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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 08:54

A Fillon, Macron, Marine Le Pen, au fond que leur reproche-t-on ? D’avoir piqué dans la caisse. Ces trois-là ne sont pas bien finauds au demeurant : ils risquent une mise en examen, quand ils sont des centaines à piquer tranquillement dans les caisses de l’état sans risquer le moindre désaveu ! Des caisses alimentées par un trésor national : la Caisse des Dépôts. 500 milliards d’euros ! Dont 250 milliards d’actifs… ça donne des idées, non ? Alors tout le monde –politique- pique dans cette caisse, depuis des lustres : sous Mitterrand déjà, le président n’avait qu’un mot à la bouche : la Caisse paiera. Notre argent ! Sans aucun contrôle démocratique sur l’usage qu’on en fait. Pourquoi se priver dans ces conditions ?  La Caisse, se sont nos régimes d’assurance, notre épargne, notre retraite, le développement des collectivités territoriales, le logement social, ramené en France à la portion congrue : que voulez-vous, on ne peut pas financer en même temps le logement social et la corruption politique. Il faut choisir, et nos élus ont choisi… de s’en mettre plein les poches. Littéralement. L’argent des autres… Depuis des années. La Caisse ? Un salon mondain. Tous y appointent, y font leur classe, apprennent à magouiller, à prélever. Tous viennent y placer leurs copains, au point qu’ils l’ont même baptisée la Caisse des copains… Notre argent. Administré comme un empire financier privé. Plaçant ses billes –restons dans le vocabulaire ordurier- partout où ça rapporte comme partout où il faut éponger les erreurs d’énarques incompétents. Du parc Astérix à la cité de la mode, en passant par LVMH, Quick, Veolia… La Caisse des copains, c’est un salaire moyen honteux, auquel s’ajoute des primes en veux-tu en voilà, un intéressement, des allocations diverses, y compris familiales bien sûr : la famille, c’est sacré –parlez-en à Fillon. La Caisse des potes, c’est théoriquement un plafonnement des salaires à 350 000 euros/an. Mais comme l’avoue notre personnel politique, on ne vit pas avec 350 000 euros par an. Du coup, on déplafonne à loisir et nombre de cadres supérieurs de cette vénérable institution touchent plus de 650 000 euros annuels... La Caisse, c’est Bpifrance, une  banque d’investissement dite «publique», qui se jette sur tout tous les projets possibles et où 604 fonctionnaires disposent d’une voiture de fonction et dont le coût du parc automobile a été chiffré à 6,6 millions d’euros en 2015… La Caisse des petits boulots planqués, c’est une augmentation des salaires de 23% en 2016, qui faisait suite à celle de 15% en 2014… La Caisse, c’est le refuge des conseillers de l’Elysée, le club des bons amis des présidents, où l’on dénombre pas mal de journalistes venus se remplir les poches, de Libé au Figaro. La Caisse, c’est le secours ultime des plans les plus foireux –restons vulgaire : elle ne mérite pas autre chose cette république qui nous emplit chaque jour un peu plus de dégoût !

La Caisse, enquête sur le coffre-fort des français, Sophie Coignard, Romain Gubert, Seuil, janvier 2017, 248 pages, 19,50 euros, ean : 9782021244236.

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 08:20

 

Debout dans le studio exigu de Safe and Sound, Village Saint-Paul à Paris, Antoine Tomé, en pull marin, m’accueille avec sympathie. Détendu, bienveillant, il tient en main les pages volantes du texte qu’il doit interpréter. La journée sera longue, il le sait : celle de la dernière prise et du montage final. Impossible de nous perdre en bavardages donc. L’échange demeure pourtant patient. Juste. Franc, avant qu’il ne rejoigne sa cabine : un mètre carré de silence défendu par deux vitrages épais. Eric Breia, le directeur artistique, s’est installé au pupitre de mixage. Il suit la lecture sur son écran, le montage se fait en direct. « A la traduction, ils ont supprimé toutes les négations, commente-t-il entre deux prises. C’est une décision surprenante. On est dans la narration du coup. On est dans la narration, pas dans le dialogue. » On sent une grande complicité entre les deux hommes. Et beaucoup de sérénité. C’est qu’il en faut pour tenir vingt heures dans une telle promiscuité. Antoine Tomé lit debout. « La voix est un instrument fragile. » Lorsqu’il n’est pas satisfait de sa lecture, il en interrompt le fil, s’entend avec Eric Breia sur le mot de reprise, remonte une phrase ou deux plus haut qu’il lit sans chercher le ton juste, comme à l’échauffement, se contentant d’entrer dans le rythme pour déchirer in extremis le voile qui recouvrait cette voix au moment où elle se met à nu dans le ton conforme à l’interprétation qu’il a décidée. Un certain timbre, une intonation, une intensité, un phrasé gommant d’un coup et comme par miracle le simulacre de la voix d’avant la reprise. Qu’est-ce qu’une voix ? Jamais neutre, la voix. Jamais blanche. Jamais close sur elle-même, tout comme le sens qu’elle porte, quasi physiquement, jamais enfermé sur lui-même, ouvert à tous les vents par le grain de cette voix dont on ne sait trop dans quel être elle persiste. Qu’est-ce qu’une voix ? Une perturbation, comme l’affirmait dans sa très belle méditation Maden Dolar. De celle qu’un Walter Benjamin avait naguère pressentie, comme bien plus tard après lui Giorgio Agamben, s’en étonnant : « la recherche de la voix dans le langage, c’est cela la pensée ? » Sans doute. On le sent ici, au travail que lui impose Antoine Tomé, où la feinte n’est jamais complètement levée dans ce qui plus que jamais demeure un simulacre, à savoir : la fiction. Là dans ce timbre, ce souffle où, dans son pull marin, Antoine Tomé prend le large et nous embarque.

La lecture se poursuit dans ces va-et-vient entrecoupés d’interrogations sur le sens à donner, les prononciations, une traduction. « Vingt-deux Jump Street ou twenty two ? », demande Antoine Tomé. « Je n’ai pas de note là-dessus », répond Eric Breia. «Bon, on va dire vingt-deux »… Parfois la chute d’une séquence enchante le comédien : « C’est beau cette fin : « il dort du grand sommeil dans une mare de sang coagulé qui attire les mouches ». Il s’arrête, adhère d’une moue à son propos. Le directeur artistique approuve : « C’est beau, oui ». Pas un mot de plus, un temps de silence puis le travail reprend. Quelques instants plus tard ils épiloguent sur une articulation phonétique : « DEUX gros cartons »… Mais on entend « DE »… Il faudrait appuyer pour entendre « DEUX »… On sent la concentration dans laquelle l’un et l’autre s’épaulent. Et cette sorte de récursivité qui amène Antoine Tomé à s’écouter lire, dans un chiasme qui m’est parfaitement étranger. On reprend. « C’est marrant comme mot, ‘torpide’. Rarement utilisé, tu ne trouves pas ? ». Reprise. « Tout va bien, tout va bien, tout va merveilleusement bien », s’exclame Antoine Tomé. « Quantité de vocables sont échangés sur la façon dont Hemingway omet tels mots utiles »… Des notes traînent sur la table de mixage. « On garde le ‘Vingt-et-un’. Il était somptueux »… Plus on entre dans la matinée et plus le comédien est à son texte. Il s’en est définitivement emparé. On mesure du coup, on le croit du moins, présomptueusement, comment tout cela fonctionne : c’est le ton qui décide de la littérature comme telle –songez au gueuloir de Flaubert. Antoine Tomé marque par le ton qu’il déploie l’entrée en littérature du texte qu’il tient entre ses mains. Qu’il extime, pour reprendre cette heureuse expression à Derrida, où l’intime du grain de sa voix donne corps au roman. Qu’il joue désormais. Oh, une infime chorégraphie à vrai dire, dans ce peu d’espace qui lui est imparti. Debout, la main appuyée contre le mur. Je ne vois du reste plus que cette main qui semble l’installer dans sa lecture, moins appuyée contre le mur que le soutenant, le portant, comme soupesant le réel auquel elle vient d’apporter une autre dimension. Cette main est comme une incantation silencieuse qui tiendrait l’écriture en haleine -sa palpitation. Plus d’hésitations. Il faut pourtant sortir le comédien de sa performance pour de nouveaux réglages : Eric Breia a devant lui une sorte de cahier des charges, une liasse de feuilles sur lesquelles je vois ça et là des notes indiquant une correction nécessaire par rapport au texte écrit, pour en asseoir la cohérence orale. Des notes sur la prononciation des mots étrangers la plupart du temps. Mais il est parfois impossible de sortir Antoine Tomé de son texte, plongé qu’il est dans une méditation mystérieuse et dans laquelle il semble s’être perdu, bien qu’il ne cesse de poursuivre sa lecture. « Ah oui, c’est Rodgers qui parle », s’arrête-t-il brusquement. Sur quoi était-il concentré ? Rodgers ? Ce dont Rodgers parlait ? On ne le saura jamais. Il est comme dans une bulle, découvrant le texte en même temps que nous, mais depuis un horizon qui ne sera jamais le nôtre à nous, lecteurs silencieux. C’est étrange du reste, ce parti pris du comédien, d’avoir refusé de lire le roman avant de l’interpréter. Un parti pris moins hasardeux qu’il n’y paraît et dans lequel tient tout son art, vertigineux : celui de donner vie à un récit, celui de nous contraindre à suivre sa voix au-dedans d’elle-même pour remonter vers ce point où tout peut commencer : la fiction. C’est curieusement  dans cette geste de la main que j’ai cru comprendre cela : dans cette main qui témoignait de l’épreuve physique, du corps à corps avec le texte, mimant, soulignant la voix qui sourd d’une parole imposée et qui pourtant ne se dissout jamais totalement dans le sens que ce texte lui ouvre. Où donc la voix s’effectue-t-elle ? En quel lieu de sens hors de la pensée ? Quand tout fait sens en elle, à commencer par son grain. Aucune science du langage, aucun roman ne parviendra à se débarrasser de la voix. Et quelle voix que celle d’Antoine Tomé !

Chronique de Carnets noirs sur K-libre.fr :

http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=enmarge&id=4664

Entretien avec Valéry Lévy-Bensoussan, Directrice d’Audiolib :

http://www.joel-jegouzo.com/2017/01/audiolib-le-livre-lu-entretien-avec-valerie-levy-soussan.html

Site d’Antoine Tomé :

http://www.antoinetome.com/

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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 10:51

On s’attendait à entendre Luc Ferry parler tout d’abord d’amitié, mais c’est par le mot «Travail» que débute son cours. Certes, on sait l’attachement des philosophes au travail humain, le lieu même de notre émancipation. Il existe de très belles pages de Hegel sur le sujet. Mais ici, on sent opérer un glissement sémantique dans la réflexion de Luc Ferry, du philosophique au politique. Un glissement qui ouvre finalement son propos à des leçons de société plutôt que de morale, où l’engagement idéologique se laisse percevoir sans difficulté. Le premier CD s’ouvre donc sur la question du travail, mais pour fustiger l’idée de revenu universel. On voit à quel bord l’on touche. Un CD qui se clôt sur le mot «argent», dont il faudrait qu’enfin nous ne nous sentions plus coupables d’en gagner tant. Encore faudrait-il pouvoir en gagner… Et dans le contexte de la révélation du niveau de corruption atteint par la France, cette réflexion est bien piquante… Quel choix de mots nous sert donc Luc Ferry ? Le mot «Education», par exemple, se voit rejeté bien loin dans ce dispositif intellectuel. A l’avant-dernière place du premier CD, juste derrière «Animal», lui-même précédé de deux notules concernant la laïcité. Loin donc, du «jeunisme» par exemple, et de la question de l’âge. Un choix caractéristique des intérêts intellectuels de l’auteur pour ce Moi somptuaire que le libéralisme n’a cessé de promouvoir. Somptuaire et libertaire, centré sur lui à un point tel, que faire monde en est devenu l’horizon pathétique. C’est moins en philosophe que Luc Ferry intervient qu’en idéologue et ses mots sont moins ceux de la philosophie que ceux de la vie politique française contemporaine, ceux d’une élite qui tente de nous convaincre qu’il n’y a pas d’autre issue que celle du libre-échange, de la concurrence sous toutes ses formes, de l’épiphanie grotesque de soi et de la destruction créatrice chère à Schumpeter. C’est que Luc Ferry combat pour le salut de son âme néolibérale, érigeant au rang de vérité incontournable l’antienne de Schumpeter puisque, définitivement, la logique du capitalisme ne peut être que celle de l’invention permanente. Il faut bien que l’ancienne offre meurt, n’est-ce pas, pour céder la place à de nouvelles demandes… Dessinant ainsi un monde sans «Altruisme», l’avant-dernier mot du dernier CD, renvoyé si loin parce qu’il ne sert à rien, qu’il est vain, obsolète, pire : il ne fait que crayonner, au mieux, l’orbe d’un univers tragique. Il est pourtant des rapprochements symboliques dans ces CD, qui ne manquent pas d’éclat : juste avant ce mot, Luc Ferry parle ainsi d’ «Autonomie », le tout dernier. Curieux couple dans cette société néolibérale où l’être humain n’est plus qu’un moyen très imparfait de satisfaire nos désirs. Curieux couple lexical où l’on serait tenté, a contrario, d’affirmer qu’au vrai, c’est l’altruisme qui scelle la possibilité de l’autonomie. Mais c’est à une autre aventure narrative qu’il faudrait nous convoquer. Tout comme il n’est pas inintéressant de découvrir que le mot qui suit immédiatement celui de «travail» est «peur»… Il y a en effet une horreur économique qui ne peut qu’ouvrir à la peur, sinon la terreur. On est bien sûr loin, là, de la pensée de Luc Ferry, simplement désolé, en bon néolibéral, de cette période de transition «révolutionnaire» que nous vivons, au cours de laquelle les destructions l’emportent sur les créations. Patience, nous conseillerait-il, demain, bientôt, un jour, sûrement, tout s’arrangera. Ne vivons pas dans la peur donc -encore un mot dont nous devons défaire notre vie, tant la peur avilit. Finalement, ces leçons sont vraiment intéressantes, qui prennent moins le pouls de notre société que celui de nos élites, enfermées dans une idéologie dont elles ont le plus grand mal à nous convaincre désormais.

 

Les mots de la Philosophie, 72 définitions, Frémeaux et Associés, 3 CD

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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 09:16

Présidentielles 2017, le scénario est en place. Fillon, Marine Le Pen, Macron : ce sera vraisemblablement l’un des trois qui l’emportera. Mais quel que soit le gagnant, le résultat sera une catastrophe pour nous, ce «nous» que les médias et les deux droites de gouvernement n’ont cessé de ravager au fil de leurs législatures. Une catastrophe parce qu’ils n’auront aucune légitimité réelle : l’élu ne rencontrera pas l’adhésion démocratique, sinon à la marge, ce dont les législatives nous donneront vite la confirmation, malgré un mode de scrutin obvié, qui ensevelit sous des tonnes de mauvaise foi tout espoir d’une vie politique «civique». Car ne nous trompons pas : l’incivilité est, en France, essentiellement le fait des institutions de la Vème. Et pour le reste… Macron ? Ironie du sort, c’est beaucoup de Hollande qui aura alors gagné. Macron, l’inspirateur de sa politique, qui nous laisse un chômage record malgré le bidouillage des données. Macron le candidat des patrons, de la finance, de la casse sociale… Macron, le candidat des médias et de la nomenklatura qui préside depuis les débuts de la Vème république à notre pitoyable destinée. Fillon ? Mis en examen, il ira jusqu’au bout pour éviter la prison. L’homme de l’ultra-libéralisme n’a qu’une vision désormais : dévoyer plus encore une Constitution pourtant taillée pour toutes les forfaitures démocratiques. Marine Le Pen ? La fin de la démocratie, sans avoir même à changer une ligne du texte de la Constitution française, puisque la Vème permet toutes les dérives autoritaires. Pas sûr, dans ces conditions, que l’on puisse se relever d’un tel déversoir. Il n’y aura pas d’espoir en 2022, parce que cette guerre civile que nous promet Fillon aura tout emporté et parce que cette guerre civile, nous l’aurons perdue. Depuis la mort de Malik Oussékine (7 décembre 1986), il faut être bien aveugle pour ne pas voir à quoi notre police s’est militairement préparée. Alors si le calcul de Hamon et de Mélanchon est d’attendre qu’on y voit plus clair, de laisser filer cette élection au prétexte que les forces démocratiques ne seraient pas prêtes, prises de vitesse qu’elles sont, au bout du compte ils n’auront fait que nous jeter dans les bras d’une aventure tragique. Nous sommes à un tournant historique. Nombreux sont les français à en prendre conscience. Bien davantage qu’on ne l’était en 1981. Car jamais le Pouvoir n’aura été aussi proche de déchirer le voile qui en dissimule la vérité pour affirmer au grand jour son néofascisme, dans lequel nous baignons déjà et dans lequel les médias français nous ont traînés, comme on traîne une réputation dans la boue. Les médias... Entre les mains, en France, d’une poignée de milliardaires, faut-il le rappeler ? Ils sont les grands acteurs de ce tournant néofasciste, les alliés objectifs de Marine Le Pen, qui n’ont cessé de faire circuler ses idées, ses slogans et ses mots, comme ont pu l’observer de nombreux universitaires travaillant sur la vie politique française. Des médias qui ont totalement ou peu s’en faut, verrouillé notre vie politique, qui sont allés jusqu’à racheter des instituts de sondage pour falsifier notre image, et qui ont fini par réduire à rien la société française, sinon au vide sidéral qui la recouvre. Cette journaille que stigmatisait à juste titre un Karl Kraus au temps de la montée du nazisme, déjà impliquée dans le pire, toujours impliquée dans le pire lorsqu’il s’agit de réfléchir le monde. Un empire, qui a pris le pouvoir, qui a volé nos consciences. Il y a urgence en effet : dans deux mois le sort aura décidé, contre nous, de notre avenir. Certes, il y a une petite chance pour que Mélanchon se trouve en bonne position pour cette présidentielle. Mais parier là-dessus serait aventureux. C’est précisément cette aventure que nous ne voulons pas risquer. Que les vraies Gauche se rassemblent !

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 09:54

Dernière étude du Cereq en date : la formation professionnelle diplômante, sur laquelle tous les candidats ou peu s’en faut se ruent. Et pour cause : dans l’idéologie qui est la leur, inspirée par l’idée d’innovation destructrice de Schumpeter, selon laquelle l’innovation étant le moteur du capitalisme, il faut sans cesse se former pour rester inventif ou dans la dynamique de sa loi, on comprend pourquoi la formation est un tel enjeu. Qu’en est-il pour la région PACA se sont interrogés les chercheurs du Céreq. A priori, elle apparaît comme un réel outil de lutte contre le chômage des jeunes et des adultes. Toutes les études d’impact le démontrent. Avec deux bémols : d’une part les stagiaires qui ont suivis ces formations, s’ils se voient bien proposer un emploi, cet emploi reste la plupart du temps en CDD, et d’autre part, bien que disposant de compétences supplémentaires, leur niveau de rémunération a plutôt tendance à… fléchir ! Il semble au final que la seule préoccupation des Conseils Régionaux soient de réfléchir uniquement en terme « d’employabilité », quelles que soient les conditions de rémunération… En outre, ce que révèle cette étude particulièrement circonstanciée, c’est que les formations professionnelles diplômantes bénéficient surtout aux stagiaires déjà diplômées, ratent ainsi une partie de leur raison d’être ! Ainsi la précarité non seulement ne recule pas, mais devient une sorte de norme à laquelle il faudrait nous habituer…

Céreq, revue Bref, Bulletin de Recherches Emploi-Formation, n° 352, mars 2017, issn 2116-6110. www.cereq.fr

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 08:36

Les éditions de l’éclat ont publié en septembre 2016 une nouvelle traduction de l’introduction de Pic de la Mirandole à ce qui devait être son œuvre majeure, jamais réalisée. Fin 1485 en effet, Giovani voulut faire venir à ses frais les plus grands savants de son temps pour discuter 900 thèses intellectuelles et spirituelles accumulées depuis l’Antiquité par l’humanité. Tout connaître. Il n’avait que 23 ans et passait déjà pour un érudit hors norme. Discrédité par sa volonté d’intégrer aussi des thèses de «Magie», Giovani dut se résoudre à publier, seul, ses Conclusiones, un monument de connaissances, labyrinthique, et dont la forme déroute à maints égards. C’est ici en quelque sorte l’introduction à cette œuvre qui nous est offerte, l’Oratio, élégant et savant qui, bien qu’écrit dans le plus pur style humaniste d’une rhétorique que par ailleurs il dénonça avec force, nous offre une réflexion philosophique de tout premier choix. Un texte documenté à l’envi, gorgé de lectures dont il rend compte abondamment, dans un style qui mériterait à lui seul une thèse –mais parfaitement instruit pour nous par Yves Hersant. C’est que l’éloquence, ici, doit servir la vérité. L’orateur s’est voulu philosophe, mais enracinant sa pensée dans une sorte de philosophie paradoxale qui n’a de cesse que de chercher ce qui peut unifier toutes les doctrines en lice par-delà leurs différences. Concordia Discors, souhaitait Pico, car ce qui lui importait c’était de repérer ce qui fondait la différence de l’homme au sein de la Création, cette différence qu’il nomme sa dignité. Une dignité qui n’est rien d’autre que sa liberté, aux bases incertaines : «faute de nature propre, l’homme doit prendre en charge toute la nature », c’est-à-dire la connaître. Adam, à ses yeux, est ainsi par défaut ouvert à tous les possibles. Et en poète de lui-même, il ne peut et ne doit que s’auto-créer. C’est là que repose la dignité de l’homme, dans cette autorévélation pathétique si l’on peut dire, et c’est mà que repose sa différence et sa supériorité sur l’ensemble de la Création, anges compris. «Toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature ». Toutes les Lumière sont contenues dans cette petite phrase tragique. Tout ce à quoi l’humanité n’a pu que se confronter. Ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, l’homme, ce caméléon, ne peut échapper à l’injonction qui lui est faite de se donner sens. Son histoire ? C’est la dimension du sens qu’il voudra bien être…

 

De la Dignité de l’Homme, Pic de la Mirandole, traduit du latin et commenté par Yves Hersant, éd. L’éclat, coll. Poche, septembre 2016, 106 pages, 7 euros, 9782841624034.

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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:44

Dans une conférence publiée par les éditions Frémeaux, Luc Ferry évoque avec enthousiasme cette médecine augmentative grâce à laquelle, vraisemblablement, nos chances de mourir s’amenuiseront. Certes, nous mourrons toujours, mais bien plus tard qu’aujourd’hui et en bien meilleur santé –pour autant qu’un tel jeu de mots ait du sens. «C’est pas idiot», ajoute-t-il, poursuivant sa réflexion avec toujours beaucoup d’élégance pour nous livrer –c’est là son grand mérite- tous les points de vue en concurrence. L’homme augmenté. De quoi s’agit-il ? De fabriquer purement et simplement une nouvelle espèce humaine, telle qu’un Condorcet, naguère, l’avait appelée lui-même de ses vœux dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’humain, texte fondateur s’il en est de cette idée transhumaniste que défend avec enthousiasme Luc Ferry. Une vague, qui suscite bien des oppositions certes, à commencer par celle des religions, et bien des exaltations, mais une vague dont on peut être sûr, en régime néolibéral, que rien ne l’arrêtera. Pour Condorcet donc, il s‘agissait de perfectionner la nature humaine. «Perfectionner»… Toute l’ambiguïté est là : l’homme augmenté, a priori, n’est pas l’homme amélioré et cependant ces deux horizons ne cessent de se chevaucher, aussi bien dans le discours de Condorcet que dans celui de Luc Ferry. Perfectionner la nature humaine… Au nom de quoi ? Au nom de la philosophie des Lumières énonce sans sourciller Luc Ferry, reprenant à son compte la réflexion de Condorcet affirmant que «la nature n’a mis aucun terme à nos espérances» et que donc, cet eugénisme positif est en tout point conforme à l’idéal égalitariste et démocratique d’une société fondée sur les lumières de la raison : il ne s’agit en fait que de redistribuer les ressources génétiques inégalement réparties, il ne s’agit en somme que de corriger des inégalités criantes, au nom de la Justice. Pourquoi devrions-nous naître avec un handicap dès l’aube de notre vie ? Pourquoi avoir peur de modifier l’humain, surtout lorsque l’on découvre que par son alimentation il ne cesse déjà d’agir puissamment sur son patrimoine génétique ? En outre, s’amuse Luc Ferry, quand on voit ce que l’homme est devenu, moralement, au terme de ce XXème siècle des totalitarismes, on ne voit guère en effet ce que l’on aurait à redouter à le vouloir meilleur… C’est là que le bât blesse. Dans son exposé, Luc Ferry ne cesse d’entretenir la confusion entre augmentation et amélioration. A l’entendre on peut penser que oui, l’augmentation de l’homme peut lui donner des chances de s’améliorer. Alors, certes, il pourrait y avoir des dérives : un dictateur pourrait songer à se constituer une armée d’hommes terriblement augmentés et faire basculer le monde dans l’horreur. Mais c’est là un risque négligeable au regard des avantages que chacun y trouverait et puis, tout le problème, à ses yeux, ne peut être que celui des régulations, des balises, des limites qu’il nous faudra nous donner. Un vœu bien piquant dans le cadre d’un monde néolibéral dérégulé…

Lorsque l’on se penche sur l’argumentation de Luc Ferry, il y a un point aveugle qui étonne : au fond, toute cette justification se fait au nom des Lumières, selon un très vieux modèle philosophique au sein duquel, in fine, ce n’est pas l’homme la finalité de l’humain, mais l’Intelligence. Or si l’on prend l’intelligence pour finalité du développement de l’univers, l’espèce humaine n’est au fond qu’un moment de l’évolution de cette intelligence et non son point d’arrivée. Ce qui permet en effet de sacrifier l’humanité sur l’autel du déploiement de cette Intelligence… Voilà qui n’est pas sans rappeler les idées d’un Spencer finalement, mauvais lecteur de Darwin, affirmant que puisque, dans la nature, les variations avantageuses se pratiquent sur un très long terme, l’homme peut en accélérer le processus. Comme il l’a fait dans le cadre de l’élevage domestique. Rappelons qu’au moment où Darwin rédige son œuvre, les penseurs du Libéralisme cherchent une justification morale au système d’exploitation qu’ils mettent en place. Une explication qui puisse ravir les masses exploitées elles-mêmes, et justifier l’exclusion des plus faibles. Ces penseurs croient la trouver dans cette conception selon laquelle la finalité de la vie sur terre est celle de la sélection naturelle, que l’on doit appliquer dans toute sa rigueur à la société humaine. Seuls les plus forts sont nécessaires. Pour nous, désormais, traduisons : seuls les plus intelligents, les plus aptes à déployer l’Intelligence dont nous ne sommes pas les dépositaires uniques, sont nécessaires. Et encore : seule l’Intelligence est nécessaire ! A l’époque de Darwin, Herbert Spencer parcourait les salons mondains pour diffuser son idée génialement simple. On l’invitait partout. On l’écoutait, on le publiait. D’un transformisme darwinien mal digéré, il était passé à un évolutionnisme philosophique pratique que tout le monde reprenait en cœur. Une idée vite transposée dans la pseudo pensée économiste qui se mettait en place, laquelle énonçait que le marché, vertueux, devait être libéré de toute contrainte étatique. Plus tard et jusque sous la plume de Luc Ferry on trouvera une reprise de cette idée sous une forme nouvelle : celle de Schumpeter et de son innovation destructrice. Le darwinisme social venait de naître, contredit bientôt par Darwin lui-même, qui publie en 1871 son livre majeur : La Filiation de l’Homme, pour couper court aux malentendus. Dans cet ouvrage passé inaperçu, Darwin construit un discours essentiel sur l’homme et la civilisation humaine et ouvre à une éthique sociale des plus intéressantes. Il montre que la sélection n’est pas la force prépondérante qui dirige l’évolution des sociétés humaines : dans un tel milieu, affirme-t-il, les relations de sympathie l’emportent sur les relations d’affrontement. Termes d’une utopie contemporaine sur laquelle revient Luc Ferry, volontiers moqueur de cette prétendue sympathie qui ne serait plus du tout le lieu de déploiement de la société humaine contemporaine. «La marche de la civilisation, affirme pourtant Darwin, est un mouvement d’élimination de l’élimination ». Traduisez : de l’exclusion qui aura été le moteur essentiel du libéralisme. L’horizon éthique qu’il construit est limpide : pour lui, l’individu le meilleur est celui qui est le plus altruiste et le plus porté vers le bien-être social du groupe dans son entier. La grande morale de la civilisation trouve ainsi son ancrage dans le secours aux plus faibles : «La grandeur morale d’une civilisation s’exprime non dans la Domination, mais dans la reconnaissance de ce qui, chez le faible et le dominé, qu’il soit humain ou animal, nous ressemble assez pour mériter notre sympathie ». A condition bien sûr de prendre l’homme pour une fin, et non un moyen, celui du déploiement de l’Intelligence, dont on peut penser raisonnablement qu’artificielle elle se déploierait mieux encore sans lui. Mais plutôt que de sacrifier l’idée d’humanité, peut-être devrions-nous repenser cette augmentation dans un autre cadre idéologique que le néolibéralisme, la plus désespérante des idéologies jamais inventées par l'homme !

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Published by joël jégouzo - dans essais
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23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 10:26

Luc Ferry, ancien Ministre De l’Education Nationale, philosophe, s’est interrogé d’une curieuse manière sur l’économie dite collaborative, en prenant pour modèle achevé de cette forme d’organisation airbnb, sinon Uber, et en posant essentiellement la question de savoir si elle traduisait une fin du capitalisme, oubliant au passage que, plutôt que d’inscrire une sortie du modèle capitaliste, cette économie collaborative s’était d’abord consignée dans une attitude de défiance à l’égard du fonctionnement du modèle capitaliste dans ses dérives néolibérales. Défiance quant à nos consommations alimentaires par exemple, et ces produits clairement empoisonnés sortis tout droit de l’industrie agro-alimentaire française, défiance ouvrant à une réflexion éthique et politique pour chercher, ici, maintenant, des solutions partielles à l’intérieur d’un système mortifère, sans lui tourner pour autant le dos. Economie de solutions donc, de fonctionnalités, l’économie collaborative s’est ainsi développée dans les plis du système capitaliste, dans ses interstices, non pour le révolutionner mais pour ne pas en subir trop frontalement les conséquences funestes. Un aménagement en somme, en attendant des jours meilleurs. Il s’agit ainsi plus d’un tissu économique en peau de léopard où privatiser quelques moments de sécurité et de libertés, que d’un modèle alternatif et moins encore d’une rupture. En outre, son périmètre sociologique, pour peu qu’on veuille bien en tenir compte, révèle à soi seul ses conditions de faisabilité et les bornes de son horizon politique. Qui ne sont en rien celles de l’uberisation du monde justement. Car avec Uber, on a affaire à un modèle beaucoup plus obsolète que ne l’imagine Luc Ferry et qui renvoie plutôt à celui de l’esclavagisme. Sur ce point, son enthousiasme trahit les limites d’une approche exclusivement philosophique, qui aurait besoin d’un sérieux correctif sociologique. Prenons Uber. Luc Ferry évoque la concurrence singulière faite aux chauffeurs de taxi comme le symptôme de sa geste, attisant les foudres de ces derniers, conçus comme représentants d’un vieux monde, leur révolte s’apparentant à son idée à celle des canuts contre les machines, sincères mais déjà condamnée par l’histoire en marche. Mais dans la réalité, qu’avons-nous ? La colère des chauffeurs de taxi contre cette concurrence déloyale n’était pas le phénomène social le plus intéressant à observer dans le cas d’Uber. En grève, les chauffeurs de VTC ont mieux révélé la logique de ce modèle : celle d’un esclavage moderne. Ils parlent du reste d’humiliation, d’un rapport salarial effarant, travaillant pour 3,75 euros de l’heure pour un patron qui peut les jeter, littéralement, du jour au lendemain sans avoir de comptes à rendre à quiconque… La marchandisation de la vie aboutit au fond à cette forme d’assujettissement dont on voit mal en quoi elle constituerait une avancée. Pour le reste, en prenant airbnb pour parangon, Luc Ferry là encore manque de recul sociologique pour en analyser la vraie dimension : imaginez des appartements des « tecis » en ligne sur la plateforme… Vous comprendrez alors le sens de l’offre mise en place et ses limites. La marchandisation de la vie est pour l’essentiel un retour à une forme d’économie servile pour les plus pauvres, un agrément pour les plus riches.

 

PENSER LE XXIÈME SIÈCLE - LA TROISIÈME RÉVOLUTION INDUSTRIELLE - LUC FERRY

ÉCONOMIE COLLABORATIVE, TRANSHULANISME ET UBERISATION DU MONDE

Direction artistique : Claude Colombini et Patrick Frémeaux / Editorialisation : Lola Caul Futy

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 10:08

Schumpeter ou Keynes ? La relance par l’offre ou la relance par la demande ? Dans la vision que Luc Ferry nous propose, l’alternative semble simple : Schumpeter ET Keynes –ce qui n’est pas son choix. Mais encore faut-il savoir pourquoi. Et pour cela, Luc Ferry s’est employé à décrypter notre futur proche à la lumière des innovations technologiques qui le profilent déjà. Un autre monde s’inaugure, dont il déplore que nos politiques aient si peu conscience. Si peu de curiosité devant ses tenants pourtant exhibés partout. Si peu d’intelligence devant ses soubassements qu’un gamin de dix ans, aujourd’hui, saurait pourtant leur révéler. Une révolution, mais une révolution dont la logique serait inscrite dans notre histoire, celle du capitalisme, qui ne tirerait en rien vers sa fin. D’un capitalisme dont la logique profonde serait, justement, schumpéterienne : celle de l’innovation. Continue. C’est cela, la nature profonde du capitalisme moderne : l’innovation, son ressort intime, sa raison d’être, qui fait que demain l’i-phone 8 détrônera l’i-phone 7 dont plus personne ne voudra. Une innovation nécessairement destructrice donc, pour reprendre le langage schumpéterien, qui fait qu’aujourd’hui des millions d’emplois sont détruits parce qu’ils occupent dans le champ de l’innovation les cases du vieux, de l’obsolète, de l’inutile, du rétrograde. Qui fait que des millions de gens, nécessairement, sont fatalement jetés dans la misère, en attendant que les nouveaux emplois de cette ultime révolution arrivent, non moins fatalement. Il suffirait d’attendre donc, que la transition s’accomplissent, que le vieux monde ait été ravagé pour qu’enfin, ses décombres en libèrent un nouveau, tout beau, tout neuf, offrant fatalement des emplois à foison. Est-ce que les choses ne se sont pas déroulées ainsi, par le passé ? Dans les fabriques, les manœuvriers cassaient les machines qui leur volaient leur pain et puis ces machines ont créées des millions d’emplois qui ont permis de substituer aux manœuvriers des ouvriers cette fois, une classe entière, appelée aujourd’hui à disparaître, fatalement. Il suffirait donc d’attendre. De se montrer patient. Non, pas exactement. Ce serait grossir le trait. Luc Ferry en est bien conscient. Conscient des drames, de la tragédie qui affecte des millions de nos concitoyens jetés dans les affres du non-emploi. A l’entendre, on comprend que tout se joue pour nous, aujourd’hui, c’est-à-dire d’une manière très provisoire, dans la régulation de cette transition. Des millions d’emplois doivent disparaître. La richesse reviendra à coup sûr, qui déferlera sur tous les ménages demain, mais quand ? On n’en sait rien. Il nous appartient donc de gérer cette période de transition au mieux. A nous de négocier, de soulager le sort des uns, pour abandonner les autres à leur sort, inévitablement. Car quels secteurs de l’activité industrielle soutenir ? Quels secteurs décramponner ? D’où le formidable enjeu que représentent l’éducation et la formation permanente : chacun ne doit-il pas s’adapter à ce nouveau monde qui nous arrive ? Il faudrait alors concevoir un subtil dosage entre les aides à apporter aux uns et les refus aux autres, entre les investissements logiques et les  sauvetages désastreux pour que notre monde ne sombre pas en route dans l’horreur économique. Beaucoup de Schumpeter pour Luc Ferry, et un peu de Keynes en quelque sorte, moins pour relancer la demande que pour ne pas laisser mourir ces milliards d’êtres humains devenus inutiles, ou du moins, qui ne sont pas calibrés pour la révolution en marche. Tout ne serait qu’une question d’équilibre. Comme toujours, la démonstration de Luc Ferry importe finalement moins que sa pédagogie. Extraordinaire, elle nous invite à, presque, comprendre tous les termes du débat, toutes les opinions en présence, toutes les philosophies en concurrence. Tous les tenants, sauf un. De taille : la financiarisation du monde. C’est au fond le grand oubli de cette démonstration généreuse, enthousiaste. L’oubli de la financiarisation du monde, qui ne s’inscrit ni dans une logique schumpétérienne, ni keynésienne : la finance, et par finance n’entendez pas Wall Street ou la CAC 40, qui ont encore beaucoup à voir avec l’économie dite réelle, celle des barons d’industrie, mais celle qui s’en est détachée et qui, mathématiquement, compte ses bénéfices en nanosecondes et fait profit de tous bois, autant des dettes souveraines que de leurs défauts de paiement. Celle qui gagne de l’argent quand le CAC 40 en gagne, et qui en gagne encore quand le CAC 40 en perd. Celle qui a parié sur la faillite de la Grèce et celle qui a parié sur sa diète sacrificielle. Celle des paradis fiscaux, des places off-shore, des bourses privées, des dark-pool, qui pèse six fois le PIB mondial et dont nous ne voyons la couleur que lorsqu’une banque, acculée à la faillite pour avoir mal parié, nous contraint à la sauver... Celle des fonds vautours qui s’abattent sur les entreprises qui des bénéfices pour les dépecer, qui s’abattent sur les entreprises qui n’en dégagent pas pour les démembrer,  cette finance qui mise autant sur l’innovation que sur le rétrograde. Ni schumpéterienne, ni keynésienne, la finance est un fantôme qui ne poursuit qu’un objectif, celui du profit maximal qui défait le monde et se fiche bien de ses révolutions. C’est cette finance qui a changé la nature du capitalisme historique et qui s’est greffée sur lui comme un parasite sur un corps sain, ce corps sain que nous décrit Luc Ferry, et auquel on ne comprend rien si on lui soustrait, justement, ce qui le parasite et le menace. Cette finance sans nom, sans visage, déracinée, et pour laquelle l’homme est un moyen et non une fin. Ce qu’oublie Luc Ferry, c’est ce changement de nature du capitalisme, en devenant financier. Encore que l’expression soit inexacte : le capitalisme est, et n’est pas que financier. Le mode schumpéterien du capitalisme coexiste bel été bien avec le capitalisme financier dont les richesses ne déferlent pas sur nos têtes. Dont les richesses sont accaparées par très peu de terriens, une poignée, qui les a soustraites du cycle du capitalisme schumpéterien. Pour preuve, toutes les analyses sociologiques qui montrent combien notre monde est aujourd’hui plus inégal qu’il ne l’était il y a cent ans. Un capitalisme financier qui menace toute la belle logique du capitalisme schumpéterien et qui coupe l’humanité en deux, ouvrant en grand l’abîme des laissés pour compte. Ouvrant de fait un futur plus indécidable encore que ne le pense Luc Ferry. Et beaucoup plus dangereux, si bien que le XXIème siècle sera d’abord celui des grandes catastrophes planétaires…

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 10:10

Beyrouth, été 1982. A quelques semaines de l’écrasement de la ville sous les bombes israéliennes. A quelques semaines de son invasion par les forces militaires israéliennes. A quelques jours des massacres des populations civiles de Sabra et Chatila. Beyrouth, ré-ouverte à son supplice qui n’a en rien affecté le monde occidental. Beyrouth, pas même notre mémoire commune, à peine son souvenir aujourd’hui, enseveli sous tant d’autres massacres que nous avons déplorés déjà… Samuel voulait y monter Antigone. Les comédiens étaient prêts, ou presque. Créon était chrétien, Antigone palestinienne, lui, juif. Il avait recruté des druzes. Des chiites, des sunnites, dans ce Beyrouth en guerre contre lui-même, avant que les israéliens ne viennent semer leur mort parmi les populations palestiniennes livrées à leur holocauste. Mais Samuel va mourir. Et charge son ami(e) de toujours de monter pour lui la pièce. A Beyrouth. De part et d’autre de la ligne de démarcation, de cette fameuse ligne verte sous le tir des snippers. Monter Antigone. A Beyrouth. Une idée vaine sans doute, celle d’un rêve gauche, étranger à la réalité de la souffrance humaine. Monter Antigone, l’égérie du refus d’obéissance, comme un espoir vain de réconciliation de peuples dressés les uns contre les autres. Un geste politique ? De simple humanité, s’entendent les chefs de guerre. Car à quoi bon le théâtre, sur le théâtre de la guerre ? L’Antigone de Anouilh qui plus est, celle de 44. Celle d’une autre guerre, chargée de rassembler des comédiens aux susceptibilités exacerbées. Sont-ils comédiens ou druzes ? Palestiniens ou saltimbanques ? De quel théâtre au vrai : celui des opérations ou celui qui nous en sépare, prétendant nous l’offrir mieux ? De quoi le théâtre est-il le nom, serions-nous tenté d’écrire, si l’expression n’était à ce point galvaudée. Mais c’est bien autour d’elle que tourne Sorj Chalandon, avec son propre texte publié si tard après les événements : en 2013 ! Si longtemps après le martyre libanais. Prix Goncourt des lycéens l’année même de sa parution. Un roman. Je ne l’ai pas lu. Je ne sais donc que dire de ce qui revient à la mise en scène ou au roman, sinon que la pièce frappe fort, nous jette dans un vrai malaise autour de ce quatrième mur, symboliquement, celui qui nous sépare de la réalité du monde autant qu’il nous sépare du jeu des comédiens sur scène. Ce quatrième mur qui est comme une ligne de démarcation entre les comédiens et nous, mais nous rassemble dans une même interrogation : de quoi le théâtre est-il le nom ? Vanité. Autant la nôtre que celle du comédien sur scène. Vanité d’un réel que nous ne savons jamais atteindre mais qui sait, lui, nous rattraper dans le fracas de son idiotie. Une pièce n’est pas un champ de bataille, qui pourtant sait nous livrer à des émotions troubles, quand le récit, lui, demeure ouvert à de nouvelles possibilités de violence. Sabra jonchée de morts. La pièce vient se clore sur cette suffocation, le décor à terre, la lumière revenue sur scène et tout autour d’elle, le public soudain montré à lui-même. Le chaos se fait entendre alors sous le texte, mais si loin encore que l’être-là du public ne sait où le toucher. C’est son présent qui manque, auquel la mise en scène vient magistralement substituer notre présence à nous, public, face à un texte insupportable dans l’évocation des corps suppliciés des bébés palestiniens de Chatila. Et dans cette présence soudain arrachée par la mise en scène théâtrale, les comédiens ont gagné quelque chose : ce malaise qui nous gagne, qui est l’événement où tout «vrai» théâtre sait aboutir.

 

Le Quatrième mur, mise en scène de Julien Bouffier, Cie Adesso E Semere, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-seine, 2 et 3 février 2017. D’après le roman de Sorj Chalandon, 20 août 2014, Le livre de poche, coll. Littérature & Documents, 336 pages,isbn : 978-2253179825.

 

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