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28 janvier 2020 2 28 /01 /janvier /2020 09:05

La Terreur… Celle de 1793. Admise une fois pour toute et sans procès, comme l’abomination sinon l’horizon d’attente de toute révolution populaire… Celle qui débuta en fait avec les massacres de septembre 1792, dont nos commentateurs avisés oublient commodément les raisons. Celle qui décapita le roi de France, le 21 janvier 1793, et dont ces mêmes commentateurs oublient combien il aura été félon. 1789, matrice du totalitarisme ? Nombreux sont ceux qui ont connu les parallèles outranciers de Marc Fumaroli, et ceux du bicentenaire confié à François Furet pour défaire l’imaginaire de la Révolution Française. Il y aurait eu la «bonne» Révolution (1789 à 1790), celle de Condorcet et de Sieyès), et la «mauvaise»… Dont il ne faudrait conserver que l’image de  l’horreur. Quelle horreur ? Comment la France des années 80, celle de l’individualisme fanatique, aurait-elle pu comprendre, elle qui avait fait religion de défendre l’individu contre la nation, que la Révolution, elle, s’était enquis de protéger d’abord le Peuple souverain, menacé aux frontières, menacé dans son propre pays par toutes ces grandes fortunes qui ne rêvaient que de ré-asseoir au plus vite leur dictature ?

Eté 1793. Marat vient d’être assassiné. Les parisiens sont sous le choc et découvrent ces forces réactionnaires qui tentent de défaire ce qu’ils ont gagné sans parvenir encore à l’établir. Ils comprennent qu’il va de nouveau falloir «engager les corps» pour sauver le Droit, condition de leur Liberté. Le 10 août, les Tuileries sont prises. Le roi n’a pas désarmé les gardes suisses alors qu’il savait leur combat perdu d’avance. Le roi n’a pas voulu empêcher le carnage. Alors le peuple en armes s’est une nouvelle fois ré-emparé de cette Révolution dont on n’a cessé de vouloir le défaire. L’Assemblée est juste informée de cette prise. Le désaveu est total cette fois encore ! Le Peuple sait qu’il ne peut compter que sur lui pour faire avancer les choses. Tout comme pour la nuit du 4 août : il sait qu’il n’aurait jamais obtenu l’abolition des privilèges sans sa féroce ténacité. Août 1793 : les troupes étrangères se massent aux frontières pour venir restaurer la monarchie. Aucune réponse constitutionnelle n’est apportée au Peuple. En 1792 déjà ; le Peuple avait réclamé que l’on déclare «la patrie en danger». Mais, et ce n’est pas nouveau, toute la représentation française demeure dans l’ambiguïté.  Les massacres de septembre, à tout prendre, n’auront été ni aveugles ni barbares : le Peuple s’est vengé, parce qu’on lui refusait sa souveraineté. « Le peuple a le droit de reprendre le glaive de la Justice lorsque les juges ne sont plus occupés qu’à protéger les coupables et à opprimer les innocents » (Marat). Robespierre lira correctement ces massacres de septembre comme un acte de souveraineté du Peuple. Alors certes, on opposera la Loi des suspects du 17 septembre 1793, la création d’un tribunal Révolutionnaire… C’est le mérite de l’essai de Sophie Wahnich que de les mettre en perspective : il s’agissait de remettre de l’ordre, de limiter au contraire les massacres, d’éviter un bain de sang généralisé. Et si l’on veut jouer à dénombrer les victimes, on découvrira bien assez tôt qu’elles furent beaucoup moins nombreuses que l’imaginaire réactionnaire ne le laissa entendre. La Terreur de Robespierre, au final, a d’abord contraint les députés à pleinement reconnaître la Souveraineté du Peuple et à construire des bornes à la violence populaire. « Soyons terribles, affirmait Danton, pour dispenser le Peuple de l’être». Le souci de voir le Peuple se réaliser dans sa souveraineté n’était pas un combat gagné d’avance, ni une simple déclaration de principe. Son logos politique avait émergé dès les Cahiers de Doléances, mais les représentants de l’ancienne nation ne cessaient de l’empêcher de devenir le véritable acteur de sa souveraineté –ce dont nous avons hérité aujourd’hui, nous, les héritiers de Thermidor, qui enterra l’idée de souveraineté populaire.

Sophie Wahnich, La Liberté ou la mort, essai sur la Terreur et le terrorisme, La Fabrique édition, janvier 2003, réédition juin 2017, Paris, 112 pages, ean : 9782913372252.

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27 janvier 2020 1 27 /01 /janvier /2020 09:54

Australie. Des feux «dantesques». Un milliard de bêtes grillées vives. Des «méga feux», dont les commentateurs assuraient qu’à travers eux, la nature affirmait son rappel à l’ordre. Quel ordre ? Australie 2020 : des orages de feu. Un phénomène météorologique que l’on commence tout juste à étudier, d’immenses «pyrocumulonimbus» formés sur des dizaines de kilomètres de hauteur, capables de projeter des flammes à plus de cent kilomètres du foyer d’incendie. Un phénomène météorologique autonome, né tout à la fois de la nature du terrain et de son climat, et de l’action de l’homme. Violence de la nature, violence dans, sinon contre la nature, mais… Violences «de» la nature ? Le réel ne serait donc pas «idiot» ? Gérard Galloubet, dans ce qu’il dessine des rapports de l’Univers à l’homme –de l’homme à l’univers en fait-, semble partir  non de ce qui est, mais de ce qui devrait être, s’attachant du reste longuement, dans son introduction, à la question de l’être : Au Commencement, l’Enfant, siégeant au centre du monde. Peut-être pas la meilleure façon de poser la question des violences «de» la nature –ou peut-être la seule façon de la poser, à la condition d’oublier ce que ces violences aurait en soi de violence.

Est-ce une violence que l’Univers soit à nos yeux incommensurable ? Mais la profondeur cosmique du ciel n’est que l’horizon de la peur des hommes, non une violence de la nature. Pascal aura beau s’interroger sur ce néant qu’est l’humain, il n’apportera jamais la preuve de la violence de cette nature. L’immense ironie de l’interrogation de l’auteur, c’est qu’au fond, c’est l’inassouvissement métaphysique de l’homme qui est ici en cause, non une quelconque «attitude» de la nature. L’ouvrage est dès lors à lire comme une «Confession», celle d’un homme ivre de physique, en proie au questionnement métaphysique. Celle d’un homme érudit, questionnant le syllabaire de la philosophie en y déployant une étonnante poétique de l’explication, même si l’ambition est encyclopédique. On trouve ainsi moins sous sa plume des définitions que des relevés polémiques (dans le bon sens du terme), installant son vocabulaire entre définition essentielle et description rhétoricienne. L’auteur s’est de la sorte installé dans un espace pensif qui n’est textuellement ni de la philosophie, ni de la littérature, mais peut-être quelque chose comme un mouvement de la philosophie vers le poétique. Sa direction ne va pas de l’être à la langue, mais de la langue à l’être, dans l’espoir d’ouvrir en fin de compte un rapport inventif au monde, le nôtre. «J’aimerais vous parler du contenu de ces autres mondes», finit-il par avancer avec prudence, levant sa réflexion sur un immense blanc : il reste des univers où tout peut nous sourire. Et d’autres –le nôtre-, où tout semble devoir grimacer désormais…

Les commentateurs des incendies australiens, finalement, en évoquant une «attitude» de la nature qui nous serait extérieure, mais que nous pourrions protéger, voire sauver comme « dehors », à la condition de maîtriser notre agressivité à son égard, nous rappelle peut-être eux aussi cette erreur qu’il y a à penser que la nature nous serait extérieure : l’environnement, c’est nous. Nous avons absorbé la nature, elle est ce genre humain dont les violences lui sont propres. La dimension éthique, platonicienne, de la violence, couvre désormais un bien grand horizon et dans cet affrontement que l’on décrit à tort, ce n’est rien moins que l’Homme qui est au centre des conflits écologiques qu’il érige.

Violences de la nature, Gérard Garrabet, éditions L’Harmattan, collection Ouvertures Philosophiques, 15 juin 2016, 324 pages, 33 euros, ean : 9782343089829.

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26 janvier 2020 7 26 /01 /janvier /2020 13:52

Il tue (Rémi, Adama, Zineb, Steve, Cédric, etc. …), mutile, éborgne, édente, ouvre les crânes, casse les jambes, les bras, les os, déchire les poumons, gaze les bébés, les enfants, les femmes, les vieillards, les hommes, frappe, cogne, bouscule, insulte et jouit, littéralement, de son impunité. Ses actes de cruauté, il n’en interroge jamais l’histoire : il est en dehors de l’Histoire. En dehors du lien social : par ses actes de cruauté, il est sorti de la communauté des hommes pour entrer dans celle des barbares. Bête féroce à tête humaine, il est littéralement devenu un être monstrueux.  Et il le sait : il cache son RIO, il dissimule son visage sous une cagoule, ses exactions par la haie de boucliers que ses « camarades » lui offrent. Il sait. Non qu’il en ait honte : il ne fait que se prémunir de toute action de la Justice à son encontre. Car il sait. Il a conscience de sa faute. D’une faute dont il ne sait pourtant trop dans quel ordre la situer, si c’est une faute morale ou une faute de goût. Mais il sait.

Il cache son Rio, dissimule son visage, s’engouffre dans les recoins des portes cochères pour martyriser ses victimes. Non qu’il ait honte : il veut échapper à son image, à cette image dégradante qu’il donne de lui et dont il sait qu’elle peut lui être préjudiciable. Il sait, il masque son Visage, l’escamote parce que ce Visage porte la marque de l’Absolu qui règle et désigne notre relation à autrui. Parce que le Visage (lisez Lévinas) EST l’expérience d’autrui. Alors intuitivement, il gomme ce Visage, pour ramener cette expérience au niveau de barbarie voulu. Il déshumanise son propre Visage pour mieux dégrader sa victime et la porter au même niveau d’obscurité que lui. Il sait, il se travestit parce qu’il a conscience d’être en dehors du Droit et jouit de sa cruauté –il n’a pas conscience d’être injuste : ce serait adopter un point de vue moral sur son comportement et ça, il ne le peut pas. Cela nuirait à sa jouissance. Cela provoquerait une rupture des équilibres conscient / inconscient. Lui nage en eau trouble, la condition de sa jouissance.

La violence policière, quand elle se prend pour sa propre fin, conduit la communauté des hommes à disparaître. Au-delà de toute régression animale que la jouissance de l’accomplir procure, elle signe cette dialectique redoutable qui conduit un peuple libre à l’esclavage. Par cette violence impunie, le flic s’arrache au discours de la Loi et œuvre à disloquer la société dont il ne fait plus partie. Détruite, déjà, par le niveau des violences acquises et leur impunité, chaque flic est ainsi encouragé à prendre sur lui l’initiative de la terreur. Chaque flic est appelé à jouir d’être devenu effrayant. D’être devenu une chose effrayante. Effarante. Une figure de l’effroi dans sa tenue de combat. Une figure de l’effroi qui repousse les limites du sacré : celle de la vie humaine. Quand l’impunité règne, il n’y a plus d’interdits. Or le sacré ne survit que protégé par des interdits.

L’impunité policière encourage chaque flic à franchir personnellement, individuellement devrions-nous dire, car ce faisant il abandonne toute dimension de « personne », engage donc chaque flic à franchir cette limite où plus rien n’est sacré, pour s’aventurer dans l’illimité de la régression où la violence n’a plus même de marques, n’est plus même un marqueur, n’est plus même une violence mais le lieu où exterminer devient possible. Dès le premier pas franchi, l’impunité ouvre à tous les autres, jusqu’au bout de l’horreur. Par sa puissance sur les corps qu’il martyrise, le flic impuni fait du corps humain le lieu où peut s’exprimer une jouissance sadique. Par ses actes de cruauté, le flic impuni détruit l’existence « juste ». Il dépouille le citoyen de ses Droits, de son identité politique, de son corps politique, pour transformer ce corps en matière biologique, quasi fécale : un déchet qu'il peut traiter à sa guise. Or le corps de tout Homme incarne la Déclaration de l’Homme et du Citoyen. Dépossédé de son existence politique pour être ramené à sa matière biologique, ce corps ne peut survivre. Ce n’est donc rien moins que le Salut Public qui est en jeu aujourd’hui : l’impunité policière dissout le lien social et politique. Il faut déclarer La Patrie en Danger ! La Loi outragée ! Car le fondement de la vie Publique ne peut être que politique, et cette impunité sort la police du politique pour la verser au registre du barbare.

photo recomposée d'après celles de Magnin / Lucas.

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23 janvier 2020 4 23 /01 /janvier /2020 13:49

1916. Dans tout l’Empire russe se lève la colère. On finit par y mépriser les Ministres, « nommés au hasard des caprices de la Cour ». Raspoutine surplombe tout ce monde corrompu. Et bien évidemment, pour avoir des nouvelles un tant soit peu objectives, il faut passer par la presse étrangère. Tout vacille donc dans cette Russie en ruines. La Douma, impotente, n’attend son salut que du Peuple, tandis que la maison royale festoie. Ici et là, quelques conseillers sont conscients du danger révolutionnaire qui menace. Mais courtisans, banquiers, journalistes s’en fichent. Ils dansent, profitent, vivent sur le dos du peuple. Tout ce monde n’est plus qu’une assemblée fantoche entre les mains d’une femme sous influence, inspirée par un dément. Le sort du pays gravite autour des frasques des riches. Que la police couvre, elle-même devenue la plus vile institution du plus vil régime… Raspoutine est partout, à couvrir, fomenter, étouffer les plus méchantes histoires. Ivrogne, veule, vantard, paillard. Ecrit en 1925, à deux mains, on l'a oublié, le roman se verra couronné par le Grand prix de l’Académie Française en 1927, deux ans avant que Kessel ne s’attaque aux années folles dans Belle de jour. Il dépeint les dernières semaines de la Russie tsariste et sa Cour hors sol où triomphe l’inhumanité la plus sordide. Partout ailleurs, des êtres naufragés, déracinés. Dont la Cour se moque. L’ubris et la jubilation sadique sont ses seules occupations. La décomposition est morale. Comme dans la France de Macron. Raspoutine a beau beugler que « (sa) paix est la force du règne », comme d’autres aujourd’hui nous assurent que la France va bien, tout part à vau l’eau et la Cour prend le thé, bavasse, décide férocement de la survie des sans-dents sous l’égide d’un malade, d’un idiot et d’un imposteur. Nicolas II, lui, n’est plus qu’une « image vide », tout comme l’est Macron aujourd’hui. Le nom du désastre qui afflue.

Les Rois aveugles, Joseph Kessel, Hélène Iswolsky, Plon, dans l’édition mise à jour de 1970.

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21 janvier 2020 2 21 /01 /janvier /2020 08:54

Un poème. Un seul et long poème. Mais un polar en poème ! Une forme unique, fiévreuse, incandescente, le flux héraclitéen des mots déversé comme une rivière en crue qui ne cesserait de répandre son trop plein. Quand tout est consommé, consumé. West Texas. Serpents et coyotes. Tout au fond d’un puits, deux cadavres et Dany, qui agonise.  La chute ne l’a pas tué. Il hurle : Papa ! Tandis qu’au fond de l’eau pourrissent deux Mexicains. Papa !... A lui, le flic, le Sheriff, qui tourne le dos et rentre tranquillement s’occuper de sa femme, la mère du petit, boire sa bière, se détendre devant sa télé. Sheriff de King County. Tournant les bottes, le petit au fond du puits, pour ne songer qu’à sa soirée. Un bon bœuf et vidéo gags. Tranquille : son ordre règne. L’ordre des flics. En attendant demain pour organiser une battue à la recherche de Dany. Qu’on ne trouvera pas. C’est ça le putain d'ordre des flics, partout dans le monde. C’est ça être flic : être comme un clebs en rut, n’écouter que son instinct, à l’unisson de la nature sauvage du Texas. Un long poème. Sauvage. Accomplissant le projet adornien d’une poésie qui ne peut plus être que barbare désormais dans ce monde, où seule la prose la plus mercantile a trouvé à s’établir. Un poème magnifique, fort, serein, accomplissant le sursaut de Paul Celan (lisez Todesfuge de Celan !), luttant de toutes ses forces contre la dépoétisation du monde. Un poème ahurissant, où l’ordure de la morale policière y est vrillée avec force. Dany au fond du puits, parce qu’il voulait se mêler de Justice ! Mais il n’y a pas de Justice : il y a la loi du plus fort qui est sa propre justification, et le forfait de l’ordre accompli, juste une orgie de gnôle qui vous attend à la maison, et foutre une branlée à la mère du petit, en faire une poupée de chiffon : un flic a tout pouvoir. Un long poème dans lequel s’épanche le Sheriff. Ne cachant rien de ses inactions, enfin, si, cherchant comment se soustraire, comme les nazis cachaient les leurs, en parfaite conscience de n’être qu’une crapule. Le bébé qu’il a gazé, la jeune mère qu’il a violée, les nègres qu’il a lattés, les femmes qu’il a lattées, les enfants qu’il a lattés. Tout est permis quand on est flic. Son long poème dégueulant le bréviaire des violences policières. Qu’il adresse à Dany, au fond de son puits. Assis sur les deux cadavres mexicains. Les Mex. Cent clandos Mex à King County, qu’il va bien falloir exterminer un jour. Tueurs de chiens de blancs. N’est-ce pas justice d’exterminer ceux qui tuent nos chiens ? Son long poème convoquant ses raisons, les esquintés de la famille après cette foutue guerre de Corée. Dany ? C’est ça qui l’a tué : ce con voulait perdre son innocence et se mêler de Justice ! Le gosse était même devenu dangereux, malgré les raclées, nuit et jour, le racisme, l’homophobie, le sexisme patiemment enseignés. De toute façon, ce n’était pas son enfant. Et puis, dans le bordel de la Création, il n’y a que les chiens à sauver. Et Mary. Sa Mary, tant qu’elle demeure sa chose. Attention : le Sheriff n’est pas un psychopathe. Juste un flic. On est trop exposé quand on est flic. Faut comprendre : toute cette puissance d’un coup entre les mains… Comment n’être pas tenté ? Et puis, à la longue, cette toute puissance, il faut que le monde la reconnaisse, l’éprouve. De toute façon, toute notre culture n’est plus qu’un tas d’ordure. Dont nous sauve cet immense poème !

King County Sheriff, Mitch Cullin, traduit de l’anglais (américain) par Yoko Lacour, éditions Barnum / Inculte, septembre 2018, 116 pages, 7.90 euros, ean : 9191095086864.

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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 09:21

Robespierre. S’il est un consensus lourdement construit, c’est celui qui entoure son héritage politique, anéanti sous des tonnes de mystifications. Robespierre réductible au seul concept de Terreur ? « Aveugle » qui plus serait, jamais étudiée dans ses principes philosophiques et ses pratiques historiques, brandie commodément comme un épouvantail réactionnaire : voyez où nous mène toute révolte populaire… Or nous l’avons accepté. Cette antienne inepte, destructrice de nos espérances. Pour porter le deuil de tout espoir de démocratie depuis la mort de Robespierre. Nous portons même ce déchirement avec conviction, semble-t-il, sinon enthousiasme au niveau des médias et de cette classe politico-médiatique qui n’ont de cesse de nous en gaver jusqu’à l’étouffement ! Allons, nous donnent-ils à ronger, la démocratie ne serait qu’un rêve jamais achevé et il nous faudrait nous contenter de cet inachèvement, ladite démocratie à la française s’affirmant « le moins pire des régimes ». On voit ce que cela donne, en guise de moins pire des régimes, dans un état dont la police tue, mutile, éborgne, arrache les mains, les pieds, fracasse les crânes, les ouvre, piétine les vieillards tombés à terre, gaze les bébés, humilie les écoliers qu’elle aligne contre les murs, mains sur la tête, comme dans les camps de concentration nazis autrefois ! Pour le plus grand bonheur d’une caste misérable au pouvoir. Toutes les élections en France ne sont que des parodies, des coups d’état déguisés. Qui somment ensuite la majorité qui n’a pas voté pour le président en exercice, de se transformer en minorité et d’obéir aveuglément à ses ordres. Et encore, quelle manque de finesse de toute façon dans la réflexion sur le pouvoir des majorités ! Relisez Robespierre, qui n’a jamais voulu qu’une majorité, quelle qu’elle fût, impose sa dictature aux minorités. Lé démocratie n’est pas, ne peut pas être le simple consensus offert à la classe dirigeante. Ce vivre ensemble, affirmait Robespierre, il faut que chaque génération puisse, c’est même son devoir, le réaffirmer. Et il faut donc lui en laisser le droit, la possibilité. Robespierre ! Il est de la plus extrême urgence de relire ses écrits. Robespierre interroge, nous interpelle. Et le dispositif scénique mis en place pour le réanimer est littéralement ahurissant : le comédien, exceptionnel, Damien Houssier, fait face au public, à table. Trente personnes attablées autour de lui en une sorte de comité de salut public interrogé par lui sans concession. A quelles conditions une Révolution est-elle possible ? Aujourd’hui. En France. C’est cela le sens du propos et non quelques résurrections mémorielles imbéciles. Robespierre, devant nous, s’inquiète de ce que notre imaginaire n’ait conservé la trace que des échecs révolutionnaires, comme celui de la Commune de Paris par exemple. Quid de cet imaginaire qui à l’avance nous mène à la défaite ? Qui se rappellera l’année 1789 ? Et l’année 1790, et 1791 encore, quand la France d’un coup s’est retrouvée sans institutions, sans autorité, sans police et que les communes se sont levées pour maintenir une conception populaire de la sécurité, éthique pour le coup, loin des répressions sauvages et fascistes que les états ne savent qu’ordonner ? Nous devons réfléchir, ensemble, nous hèle le comédien, là, à table, parmi nous. Laissant de longs silences nous renvoyer chacun à nous-même. Robespierre n’est pas un fantôme. 1789 n’est pas une vieille histoire sans importance. Il faut en retrouver le sens, les pratiques, l’horizon, parce que nous avons été spoliés de toute mesure démocratique, parce que l’état français est un danger pour la nation et pour chaque citoyen français, parce qu’aujourd’hui plus qu’hier, nous le savons, nous le voyons, les  médias conspirent à notre fin. Nous avons besoin du vacarme de la justice des grèves, des manifestations, des révoltes, des émeutes. Rien n’est plus d’actualité !

La Méduse démocratique, mise en scène d’Anne Montfort, avec Damien Houssier, Théâtre Studio, Alfortville, janvier 2020. Durée du spectacle : une heure.

16, rue Marcellin Berthelot, 91140 Alfortville

www.THEATRE-STUDIO.COM

crédit photo : Patrice Forsans

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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 16:18

Un document. Dans le sens fort du terme : un enseignement. Un événement. Dans le sens fort du terme : qui à la fois s’insère dans une durée, et la distord. Un témoignage. Est-il utile d’en rappeler l’étymologie grecque ? Le témoin est le martyr, qui ose enfin déployer sa force et son authenticité. Un témoignage coûteux donc, avant que d’être libérateur. Et dont les sybarites du «on savait» auraient le mauvais goût -puisqu’ils ne s’affairent que d’esthétique-, de mépriser, ralliant par leur mépris le bal des hypocrites que l’on voit s’époumoner à présent, de Gallimard à la Direction du Livre, dans l’espoir d’enterrer sous de vaines excuses la charge dudit document. Tous exhibant jusqu’à l’écœurement leurs piètres défenses : c’était une époque… Les années 70... Les années 70, vraiment ? Voire ! C’est d’aujourd’hui que l’on parle : en 2013, G.M. recevait le prix Renaudot -et pas un bel esprit pour le reprendre quand il s’enorgueillit de le recevoir pour son «œuvre». Et jusqu’en 2019, cet éloquent monsieur aura perçu une allocation du Ministère de la Culture, au titre de son apport aux Lettres Françaises, dont ses journaux, que d’autres messieurs importants compulsaient d’une main avec délectation, sur les vols Paris-Manille. Les années 70 ? Encore faudrait-il en insérer la trame dans cette chronologie funeste du silence qui entoura les crimes sexuels perpétrés contre les enfants, du XIXème siècle à nos jours. Un forfait que l’on découvrit dans les années 1880, pour vite l’oublier sous le boisseau des crimes de sang, et qui sut donc cacher sa réalité jusqu’aux années 1970, justement : c’est en effet dans le sillage de la libération sexuelle que l’on commença à lever le voile sur la pédophilie –le mot apparut du reste à ce moment-là, pour finir par accompagner, au tout début des années 80, la visibilité de l’inceste, dans le prolongement des luttes féministes (Laurie Boussaguet), tandis que dans les milieux cultivés l’on s’évertuait (sic !), à en défendre la pratique, G.M. en tête, à coups de pétitions et d’articles dans les colonnes des grands journaux (Le Monde, Libération) qui s’ingéniaient à ne donner la parole qu’aux prédateurs : il fallut attendre le printemps 1995 pour que Mireille Dumas, avec son émission «Bas les masques», fasse enfin entendre la voix des victimes. Presque en vain encore : G.M. paradait toujours et poursuivait méthodiquement ses pratiques criminelles. Faut-il préciser encore que dans les années 2000, la pédophilie ne faisait toujours pas partie de l’épidémiologie des comportements d’agressions sexuelles ?... Si bien que tout au long de sa carrière de prédateur, G.M. eut la paix pour construire, avec la complicité de toute cette chaîne qui aujourd’hui, tantôt pousse des cris d’orfraie, tantôt s’excuse elle-même à bon compte, l’impunité de ses crimes et en faire l’incroyable publicité.

C’est au vrai la voie du prédateur que nous donne à découvrir ce document et qu’il éclaire, étape après étape. Ainsi que toute l’ingénierie qui en a permis la longévité. Au fond la chaîne de prédation du monde intellectuel et particulièrement, celle du Livre français… (On croit savoir qu’ailleurs, cela n’aurait jamais pu arriver). Car G.M. a pu disposer de cette formidable caution –un outil- : l’aura de la littérature. Sans elle, son action n’aurait été que besogne. Grâce à elle, il a pu mettre en place un système très au point pour piéger ses proies. Et qu’on n’évoque pas ici Cioran tentant de le disculper, au prétexte que « le mensonge, c’est la littérature » : elle ne justifie rien.

Aujourd’hui des éditeurs gênés aux entournures, et ces journalistes compromis naguère à son chevet, ont décidé de mettre un terme à la bonne fortune d’un auteur qui leur aura apporté argent et notoriété. Mais pour de mauvaises raisons et sans jamais s’interroger sur les conditions de son apparition, et moins encore sur les conditions de possibilité de ses crimes : leur ouvrage. G.M. a pu faire de sa pédophilie une œuvre littéraire et cette œuvre lui a permis de débusquer des proies. Le récit de Vanessa Springora est très clair sur cette question : G.M. a pu utiliser de façon aberrante ce pouvoir dévolu à l’écrivain, sans que personne n’y trouve rien à redire.

On peut évoquer si l’on veut la désagrégation de la littérature pour tenter d’en euphémiser la responsabilité. Prétendre à une crise de l’homme dont elle ne serait que le reflet. On peut évoquer son manque nécessaire de conscience : la littérature ne doit ni ne peut se transformer en un quelconque appareil moral, ce serait mal lui demander, ce serait dangereux de l’y contraindre : cela reviendrait à lui commander de porter des valeurs morales, dont notre société n’a semble-t-il que faire. Tout de même… Car comme l’explique le théoricien de la littérature, Albert Léonard, nous risquons fort, à ce titre, de perdre la littérature comme principe constituant d’un discours sur notre destin. L’autotélisme de la littérature n’est peut-être au fond qu’un renoncement destiné à entretenir cette confusion sur son statut, dont des prédateurs comme G.M. font leurs choux gras. Car… Et si on lisait les textes à travers une lecture impliquant tout l’être ? La crise du concept de littérature et l’affaire G.M. nous invitent en tout cas à en reformuler le questionnement.

Comment lire ce document ? En tout cas pas à la manière des journalistes impliqués, qu’ils le veuillent ou non, dans une bien sombre affaire. On lira donc aussi l’émotion, la description de la descente aux enfers. Dépossédée de ses mots, l’auteure se les réapproprie. Et finit par enfermer le chasseur dans son texte. Le prix de sa douleur, ce n’est pas cette justice d’agrément qu’on lui propose aujourd’hui, mais son témoignage, qui a su condamner définitivement la violation du droit à la vie dont elle aura été victime. Ce témoignage si fort que d’aucuns voudraient la faire taire en mettant en avant leurs bien piètres explications (l’époque) et un sauve-qui-peut pitoyable. Dans son passage d’une mémoire souffrante à une mémoire de la souffrance (Jacques Lecomte), Vanessa Springora s’est défaite de l’amertume qui la recouvrait. Mais pour se réconcilier tout à fait avec elle-même, elle a besoin de cet échange avec ses lecteurs. A nous de nous emparer de ce moment pour faire des crimes de G.M. non pas une simple atteinte à la dignité d’un être, mais aux intérêts collectifs, altruistes, de notre société tout entière. Le temps de l’inventaire qui vient de s’ouvrir avec la publication de cet ouvrage nous engage tous à mieux réfléchir à la place de l’écrivain dans notre société, tout comme au statut du texte. D’autant qu’un discours social est perceptible déjà, dans la disculpation forcenée des acteurs de l’affaire. Sortons l’ouvrage de l’embuscade que ces lecteurs prétendument avertis lui ont tendue déjà. Mille lectures sont possibles encore. Ne serait-ce que l’intérêt qu’il prend à éclairer l’insuffisance de la notion de consentement pour qualifier ce genre de crimes. Un viol sans contrainte ni violence demeure un viol. Voilà qui élargit singulièrement le champ du Droit sur la question, l’abus de faiblesse pouvant articuler une nouvelle manière d’écrire les relations sexuelles entre les êtres.

Le Consentement, Vanessa Springora, Grasset, janvier 2020, 210 pages, 18 euros, ean : 9782246822691.

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16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 13:38

17 ans… 17 années ont passé et il vient de retrouver l’autostoppeur qu’il avait pris 17 ans plus tôt, et qui l’avait tant marqué. Par hasard : il venait de quitter Paris, avait besoin de repos, s’était trouvé une petite ville agréable et puis… L’autostoppeur vivait là. Marié. Un garçon. Là, dans cette petite ville de province sans histoire. Il l’avait revu dès le lendemain. L’autostoppeur pratiquait toujours. Toujours pour la même raison : non pour se déplacer, mais pour rencontrer les gens. Pour cette aventure. Pour l’exigence de vivre. Le temps de la route. Lui expliquant la gêne, la beauté de cette gêne souvent, dans cette proximité si troublante. Etre là, simplement. De ses périples, l’autostoppeur ramène des photographies de ceux qui le prennent en stop. Des portraits au polaroïd. Il leur pose toujours la même question juste avant ce portrait. Que faire ?  De la vie, de la mort, de l’amour. Juste ça : que faire ? Sa femme est la traductrice exclusive d’un romancier romain : Lodoli. Lui, le narrateur, est venu écrire un livre. Qu’une musique inspire : le raga indien, cette musique destinée à ne transmettre qu’une émotion, une seule. Il a un titre déjà : La Mélancolie des paquebots. Le reste suivra. Ou pas. Sera autre chose. Peut-être ce Par les routes qui s’ébauche sous nos yeux. Qui s’ébauche comme un roman en cours. Comme cette carte sans fin que dessine le stoppeur, celle des parcours, des lieux des gens qui l’ont pris, du temps qui ne parade plus. Depuis qu’il est arrivé, le stoppeur part plus fréquemment. Abandonnant sa femme et son gosse. Il parcourt la France des autoroutes. Sans jamais rien visiter. Juste cette France de paysages vides derrière les glissières des autoroutes. Un hymne à leur lenteur, écrit au passé composé : le temps de l’accompli posé entre deux moments de conscience de ce maintenant que l’autostop commande. Tandis que la narration nous introduit peu à peu au secret de ces retrouvailles. Quelque chose change alors. Marie, la femme du stoppeur, finit par s’installer dans la joie des départs du stoppeur. Elle s’éloigne de l’un, de l’autre avec qui elle a appris à vivre, d’elle-même. Tandis que le stoppeur quitte les autoroutes pour s’enfoncer dans les terroirs. Y observer le monde des gens sans jamais y entrer. Marie fuguera un temps, laissera son fils vivre seul avec leur nouvel ami ses semaines orphelines. Elle cherche, là-bas, autrefois, dans cet ailleurs qu’elle a cru un jour tenir et qui ne réalise rien. De loin en loin le stoppeur leur envoie des cartes postales. Des images. Il est devenu comme leur explorateur. Explorateur d’un monde vertigineux. Et puis il ne revient plus. Sauf une fois, pour partir trois jours avec son ancien ami qui a pris sa place dans sa famille. Ils partent dans les Pyrénées. A Orion. Trois jours. Avant de quitter sa vie sublimement, seul absent d’une fête où ceux qui l’ont vécu se retrouvent, transportés. Leur laissant, peut-être, pour seule leçon de vie la certitude que chaque être est à connaître, ici et maintenant. Sereinement. La zôê : ce terme grec qui, avec celui de bios, désigne la vie mais, à la différence du bios qui pointe cette manière de vivre des uns et des autres dans les groupes sociaux auxquels ils tâchent d’appartenir, la zôê, elle, ne signale que le simple fait de vivre, commun à toutes les espèces de la terre.

Sylvain Prudhomme, Par les routes, L’Arbalète Gallimard, juin 2019, 296 pages, 19 euros, ean : 9782072740381.

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 15:30

La tombe d’Arthur, en pleine nuit, après avoir escaladé le mur du cimetière… Comme des gamins, à camper sur sa tombe, « l’ultime adresse du fugueur », sa vie errante cadenassée sous deux cercueils, mais pour conserver quoi du « féroce infirme » qu’il finit par devenir ? Richard et ses potes, les jurés du prix de la page 111, racontent donc le pacte qui s’en suivit à quelques centimètres au-dessus des ossements de la Rimbe : rejoindre ses enjambées formidables et suivre, d’octobre à novembre 1870, sa fugue dans les Ardennes. Un mois essentiel dans sa biographie : Rimbaud quitte enfin tout et écrit, somptueusement, dont le Dormeur. Ils suivent donc pas à pas, plus ou moins, Rimbaud, marcheur infatigable : 15 à 40 km par jour. L’opération est baptisée Rimbaud Warriors. On veut bien. Qui nous apprend une foule de choses sur la vie du jeune fugueur. 16 ans. Il fuguera six fois, de 15 à 18 ans, avant le grand départ, l’éternel. Une foule de choses sur lui et sur ses proches. Izambard, par exemple, dont je n’avais jamais réalisé qu’il n’avait que 22 ans quand il teachait Arthur dans sa classe de rhétorique ! L’aidant parfois à affadir sa prose, mais lui offrant les clefs de son appartement et sa bibliothèque, entièrement dévorée par Rimbaud en à peine un mois. Tout. Lisant tout, de Mallarmé à Paul Demery qu’il rencontrera bientôt, lequel sera le premier à publier ses poèmes. Le récit qu’en fait Richard Gaitet est passionnant. Tant qu’il évoque Rimbaud. Le reste, leur voyage à eux sur les pas de Rimbaud, moins. Beaucoup moins. Ou bien est-ce parce que je n’avais au fond envie que d’entendre, voir, suivre Rimbaud. L’avoir en tête, son immense crinière fouettant rageusement l’automne ardennais, ses enjambées de fou, sa poigne de voyou. Rimbaud partout jamais nulle part, transitoire, éphémère, fugitif, au sens plein de ces termes, inaugurant cette modernité que vient de qualifier Baudelaire, toujours nôtre quoiqu’on en dise, mais avec toujours un pas d’avance. Reste la page 111 de ce Rimbaud Warriors. Chapitre II, « Succomber sous la mousse », l’itinéraire de la Rimbe, des vieilles Forges à Haybes. « Arthur fulmine »… Quelques assonances pour le faire résonner en nous et ce lexique familier déployé pour nous le rendre proche, fraternel. En forme de salut. On songe ici à l’exhorte gombrowiczienne : « Salut Jeunesse, à jamais nue »…  Et peut-être trouvera-t-on la réponse dans la forme que la mise en page de cette 111 a prise : un enjambement. La phrase se prolonge, laissant en suspens Rimbaud observant un « bahut de chêne sombre sculpté », dont on ne saura rien : Rimbaud a fui, rien ne peut le contenir.

Richard Gaitet, Rimbaud Warriors, édition Paulsen, coll. Démarches, avril 2019, 238 pages, 19.90 euros, ean : 9782375020685.

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18 novembre 2019 1 18 /11 /novembre /2019 13:13

Les Alter. Une famille attachante, perdue au fond d’elle-même et dont nous suivons les tribulations. Une famille de bobos dirions-nous de ce côté de l’Atlantique. Vivant dans un confort tout d’abord relatif, puis affirmé au décès de la mère, laissant à ses enfants un héritage conséquent gagné en placements et obligations capitalistes. Des gens ordinaires, études supérieures, pas forcément dans les plus grandes universités de l’état, porteurs d’un discours de compassion sur le monde, soucieux d’y faire le bien. Encore que. Enonçant plutôt ce Bien comme le produit d’un façonnage culturel sans grande portée historique. L’altruisme comme posture, attitude, pour faire montre de sa largesse d’esprit, sans grande conscience politique. Sincères pourtant, les Alter. Au chevet de la terre malade. Au chevet des populations opprimées, le père volant au secours d’une Afrique toute chimérique, porteur d’un projet de sanitaires publics qui finira par provoquer une épidémie catastrophique au Zimbabwe… En toute innocence de cause. Un altruisme béat en somme, celui d’Arthur, le père, ou de Francine, la mère, Maggie et Ethan, les enfants. Chacun commençant par rater consciencieusement sa vie, embarrassée qu’elle est des faux discours qui l’ont nourrie. Chacun se débrouillant comme il peut avec ses contradictions. Lâchant in fine, tout, moins par volonté que par obligation. L’existence n’est pas tendre… Francine meurt de son cancer après une vie plus triste qu’elle ne l’aurait imaginée, en se rappelant cette seule année de bonheur insouciant partagée avec un amant sans ampleur, loin de son époux Arthur, qui arpentait alors le Zimbabwe pour y planter ses latrines criminelles… Ou bien Maggie si ouvertement attachée à ce que l’on voit qu’elle est la meilleure amie possible… Rachetant pour finir une immense propriété près du Woodstock historique, où son père ruiné la rejoindra, pauvre enfin, mais heureux dans l’immanence au monde que sa pauvreté va l’obliger à conquérir. Woodstock, comme un symbole dans cette Amérique acculée au profit, au libéralisme minable, aujourd’hui l’impasse dans laquelle nous sombrons. Woodstock ou l’appel d’un monde autre, formulé là encore dans l’horizon d’une contradiction insurmontable, comme s’il ne restait pour unique solution collective que foncer droit dans le mur au mieux du malgré nous fondateur du trop plein d’errements de nos vies défaites. Une famille ordinaire mais touchante, qui ne sait comment énoncer son droit au bonheur, qui ne sait même quel bonheur espérer, sinon à la marge, dans ce peu de sourire gercé que Das Kapital nous octroie, hilare… La famille « Alter », incapable de concevoir autrui comme un « alter » ego, tout juste le consignant comme une prothèse de son propre ego. La famille Alter, ou l’impossible entrée dans l’ordre du politique, voire l’impossible entrée du discours personnel dans l’ordre du dire vrai, tout entier subsumé sous les séquestres d’un destin tragique. Ses rêves relégués à l’extérieur du champ civique : Woodstock, défait, recomposé ici comme un refuge à la peine. Dépositaire pourtant d’une vérité extra-civique, d’une parole oraculaire qui porte la trace de l’improbable cité : Woodstock, ou la dépossession pour vaincre l’aliénation.

Andrew Ridker, Rivages, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis, août 2019, 458 pages, 23 euros ; ean : 9782743648282.

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