessus. Son fantôme apparaît à Oikawa. Un rien dépité, délié aussi, de lui-même, du monde bien sûr, de l’allégeance passée à l’idéologie du travail, en pleine déconfiture dans le Japon contemporain. Et convoque Oikawa sur le bord de son souvenir. Oikawa méprisée, qui découvre qu’elle a toujours vécu dans l’ombre d’un supérieur, forcément masculin. Solitaire là encore, incomprise.

Deux récits très crus d’une situation japonaise insoutenable pour les femmes, victimes toutes désignées d’une société qui célèbre néanmoins avec toujours le même cynisme la date du 23 novembre, comme Jour de la "Gratitude au Travail". Un jour de honte pour les sans-emploi, pas davantage serein pour les autres, et qui ne sert qu’à cacher la misère de ces vies exemplaires des salariés modèles. Deux récits presque naïfs, ouverts à la banalité d’un monde sordide, le nôtre.joël jégouzo--.

 

Le Jour de la Gratitude au Travail, de Akiko Itoyama, traduit du japonais par Marie-Noëlle Ouvray, éd. Philippe Picquier, avril 2008, 100 pages, 13 euros, EAN : 978-2877309905.

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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 14:52

Rompre. Une déposition (à prendre alors au sens mystique de la déposition du corps du Christ mort par exemple), plutôt qu'un dépouillement, dans l'incertitude du courage d'être, tant la rupture n'est jamais franche. Un processus -encore que. Certes un retournement, une déchirure. Mais rompre laisse des traces, que Claire Marin explore minutieusement. La rupture encore une fois, non la séparation : rompre, écrit-elle, suppose tout de même de percevoir déjà la silhouette de ce que l'on devient. Mais peut-on rompre vraiment ? Et si ce n'est pas possible, pourquoi le mot s'est-il imposé à nous ? Que nous cache-t-il encore, de ce qui se joue réellement dans la rupture ? Chapitre après chapitre, Claire Marin interroge les champs possibles, de la rupture amoureuse à l'infidélité à soi-même, en passant par le plaisir de la dispersion et de ses ruptures identitaires jouissives, aux ruptures familiales. La naissance, l'être accidenté, la mort, la sexualité, le passé, le présent, toutes les formes de rupture énonce-t-elle, comme tout ce que l'être met en œuvre, consciemment ou inconsciemment, pour se relever ailleurs. Ce qui se révèle, donc, dans les accidents de la vie ou la folie d'être soi, ou encore dans le courage de n'envisager son «Moi» que sous les traits d'une succession de scènes oniriques, tant ce Moi dans lequel on tente toujours de nous enfermer est une fiction coûteuse. Devenir «soi», quand on y songe... Peut-être faudrait-il en effet reconsidérer le problème de la rupture à partir de cette focale amère : Soi. Quand surgit la conscience de n'être pas à sa place, quand l'on devine que notre «identité véritable» ne pourra pas éclore, là. Il faut rompre. Partir, Fuir, là-bas fuir, comme disait Mallarmé, «parmi l'écume inconnue et les cieux »... Fuir l'enfant blessé que l'on a été. Par exemple. Et supporter longtemps, pour ne rien rater, l'angoisse d'être une coquille vide. Prendre le temps, pour ne pas succomber de nouveau à la tentation de  s'enfermer dans une grimace -(Gombrowicz). Des pistes. Claire Marin défriche des pistes. Celle du couple qui se déchire par exemple : une histoire de corps, à tenter de s'extraire de sa matière commune. Elle évoque bien sûr beaucoup la dimension corporelle de la rupture. Chair et voix. Le grain de la voix comme source charnelle de toute parole. Mais curieusement, elle ne dit rien de ce dont la rupture nous signifie au niveau du langage, quand l'autre est parti par exemple : ce qui disparaît, c'est cette langue que nous parlions. Qui devient une langue morte. Importune absence dans un récit qui a choisi le langage pour véhicule. Ce qu'il faudrait explorer encore, donc, au-delà de l'aventure fascinante qu'elle nous propose, de nous interroger sur cette mutation des corps au moment de la rupture. Comment se défait-il, le nœud magique du corps ? Peut-être est-ce dans le langage brusquement moribond qu'il faudrait chercher... On aimerait, en tout cas, beaucoup, rompre avec Claire Marin, tant elle sait en parler !

Claire marin, Rupture, édition L'observatoire, collection La Relève, septembre 2019, 160 pages, 16 euros, ean : 9791032903360.

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 11:15

Si vous ne connaissez pas ce formidable écrivain tchèque, à l’humour aussi noir que débridé, lisez de toute urgence de lui La Guerre des Salamandres, L’année du jardinier, ou La Fabrique d’absolu, Hordubal, sans oublier son fantastique R.U.R. dans lequel il inventa le mot de Robot, dont on connaît la fortune !

Dans Voyage vers le Nord, Čapek est en route, en 1938, vers les grands espaces du Nord de l’Europe. Il ne se fait guère d’illusions sur l’avenir de cette Europe portée au suicide et s’accorde un temps de méditation loin de la folie et de la lâcheté des hommes. Il mourra à son retour, échappant à cette guerre qu’il prévoyait hallucinée. En voyage, Čapek se fait le contemplateur de ces paysages fantastiques du Nord. «Les yeux sont la meilleure partie du cerveau», affirme-t-il d’emblée non sans raison : les philosophes eux-mêmes n’ont-ils pas fait de la claire vision l’horizon de la sagesse humaine, sinon d’une connaissance supérieure ? Son carnet de voyage est clairsemé de petits dessins au crayon. Superbes plutôt que naïfs, comme on a bien voulu le dire. Dessins épurés, juste une ligne le plus souvent pour marquer les plis de la terre. Voyage physique, mettant en jeu le corps, son dernier. Il le sait. A la rencontre des paysages, des forêts, des glaciers de cette «Europe de minuit», comme il la nomme.

Il commence par le Danemark, ce petit pays de prés verts, de jeunes filles aux yeux bleus, de gens «lents et réfléchis» et qui ne semble rien d’autre qu’une «vaste exploitation divine», écrit-il. La mer lisse et claire, parsemée de petits bateaux. Un pays doux, propre, où les vaches dans les champs n’ont l’air de n’y être «que pour faire joli». Čapek pousse jusqu’à Elseneur, la citadelle du Hamlet de Shakespeare. N’y reste qu’un soldat qui  scrute d’un regard menaçant l’immensité des rives de la Suède. Un pays trop beau pour être vrai, où il ne reste que le suicide quand on y est mal. La Suède donc. Une immense forêt plombée par le jour boréal qui n’en finit jamais. Un pays où l’on ne sait jamais «s’il fait déjà jour ou encore jour»… Ici toutefois, l’homme peut encore avoir confiance dans son prochain, affirme-t-il, non comme en Allemagne, hantée par ses abîmes.

La Norvège enfin, toute de forêts battues par les tempêtes. Plus effrayante, plus sauvage que tous les pays qu’il a traversés, où il croise un peuple «pas tout à fait à l’aise»… Plus haut encore, le Nord et le lichen, l’aube en pleine mer, les fjords silencieux. De là-haut, il entend à peine l’écho lointain de la guerre qui s’annonce : «Il paraît que les nations s’arment et que les peuples s’entretuent» déjà. Čapek pousse jusqu’au cercle polaire et son paysage lunaire, et note : «on tourne en rond toute sa vie, et lorsqu’on en sort enfin, on s’endort. (…) Le monde est terriblement déconcertant ». Ne demeurent que les Lofoten, ces blocs de pierre chauves et bruns, un «bouquet de montagnes», où l’Europe finit un peu tristement.

Retour. Ne resterait-il à sauver que les claires fougères qu’il croise ? «Notre voyage, écrit-il ultimement, ne prendra fin qu’à l’annonce de la première nouvelle abominable, inhumaine», que la Guerre d’Espagne a inauguré à ses yeux, où déjà les populations civiles ont été massacrées.

Voyage vers le Nord, Karel Čapek, préface de Cees Nooteboom, les éditions du Sonneur, traduit du tchèque par Benoît Meunier, septembre 2019, 266 pages, 18 euros, ean : 9782373851915.

http://www.joel-jegouzo.com/article-cultiver-son-jardin-118693107.html

 

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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 11:15

M.-B. Crawford, le philosophe mécanicien. On se rappellera son Eloge du carburateur, que pour ma part j’avais adoré. Qu’est-ce qu’un carburateur, s’interrogeait Matthew, sinon identifier ses fonctions et ses mécanismes, c’est-à-dire mettre en œuvre une philosophie de la connaissance centrée sur les exigences cognitives du travail manuel. En philosophe, Matthew en tirait des conclusions passionnantes sur l’organisation politique et sociale du monde, l’apprentissage autorisant de bâtir des intelligences sensibles à la logique des choses plutôt que soumises aux rhétoriques de la persuasion.

Dans ce nouvel opus, il s’interroge de nouveau sur ce qu’il nomme, non sans arrière-pensée politique, la «balkanisation» de nos activités mentales. Nous manquerions d’attention en somme. Crawford dénonce ici le manque de cohérence de l’esprit en tout un chacun. Il ne parle pas d’unité, mais de cohérence, mais ne parvient pas à distinguer l’une des impératifs de l’autre et finit par en appeler, pour combattre cette «balkanisation», à la bonne vieille «unité» chrétienne de l’Esprit, qui depuis des siècles constitue l’essentiel de l’injonction à être soi… C’est-à-dire que dans un monde complexe, il n’en appelle pas à déployer toute la richesse, certes douloureuse parfois, d’un Moi complexe. Non, il faut retrouver cette bonne vieille logique d’unification de l’esprit : être partout le même. Cela fait-il sens ? Cette logique chrétienne n’a-t-elle pas suffisamment provoqué de dégâts ?

Faut-il construire un «Moi cohérent». Pour maîtriser ses pensées, assène Crawford, il faut «neutraliser» son environnement. Voilà qui renvoie de nouveau au commandement biblique et donne à penser que cette «cohérence» n’est, encore une fois, rien d’autre que l’exigence d’unification posée par l’Eglise. Ne vaudrait-il pas mieux construire un moi «situé» ?

L’attention, donc, posée comme le problème culturel de notre civilisation numérique. Est-ce si certain ? L’attention en classe par exemple, n’est-elle pas jamais que flottante, trouvant dans ses interruptions la possibilité de tisser les liens sans lesquels rien ne peut s’assimiler ? Ne vaudrait-il pas mieux alors s’interroger sur le degré d’inattention acceptable, quand toutes les expériences cognitives démontrent que même chez l’adulte le plus chevronné, l’attention ne passe pas le cap des quelques minutes de concentration possible… Son analyse lève toutefois ici et là des observations intéressantes, comme cette approche sociologique du silence et du bruit qu’il dessine : plus on s’élèverait dans les couches sociales, plus le «bruit» s’y ordonnerait et le silence y gagnerait.

Pour le reste, dans sa rencontre au réel, on retrouve le Crawford du Carburateur. Longuement, Crawford décrit les conditions de cette «rencontre» : il faut d’abord construire un «gabarit» intellectuel pour organiser et cette rencontre et les objets du monde. On retrouve là les prémices de l’analyse Kantienne de la critique de la raison pure. Ce gabarit posé, Crawford évoque finalement là où il voulait en venir : la théorie du «Nudge», ou du «coup de pouce» en français. Voyons cela… Crawford part du principe que dans notre civilisation numérique, les agents capables de collecter les informations pertinentes pour poser leur choix sont rares. On retrouve là une critique de la théorie économique, telle qu’elle s’est développée depuis le XVIIIème siècle, posant la rationalité au centre des échanges entre les humains. Mais on l’a vu : nous manquons d’attention. Pour dépasser le cadre trop étroit de l’optimisation rationnelle, les théories récentes de l’économie comportementale tiennent compte de notre incapacité à prendre des décisions purement rationnelles. C’est là que le «gabarit» intervient. Et bien évidemment, un gabarit construit par… une élite intellectuelle capable, elle, d’attention. Ce fameux «coup de pouce» doit venir d’en Haut, on l’a compris, pour rationaliser nos choix… L’exemple que prend Crawford est hallucinant : si l’on demande à des salariés de souscrire un plan d’épargne retraite par capitalisation, peu le feront d’eux-mêmes. Si la souscription est faite d’autorité et qu’ensuite on interroge ces mêmes salariés pour savoir s’ils souhaitent s’en passer, de nouveau, très peu répondront. Ce qui montre bien qu’ils ne sont pas capables de choix rationnels… En choisissant pour eux, on les aide à «prendre la bonne décision» ! Il appelle cela de l’ingénierie sociale peu intrusive : on ne fait que se contenter «d’orienter discrètement leurs actions dans un sens plutôt que dans un autre»… La gestion des êtres humains devrait ainsi, dans nos sociétés d’inattention, s’ouvrir à cette ingénierie sociale dite non intrusive, pour structurer non seulement notre environnement, mais aussi nos réponses à cet environnement… Et en amont, une poignée de théoriciens décideraient rationnellement de la meilleure orientation possible, dont les masses sont incapables ! Sans commentaire…

Contact, Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, Matthew B. Crawford, traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry et Christophe jacquet, éditions de la Découverte, octobre 2019, 346 pages, 13 euros, ean : 9782348054747.

http://www.joel-jegouzo.com/article-le-xxieme-siecle-sera-high-tech-ou-ne-sera-pas-eloge-du-carburateur-51451114.html

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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 15:25

On enterre Lionel. La mouise… Jambe de bois au cimetière.  Lescot, aveugle, le suit de près. Lionel, Lescot, Nicolas et presque tous les autres derrière. De vieux potes de H4 ? Pas si certain. Vieux, oui. Mais au Lycée Henri IV, l’amitié sonnait souvent faux. Toujours est-il que les anciens du bahut se retrouvent, en âge de mourir. Bon, le mort... Y'a suspicion... Et un message pour Nicolas : il n’est peut-être pas mort d’une crise cardiaque, quoi qu’en disent les policiers. Sa veuve lui demande d’enquêter. A lui, Nicolas, ce déjà vieux avec sa jambe de bois. Nicolas enquête donc. Sur quoi bossait Lionel ? Les palmiers d’Erythrée. Commençons par là : une étude. Gigantesque, érudite. L’enquêteur, c’est un peu J.-B. Pouy : ancien élève d’Henri IV, certes, mais décoffré de banlieue. De la Banlieue Sud plus exactement. Vitry-sur-Seine. Comme son personnage. A côté de chez lui venait de s’ouvrir un lycée tout neuf : Romain-Rolland. Juste à la frontière de Vitry et d’Ivry. Le fils de Thorez était dans sa classe. Et puis en seconde J.-B. était entré à H4.

Au sortir duquel lycée, plutôt que la prépa, il avait choisi l’université, que tous méprisaient à H4, élèves, professeurs, administration… Nicolas enquête. Les anciens d’H4. Dans l’essai de Lionel, il est beaucoup question de cinéma expérimental. Nous régalant au passage de ses réflexions sur le cinéma. Toujours percutant J.-B. Pouy. Lionel voulait créer une cinémathèque expérimentale. La Fondation Jérôme Hill avait proposé ses services. L’Amicale des anciens de H4 avait répondu à l’appel. Nostalgie. Nicolas se rappelle ce prof de latin de H4 qui ne s’exprimait qu’en latin, même lorsqu’il recevait les  parents d’élèves. «Au lycée, nous étions dans un cocon antique, retardés, déphasés. De vrais couillons», assène J.-B. Pouy. Et de raconter les coups pendables qu’il y a commis. Le chahut potachique dans toute sa splendeur, des morceaux de littérature à se tordre de rire comme toujours avec lui. Emaillés de réflexions profondes sur le cinéma, la littérature, l’éducation. Un régal ! Et quant à l’enquête, on tourne longtemps autour du bahut, à moins que l’assassin ne soit en réalité un ancien de Louis-Le-Grand…

Jean-Bernard Pouy, H4 Blues, Gallimard, Série noire, février 2003, 190 pages, 9 euros, ean : 9782070426297

ou Folio ...

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