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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 11:19

Passionnante étude de Franck Collard, qui s’est attaché aux sources, aux documents, aux faits tels que l’historien les construit, loin des passions consternantes. Magnifique étude qui nous livre une image de Jeanne d’Arc complètement renouvelée et à partir de laquelle il y aurait bien des champs à explorer désormais, ne serait-ce que ce rapport de la Pucelle à son corps, à son genre, à ses errances émotionnelles ou à sa folle obstination, qui semble relever d’un délire psychologique. Passionnante étude qui s’est aussi attaquée au plus problématique : son héritage. Jeanne donc. Pas du tout bergère, fille d’un notable de village mais certes, un jour brusquement transformée : elle refuse de se marier alors qu’elle est fiancée, et endosse la défroque d’un homme… Les voix ? Peu importe. Elle dit en entendre. Beaucoup en entendent de son temps. Charles VII et son entourage demeureront perplexes jusqu’au bout quant à leur réalité. D’autant que ces voix la conseillent mal lors de son procès de Rouen : elles n’y connaissent rien dans les subtilités du droit canonique et ne savent quelles réponses fournir... Jeanne veut donc manier l’épée. En fait non : se défaire de ses vêtements de femme. Devenir un redoutable conquérant ? Elle ne le sera jamais. Bouter les anglais hors de France ? Elle échouera. Reconquérir Paris ? Elle échouera. Elle échouera finalement beaucoup après avoir « délivré » Orléans et quelques villes du val de Loire, vite reconquises du reste par les anglo-bourguignons… Elle échouera donc beaucoup et ne combattra guère l’épée à la main, se contentant de brandir une bannière réputée « magique » par la comm’ du camp français. Et ça marche : les villes se rendent à la vue de son étendard. Enfin, « se rendent »… En réalité ces villes sont assiégées par les anglais et demeurent la plupart du temps coites, personne n’y osant une sortie sus à l’ennemi. Et cet ennemi campe tranquillement aux abords. Surgit Jeanne, soigneusement précédée par sa « légende » et surtout, son étendard que l’on dit magique, et un bâton non moins gandalfien, dont elle frappe le sol –c’est tout : ses trois coups suffisent à mettre en déroute ses ennemis… Un court laps de temps donc, ça marche. Puis Jeanne accumule les défaites. Le Roi ne se hasarde pas à la suivre tant ses propositions sont fantasques. Il a même durablement hésité à Reims, pour s’y faire couronner. Non sans raison : la couronne sur sa tête, son royaume n’en est pas plus récupéré… Il renoncera donc après Reims à en faire sa  championne, lui refusera les armées qu’elle réclame, la priera de s’en retourner chez elle. Ce que Jeanne ne peut concevoir. Elle lève alors sa propre troupe, un temps prétend vouloir mener campagne contre les hussites, mais n’y va pas. L’histoire ne dit pas si les voix lui ont commandé cette nouvelle guerre qu’elle ne fait pas. C’est que Jeanne ne veut surtout pas réendosser ses habits de femme, alors qu’anoblie, elle pourrait trouver un bon parti et couler une vie heureuse. Mais non : elle s’est faite homme et sera donc mercenaire, recrutant des soudards pour poursuivre sa quête mais se faisant prendre à Compiègne sous son déguisement de chef de guerre ne disposant d’aucun aval royal pour mener ses attaques... Sans aucun aval : c’est que Jeanne n’intéressait que pour l’image qu’on en pouvait brandir, et encore : après sa mort, elle n’entrera même pas dans la compilation des Héraults de la France. Charles VII ne le souhaite pas. Captive, ce même roi fera semblant de s’en émouvoir, mais ne cherchera pas à la « racheter », comme on l’avait fait de Du Guesclin. Certes, la réputation de Jeanne est grande auprès du peuple de France, colportée par des diseurs de contes plus qu’autre chose. Brûlée en place publique, elle émeut ce bon peuple. Elle est si jeune, pensez : elle a 19 ans sur le bûcher, tremble de griller vive, demande qu’on la décapite plutôt, ne l’obtient pas, se résigne à cette mort atroce… Jeanne morte, l’entourage de Charles VII imagine de nouveau tout le parti que l’on pourrait tirer de son image auprès des braves gens crédules. D’autant que quelques années après, sa résurrection prend chair quelques temps : une supercherie aidée par les frères de Jeanne. Le peuple veut y croire, y croit, avant que l’imposture ne se dégonfle sur le commandement du roi… Mais la survivance du mythe qui commence de se forger et de prendre de l’ampleur donne à penser. Charles VII finance alors en cachette son procès en annulation, plus de 25 ans après sa mort. Du statut de sorcières, elle passe à celui de sainte -enfin, seul le XIXème siècle aura en faire une sainte… Personnage encombrant, on laisse sa légende filer dans le royaume. Elle s’y implantera peu à peu, avant d’être jugée stupide par un XVIIIème siècle avisé. Hélas, Michelet la récupèrera pour en faire une « fille du Peuple », sinon « l’irruption du Peuple dans l’Histoire »… Voici Jeanne saisie dans sa destinée populaire, commençant d’entrer dans le roman national, y entrant définitivement au cours de la guerre de 14-18, sous la forme d’une icône patriotique… Gauche, Droite se la disputent. Elle finira entre les mains de l’extrême droite, elle qui détestait l’idée même d’attouchement… Quelle destinée pour une femme qui préférait vivre en habit d’homme…

Jeanne d’Arc, La Fille du Peuple, miroir des passions françaises, Franck Collard, éditions Frémeaux & Associés, 23.89 euros, 4 CD, livret de 12 pages, ean : 3561302556925.

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 09:53

Il n’existait pas encore d’étude française sur le sujet, qu’un Howard Zinn avait traité magistralement aux Etats-Unis. La somme de Laurent Olivier est ahurissante, qui est allé jusqu’au narrer le récit des événements jour après jour, heure par heure, livrant à la fois le point de vue des Lakota et celui des militaires à travers des documents d’archives, des témoignages jusque-là oubliés. Au-delà, il a même tenté de reconstituer la réception de cette mémoire depuis les lendemains du massacre, puisqu’une commission avait été demandée pour faire la lumière sur ce qui n’était considéré que comme une « tragédie », lumière bien évidemment occultée par les mensonges et les incohérences des rapports militaires, jusqu’à nos jours : Washington n’a toujours pas reconnu sa responsabilité dans ce qui ne peut plus apparaître comme une tragédie mais un massacre, celui de plus de 400 hommes, femmes, enfants –on ne sait même pas exactement combien de Lakotas ont été massacrés à Wounded Knee.

Le Dakota donc. Les Grandes Plaines. 1830, les premiers colons « blancs » débarquent, à peu près au même moment où la France débute, elle aussi dans le sang, sa colonisation de l’Algérie. En 1850, ils arrivent en masse et se heurtent bien évidemment aux Lakotas installés là depuis des siècles.  La présence française est encore forte (Sitting Bull répondra en français à un entretien d’un journaliste du Figaro), mais la pression colonisatrice américaine l’est plus encore, qui va tout emporter sur son chemin. De 1851 à 1868, on assiste à la première étape de la dépossession indienne de ses terres. Les premiers « traités » sont conclus, qui ouvrent d’innombrables voies d’accès aux colons, qui installant leurs routes et le chemin de fer dans leur course à l’Ouest. Tout au long de cette course, des forts sont bâtis, pour protéger, disent-ils, les populations indiennes…La stratégie de conquête vaut la peine d’être étudiée de près : elle rappelle au fond la colonisation de la Palestine par Israël, ce long rognage des terres indigènes.  L’armée a tout d’abord parfaitement compris que pour anéantir ces populations et conquérir à peu de frais leurs territoires, il fallait liquider le système de fonctionnement des sociétés Lakotas. Le train contre les bisons. Pour cela, les couper de ce qui fondait l’économie domestique de cette société : le bison, pas seulement essentiel pour sa viande, mais pour son cuir, ses fourrures, ses cornes, etc. L’armée se lance alors dans la tuerie aveugle des bisons, qu’elle ne consomme pas et qu’on laisse pourrir au milieu des champs.  Anéantir les bisons, c’est anéantir les indiens. Des notes des officiers supérieurs le montrent bien, qui encouragent les soldats à faire des cartons (comme les soldats français en Indochine sur les éléphants d’Asie) et les troupes à mener des campagnes exterminatrices au prétexte de protéger la voie ferrée.  Dès 1870 se met en place cette stratégie d’anéantissement. Entre 1872 et 1874, 3 millions de bisons seront ainsi abattus. Leurs carcasses abandonnées, provoquant un formidable déséquilibre de l’écosystème des Grandes plaines, envahies soudain par les loups au long de ces immenses charniers. Les Lakotas voient ainsi leur société non seulement fragilisée, mais devenir la proie d’une famine qu’ils n’avaient jamais connues.  Mais cela ne suffit pas à les anéantir. De nouveaux traités sont conclus, toujours plus défavorables, qui limitent chaque fois un peu plus l’usage des terres. Peu à peu, les « indigènes » passent sous un autre statut : leurs terres, « reconnues » officiellement, deviennent américaines et sont placées sous la « protection » des Etats-Unis, jusqu’à ce qu’une Loi fédérale sur la Propriété vienne parachever leur dépossession. Le General Allotment Act de 1887 est un chef d’œuvre d’hypocrisie gouvernementale. Loi sur le lotissement, elle interdit la propriété collective des terres, qui était le ferment de la société Lakota. Les terres doivent être possédées individuellement. On divise alors l’immense territoire des Grandes Plaines en « fermes » attribuées nominativement à chaque famille habitant cet espace. C’est ne pas connaître le système de parenté Lakota, ou trop bien le connaître pour s’en débarrasser puisque dans ce système de parenté, adoptés (nombreux toujours au sein de chaque famille) et enfants du lignage font partie d’un même groupe familial. Or cette Loi va rendre impossible le régime des successions… Les Grandes Plaines sont cartographiées, découpées, attribuées nominativement, le gouvernement se réservant les terres réputées sans usage, celles des grands troupeaux de bisons. Mais attendez, ce n’est pas tout : on partage « équitablement » les terres entre indigènes et colons, puisque les deux vivent sur les mêmes territoires… Or, en 1890, on compte 230 000 indiens pour 8.5 millions d’américains : avec la famine liée à la perte des bisons, la démographie indienne s’est effondrée. Le rapport avantage ainsi les colons, qui s’emparent des terres Lakotas légalement. Ces colons mettent aussitôt en place, avec l’aide du gouvernement, un système extensif d’exploitation agricole. Ils ont les outils, la connaissance technique de ce système agricole, la culture qui va avec. Dès lors s’en est fini de l’agriculture Lakota, qui ne connaît pas ce système culturel d’exploitation des sols. Les choses vont très vite, ne laissant jamais aucun répit aux Lakotas, qui perdent leurs terres les unes après les autres, rachetées par les colons à bas prix. Les Lakotas se retrouvent sans ressource, sans emploi, sans nourriture. Démunis, l’état leur octroie des rations, qui d’année en année se voit diminuées, les laissant dans un état perpétuel de famine. Pour parachever le tout, on interdit les rites indiens : c’est qu’il faut « civiliser » ces « sauvages ». Les danses tout particulièrement, qui toujours poussent à la rébellion. On bâtit des écoles obligatoires que l’on confie aux congrégations chrétiennes : les enfants sont arrachés à leurs familles dès 5 ans, ils doivent apprendre et parler l’anglais et se convertir au christianisme… 40% de la population le sera très vite : l’accès aux rations en dépens…

1889. L’armée a quadrillé les Grandes Plaines de forts puissamment armés. Elle peut mobiliser des milliers de soldats, une artillerie puissante, en moins de vingt-quatre heures et les envoyer réprimer n’importe quelle révolte dans cet immense secteur. De nombreuses révoltes sont en effet matées dans le sang. Tant, qu’il n’y aura plus de soulèvement indien, du moins, aucun ne pourra plus aboutir : Sitting Bull s’est rendu déjà, les chefs de guerre indiens sont vieux et déposent tous les armes. En 1889, un « prophète » indien surgi : Wowoka. Il s’est approprié le Christ des Blancs. Il prophétise la rébellion Lakota et prédit la fin du cauchemar indien. Des milliers de pèlerins affluent dans les Grandes Plaines, où un rituel de danse se met en place pour saluer la prophétie : la Ghost Dance. Toutes les six semaines, elle se déroule sur trois jours entiers. Les indiens dansent leur révolte et leur salut ! Cette Ghost Dance inquiète. Trop de ferveur, trop d’énergie, trop d’enthousiasme. En Octobre 1890, on ordonne la fin des Ghost Dance. La Maison Blanche elle-même, avertie, l’a décidé. Le 12 décembre, alors qu’il n’est plus rien, ordre est donné d’arrêter Sitting Bull : aux yeux de la Maison Blanche, il reste le grand guerrier de l’imaginaire indien. Il faut tuer cet imaginaire. Le 15 décembre, Sitting Bull est abattu par des militaires paniqués devant sa tente. Les indiens comprennent le signal : une grande répression va s’abattre sur eux. Ils fuient, partout. 400 d’entre eux rallient Big Foot, le dernier grand chef Lakota –vieux déjà, malade, mourant. Ils sont moins de 500 autour de lui, face à des milliers de militaires blancs décidés à les abattre. Ordre est donné de mettre Big Foot hors d’état de « nuire ». Inutilement : Big Foot est convaincu que la partie est terminée. Mais une longue traque commence. Big Foot sait qu’il vaut mieux fuir. Il part sur les routes avec moins de 500 Lakotas, démunis, peu armés, la faim au ventre. Ils veulent rallier Pine Ridge, à 200 km de là. 200 km qu’ils feront à pieds. Vieillards, femmes, enfants, poursuivis par l’armée, bientôt encerclés à Pine Ridge, au pied de Wounded Knee. Encerclés, les Lakotas se rendent. Il faut les désarmer. On invente un piège : séparer les hommes des femmes, comme procèderont ensuite les nazis. Big Foot agonise. Les hommes sont rassemblés pour un « Conseil », entouré de lignes de militaires armés de fusils, de mitrailleuses, de canons. Une centaine. Qui rendent pour la plupart leurs armes. Mais un coup de fusil part, on ne sait trop d’où, des indiens ou des militaires. Le massacre commence. On tire à bout portant. On finit au corps à corps. 25 militaires seulement trouveront la mort dans ce « combat ». Les indiens sont décimés. Le camp, où s’inquiètent les femmes et les enfants, panique. Elles tentent de fuir, mais la seule issue non gardées est un ravin. Elles s’y jettent, avec leurs enfants, sous le feu des canons qui entrent en service. Les militaires les poursuivront à la baïonnette. Ils pilleront les cadavres, les profaneront, se laisseront aller à leurs jouissances morbides, abandonnant les corps comme ils l’ont fait des bisons, pour revenir quelques jours plus tard achever les blessés et les enfouir dans de grandes fosses. On ne saura jamais combien d’indiens ont péri là. 400 environ. Il y aura quelques survivants. Officiellement, l’armée parlera d’un « regrettable incident », félicitant les soldats d’avoir mis hors d’état de nuire « la bande à Big Foot ». la commission d’enquête conclura à la légitime défense : les indiens ont commencé à tirer, s’entretuant même, tant était dense le nombre d’hommes dans leur petit carré, alors qu’ils ne disposaient que d’une dizaine de fusils… Trois semaines après le massacre on découvrira encore des cadavres dans le ravin. Et on se taira définitivement sur la tuerie intentionnelle des femmes et des enfants. Jusqu’à nos jours.

Laurent Olivier, Ce qui est arrivé à Wounded Knee, le massacre des indiens le 29 décembre 1890, Flammarion, mai 2021, 522 pages, 23.90 euros, ean : 9782080252111.

North Dakota Studies : https://www.ndstudies.gov/

Lakota Studies : http://www.sintegleska.edu/lakota-studies.html

 

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 09:29

Récits de travail en fait, de résistance, aux gouvernements d'oppression comme à l’histoire officielle. Histoire sociale donc, mais aussi politique, culturelle, idéologique. Celle des gens de peu, des sans dents, des laissés pour compte. Une histoire savante qui refuse de s’enfermer dans l’érudition. Une histoire en gestation, la nôtre toujours, de mémoire sur l'exercice du pouvoir en France, sa dureté voire sa crapulerie à l’heure de commémorer Napoléon plutôt que la Commune, Napoléon III plutôt que la République, la Constitution de la Vème République, plutôt que celle du 24 juin 1793, qui commence par ces mots : "Le peuple français (...) a résolu d'exposer dans une déclaration solennelle (...), afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l'objet de sa mission"...

Une histoire des dominés donc. De ceux qui, réellement, font l’histoire, les dominants se contentant de la défaire.

Une histoire qui commence ici en 1685, par l’adoption du Code noir. Celle sur laquelle je vais m'attarder, tant elle contient en germe toutes nos histoires à venir. Car 1685, c’est aussi l’édit de Fontainebleau, qui exclut les protestants de la communauté nationale pour les livrer à une odieuse répression. Minorité religieuse, hommes et femmes sans noms, ils ne sont déjà «rien», dans cette «histoire de France» qui s’écrit avec complaisance.

Son essai, Michelle Roncarini-Fournel l’achève en 2005. L’année de l’inscription d’une quête identitaire névrotique au sommet de l’état français. D’une quête identitaire rageuse. Mais 2005, c’est aussi l‘année où le peuple français est sommé de ne plus exister. Car c’est l’année où il refuse, par un vote démocratique, cette Europe dont les nantis veulent achever la construction et qu'ils poursuivront au mépris de toutes les règles démocratiques.

1685 donc. Ils ne sont rien. «Ils» : ceux qui sont priés de n’avoir plus d’identité. L’autorité royale va le leur faire sentir du reste. Avec la plus extrême violence. 1685 : l’édit de Nantes est révoqué. 1685, le code noir légalise et encadre la pratique de l’esclavage. Je sais : on y a vu un progrès. Il ne sera abrogé qu’en 1848 : là, oui, ce sera un véritable progrès. Patience, nous dit-on toujours. Mais la patience a un bon dos fourbu, meurtri. L’article 1er de ce code s’applique aux juifs, qui doivent être «chassés» de nos îles. Les deux articles suivants imposent le baptême chrétien à tous les esclaves. On verra plus loin que ces articles servent à régler la question protestante, presque dans les mêmes termes. Voire la question paysanne. En tout cas les paysans, eux, se reconnaîtront dans ce code noir ! Bref : les esclaves iront à la messe le dimanche, au lieu de s’échiner dans les champs. C’est sans doute là que se loge ce fameux progrès… Les articles suivants administrent les corps, cette tentation toujours reprise du pouvoir en France, sur le corps du citoyen. A l'époque, on s'interroge et fixe la ration alimentaire journalière d’un esclave, apte à maintenir sa force de travail. Important donc, puisque ces corps sont des outils de production. Et les esclaves deviennent ainsi des «biens meubles» qui relèvent du patrimoine de leur propriétaire, lequel peut les céder dans le contrat de vente de sa propriété. 

Et l'histoire officielle d'oublier 1639. Soixante esclaves se révoltent alors aux Antilles. C’est très peu, c’est énorme pour le royaume qui prend soin d’en consigner les faits et qui envoie 500 hommes armés pour écraser cette rébellion. 500 brutes qui vont brûler les vieillards, les hommes, les femmes, pas les bâtis. Ni les enfants, qui sont un investissement. Les adultes qui y réchappent, on les écartèle en place publique. Mais les révoltes ne cesseront jamais désormais. C’est cela qu’oublie notre vision de l’histoire de France. Les révoltes d’esclaves, dès lors, ne cesseront jamais.

Et c’est pareil pour les protestants. Révoltes et persécutions ont commencé en fait bien avant 1685. On se rappelle les dragonnades de 1681 à 1683, fanatiques, accompagnées de mesures édifiantes empêchant les protestants de travailler. Alors octobre 1685… tenez : Louis XIV vient de se marier. C’est cela qu’on retient dans la France de 2021. Ce climat de dévotion de la cour. Colbert est mort, on le déplore. Et l’on oublie que la noblesse catholique encourage les dragonnades. Il n’y en a même pas assez à son goût. Des généraux se lèvent pour hurler à l’abomination, lancer un appel officiel, la France est en danger. L’ennemi est protestant, il est français, il est «partout» (de sinistre mémoire dans la seconde guerre mondiale)… Le premier article de l’édit de Fontainebleau exige la destruction des temples protestants. Bientôt on interdit ce culte et les enfants de protestants sont contraints de se faire baptiser catholiques, comme les esclaves des îles, tandis que les pasteurs ont le choix entre la conversion ou l’émigration.

«Désert». C’est le terme que les protestants de l’époque emploie pour qualifier cette période de l’histoire de f(R)ance. Un désert héroïque de 1685 à 1760, fait de persécutions et de luttes, car les luttes ne cesseront jamais. Puis un désert toléré, de 1760 à 1787, au fil duquel la répression s’estompe, impuissante, vaine. La résistance ? Elle est de tous temps et toujours, elle est l'œuvre des femmes d'abord, que l’aristocratie française baptise «les opiniâtres», vouées à l’enfermement médical tandis que leurs hommes deviennent des galériens. La résistance, c’est encore cette guerre des camisards, dans les Cévennes, de 1702 à 1704. Une guerre de partisans au cours de laquelle des hommes sans armes osent affronter les armées du roi.  Au demeurant, partout dans les campagnes, au-delà des protestants, la révolte ne cesse de s'alimenter. On l’a dit : les paysans se reconnaissent dans ce code noir, ils se décrivent eux-mêmes comme les noirs du régime, ses esclaves. Viennent les années prérévolutionnaires. Années d’émeutes, de révoltes. On se soulève partout, contre la spéculation, les taxes. On attaque les entrepôts du commerce du grain. Sans grande surprise, ces révoltes ne revendiquent pas, d’emblée, le pouvoir, mais la morale. On veut plus de justice, d’équité. Avant de comprendre que c'est le pouvoir qu'il faut viser, non ses discours. Mais le royaume reste sourd à ces revendications. Arrive alors la sublime période des Cahiers de Doléance avec sa formidable libération de la parole et de l’intelligence populaire à la remorque de laquelle, toujours, courrons les révolutionnaires «patentés ».

Automne 2005 pour conclusion provisoire. La France connaît l’ère des révoltes urbaines. Celles des enfants d’immigrés que l’on mate en envoyant l’armée et en promulguant des Lois, dont la Loi du 23 février 2005 sur le bilan positif de la colonisation... Et puis le 27 octobre 2005, deux enfants, Zyed Benna et Bouna Traoré, meurent électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. «Je donne pas cher de leur peau», s’exclamera l’un des policiers poursuivants, sans, une seconde, envisager qu’il s'agit d’enfants. L’état d’urgence est prononcé. La dynamique des révoltes est enclenchée de nouveau et pour des années…

Les Luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, Michelle Zancarini-Fournel, éditions Zones, décembre 2016, 1008 pages, 28 euros, ean : 9782355220883.

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3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 10:17

Depuis Pompidou, Mitterrand compris bien évidemment, l’objectif des politiques publiques n’a jamais été le plein emploi. L’emploi n’a jamais été une priorité néolibérale, dont Ken Loach, dans sa préface, rappelle que bien au contraire, le chômage de masse aura toujours été l’objectif politique et économique du néolibéralisme, de Pompidou à Macron.  Politiquement, le choix du chômage de masse s’est inscrit dans la volonté néolibérale, depuis Mitterrand, de provoquer des conflits majeurs que les gouvernements savaient pouvoir gagner, avec la complicité des médias, des grandes centrales syndicales et des socialistes : ces conflits étaient indispensables pour casser les révoltes ouvrières. On se rappellera la bataille cruciale des mineurs en Angleterre, en 1984, une grève d’un an, perdue « grâce » aux leaders syndicaux et aux travaillistes.

Pompidou donc, à la veille de sa mort.  La France compte 400 000 chômeurs.  Un cap vient d’être franchi. Pompidou fait croire que le chômage est sa priorité, cela deviendra l'élément de langage mensonger incontournable de tous les gouvernements en place depuis.  Jusqu’au fameux «on a tout essayé» d’un Mitterrand chargé d’entreprendre la liquidation de la Gauche française…

Le levier du chômage, c'est celui de la précarisation de la société française, au profit de la montée en puissance du pouvoir de la Finance. 1973, Pompidou crée artificiellement les conditions d’une dette éternelle. En 1983, Mitterrand invente le tournant de la rigueur perpétuelle. Désormais la stabilité de la monnaie primera, qui se concrétisera par la paupérisation de millions de français et la production d’un discours cynique, barbare, contre les chômeurs, dans une société qui ne crée pas d’emplois.

Trois ans d’enquête ont permis aux auteurs d’en démonter les rouages et les complicités, de Monet à Raymond Barre, en passant par Delors et Fabius, en passant donc par cette fausse gauche qui n’a cessé de poursuivre le vieux rêve néolibéral sous couvert d’un discours social. Au cœur de leur pensée : Hayek, dont Barre fut le traducteur en France. Hayek devenu le marqueur culturel des «élites» françaises avec sa thèse de l’arriération des peuples, qu’il faut transformer de force, tant ils sont rétifs à tout changement… Sous ce discours, une prétendue science devenue religion : l’économie. Et des techniques de domination dissimulées sous une phraséologie pseudo savante : c’est Delors désindexant les salaires de l’inflation pour libérer la Finance. C’est Mitterrand faisant le choix du franc fort qui va provoquer une hausse sans précédent du chômage. C’est L’Union Européenne structurant le chômage de masse comme  variable d’ajustement face au sacro-saint équilibre financier sur lequel campe aujourd’hui un Lemaire. Leur UE ? Un despotisme de basse intensité qui fait des millions de victimes. Une gouvernance qui échappe à tout contrôle démocratique. L’euro n’est pas une monnaie : c’est une méthode de gouvernement, un outil de domination des peuples.

Il faut lire cet ouvrage, passablement documenté, où les auteurs sont allés jusqu'à faire reparler les acteurs de notre déconfiture pour saisir en pleine clarté l’énormité de ce qui s’est mis en place en France et en Europe depuis Monet. Exit la démocratie, exit la paix sociale : ils ont livré leur guerre qu’ils pensent gagner à présent. Macron n’en fait que parachever l’œuvre de malfaisance avec son dernier projet de Loi pour accentuer la paupérisation des classes populaires et moyennes et vouer les chômeurs à la terreur économique. Nous n’avons plus le choix. Nous ne le savons que trop bien : il n’y a guère d’autre issue que celle d’un conflit violent qu’il faudra gagner, si nous ne voulons pas avoir bientôt tout perdu… En nous rappelant que sans conquête politique, toutes les luttes sont vaines.

Benoît Collombat et Damien Cuvillier, Le choix du chômage, de Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique, préface de Ken Loach, Futuropolis, mars 2021, 26 euros, 288 pages, ean : 9782754825450.

https://www.futuropolis.fr/9782754825450/le-choix-du-chomage.html

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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 15:34

Pour le 150ème anniversaire de la Commune de Paris, le peuple française s'est réapproprié sa mémoire, caviardée par la réaction. Cet étrange objet qu'est la Commune de Paris n'en finit pas de nous convoquer et semble prendre aujourd'hui un nouveau tournant décisif dans sa réappropriation, par les femmes, par les Gilets Jaunes, par les femmes Gilets Jaunes. Nous nous reconnaissons dans cette histoire.

Paris, 1858. Marie est servante d'une grande famille aristocrate. Monsieur rentre d'Afrique, exhibant ses trophées : c'est que monsieur est colonel, et grand chasseur. Sa fille lit Thoreau mine de rien, Proudhon, Bakounine... Elle veut s'émanciper, échapper à la tutelle paternelle, se fiancer. Le colonel la traîne au couvent. A l'époque, c'était simple : on enfermait les jeunes filles récalcitrantes au couvent, avec la bénédiction de l'Eglise.

Paris, 1871. On retrouve Marie, ni militante, ni intellectuel. Elle a quitté son emploi auprès de monsieur, pour devenir ouvrière à la journée. Monsieur a fui, à Versailles. La Commune ? Un hasard pour elle. Non : une décision. Elle s'y est jeté à corps perdu : c'est de sa vie que parle cette insurrection. Parmi les insurgés, d'innombrables femmes. On l'a dit, il faut le répéter. Avril 1871. Paris se hérisse de barricades. Marie a adhéré à l'Union des femmes. Elle court avec d'autres à Picpus, libérer les jeunes filles prisonnières du couvent. Parmi elles : Melle Eugénie. Maigre et folle. Marie la sauve, l'arrache à sa prison, la soigne. Hélas, les versaillais donne l'assaut. En juin 1871, Marie passe devant la 4ème Chambre d'accusation. Pour le juge, l'équation est simple : communarde = catin, là où, selon lui, conduisent les utopies. Juin 1871, 24 Conseils de guerre «purgent» 34 952 hommes, 819 femmes, 538 enfants. 93 d'entre eux sont immédiatement condamnés à mort. 251 aux travaux forcés. 5 000 à la déportation. 3359 prennent de lourdes peines de prison. 2445 sont acquittés. Des milliers de communards fuient vers l'Angleterre, la Belgique, la Suisse. 1871, c'est l'année où les hommes politiques prennent peur des femmes : il faut les écarter à tout prix de la scène politique. «Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes», écrira Alexandre Dumas fils....

Lupano, Fourquemin, Communardes, Nous ne dirons rien de leurs femelles, couleurs de Anouk Bell, éditions Vents d'Ouest, février 2016, réimpression 2021, 56 pages ean : 9782749327985

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7 avril 2021 3 07 /04 /avril /2021 12:04

Londres, avril 1871. Karl Marx attend avec impatience des nouvelles de la Commune de Paris. Son informatrice : une mystérieuse russian lady, présidente de l'Union des femmes. Elle est son oreille. Grâce à son réseau, cette aristocrate russe très engagée dans la lutte a pu mettre la main sur des stocks de tissus et... d'armes. Elle organise la logistique des besoins en vêtements des communards, et compte bien armer les femmes de Paris. Radicale, elle est de celles qui poussent les insurgés à mettre la main sur le pactole de la Banque de France, après avoir découvert que chaque semaine, un émissaire des Versaillais se rendait à Paris en toute quiétude pour y chercher les millions que la banque prête aux ennemis de la Commune : 313 millions de francs de l'époque, au total, seront acheminés jusqu'à Versailles, quand dans le même temps, la Banque n'aura consenti qu'un prêt de 9 millions aux insurgés ! Liza Dimitrieff n'en revient pas et fait acheter du pétrole pour ses pétroleuses. Elle sait que seule la lutte armée permettra aux insurgés de faire basculer l'issue, forcément fatale. Mais son combat, elle le mène aussi sur le front de la lutte des femmes pour l'égalité, pour que les femmes puissent bénéficier enfin des mêmes droits que les hommes, sur les barricades comme au Comité Central. Mais les communards hésitent. Autant à s'emparer du trésor de la Banque de France, qu'à faire entrer les femmes au siège du CC, ou armer massivement la population parisienne. Les sources de Liza sont pourtant claires : A Versailles, la contre-offensive se prépare. Avec l'argent de la Banque de France. 120 000 hommes ont convergé sur Versailles. Liza tente le tout pour le tout, mais Rossel, le délégué à la guerre, contrecarre ses plans et veut l'emprisonner. Le jour de son arrestation, les Versaillais lancent leur offensive. Les parisiennes fondent sur les versaillais, mais il est trop tard déjà. Les massacres commencent. Les communards sont mal préparés, et peu armés : on retrouvera dans Paris 450 000 fusils et 14 000 carabines non distribués... Liza réussira à fuir. Elle rentrera en Russie, accompagnera son mari, déporté en Sibérie, où elle vivra vingt ans encore avant de mourir. Magnifique évocation d'une femme mystérieuse que les communards ont eu tort de ne pas mieux écouter !

Lupano et Jean, Communardes, L'aristocrate fantôme, éditions Vents d'Ouest, sept 2015, réimpression janvier 2021, 56 pages, ean : 9782749307534.

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 09:46

«La miséricorde, un thème fondamental pour le XXIème siècle», affirme d’emblée Walter Kasper. A la veille de Pâques, comme de Pessah, peut-être est-il intéressant de revenir sur cette très belle médiation théologico-philosophique qui fonde un autre rapport au vivant, toujours remis en chantier, jamais mis en œuvre par quelque institution que ce soit dans le monde. Pour preuve, le thème fut invoqué dès l’ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 1962, par le pape Jean XXIII, qui commandait alors aux chrétiens de vivre autrement le message de l’Evangile, Jean XXIII allant même jusqu’à établir un lien entre Miséricorde et Vérité, la pastorale chrétienne ne pouvant, à ses yeux, qu’être miséricordieuse… Elle ne le fut guère… Et demeura l’objet de la seconde encyclique de Jean-Paul II : Dives in misericordia (1980). Toujours remise sur le métier donc.

Walter Kasper interprète le mystère pascal comme le mystère de la miséricorde. Une limite posée au Mal. Limite exigeante, qui commande une sorte de retournement : ce n’est pas le Mal qui est visé ici, mais la vérité de la relation au monde, des «justes», ou de ceux, innombrables, qui pensent l’être... Au point qu’aux yeux du Cardinal, «rencontrer le Christ signifie rencontrer la miséricorde de Dieu» : l’évangile du XXIème siècle enseigne la justification du pêcheur, non celle du péché. Walter Kasper, philosophe autant que théologien, rappelle que cette miséricorde divine découle de la révélation de Dieu dans l’Histoire, non de son être métaphysique. On le comprend : elle ne peut être un attribut de Dieu sans que cela n’aboutisse à une impasse, Dieu, dans son être métaphysique ne pouvant «souffrir», puisque la souffrance signe l’appel d’un manque. En conséquence de quoi on ne peut partir que de l’inscription de Dieu dans notre Histoire pour comprendre toute la place de cette miséricorde : dans ce battement du temps des hommes, la Justice divine n’est pas faite pour punir, mais pour justifier.

La doctrine de  la justification intervint très tard dans le débat théologique des chrétientés : au  XXème siècle. Sans doute parce qu’il fallut alors enfin envisager la miséricorde comme un problème de société. Et curieusement, au travers d’une relecture de Marx, affirmant que la religion, avant d’être un opium, «est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit» (dans Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, paragraphe 4). Marx reconnaissait ainsi à la religion une ouverture protestataire, non sans en pointer le paradoxe et les limites, «la misère religieuse» lui apparaissant à la fois «l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle», mais une expression détournée par l’idéologie bourgeoise pour aider à «consoler» et donc fuir le monde, non à la transformer.

Et Kasper d’égrener ensuite la fortune de l’idée de miséricorde dans le champ philosophique, sans contourner la difficulté à la définir et donc ses usages et ses récits : Nietzsche par exemple, la condamnait pour ce qu’elle masquait, l’égoïsme individuel. Qu’est-ce que com-patir avec l’homme qui souffre ? C’est, nous dit Kasper, garder son cœur auprès d’autrui, rappelant Aristote, le premier à en valoriser, contre Platon, le mouvement. Dans sa poétique, Aristote en trace le périmètre : il s’agit bien, déjà, d’une purgation intérieure qui contraint celui qui la vit, non celui à qui elle s’adresse. Augustin, dans son prolongement, y voyait la contrainte ordonnée à chacun de combattre l’injustice. Et pour Thomas d’Aquin, elle devint l’expression de la vraie souveraineté. Mais dans un lien concret de moi vers un autre et non vers «tous» les autres, indifférenciés. C’est que Thomas ne croyait pas en une miséricorde abstraite, intellectuelle, qu’aucun lien charnel n’unirait à autrui, cette absence de lien charnel conduisant immanquablement à esthétiser cette compassion, en offrir le pur spectacle inauthentique.

Schopenhauer, dans la même perspective, avait fini par la placer au centre de toute éthique : par elle, nous affirmons que nous nous reconnaissons en l’autre. Walter Kasper déroule ainsi toutes les grandes pensées philosophiques qui se sont emparé de cette notion pour en comprendre le sens, de Derrida à Ricoeur nous sommant d’être attentif à l’autre dans la construction d’un rapport de Justice.

Au passage, Kasper nous livre une belle médiation sur la question de l’être, inspirée par sa connaissance de l’hébreu et du grec ancien. Dans la langue hébraïque en effet, être c’est toujours «être là», quand le grec ancien en fait un exister comme en suspens, ou au repos : non encore là. Il faut comprendre le sens de cette traduction pour mieux appréhender ce qui est en jeu dans la miséricorde. Un sentiment qui recèle à ses yeux la réponse à la question de savoir quel est le sens ultime du monde. La substance en soi ? Le sujet ? Non, affirme Kasper :  c'est l’amour comme ontologie, qui occasionne un décentrement subtil, car l’amour vrai implique une distance qui permette de respecter la différence et de préserver la dignité de l’autre. La miséricorde s’affirme ainsi comme une sorte de miroir intime de son être, et pour un chrétien, la base concrète de l’économie du salut.

Quel est le sens de la vie, encore une fois, nous interroge Kasper. Les Ecritures ne donnent pas de réponse simple à cette question, car en retour de notre liberté, il appartient à chacun d’apporter sa réponse personnelle. Or aux yeux de Kasper, le chemin d’Emmaüs apparaît comme la réponse paradigmatique du cheminement de la foi des chrétiens : seul l’amour du prochain est le signe distinctif du vrai chrétien. Etre miséricordieux, au fond, c’est rencontrer l’autre dans sa misère, et cela vaut pour quiconque, chrétien ou non. La miséricorde s’affirme ainsi comme le sacrement de la présence efficiente de l’autre en moi. Rejoindre les hommes dans leurs détresses et leurs souffrances, dans la vérité des faits et des êtres, c’est cela, la belle vertu de la miséricorde.

 

Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde, clé de la vie chrétienne, collection Theologia, éditions EDB, traduit de l’allemand par Esther et Marie-Noëlle Villedieu de Torcy, avril 2015, 214 pages, ean 9782840248187.

Peinture du Caravage, le souper à Emmaüs (1606), Académie des Beaux-Arts de Brera, Milan.

Seconde peinture : les sept Oeuvres de miséricorde (1607), Pio Monte della Misericordia, Naples.

Miséricorde "corporelle" dans le dogme catholique, les 7 oeuvres sont :

- la mise en terre des morts (arrière-plan, deux hommes portent un mort)

-la visite des prisonniers et le soin envers les affamés (sur la droite, la jeune fille)

-l'aide aux sans-abri (le pèlerin et sa coquille)

-la visite des malades (le mendiant au sol)

-la nécessité d'habiller ceux qui n'ont rien (Saint-Martin)

-la nécessité de donner à boire à ceux qui ont soif (Samson et l'âne).

 

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 12:05

C’est l’histoire d’une photo de mauvaise qualité, celle d’un pavé jeté, conservée à la BNF sous la cote CR-45-20769. Photo d’une barricade, les flics d’un côté, les étudiants de l’autre. En fait, pas vraiment une barricade : elle n’obstrue rien. Prise avec un grand angle, on y voit une jeune fille blonde assise sur le bord du trottoir et Martin, debout devant elle. Avec Malek. Ces deux-là joueront un rôle important dans notre histoire. A vingt mètres d’eux, les gardes mobiles et un fourgon de flics. A son bord, Fernand, qui va perdre le contrôle de ce véhicule. Et tout va s'enchaîner… Un battement d’ailes. C’est l’histoire d’un battement d’ailes : celui d’un micro événement donnant naissance, par ricochet, à un événement historique. Un peu comme celui du papillon qui, au XVIIIème siècle, provoqua un tsunami au Japon. Mais l’Histoire des hommes n’est jamais «naturelle»… Ce n’est donc pas tout à fait l’histoire d’un hasard, mais la trame d’un complot dont l’auteur va démêler les fils. Nous sommes au tout début des années 80. Mitterrand se demande comment récupérer Mai 68. A ses côtés, l’indéboulonnable et cauteleux Attali, qui n’a à la bouche que le mépris des masses. Et l’enquête d’un commandant du SIRPA sur cette histoire de fourgon policier conduit par Fernand. Derrière, une théorie complotiste : le déclenchement de mai 68 serait la conséquence d’une manœuvre de la Gauche pour faire croire à une provocation de la Droite… Tortueux. Mais amusant, cette Gauche liquidatrice… N’était  l’intention de l’auteur, énième tentative de liquider Mai 68. N’était sous le commentaire de mai 68, l’aveuglement de nos élites à n’y pas voir les traces d’un réel soulèvement populaire, toujours ramené au monôme d’étudiant… C’est au fond toujours la même histoire en filigrane qui se rejoue depuis les années 80 à propos de Mai 68 : la Droite pétrie de peur face à l’irruption des masses dans le cours de l’Histoire, de Gaulle filant à l’anglaise consulter Massu et les revanchards de l’après-68 ratiocinant sur les décombres d’un échec populaire. On voit bien cet horizon se dessiner sous la plume de l’auteur. En finir pour la énième fois avec Mai 68, à croire qu’on n’en finira jamais donc, de ressasser et dénoncer, pour faire de cet événement finalement un objet de mémoire des plus intéressants, traçant au présent les lignes de partage, à défaut d’une signification historique claire. A force de lectures, relectures, réécritures, Mai 68 est devenu un lieu d’une mémoire qui ne cesse de s’échafauder sur les décombres de notre présent, non de notre passé. C’est ça, l’intérêt de ce roman à mes yeux. En tentant de liquider l’idée de la première barricade, l’auteur croit en avoir fini avec Mai 68. Mais l’événement n’a pas fini de prendre forme… Reste le récit, l’enquête s’assurant du vraisemblable, nouée dans l’incertain où tout peut arriver, la patte des historiens modulée pour faire vrai. Et quelques personnages attachants. Sinon les lieux eux-mêmes, mieux vêtus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui dans leur plastron gentrifié. On en mesure l’écart : le Boul’Mich’ n’existe plus, c’est bien dommage…

 

Alain Leroux, Boul’Mich’ 3 mai 68 – 17h58, édition Delirium, décembre 2020, 240 pages, 13 euros, ean : 9791091633161.

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26 mars 2021 5 26 /03 /mars /2021 09:31

Quatre nouvelles inédites, sorties en librairie juste avant le confinement, selon la volonté de Stephen King, pour soutenir les librairies. Traduit dans des délais très courts : publié le 21 avril 2020 aux Etats-Unis, le recueil sort le 10 février 2021 en France. Du «King vintage», selon Kirkus Review, Shining revisité, une suite inédite à Outsider, et le retour de Holly Gibney, entre deux névroses, attachante comme jamais. Le recueil fut immédiatement logé à la 1re place de la New York Times Best Seller list, pour y rester quinze semaines. Il faut dire qu’il campait précisément sur nos peurs, comme celle d’un attentat terroriste dans un collège. Ailleurs, King met beaucoup en scène le monde enseignant, finalement aux premières loges de tout... Tantôt vertueux, tantôt accablé, frappé d’impuissance, pétri de doutes. Le monde est en train de sombrer, King en décrit l’apocalypse lente, tandis qu’inexplicablement, nous restons attachés aux passions tristes qu’offrent les objets manufacturés dont nous ne pouvons nous passer, et qui tirent jour après jour le nœud coulant passé autour de notre cou. Netflix a aussitôt acquis les droits de Le Téléphone, et HBO de Si ça saigne, pour Holly on espère, et nous livrer un personnage tout en tocs et réflexions baroques sur la mort. L’écriture de King sait parfaitement s’organiser en plans cinématographique et se prête comme nulle autre à sa mise en voix. Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort en sont la claire démonstration, à interpeller le lecteur comme ils le font, le mener, le bousculer, l’effroi aux lèvres, l’incompréhension en bouche. Leur lecture est alerte plutôt que vive, soutenant un rythme haletant, propre à vous porter au bord de la crise de nerf…

 

Stephen King, Si ça saigne, Audiolib, livre lu par Philippe Résimont et Maxime Van Santfoort, traduit par Jean Esch, 17 mars 2021, 2 CD MP3, durée : 15h11, 25.90 euros, ean : 9791035405038.

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25 mars 2021 4 25 /03 /mars /2021 10:59

Nous retrouvons Konrad, ce policier fiévreux à la retraite, qui ne remplace en rien Erlendur et ne se soucie du reste pas de le remplacer : l’auteur a cherché à construire autre chose avec ce personnage, autrement. Konrad enquête donc, en privé. Sur la disparition d’une jeune fille perdue dans la drogue. Et croise une amie, qui évoque une vieille affaire, une enfant cette fois, retrouvée noyée en 1947. Cette mort la hante. D’autant que l’enquête policière a été bâclée. Tout comme celle à laquelle s’affronte Konrad. Il mènera donc de front les deux. Non : trois. Avec celle sur son père assassiné. Peu convaincu des méthodes de la police pour faire surgir la vérité. La vérité ? Elle est têtue la vérité, comme peut l’être le réel, ce réel auquel se confronte le jeune poète qui a découvert le cadavre d’une poupée dans un lac. Une poupée d’enfant. Abîmée, fantomatique. Ce qu’il reste d’une vie. Puis l’enfant elle-même… Des fantômes, on en croise en effet beaucoup dans ce roman. Ceux de l’Islande et ce n’est pas le moindre de son récit ! Ceux de Konrad aussi, son père, sa femme décédée, sa mère et sa sœur évanouies dans la nature, ou ceux qui hantent les amies de sa femme morte, ou ceux qu’une médium, Eyglo, fait surgir dans l’ombre de son père : c’est la fille d’un de ses proches qui a été assassinée… Le réel, c’est ce à quoi s’affronte et le poète qui cherche dans la description du monde, le monde en sa présence ultime,  et ces «idiots» qu’interrogent Konrad, qui ne comprennent jamais rien, obstinés, enfermés qu’ils sont eux-mêmes dans l’idiotie de leur vie. Obstiné, têtu, Konrad l’est, brutal aussi, tout comme l’est le réel, auquel on ne peut arracher la moindre parcelle de vérité que férocement. Et c’est férocement que Konrad va la déterrer. Tout comme Indridason écrit son roman, brutalement, pesant, nécessairement, usant jusqu’à la corde sa trame par des répétitions rugueuses, dirimantes presque, mais qui par leurs itérations usent l’ineptie d’une lecture linéaire. Il nous contraint à rompre le fil, comme sont contraints tous ses personnages, à commencer par Konrad. Il nous contraint à cesser de cheminer paisiblement dans notre lecture, à renoncer au confort même du genre, bien qu’il s’y rompe avec brillo cette fois encore -on songe à cette fausse piste dans laquelle il nous embarque magistralement. Mais il lui apporte autre chose : ces ruptures, ces pesanteurs justement. Mal dit, mal écrit aurait dit Godard, qui s’agaçait des scènes trop bien léchées, ou comme on reprochait à Dostoïevski ses répétitions, son manque de richesse stylistique, la belle affaire ! Avec beaucoup de ferveur, la lecture qu’en donne Martin Spinhayer nous en dévoile la mesure. La voix est grave, solide, carrée. Le débit, rapide, en sèche découpe des phrases. Martin Spinhayer n’exhibe pas son talent mais le met au service de la fiction. Ecoutez-le dans ces descriptions rassurantes qui nous consolent et nous apaisent, pour mieux nous conduire au point de rupture, là où, d’un coup, le réel vient fracturer notre confortable écoute. Eau vive que cette lecture, source de vie et destructrice, qui sait n’être pas complaisante avec elle-même pour décocher ce qui seul compte : que tout le reste ne soit pas que littérature, justement...

Arnaldur Indridason, Les fantômes de Reykjavik, livre lu par Martin Spinhayer, traduit de l’islandais par Eric Boury, Audiolib, février 2021, 1 CD MP3, 23.90 euros, durée d’écoute : 9h11, ean : 9791035404543.

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