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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 09:29

Avec un grand entretien abusivement titré : «A bas la propriété», alors que jamais Piketty ne s’est avancé jusque-là et pour cause : son projet n’est pas révolutionnaire, mais la tentative de sauver ce qui peut être sauvé, dans un «dépassement» du capitalisme qui ne le remettrait pas fondamentalement en cause. Au centre du compte rendu d’Alternatives économiques, l’immense et dernier ouvrage de Piketty : Capital et idéologie (seuil, 2019), fruit d’une vingtaine d’années de travaux menés par une équipe de chercheurs dans nombre de disciplines de ce que l’on considérait déjà comme feu les sciences sociales –j’ai encore en mémoire la réflexion d’un directeur de laboratoire du Collège de France qui me rétorquait il y a une bonne vingtaine d’années : «ça existe encore ce machin» ? Eh bien oui, et plus que jamais, Piketty leur donnant un surcroît de sens en ouvrant sa propre discipline aux apports de l’histoire, de la philosophie politique, de la géopolitique, de la sociologie et on passe, un chapitre entier de son essai, gros comme un livre, renouvelant les possibilités de l’analyse électorale ! On ne saurait donc trop conseiller de ne pas s’arrêter à ce dossier que propose Alternatives économiques, pour se plonger dans la lecture, sinon l’étude, d’un livre majeur de la production éditoriale française.

Sur quoi donc Alternatives économiques a centré son analyse ? Principalement l’idée que Piketty faisait le bilan de la dynamique des inégalités sur une longue période, oubliant peut-être un peu trop au passage l’ouverture géographique de l’essai, particulièrement vivifiante et qui permet de réévaluer les solutions imaginées en France depuis la Révolution française. L’autre volet crucial abordé, et dans l’article et dans l’ouvrage, est celui qui témoigne de l’engagement intellectuel et finalement politique de Piketty : l‘abandon par les partis de  «Gauche» des classes défavorisées -et non l‘inverse : les ouvriers n’ont pas déserté la «Gauche française», c’est elle qui les a expulsés de son champ de manœuvre électorale… Comment le PS est-il devenu le parti des diplômés ? Voilà sur quoi repose tout l’engagement de Piketty, je reviendrai sur cette question plus loin. Toute société, analyse pragmatiquement Piketty, construit sa légitimation des inégalités qu’elle va approuver. La nôtre s’est redéployée autour de l’idée mensongère de méritocratie, par exemple. Et d’un thème plus ancien sans cesse actualisé : celui que Piketty nomme l’idéologie propriétaire, qui s’est mise en place dès la Révolution Française, au moment où le Peuple en fut dépossédé par ses vibrants orateurs… Un discours confinant à la fable, que celui de la propriété comme mode central de régulation des relations sociales, présenté même comme source d’émancipation individuelle. On a vu le résultat : un propos aujourd’hui échoué sur l’injonction lamentable de Macron : devenir tous milliardaires… Piketty rappelle au passage que cette foi dans l’idéologie propriétaire a été telle, qu’au moment de l’abolition de l’esclavage, nos députés ont pensé à voter une indemnisation pour les propriétaires esclavagistes, pas pour les esclaves… L’analyse est fine, convaincante, tout comme le sont les propositions de Piketty pour réaménager le Capitalisme, ce qu’il appelle son «dépassement». Car il y a urgence, nous rappelle-t-il, si l‘on veut éviter une insurrection, voire une Révolution, toujours hasardeuse quant à ses lendemains. On en est arrivé crucialement là avec Macron, mais cela faisait un moment que la France était en marche vers l’affrontement des «élites» contre son Peuple, depuis 1981 très exactement, c’est-à-dire depuis l’arrivée au pouvoir des socialistes… Là a commencé l’abandon des classes défavorisées par les partis dits de «Gauche». Le résultat c’est qu’aujourd’hui, eh bien l’INSEE vient d’en témoigner en publiant hier ses statistiques sur l’étendue de la pauvreté en France : son taux a explosé, avoisinant les 15% de la population quand, dans le même temps, la fortune des plus riches explose elle aussi… Quant aux solutions explorées, elles sont toutes jouables, dès le cadre national, demain. De bons sens, d’équité qui ne grèverait pas beaucoup les plus fortunés, au fond celles de feu l’état Providence, certaines rappelant l’héritage gaulliste, ce «vieux truc gauchiste» du Général de Gaulle, comme disait Pompidou à propos de son idée de «Participation», approfondie ici, pour faire des salariés les propriétaires pour moitié de leur outil de production. Rien qui ne soit impossible donc. Seule condition : gagner les élections… Et c’est là que le bât blesse. D’abord parce que notre système électoral ne peut être analysé uniquement dans le cadre des institutions électorales : les médias par exemple, sont l’un de ses acteurs les plus décisifs. Tout le monde se rappellera l’injonction de Libération au matin du second tour : «Votez pour qui vous voulez, mais votez Macron»… Aux moments cruciaux, tous les médias auront à cœur de faire perdre l’élection à ce front de Gauche qu’espère Piketty, si tant est qu’il puisse exister : on se rappelle aussi que la candidature Hamon, que soutenait Piketty, fut l’obstacle majeur à l’élection de Mélenchon… Mais encore : la répression sociale féroce mise en place par Macron est aussi l’une des composantes du système électoral français et doit être analysée comme telle. Tout comme la désertion électorale des classes défavorisées. Enfin, Macron, dans l’analyse qu’en fait Piketty, dépasse le cadre de son électorat «inégalitaire-internationaliste», soit ce fameux quart qui l’a fait élire : son OPA sur le camp de la Droite classique est en passe de réussir, tout comme son OPA sur la droite réactionnaire, voire son OPA sur les terres de l’extrême droite. Macron rassemble autour de lui désormais le «camp bourgeois», auquel s’est ralliée cette gauche socialiste qui a expulsé les classes populaires de son champ électoral… Un camp qui va des socialistes à l’extrême Droite ! Mais qui maintient l’épouvantail de l’extrême Droite comme possibilité non seulement de repoussoir, mais de solution temporaire : ce camp pourrait bien faire élire l’extrême Droite, à sa botte également, juste le temps de rappeler les français à l’ordre bourgeois, tout comme Hitler représentait aux yeux des sociaux-démocrates de Weimar une solution : après l’épisode de l’extrême Droite au pouvoir, même un Sarkozy pourrait y revenir…

Le Monde selon Piketty, Alternatives économiques, octobre 2019, n°394, 4.90 euros.

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11 octobre 2019 5 11 /10 /octobre /2019 09:25

L’Histoire est (presque) entendue. Le 14 juillet 1789 au matin, 50 000 parisiens envahissent les Tuileries. Ils ont des fusils, pas de poudre. La Bastille en contient, des tonnes, en réserve, qu’elle s’apprête à déménager pour aider les Versaillais et les autrichiens à contre-attaquer. Alors la foule s’y rend. De Launay, son gouverneur, refuse bien évidemment de leur livrer sa poudre et fait tirer sur la foule. On l’aura compris : l’enjeu n’est pas la libération des quelques prisonniers qui s’y trouvent, mais la récupération de la poudre. Uniquement ? Non, l’intelligence des émeutiers est de savoir que dans toute l’Europe cette Bastille résonne comme le symbole de l’arbitraire monarchique. La Garde française arrive avec ses canons. La suite est connue. Plus ou moins. Car la BD n’observe pas les faits tels qu’ils se sont déroulés, mais tels qu’on a fini par les accueillir dans notre mémoire nationale –non populaire- pour découper dans ces faits une trame bien conventionnelle. Rien sur la sauvagerie des Gardes Suisses par exemple, qui veulent défendre âprement leur peau. Rien sur les découvertes macabres des émeutiers, ces squelettes enchaînés sous les escaliers, dans les coursives, les couloirs, qu’on a laissés là pour l’exemple. Rien sur les banquets, les fêtes du gouverneur, ses cuisines si fines, si riches, tandis qu’il laissait mourir de faim les prisonniers dont il avait la garde. Rien sur l’horreur qui saute aux yeux brutalement. Le 14 juillet. Gravé à tout jamais dans nos mémoires, mais bien vite récupéré par tous les pouvoirs qui vont se succéder. 14 juillet 1789, que l’on décrit plutôt comme un moment de brutalité populaire quand en réalité, le Peuple ne se sera pas montré barbare ce jour-là : à peine quelques têtes vont tomber -les Gardes Suisses ne seront pas massacrés. Mais la BD nous dépeint, ce jour-là et ceux qui suivent, un peuple sanguinaire, hors de tout contrôle, hideux pour tout dire, une foule survoltée et tueuse… Rien sur la liesse parisienne, la joie, les bals improvisés. Rien sur le tremblement de terre qui va parcourir dès le 14 juillet au soir toute l’Europe. Rien sur l’immense sagesse du Peuple libéré de sa colère, rien sur cette France qui, pendant plus d’un an, va vivre dans la plus formidable anarchie (au bon sens du terme) cette vacance du pouvoir, sans pour autant sombrer dans une folie destructrice. C’est que l’Histoire ici, s’écrit comme on la conte partout dans les livres d’histoire des programmes scolaires français : c’est celle des grands hommes, celle de gens prétendument réfléchis. Une histoire fléchée par des balises que l’on nous décrit comme les plus importantes : le serment du jeu de Paume, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août… En omettant de dire que chaque fois, c’est sous la pression du peuple que les aristocrates et les bourgeois, les intellectuels et les orateurs de l'Assemblée ont été contraints d’avancer. Car sans l’intervention du Peuple, la Révolution aurait débouché sur un simple aménagement du système monarchique. Certes la sortie de la féodalité, mais longtemps, nos députés de cette fameuse assemblée lorgnèrent du côté de la monarchie parlementaire britannique leurs solutions, pour éviter, justement, que le Peuple n’accède aux clefs du royaume…  On oublie dans cette BD que la Révolution, c’est bien le Peuple qui l’a faite, avant qu’on ne la lui confisque. On oublie résolument que sans le Peuple, l’Assemblée nationale aurait continué de tergiverser, de traîner les pieds. De la Démocratie, certes, un peu : pour les gens instruits, pas les autres… On oublie que longtemps, le vrai mot d’ordre de nos révolutionnaires en Chambre était d’empêcher le Peuple d’accéder au pouvoir. L'Histoire, ici, s’écrit donc sans le Peuple, qui devient un pur décor au mieux, au pire, un monde irrationnel peuplé de brutes ignares. Prenez cette fameuse nuit du 4 août, que la BD montre comme si décisive. Dès le lendemain les nobles, qui l’avait conçue pour calmer la colère du Peuple en lui jetant des bribes, s’en mordaient les doigts et cherchaient déjà les moyens de ne jamais appliquer les résolutions qu’ils avaient votées. Il fallut attendre un an pour voir ces décrets appliqués… Certes, la BD a bien vu que cette nuit du 4 août avait été portée par la peur des puissants, mais elle s’arrête en plan. Ou plutôt, choisit son camp : celui de l’instruction, celui des débats rassurants, polis, courtois, intelligents, de l’agora philosophe. Le Peuple, lui, page 39, se voit caricaturé sous les traits d’ivrognes incapables de s’entendre, incapables de réfléchir, prêts à en découdre physiquement au moindre désaccord. Une bande d’abrutis avinés en gros… Et quant au moment le plus décisif sans doute de cette séquence révolutionnaire, la nuit du 5 au 6 octobre, quand les femmes s’en virent faire le siège de Versailles pour ramener le lendemain le roi à Paris, il n’est tout simplement pas vu pour ce qu’il est : le vrai tournant de la Révolution.

1789, La Naissance d’un nouveau monde, Simsolo, Bizzari, Martinello, Glénat, mai 2019, 64 pages, ean : 9782344023517.

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 09:01

Une enquête. Qui commence par de formidables planches dessinées, signées Baudoin. Pour raconter cette histoire triste à mourir : jusqu’à peu, l’Internationale demeurait hors du domaine public et il fallait payer des droits pour la chanter ! Imaginez ! L’hymne des travailleurs, poussé à tue-tête dans le monde entier, accompagnant presque toutes les luttes sociales ! L’hymne écrit et composé par Eugène Pottier et Pierre Degeyter, qui finirent tous les deux dans la plus extrême misère… L’enquête est passionnée, édifiante. On y découvre toute la biographie de Pottier, celle de Degeyter et de son frère, la confusion qui s’en suivit au niveau de la paternité de la musique et qui nous valut de devoir des droits à la Sacem pour « l’exploitation » du chant… On y apprend aussi dans quelle condition fut créée puis recomposée l’Internationale, ses versions successives au fil des âges, sa carrière, houleuse en France, la trahison socialiste à l’œuvre pour en saborder la nature, déjà… Et ces dernières années, l’Internationale confisquée par une mystérieuse entreprise de droit privé, collectant discrètement ses recettes : la Sacem n’a pas voulu révéler l’identité des entrepreneurs… Mais nos enquêteurs, têtus, ont fini par découvrir à qui appartenait le copyright, qui prit fin le 1er octobre 2017…

Les fantômes de l’Internationale, Baudoin, Elisabeth Thiébaut, édition La Ville brûle, septembre 2019, 128 pages, 19 euros, ean : 9782360121113.

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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 08:08

Quatre générations de femmes. Dans cette région du bassin méditerranéen en proie depuis des siècles aux plus extrêmes violences. Quatre générations de femmes qui tentent, qui ont tenté, non seulement de survivre mais d’être au monde dans la dignité que tout être au monde mérite. Quatre vies, chaque fois la suivante recommençant la précédente, nostalgiques de la première et «du temps où (elle) n’était pas encore là», advenue au monde. C’est l’histoire de quatre vies qui viennent buter sur la dernière, interrogeant nos êtres, nos mondes, nos espérances : «combien de mes naissances dois-je encore pleurer avant de pouvoir être au monde» ? Arméniennes, chrétiennes, ici dans les bras d’un musulman, là d’un juif, en Turquie, au Liban, en Syrie, en Israël, quatre vies ravagées par ces guerres qu’elles n’ont pas choisies, par ces massacres qui en circonscrivent la fortune. Qayah, Qana, Qadar, Qama, aux noms  dédiés ou rapportés, racontent ce qu’elles ont enduré, mêlent au récit leurs voix tandis que le roman s’évertue à les croiser pour mieux les donner à comprendre, soustrayant aux personnages leurs témoignages pour en souligner les écueils, la beauté, la force. Quatre vies d’espérances bafouées, de rêves reconquis, chaque fois, jamais abandonnant, même au plus fort de l’horreur, quand partout gisent les cadavres dont l'existence semble passer celle des vivants. Et c’est aussi l’histoire des villes qui ont accroché l’Histoire. Alep, Jérusalem, Beyrouth, Aïntab, cette ville arménienne où tout commence, que les turcs envahissent pour y exécuter les pères, les frères. C’est l’histoire des déportations, des marches de la mort à travers les déserts et le silence de l’occident, de l’orient, des hommes de pouvoir -et de discernement pourtant. C’est l’histoire de toutes les femmes, de toutes les fillettes, que l’on viole en temps de guerre partout dans notre monde. C’est l’histoire de femmes qui doivent se construire dans l’horreur des guerres de rapine et qui ne peuvent croire ni à la liberté ni au libre arbitre. Mais c’est aussi l’histoire de solidarités ahurissantes entre juifs, chrétiens, musulmans. Une histoire des peuples sous la domination d’états féroces. Non pas donc l’histoire de batailles glorieuses, mais de cette défaite des grands hommes face à l’inhumanité de leurs décisions. C’est l’histoire du Pouvoir politique qui a fait de notre monde un gigantesque cimetière. C’est l’histoire de la misère dans laquelle ce Pouvoir a confiné des milliards de gens pour mieux les assassiner. A travers quatre destins qui s’entrecroisent et se répondent, où l’on découvre une mère arménienne obligée de danser autour des cadavres de ses enfants, où l’on marche dans une ville palestinienne peuplée exclusivement de cadavres. C’est l’histoire des conséquences de la Première guerre mondiale, de la Seconde, des révolutions iraniennes, de la guerre israélo-palestinienne, de la guerre du Golfe, de celle du  Yémen, de celle d’Irak, de celle contre les Kurdes et qui vous prennent à la gorge et qui  vous donnent juste l’envie de pousser un cri : stop ! Ces guerres sont les vôtres, pas les nôtres !

 Joumana Haddad, Le Livre des reines, Jacqueline Chambon, traduit de l’anglais par Arnaud Bihel, septembre 2019, 270 pages, 22 euros, ean : 9782330124892.

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7 octobre 2019 1 07 /10 /octobre /2019 13:24

Le renseignement français ? Une catastrophe si l’on en croit les témoignages de ses différents patrons, recueillis dans l’ouvrage. Entre incompétence et vieilles rancunes… Aujourd’hui encore, du reste, les propos hallucinants tenus par Castaner après la tuerie de la Préfecture de police de Paris laissent rêveur… A lire l’ouvrage se dessine une histoire pitoyable : on a l’impression d’une machine dévoyée, qui brasse beaucoup d’air pour de bien piètres résultats. Et tous les Directeurs qui se sont succédé depuis les années 80 entonnent la même plainte : des services éparpillés, jaloux de leurs prérogatives, sans cesse empêchés par les politiques, qui n’ont toujours pas fait de la prévention des attentats leur pierre angulaire. Car à vrai dire, les moyens et les personnels sont  mis la plupart du temps à la disposition de besognes inavouables : la surveillance du citoyen lambda et/ou celle de l’opposant politique. En France, la question politicienne aura toujours été au centre des actions de renseignement depuis le Rainbow Warrior. Depuis en effet, il s‘agit toujours de surveiller ses adversaires politiques, voire de détourner plus trivialement les services au profit des caprices du Prince : Mitterrand faisant espionner des midinettes en attendant qu’on les lui serve sur un plateau… Et c’était pas mieux à Droite, avec un Pasqua abusant du renseignement pour informer son Parti, voire contrer au sein de ce parti les démarches hostiles à sa personne… Si bien que la France a tardé à prendre au sérieux la menace islamiste, préférant surveiller ses propres citoyens, des cibles plus faciles… Nos fameux Guetteurs n’ont ainsi pas guetté grand-chose : dans l’essai, la liste est longue des ratés et des attentats commis en France sans qu’ils n’aient rien pu éviter. Depuis les années 2 000, la doctrine est ainsi restée la même : l’ennemi est intérieur, et c’est en gros le citoyen français… En outre, la figure type de l’officier de renseignement paraît ne pas avoir beaucoup évolué : non pas l’anglais James Bond, mais le barbouze, moitié truand, moitié préposé, à l’incompétence crasse et au sens civique aboli. Aujourd’hui, sous Macron, cette philosophie a de quoi inquiéter : la France s’est dotée de moyens très conséquents, mais le Big Data du renseignement se voit de nouveau affecté à la surveillance exclusive des citoyens : au passage, on apprend que la DCRI a vu ses missions s’élargir à la surveillance des manifs et des grèves… Au point que l’on se demande si les terroristes ne seraient pas les idiots utiles de l’état français. Alors certes, on mesure les progrès accomplis au niveau des moyens désormais à l’œuvre pour cette vaste entreprise de surveillance. La France a rattrapé sous Macron son retard en la matière. Mais voilà : la philosophie est restée la même : le renseignement ? Ça a sert à asservir les Peuples. Et c’est là tout ce qui devrait nous inquiéter…

Les Guetteurs – patrons du renseignement français, Alain Bauer, Marie-Christine Dupuis-Danon, Préface de Jean-Yves Le Drian, éditions Odile Jacob, mars 2018, 342 pages, 23 euros, ean : 9782738143198.

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3 octobre 2019 4 03 /10 /octobre /2019 06:53

Elle a tué son mari. Un violent. Qu’une femme ait osé, voilà ce qui fait scandale à son procès. Diana. Se rappelle sa maison de poupées. Ses parents, étudiants en médecine tous les deux, mais sa mère s’était sacrifiée pour élever les enfants. Deux frères. Et puis elle, que l’on prenait pour une folle. Diana, médecin aujourd’hui, est sur le banc des accusés. Chirurgienne. Le récit file tout au long du procès en cours. Suivi par un journaliste chevronné : Parlabane. Dans l’hosto, on la nommait «la salope au bistouri»… Elle tenait un blog : «Bladebich», «scalpel girl». Contre le sexisme en chirurgie. Son blog affichait : «Quel est précisément le tour de poitrine optimal pour une femme envisageant une carrière dans la chirurgie»… Et des questions tout aussi dérangeantes sur les codes vestimentaires, les entretiens d’embauche, etc. Parlabane suivait le blog avec intérêt. Juste et drôle. Jusqu’au jour où Bladebitch s’en est prise aux informaticiens en général, de l’hôpital en particulier. Ceux-ci n’avaient pas aimé. En représailles, ils avaient livré en pâture à la vindicte son identité. Scandale. Le blog «sexisme en chirurgie» avait fait scandale. Un énorme scandale. Suivi de menaces de viol, de mort. Toute la vie de l’hôpital était tombée du coup dans le domaine public. Au point qu’elle en perdit son emploi. Mais curieusement, elle avait fini par épouser un informaticien rencontré par hasard. Un homme qu’elle avait adopté très vite, sans réfléchir, et qui était mort six mois plus tard dans un accident de voiture. Le mort du procès. Suspect. L’a-t-elle tué ? C’est toute l’histoire de leur rencontre qui défile, chapitre après chapitre, chaque chapitre variant les points de vue. Les informations nous sont ainsi délivrées au compte-goutte, un récit reprenant le précédent, l’éclairant, le révélant, en alternance avec les phases du procès et l’enquête que mène Parlabane. Peter, son mari, on l’a retrouvé dans l’eau. Mais il ne semble pas y être allé de son plein gré. Peter, qui s’était présenté à elle sans fanfare et dont on découvre qu’il était le fils d’un milliardaire en vue. Dont il a hérité la moitié des biens. L’autre, c’est sa sœur qui l’a empochée. Celle-là même qui a commandité à Parlabane une enquête privée sur la mort de son frère. Elle est certaine que son frère a été assassiné. On suspecte Diana. Mais Peter n’était pas des plus transparents… Des premiers amours de Diana à celles de Peter, le jeu de dupes s’affirme. Des masques. Une danse macabre de masques, y compris la sœur de Peter… La chronologie du récit est déstructurée, assez pour nous perdre, nous interroger et nous alerter. C’est superbement noué du point de vue de l’intrigue et de la possibilité du récit. Des récits. Qui se superposent, se télescopent. Tout le monde est suspect, tour à tour. Les conversations anodines des uns dans tel chapitre, s’alourdissent dans tel autre. Mine de rien. Et dans une valse subtile.

Sombre avec moi, Chris Brookmyre, Métailié, coll. Thriller, traduit de l’écossais par Céline Schwaller, avril 2019, 496 pages, 22 euros, ean : 9791022608701.

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2 octobre 2019 3 02 /10 /octobre /2019 10:37

Zemmour… Zemmour Drumont… Du nationalisme antisémite au nationalisme islamophobe… La (f)Rance des cloaques, la (f)Rance ordurière. Les deux, transfuges sociaux fascinés par la grande bourgeoisie. Des frustrés, des ratés, des aigris, des roquets. «La France juive» signait l’un, «la France islamiste» vomit l’autre. L’un et l’autre attaché à cette monstrueuse fabrique de l’identitaire barbare encouragée par nos politiques. L’un et l’autre abusant de la même rhétorique, passée au crible par Noiriel, avec finesse, pour en révéler ce langage clivant que nous ne connaissons que trop, l’un et l’autre s’arrogeant la prétention de parler au nom des classes populaires, pour mieux les évacuer, tant un Zemmour par exemple les méprise en vrai, fasciné qu’il est par le fantasme du Grand Homme. Fascistes tous deux, Janus a deux faces, produisant sans cesse ces polémiques sans lesquelles ils n’existeraient tout simplement pas. Et c’est là peut-être que Noiriel rencontre ses limites, à pourfendre les réseaux sociaux plutôt que les médias, les intellectuels, la classe politico-médiatique qui est le principal levier de promotion de la haine Zemmour. Car enfin, n’est-ce pas le Figaro qui lui offre une surface médiatique hors norme ? Ou ces télévisions et ces radios nationales avariées ? Que serait Zemmour sans la complicité du monde intellectuel politico-médiatique ? Noiriel révèle sa piètre influence : une étude de son lectorat réel : un tirage exceptionnel, des ventes ahurissantes, résultant de la mise en place d’une grosse machine publicitaire. Mais l’étude de Kolbo est formelle : 93% de ses lecteurs n’ont pu aller bien loin dans leur lecture… Zemmour n’est rien. Une marionnette, rien de plus. Tout comme l’était Hitler, «parfois un peu raide et intolérant» (sic !), ridicule mais criminel (de masse), en fin de compte.

Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume, Drumont, Zemmour, la part sombre de la république, édition La Découverte, septembre 2019, 240 pages, 19 euros, ean : 9782348045751.

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1 octobre 2019 2 01 /10 /octobre /2019 08:25

«Nous sommes au cœur d’une bataille dans laquelle la rage s’intensifie. Le futur de l’humanité dépend de cette bataille».

«Nous», mais «eux» également, nous rappelle John Holloway : les nantis, les 1%, les ultra riches et leurs sbires, leurs milices, leurs hordes. Une rage meurtrière dont on  mesure en France les effets à coups de LBD, de mains arrachées, de gueules cassées, de vies brisées. Une rage démentielle. «Une bataille de rages est en cours», la leur et la nôtre. La nôtre face à l’obscénité des inégalités, la violence des discriminations raciales, la violence de la destruction accélérée de la planète. Mais la nôtre ne peut faire oublier la leur : «Nous subissons (jour après jour) les offensives constantes d’un système prêt à tuer», qui tue déjà : Steve, Rémi Fraisse, Zineb Redouane… Leur rage a tué des millions de gens déjà, partout dans le monde. Elle a rallumé le vieux flambeau nazi. Une rage qui signe la contre-attaque du Capital après les vagues d’indignations des peuples en 2011. Une rage qui fut contrainte dans ces années-là d’atténuer les effets de la crise de 2008, parce que les puissants n’étaient pas prêts à nous affronter. Une rage qui a d’abord éprouvé sa force dans ce laboratoire du tragique que fut la Grèce. En Grèce «le rugissement des maîtres s’est fait entendre». Une guerre contre le Peuple y fut déclarée, avec la complicité de la social-démocratie, des socialistes, des centristes, toujours les mêmes, de Weimar à Hollande, prêts à nous jeter dans les bras du Capitalisme Totalitaire. Libérant le racisme, l’intolérance, pillant ce vieux fonds pourris de la politique pour y exhumer les antiques idées de l’extrême droite, encouragés par les médias à la solde des puissants, la classe politique à la solde des puissants, les syndicats à la solde des puissants, les intellectuels à la solde des puissants, les universitaires à la solde des puissants. Les intellectuels, oui, ou ce qu’il en reste, qui se complaisent partout à agiter l’ombre de la raison comme antithèse à notre rage, pour l’étouffer. Des universitaires qui agitent le minable bougeoir de leur rationalité déférente pour contrer cette rage légitime, la rationalité chétive que fustigeait Marcuse, la raison instrumentale que dénonçait Adorno, qui n’est en réalité que l’expression d’une réalité sociale obscène, d’une représentation de l’histoire où nous n’existons pas. Partout ces intellectuels ont avancé les pions des grands patrons : Trump, Johnson, Macron, Orban. Partout les grands patrons ont clopiné leurs calculs qui nous promettent Marion Maréchal Le Pen désormais, légitimée par une presse véreuse et une poignée d’intellectuels gourds. Et partout on ils ont brandi leur Dette qui nous mènera de l’enfermement à la tombe. Ne faisons pas l’autruche, le bras de fer engagé est terrible et nous ne savons pas si nous le gagnerons. Mais une chose est sûre : sans l’effort de tous, ils ont gagné déjà !

John Holloway, la rage contre le règne de l’argent, édition Libertalia, septembre 2019, traduit de l’anglais par Julien Bordier, 76 pages, 5 euros, ean : 9782377291045.

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27 septembre 2019 5 27 /09 /septembre /2019 07:20

«Tout est travail»… Ce sont les premiers mots du roman. Tout est travail en effet, elle n’a pas pu l’ignorer. Elle, c’est Elisabeth. Elle peut à peine bouger la tête. Avant d’en arriver là, il y avait l’équipe du parc Horizon, un complexe touristique. Des arbres, un lac, des salles de conférence… Avec un jour à la tribune, le dirlo et sa nouvelle chef. Chef d’Elisabeth. Agnès Bercot. Enthousiaste. Forcément. A l’aise dans son management décomplexé : on se tutoie. Elle voulait du neuf, évidemment. Du neuf. Elle était venue avec plein de projets en tête. Dont un d’émission : Yes, oui Canal… Une émission qu’on aurait fabriquée avec des hamsters : « pas bêtes les bêtes ». Ou des fourmis. Peut-être un peu petit, non ? Alors un ours. Un ours, oui, tout le monde aime les ours. On valida. Après on ferait la vache. La comm’ sur pied de guerre. Mais attention : tout doit être réglé au millimètre. Et nickel. Partout. Les salles, les étables, tout. Propre. Javellisé. Ce qu’Elisabeth semblait ne pas avoir compris. Alors Agnès la sermonna. La reprit. Floue dans ses directives. A faire et refaire, défaire au tout dernier moment, jetant Elisabeth dans l’embarras, les affres de l’impréparation. Mais jamais sa faute. La faute aux subordonnés. Toujours. Vexations. Contrôles. La nouvelle chef ratiocine pour mieux masquer son incompétence sous des tonnes d’instructions contradictoires… Elisabeth résiste. Nouveaux projets, nouveaux objectifs, nouveaux bureaux… La chef redessine l’occupation des espaces, repositionne les uns par rapport aux autres, dresse physiquement la carte de ses alliés, éloigne les importuns… Elisabeth finit par demander un temps partiel. Un temps partiel alors que tout est en recomposition ? La voilà placardisée du coup. Décembre 2015. Sa dépression passée, Elisabeth raconte Vincent. Critique de cinéma non rémunéré, magasinier à mi-temps : ils nous reste nos survies. Ils feront route ensemble. Janvier 2016. Elisabeth a été maintenue au pôle communication. Un poste d’observation unique. Le management d’entreprise ? Elle n'y découvre que l’arbitraire de rois nains. Un univers de mensonge, de défaussement, de subordination. Derrière les proclamations «cools» s’excitent les logiques disciplinaires. Vers quoi le monde du travail a glissé ? Tout y est devenu abject, inhumain. Le pouvoir, partout, a dévoilé sa face immonde, misérable, méprisable. Partout s’est épanouie la culture du mépris des subordonnés. Partout s’est imposé le double discours : la démocratie brandie avec une jubilation toute hystérique, pour mieux enfermer les gens dans cet enfer du décor.

Ce roman, c’est une sorte d’établi (de Robert Linhart), à rebours. Quarante ans plus tard, dans une société moribonde. Il ne reste plus rien. Plus de collectif, plus de destin, que des êtres enfermés, prisonniers de leur image. Le plus drôle de l’affaire, c’est cette radiographie des travailleurs de la communication qui se regardent en chien de faïence, et le vocabulaire redéployé, celui des années 70, que l’on croyait anéanti, disqualifié à tout jamais : «chef», «petits chefs», toute cette vision que l’on a voulu gommer et qui refait surface ici dans ces milieux de la comm’ qui ont le plus travaillé à son effacement. Et l’analyse que l’auteure nous délivre. Partout règne la lâcheté dans la communication, sous couvert de la mise en scène de son moi travaillant. De la lutte des classes à la lutte pour la survie individuelle, l’auteure mesure le gouffre qui nous a annoncés. La bourgeoisie, qui tremblait encore dans les années 70, a effectivement fini par l’emporter. Et avec elle, la bêtise. Une énorme bêtise à front de taureau ! Marx avait raison : la bourgeoisie, c’est le règne de la crétinerie. De l’immonde. De l’indécence. De l’absence de valeurs, du grand-guignol des jours «sympas» qui n’ouvrent qu’au happening d’une société défaite. Un jour, Elisabeth a fini par s’évanouir sur son lieu de travail. Et ça s’arrête comme ça. On reprend du début. Vincent lui chuchote à l’oreille : «Tout est travail». Il faut quitter ce monde. Fuir l’entreprise capitaliste, déserter nos trop scrupuleuses vies. Loin de Paris, qu’on peut leur abandonner après tout. Qu’ils en fassent un charnier, nous saurons bien, comme Elisabeth, fabriquer ailleurs un autre monde où le travail ressemblera enfin à quelque chose.

Jeanne Rivoire, Tous les hommes sont rois, édition Nouvelle Bibliothèque, septembre 2019, 258 pages, 18 euros, ean : 9782490288533.

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26 septembre 2019 4 26 /09 /septembre /2019 08:36

La biographie romancée du cinéaste Douglas Sirk, que l’auteur a rencontré en 1981 et dont il a mis longtemps à mûrir le projet. Une biographie toute articulée autour de l’absence du fils de Douglas, Klaus, né le 1er avril 1925, dont la mère, Lydia, le sépara de son père peu après l’arrivée des nazis au pouvoir : cette dernière avait adhéré à l’idéologie nazie, Douglas bien évidemment, non, qui prit en seconde noce une femme juive pour épouse. Le récit ouvre à la fois à une réflexion sur le cinéma de Detlef Sierck (Douglas est le pseudonyme qu’il a pris) et l’anamnèse des rencontres de l’auteur avec Douglas, émues le plus souvent, bienveillantes et généreuses. Et bien sûr, c’est toute l’histoire de cette Allemagne fétide qui nous est rapportée. Dès 1929, alors que la social-démocratie tente de liquider tous les opposants politiques sur sa gauche, l’Allemagne de Weimar ouvrait des camps dans la banlieue de Francfort, pour y enfermer les rroms… Les socialistes n’y voyaient rien à redire : on ne pouvait accueillir toute la misère du monde…

Le récit est aussi émaillé de formidables analyses des films de Douglas, dont Ecrit sur du vent, récit de la déliquescence du rêve américain, mais des réflexions qui ne cesse de traquer cet objet presque unique : la trace du fils du cinéaste, pour montrer combien l’absence de ce fils a imprégné son art. Jusque-là, personne n’avait interrogé Detlef sur ce point intime et douloureux. Personne n’avait trop étudié cette trace déposée film après film dans sa création artistique. Tout comme personne n’avait trop insisté sur les hésitations de Detlef qui, dès les années 1934, sollicité par les nazis pour devenir leur grand cinéaste, hésita à quitter l’Allemagne, pensant que ce régime ne pouvait durer tant l’énormité de ses actes sautaient aux yeux de tous. 1934 : l’Allemagne promulgue déjà les Lois de stérilisation des «inaptes». 1934, une Justice d’exception se met en place contre les «ennemis  de l’état». 1934, les juifs n’ont plus accès à l’Assurance maladie… Les «progressistes» voyaient bien l’ignominie de ce régime, mais ils pensaient, à tort, que les allemands le rejetteraient massivement. Il n’en fut rien. En juin 1934, fort du silence du peuple allemand, la nuit des longs couteaux précisaient les intentions nazies. Juillet 34, Hitler obtient les pleins pouvoirs. Juillet 34, un corps d’inspecteur de camps de concentration est créé. Entre temps, Goebbels est devenu le patron du cinéma allemand. Detlef pensait qu’il était possible de continuer à travailler dans cette Allemagne pourtant malsaine. La production cinématographique de cette époque ne démontrait-elle pas qu’il avait raison ? Peu de films de propagande nazie sortait. La production était en fait comparable à celle d’Hollywood : beaucoup de films de divertissements, et quelques films d’auteurs. Aux yeux de Goebbels, devait subsister une marge et surtout, le cinéma ne devait pas s’occuper de politique : machine à produire du rêve, Goebbels veillait à ce qu’il divertît sans fin le peuple allemand… Le cinéma, selon les bons mots d’Eric Reutschler, devait «créer une culture au service de la déception des masses». L’Allemagne nazie s’y employa. Un peu l’idéologie et la production de la télévision française aujourd’hui… Detlef crut qu’il pourrait jouer longtemps la carte de l’opportunisme et filmer ce qui lui plaisait. Coupé de son fils, il commença même à écrire un scénario pour lui. Ce dernier était entré dans les Jeunesses Allemandes dès 1935, pour débuter une carrière de comédien brillante. Klaus aimait le cinéma. Son père était un cinéaste en vue. Il regardait en cachette ses films, poursuivant sa propre carrière jusqu’en 1937, avant qu’on ne le perde de vue. 1937. Une Loi stipula qu’il était interdit désormais d’écrire la moindre critique sur le cinéma nazi, qui devenait intouchable. On ne pouvait plus que décrire ces films. Le pitch... 1937 toujours, le 1er août, le camp de Buchenwald est inauguré, construit sur la colline où Goethe composa ses poèmes. Detlef sortit un film cette même année, qui connut un immense succès. Autour d’un bagne de femmes. Goebbels vit le film, convoqua Detlef, qui sentit que tout devenait difficile, et prit enfin la fuite. En juin 40, il vivait en Californie. En 45, il repartit à Berlin, sur les traces de son fils, en vain. C’est finalement Denis Rossano qui en retrouvera la trace. Poignante.

Denis Rossano, Un père sans enfant, Allary éditions, 29 août 2019, 368 pages, 20.90 euros, ean : 9782370732880.

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