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21 septembre 2017 4 21 /09 /septembre /2017 08:00

«L’Etat est-il responsable de la situation actuelle des banlieues ?» Telle est la question posée aux finalistes du prestigieux concours d’éloquence de l’école du barreau de Paris. A front renversé, Soulaymann, issu des cités, devra défendre la négative, tandis que Yann, un gosse de riche, doit plaider à charge contre l’état. Le dispositif promettait d’être passionnant. Le résultat est décevant. Kery James, rappeur (entre autres), issu de la banlieue, lui, s’en est sorti. Par la force de sa seule volonté. Il n’oublie certes pas –et les arguments qu’il met dans la bouche de Yann le prouvent-, combien il est difficile de s’arracher au ghetto. Il emploie le mot. Un vocable fort, violent, pour témoigner du sort réservé aux enfants des cités. Qu’il vide de son contenu. Car le destin des gamins de la banlieue a été étudié de longtemps, quantifié, statistiquement éprouvé, humainement circonscrit. Les chiffres de ces études, à eux seuls, frappent de nullité un tel débat. Mais non, la question se poserait toujours. Malgré ce rapport enterré par le Sénat qui, il y a des années déjà, parlait de ghetto à propos des banlieues françaises. De ghetto : aucune chance de s’en sortir, et il ne s’agit pas ici de statistique mais d’une réalité sociale brutale sur laquelle l’état français a décidé de fermer les yeux. Certes, il y a bien ce personnage, Yann, pour l’obliger à les rouvrir. Mais le troisième personnage de l’affaire, le «narrateur», vole au secours de Soulaymann : la question reste ouverte. Qu’on instruit en évoquant, parmi les arguments déployés les plus décisifs, celui de cette comparaison avec les campagnes françaises frappées elles aussi par la misère et où, pour autant, on ne voit pas d’émeutes fleurir. Certes. Mais ces campagnes enregistrent les plus forts taux de suicide. Mais ces campagnes fournissent les bataillons de CRS chargés de faire taire les émeutiers. Mais ces campagnes votent massivement FN. Quoi d’autre ? L’appel à la responsabilité individuelle face à la démission collective ? Ce serait ramener la sociologie au moins deux siècles en arrière, sinon, à l’égal d’un Valls, en nier la profondeur d’analyse. Certes donc, il y a bien ce personnage pour contraindre l’état à rouvrir les yeux, Yann, mais aussitôt disqualifié par la narration qui rappelle des propos racistes que ce dernier aurait tenus naguère… «Regarde la communauté asiatique», ajoute tranquillement Soulaymann, par négligence d’écriture peut-être ? Toute la pièce oscille ainsi entre l’envie de hurler la misère des banlieues et le parti pris néolibéral de la responsabilité individuelle. Quand on veut, on peut. La preuve : James Kery s’y est soustrait. Pour s’acheminer vers cette réconciliation improbable des deux personnages principaux autour de gouvernants que ne mériteraient pas la nation française. On est bien d’accord là-dessus. Encore qu’il y aurait matière, là, au vrai débat dont on a été privé… Et l’on se demande alors à quoi bon pareille publication en une époque où, au contraire, il nous faudrait des textes forts, réellement engagés !

A vif, Kery James, Actes Sud Papiers, sept. 2017, 10 euros, 32 pages, ean : 978-2-330-08403-5.

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 09:10

Northampton. Plus de mille-cinq-cents ans d’histoire. Non pas en couches feuilletées disposées savamment à l’emprise du regard historien mais bien présentes, là, conjointement, dans le moment du récit. Non pas une profondeur historique inouïe, quelques Jérusalem accumulées au fil des siècles et empilées les unes sur les autres au fil des catastrophes et qu’une mémoire farouche aurait su raccommoder, mais le fil d’un univers littéraire où la construction de la cathédrale Saint Paul, au XIXème, serait contemporaine de la mort de Lady Di. Avec les Boroughs en toile de fond, ce quartier populaire éventré, égaré dans nos imaginaires accablants d’aujourd’hui et dont seul importe de savoir ce que nous en avons fait. Les Boroughs ! C’est toute la culture ouvrière de cette longue séquence éprise de justice qu’Alan Moore convoque, hagard : que lui est-il arrivé ? « Comment a-t-elle pu disparaître à ce point ? Dans une fresque qui est comme une gigantesque parenthèse qui viendrait clore un temps auquel les historiens n’ont pas songé à donner un nom, enfermés qu’ils étaient dans leurs découpages tatillons à tenter de promouvoir leur post-modernité si mal désignée comme le dépassement ludique des temps anciens… «Justice !» en serait, sinon le nom, du moins le cri de cette longue période qui s’achève aujourd’hui dans l’oubli des pauvres dont nous sommes tous les apparitions en réalité ! De cette Justice que les rues ne connaissent pas désormais et que le prolétariat tenta naguère d’inventer. Les Boroughs ! C’est en effet toute la question du destin du prolétariat qui nous est posée là, et plus encore bien sûr, dans l’évidence romanesque de cette œuvre puissante : celle de notre rapport au monde, ce monde que nous avons défait gaiement, mus par une curieuse injonction au désir libéral qui aujourd’hui scintille sous la forme d’une mort collective annoncée. Car l’injonction au désir libéral finit dans le morbide de cette pseudo fatalité de la misère à grande échelle. Justice donc ! Dont nous avons tout oublié. Une Justice qui dès les premiers chapitres ne semble pouvoir nous revenir que sous la forme d’une révélation improbable… Mille-cinq-cents ans d’histoire, mais surtout celle du XIXème siècle : ce cheminement d’un monde ancré dans le paradigme de la raison. Exit celui du Saint Esprit, exit celui de l’imaginaire, bien que le roman ne cesse de démontrer qu’au fond la raison ne tient jamais ses promesses sans le secours de l’un ou de l’autre… Et c’est précisément pourquoi il est puissant, construit en chapitres qui ne cessent de se répondre, bâti en reprises anaphoriques incessantes d’une histoire l’autre, livrant lentement leurs raisons d’être. Alan Moore fait des Boroughs le centre de notre histoire commune. Et se faisant relève l’immense défi baudelairien de réaliser l’œuvre romanesque qui ressortit à la grande annonce de Baudelaire dans son fameux article du Figaro (le peintre de la vie moderne), inventant le paradoxe de cette modernité qui tant nous a tenu à cœur : « la modernité, écrivait-il alors, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». Jamais œuvre romanesque ne répondit aussi bien à cette définition, à rendre les époques pareillement contingentes sous les aventures des personnages qui les fondent et ces derniers fugitifs, sans cesse étrangers à leur destin. Peut-être même vient-il clore la longue nuit libérale qui faillit nous faire croire que le commencement d’un lendemain heureux devait camper sur la destruction de l’homme. Elle est comme un manifeste pour une poétique du re-commencement. Rien d’étonnant alors à ce qu’il y ait du Joyce dans Moore, dans ces voix par exemple qu’un langage «ouvrier» disparu contamine et qui tranchent dans le vif des rhétoriques nationalistes pour travailler celles du Borough. Des voix qui dénaturent et la phrase et le récit, comme à la recherche d’une poétique du peuple telle qu’un Joyce tentait de l’énoncer.

Jérusalem, de Alan Moore, traduit de l’anglais par Claro, éditions Inculte, collection Inculte/Dernier, août 2017, 1265 pages, 28,90 euros, ean : 979-1095086444.

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18 septembre 2017 1 18 /09 /septembre /2017 08:09

Italo Svevo fumait. Beaucoup. Passant même toute sa vie à se promettre d’arrêter de fumer. Non sans malice : il adorait fumer. Sans raison particulière sinon peut-être celle de sentir la fumée réchauffer ses poumons, ou peut-être juste à cause de ce geste d’une cigarette élégamment allurée au bout des doigts, ou juste par habitude, pour lire, écrire. Comme il fumait et promettait beaucoup d’arrêter, on lui demanda d’y réfléchir. Ecrire contre les méfaits du tabac ? Drôle d’idée : il en mourait. Comme il était écrivain, on lui demanda également de réfléchir à ce lien qui pouvait exister entre le tabac et la littérature. Amusé, Svevo évoque Emile Zola, qui ne fumait pas et ne savait pas pourquoi. Quant à lui… Toute maladie n’est-elle pas, pourvu que l’on en ait conscience, un outil de génie pour l’écrivain à son chevet ? Il n’en sait rien à vrai dire. Peut-être. Si l’on y tient. Lui qui toute sa vie scruta cet horizon de la maladie comme le destin singulier de l’homme contemporain, n’a finalement pas répondu à cette question. Le fumeur ? Un rêveur certainement, consent-il, alléguant Flaubert qui fuma toute sa vie avec passion. Tout de même, à bien y réfléchir, Svevo voit dans les terribles luttes qu’il engagea contre la cigarette la dimension d’une raison de vivre et d’écrire : lutter contre soi. Cette lutte perdue souvent d’avance, qui est le propre du fumeur comme de l’écrivain. Une comédie dramatique où la résolution incarne tout l’horizon de la condition humaine, ouverte autant au compromis qu’à la Chute, à l’héroïsme qu’au mensonge, et en définitive à la beauté d’une tragédie que l’homme ne peut éviter. C’est d’un seul coup toute la ronde des dernières cigarettes que son écriture embrasse, tous ces moments prétendument décisifs qui ont scandé toutes les étapes de sa vie. A sa méditation font suite les mille courriers qui parlent tous de la dernière cigarette. Mille fumées pour se défaire de la rigidité du raisonnement peut-être, jusqu’à la vraie dernière, qui mit un terme à sa vie.

Italo Svevo, Dernières cigarettes, du plaisir et du vice de fumer, Rivages poche, juin 2017, traduit de l’italien par Dominique Férault, 186 pages, 8,20 euros, ean : 9782743-639976.

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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 11:53

Le Sichuan en 2098. Des milliers d’ouvrières s’affairent, arbre après arbre, fleur après fleur, armées de balayettes en duvet de poule : il n’y a plus d’abeilles et chaque fleur doit être pollinisée manuellement pour la survie de l’espèce humaine. On avait pourtant fini par interdire l’usage des nicotédines. Mais trop tard. Les abeilles ont disparu et des millions de sous-emplois ont été créés. Parcelle 748. Perchées sur leurs branches, les ouvrières n’ont pas le droit de parler en travaillant. Elles s’activent fiévreusement : la moindre branche cassée leur vaut une retenue sur un salaire de misère déjà. On a planté partout des arbres fruitiers en dévastant les forêts, au risque de provoquer de nouvelles catastrophes écologiques : c’est que… les puissants n’ont pas renoncé à leur idéologie dévastatrice. Un grand silence règne dans la vallée. Les oiseaux sont rares, les insectes ont disparus eux aussi. Le travail, lui, a été militarisé. L’écologie s’est faite totalitaire et les masses populaires ont été soumises à un régime d’exception : dès trois ans leurs enfants sont bannis de l’école. On  leur apprend la motricité fine, qui servira à polliniser les fleurs, assis des heures sur place sans bouger autre chose que leurs doigts. A huit ans ils sont bons pour le travail des champs, ce labeur dans les arbres qui vous tue sournoisement jour après jour. Tao est l’une de ces ouvrières. Qui essaie, en cachette, d’apprendre à compter à son fils.

Maryville. Angleterre. 1851. William y tient un magasin de semences. Sept filles, un garçon. La misère l’a contraint  a abandonné ses études supérieures. Dépressif, il est allongé dans son lit depuis des mois. Il le restera jusqu’à ce qu’un jour le pique l’ambition de réaliser une œuvre unique, étudiant la société des abeilles et concevant une ruche révolutionnaire pour leur bien-être et la production du miel. Hélas trop tard : un autre a fait breveter une ruche dont l’industrie s’est emparée.

Autumn, Ohio, 2007. George élève des abeilles. Artisanalement. Ses ruches, des centaines, sont l’héritage d’un savoir-faire ancestral. Mais l’année 2007 va être marquée par le grand Effondrement des colonies d’abeilles : le Colony Collapse Disorder, qui met brutalement fin à son existence.

Tao, William, George. Trois histoires. Trois vies rompues, gâchées. Trois séquences du destin d’une humanité incapable de faire face à son histoire. Trois moments d’une tragédie qui est bien la nôtre et dont nous voyons se déployer sous nos yeux les prémices. Trois tragédies, un seul et même récit installant le lecteur dans une position des plus inconfortables, contraint qu’il est d’observer ce monde s’user jusqu’à la corde, forcé qu’il est de dévisager notre civilisation embarquée dans les hautfonds d’une catastrophe qui est déjà là. Un seul récit donc, scrutant sans concession les responsabilités des pères, dévoilant l’abîme implacable que la civilisation patriarcale a ouvert sous nos pieds à force d’autorité stérile, logeant sous cette figure tutélaire du père sa verticalité partout exterminatrice. Des pères au final humiliés, vaincus par leurs vaines certitudes, n’offrant pour seule issue que la mesquinerie d’une civilisation buttée et le renoncement à l’heure du grand effondrement. Ne reste que ce combat des femmes, la belle figure de Tao affrontant, seule, ce grand affaissement des pères. Tao, la seule à faire face, figure éminemment positive du livre avec Charlotte, la fille de William. Un choc. Ce livre est comme un choc plutôt qu’une simple prise de conscience. Une fable puissante bien au-delà de la dénonciation écologique de la catastrophe qui nous arrive, esquissant sous la lecture de la société eusociale des abeilles ces responsabilités qui nous lient les uns aux autres. Un roman ample, vigoureux, écrit non sans « élégance » et brodant habilement entre les époques les liens subtils où le personnel de l’œuvre se justifie. De qui prendre soin ? De quoi sinon de ce grand tout du monde qui demain risque fort de n’être qu’un souvenir douloureux ? Saumâtre pour les pères, mais porté par les ailes de l’espoir immense de ces figures féminines qui traversent l’histoire.

Une Histoire des abeilles, Maja Lunde, Les Presses de la Cité, août 2017, traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon, 400 pages, 22,50 euros, ean : 978-2-258-13508-6.

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 06:04

Afrique du Sud. Un quart des femmes y sont maltraitées. Tous les jours, trois d’entre elles meurent, battues à mort. Maria est l’une de ces femmes. Mais ça a bien fini pour elle : son mari est mort avant de la tuer. En plein Karoo, elle peaufine ses confitures. Cuisiner, sa consolation. «Existe-t-il des plats sur lesquels on peut compter, davantage que sur des amis, des parents ?» Il semble bien que oui, pour peu que l’on veuille être honnête avec soi-même… Maria est une tannie qui aime cuisiner, pour son prochain, pour elle-même. C’est sa manière à elle de porter sans cesse secours au genre humain : lui préparer de bons petits plats. Elle tient du reste une chronique dans le journal local. Hattie, sa meilleure amie, qui dirige la rédaction du journal, lui rend visite justement à ce propos : le magazine veut se passer des recettes pour ouvrir un courrier des lecteurs. Se passer des recettes… Mais c’est toute la vie de Maria, ça ! Comment pourrait-elle s’en passer ? Et se reconvertir dans le conseil aux amoureux, éperdus ou éconduits ? Hattie songe pourtant sérieusement à la recaser là. Et l’une et l’autre entrevoit finalement cette reconversion et le parti qu’on pourrait en tirer : quels meilleurs conseils que proposer des recettes ? C’est décidé. Le courrier prend très vite une place folle au sein de la rédaction. Les lecteurs raffolent des recettes de Maria qui accompagnent ses conseils bienveillants. Elle reçoit tous les jours des tonnes de lettres, dont celle d’une femme, anonyme mais baptisée la femme aux canards quand celle-ci dévoile que son mari vient d’abattre les canards qu’elle chérissait. La femme aux canards redoute de subir le même sort et effectivement, elle disparaît de la circulation. Maria soupçonne aussitôt le mari et s’en épanche à l’enquêteur, pour qui elle nourrit bientôt une vive émotion. La mort de la femme aux canards est emplie de mystères, sur lesquels Maria et Hattie enquêtent. Persuadées tout d’abord que le mari est le coupable. Mais l’affaire se complique. Le récit épouse alors tout à la fois les péripéties des découvertes des deux femmes, parfois au péril de leur vie, et ces petits détails de la vie ordinaire où s’amarrent nos existences. Et tout l’ensemble est composé dans une subtile et nonchalante mise à plat ravivant la matière romanesque jusque dans ces silences des personnages occupés à leurs occupations domestiques. Tout est posé sur le même plan, toutes les porosités, toutes les aspérités, tous les détails d’une vie simple entrecoupées de recettes élégantes. Y compris cette histoire d’amour, la cinquantaine passée, entre Maria et l’inspecteur, qui vient comme fleurir un récit touchant. Le personnage de Maria y prend alors toute sa dimension, immense, même si le mot est trop fort et ne convient en rien à cette humanité qu’il porte, si empreint de grandeur dans sa simplicité.

Recettes d'amour et de meurtre, une enquête de Tannie Maria, Sally Andrew, Flammarion, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Rose Labourie, juin 2017, 486 pages, 19 euros, ean : 9782081376588.

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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 06:48

1945. Un bombardier allemand s’écrase sur le plus grand glacier d’Europe : le Vatnajökull. Quelques survivants, des officiers allemands bien sûr mais aussi, étrangement, des officiers américains… Une mallette menottée au poignet, un haut gradé allemand entreprend de les sauver tous, avant de disparaître dans les effrois des ténèbres et de la glace… En 1999, le glacier fond. Un satellite repère la carcasse de l’avion qui refait surface. Les forces spéciales américaines déboulent aussitôt. Deux randonneurs les surprennent. L’un des deux contacte sa sœur avant d’être réduit au silence. Elle se lance à son secours, remue ciel et terre pour le sauver. C’est elle l’héroïne du roman. Tenace, émouvante. Elle tente de percer un mystère que les autorités américaines ne veulent pas voir étaler au grand jour. Pourquoi ? De sa voix métallique, Thierry Janssen nous le conte dans une interprétation brillante, incarnant avec force tous les personnages de l’œuvre, passant incroyablement d’un timbre à un autre, de cette voix traînante du vieillard à celle, alerte, de la jeune femme. Incarnant jusqu’aux deux temporalités du récit en infimes nuances, finement, intelligemment, comme il nous en a donné l’habitude. Merveilleux interprète, qui sait jouer de toutes les ruses du comédien pour nous dérouter, nous embarquer quand il le faut dans les fausses pistes du roman. Inquiétant, désinvolte, l’air de rien, ouvrant des passages aux moments clefs.

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason, lu par Thierry Janssen, traduit par David Fauquemberg, Audiolib, mars 2017, 1 CD MP3, durée d'écoute : 10h08, 23.40 euros, ean : 9782367623085.

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 06:53

Mary Higgins Clark co-signe de nouveau avec Alafair Burke une seconde enquête de Laurie Moran. Une productrice de télé-réalité, spécialiste du cold-case, a rencontré Casey Carter, qui vient de sortir de prison pour le meurtre de son fiancé et veut prouver son innocence. L’audience de l’émission, s’est-elle persuadée, peut lui être utile. Elle convainc donc la productrice de Suspicion d’en faire sa prochaine  vedette. Le hic, c’est que son fiancé, Hunter, était l’héritier de l’une des plus grosses fortunes d’Amérique et que la famille n’aime guère cette publicité qui va lui être faite… Machinations, jalousies, rivalités, Casey se voit précipitée dans un enfer qu’elle n’imaginait pas. Marcha Van Boven lit ce roman d’une voix souvent basse, grave, parfois comme confiée au creux de votre oreille, à d’autres moments précipitant son débit comme pour sortir au plus vite de ce sac de nœuds…  Prenant pour ainsi dire ses distances, elle mâche ses mots, joue avec les figures de style, les expressions toutes faites qui font entrer la vindicte dans le récit. Elle délie alors, s’amuse des afféteries de la langue, contient leur doucereux examen du monde. Et dans cette manière de tenir à distance le sentencieux, exhibe la distance de celle qui n’est pas dupe, pour évoquer une innocente qui ne l’est peut-être pas, jouant avec saveur de cette méfiance où notre écoute est tenue en haleine.

Le piège de la belle au bois dormant, Mary Higgins Clark, Alafair Burke, lu par Marcha Van Boven, Audiolib, traduit par Anne Damour, mars 2017, 1 CD MP3, durée d'écoute : 8h49, 22.90 euros, ean : 9782367623023.

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 06:21

La Réunion. Une famille heureuse. Farniente. Sauf que la femme disparaît. Et que le mari s’enfuit avec leur gosse. Le plan Papangue est déclenché. Alerte enlèvement de mineur. La Réunion dans tous les sens. Ici, là, ici et là, dans un décor de rêve qui a tourné au cauchemar… Trop de témoins confortent la thèse du crime passionnel. Trop d’indices, d’empreintes de sang laissées au sol. La capitaine Aja Purvi est lancée sur les traces du mari. Avec une volonté d’autant plus affirmée qu’elle veut prouver au chef ses capacités. La traque s’organise. Troublée : l’homme semble connaître la Réunion  comme sa poche! Curieux touriste… La narration s’emballe. Tour à tour, les protagonistes de l’affaire poussent l’un après l’autre le récit, se croisant pour laisser remonter de plus sombres affaires, des affaires non réglées entre les élus locaux par exemple. Pourquoi ce meurtre ? Ces meurtres ? Est-ce un tel, finit-on par soupçonner, avant de se rabattre sur tel autre… Qui brouille les pistes ? L’auteur prend un malin plaisir à nous lâcher au bon moment assez d’indices retors pour nous laisser nous fourvoyer tout seuls… Qui est mort au final ? Où ? L’occasion d’une formidable leçon de cartographie, la science même du récit ! D’un récit lu d’une voix très légèrement nasillarde par Taric Mehoui, qui dévale le texte avec une fougue incroyable ! Barrages, hélicos, il rend cette chasse à l’homme palpable, claque les faits pour qu’ils nous rentrent dans la tête et n’en sortent plus. Taric Mehoui affirme, se reprend, affirme encore, interprétant avec une intimité toute personnelle ses personnages, cherchant à construire avec soin leurs émotions, celle de Martial tout particulièrement, le mari, suspecté du meurtre de sa femme. Martial défait, suppliant, hésitant. Taric Mehoui cavale, implacable, donnant sans cesse du rythme à un texte qui en avait déjà assez pour qu’on ne lâche pas une minute l’écoute qu’il propose.

Ne Lâche pas ma main, de Michel Bussi, lu par Taric Mehoui, Audiolib, avril 2017, 1 CD MP3, durée d'écoute 9h44, 22.90 euros, ean : 9782367621104.

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 07:28

Chambre 217, service des traumatismes crâniens. Brady Hartsfield vient de se réveiller. L’auteur du massacre à la Mercedes. Il vient de passer cinq ans dans le coma. Les médecins n’en reviennent pas. Bill Hodges est lui aussi de nouveau tiré de son sommeil pour enquêter sur une affaire en lien avec les meurtres de Brady. Alors ce n’est pas simplement l’affaire et son meurtrier qui se réveillent, mais la terreur qui s’en est suivie, jamais définitivement chassée, d’autant que cette fois, Brady veut étendre sa vengeance à toute la ville. Car Brady est bien vivant. Plein de haine. Et de ressources. Dernier volet de la trilogie débutée avec Mr Mercedes, poursuivie avec Carnets Noirs, Stephen King signe un texte tout en rupture avec les deux précédents, cédant à la tentation du fantastique : Brady tuera depuis son lit d’hôpital… Bon... la fin de la trilogie déçoit. Fin de ronde littéraire... Fin de cycle... Reste cette fin de vie, celle De Bill, trop vieux pour supporter ce monde. Et puis surtout, cette lecture lente d'Antoine Tomé, sur un ton souvent neutre, comme pour exagérer la solitude d'un texte qui se sait (mal) clore une brillante saga. De très nombreuses descriptions lui en offrent l’occasion. Il flâne, pose sa voix, avant de rompre par le ton et le style dans ces dialogues où la raillerie et le cynisme l’emportent pour convoquer cet univers de limbes où King voulait nous engager.

Fin de ronde, livre lu par Antoine Tomé, de Stephen King, traduction de Océane Bies et Nadine Gassie (de l'américain), Audiolib, 2 CD MP3, durée totale d'écoute : 14h03, 24.90 euros, ean : 9782367623078.

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 07:21

Elvire, convertie à sa propre érotique, recouvre son temps comme un espace, qu’elle meuble avec volupté. Elle vire, volte et virevolte, armée jusqu’aux dents, précédant son essence. Elvire est un poème. Une sorte d’Odyssée qui emprunte à celle d’Ulysse ses juxtapositions hétérogènes, sa relance essoufflée, son errance, ses lambeaux, ses accumulations. Sublime, forcément, quand elle débarque dans le récit portée par le flux héraclitéen d’un style tenu de bout en bout à cette cadence folle. Elvire saisie cependant dans un dispositif complexe où se croisent maints regards : celui du narrateur ouvrant droit au lecteur le regard qu’il suscite, dispositif ô combien érotique que cette pulsion scopique, dans ce retour empêché, différé, à travers les rues de Paris. Elvire déboule donc en pleine gloire dans la chaleur de l’été parisien. Tout y est Eros : Elvire n’y déchausse-t-elle pas le trottoir ? Elle est Ulysse qui ne reviendra jamais chez lui. Comme lui, elle rentre mais n’arrive jamais, ou bien ailleurs, ou bien chez elle sans y être vraiment. Et tout le texte s’inscrit dans cette dé-route. Paris est désert. La seule présence à laquelle elle se heurte est un objet dont le souvenir ne lui reviendra que bien longtemps plus tard. Elle est ailleurs. Toujours. Elle est ici, là, moins dans l’ubiquité que nulle part. Atopos, comme Socrate. Dans la rue, chez elle, dans un bar, dans la rue. Posée sans jamais être parvenue nulle part. Ephémère. Un éphémère autour duquel s’organise le récit : sa présence est pure sensation. «Foutant le paquet à être», mais sans accéder à une autre existence qu’imaginaire. Elvire dans la fleur de sa peau, tandis qu’un ange lui souffle à l’oreille «que c’est l’idée du manque qui crée la souffrance». Elvire, finalement, ne se déplace que dans la littérature, notre consolation. Pour ne croiser dans cet imaginaire du récit qu’une domestique aux courbes fatales que son regard détaille avec gourmandise, dans l’immense vide de la Villa Isolila, où l’auteure a posé la seule question à laquelle il lui faudrait réfléchir : «Elvire pourra-t-elle se résister ?»… «Se» ?... Etrange formule où tient tout ce dispositif… Peut-être est-ce la raison de l’originalité de l’écriture. Une signature qui vous accroche et qui est l’apanage des vraies décisions. Un style donc, en parfaite cohérence avec le propos tenu, qui s’accomplit en un flux héraclitéen charriant avec effusion ce propos, l’excédant même, à bien des égards. Il y a donc ces phrases dont il faudrait étudier ligne à ligne le déploiement pour y dénombrer les figures de style, les tropes, les champs lexicaux qui donnent à entendre le ton, le timbre, la somme de nos usages langagiers. La diagnose du monde qui nous est contemporain, en somme. Une richesse où creuser notre rapport à nous-même et où cueillir le déversement de ce monde autre (celui de l’immanence) qui nous échappe et que nous ne savons que très imparfaitement saisir. Il y a toute ainsi cette grammaire qui s’invente et se cherche dans une sorte de retournement du gant lexical commun, où le plaisir des mots, en fin de compte, vaut toutes les jouissances du monde.

Red Voluption, Hélène Chabaud, BOD, mai 2017, 14,50 euros, 292 pages, ean : 978232215730.

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