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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 07:05
Il y a un cadavre dans le placard de la Vème République

Celui des Peuples français acculés à la misère et des populations étrangères que la France, pendant des millénaires, a accueillies et sans lesquelles elle n’aurait pas été la Nation qu’elle est.

Et tandis que certain ministre promène ses deux enfants en Falcon, 1,5 millions d’autres enfants vivent dans la pauvreté. Entre 2008 et 2012, 440 000 enfants supplémentaires ont plongé avec leurs familles sous le seuil de pauvreté en France (Insee).

600 000 enfants grandissent dans des environnements destructeurs, sinon à la rue : c’est le cas pour 31 000 d’entre eux ! Un chiffre en augmentation de 44% entre 2001 et 2012 sur tout le territoire, et de 84 % pour la seule agglomération parisienne… Selon le rapport d’enquête ENFAMS (enfants et familles sans logement personnel en Ile-de-France) de l’Observatoire du Samu Social de Paris, les familles constituent aujourd’hui entre 35 % et 40 % des SDF.

Par parenthèse, les bidonvilles ont fait leur retour dans cette France néolibérale : on en compte aujourd’hui 400, de véritables villes selon l’état des lieux réalisé fin 2013 par la Délégation Interministé­rielle à l’Hébergement et l’Accès au Logement (DIHAL), Et c’est sans compter les «campements» que le gouvernement s’évertue à démanteler sans proposer de solution aux êtres humains qui les habitaient, l’état se contentant de les chasser jour après jour sans considération pour les enfants que leurs parents, dans ces situations extrêmes, avaient réussi à scolariser. Les enfants les plus discriminés en matière d’accès à l’édu­cation en France sont ainsi ceux qui vivent en bidonvilles : à peine la moitié d’entre eux peuvent aller à l’école ou au collège et plus rarement encore au lycée. Le collectif ROMEUROPE estime que «5 000 à 7 000 enfants roms migrants en France arrivent ou arriveront à l’âge de 16 ans en France sans avoir jamais ou presque été scolarisés.»

En octobre 2012, le Défenseur des droits avait alerté le Premier ministre quant au phénomène de déscolarisa­tion des enfants des bidonvilles provoqué par les opérations d’évacuation. Ces démantèlements à répétition des camps, outre leur impact traumatisant sur les enfants, qui dans la plupart des cas appréhendent d’être de nouveau scolarisés, devinant que c’est cette scolarisation qui conduit les Pouvoirs Publics à ordonner l’opération, ont évidemment des conséquences extrêmement néfastes sur la scolarisation des enfants. Le dernier rapport Innocenti paru à l’automne 2014 place la France en queue de classement des pays de l’OCDE sur ces questions.

Selon l’Insee, la cause la plus évidente de la pauvreté des enfants est bien évidemment la situation professionnelle des parents : un chômage à vie et qui conduit rapidement à ne vivre qu’avec des minima sociaux inférieurs au seuil de pauvreté. Des centaines de milliers d’enfants vivent ainsi dans l’insécurité économique et sociale et demeurent à l’écart des normes de confort dont bénéficient les autres enfants, ceux qui peuvent se balader en Falcon pour assister à un match de football...

Les répercussions de cette insécurité sont nombreuses, en particulier sur la santé : ces enfants souffrent davantage d’obésité par exemple que le reste des enfants, mais surtout, la pauvreté appelle la pauvreté : ces enfants sont condamnés à ne jamais pouvoir travailler au calme, et donc à ne jamais pouvoir «réussir».

Les évaluations internationales, notamment PISA, soulignent que la corrélation entre le milieu socio-économique et la performance est bien plus marquée en

France que dans la plupart des autres pays de l’OCDE. Le système d’éducation français est plus inégalitaire aujourd’hui qu’il ne l’était il y a trente ans… Les inégalités sociales se sont surtout aggravées : de 43 points entre 2003 et 2006 par exemple à 57 points entre 2006 et 2012… En France, lorsque l’on vient d’un milieu défavorisé, on a clairement aujourd’hui moins de chance d’en sortir qu’il y a 30 ans… Et comme le rappelle Stephane Bonnery, Démocratisation et inégalités ne s'excluent pas : elles vont de pair. Depuis 150 ans, rappelle-t-il, chaque fois que l'école s’est ouverte à une plus large population, elle a mis en place des mécanismes de sélection plus insidieux, les déplaçant chaque fois pour les rendre moins voyants. En France, on n’a pas l’équation Démocratisation ou inégalités, mais les deux se conjuguent pour annihiler tout espoir de changement.

Fin mars 2015, le nombre de chômeurs s'élevait en France à 5 997 800 toutes catégories confondues. Rappelons que la moitié des chômeurs touche moins de 500 euros par mois. Qu’un tiers des chômeurs ne touche aucune indemnité. Et que 1,691 millions de personnes vivent au RSA, tandis que le nombre de SDF, s’élève à plus très loin de 200 000, dont 1/3 sont des salariés pauvres… (« Plus très loin signifiant que l’Insee a cessé d’en tenir els comptes…).

Le montant du RSA, pour un parent isolé avec un enfant s’élève à 770,82 euros. A 924,99 euros s‘il a deux enfants. Essayez de vivre avec un tel montant… Pour une personne sans enfant, il s’élève à 492 euros mensuel.

La France compte 8,8 millions de pauvres selon les données 2011 de l’Insee. Soit 14,3 % de la population…

Quelle nouvelle narration politique rendra justice du sort réservé au grand nombre ?

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13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 05:17
Filer droit, de Michael Coleman

Luke est voleur. Une sorte de boulot à mi-temps. Il vole donc aujourd’hui une paire de baskets, dans un 4x4 luxueux qu’il vient de crocheter. Mais voilà que deux malfrats lui tombent dessus : le 4x4 les intéresse, qu’ils pariaient incrochetable. Deux caïds de la cité, Mig et Lee Young, qu’il connaît de réputation. Las, le propriétaire du 4x4 surgit dans le parking, avec sa fille. Course poursuite, Mig et Lee s’enfuient au volant du monstre, tournent en rond dans ce dédale, finissent par tenter d’écraser la fille de leur poursuivant. Luke la sauve. Erreur : le père le rattrape. Luke passe en jugement. Multirécidiviste, il risque gros, d’autant qu’on le soupçonne de connaître l’identité des voleurs du 4x4, les vrais poissons pour la police. Par chance, le propriétaire du véhicule intervient. Il recommande un travail d’intérêt général : Jodi, sa fille, est mal-voyante. Elle prépare un marathon, Luke devra lui servir de guide de course. Dès son premier essai, il vit des sentiments bouleversants : la sécurité de Jodi est entre ses mains ! Qu’il se décale de quelques centimètres, elle tombe et se blesse. Quant à Jodi, elle est aux anges : il lui fallait cette rencontre pour se libérer de la tutelle de ses parents ! L’un et l’autre vont ainsi apprendre à «grandir» ensemble, dans l’épreuve sportive qui les confronte, mais aussi dans celle que vont leur imposer les caïds de la cité, lesquels entendent bien mettre à profit les talents de crocheteur de Luke. Mais Luke change au contact de la jeune aveugle. Le voilà qui file de plus en plus droit, dans une course intérieure désormais, vers cette rectitude morale que vous impose l’obligation de prendre soin d’autrui, quand cet autrui ne peut que s’en remettre à vous. Transfiguré, Luke saura répondre à l’exigence qui s’est levée en lui.

Il y a dans ce Filer droit, au-delà des bonnes intentions, une qualité d’écriture qui l’emporte et n’enferme pas le texte dans le détour obligé, lorsqu’il s’agit de littérature jeunesse, du roman d’édification. A conseiller sans délai donc, à nos chères têtes blondes qu’une morale essoufflée rebuterait, à juste titre.

Filer droit, de Michael Coleman, coll. Do Ado noir, éd. du Rouergue, sept 2006, 314p, isbn : 978-2-84156-7690

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 05:11
Barjo, de Michael Coleman

Après son superbe Filer droit, son premier roman pour adolescent traduit en France (2006) et qui s’était vu décerner le prix des Inrockuptibles 2008, Michael Coleman récidiva avec un roman adolescent d’une rare intelligence d’écriture, sorte de huis clos prodigieux et tragique.

Daniel et Tozer tombent au fond d’un gouffre. Les voilà piéger sous terre. Pas vraiment amis, mais pareillement têtes de turc de leur classe. Tozer est l’idiot de service, Daniel, l’Einstein crédule. C’est à la suite d’une course d’orientation, tout au long de laquelle personne ne les a ménagés, qu’ils se sont retrouvés en si mauvaise posture. Souffre-douleur du nouveau prof d’éducation physique, Axelmann, Daniel et Tozer ont d’abord appris à se détester. Enfin, Tozer surtout, aux yeux duquel Daniel incarne tout ce qu’il n’est pas. Trop intelligent, sans cesse à poser les bonnes questions, à trouver les bonnes réponses. Tout est question d’angles et de mesure chez lui, de logique dont il fait un usage tout à la fois abusif et rayonnant. Mais là, sous la terre, apeurés l’un et l’autre, ils apprennent à se redécouvrir. Et progressivement à comprendre l’humiliation dont ils n’ont cessé d’être l’objet. Flash-backs. Le camp de vacances, les railleries, l’injustice qui les a liés l’un à l’autre malgré, ou voire, contre eux. Mais Tozer se rappelle à présent comment, pour la première fois, Daniel a su lui rendre confiance en lui, en expliquant comment s’orienter avec une boussole et une carte. C’était la première fois que Tozer n’était pas moqué comme un demeuré.

A côté d’eux, dans la grotte, gît un corps à demi-mort. On ne sait tout d’abord de qui il s’agit. Bientôt l’eau vient sourdre et menace de les emporter. Il faut trouver une issue. Et prendre une décision : sauver l’autre ou le laisser périr. L’autre… Celui-là même qui encourageait heure après heure toutes les brimades à leur encontre. Le tortionnaire qui n’a cessé de les poursuivre de sa vindicte, d’attiser la moquerie des élèves à leur égard. Axelmann, leur prof de gym. Mais en perdition cette fois, moribond, affolé, et dont la vie ne tient qu’à un fil. Fil que romprait bien Tozer… Mais fil que les deux adolescents ne vont pourtant pas rompre. Ils le sauveront au péril de leur propre vie. Héros ? Non : humains, pas moins et rien moins qu’humains.

Le roman est traversé par un très fort sentiment d'iniquité. Et cette fois encore, comme dans Filer droit, c’est à travers ce même imaginaire de la cécité que l’exercice narratif prend corps. Comme un symbole de notre temps, où il s’agit de faire confiance à qui vous guide quand vous ne pouvez plus voir. S’en remettre à l’autre. Totalement. Dans l’impossibilité de jouir pleinement de ses facultés ou plutôt, d’être soi sans l’autre. Magnifique éthique, sans moralisme doucereux, qu’administre cette fois encore Michael Coleman !

Barjo, de Michael Coleman, éd. du Rouergue, coll. DoAdo noir, oct. 2008, traduit de l’anglais par Ariane Bataille, 272 pages, isbn : 978-2-84156-964-9, 12,50 euros

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11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 06:22
Les émeutes libertaires de juin 1780 à Londres

Un livre tout entier consacré aux fameuses journées de juin 1780, à Londres, à une époque où ce genre d’émeute était hebdomadaire. Il est vrai que dans ce XVIIIème siècle britannique, l'insurrection était alors la forme habituelle et périodique de la protestation sociale, dans un pays où le débat social était mené comme une guerre –on sait en France, aujourd’hui, ce que cela veut dire…

Mais des émeutes festives, troublantes, justement, par ce caractère de liesse désordonnée, déroutant les analyses politiques et les hommes de Pouvoir tant leur visée ne pouvait se comprendre dans le cadre des discours habituels. Emeutes joyeuses, "émotions populaires" comme on le disait alors non sans mépris dans les classes supérieures, provoquées par le ressentiment général d’un Peuple quotidiennement humilié, asphyxié, biffé des tablettes de l’Histoire. Emeutes farouchement arrosées de gin et tournant au délire collectif, à la débauche bachique, Sa Majesté la Foule soudain prise d’une folle envie de cuite mémorable, quand bien même elle se terminerait par une douloureuse gueule de bois -mitraille, prisons et lois iniques au réveil.

Des Emeutes séminales dans l’histoire qui s’ouvre alors en Europe et pour le monde, parce que cette première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle fut pour les ouvriers l’occasion de la révélation fulgurante de leur être-ensemble : ils découvrirent en effet soudain qu’ils formaient la force centrale de la société urbaine naissante et en faisant front, ils révélèrent à toute l’Europe qu’ils pouvaient devenir une classe sociale non seulement motrice de l’Histoire, mais capable d’abattre des Bastilles.

C’est cette histoire, dans la plus grande ville du monde d’alors, que décrit le présent essai. Heure par heure, une poignée de journées exceptionnellement documentées, fascinantes à bien des égards pour quiconque veut construire une réflexion de classe, mais surtout, eut égard à leur caractère anarchique, pour quiconque veut comprendre le sens profond du soulèvement populaire.

Les Conservateurs sont au pouvoir, ruinés par leurs coûteuses guerres. Ils se préparent à voter des lois iniques bien sûr, car il leur faut de l’argent, et beaucoup, pour mener à terme leur politique dispendieuse. Accessoirement, ils ont besoin de troupes fraîches, qu’ils pensent puiser cette fois dans les milieux catholiques. Aussi s’emploient-ils à monter les religions les unes contre les autres pour mieux diviser un Peuple déjà exsangue, sur des clivages ouvertement xénophobes –voilà qui nous rappelle quelque chose.

Des foules dépenaillées parcourent la ville en tous sens, s’agrègent aux manifestations organisées sans trop savoir pourquoi. Pétitionnaires et peuples des ruelles confondus, "nègres" rescapés de l’esclavage antillais (7% de la population londonienne !). Des leaders tentent de structurer cette agitation qui leur échappe, part dans tous les sens, en conduisant la foule du matin, énorme, devant le Parlement. La Représentation Nationale se voit soudain sommée d’agir. Elle est encerclée, isolée, bousculée. On attend des élus des réponses, ils discourent et tergiversent comme à l’accoutumée, ou dénoncent la manipulation d’une foule "visiblement" peu politisée, enrôlée contre son gré dans une lutte dont elle comprend mal la finalité. Que veulent-ils au juste, ces loqueteux ? Rien, précisément. Rien, politiquement s’entend, ou plutôt non, ils veulent tout : abattre le Pouvoir et peut-être même, "Tout Pouvoir"…

L’incongruité bouffonne de la situation saute bientôt aux yeux de tous : une partie de la foule se disperse tandis qu’une autre prend en otage les parlementaires. La nuit, les insoumis s’arment de gourdins, de hachoirs, s’enivrent, brûlent une chapelle. Des gueux avinés affluent sans cesse, qui veulent simplement voir flamber les bagnes et semblent ne désirer qu’une chose : la fin de ce vieux monde corrompu.

Ils envahissent la ville, courent dans tous les sens, s’éparpillent. Impossible de centraliser l’action : la foule ne veut pas prendre le Pouvoir, elle veut l’abattre.

Les gueux se rassemblent, s’égaient littéralement dans Londres, pactisent avec les forces de police dont nombre d’entre elles rallient les bombances improvisées ici et là. Les émeutiers brûlent des bâtiments, pillent les magasins de luxe, mais dans un incroyable climat bon enfant ! Peu d’échauffourées, peu de blessés, ils ne montent aucune barricade qui viserait à fixer un front, ne s’enferment pas en ghettos dans leurs quartiers mais déferlent, tout simplement, partout à la fois, au pas de course plutôt qu’ils ne défilent sous un rassemblement unitaire dont l’objectif politico-symbolique aurait été mûrement réfléchi. Et c’est bien la force de ce mouvement que cette dispersion, cette foule sans stratégie qui ne livre aucune bataille, va et vient sans que l’on puisse la circonvenir dans la ville : elle gagne.

Certes, dans les jours qui suivirent, sept mille soldats en armes venus de l’extérieur de Londres furent envoyés pour «maîtriser» la situation. Ils plongèrent alors la ville dans un bain de sang, mirent le feu à Londres, instaurèrent le carnage généralisé. L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’analyse que l’on peut faire de l’essence même de ce mouvement, moral s’il en est, attaché à défendre une seule valeur, celle de la vie humaine.

Un soulèvement populaire n’a pour objet que de faire tomber un Pouvoir, pas d’en relever un autre. Construire le Pouvoir n’est pas l’objet des émeutes populaires, qui sont en réalité de grandes protestations morales.

C’est en cela que les minorités sont morales, en cela que le désordre est moral, en cela que l’éthique se révèle un puissant levier d’action révolutionnaire.

Les soulèvements populaires sont une formidable machine à abattre les Bastilles. Des machines non politiques qui pointent l’essentiel de ce qui fonde l’homme dans son humanité : sa dignité pour l’autre.

Prenant conscience de soi, Sa Majesté La Foule soustrait l'individu à lui-même et l’entraîne dans le cercle d’une vie supérieure. Balayant l’utile elle pointe le Juste. L’ambition morale de ces mouvements n’est ainsi pas de changer l’homme mais de changer la vie sociale, en y réintroduisant le devoir de justice. Et c’est au nom d’une philosophie de l’Homme, larvée, à peine murmurée, que l’émeute s’élance et énonce la seule norme qu’un Etat doive tenir, qui est celle de l’égal respect des personnes. Traiter l’individu comme fin, non comme moyen. Distinguer nos droits de citoyens des conceptions de la Vie Bonne qui se font jour ici et là, entendu que nul ne peut définir à la place d’autrui ce que doit être cette Vie Bonne.

La finalité des mouvements populaires est de fixer une limite morale au gouvernement en place. De lui rappeler par exemple sa nécessaire neutralité devant les fins, de lui rappeler que la norme d’égal respect des personnes, seule, fonde la légitimité de son action Publique. Entendu ainsi, cela signifie par exemple que l’Autre doit être perçu comme un autre sujet ayant sa propre perspective qu’il faut respecter, fût-il rrom ou musulman. C’est en cela que les mouvements populaires nous donnent le sentiment de redonner des couleurs aux nations qui les portent : ils ré-humanisent la société, parce qu’ils l’inscrivent dans une visée éthique de Justice et de Dignité de l’Homme pour l’Homme.

Beau comme une prison qui brûle, de Julius Van Daal, éd. L’Insomniaque, avril 2010, 94 pages, 7 euros, ean : 978-2-915-694451.

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10 juin 2015 3 10 /06 /juin /2015 05:24
De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Comment expliquer ce paradoxe d’une culture artistique et intellectuelle très diffusée dans les démocraties, mais jamais autant en péril que dans ces mêmes démocraties ? Cela revient-il à poser la question de savoir ce qu’il y a de réellement culturel dans ces cultures exhibées à l’envi ?

Hannah Arendt remettait en cause la légitimité de la culture contemporaine, en référence à la culture classique des Temps anciens. Elle pensait même que la culture n’avait aucun avenir dans les sociétés démocratiques. Que pouvait-elle apporter à l’homme contemporain ? A ses yeux, la responsabilité en incombait à cette fameuse «brèche» ouverte entre le passé et l’avenir, dans laquelle la modernité occidentale s’était engouffrée. Au centre de sa réflexion, une méditation sur les concepts de tradition, d’autorité, d’éducation et de liberté. «Notre héritage n’est précédé d’aucun testament», aimait-elle à répéter à quiconque l’interrogeait sur le sens du culturel dans les démocraties de masse. La phrase est de René Char. Elle est placée en exergue des écrits d’Hannah Arendt datant de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, nous disposons bien d’un héritage : celui de la culture de la liberté. Un culte même, si l’on en juge à ses derniers rebonds dans la France de l’après-Charlie…

Dans les années 60, Hannah Arendt réitéra son jugement. La culture n’était au mieux qu’un trésor perdu dans les sociétés démocratiques du monde occidental. En quoi donc, dans les années 60, cette culture était-elle déjà perdue ? A ses yeux parce qu’il n’y avait pas de continuité. La rupture avec le passé avait été telle, qu’il ne subsistait que des mouvements, des cycles, des avant-gardes effrénées dans leur poursuite du nouveau… Qu’était donc devenue cette culture de la nouveauté, incapable de transmettre la flamme du passé ?

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

Hannah Arendt jugeait pitoyable l’état social de l’homme contemporain. Et sa culture plus lamentable encore. Il y a pourtant un paradoxe dans ce raisonnement, qu’il faut affronter : aux yeux de Hannah Arendt, cette idée de « brèche » qui supporte tout le poids de la faute, ne peut pourtant pas être subsumée entièrement sous cette catégorie de la faute. Car c’est dans cette brèche, dans cette volte accomplit par l’être humain faisant table rase du passé pour poser la première pierre d’un monde neuf que naît le désir de liberté. Certes, l’homme ne tient pas, pense-t-elle, dans cette brèche, mais il ne tient pas mieux sans elle. Sans ce temps d’arrêt. Cette immobilité même. Se rappelant ses lectures augustiniennes, Hannah Arendt ne peut pas ne pas affirmer avec saint Augustin que ce qui fait la dignité de l’homme, c’est justement sa capacité à interrompre le fil de l’histoire, à enrayer sa marche, pour dire non, ou oui, en somme : pour commencer une action nouvelle. Renvoyant à saint Augustin, Hannah Arendt affirme avec lui que l’homme est cet être qui peut inaugurer d’une histoire et d’une vie nouvelle. Pas le chien, qui ne peut interrompre le cours de son histoire.

Hannah Arendt lève le paradoxe de la brèche en posant qu’on ne peut commencer une action sans, dans le même temps, l’avoir soumise à la visée de son terme. Mais n’est-ce pas hypothéquer le nouveau dans cet impératif eschatologique ? Pas de liberté sans volonté, ajoute-t-elle. C’est bien dans cette brèche que l’on peut créer, dans ce suspens que l’on peut inaugurer d’autre chose et en ce sens, tout homme peut être un commencement absolu et sa décision productrice de culture, mais l’acte de création ne peut être compris que comme acte d’autorité, un acte d’augmentation des possibilités, un acte tourné vers l’actor, condition minimum pour qu’il y ait de la culture. Et à ses yeux, il ne peut exister d’égalité entre l’Auctor et l’actor, l’auteur et son public.

L’Auctor, lui, nécessairement, s’inscrit dans une trame, un fil, une chaîne : celui de la Tradition. C’est là que Hannah Arendt rompt l’économie de sa démonstration pour insister beaucoup sur la disparition générale de l’autorité dans la vie moderne. Il faut bien sûr comprendre ce terme depuis sa traduction latine. L’Auctor par lequel un acte d’autorité est un acte d’augmentation, d’amplification des possibilités de ceux qui sont placés sous cette autorité. Mais sa disparition donc, dans nos sociétés démocratiques qui ont placé au même rang l’Auctor et l’actor, et qui occultent du même coup la disparition de la tradition et de la mémoire, mettant en péril la dimension de la profondeur humaine.

De quoi souffre la culture dans les sociétés occidentales ?

La mémoire... Dans les années 50, elle évoquait déjà cette perte de mémoire sous les traits de la faillite des méthodes d’éducation dans nos sociétés démocratiques qui n’auraient cessé d’ouvrir celle-ci à la quête pathologique de la nouveauté. En cause, cette culture de masse qui entraînerait toutes les productions de l’humanité dans le cycle de la consommation, c’est-à-dire de la novation plus que du nouveau.

De sociétés sans éducation, instruisant des populations et non un Peuple, inséré lui-même dans l’impératif catégorique de la modernité : disparaître comme peuple pour n’exister que sous les espèces des panels de consommateurs. Et dans un tel espace, la culture, les objets d’art, ne peuvent qu’être vide de sens, au mieux drainer jour après jour de longues et vaines files de queues devant la dernière exposition annoncée à grand renfort de publicité.

La culture ne serait ainsi plus que l’effroyable expérience de la reproduction du même, au sein d’une société scandée par la condition faite à ses membres : «métro, boulot, dodo», la culture s’insérant dans ce cycle sous forme de divertissements. Celui d’un marché culturel soumettant les objets culturels au même traitement que les objets de consommation courante. Un marché donc, qui ne reconnaîtrait plus dans l’art que sa valeur d’échange…

Nous consommons des œuvres, en bout de chaîne. Consommer, nous dit Arendt, c’est détruire. Nous consommons des lectures, nous consommons des spectacles, des expositions et toutes les œuvres proposées ne sont plus que des œuvres de loisir, détruites au fil de leur consommation pour faite place nette à l’œuvre suivante. Dans l’industrie du loisir, les objets artistiques participent du processus vital de la société, qui permet de passer le temps, en attendant sa fin. Une valse qui nous entraîne sans possibilité d’arrêter le temps : sans possibilité de brèche. La vie culturelle ainsi asservie à l’impératif de consommation a tout englouti, pour tout faire disparaître de ce que nous consommons jour après jour. Et le marché de l’art, comme le marché du livre, ne font qu’administrer l’ordre des parutions, conformément aux critères stylistiques qu’ils ont édictés en vertus marchandes.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398
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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 06:36
Hannah Arendt : Qu’est-ce que la culture ?

L’art, aux yeux de Hannah Arendt, est à l’origine une expérience pure de la Grèce Antique. Où aucun mot ne correspond à celui de «culture». Tandis que la culture, elle, est une expérience purement romaine, liée aux «arts» de l’agriculture, où il s’agissait de prendre soin de son jardin, de son champ. C’est au fond cet héritage romain qui est, plus que l’héritage grec, constitutif de notre conception de la culture. Cultura : le soin porté aux âmes.

Prendre soin. Pour les romains, la culture et la religion ont même racine : celui d’un culte. Qu’est-ce qu’un culte, sinon développer une culture «religieuse» visant à relier les hommes entre eux et les relier au soin que nous voulons leur porter ? Prendre soin donc, de l’humain concerné, comme tel…

C’est Cicéron qui le premier codifia l’idée d’une culture religieuse destinée à prendre soin de l’humain. C’est lui qui codifia le premier vocable d’agricultura, pour en extraire le mot de cultura : le soin porté à l’âme. La culture de l’âme fut ainsi d’abord l’objet de la philosophie comme discipline. Le soin de l’âme relevait des philosophes. Un soin public pourrait-on dire, qui a façonné pour longtemps l’idée que nous nous faisons de l’objet d’art, qui ne peut faire autorité qu’augmenter (étymologie du concept d’autorité) dans un espace public, celui de la polis.

Car l’art ne se manifeste pas dans le recueil de la vie privée, qui est le lieu de l’intime, mais dans l’ouverture à la vie publique, sur une scène où s’offre son déploiement. C’est sur cette scène que la Beauté des choses nous saisit et nous arrache aux cycles sociaux –où nous retrouvons la conception que les grecs se faisaient de l’œuvre d’art comme «monde», indifférente aux péripéties des cycles de la vie. L’œuvre nous arrache non seulement à notre quotidien, mais n’étant pas un divertissement de ce quotidien, nous arrache également aux cycles de la reproduction.

L’art et la politique sont ainsi liés comme des phénomènes du monde public, avec cette différence que l’art est dégagé de tout intérêt immédiat, tout comme l’art ne peut être soumis à l’intérêt de son usager. L’œuvre d’art, ainsi que le disait René Char, Hannah Arendt le convoquant, «c’est le désir demeuré désir», l’ouvert à l’ouvert, l’anéantissement de toute signification sociale immédiate. L’œuvre est toujours, nécessairement problématique, qu’aucune interprétation ne peut réduire.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398.

image : Buste de Pyrrhus, Musée national de la civilisation romaine, Rome.

Toute interprétation d'une œuvre d'art ne peut se conclure que par une victoire à la Pyrrhus, dont le coût sera dévastateur pour le vainqueur...

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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 06:17
Hannah Arendt lue par J.-F. Mattéi : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?, s’interroge Hannah Arendt. A ses yeux, une telle œuvre n’a tout d’abord rien à voir avec le monde de la vie : elle ne fait que renvoyer au monde des œuvres, et dans une large mesure, elle n’a rien à nous dire sur notre vie quotidienne. C’est en quoi l’objet culturel se distingue des autres objets de consommation. C’est en quoi par exemple la littérature contemporaine ne peut en rien passer pour culturelle, tout particulièrement dans le champ du polar, cet ex-mauvais genre qui ne relève plus guère aujourd’hui que du loisir de plage, y compris quand il prétend regarder la société et en faire la critique, obéissant qu’il est, à des codes par trop éprouvés. On le voit, aux yeux de Hannah Arendt, peu d’objets de ce qui forme notre culturel contemporain satisfont à l’exigence qu’elle dessine. Cela est vrai du roman policier, tout comme de la plupart des œuvres dites artistiques, qui relèvent presque toujours du même traitement que celui des objets de consommation courante : elles sont utilitaires. Le marché culturel porte ainsi bien son nom, qui ne reconnaît plus dans les arts que leur valeur d’échange, les vouant à la destruction périodique, une nouveauté chassant la précédente sitôt consommée. Le marché du livre a ainsi besogneusement détruit le caractère d’œuvre d’art de l’entreprise romanesque, en la déréalisant : tout comme la société de consommation déréalise l’œuvre de culture en ne s’intéressant qu’à son caractère de loisir. Toutes les œuvres, ou peu s’en faut, sont devenues des œuvres de loisir. Comprenons-nous : Arendt ne s‘élève pas contre l’industrie du loisir, mais elle montre qu’en fait d’œuvres d’art, nous ne faisons que consommer du loisir, détruit à mesure qu’il est consommé, dans une répétition des genres et des codes souvent navrante. Les objets que nous nommons de culture, par habitude ou paresse, ne font que participer du processus vital de la société de consommation qui permet, tout comme le dernier gadget à la mode, de passer le temps, en s’insérant dans un cycle social qui relève du procès biologique de la vie : il faut bien se détendre… Dans ce processus rythmé comme une valse, ces prétendues œuvres qui ne sont que des moments de sociabilité nous entraînent dans leur ronde sans que nous puissions arrêter le temps. Une vie sociale en somme asservie à la consommation.

Or une œuvre d’art n’est jamais inscrite dans un processus vital. Bien au contraire, elle a pour seule dimension de se détourner de ce processus qui engloutit tout ce qu’il consomme, qui fait disparaître tout ce qu’il a placé sous les feux de son actualité. L’œuvre d’art, elle, est une manifestation permanente du monde. Elle ouvre à un monde spécifique : celui de Mozart, celui de Bergman. Elle est radicalement étrangère à ce qui fait la vie. Car encore une fois, elle fait monde, elle ne fait pas vie. Elle est un phénomène du monde, pas un événement de la vie sociale ou culturelle. «La culture concerne les objets, nous dit Hannah Arendt, et elle est un phénomène du monde. Les loisirs concernent les gens et ils sont un phénomène de la vie». Le monde s’oppose ainsi à la vie dans le champ artistique, en ce sens qu’une œuvre d’art est parfaitement inutile à toute vie sociale. Elle n’est la diagnose d‘aucun rapport social. Elle n’est même pas faite pour dénoncer : elle ne participe à aucune existence sociale. Le procès de Kafka survit à Kafka, non pour nous dire quelque chose du temps de Kafka, sinon accessoirement, mais pour ouvrir, toujours, encore, à autre chose. «L’œuvre nous dit Hannah Arendt, transcende tout besoin, parce qu’elle s’installe dans un monde qui est celui de la permanence». Y compris transcende-t-elle le besoin de révolte, de dénonciation, de séduction. Elle participe de sa propre aura, comme l’écrivait Walter Benjamin, n’a pas de dessein politique, pas de discours social à tenir, elle n’est pas destinée aux hommes : elle est faite pour le monde des œuvres d’art. Echappant ainsi à la sphère de la vie.

De fait, nous n’avons pas besoin d’art. Le défendre serait idiot. L’art ne nourrit pas, l’art n’est pas nécessaire. La culture ne sert à rien. Elle est l’ordre de la liberté. Et la culture de masse est donc une hérésie : parlons de loisir de masse. Et d’un loisir de masse qui parasite les vraies œuvres culturelles. A ce titre, nombre d’éditeurs ne font que contribuer à l’aveuglement général, l’appauvrissement général qui nous enferme et nous recroqueville sur des objets culturels privés de toute culture à vrai dire, faute d’avoir pris conscience du fait qu’il existait une distance phénoménale entre le vrai objet d’art et nous.

HANNAH ARENDT - LA CRISE DE LA CULTURE, Jean-François Mattéi, direction artistique : François Laperou & Lola Caulfuty Frémeaux, label FREMEAUX & Associés, 2 CD-rom3. réf : FA5398

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 06:52
CAP-BEP : des difficultés d’insertion aggravées par la crise

Le temps des examens est revenu, tout comme celui des orientations scolaires. L’occasion d’évaluer les dispositifs en place, dont ceux concernant les titulaires d’un CAP ou d’un BEP. L’enquête 2013 menée auprès d’une génération de jeunes diplômés de l’enseignement professionnel est à ce sujet stupéfiante : 24% d’entre eux n’ont pour seul horizon que celui du chômage. Les bacheliers du technologiques suivent la même inflexion. A terme, c’est toute la pertinence de ce niveau dit V de qualification qui devrait être remise en question… Clé de voûte de la «scolarisation des apprentissages», facteur d’accès au baccalauréat pour un nombre croissant de jeunes d’origines populaires, l’outil CAP-BEP ne fonctionne plus, et cela pour près du tiers des jeunes entrant sur le marché du travail ! Pourtant, dans les années 2000, on avait cru assister au décollage du niveau V. Aujourd’hui, il représente une part marginale y compris dans le secteur du bâtiment ou les spécialités sanitaires et sociales : le report des bacheliers, y compris de l’enseignement général, vers ces métiers, pénalise durement les titulaires de CAP ou BEP. Le CAP, qui avait joué un rôle historique dans l’insertion des jeunes issus des milieux populaires produit désormais un effet de nasse. Cela dit, les diplômés du niveau IV (bac) qui ont envahi leurs emplois, connaissent à leur tour une dégradation importante de leurs conditions d’insertion. Le phénomène est massif et touche tous les secteurs, y compris ceux qui jusque-là restaient privilégiés : électricité, mécanique... Il en va de même au niveau de la comptabilité-gestion et du commerce-vente, comme dans le cas du secteur du tourisme où les bac + 3 bouleversent le secteur en occupant des postes réservés autrefois aux titulaires de niveau V… Par ailleurs les indicateurs de qualité de l’emploi sont eux aussi en nette détérioration. L’intérim est en déclin, la part des emplois aidés en expansion bien que n’offrant aucune solution d’avenir, et les rémunérations sont en chute libre. Les emplois proposés demeurent ainsi sous-payés et précaires pour plus de la moitié des sortants de niveau V dont près d’un tiers d’entre eux risquent fort de ne connaître dans leur vie professionnelle que le chômage constant…

Bref du Céreq, n°335, mai 2015, issn 2116-6110 (sur abonnement) www.cerq.fr

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3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 05:57
Silence, Les cahiers du détour

Heureux babillages de l’enfance, où tremble le silence comme la flamme des veilleuses.

De thème en thème, la revue élabore son vagabondage, Obstinément, après Regard, Empreinte, Limite, Premier. Ce cinquième numéro donc, qui invite au Silence. A ses collaborateurs, une seule recommandation a été donnée : se risquer à le rompre, à l’entendre, le donner à voir. L’un travaille sur les coutures de sa mémoire, l’autre les plis de ses mensonges. Où donc commencer à se taire ? Parfois une page, brusquement rongée de blanc, laisse échapper un silence presque musical. Poèmes, textes et images épellent leurs embrasures dans une mise en espace savamment réfléchie. Là où meurt la parole, ne naît pas forcément l’illustration. A d’autres moments, la page presque blanche paraît tomber dans l’affectation de ces silences que l’orateur ménage, pour suspendre à ses lèvres son auditoire. Où donc recommencer à parler ? L’on ne s’effraie pas assez de la banalité du silence, chargé de prétendues vertus secrètes. Loin des faux apaisements, dans cet objet qu’elle ouvre aux déchirures typographiques, la revue étonne cependant de si peu céder à l’emphase. C’est que l’on n’y rompt pas le silence pour des vétilles, bien qu’on sache s’en défaire pour des broutilles. Heureux babillages de l’enfance, dans la confrontation au temps qui passe, vacillant, inquiétant parfois, insupportable aussi, il ouvre ses invraisemblables espaces chevillés, semble-t-il, aux territoires des âges.

Silence, Les cahiers du détour, n°5, éditions Acerma – L’imprimerie, 22 rue du Plateau 75019 – Paris, mai 2000, 60p.

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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 07:58
Austerlitz, W. G. Sebald

La vie de Jacques Austerlitz, hanté par un pressentiment obscur, lancé brusquement à la recherche de ses origines. Portrait d'un émigré déraciné, vulnérable. Doux. Ce qui d’emblée fascine dans ce texte, dernier roman de Sebald, c’est son actualité. C’est un écrit d’aujourd’hui, qui nous parle d’aujourd’hui, du monde tel qui va, des symboles qui le plastronnent, dont cette construction à la gloire de la mémoire française du livre, la Bibliothèque François Mitterrand, édifiée là où les biens confisqués des juifs furent entreposés pendant la guerre. La BNF, lieu muséal par excellence, où affluent tous les trésors de la culture mondiale et où les dignitaires nazis en goguette venaient prélever qui un manteau, qui une toile… Mais on aurait tort de le lire comme un livre sur la Shoah. Il faut le lire comme un livre témoignant de la mystification de l’architecture contemporaine pour en interpréter la symbolique profonde. Un livre sur la culture architecturale du monde si l’on veut, des forteresses du Moyen Âge aux camps d’extermination, en passant par la BNF. Un livre qui nous aiderait à mieux comprendre les mystifications que nous avons acceptées dans nos vies présentes – personnelle et collective.

Un mémorial dédié à tous les immigrés du monde que nos symboles enferment dans leurs silences.

Tout commence dans la salle des pas perdus d’une gare quelconque -(même si elle ne l’est justement pas, cette gare). Austerlitz attend, nonchalant, promenant son regard sur les objets du monde. Austerlitz déambule et nous embarque dans sa lente description de ce qui est muet, ou voudrait le rester, ces objets architecturaux justement, cette gare d’où les déportés quittaient la France, cette Bibliothèque édifiée sur maintes trahisons nationales. Notre univers, saisit comme traces abandonnées par des douleurs enfouies, sans que jamais le lecteur ne sache encore quelles sont ces douleurs qui n’ont pas voulu passer.

Les gares, les forteresses, les blockhaus. Du minéral au végétal, Sebald nous révèle la logique intime des constructions du monde : ces souffrances que les hommes se sont imposées pour satisfaire les exigences monstrueuses de leurs paranoïas. Et l’air de rien, voici qu’il nous prend par la main et nous entraîne vagabonder du côté des camps de la mort, dans la proximité de ces êtres décharnés accrochés un instant encore à leurs pesantes brouettes et qui sont comme des fantômes littéraires dans notre culture du livre, le monde vidé de sa substance même.

Austerlitz est donc un érudit, un savant, qui travaille sur l’architecture de l’ère capitaliste, celle du XIXème siècle essentiellement. Mais Sebald ne lui laisse pas l’occasion de nous enfermer dans une chronique savante. Il se fait plus habile, possédant cette faculté inouïe de relier toutes les mémoires, toutes les époques, pour rendre notre Histoire d’un coup sensible. Car ce qu’il énonce ne peut s’enfermer dans la distance du discours scientifique. Il ne s’agit pas de nous dresser le tableau d’une Histoire cultivée : «Faire de l’histoire, c’est ne s’intéresser qu’à des images préétablies, ancrées à l’intérieur de nos têtes, sur lesquelles nous gardons un regard figé tandis que la vérité est ailleurs». Il s’agit d’ouvrir nos consciences à cet ailleurs, qui hante la BNF aussi bien et dont un écart, seul, peut nous fournir la clef.

Londres, Paris. Le sentiment d’éternité domine l’œuvre romanesque qui s’écrit là, tandis que les silences d’Austerlitz sont peut-être ce qu’il y a de plus éprouvant dans ce roman. Donnant le sentiment que quelque chose dure, ne s’est pas épuisé. Que cette chose immonde pourrait bien ressurgir, autrement, refaire surface à la poursuite de nouvelles populations qui laisseraient intact notre impératif du « plus jamais ça »… Et ce sentiment, il se fait jour sous couvert d’une méditation sur l’artificialité du temps, dans le phrasé discontinu d’Austerlitz. C’est ça l’axe du roman, sa présence aussi pour peu que l’on se laisse gagner par les silences qui encombrent son propos. C’est Austerlitz ne parvenant pas à écrire le moindre commencement de mots, vivant partout le sentiment d’être importun.

Et bien qu’à y regarder de plus près ce roman soit aussi un vrai lieu de mémoire, à poser un tel regard sur Londres ou ce Paris du 13ème arrondissement, où tous les pas d’Austerlitz nous ramènent -cet homme étrange, étranger, exilé, qui vit dans le déni de sa mémoire et qui voudrait se déraciner plus encore s’il était possible. Cet homme qui éprouve tant de difficulté à se souvenir, malgré l’exactitude des documents collectés. Et qui finit par se heurter à son passé. Prague. Il lui faudra pourtant beaucoup de patience avant de pouvoir l’affronter enfin. Seul. Dans l’effroi monumental des tours de la BNF qui recouvrent cette non-identité barbare que notre société lui a bricolée. La BNF comme enfouissement et non recouvrement.

Le projet encyclopédique, c’est au fond ce sur quoi notre monde se fonde pour détourner le regard, faisant de nous des êtres irréels aux yeux des morts. Renversant la perspective, Sebald fait des morts les seuls vivants de ce monde –ceux de Terezin. Présents d’un coup sous la BNF. Qui est l’exact lieu où se manifeste bruyamment la volonté politique française de se débarrasser des lecteurs dans un patrimoine de parade, comme de se débarrasser de tout lien avec ce passé honteux sur lequel il fut décidé qu’elle serait construite.

Austerlitz, W. G. Sebald, Actes Sud, juin 2003, coll. Babel, 347 pages, 9,50 euros, ISBN-13: 978-2330019662.

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