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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 08:13

Joël Jégouzo : Je suis très impressionné par votre roman, écrit avec une finesse de construction magistrale et une exigence littéraire sans concession. Mais plus encore par l’ambition du projet : non seulement décrire des trajectoires humaines, dépeindre des vies, rendre sensible un paysage, et ô combien c'est réussi ! Mais aussi rendre compte d’une situation historique, d’un héritage, témoigner d’un monde en proie au malaise, etc. Il y a tellement de pistes à explorer, qu’on hésite comme devant un gros pavé. Or votre roman ne compte pas cent pages… C’est dire sa densité, bien qu’écrit dans une grande limpidité narrative… Il n’est par exemple pas impossible de lire ce roman noir comme un roman du terroir, évoquant la fin douloureuse des campagnes, que la modernité a délaissées. Ni de voir dans ces vies bancales de vos personnages, une projection de l’histoire corse contemporaine. Alors puisqu’il faut bien commencer et que votre roman excède toute tentative de le circonscrire, commençons par n’importe quel bout… Pourquoi choisir ce village, Barrettali ?

Jean-Pierre Santini : Barrettali est mon village natal. J’y suis revenu après 30 ans passés en Tunisie, à Marseille, à Paris et en Seine Saint Denis. En quelque sorte un retour au « douar » d’origine… Mais Barrettali est un village mourant. Il symbolise l’intérieur de la Corse, la Corse elle-même. Voir mourir son village natal ! Vous comprendrez que l’écriture devient obligation de témoignage. Et de survie. Pour soi et puis aussi pour les autres.

 

J.J. : Vous décrivez une terre de désolation, de solitude, d’abandon. Une terre inhumaine, désormais. Est-ce là le vrai visage de la Corse, sa vérité intime ?

Jean-Pierre Santini : Ici les hivers sont blancs de solitude. Ils passent dans les têtes. On ne s’entend même plus vivre. Ou mourir. Dans ce désert humain on aurait tendance à marcher à reculons pour que la trace de nos pas - ou de nos écritures- nous donne l’illusion que quelqu’un chemine encore devant nous et que quelqu’un peut-être nous suivra.

 

J.J. : L’histoire millénaire de l’île toucherait-elle à sa fin ?

Jean-Pierre Santini : Paul Valery, grand poète français de père corse et de mère italienne, nous a appris que «les civilisations étaient mortelles». Les cultures et les langues peuvent donc disparaître – et il en disparaît chaque année. Le peuple corse millénaire résiste encore mais déjà la moitié des habitants de l’île ne sont pas d’origine corse et ne peuvent pas, même s’ils le souhaitaient, s’intégrer à une entité qui se désintègre.

 

J.J. : Une île bientôt  sans identité? L’île est-elle vraiment déjà ce pays où désormais « les images, comme la vie, ne tiennent qu’à un fil » ?

Jean-Pierre Santini : L’île ne sera pas sans identité. Partout où il y a de l’humain, il y a identité ou du moins une quête permanente d’identité. C’est en cela que le microcosme insulaire peut toucher aujourd’hui à l’universel. La question de l’identité se pose partout dans le monde. Et malheureusement on a tendance à la rechercher au ciel plutôt que sur la terre.

 

J.J. : L’omerta corse ne serait alors que l’expression de cette agonie ? « les luttes pour la liberté n’ont pas forcément d’avenir », écrivez-vous. Pas d’avenir parce que plus de peuple corse bientôt ?

Jean-Pierre Santini : L’agonie est la dernière lutte. Celle qui se livre clairement contre la mort. Mais la vie, toute la vie est l’expression même de cette lutte. Si les luttes pour la liberté n’ont pas forcément d’avenir, cela n’est pas seulement lié aux phénomènes historiques, à l’histoire que font les hommes, mais plus fondamentalement peut être à leur condition même que l’on peut qualifier, en reprenant le titre d’un célèbre polar, de «mortelle randonnée». Quant à l’omerta corse – et plus généralement méditerranéenne – elle n’est peut-être que l’expression d’une fatalité. Elle oppose le silence au silence inéluctable. Il n’est peut-être pas nécessaire de condamner ceux qui le sont déjà. L’omerta, c’est une forme de complicité dans le sentiment tragique de la vie. Même si elle peut-être très utile aux basses œuvres.

 

J.J. : Que dire alors de la fatalité de cette mémoire cicatricielle, où la violence plongerait ses racines, quand il ne reste que des individus broyés et non un peuple constitué pour se soulever, et où chacun, renvoyé à sa propre solitude, n’aurait plus alors le loisir que de défendre bec et ongle ce qu’il est ? Cette violence, que l’on a voulu voir comme « tribale », recouvrerait en fait une dimension plus sociale ? Ou plutôt, comme perte du social ?

Jean-Pierre Santini : La forme violente qu’a toujours pris la résistance en Corse résulte évidemment d’une histoire non écrite, non vécue, inaccomplie. La violence est certes dirigée contre les oppresseurs, mais elle témoigne aussi de l’impuissance même d’un peuple à s’organiser, à se constituer en Nation. D’où une violence terrible que l’on retourne contre soi et dont a témoignée tragiquement la « guerre entre nationalistes » dans les années 90.

 

J.J. : L’île serait en quelque sorte en soins palliatifs ?

Jean-Pierre Santini : L’île est en soins palliatifs et, lorsque j’ai publié mon premier roman en 2001 après longtemps de militantisme très engagé, j’ai noté en exergue : «Les romans naissent des faillites de l’histoire». Peut-être ne nous reste-t-il que des histoires à raconter pour accompagner bientôt un trop long sommeil.

 

J.J. : Ou bien s’agit-il encore, et aussi, d’autre chose : « la communauté de rêve », comme l’écrivez encore, se serait dissipée dans cet éparpillement, cette fin des terroirs, les échecs successifs des luttes d’émancipation. Vous produisez ailleurs une remarquable et troublante analyse de cette latence dans laquelle semble être tombée l’histoire corse : « on ne comble pas les absences de l’histoire, ces trous de mémoire que les peuples latents, jamais constitués, légiférés, étatisés et sommes justifiés, portent en eux comme un pays étrange où tout ce qui est à venir est sans espoir. » Comme s’il y avait eu un tournant raté, un rendez-vous raté avec l’Histoire, un jour. La Corse serait à ce point « égarée » qu’il ne lui serait plus permis de « faire peuple » ?

Jean-Pierre Santini : Votre expression de «faire peuple» est très juste. J’ai été l’initiateur du projet très ambitieux de Cunsulta Naziunale (Assemblée Nationale Provisoire) et malgré les dérives actuelles du mouvement national, je continue à promouvoir ce projet qui permettra de passer de «l’ombre à la lumière», de «faire peuple «effectivement». Vous voyez c’est un peu ça l’esprit de résistance chevillé au corps. On a ici la foi du charbonnier. Nous entreprenons toujours, même dans les situations les plus désespérées.

 

J.J. : Du devoir de mémoire, on a pu dire qu’il surgissait en France au moment où la France s’inquiétait de son identité, voire la perdait. En va-t-il de même pour la Corse?

Jean-Pierre Santini : Le devoir de mémoire suppose que ceux qui croient encore à l’avenir du peuple corse ne se conduisent pas en partisans avides de pouvoir, mais en «passeurs». Il s’agit de transmettre, si cela est encore possible, des «valeurs» qui ont permis à notre communauté de traverser les millénaires. Encore faut-il que ces valeurs soient explicites, qu’elles soient «dites», écrites, clarifiées. Et qu’elles deviennent opérationnelles pour les luttes et les projets de société à imaginer.

 

J.J. : Vous avez des mots très durs contre le mouvement national, qui aurait sombré dans l’affairisme, le clientélisme…

Jean-Pierre Santini : Le mouvement national n’en finit pas de dériver. Je le connais en profondeur. J’ai été à l’initiative, avec une poignée de patriotes, de la création du FLNC. J’ai relaté tout cela dans un livre paru en 2000 chez l’Harmattan (Front de Libération Nationale de la Corse, de l’ombre à la lumière). Nous sommes toujours dans l’ombre.

 

J.J. : Vous allez même très loin, en évoquant une sorte de dérive à l’algérienne : les attentats seraient perpétrés avec la bienveillance des autorités, pour maintenir le pays dans une déstabilisation de nature à justifier l’absence d’une politique corse efficiente et cela, avec la complicité d’acteurs locaux décidés à se maintenir coûte que coûte au pouvoir…

Jean-Pierre Santini : J’évoque la complicité objective entre l’Etat et certaines fractions nationalistes car le seul souci de ces fractions est de « dialoguer » avec le pouvoir. Le fameux processus de Matignon en a été le plus bel exemple. Il n’en est rien sorti qu’un affaiblissement supplémentaire du mouvement national. Je n’ai pas beaucoup forcé le trait dans mon bouquin concernant des complicités plus évidentes puisque le rassemblement «clandestin» de Tralonca avait été convenu avec le ministre de l’intérieur de l’époque.

 

J.J. : Je n’oublie pas qu’il s’agit d’un roman. Mais, alors que le roman noir et le roman policier s’embarrassent de plus en plus de maniérisme littéraire, vous semblez encore vouloir lui donner un sens, j’allais dire : tout son sens, en en faisant aussi le témoin critique de son temps. Vous signez même là votre second roman noir, après Corsica Clandestina (Albiana, 2004), après avoir publié pas mal d’essais sur des thèmes voisins. Le roman noir ouvrerait-il, au-delà du plaisir du texte, de vrais espaces de réflexion et de vie ?

Jean-Pierre Santini : Toute l’histoire du roman noir correspond à des époques où se fait sentir le besoin d’exprimer autrement les malaises ou les malheurs de la société. Mais cela bien entendu demeure au stade du constat. Le maniérisme littéraire que vous évoquez, ou encore une certaine désinvolture, un certain humour qui par ailleurs donnent souvent de très bons textes d’un point de vue littéraire, sont peut-être la conséquence d’une attitude purement descriptive. On est spectateur. On joue et on se joue de ce spectacle. Mais si le spectacle est fondamentalement cynique, ne le devient-on pas aussi ? C’est pourquoi, en ce qui me concerne, je ne pourrais pas écrire sur ce peuple qui est le mien en me désengageant de sa lutte pour la survie. Il ne s’agit pas d’être un écrivain «engagé» comme on a pu le concevoir autrefois et moins encore un «intellectuel organique», mais tout simplement un militant parmi les autres.

 

Cet entretien a d'abord été publié en 2005, sur le site "Noir comme polar", aujourd'hui tristement disparu. 

Il a été ensuite repris par le très bon Corsicapolar en 2007 :

https://scripteur.typepad.com/corsicapolarfichier/2007/02/entretien_avec_.html

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4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 11:11

Barettali, un petit village corse accroché sur le toit d’un monde dérobé, ficelé dans une géographie de l’enfouissement, de la disparition. Une poignée de personnages vont s’y croiser, de loin, dans la solitude de leurs existences bancales. Ainsi Julien, l’ancien militant désabusé, Florence, la mangeuse d’hommes, Madeleine, la femme sans lèvres, ou encore Dominique qui voudrait prendre un nouveau départ - mais le peut-il dans cet arrière-pays perclus de l'ultime défaite qu’éclaire le job de Julien, chargé d’imaginer un développement possible au maquis corse, vendu déjà à l’industrie du tourisme qui ne voit là qu’un paysage à terrasser, un monde à raser ? La Corse en soins palliatifs donc, secrète, mutique, où le silence trouve son origine dans l’agonie d’un monde expulsé de lui-même. Peut-on vivre sérieusement ici, dans cette inhumanité qui gagne chaque jour un peu plus de terrain ? Dans cet univers minuscule où l’on chemine sans plus aucun but car il n’y a plus personne, où il vaut mieux faire le choix de ne plus aimer, car il n’y a plus personne, où, dans cette solitude écrasante, ne reste que la rumeur de son propre corps pour inquiétante compagnie ? Tours, détours, la beauté du paysage corse ne fait plus ici l’objet que d’observations dérisoires notées avec un zèle absurde par ce veilleur chimérique, l’ex-commissaire Santucci, greffier d’une pitoyable mission, consignant les trois ou quatre faits et gestes de ses semblables pour se faire l’espion d’une société impossible. Un monde minuscule en surgit, celui du voisin dont on a oublié de se venger, celui d’une femme que l’on n’a pas courtisée. Et dans cette société qui s’est organisée pour s’éviter, il ne reste que ces écarts entre les corps, auxquels nul ne sait plus donner sens, parce que tout ce monde a perdu déjà beaucoup de sens, comme on le dit d’un corps blessé à mort et presque entièrement vidé de son sang. C’est là, sur les bords de cet univers négligeable, que la violence va surgir. Dans une sorte de minuscule fin du monde, faite des absences d’un peuple latent désormais. Car s’il y a bien mort, finalement, cette mort, pourtant brutale, a pris l’allure d’un malentendu. D’un mauvais concours de circonstances où s’entremêlent les fils de tous ces destins que l’on vient de croiser.

Quelle beauté dans ce roman et quelle construction ! Jean-Pierre Santini, avec une maîtrise incroyable, relève l’une après l’autre les solitudes de ses personnages pour leur donner leur juste poids de chair et nous dire, en fin observateur d’un monde désabusé, nos propres détresses. Mais s’il sait rendre universel le drame corse, il n’oublie pas d’en restituer la singularité, en nous offrant des pages d’une analyse incroyablement fine sur la réalité de ce drame, des pages exigeantes, inattendues. Nous sommes ici à des années lumière des préjugés qui ont formé notre image de la Corse. Des années lumière traversées à la nage dans ce fulgurant roman où la description romanesque renoue avec le sublime que le roman du XIXème siècle avait accompli dans son approche du paysage. Peut-être encore Faulkner, c'est dire combien de pages il faudrait encore pour rendre compte de la fonction du paysage dans un récit à la narration entaillée, maquisarde. Et il y aurait toujours, sur ce « beau » là, beaucoup à dire encore, qui n'est pas sans convoquer Rilke : « la beauté, c'est le commencement de la terreur qu'un homme est capable d'affronter ». L'immense écrivain qu'est Jean-Pierre Santini l'affronte, dans un roman singulièrement sans cesse repris et publié trois fois sous trois titres différents !

Jean-Pierre Santini, Isula blues, éd. Albiana, coll. Nera, 98p., juin 2005, isbn 9782846981330

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2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 09:31

Bure. 85 000 m3 de déchets radioactifs à enfouir sous 500m de profondeur. Avec l’espoir que tout se passe bien pendant les 100 000 ans au cours desquels ils resteront une menace pour l’humanité… Et tout en sachant, de l’aveu même des autorités, qu’il y a de fortes chances pour qu’arrive un Tchernobyl souterrain ! Bure, un territoire sous occupation militaire désormais, aux confins de la Lorraine. 270 kilomètres de galeries. Plus que le métro parisien. 3% des déchets nucléaires français devraient y être enfouis, qui représenteront 99,8% de leur radioactivité… La mise en service est prévue pour 2035. Coût du projet : 35 milliards d’euros…

Pourquoi Bure ? Parce que personne n’en voulait ailleurs en France. Parce que ce territoire de la Meuse est dépeuplé, à 80 km de Verdun. Parce que le village ne compte que 82 habitants. Pare que les villes alentours ont perdu un tiers de leurs habitants en trente ans et ne peuvent être animées par une grande contestation.

Pour l’heure, les déchets nucléaires français sont entreposés provisoirement ici et là sur le sol français et un peu en dehors de chez nous aussi. Quand on a lancé le tout nucléaire, on ne savait absolument pas ce que l’on ferait de ces déchets. Mais on pensait qu’on saurait un jour. On a donc commencé par les jeter à la mer. Les couler dans les profondeurs des eaux extra-territoriales, jusqu’à s’apercevoir que les fûts éclataient sous la pression de l’eau et que leur contenu se répandait dans les océans. Puis on a eu l’idée de les enfouir. C’est en 1991 que l’on a décidé pour Bure. Le seul problème était d’arracher le consentement de la commune. Techniquement, on n’était sûr de rien. Sinon que la Meuse était pauvre et qu’il suffirait sans doute de déverser un peu d’argent pour arracher ce consentement. Les mairies virent leurs rentes exploser. Longuet, président de région, était évidemment largement favorable : l’industrie locale était en ruine. Alors l’Andra finança les collèges, les lycées, des expos magnifiques, des sorties, distribua des ordinateurs, des imprimantes, du matériel vidéo, multiplia les campagnes de porte à porte et commença de racheter les terrains. On terrassa donc, puis on creusa. Dans l’argile. En 2016, l’instabilité des sols provoqua des accidents. Il y eut des morts. On coula des millions de m3 de béton pour renforcer les galeries. Puis on s’aperçut qu’avec la corrosion, les matériaux entreposés dégageaient de l’hydrogène. On entoura les premiers déchets de bitume. Inflammable… Si tout cela prenait feu, on s’interrogeait : comment parvenir à récupérer les fûts en cas d’incendie ? On verrait bien. Le coût ne cessa d’augmenter au fil des bévues. Qu’à cela ne tienne, la France est un  pays riche.  Et puis nos équipes innovaient. Elles réussiraient, là où partout dans le monde on commençait d’arrêter d’enfouir : cela ne marchait pas. Nous, ça devait marcher. Contre vents et marées, le projet était devenu vital pour l’industrie nucléaire française. Le PS manœuvra. Ségolène. Et jusqu’à Hulot qui valida la solution «la moins pire»… Le 19 juin 2016 démarra l’occupation et la ZAD de Bure et sa répression. Depuis octobre 2017, Bure ressemble à Tchernobyl, avant l’explosion : une occupation policière.

Cent mille ans – Bure ou le scandale enfoui des déchets nucléaires, Gaspard d’Allens, Pierre Bonneau, Cécile Guillard, seuil / La revue dessinée, octobre 2020, 152 pages, 18.90 euros, ean : 9782021459821.

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16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 10:35

Nous tuons nos enfants. Ce n’est pas vrai seulement de l’Amérique, dont l’ouvrage raconte la folie, mais de la France d’aujourd’hui et de bien d’autres Nations. Qu’on se rappelle Rémi Fraisse, Steve Maia Caniço et tant d’autres. Ce n’est pas vrai d’hier seulement non plus, les états continuent de tuer nos enfants, simplement par peur et volonté de n’accorder jamais, à leur population, la démocratie qu’ils braient pourtant à corps et à cris dans leurs hémicycles hors sol.

Avril 1970, campus de l’université de Ken state, Ohio. Les étudiants du plus grand campus de l’Ohio manifestent contre la guerre du Vietnam. Aux States, 300 000 jeunes ont fui la circonscription qui leur impose une guerre dont on sait déjà qu’elle est perdue… Le tiers des troupes embarquées pour le Vietnam est composé de jeunes américains conscrits. 27 millions d’entre eux vivent ainsi dans la peur d’y aller.

A Kent State, le campus est comme une grosse verrue poussée sur un territoire sociologiquement non préparé à l’accueillir. La contre-culture y règne, tandis qu’autour, les habitants sont des petits bourgeois réactionnaires ou des fermiers d’un autre siècle. Le jeudi 20 avril, une grève massive touche les routiers d’un dépôt régional. La Garde Nationale est dépêchée pour briser la grève. Le soir même, Nixon annonce une offensive américaine en direction du Cambodge. Le lendemain, le campus entre en effervescence. La Garde Nationale intervient, baïonnette au canon ! 30 étudiants sont blessés, 200 autres arrêtés. Le FBI, La CIA et quatre autres agences de renseignement dépêchent sur le terrain des informateurs déguisés en étudiants. Nombre d’entre eux sont des provocateurs issus des rangs de la délinquance, manipulés pour faire dérailler les revendications des jeunes du campus… Jerry Rubins est l’un de ces provocateurs recrutés par le FBI, une petite frappe débile aux réactions imprévisibles. Mais il est armé… Le campus devient une véritable poudrière. Des bikers viennent y semer la panique. Le gouverneur de l’OHIO, lui, communique sur la présence de Weathermen, ces activistes violents qui font trembler les institutions, cependant peu présents sur le campus. Le samedi 2 mai, les civils s’arment pour réprimer les étudiants. Le ROTC, composé d’officiers de réserve fascisants s’établit sur le campus. Le soir, les étudiants attaquent le ROTC. La Garde Nationale réplique en envoyant les chars. A coup de crosse de fusil, les étudiants sont refoulés sur le campus, enfermés désormais dans une immense nasse à ciel ouvert.

Le Dimanche 3 mai, 800 Gardes, baïonnette au canon, viennent renforcer la police. 400 autres occupent la ville. Il s’agit d’isoler les étudiants, de les empêcher de sortir de la nasse géante mise en place. Ordre est alors donné d’intervenir, et à toutes les forces de l’ordre de masquer leurs matricules... des agents provocateurs infiltrent les rangs des étudiants : la CIA reconduit sur le campus son action d’hier, Chaos, qui visait à provoquer des heurts violents contre la police pour discréditer les mouvements gauchistes. Dévoilée partiellement en 1974, on ne saura jamais quel fut l’étendue de cette action. A 21h30, une manif pacifique s’ébranle sur le campus cerné. Une centaine d’étudiants veut rencontrer le Président de l’université, qui refuse. Le Major Harry Jones, sur place, fait charger la foule. Les Gardes se servent de leurs baïonnettes, blessant à l’arme blanche des centaines d’étudiants. Le lendemain les blindés arrivent. La Garde s’équipe cette fois du fusil M1 Garand, l’arme emblématique de la Guerre de Corée ! Une vraie opération militaire est menée pour en finir avec les étudiants réfractaires : il s’agit de «reprendre» la colline, dans un vaste mouvement d’encerclement. Mais l’armée n’y arrive pas face à la mobilité des étudiants ! Humilié, le major Jones sort alors son arme de poing. Au même moment dans la foule estudiantine, un indic, Norman, qui sera arrêté plus tard, sort aussi son pistolet et tire sur les soldats. Le major donne l’ordre d’ouvrir le feu. C’est un carnage. On relèvera 4 morts. 9 autres seront très grièvement mutilés et des centaines d’autres blessés.

L’ouvrage vaut pour sa documentation extrêmement détaillée, entre rapports de police et notes déclassifiées. Et pour ces analyses des mouvements estudiantins, tout autant que de la sociologie des Gardes nationaux ou du territoire de Kent et de l’OHIO.

Derf Backderf, Kent State, Quatre morts dans l’OHIO, éditions çà et là, traduit de l’américain par Philippe Touboul, avril 2020, 288 pages, 24 euros, ean : 9782369902829.

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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 10:08

Couvre-feu, état d’urgence sanitaire… Paris vidée de sa substance évoque désormais ces heures sombres où régnaient dans ses rues l’Ordre et le silence de la soumission nationale. Le soir, seule la police «patrouillera» dans des artères vidées de leurs habitants. «Patrouillera». Le terme est militaire. Tout comme celui de «couvre-feu», ou d’état d’urgence. Avec la bénédiction des médias, à la botte depuis longtemps du pouvoir en place. Notre Propagandastaffel en diffuse à longueur de journée les arguments, sans parvenir à nous faire oublier que les escadrons de propagande furent imposés par l’occupant pour contrôler la presse pendant l’Occupation. L’état des médias français est ainsi plus pitoyable que jamais et ne cesse de fournir, jour après jour, des preuves d’asservissement. Inutile de revenir sur le sujet, la cause est entendue : le Pouvoir vient de servir ces millions d’euros sans lesquels ces médias stipendiés n’auraient aucun écho en France.

En 1933, quand les notables allemands confièrent le pouvoir à Hitler, celui-ci n’eut pas besoin de tordre le coup à la Constitution pour imposer sa dictature. L’article 48 de la Constitution de Weimar, qui n’est pas sans rappeler l’article 49.3 de notre Constitution, lui permit de déclarer l’état d’urgence perpétuel, de légiférer par décret, de confisquer entre ses mains tous les pouvoirs pour se passer bientôt du Parlement, qui ressemblait déjà étrangement au nôtre puisqu’il n’était qu’une chambre d’enregistrement de la volonté nazie. Les élections furent reportées, puis annulées. La démocratie suspendue : Hitler n’en avait plus besoin.

En France, la représentation nationale ne sert à rien elle non plus. On parle de députés «godillot» pour en masquer la catastrophe. Quant à notre démocratie électorale, c’est une vaste fumisterie : à Vitry-sur-Seine, lors des dernières législatives partielles, au second tour les deux candidats en lice se sont partagés 7% de voix des inscrits… 93% d’abstention. L’un a pourtant été élu, avec 4% de voix, ne représentant en fin de compte que son petit cercle d’intérêt. Aux présidentielles, Hollande déjà ne représentait que 12% de la population, et Macron moins encore. Mais la Constitution le permet, et la classe politico-médiatique n’en a cure, qui se soucie de démocratie comme d’une guigne.

La comparaison s’arrête-là : la brutalité nazie, malgré l’efficacité de sa propagande, portait en elle les germes de son autodestruction. Certes, pareillement, la brutalité du Pouvoir français en place ne se laisse pas dénoncer chez nous. Bien qu’elle concerne, sous une forme ou une autre, des pans de plus en plus larges de la population française. D’une population qui se tient désormais à peu près sage.

Ne manque que son assentiment. Toutes les dictatures savent que sans cet assentiment, elles sont condamnées à périr. Or ce consentement, c’est la Covid-19 qui est en train de nous l’arracher. Le bon sens ne commande-t-il pas que nous prenions des mesures difficiles pour enrayer l’épidémie ? Certes, les médias ne vous diront pas que les transports en commun, les écoles et les entreprises sont les plus grands vecteurs de propagation du virus. Non, ils vous diront, à la suite du Président de la République, que les réunions festives privées sont bien plus dangereuses. Plus dangereuses, elles le sont en effet, puisque tombent tous les gestes barrières et les masques. Mais statistiquement, on met en avant une raison biaisée : le métro, les écoles, les entreprises restent les vecteurs principaux de contamination. En outre, si le couvre-feu est un pare-feu réel, on tait les raisons de ce choix : le manque cruel de lits et de personnels dans les hôpitaux, de place et de profs dans les écoles, de personnels et de moyens dans les transports, etc. Alors oui, le couvre-feu est une variable d’ajustement de la pandémie en cours. Il y en avait d’autres. Une variable qui touche à la vie sociale et l’équilibre psychique des individus, pour laisser indemne la vie financière et les dividendes qu’elle sert. Métro-Boulot-Dodo, le choix est clair : la France des passions tristes l’a emporté, contraignant chaque français à réinvestir ses désirs dans le circuit d’un système sadique.

La France est une dictature réussie, en ce sens que rien ne semble pouvoir venir à bout d’une dictature de basse intensité. On sent la tension très vive dans le pays, l'opposition très forte à Macron, la colère monter chaque jour un peu plus, mais rien ne vient à bout du quinquennat le plus féroce de l'histoire de la Vème République. Est-ce parce qu'il dispose de l’adhésion des médias et de la classe politique ? De la soumission syndicale et intellectuelle ? De l’aval de la plupart des partis politiques ? Les Gilets Jaunes ont été vaincus par son traitement politique de l’épidémie et les violences policières. Les personnels hospitaliers ont été brisés par le virus. Les retraités, les chômeurs, les étudiants, les lycéens… vaincus par l’atomisation de la société française. Parce que nous avons raté le coche des Gilets Jaunes, le plus grand mouvement social jamais vu en France depuis 1936, nous serions pris au piège de ces mécanismes psychiques d’enfermement que le Pouvoir nous dispense en guise de soins ?

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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 07:34

Pas une phrase n’est de l’auteure : elle les a prélevées dans les entretiens qu’elle a réalisés avec cinq Gilets Jaunes mutilés. Tous droitiers. Des grenades bourrées de TNT ont arrachées ces mains droites. Ils racontent leurs histoires. Leur histoire. En chœur tragique. Celle d’un pays qui est devenu une dictature (presque) réussie. « Il fallait quand même que l’ordre soit tenu » (Macron, France 2, 26 août 2019). Gabriel (22 ans), Sébastien (30 ans), Antoine (27 ans), Frédéric (36 ans), Aylan (53 ans), ont vu cet ordre à l’œuvre. Un samedi, leur existence a basculé. S’ils parlent peu de cet ensuite, après lequel ils courent toujours, ils parlent plus volontiers de cet avant qui les a poussé à manifester. Ces fins de mois impossibles à boucler, la dette privée qui ne cesse de croître, leur misère de s’étendre. Ils parlent de leur couple, de leurs enfants. Voilà pourquoi ils sont montés à Paris. En train, en car, en voiture. Bastille-République. Les symboles à fleur de mémoire. Et puis les Champs et les quartiers riches. Ni masque ni lunette. Rien qu’un Gilet Jaune sur le dos. Ils chantaient. La manif allait, bon enfant. Et puis le mur de CRS soudain. Partout. La nasse, le piège. Les lacrymos par pur sadisme. Pourquoi faisaient-ils ça ? Puis les charges, les coups de matraque, les tirs de flash balls. Sur n’importe qui. Tout le monde. Enfin les engins de guerre. Le choc, énorme. L’horreur. Ils racontent leur vie, avant. L’un était compagnon du devoir, l’autre capitaine de pêche. Aujourd’hui ? La police, les gendarmes, c’est non. Plus aucune confiance. Le gouvernement ? Pareil. «On nous a balancé dessus des engins de guerre !» «J’ai vu des chiens, des brigades de police motorisées, des flics à cheval. J’ai vu des bébés gazés dans leurs poussettes». Leur vie brisée par une charge de 25 grammes de TNT. Une grenade classée officiellement arme de guerre. Les CRS les ont jetées jusqu’à épuisement des stocks.

Sophie Divry, Cinq mains coupées, édition du seuil, octobre 2020, 122 pages, 14 euros, ean : 9782021460315.

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:03

L’immense Frantz Fanon ! Le penseur des luttes coloniales du XXème siècle, mais plus pleinement encore, le penseur des effets psychiques de toute domination politique et sociale sur les populations asservies, la nôtre aussi bien, en ces temps de dictature (presque) réussie.

Août 1961, Fanon est parti rencontrer Sartre à Rome, pour lui demander de préfacer son essai : Les Damnés de la terre. Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann sont présents. Sartre est alors ce philosophe qui tourmente les pouvoirs en place et dont la voix porte bien au-delà de nos frontières. Un «maître» pour Fanon, qui sait combien pèseront les mots que Sartre lui consacrera. Et pourtant très vite, c’est à un retournement que nous assistons. Fanon, très affuté, n’est pas du genre à plier devant une idole. D’emblée, il défie Sartre sur certaines de ses positions théoriques, qui tendent à essentialiser la condition «noire». Il n’y a pas d’âme noire, assène Fanon, et la «négritude» de Senghor n’est qu’une soumission de plus à l’ordre colonial. Les Damnés, affirme-t-il, n’est en outre pas ce genre de livre qui s’adresserait à une Gauche blanche en laquelle il ne croit pas. C’est un livre de combat qui démonte les logiques à l’œuvre dans les «colonies, ces lieux d’enfermement à ciel ouvert». Un livre qui décrypte les mécanismes psychiques d’enfermement pour aider des êtres humains à se libérer d’un «système sadique». Le nôtre aussi bien, encore une fois, et nous gagnerions à relire Fanon à l’aulne de ce que nous vivons ! Interpelé, Sartre aura le courage d’accepter la critique et de se remettre en cause, non sans mal.

Roman graphique, le récit s’ouvre alors à l’approche biographique de Frantz Fanon. Fanon se raconte, sans cesse encouragé par Sartre, qui cherche à comprendre sa personnalité et les fondements subjectifs de sa pensée. Fanon se raconte et c’est passionnant ! Il rappelle la France acclamant ses libérateurs américains, mais non ces libérateurs africains, qui ont payé au prix fort leur enrôlement. Fanon raconte sa jeunesse, ses engagements, la reprise de ses études, son entrée difficile dans la vie professionnelle, noire sous sa blouse blanche, la médecine et puis la psychiatrie, sa réflexion sur cette dernière et toutes les expériences qu’il tenta pour sortir le milieu hospitalier de son impasse, où plus aucun échange symbolique ne circulait. Il raconte enfin l’Algérie, sa mission de porte-parole du FLN, ne cessant d’établir un lien entre guerre de libération politique et guerre de libération psychique, établissant un puissant parallèle entre le soin psychiatrique et l’engagement révolutionnaire, qui commande d’abord une libération psychique. Oui, l’engagement révolutionnaire est un soin, les Gilets Jaunes en savent quelque chose ! En se resocialisant, ils se sont transformés en sujets sensibles et historiquement agissants, ce que le néolibéralisme leur refusait à tout prix. Fanon voulait rencontrer Sartre, mais en fin de compte et comme en témoigne Simone de Beauvoir, à Rome, c’est Sartre qui rencontra un géant.

Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy, éditions La Découverte, septembre 2020, 230 pages, 28 euros, ean : 9782707198907.

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 09:12

Atlanta, 1913. Mary Phagan est assassinée. Elle avait 13 ans. Deux suspects sont rapidement appréhendés : Jim, un balayeur noir, et le patron de l’usine où Jim et Mary travaillaient : Leo Franck, qui est juif. Le 18 août 1915, à 7h05 du matin, Leo Franck sera lynché par une foule immense, puis pendu. En pleine forêt. Ses assassins ? Un juge, un avocat, le maire, le sénateur, le shérif, les "blancs" de la ville. La BD raconte cette histoire écœurante de l’Amérique raciste, antisémite, du début du siècle. Atlanta. La guerre civile est achevée depuis une cinquantaine d’année, mais les rancœurs du Sud blanc sont vives, qui continue de célébrer le Confederate memorial day ! A l’époque, Atlanta est une ville en construction, empoignée par la misère et la malnutrition. Nombre d’enfants noirs y disparaissent, enlevés, assassinés. Mais Mary est blanche. Le veilleur noir est immédiatement inculpé, la scène de crime souillée. Des indices portent toutefois à croire que le patron, juif, «a fait le coup». L’affaire tombant en pleine réélection, le juge s’en persuade d’autant plus vite que la ville et son électorat blanc entrent en ébullition. La presse s’empare aussitôt de l’affaire. Au lendemain du meurtre, on dénombre pas moins de huit éditions spéciales sur le sujet. Le 29 avril, 10 000 personne suivent les obsèques de Mary. La presse se fait du coup feuilletoniste, engrangeant les tirages, allant jusqu’à offrir une récompense à qui trouvera des preuves de la culpabilité de Leo Franck, le juif. Odieuse, une souscription est même ouverte pour embaucher un détective privé, tant les preuves manquent. Le KKK s’active, prêche, déploie toute sa haine. Mensonges sur mensonges, l’odieux règne en maître dans les rues d’Atlanta. Le 24 mai, Leo Franck est envoyé aux assises. Lors du procès, les faux témoignages sont innombrables. On relève pas moins de 115 vices de procédure. Mais les avocats de la défense eux-mêmes prennent partie contre leur client… Leo Franck est condamné, mais devant la légèreté de l’accusation, sa peine est commuée, provoquant des émeutes. Le gouverneur tente d’empêcher sa condamnation, tant le doute est grand sur sa culpabilité.  Mais la presse l’emporte, soulève l’indignation des foules, qui finissent par s’emparer de Leo Franck, aidées par la police et la justice, pour le lyncher avant de le pendre. Quelques années plus tard, Jim, le balayeur, finira par avouer…

Tout en saturation d’ocres, rouges, bruns, les contours rehaussés de traits noirs, la BD est saisissante, extraordinairement documentée, offrant les rapports de police, de justice, les faux témoignages, les articles de presse vindicatifs et abjects.

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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 08:18

On l’a appelé Tank Man. Qui était-il ? Qu’est-il devenu ? Tout le monde se rappelle cette image forte, tant l’inconnu de la Place Tian’Anmen aura incarné une époque. 15 avril 1989, une foule d’étudiants envahit la Place. Parmi eux, nombre de jeunes intellectuels et d’enfants des cadres du Parti, qui hésite du coup, à réprimer le mouvement. Le 4 juin pourtant, l’armée intervient. Pas la police : l’armée. L’opération est militaire. Il y a donc des morts. Une tuerie en fait, une vraie boucherie. Aujourd’hui encore, le bilan est incertain, impossible à dresser. On parle de milliers de morts. Les chinois appelle l’événement «6-4» : 6ème mois du 4ème jour de l’année du coq.

Le récit est mené par un personnage féminin, émigré en Australie, qui revient aujourd’hui sur les lieux de ce crime. Elle rencontre Sheng, compagnon de route de Mao. L’ombre jaune, de ceux qui ont combattu avant 1949. Un «immortel», à l’agonie cependant. C’est lui qui l’a convoquée, pour évoquer son fils, Han. Elle raconte à son tour : elle était étudiante en fac de chimie. Les étudiants ont tenu la place deux mois durant. Débordant largement, infiltrant quartier par quartier Pékin. Il fallait les arrêter, affirme Sheng, qui avoue 10 000 morts, dont son propre fils. Pour les démoraliser, l’armée a d’abord envoyé des snipers. Jour après jour, leurs ordres étaient de tuer, de faire des cartons pour désenchanter les jeunes. Malgré cela, l’entêtement de cette jeunesse menaçait. Le Pouvoir pouvait vaciller, déjà un régiment parlait de rallier la contestation estudiantine. Son chef fut exécuté, ses hommes exilés. Alors commença la chasse aux journalistes, aux photos reportages amateurs. Pas une image ne devait franchir le seuil de la Place. On envoya les paras aux abords de la Place, dans les quartiers alentours. Petit à petit, l’armée a réussi à contenir les étudiants sur la place, en une nasse géante. Puis on envoya les chars. C’est Han, son fils, qui arrêta la colonne. Les paras qui accompagnaient les chars avaient carte blanche. Tuer. Tuer pour terroriser. Au départ, on voulait épargner les «têtes de serpent» : les fils et filles des dignitaires du Parti. Mais très vite ce fut impossible. Le jour du grand massacre, les paras avaient pris place dans les souterrains du métro, pour déboucher comme un seul homme sur la Place par toutes les sorties possibles, bouches de métro, bouches d’aération. Han ? Des  policiers en civil l’ont fait descendre du char sur lequel il avait réussi à monter et l’ont embarqué. Mais il a réussi à fuir, s’est réfugié dans le Xin Jiang, puis à Pékin, avant d’émigrer à Hong-Kong. Ahurissant. Magistral. Ce tome est littéralement sidérant.

L’homme de l’année 1989 – L’inconnu de la Place Tian’Anmen, Pécau, Gin, Scarlett, Delcourt , 1er trimestre 2020, ean : 9782413011255.

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6 octobre 2020 2 06 /10 /octobre /2020 09:12

Colson Whitehead continue d’explorer la condition noire américaine. On se rappelle son ahurissant Underground railroad, histoire de la terreur blanche, avec partout en filigrane, l’écho d’une Déclaration d’indépendance qui ne fut que la déclamation hypocrite d’une liberté qui n’existait pas. Avec Nickel Boys, Colson Whitehead se rapproche de nous, qui découvrons soudain l’existence d’un charnier : 43 corps d’enfants et d’adolescents noirs, ligotés, jetés dans des sacs, près d’une institution de redressement sinistre : Nickel, en Floride. L’occasion pour les anciens de Nickel de renouer entre eux et de se remémorer l’enfer de cette école disciplinaire dans laquelle les blancs les avaient enfermés pour des peccadilles : vagabondages, vols à la tire ou de voiture. Voire simple présomption. Nickel, «des êtres toujours à deux doigts de disparaître». Les anciens serrent les rangs. Songent à Elwood, contactés : le sous-directeur de l’établissement vit toujours, tranquille, Elwood le laissera-t-il impuni ? Tant d’exactions, de viols de gamins, de tortures, d’assassinats odieux de ces enfants sans défense. A côté du charnier «officiel», on découvre un cimetière clandestin. Elwood, vieille figure de Nickel, ne va-t-il pas se bouger ? Elwood. C’est toute sa vie qui nous est contée alors. Depuis son plus beau cadeau alors qu’il était un élève brillant mais pauvre, en 1962 : les enregistrements des discours de Martin Luther King qu’il se passait en boucle sur un vieux gramophone. Elwood se rappelle : ces enregistrements lui offrirent un langage dans lequel exister. Quand il les écoutait, il se sentait enfin proche de lui-même. Réconcilié. Humain. Jusqu’à Nickel, où on le jeta parce qu’il était assis à côté d’un petit voleur de voiture. Nickel et son premier passage à tabac, dans la salle des raclées. Nickel et les sévices sexuels qu’y subissaient les jeunes enfants. Spencer, le surveillant sadique. Et son vieux pote à lui, Elwood : Tuner. Tuner, Griff, Jaimie, c’est une galerie de portraits attachants que fait vivre Colson Whitehead avec un talent sans pareil. Le livre est à couper le souffle. On est en 1988, à New York, Elwood raconte. Les derniers chapitres sont hallucinants, de profondeur d’esprit, d’humilité, ouvrant au tragique de la condition humaine sur un retournement qui laisse pantois, qu'on ne peut qu'intérioriser, scruter comme nôtre. Un très très grand roman, écrit dans une langue simple, modeste pourrait-on dire, tout entière au service de la fiction qu’elle déploie, dont la force est suffisante pour nous entraîner au plus profond de nous-même.

Colson Whitehead, Nickel Boys, Albin Michel, traduit de l’américain par Charles Recoursé, août 2020, 260 pages, 19.90 euros, ean : 9782226443038.

Underground Railroad :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/12/underground-railroad-colson-whitehead.html

 

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